SON PREMIER AMOUR. — DELPHINE GAY
§ I. — Au Cénacle de la Muse française. — Delphine et le comte d'Artois. — « Le bonheur d'être belle. » — Le premier amour d'Alfred de Visroy. — Sa mère s'oppose à sou mariasse avec Delphine — Raison de sa conduite en celte circonstance. — Intris^ue de Sophie G.iy. — Sa correspondance avec M™« Desbordes- Valmore.
i; IL — Un cénacle bordelais. — Edmond Géraud juffé par M. Maurice Albert. — La Ruche d'Aquitaine. — Géraud ne comprend rien au Romantisme. — Mme Desbordes- Valmore à Bordeaux. — Succès de ses élégies et de ses romances. — Anecdotes sur elle.
^Ili. — Vigny dans la société bordelaise. — Son poème de Satan. — Les Deux Amitiés de M™»' Dcsbordes-Valmore.
— Dolorida et Sophie Gay. — ^ ig^y quitte Bordeaux pour aller à l'île de Ré. — Ses différents séjours à Orthez et à Oloron .
§ IV. — VisJ^ny ne va pas en Espatrne. — Cruelle déception à ce sujet. — Son mariasre avec Delphine est détinitivement rompu. ^- Leur amitié ne s'en ressent pas. — Une lettre inédite d'Alfred de Vigny après sa réception à l'Académie Fran<;ai.se. — Sa rancune contre ^L Mole. — Vers qu'il fait sur Delphine en 1848. — Dernier sourire. — Elle riait trop. — Llégie de M"ie Desbordes-Valmore sur sa tombe.
— Un mot de Michelet.
Il y a dans la liltôratiire romanlique deux ou trois prénoms qui sont à eux seuls des noms illus-
en costume de i^endarmc rouge, d'après un tableau du musée Carnavalet.
1res, et qui, dès qu'on les prononce, évoquent le souvenir et l'image des plus belles Muses de l'antiquité.
Tels sont les prénoms de Delphine et de Marceline. Le premier pourrait être synonyme de Thalie, et l'autre d'Erato. La Comédie à côté de l'Elégie, le rire éclatant à côté des larmes.
Or, dans la vie d'Alfred de Vigny, à l'heure matinale où son âme pensive s'ouvrait à la poésie, Delphine joua le rôle d'amoureuse ingénue, et Marceline le rôle de confidente.
C'est ce roman de la ving-tième année du poète que je voudrais conter ici. Quelques pag^es y suffiront, car si l'intrigue en fut nouée dans le Cénacle de la Muse française, il dura moins que lui encore.
Ce Cénacle, il faut bien le dire, était à l'oriirine passablement mêlé. Il y avait de tout : des vieux et des jeunes, des amis de la tradition et de la nouveauté, mais en somme plus de pompiers que d'incendiaires. Et pour éviter le reproche de manquer de femmes, il avait ouvert sa porte à double battant à toutes les joueuses de harpe, de guitare et de mandoline, depuis M'"''* Taslu, Dufrénoy et Desbordes- Val more jusqu'à Sophie Gay, dont la belle jeune fille, alors dans sa fleur épanouie, reçut bientôt tous les hommages.
LA VIE A>tOUI\EUSE 2^
On ne savait pas encore ce que c'était que le g-enre classi({ue et le g-enre romantique. Victor Hugo n'était encore que l'Enfant sublime et, même après le coup de soleil des Méditations, cherchait sa voie dans les ténèbres. Mais entre tous les poètes des deux sexes que l'amour de l'art avait réunis il y avait une émulation cordiale, une admiration mutuelle et de bon aloi qui, du côté des hommes, se doublait d'un véritable charme. Et le charme, je le dis tout de suite, c'était la jeunesse et la beauté triomphante de Delphine. Gomment le Cénacle ne l'aurait-il pas subi, quand tous les salons de Paris le subissaient, voire un prince du sang qui, pour ses beaux yeux, faillit devenir parjure au serment qu'il avait fait, au lit de mort de ]\jrae Polastron, sa dernière maîtresse, de ne jamais la remplacer dans son cœur.
