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SES PROJETS LITTERAIRES

A côté de ces plans, cependant bien succints, les quelques lignes consacrées aux romans futurs paraissent encore plus insuffisantes.

Nous sentons pourtant chez Alfred de Vigny le désir de donner, après Cinq-Mat^s, un ou deux romans historiques, en quelque sorte complémentaires, le premier situé à l'époque de Louis XIV, le second aux temps de la Révolution et de l'Empire i , avec, comme cadre probable, pour le premier du moins, le château du Maine-Giraud et les ruines de Blanzac. Pour personnages principaux, nous pensons que le romancier aurait choisi quelques-uns de ses ancêtres. Tout le monde sait, en effet, Tadmiration parfois exagérée qu'il professa à leur endroit. N'était-ce pas un vrai culte le sentiment qui lui dicta ces lignes : (( Je cherche inutilement à rien inventer d'aussi beau que les caractères dont ma famille me fournit les exemples. — M. de Baraudin, son fils, ma mère et ma tante. J'écrirai leur histoire, leurs mémoires plutôt, et je les ferai admirer comme ils le méritent (2) ».

En somme, édifier une épopée de la noblesse.

(1) id, p. 133 et , 232. Cf. Ernest Dupny, Alfred de Vigny, II. Le rôle littéraire, p. 396-401.

(2) Journal, p. 133.

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voilà ce que rêvait Fauteur ; nous qu'en avons que le premier chant, Cinq-Mat^s : c'est regrettable (i).

Avait-il besoin, pour trouver une source d'inspiration de remonter si haut, jusqu'au grand siècle ? Sa mère, si distinguée, sa femme, la pauvre Lvdia Bunbury, toujours plaintives, exaltaient sa tendresse passionnée, encore qu'elle fût fort discrète. Ainsi \^ chevalier hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem aimait ses blessés et ses malades. « Il sera bon consignait Alfred de Vigny dans son Journal, de faire un roman intitulé l'Hospitalier et le Templier. L'un dévoué à l'humanité souffrante, l'autre à l'adoration mystique » ;2;.

Puis, en s'examinant, il voyait un des plus nobles caractères de tout le dix-neuvième siècle, le tvpe si rare du saint laïque.

Alors naquit un nouveau projet : Roman moderne. -^ Un homme d'honneur.

Nous en détachons ces lignes qui résument ses opinions religieuses : « L'honneur est la seule base de sa conduite et remplace la religion en lui... Le christianisme est mort dans son cœur. A sa mort, il

(1) N'y aurait-il pas^ par hasard, un rapport entre ces deux reconstitutions historiques et les romans commencés sur lesquels « il avait écrit, quelques mois avant sa mort : A brûler après moi » id, préface, p. 21.

(2) Journal, p. 232-233.

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regarde la croix avec respect, accomplit tous ses devoirs de chrétien comme une formule et meurt en silence... » (i).

Poète, dramaturge, romancier, cela ne suffisait point, Alfred de Vigny nourrissait encore d'autres ambitions. En vérité, il ne lui a manqué qu'un peu plus de volonté pour être quasi-universel.

Etudier en un livre, semblable par la forme au Prince de Machiavel, l'Homme d'Etat et les qualités qui lui sont nécessaires par dessus tout, « fermeté de conscience et de probité à toute épreuve, » pureté de mœurs (2) — démontrer « Timpiété du serment politique et la nécessité de l'abolir dans les Etats démocratiques » autant de questions qu'il désira traiter (3).

D'autres graves sujets le hantèrent, moins prosaïques ceux-ci, plus familiers au penseur du Mont des Oliviej^Si II entrevoyait notamment « un grand ouvrage idéal à faire » sur la vie cachée de Jésus, de douze à trente ans (4).

(1) id.p. 86.

(2) id., p. 137.

(3) id., p. 153.

(4) id. p. 168 et 44. Cf. Dap/me (appendice) p. 199, un projet de dialogue entre Julien et Jésus.

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Quant à Thistoire proprement dite, celle qui puise ses sources dans les documents manuscrits ou dans les mémoires imprimés, elle eut toujours pour lui un charme particulier. N'oublions pas qu'Alfred de Vigny avait reçu, dès son plus jeune âge, une solideinstruction historique, et qu'il conserva toute sa vie un goût prononcé pour les lectures érudites ; ses lettres à Eusèbe Castaigne, bibliothécaire de la ville dWngoulême, maints passages du Journal d'un Poète sont là pour l'attester. « Je ne peux plus lire, notait-il, que les livres qui me font travailler. Sur les autres ma pensée glisse comme une charrue sur du marbre. J'aime à labourer. » ^i,i

L'histoire ! mais elle fut sans aucun doute sa première passion intellectuelle, puisque, dès l'âge de quatorze ans, après une lecture enthousiaste des Mémoires du Cardinal de Retz, il coucha sur le papier une méchante Histoire de la Fronde, déchirée depuis 12 .

