‹ Alfred de Vigny, d'après son œuvreChapitre 17 sur 27 · QUELQUES COTES DEMODES ID · texte numérisé non relu

QUELQUES COTES DEMODES ID

phrase, ennuveuse personne au manteau démodé. Il critiquait Duels qui, pour éviter de nommer les espions, crime impardonnable, écrivait :

Ces mortels dont l'Etat gage la vigilance, (i)

Parvenu à la maturité, le « divin et chaste cygne » chantait La Maison du Berger. Combien de périphrases déparent encore ce chef-d'œuvre surtout dans la première partie î

Voulait-il célébrer les chemins de fer, il s'écriait :

Que Dieu guide à son but la vapeur foudroyante Sur le fer des chemins qui traversent les monts. Qu'un ange soit debout sur sa forge bruyante. Quand elle va sous terre ou fait trembler les ponts Et, de ses dents de feu, dévorant ses chaudières, Transperce'les cités et saute les rivières, 'Plus vite que le cerf dans l'ardeur de ses bonds!

Retenons le dernier vers, seul poétique. Pour Alfred de Vigny, la locomotive c'était

...le taureau de fer qui fume, souffle et beugle,

un malheureux taureau infirme puisque bientôt il le qualifiait de >' rude aveugle ». Ce « taureau de

(1) Théâtre. Lettre à Lord***, p. 271-274.

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Cartilage » au « ventre brûlant » a des méchancetés d'ogre. « Le gai voyageur » (pourquoi gai?) «luilivre son trésor ; son vieux père et ses fils, il les jette en otage )^ à ce « dragon mugissant ».

Qui les rejette en cendre aux pieds du dieu de l'or.

D'ailleurs cette locomotive fait naître d'étranges phénomènes :

L'or pleut sous les charbons de la vapeur qui passe

Quelques pages plus loin, Alfred de Vigny parlait « des enfants et des femmes troublées » qui

Voient le terrible essai des vapeurs aux cent bras (i)

Certes, les chemins de fer ne se prêtent guère à une interprétation lyrique. Pourquoi le poète s'engageaitt-il, malgré tout, dans ce malheureux essai de poésie scientifique ?

Lorsqu'Alfred de Vigny abandonnait les ' périphrases, il montrait quelquefois un goût i

(1) La Maison du Berger, p. 185-18(5, 191.

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douteux OU du moins bien vieilli dans son style et dans sa composition.

Désirait-il paraître ému, il se servait des larmes et dts pleurs un peu comme un auteur de mélodrames :

Et tous lui consacrant des larmes pour adieu...(i)

Un teint, déjà flétri, pâlira sous les larmes. Les larmes à présent, doux trésors des amours, Les larmes, contre lace inutile secours... l^)

Elle n'est qu'une femme et mange le pain noir. Le pain qu'à son mari donne la Sibérie ; Et parmi les mineurs s'assied pâle et flétrie. Et boit chaque matin les larmes du devoir.

Ce mot fut un couteau pour le cœur de la mère : Avant qu'il ne fût dit, quand s'asseyait ma sœur. Ses larmes sillonnaient la neige sur la terre, Tombant devant ses pieds, non sans quelque douceuri 3 )

Dans le Malheur, fastidieuse pièce en vers octosyllabiques, il tentait, sans succès, de nous eflVayer avec le spectre qui

(1) Eloa. p. 12.

(2) Le Bal p. 134.

(3) Wanda. p. 251 et 25.").

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...tache le sol de ses pleurs (il

Ailleurs, il donnait dans le phéhus et dans Tambiguïté. A propos d'un homme qui tenait à la fois du prêtre et du soldat, il se demandait :

Est-ce un guerrier farouche ? est-ce un pieux apôtre ? Sous la robe de l'un il a les traits de l'autre. (2)

A la fin de cette splendide élévation dédiée à la ville de Paris une comparaison étrange éclate soudain:

La tête a ses faux pas comme le pied les siens (3l

Mais nous nous perdons bientôt dans une obscurité plus grande encore :

Parce que l'homme se joue De sa force, et que la proue, Ainsi qu'une lourde roue, Fend sa route sur son front. (4)

N'est-ce pas à peu près aussi incompréhensible que les fameux vers de Racine :

(1) Le Malheur^ p. 98.

(2) Le Trappiste, p. 138.

(3) Paris, p. 173.

(4) La frégate «- La Sérieuse », p. 1.50.

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Et qu'il n'est point de rois s'ils sont dignes de l'être. Qui, sur le trône assis, n'enviassent peut-être Au-dessus de leur gloire un naufrage élevé, Que Rome et quarante ans ont à peine achevé, (i)

Une autre comparaison étrange :

ces gens austères

Poursuivant, comme un rat, l'argument en détressecil

Parfois il employait des images fausses. Relisez la fin de la Bouteille à la Mer, Tun de ses plus nobles poèmes :

Cet arbre est le plus beau de la terre promise. C'est votre phare à tous, Penseurs laborieux ! Voguez sans jamais craindre ou les flots ou la brise Pour tout trésor scellé du cachet précieux. L'or pur doit surnager et sa gloire est certaine. (3i

Qu'un arbre haut et droit, bien en vue sur une côte, soit comparé à un phare, nous n'y voyons aucun inconvénient, mais nous admettons avec plus de difficultés que « l'or pur puisse surnager ». Evidemment, nous sommes en face de l'une de

(1) Mithridate, acte II, scène IV.

