‹ Alfred de VignyChapitre 10 sur 22 · LES RENCONTRES ET LES MILIEUX · texte numérisé non relu

LES RENCONTRES ET LES MILIEUX

1" Trois étrangers. — 2" Le milieu académique. — 3' Les journalistes. — 4° Relations mondaines, de théâtre et d'ateliers.

LKS RENCONTKES.

Trois étrangers.

Le pouvoir d'attraction (jui groupa tout autour du poète Alfred de Vignj' tant d'écrivains français devait conduire et retenir auprès de lui plus d'un étranger de mérite. Je m'arrêterai sur trois noms qui ont eu leur moment de très vif éclat: Mickiéwicz, Andersen, ^L^z/ini.

Celui qu'Ernest Renan définissait ainsi ; « Une sorte de géant lithuanien, plein de la sève primitive des grandes races au lendemain de leur éveil », Adam Mickiéwicz, le plus ardent poète de la Pologne, vint à Paris en LS32. Sa réputation l'y avait précédé. Depuis l'apparition de ses premiers recueils

de vers en 1822 et 1823, il avait acquis, à Kowno et dans tout pays de parler polonais, le renom d'un rare poète. Les Dziady, «les Aïeux » (le mot latin Mânes rendrait encore mieux le titre intentionnel de cet ouvrage) (1), avaient ému profondément bien des lecteurs de race slave. h'Ode à la Jeunesse^ écrite dans la prison de Wilna, avait exalté les poètes russes eux-mêmes, Pouchkine par-dessus tout. Mais, avec le nom de l'auteur, la connaissance de ses ouvrages n'était pas parvenue jusqu'au public français, même le plus lettré.

En 1830, un traducteur anonyme, compatriote de Mickiéwicz, avait publié une version en prose de Conrad Wallenrod. Celte épopée des temps chevaleresques de la Litlîuanie, représentés dans leur violence barbare, cachait sous une trame rude et obscure, mais laissait parler cà et là sous un symbolisme mystérieux, les souffrances ou les espoirs d'un patriotisme écrasé de défaites et de proscriptions, vivace encore toutefois et capable de s'éveiller de sa tragique léthargie. Poésie sibylline, mais poignante, et comparable à un voile de deuil qui moulerait et qui ferait saillir, en les enveloppant, le visage et le corps meurtris de l'antique patrie, de la mère qui ne peut mourir.

Mais, en 1830. qui donc lut Conrad Wallenrod, même traduit ? Lamennais, je pense, et encore Montalembert, le futur traducteur du Livre des pèlerins polonais. Probablement aussi David d'Angers et son

(1) Cette intention, le dernier traducteur de i\Iickiéwicz, un des fils du poète, l'a exprimée par ce sous-titre : ou la Fête des Morta.

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ami Victor Pavie : clans le voyage en Allemagne que ces deux Angevins avaient fait ensemble, au mois d'août 1829, pour rendre visite à Gœthe, ils avaient rencontré à Weimar Mickicwicz, hébergé en même temps qu'eux dans une hôtellerie à l'en' seigne zii Elcphanlcit. Victor Pavie a très joliment raconté, et mis en scène un peu plus qu'il n'aurait fallu (1), cette heureuse rencontre. David, libéral fougueux, voulut reproduire aussitôt les traits de ce Polonais patriote, et Pavie, ce jour-là, le vit modeler, en quelques instants, « sur une plaque de schiste grande comme la moitié de la main », et qui supportait « une boulette de cire de la couleur et de la grandeur d'une azerole », le minuscule et vivant médaillon que l'on peut admirer dans la collection fameuse, mais si mal exposée, de notre musée de sculpture du Louvre. Pendant que le grand artiste improvisait cet ouvrage, le poète étranger déclamait, avec cet enthousiasme de vulcs inspiré qui était le trait distinctif de sa physionomie, la traduction, improvisée aussi, de son brillant poème, le Faris (le Cavalier).

C'est che/ David d'Angers que Mickiéwicz vint chercher et trouva un cordial accueil, à son entrée en Fiance, et c'est par lui qu'il fut le plus humainement traité, dans les heures diihcilcs et douloureuses (jue lui réservait le séjour de Paris. Dès son arrivée, le premier soin de David et de son fidèle Pavie avait été de mener l'étranger place Royale, à la réception de \'iclor Hugo. Olympio était, ce soir-

(1) Cest l'opinion d'un des fils de Mickiéwicz, ciléc par (îabriel Sarra/in dans ses Poètes de la Pologne.

là, tout aux Jeune France '. il reçut avec majesté le salut de ce visiteur et retourna, presque sans dire un mot de bienvenue, à l'entretien des « séides )> agenouillés, dont il attendait davantage.

