‹ Alfred de Vigny, d'après son œuvreChapitre 18 sur 27 · SES PROJETS LITTÉRAIRES SON SILENCE · texte numérisé non relu

SES PROJETS LITTÉRAIRES SON SILENCE

Plus que tout autre écrivain, Alfred de Vigny a usé une partie de sa vie à entasser une quantité de projets que nous nous proposons d'étudier. Nous examinerons d'abord les plans de poèmes, les plus nombreux certainement, puis nous passerons aux tragédies, aux romans, enlin aux ouvrages divers : histoire, politique, mémoires.

Eloa devait avoir une suite ; Satan Sauvé. Ce titre était-il définitivement arrêté ? Nous pourrions émettre un doute en lisant ce billet grandiloquent de Victor Hugo à Alfred de Vignv : <i Avcz-vous ter-

miné votre formidable Enfer ? C'est une page du Dante, c'est un tableau de Michel-Ange, le triple génie. » M. Ernest Dupuy qui cite ces lignes ii datées de 1825, pense avec raison qu'il existe peut-être un lieu entre cet Enjer et le Satan Sauvé dont nous connaissons une esquisse. Nous avons laissé, dans Eloa, Théroïneavec Lucifer, presque entre ses bras. L'auteur voulait les rendre à la liberté, ensemble.

Le premier chant de Satan Sauvé nous âuraïi (^fftn une des plus hautes conceptions de Tenfer, une des plus originales. Abandonnant l'idée rudimentaire des châtiments corporels, Alfred de Vigny évoquait une géhenne toute spirituelle, une série de supplices des âmes, mille fois plus poignants que les autres. Plus de damnés brûlés, assoiffés matériellement, mais des malheureux qui ne peuvent plus agir, des malheureux que torture le souvenir d'un beau passé trop éphémère, des malheureux qui cherchent, mais en vain, à comprendre l'Eternité, énigme insoluble pour eux.

Un jour, Eloa, dont la beauté est comme un baume pour ces réprouvés, s'écrie :

« Satan, entends-tu ? entends-tu le bruit des mondes qui éclatent et tombent en poussière ? Les temps sont finis. Tu es sauvé. »

(Il Ernest Dupuy, Alfred de Vigny, I, Les Amitiés, p. 229.

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Elle et lui s'enfuient hors de l'enfer, voient les mondes s'abîmer, et Dieu, un Dieu plein de vraie miséricorde celui-là, donne à Satan, à cause de ses longues peines, à cause aussi de son amour rédempteur, une place à ses côtés, la première et pour réternité.

Cela nous donne le vertige, comme un précipice. Qui sait si Satan Sauvé n'aurait pas été supérieur à Eloa^ chose bien rare pour les suites d'ordinaire médiocres ? Pourtant les vers cités nous semblent dépourvus de sublime, un peu matériels même pour un tel sujet. Les voici :

Rendez-nous, rendez-nous nos faibles corps d'argile. Le cœur qui souffrit tant et tout l'être fragile ; Frappez le corps, blessez le cœur, versez le sang. Et nous souffrirons moins qu'au séjour languissant Où l'âme en face d'elle est seule et délaissée ; Car le malheur, c'est la pensée !

Après ce chœur des Réprouvés Satan se lamente :

La terre est malheureuse et gémit suspendue ; Entre le Maître et moi partageant l'étendue. Elle suit en pleurant un chemin douloureux. C'est l'éternel théâtre où nous luttons tous deux; Tous les cœurs élevés à la voûte immortelle, Encens inaccepté, tombent en pleurs sur elle. Il ne lui vient d'en haut que la foudre et l'horreur Quand son Dieu lui parla, ce fut de sa fureur ;

Lui-même, tout heureux qu'il est et qu'il se nomme,

Je l'entendis gémir, devenu Fils de l'homme,

Car rien n'est descendu sur ce monde odieux

Qui ne fut teint de sang en retournant aux cieux ! ( 1 1.

Eloa n'est pas le seul poème qu'il ait désiré compléter. Longtemps, il médita d'ajouter quelques élévations à celles qui nous sont déjà familières, les Amants de Montmorency et Paris. Il les gardait « pour un futur Cénacle » s'il faut en croire Tune de ses lettres (2/.

Paris — cette pièce qui lui pesait presque à l'égal d'un remords, parce qu'elle avait, au dire d'âmes chagrines, des apparences de sombre prophétie — portait comme sous-titre XP Elévation. « Que sont devenues les dix premières ? N'ont-elles jamais existé qu'à l'état de plan et de projet ? Et quel était enfin ce plan ? (3). »

Question posée autrefois par M. Louis Gillet et restée sans réponse, nous le craignons. Qu'est devenue aussi cette douzième élévation qu'Alfred de Vigny offrait à Sainte-Beuve dès 1829 avec une modestie si déplacée, en attendant le jour incertain

(1) Journal, p. 257 à 260.