(2) Les Oracles, p. 200.

(3) La Bouteille à la Mer, p. 249.

ces ellipses qu'il aimait tant, (i) Alfred de Vigny sous-entendait un membre de phrase : L'or pur ^enfermé dans un vase quelconque , doit surnager. Qu'importe! Tesprit s'étonne de prime abord devant cette tournure.

L'auteur des Destinées — peut-être parce qu'il ne possédait pas une inspiration abondante, ne tombait pas souvent dans ces développements nombreux et fastidieux qui alourdissent l'œuvre de Victor Hugo par exemple. Néanmoins nous en signalerons un ou deux qui nous semblent caractéristiques.

Eloa à la fin du premier chant répand autour d'elle par sa seule présence un bonheur infini :

Les rivaux s'embrassaient avec étonnement ;

Tous les poignards tombaient oubliés par la haine ;

Le captif souriant marchait seul et sans chaîne ;

Le criminel rentrait au temple de la loi ;

Le proscrit s'asseyait au palais de son Roi ;

L'inquiète Insomnie abandonnait sa proie ;

Les pleurs cessaient partout, hors les pleurs de la joie;

Et surpris d'un bonheur rare chez les mortels.

Les amants séparés s'unissaient aux autels. (2|

Combien sont monotones ces neuf vers avec

(1) « La poésie ne doit vivre que d'ellipses » écrivait-il. Les Lettres du 6 avril 1906: Pages inédites d'Alfred de Vigny, p. 166.

(2) Eloa, p. 22.

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leurs neuf verbes à Fimparfait et leur cadence à peu près semblable !

Un remplissage beaucoup plus regrettable encore rend illisible la deuxième page de la Frégate « La Sérieuse ».

Brest vante son beau port et cette rade insigne

Où peuvent manœuvrer trois cents vaisseaux de ligne ;

Boulogne, sa cité haute et double, et Calais,

Sa citadelle assise en mer comme un palais :

Il passait ainsi en revue sans ordre, mais sans oubli i: nos principaux ports, Dieppe et

Ses baigneuses cherchant la vague au clair de lune

Cherbourg, Lorient, Saint-Malo, Le Havre. Honfleur, Bordeaux, Marseille, Rayonne, La Rochelle, puis il concluait, en rimant à la normande, comme Corneille :

Tous nos ports ont leur gloire ou leur luxe à nommer, Mais Toulon a lancé la Sérieuse en mer. (2)

Que dire de cette didactique énumération, digne

(1) En effets en 1828, date de la composition de cette pièce, le port de Saint-Nazaire, non cité, n'était point encore aménagé.

(2) La frégate « La Sérieuse *, p. 146, 147.

tout au plus de figurer dans ces géographies versiliées qui torturèrent la jeunesse de nos aïeux ?

Aussi sommes-nous surpris de lire, en tête du recueil qui abrite ce puéril exercice littéraire, ces lignes datées du mois d'août iS3j :

« Ces poèmes sont choisis par Fauteur parmi ceux qu'il composa dans sa vie errante et militaire. Ce sont les seuls qu'il juge dignes d'être conservés.

« Plusieurs nouveaux poèmes en remplacent d'autres qu'il retranche de l'élite de ses créations.

« L'avenir accepte rarement tout ce que lui lègue un poète. Il est bon de chercher à deviner son goût et de lui épargner, autant qu'on peut le faire, son travail d'épurations rigides. Si cela est praticable, c'est, comme ici, lorsque doivent paraître des œuvres complètes sous les yeux de leur auteur et lorsqu'il sait se connaître lui-même et se juger sévèrement.» 'i^

Vous le voyez, Alfred de Vigny se rappelait le précieux conseil de Boileau :

Soyez-vous à vous-même un sévère critique.

N'est-il pas curieux de constater qu'un écrivain qui reprochait à Frédéric Soulié et à Balzac de ne pas choisir assez dans leurs idées (2 qui remarquait

(1) Poésies. Préface, p. 1.

(2) Co^n^espondance. Lettre à la Vicomtesse du Plessis, i5 septembre 1850, p. 193.

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les réelles fautes de goût de Lamartine n) ait pu laisser passer des morceaux comme ceux que nous venons de citer, alors qu'il dédaignait le poème d'Héléna, bien supérieur en maints endroits ?

Constatons qu'Alfred de Vigny, suivant la règle générale, ne sut point toujours distinguer, en son œuvre, l'excellent du médiocre ou du mauvais. Dans la critique de ses propres vers, il se montra plus sévère qu'éclairé.

(1) id. Lettre à Victor Hugo, 3 octobre 1823. p. 5-6.

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