Delphine ignora toute sa vie le sentiment d'admiration qu'elle avait inspiré au comte d'Artois, mais l'eût-elle connu dans le moment qu'elle n'en aurait pas été troublée, car elle avait le cœur plein d'une autre image. Elle aimait en ce temps-là un beau militaire, un lieutenant de la Garde royale, et je ne surprendrai personne en disant que ce n'était point le costume du jeune officier qui l'avait séduite, mais que son cœur était allé tout
droit au poète de ving^t-cinq ans qui, sous l'épaulette d'or, Tavait émue avec ses vers. Elle s'était même éprise de lui d'autant plus vite que, tout d'abord, il n'avait pas eu l'air d'y prendre garde. Cependant, soit timidité, soit coquetterie, à dater du jour où il s'aperçut qu'elle rougissait devant lui, les apparitions de Vigny dans les premières réunions du Cénacle devinrent plus rares. Mais la mère de Delphine, qui se connaissait en sentiments, ayant fréquenté la société la plus débauchée de la Révolution, Sophie Gay n'était pas plus dupe du manèg^e du bel officier que de la réserve discrète de sa fille. On a beau s'observer, on se trahit toujours quand on aime. Or, elle avait remarqué que depuis quelque temps Delphine prenait plaisir à dire, dans les salons où fréquentait Vig-ny, sa pièce de vers récente intitulée le Bonheur d'être belle :
(juel bonheur d'être belle alors qu'on est aimée ! Autrefois de mes yeux je n'étais j>as charmée ; Je les croyais sans feu, sans douceur, sans regard, Je me trouvais jolie un moment, par hasard. Maintenant ma Ix'aulé me parait admirable. Je m'aime de lui j^iaire, et je me crois aimable.
Bientôt il va venir ! bientôt il va me voir ! Comme, en me regardant, il sera beau ce soir ! Le voilà ! je l'entends, c'est sa voix amoureuse ! Quel bonheur d'être belle ! oh ! que je suis heureuse !
LA VIE AMOUREUSE 3l
« On en souriait même un peu », dit Sainte- Beuve, qui n'en parle que par ouï dire, « pourtant on y applaudissait. » — Les pressentiments de Sophie se changèrent en certitude, le jour où Delphine refusa nettement tel parti avantag'eux qu'on lui proposait. Ce jour-là, elle lui prit les deux mains et, la regardant dans les yeux, elle lui dit :
— Alors, tu aimes M. de Vi^-ny ?
— Oui, ma mère.
Et la mère et la fille tombèrent dans les bras Tune de l'autre.
Il ne leur restait plus qu'à faire la conquête du bel officier de la Garde royale.
A vrai dire, elle était déjà aux trois quarts faite, et, si Vig-ny n'avait écouté que la voix de son cœur, il n'eût pas attendu plus longtemps pour demander la main de Delphine. Mais la voix du cœur n'était pas la seule qui lui parlât dans cette circonstance ; il y avait aussi la voix de la raison, et celle-ci était d'autant plus forte qu'elle lui parlait par la bouche de sa mère, — de sa mère qui était veuve et qui n'avait plus que lui au monde.
Elle lui fit comprendre qu'un officier d'avenir, mais qui n'avait d'autre fortune que son titre nobiliaire, ne pouvait décemment épouser une
jeune fille sans dot, fût-elle belle comme le jour. Sophie Gay dit que M™® de Vigny était vaine de sa naissance et qu'elle avait promis son fils à une parente riche. Elle étail, je crois, mal renseignée sur ce dernier point, et elle s'abusait certainement sur l'autre. On sait le peu de cas qu'Alfred de Vigny faisait de sa noblesse et les admirables vers qu'elle lui a inspirés :
Si l'orgueil prend ton cœur quand le peuple me nomme,
Que de mes livres seul te vienne ta fierté.
J'ai mis sur le cimier doré du gentilhomme
Une plume de fer qui n'est pas sans beauté.
J'ai fait illustre un nom qu'on m'a transmis sans gloire.
Qu'il soit ancien, qu'importe ! il n'aura de mémoire
Que du jour seulement où mon front l'a porté.
Dans le caveau des miens plongeant mes pas noclurnes,
J'ai compté mes aïeux suivant leur vieille loi.
J'ouvris leurs parchemins, je fouillai dans leurs urnes
Empreintes sur le flanc des sceaux de chaque roi.
A peine une étincelle a relui dans leur cendre.
C'est en vain que d'eux tous le sang m'a fait descendre;
Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi (1).
C'est son père qui lui avait donné, tout enfant, l'idée la plus vraie de la noblesse et qui, en lui contant l'anecdote des laboureurs que je rapporte
(i) V Esprit pur.
plus haut (i), avait détruit à jamais en lui le faux org-ueil de la naissance.
j\jrae ^Q Vigny, quoique plus fière que son mari, était à peu près dans les mêmes sentiments sur cet article, mais elle avait trop souffert de leur manque de fortune pour ne pas apprécier la valeur de l'argent. Or, sans vouloir tout surbordonner à la question d'intérêt, dans le mariage de son fils, elle ne lui aurait pas permis de faire un mariage d'amour qui ne fût pas argenté. Et c'est pour cela sans doute qu'Alfred de Vigny n'osait déclarer sa flamme à la belle Delphine. Je crois, d'ailleurs, que Sophie Gay voyait juste, quand elle disait que l'admiration du jeune poète était plus vive que tendre. C'est le sort commun des déesses d'inspirer plus d'admiration que d'amour. Or, Delphine fut véritablement une déesse de beauté. Lamartine qui, lui aussi, fut un de ses admirateurs, mais qui n'était plus libre quand il la rencontra en Italie (2), ne lui trouvait qu'une imperfection : elle riait trop, à son gré. Qui sait si Alfred de Vigny, qui était un mélancolique comme Lamartine, et de plus un pessimiste, n'aurait pas trouvé un jour que Delphine riait trop (3)?