Plus tard, parvenu à la maturité, il entreprit un livre historique sur Genève : *< Je ne Tai pas achevé par conscience, avouait-il à Mademoiselle Camilla

(1^ Journal, P- 89, cf. Correspondance, A la vicomtesse du Plessis, 14 décembre 1861. A Philippe Busoni, 30 avril 1863, p. 335, 375.

(2) Journal, p. 230

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Maunoir, parce que je n'avais pas vu le pays. Si je Tachevais au bord du lac, cela me ravirait. J'ai toutes mes notes depuis j833, je les ai même ici à la campagne, et maintenant je ne désespère point de pouvoir aller sans scrupule visiter vous et le lac » .i/ Hélas ! la santé de Lvdia l'enchaînait au fover et nous supposons, sans posséder toutefois de preuves formelles à cet égard, qu'il ne mit jamais les pieds dans la cité chère à Calvin. Et le livre dut rester sur le chantier comme ses Mémoires, interrompus dès les premières pages, repris en 1847, grâce à des instances féminines, et enfin définitivement abandonnés, il nous semble 2 .

De ces esquisses tant aimées, de ces essais, de ces manuscrits prêts pour l'impression, Alfred de Vignv ne cessait d'entretenir ses amies et cousines : la Vicomtesse du Plessis, Camilla Maunoir la Puritaine, et ses amis : Victor Hugo, Brizeux,

(Ij Revue de Paris, 15 septembre 1897. Lettres à une Puritaine, février 1849, p. 301.

(2) Journal, p. 59-61, 215 à 232.

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Sainte-Beuve, Philippe Busoni, homme de projets lui aussi. Il ne s'illusionnait guère sur leur publication plus ou moins lointaine et il ne cachait pas au critique des Lundis qu'il n'aurait jamais le temps nécessaire pour exécuter ses plans sr. Pourquoi ces éternelles tergiversations ?

D'abord — et nous nous rangeons ici à l'opinion de Sainte-Beuve, contredite par M.Louis Gillet ;2; — les scrupules durent contribuer beaucoup à l'abandon de toutes ces œuvres ; rappelez-vous la lettre à la Puritaine citée plus haut à propos de l'histoire de Genève. Obsédé par la peur de commettre une erreur quelconque, il la laissa inachevée. Il adorait les œuvres bien finies, polies comme les belles statues antiques ; Voyez ses réflexions sur Héléna, à la fin du Journal d'u7i Poète et certain passage de son Discours de réception à l Académie française (3j Le mot de Sedaine « qu'il fallait passer au moins un an à faire le plan d'une grande pièce, mais qu'on pouvait n'être qu'un mois à Técrire » (4) excitait son admiration, Autour de lui, les improvisateurs le

(1) Correspondance, à Sainte-Beuve, octobre 1835 p. 67

(2) Revue de Paris, l^»" septembre 1906. Sainte-Beuve; Lettres à Alfred de Vigny publiées et commentées par M. Louis Gillet, p. 103.

(3) Journal p. 260 et 287 (appendice),

(4) Stello, appendice : de Mademoiselle Sedaine et de la Propriété littéraire, p. 312

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révoltaient. Et Tironiquc Destinée lui réserva, sous la Coupole, le fauteuil d'un <( improvisateur >', celui d'Etienne. Il clouait au pilori les fabricants de « littérature industrielle »! qui ^^ jetaient au bas des feuilletons des aventures prises dans la Galette des Tribunaux, en faisant la charge de ses horribles tableaux, de manière à faire croire que les mœurs des salons ne sont que celles des bagnes ». Il rougissait presque d^être imprimé avec les mêmes caractères que ces entrepreneurs de mauvaise copie 2 . Frédéric Soulié et Balzac, à son avis, u ne choisissaient pas assez dans leurs idées. Un grand peintre produit sans cesse, jour et nuit et malgré lui, des esquisses et des ébauches, mais il ne doit choisir que les plus belles pour les exécuter en tableaux. Raphaël, Michel-Ange, crayonnèrent bien des attitudes, mais ils ne s'arrêtèrent qu'à des choses comme la Transfiguration et le Jugement dernier » Si.