Les catholiques libéraux firent fête à Mickiéwicz. L'ancien directeur du journal l'Avenir, le jeune pair de France, Charles de Montalembert, poussé peutêtre par Lamennais, qui s'était pris de passion pour les œuvres et les idées de l'exilé, traduisit, en avril 1833, l'ouvrage en deux parties qui venait de paraître et qui s'intitulait : Le Livre de la nation polonaise et le Livre des pèlerins polonais. Le texte original, comme la traduction, était en prose, une prose imagée, semée de paraboles et distribuée en versets, comme les pages de la Bible. Ce fut le modèle hardi, et aujourd'hui trop oublié, de l'admirable écrit : Paroles d'un croyant, publié peu de temps après, et d'autres ouvrages moins mystiques, mais non pas moins audacieux, comme l'Evangile du peuple, par Alphonse Esquiros.

La traduction du livre de Mickiéwicz ne put pas ne pas arriver jusqu'à jNL de Vigny, l'ex-collaborateur, on peut dire l'ami de M. de Montalembert. La correspondance inédite ne nous montre pourtant aucune trace de relations directes entre Vigny et Mickiéwicz avant l'année 1837. De 1833 à 1837, le poète polonais s'était marié avec une jeune fille de son pays d'origine, aussi pauvre que lui. Les enfants étaient arrivés. La situation de cette famille, que faisait vivre un salaire assez incertain de journaliste mal payé, était vraiment précaire. Pour sortir de la gêne par un ouvrage rémunérateur, Mickié-

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^vic•/. avait eu 1 idée de composer un drame historique : il avait écrit les Confcdcrcs de Bar. Pour arriver à le faire jouer, il fallait des appuis. Il s'avisa de recourir à M. de Vigny et il pria David d'Angers de lui servir d'intermédiaire.

Un « jeudi malin » de l'année 1837, — probablement dans le courant du mois de mars, — le généreux sculpteur écrivit le billet suivant :

« Mon cher de Vigny,

« Mickiéwicz, sachant que j'avais l'avantage de vous connaître particulièrement, vient de me demander s'il me serait possil)le de vous le présenter. Il a extrêmement besoin de vous consulter sur une affaire qui est d une très grande importance pour lui. Pourriez-vous nous recevoir samedi un peu avant onze heures de la matinée? Vous nous obligeriez beaucoup. Si cette heure vous est convenable, veuillez m'en instruire par un mot à la poste.

« Votre bien dévoué de cœur,

Davio » (1).

L'entrevue sollicitée ne tarda guère, car, à travers trois autres billets de Micldéwicz, datés d'une manière insuffisante, comme celui qu'on vient de lire, on démêle très nettement qu'il a déposé son drame chez Alfred de Vigny, qu'il veut savoir de lui si l'œuvre est née « viable », qu'en « ce qui concerne les défectuosités de la forme », il respecte trop les « loisirs » de l'écrivain pour lui « permettre » de s'en occuper. Toutefois on le voit s'impatienter assez vite, et, ne recevant pas de réponse, demander qu'on lui rende le manuscrit, qu'on veuille le re-

(1) Ce billet inédit porte encore en marge une ligne de postscriptum : « Si demain vous convenait mieux, nous nous rendrions à votre rendez-vous. »

mettre « au porteur de la présente -d. C'est au lendemain de cette sommation, portant l'indication « 31 mars », qu'il reçoit une lettre, datée du 1«" avril 1837, et publiée dans le volume imprimé de la Correspondance. Alfred de Vigny dit qu'il a lu le drame, qu'il faut le porter à un théâtre, mais pas avant d'avoir reçu de lui « quelques graves observations » . Il offre à l'auteur de venir le lendemain, ou le surlendemain, à midi, pour s'en entretenir avec lui. Mickiéwicz répond le « 2 avril dimanche » qu'il profitera « de la permission », et il demande pour le lendemain, midi, « une minute d'entretien ».

La correspondance inédite nous apprend que les modifications conseillées par Alfred de Vigny ont été apportées au drame, et que le « stjde », d'autre part, a été un peu corrigé par « M'"^ Sand ». L'auteur est décidé à porter son ouvrage à la Porte Saint- Martin. « Mais il est probable, ajoute-t-il, que je ne réussirai pas auprès de cette Sublime Porte, si vous me refusez vos bons offices. Auriez-vous la bonté de dire quelques mots au directeur comme vous me l'avez prorais ? »

Alfred de Vigny tint parole. Il recommanda au directeur Harel le drame des Confédérés de Bar. Harel reçut l'auteur de Conrad Wallenrod, des Dziady, de Messire Thadée., comme un jeune homme débutant — et besogneux. — Il crut l'avoir berné avec ses faux fuyants et ses grimaces d'imprésario. Mais il faut lire là-dessus une lettre du 1<'" juillet, adressée par Mickiéwicz au comte de Vigny :

« La conférence de la Porte Saint-Martin n'a produit aucun résultat. M. Harel n'avait pas le temps d'entendre

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