(i) Page I j .
(2) Cf. notre livre sur Delphine Gai/.
(3) Se rappeler ce qu'il écrivait à Marie Dorval, quelque temps avant de rompre avec elle : « Tu vois quel Irùne lu as dans la peu-
Les vrais poètes, qui sont ceux du cœur, ont toujours eu plus de goût pour les larmes que pour le rire, et l'on sait que l'école de 1820 engendra plutôt la tristesse que la gaieté. N'est-ce pas Lamartine qui disait qu'il y a plus de génie dans une larme que dans toutes les bibliothèques de l'univers? C'est probablement pour cela que les romances sentimentales de M'"^ Desbordes-Valmore plaisaient tant aux âmes de sa génération. Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que Vigny fut pris aux charmes de Delphine, et que Sophie Gay fit tout ce qui dépendait d'elle pour l'avoir comme gendre. Elle avait beau répéter à sa fille, chaque fois qu'elle la voyait songeuse, que M. de Vierny n'était point pour elle, au fond elle croyait sérieusement à son rêve, et ce qu'elle en disait à Delphine, c'était uniquement pour faire la part du feu et lui épargner, le cas échéant, une déception par trop cruelle.
Une fois pourtant, elle perdit confiance, ce fut quand Alfred de Vigny fut envoyé en garnison à Strasbourg, car elle savait la force du proverbe : loin des yeux, loin du cieur. Mais quand on lui eut
sée des hommes qui s'imaginent trouver en toi un être toujours rrvi^ur, môlanci»li(juo, tendre et souffrant. Travaille à ne i>as travailler ta belle nalure... Tes deux ennemies sont la ijaicté bruyante et la colère.
appris que, de Strasbourg-, il venait de passer à Bordeaux, elle vit là un de ces coups du sort qu'on a raison de nommer providentiels. M""^ Desbordes- Valmore n'était-elle pas à Bordeaux depuis quelque temps, et ce brave Emile Deschamps, qui décidément était le trait d'union de toutes les connaissances de Vig-ny, ne lui avait-il pas parlé d'un sien cousin, Edouard Delprat, qui voyait souvent notre jeune poète et Marceline ? A qui mieux qu'à elle pourrait-elle s'ouvrir du beau rêve qu'elle caressait dans son orgueil de mère ? Oui pourrait mieux la servir dans cette situation tout particulièrement délicate ? Et la voilà qui prend la plume et qui fait part de son tourment à M"^^ Desbordes- Valmore.
Elles sont exquises les lettres de Sophie à Marceline ; je ne reg^rette qu'une chose, c'est que Sainte- Beuve, qui aurait pu en tirer un si joli parti, s'ill'avait voulu, se soit contenté de les publier sèchement au bas d'une page (i) en les faisant suivre de quelques lignes désobligeantes.
La première est datée du mois d'août 1823. Sophie Gay y raconte comment sa chère Delphine s'est éprise de M. de Vigny :
« Je vou^ le dis bien bas, c'est le plus aimable de tous, et malheureusement, un jeune cœur qui vous
(i) Nouveaaa; Lundis, t. VI.
aime tendrement et que vous protëe^ez beauvcoup s'est aperçu de cette amabilité parfaite. Tant de talent, de grâce et de coquetterie dut enchanter cette âme si pure, et la poésie est venue déifier tout cela. La pauvre enfant était loin de prévoir qu'une rêverie si douce lui coûterait des larmes ; mais cette rêverie s'emparait de sa vie. Je l'ai vu, j'en ai tremblé, et après m'être assurée que ce rêve ne pouvait se réaliser, j'ai hâté le réveil. »
Elle n'ose pas dire qu'elle a pris ce rêve à son compte, mais elle le donne à entendre :
« Comment un homme comme Vigny ne serait-il pas ravi d'animer, de troubler une personne comme Delphine ? »
Elle ne peut y croire, et c'est pour cela qu'elle s'adresse à Marceline.