Malheureusement, vous le savez, Alfred de Vigny laissa souvent en portefeuille des embryons de chefs-d'œuvre et publia, reconnaissons-le, plusieurs platitudes que Timplacable Postérité supprimera.

(1) Il rangeait dans cette catégorie Scribe et... Voltaire (Journal, p. 184)

(2) Revue de Paris, 15 août 1597. Lettres à une Puritaine 31 janvier 1843, p. 685-686. cf. Journal, p. 144

(3) Correspondance, à la vicomtesse du Plessis, 15 septembre 1850, p. 193-194.

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sans nul doute. Pourtant, en ne retenant parmi ses pensées que les plus belles selon lui, celles-ci seules, il voulut éviter à cette Postérité à laquelle il songea autant qu'Horace — quoique avec beaucoup plus de modestie — « son travail d'épurations rigide» ; il le disait dans la préface de ses Poésies, en août iSSj, il le redisait, en d'autres termes, deux ans après, dans sa lettre au Prince Maximilien-Joseph de Bavière.

Ensuite, autant que pour les improvisateurs, il nourrissait de Tantipathie pour les hommes de lettres uniquement épris de Mammon « qui se mettent en coupe réglée comme un bois de chêne»! i) Par une sorte de pudeur, il n'écrivait que lorsqu'il avait quelque forte pensée à exprimer.

L'idée toute pure, non revêtue d'une forme concrète, lui suffisait, prétend M. Louis Giliet qui voit là une des causes de son infécondité relative. (2)

Nous pensons autrement. Alfred de Vigny, certes, aima le rêve, il ne le cachait pas, mais il trouva maintes fois un grand soulagement à fixer sa pensée. « C'est une saignée pour moi, avouait-il, que d'écrire

(1) Coryespondance, à la Vicomtesse du PleMts, 11 mars 1852, p. 231.

(2) Revue de Paris, i°r septembre 1906, p. 103.

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quelque chose comme la Mort du Loup. >< i Seulement, ditférent en cela des médiocres, il ne se hâtait point de publier. Se savoir imprimé ne lui causait plus la joie chère aux débutants, vers la vingtième année. D'ailleurs, si l'idée toute nue lui avait suffi, pourquoi ces innombrables manuscrits, pourquoi ce travail prolongé :

Voilà des raisons d'ordre tout intime, intérieur pour ainsi dire ; voyons les autres :

Il nous semble bien que sa famille fut un grand obstacle à Téclosion complète de son génie. Sa mère et sa femme l'empêchèrent d'abord de connaître ce puissant excitant de l'imagination : le voyage. Ensuite, obligé de leur faire de longues lectures pour les distraire, pour les arracher un peu au supplice de la claustration, il fut forcé parfois de prolonger ses veilles studieuses jusqu'à trois heures après minuit, d'où un surmenage néfaste pour sa nature sensible. « Quant à mes travaux ils sont toujours rompus par les agitations inconnues de ma vie. " 2 Ces lignes extraites de l'une de ses lettres, font peut-être allusion à la Dorval, mais aussi à ^me jje Vignv mère, déjii fort malade comme l'atteste le Journal if un Poète à l'année i83'3.

(1) Correspûïtclance, au marquis; de la Grange. 24 novembre 1843. p. 111.

(2) id. à Sainte-Beuve, octobre 1835. p. 07.

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Un scrupule — ils abondent dans la vie d'Alfred de Vignv — un scrupule d'un ordre assez délicat, d^origine maternelle peut-être, dut refréner son désir de mettre au jour certaines idées peu chrétiennes, semblables à celles que nous avons signalées plus haut. En 1862, moins d'une année avant sa mort, au cours de sa dernière maladie, de pieuses voisines voulurent se charger, avec un zèle excessif, d^assurer son salut éternel. Ne serait-ce pas, qui sait, comme le remarque M''^ Emma Sakellaridès « par excès de bonté, pour ménager ces pauvres âmes que Vigny faillit presque à l'idée contemporaine, en temporisant, en ajournant sans cesse de publier ses œuvres nouvelles ? » ■ i

Peut-être, mais son silence eut, selon nous, d'autres causes, plus fortes, surtout plus largement applicables que celles-ci. En effet, comment expliquer avec l'ingénieuse hypothèse de M^'*^ Emma Sakellaridès, l'avortement ou la non-publication d'œuvres très neutres au point de vue religieux, nous le supposons , comme les tragédies et les romans sur la noblesse par exemple ?

Il y a là des motifs politiques, du moins à partir d'une certaine époque. Au lendemain de la chute de Louis-Philippe, il mandait à Philippe Busoni :

(l) Correspondance. Introduction, p. IV,

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