(2) Correspondance,^ Sainte-Beuve, octobre 1835, p, 68.

(3) Revue de Paris, 15 août 1906, Sainte-Beuve, lettres à Alfred de Vigny, publiées et commentées par M. Louis Gillet, p. 690 (note).

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OÙ, jointes à d'autres, elles formeraient un recueil ^i).

Nous ne connaissons que deux plans d'élévations. Si Tun nous semble d'un intérêt assez discutable ;Comme le Petit Poucet semait les grains de mil, ■nous semons nos jours avec insouciance; l'autre, en revanche, nous promettait un morceau supérieur à Paris, égal au moins au Mont des Oliviers et autres chefs d 'œuvre des Destinées :

Un jeune homme illustre, mais voué à l'infortune, après s'être tué, comparaît devant Dieu qui lui demande : «< Qu'as-tu fait ? Pourquoi as-tu détruit ton corps ? L'àme répondit : C'est pour t'affliger et te punir. Car pourquoi m'avez-vous créé malheureux? )^ 2;.

Cette phrase, digne des héros romantiques, scandalisait un peu l'honnête Louis Ratisbonne. Certes, il en reconnaissait, dans une note du Journal d'un Poète, le caractère hautement philosophique, mais nous sentons qu'il s'effrayait au fond de sa hardiesse.

Pareils scrupules le retenaient-ils devant le Jugement Dernier où, selon l'auteur, Dieu viendra se justifier devant les créatures devenues juges à leur tour 3 . D'ailleurs le poète n'avait-il pas pris parti

(1) Correspondance, à Sainte-Beuve, 29 décembre 1829. p. 35.

(2) Jonryial. p. 102-103 et note.

(3) id., p. 241.

contre Dieu pour Caïn, la créature ? !i). Les simples créatures ne sont-elles pas supérieures aux divinités, voyez un Dieu, Cassandre ou un Dieu, autres esquisses (2).

Terminées, toutes ces pièces auraient avantageusement grossi le mince, mais substantiel recueil des Destinées. Elles y feraient meilleure figure que Tinsipide Wanda. Et, à côté d'elles, nous regretterons de ne jamais voir la Herse iFhomme curieux des choses éternelles, pressé par la « multitude méchante et aveugle, :» n'a qu'un moven de défense contre cette foule : faire tomber devant elle, pour l'arrêter, une lourde herse) i3j ; L Hyène digne pendant delaMort du Loup lies fauves suivent le vivant, mais ils s'acharnent sur le mort ; « ainsi fait la multitude sur l'homme célèbre » 141 enfin le Compas ou la Prière des Descartes : la pensée est semblable au compas qui perce le point sur lequel il tourne, quoique sa seconde branche décrive un cercle éloigné. — L'homme succombe sous son travail et est percé par le compas ; mais la ligne que l'autre branche a décrite reste gravée à jamais pour le bien des races

(1) id.. p. 161.

(2) id.. p. 165. 250-251.

(3) id^ p. 166-167.

(4) id, p. 172. Cf. De Mlle Sedaine et de la Propriété Littéraire, p. 352.

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futures. » Et puisque nous sommes plongés dans l'incertitude, puisque les supplications de Jésus restèrent vaines, là-bas, sur le mont des Oliviers, le philosophe demandait pardon à Dieu d'avoir pris le compas.

Quel dommage que, de ce beau poème, Alfred de Vigny n'ait écrit — ou du moins fait connaître — que cet unique et méchant vers mis dans la bouche de Descartes :

Moi, j'ai servi de centre à ce poignard savant : (i)

Combien ce poignard rappelle Fabbé Delille et autres rois de la périphrase !

Nous déplorons l'abandon de niorceaux comme l'admirable Désert nivelé par le vent de feu ainsi que les Etats par la u démocratie égalitaire i2), le char de Brahma, tableau oriental et désespéré, digne d'inspirer Leconte de Lisle 3u le ]^ovag'e\^^ k intituler plutôt : contre le vovage, ; nous déplorons encore l'avortement d'une demi-douzaine de projets que nous ne citerons pas, faute de place, niais nous pensons, en toute sincérité, que la gloire d'Altred de Vignv n'aurait rien gagné, au contraire, à la publi-

(1) JouvnaL p. 42, 24i)-241,

(2) ici, p. 247-248,

(3) id, p. 239-240.

(4) itZ, p. 238.

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