« Voilà une confidence, continue-t-elle , qui prouve tout ce que vous êtes pour moi, chère amie, et je n'ai pas besoin de vous recommander le secret. Mais je dois à ce malentendu de la société un chagrin de tous les jours et que seule vous pouvez bien comprendre. Si vous voyez cet Alfred, parlez-lui de nous et regardez-le : il me semble impossible qu'un certain nom ne flatte pas son oreille. Il a de l'amilié pour moi, et je lui en conserve de mon côté, à travers mon ressentiment
caché. Je suis sûre que vous le partagerez et que vous ne lui pardonnerez pas de ne point l'adorer. Leurs g'oûts, leurs talents s'accordaient si bien ! » Sophie Gay ne pouvait mieux s'adresser en prenant Mn^e i3esbordes-Valmore pour confidente. Non seulement, en effet, elle était femme à la comprendre, mais son talent, la réputation qui l'avait précédée à Bordeaux lui avaient ouvert toutes les portes de la société bordelaise, à commencer par celles du petit cénacle littéraire qui reconnaissait pour chef Edmond Géraud.
Edmond Géraud avait débuté dans la littérature par des romances qui étaient devenues presque aussi célèbres que celles de Marceline et dont le recueil fut salué à son apparition (1818) par Charles Nodier dans le Journal des Débats.
« A cette date de 18 18, dit M. Maurice Albert, éditeur du Journal intime de Géraud, les romances du poète bordelais apportaient quelque chose de très neuf, révélaient des mérites bien personnels et une curieuse originalité. C'est une œuvre de transition. S'ils rappelaient par leur grâce légère et leur audace libertine les poésies de Parny, fort à Il 4
la mode alors, comme le témoi§^ne Téloge que précisément à cette époque Lamartine composait pour l'Académie de Mâcon, ces vers offraient aussi un double caractère très nouveau, celui-là même qu'on retrouvera tout à l'heure, avec le g-énie en plus, chez le poète du Lac et chez Victor Hugo. Ils étaient les uns très intimes, parfois même mélancoliques, comme les Méditations, les autres; comme les Ballades, inspirés par le moyen âge, dont Edmond Géraud fut le premier en France à comprendre l'intérêt poétique, et vers lequel il essayait, deux ans avant la naissance de Victor Hugo, de tourner la curiosité de ses contemporains (i). »
L'année d'avant, Géraud avait fondé à Bordeaux, pour expliquer publiquement ses idées, car il en avait beaucoup et de fort neuves, une revue littéraire dans le genre du Globe, toutes proportions g-ardées, qu'il avait baptisée la Ruche d'Aquitaine. A cette Ruche, ouxerie à tous les talents, accoururent une foule d'abeilles del'Hélicon romantique et même quelques frelons de l'autre bord, car Géraud n'avait point de préférence. Il professait avec politesse et mesure des doctrines (|ue le goût et la raison pouvaient avouer.
(( Je n'entends rien, disait-il, absolument rien à
(i) Introduction au Journal intime d'Edmond Géraud.
la distinction qu'on s'efforce d'établir depuis quelque temps entre l'école classique et l'école romantique. Je ne sais ce que peut signifier ce dernier mot, qui n'est pas français. Mais la fureur de classer les ouvrag-es et de les proscrire à l'aide de certaines expressions mal comprises et mal définies ne m'a jamais beaucoup intimidé. Il faudrait laisser aux botanistes cette manie de la classification. Qu'un livre m'intéresse ou m'amuse, voilà le point essentiel, le principium et fons : peu m'importe après cela de savoir à quelle époque on veut qu'il appartienne, tioland furieux, le Petit Jehan de Saintré, Obéron, René ne sont peut-être pas de ces ouvrages qu'on est convenu de nommer classiques; je ne les regarde pas moins cependant comme des productions charmantes, dont je voudrais bien être l'auteur. C'est dans cet esprit exempt de tout préjugé littéraire que je rédige mes articles de la Ruche ^ car le fari quœ sentiam fut toujours ma suprême loi. »
Il semble, après cette déclaration, qui rappelle un peu celle de Victor Hugo dans la seconde préface des Odes et Ballades, il semble que M"*® Desbordes-Val more aurait du recevoir à la Ruche un accueil enthousiaste. X'avait-elle pas été la première hirondelle du nouveau printemps littéraire ?
Cet accueil ne fut pourtant que sympathique. Ses élégies et ses romances troublèrent l'esthétique de Géraud, qui, comme Baour-Lormian, aimait assez la nouveauté des formes du Romantisme, mais qui ne voyait point de salut en dehors du style classique. (( Ces élégies de Marceline Desbordes, écrivait-il dans son Journal k la date du iS juillet 1828, sont toujours des épanchements, des effusions d'une âme tendre et rêveuse, mais où rien n'est assez arrêté pour satisfaire le Son sens. Il semble qu'elle commence toujours sans s'être bien rendu compte de ce qu'elle veut dire et faire : ses sujets ne sont jamais ni assez déterminés, ni assez encadrés ; et quand elle finit, on n'en voit pas non plus la raison. Les paysagistes se servent d'une expression remarquable : ils disent que c'est un grand talent que de bien choisir sa place ou de savoir s'asseoir en présence de l'objet qu'on veut peindre. Eh bien, ^Imc Desbordes, à mon avis, ne sait point s'asseoir. Après avoir parcouru ses élégies, il ne me reste presque plus rien dans l'imagination ou dans la mémoire ; ses grâces ont quelque chose de si fugitif et de si vaporeux qu'elles ne laissent que bien peu de traces après elle. Comment retenir, d'ailleurs, ce qu'on a souvent tant de peine à comprendre ? »
LA VIE AMOLREUSE 4*
Ce n'était certes pas trop mal vu pour un éclectique. Le bon sens, en effet, n'a pas grand'chose à recueillir dans les élégies de Marceline; le sujet et l'expression sont toujours plus ou moins vaporeux, mais le mal du siècle, cette tristesse indéfinissable qui devait s'étendre à toute la littérature à partir de René, y jeta un de ses premiers cris. Et c'est ce qui fit leur nouveauté, leur charme et leurs succès durables.
Cependant les réserves que formulait Géraud sur l'œuvre poétique de Marceline ne l'empêchaient pas d'avoir pour elle une admiration véritable (i). Cela se sent à la façon méticuleuse dont il note, dans son Journal^ ses moindres faits et gestes et jusqu'à ses propos de salon.
C'est ainsi que j'y relève les anecdotes suivantes :
(i) Et M™e Desbordes-Valmore n'oublia jamais ce qu'il avait fait pour elle. Quand il mourut, elle écrivit à Gerg'erès, leur ami commun:
« Je ne pourrais pas dans ce moment (i83i) mettre assez d'ordre dans mes idées pour vous envoyer rien qui fût dig-ne d'être jeté sur la tombe d'un poète. J'aimais M. Géraud pour quelque chose de pareil qui se .trouvait dans nos âmes, une mélancolie qu'il cachait mieux que moi, et une ardeur vraie et profonde qui brûlait, qui charmait ou qui consolait sa vie, et je crois le Aoir devant moi qui me dit : « Oui, vous ne vous trompez pasi » Mais il me le dit avec le calme du ciel, à présent; et nous sommes tous, cher ami, plus troublés, plus malheureux que lui. Quel dommage de s'en aller ainsi un à un! Que je plains surtout sa femme, elle qui était aimée! »
(Marceline Desbordes-Valmore. Lettres inédites recueillies et annotées par son fils Ilipp. Valniore, 1 812-1857, p. 44-)
« Mars [1824; .
« M""® Desbordes-Valmore nous racontait l'autre jourqueM"^ Bourgoin, artiste du Théâtre-Français, vivait avec M. Chaptal, célèbre chimiste et un des grands dignitaires de la cour de Bonaparte. Elle en avait même un enfant. Un jour qu'elle entendait plusieurs personnes de sa société s'entretenir de ce qu'elles voulaient demandera l'Empereur, et préparer d'avance leur discours : « Et toi, mon fils, dit-elle à son bambin, comment parleras-tu au grand Napoléon ? Tiens, voici ce que tu auras de mieux à lui dire : « Monsieur, je suis bâtard de votre apothicaire. »
« Juillet.
(( M'"* Desbordes-Valmore écrivait dernièrement à Montano, son amie, une lettre charmante qui finissait par ces mots : farewel nightingale , et comme Montano ne sait pas un mot d'anglais, M'"e Desbordes avait ajouté au-dessous: Ecoutetoi et devine, Gergerès trouve avec raison beaucoup de finesse et d'esprit dans ce petit rien.»
« 24 juillet.
« Soirée passée chez M'"® Nairac, où se trouvaient Garât, M'"^ Desbordes-Valmore, son beaupère, M"^*" Vendure, etc. On y conte des histoires de
fantômes, de pressentiments et de rêves étranges, M™® Marceline surtout^ qui raconte fort bien. On lui a fait lire mes poésies et ma nouvelle du Gabeur ; elle trouve, dit M^^e Nairac, que cela est désespérant de clarté. Pauline, qui était avec moi, s'amusa ce soir-là au point d'oublier sa fille jusqu'à onze heures.
<( M. Garât nous raconta ce mot de M'"*' de Staël, à propos de sa rivale, M"^® de Genlis,qui avait traité Fénelon avec une certaine sévérité, dans un de ses derniers ouvrages : « A la manière dont M™^ de Genlis a parlé de Fénelon, je croyais que c'était tout récemment qu'il avait été disgracié. »
« Octobre .
« Voici un couplet que M"e Desbordes-Valmore chante très plaisamment sur l'air de Femmes^voulez-vous éprouver,,, ? Il est, dit-on, de M. de Jouy, lequel a voulu imiter le genre de versification propre aux commis marchands de la bonne ville de Paris :
'« Adèle, je t'ai vue hier ;
Tu avais ton chapeau aurore ;
Avec ce hussard qui te perd,
Tu allais au baie de Flore.
0 Adèle ! ô objet charmant !
Méfie-toi de ces bons apôtres.
Fille qui a eu un amant.
Peut peu à peu en avoir d'autres. »
Je ne m'étonne plus si Marceline aimait tant Bordeaux !
Tel était le milieu littéraire et mondain où Vigny fut introduit par Edouard Delprat à son arrivée à Bordeaux. C'était au mois de juillet, et non au mois d'octobre 1828, comme le dit à tort un de ses derniers biographes (i), trompé peut-être par le Journal d'Edmond Géraud (2).
Nous avons, en effet, une lettre du poète, datée de Bordeaux du mois d'août de cette année (3), et
(i) M. Baldensperger, dans sa Contribution à la biographie intellectuelle de Vi(/ny, p. 98. — Ce n'est pas, d'ailleurs, la seule erreur qu'il y ait commise, et je me demande où il a pu trouver que Sophie Gay et sa fille Delphine étaient à Bordeaux en même temps que Vigny.
(2) La première fois, que Géraud parle de Viçny, c'est le 3i octobre 1823, dans ce passag-e : « Hier, veille de la Toussaint, j'ai été bien inspiré de venir ])asser la soirée en ville. J'ai rencontré au spectacle, avec M. de Vigny, M. Guiraud, son ami, auteur des Macchabées. Nous avons fait une rapide connaissance, car le temps nous manquait à l'un et l'autre pour nous dire beaucoup de choses... M. de Vigny est venu nie voir ce matin. Comme ce jeune homme est plein d'une modestie sincère et qu'il n'a rien de Virritabile genus qui caractérise trop souvent les auteurs, j'ai pris le parti d'analyser francliemcnt sa Dolorida, ainsi qu'il me le demandait lui-même. Nous avons beaucoup causé de sa tragédie de Roland qui, loin de nie paraître ridicule depuis qu'il m'en a développé le plan, me semble au contraire un sujet très attachant et très i)athétique. C'est le Roland de l'histoire (ju'il veut mettre en scène, mais dans une pièce de trois actes seulement... Il regrettait beaucoup de ne pouvoir aller, dans cette saison, visiter la brèche de Roland, sur la chaîne des Pyrénées... »
(3) Elle est adresséeà M™* de Clérembault. Voir plus loin, p.ai5.
LA VIE AMOUREUSE l\b
nous savons par celle qu'il adressa, le 3 octobre, à Victor Hug^o, qu'il s'était enfermé pendant un mois pour achever son Satan^ c'est-à-dire Ëloa, et qu'à cette date il l'avait fini, sauf une ou deux lacunes qu'il espérait bien remplir avant son départ pour l'Espagne. Mais il est probable qu'il ne mit ce poème au net que plus tard, à l'île de Ré ou à 01oron,car je remarque que Géraud n'en prit lecture qu'au mois de juin suivant, quand Vigny revint à Bordeaux avant d'aller à Pau rejoindre son régiment (i).
Quoi qu'il en soit, dans la société bordelaise où il fréquenta pendant près d'un an, Vigny se montra si aimable, si « pleiu de l'usage du monde » et, malgré tout son talent, d'une « modestie si sincère )) qu'il fît tourner toutes les têtes, à commencer parcelle de M™«Desbordes-Valmore(2). Aussi,
(i) On lit, en effet, dans le Journal de Géraud, sous la date du 12 juin 1824 .' « ^I- de Vig-ny m'a fait la g-alanteric de m'apporter son nouveau poème d'Éloa, sur lequel il avait écrit ce vers, lequel me semble bien digne d'un poète romantique :
Quoi ! venir de si loin pour trouver votre absence !...
« Je feins de ne connaître que très imparfaitement son poème d'Éloa, afin de ne pas être obligé de trop m'expliquer à cet égard ; mais il me prie instamment de lui en écrire mon avis, dès que je l'aurai lu, et je le lui promets. »
(2) On lit dans le Journal de Géraud, sous la date du i3 novembre 1833 :
« Hier, Lorrando a amené M. de Vigny à dix heures du soir, chez M"^^ Perrot, où nous étions tous réunis. 11 s'y est montré par-
quand Marceline eut reçu les premières confideuces de son amie Sophie Gay, se promit-elle immédiatement de la servir dans ses desseins matrimoniaux. Comment ! ce beau chérubin n'aurait enflammé le cœur de Delphine que pour le voir se consumer de chagrin ! cela n'élait pas possible, il y avait là certainement un malenlendu : ces deux jeunes gensétaient vraimentfaits l'un pour l'autre. Mais à la réflexion le sujet lui parut plus délicat à aborder qu'elle n'avait cru tout d'abord. L'amour tient à si peu de chose, et les hommes sont si volages !
Tout en examinant les moyens d'éprouver les vrais sentiments de Vigny pour Delphine, les strophes de sa poésie les Deux Amitiés lui revinrent machinalement à la mémoire :
I) est deux Amitiés comme il est deux Amours.
L'une ressemble à l'imprudeDce ; Faite pour l'àge heureux dont elle a l'ignorance,
C'est une enfant qui rit toujours.
Bruyante, naïve et légère,
Elle éclate en transports joyeux.
Aux préjugés du monde, indocile, étrangère, Elle confond les rangs et folâtre avec eux.
faitemont aimable cl plein de l'usage du monde. On regrettait que M. de Cbaleaubriand eût abandonne les lettres pour la politique. « Oui. reprit-il, avec beaucoup de simplicilé, M. de Cbaleaubriand s'est fait diplomate, comme Dieu s'est fait bomme. 11 faut espérer que ce sera aussi pour nous sauver; mais il est descendu du ciel. »
L'instinct du cœur est sa science.
L'enfance ne sait point haïr :
Elle ignore qu'on peut trahir.
L^autre amitié, phis grave, plus austère, Se donne avec lenteur, choisit avec mystère. Elle observe en silence et craint de s'avancer ; Elle écarte les fleurs de peur de s'y blesser. Choisissant la raison pour conseil et pour guide, Elle voit par ses yeux et marche sur ses pas : Son abord est craintif, son regard est timide ;
Elle attend, et ne prévient pas (1).
Sa mémoire l'avait bien servie, car ces deux amitiés ressemblaient à s'y méprendre au sentiment que Delphine et Vigny éprouvaient l'un pour l'autre. Gomment donc pourrait-elle établir entre ce charbon ardent et ce beau morceau de g"lace le courant magnétique qui change l'amitié en amour? Marceline essaya tout de même. Nous n'avons aucune de ses lettres en réponse à celles de Sophie Gay, et c'est grand dommage, mais on les devine à travers les autres, et l'intrigue y gagne loin d'y perdre. A cette époque on ne parlait à Bordeaux que du' poème de Dolorida que Vigny lisait dans les salons et qui circulait en copies de main en main, en attendant qu'il parut dans la Muse française.
La lecture de ces vers de passion fut-elle pour
(i) Poésies de M^^ Desbordes- Valmore. Élégies. Charpentier, éd.
Marceline Toccasion qu'elle cherchait de mettre en présence de Vigny la conversation sur le sujet de Delphine et de rappeler au poète qu'il avait laissé à Paris une jeune Dolorida qui ne cessait de l'aimer et de penser à lui ? Ce qui paraît certain, c'est qu'elle le chapitra de son mieux et que son éloquence ne fut pas sans effet, car, à la date du i4 octobre iSsS, elle reçut de Sophie la lettre qu'on va lire.
«Que j'ai pensé à vous, chère amie, en lisant Dolorida ! C'est divin, n'est-ce pas ? Il nous l'avai dite et redite même. Eh bien ! J'ai trouvé encore plus de plaisir à la lire. C'est une composition, un tableau admirable. Le moyen de se distraire d'un démon qui se rappelle à vous par de tels souvenirs? Delphine attend avec impatience votre avis sur cette Dolorida ; elle espère se dédommager, en citant votre suffrage, de la contrainte qu'elle éprouve en n'osant donner hautement le sien. J'ai reçu une lettre charmante de l'auteur; mais comme il met les numéros de travers, elle ne m'est parvenue qu'après des courses sans fin. J'aurais été désolée de la perdre, car elle contient des choses ravissantes pour vous. J'avais bien prévu qu'il vous sentirait comme moi, c'est la personne du monde la plus sensible à la grâce et à l'esprit. Aussi, plus j'y
pense et plus je dis : « C'est dommage ! » Le voilà en Catalogne, dit-on (i). La paix ne le ramènerat-elle pas ? Je vais lui répondre au hasard, sans savoir où le trouver. Si vous en savez quelque chose, vous me le direz. N'est-il pas bien ridicule de courir ainsi, encore malade? »
On sait que Vigny n'alla pas en Espagne et que peu de temps après son arrivée à Pau il obtint un congé pour aller à Paris. En apprenant cette bonne nouvelle, Sophie Gay ne put contenir sa joie, et voici en quels termes elle en fit part à son amie de Bordeaux :
a Vous connaissez sans doute le Satan de M. de Vigny. On dit que c'est ravissant de grâce et de scélératesse. L'auteur vient à Paris. S'il ne m'apporte ni lettres ni vers de vous, nous l'étranglerons. Ainsi conservez au monde un homme aimable et d'un talent divin. »
Comme Vigny ne fut pas étranglé, j'en conclus que Marceline lui confia, lors de son passage à Bordeaux, le message si impatiemment attendu.
(i) Non. Vigny, en quittant Bordeaux, fut d'abord dirigé sur l'île de Ré, puis sur Orlhez, et enfin sur Oloron.
5o ALFRED DE VIGNY
Mais le voyage du poète n'eut pas les suites heureuses qu'en avait espérées Sophie Gay. Il écrivait quelque temps auparavant à M"^^ de Clérembault, sa cousine, qu'il n'était point a assez habile à solliciter » et qu'il en avait été puni en étant obligé de « renoncer à une grande espérance de bonheur (r) ». C'était dire que sa mère n'avait pas voulu se laisser fléchir. Le beau capitaine s'en retourna donc à Pau comme il était venu, avec le cœur de Delphine, mais sans lui laisser le sien, et quelques mois après il épousait dans cette ville la jeune Anglaise que le sort lui destinait.
Ainsi fut clos ce petit roman, qui méritait une autre fin.
Mais si le sentiment amoureux s'évanouit de part et d'autre assez vite, celte union manquée leur laissa à tous deux un souvenir très tendre. Je crois même que Vigny en éprouva plus tard un profond regret. En tous cas ils ne laissèrent jamais passer l'occasion de se rencontrer ou de s'envoyer un souvenir aimable.
Dès l'année i8a6, alors qu'il était marié depuis un an à peine, il n'eut garde d'oublier Delphine, quand il fit imprimer Cinq-Mars,
En tête du chapitre de ce livre ayant pour titre
(i) Lctlre inédite communiquée par M™*" Charles de Lcsseps.
la Toilette, il mit comme épigraphe le premier vers de la pièce qu'elle se plaisait naguère à dire devant lui :
Qu'il est doux d'être belle alors qu'on est aimée !
Et cette attention gracieuse, malgré ce qui s'était passé, ne laissa pas la mère indifférente.
La même année, lorsqu'elle partit pour l'Italie avec sa fille, Sophie Gay invita le jeune poète à venir les voir.
« La mère et la Muse, lui écrivait-elle, espèrent que M. le comte de Vigny ne les laissera point partir sans venir recevoir leurs adieux et tous les compliments qu'elles lui doivent pour le succès de Cinq-Mars, qui augmente chaque jour. C'est tout comme les bons sentiments qu'inspire l'auteur. »
Vingt ans après, le 12 avril i846, Alfred de Vigny adressait à Delphine devenue M""® de Girardin, le joli billet que voici :
« Ce monologue plus long que celui de Chatterton, et dont vous m'avez parlé hier soir avec tant de grâce et de bonne amitié, gardez-le donc en souvenir de moi et relisez-le, s'il se peut. Je ne cesserai de regretter votre absence de cette matinée.
« Vous auriez fait là une étrange étude des hom-
mes. Je n'ai que mon sermon à vous envoyer, vous avez sans doule Texcommunication quelque part chez vous. Que votre loyauté était cliarmante hier dans sa révolte pour moi ! Je vous en remercie du fond de ce cœur qui n'oublia jamais un sourire,
Et n'accorda jamais le pardon d'une offense.
(( ALFRED DE VIGNY (l). ))
Ce sourire, plein d'allusions, dut aller au cœur de Delphine. Quant à l'offense qui ne pouvait se pardonner, la date de ce billet nous dit assez de quoi il s'agit. Le monologue dont parle \igny n'était autre que son discours de réception à l'Académie Française (2), et c'est la réponse de M. Mole qui avait mis Delphine en révolte. On sait, d'ailleurs, que tous les gens bien élevés prirent dans la circonstance le parti du grand poète. Mais il fut tout particulièrement sensible au témoignage d'amitié de M'"® de Girardin, et à partir de ce moment il la vit davantage. Ouvrez le Journal d'un Poêle, vous y trouverez, sous la date du i5 avril i848, les vers suivants :
(i) Lettre inédite communiquée, par M™^ Léonce Détroyat, (3 ' Je rappelle ici que Vicrny fut reçu à rAcadémie Française le 39 janvier 1846.