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la lecture, il me demandait le manuscrit pour le lire à tête reposée. La recommandation de M. de Vignj', a-t il dit, est dune autorité imm — ira — mense ! et il rehaussait cette expression en élevant vers le ciel les bras et les yeux ; il ajouta, en s'inclinant, que le suflVage de M"'* Sand est d'un poids ! d'un poids !... Or, pour apprécier un ouvrage, aussi hautement et profondément recommandé, M. Hare aurait besoin de se recueillir, il le méditerait dans la solitude, dans le silence de la nuit, loin des visiteurs, des interrupteurs, etc., etc. Je lui ai répondu que je tenais à lire le manuscrit moi-même, comptant beaucoup sur mon talent de déclamation et de gesticulation. Il me fallait pour cela de la lumière, du jour. — Après mille discussions de cette espèce, nous nous sommes séparé (sic) sans rien conclure. — Je viendrai vous demander le conseil sur ce qu'il y aura à faire. Je vous avoue que je suis grandement tenté de me rendre à Harel sans condition, ne serait-ce que pour en finir une foi {sic) avec lui. Je ne me sens pas d'énergie pour continuer ces conférences, et j'ai trop de conscience pour vous ennuyer encore de cette affaire. — Serez-vous chez vous mercredi ?
« Votre dévoué,
« Adam MiCKuhvicz,
Rue du Val dc-Grûce, /i"" 1 et 3.
« Ce samedi, l"" juillet (sic) ».
Un autre billet de Mickiéwicz, daté du «dimanche 24 juillet », nous fait entendre clairement qu'Alfred de Vigny lui a donné le conseil de ne pas livrer son manuscrit ; que, d'ailleurs, ce « système de résistance » semble devoir réussir, puisque Harel redemande l'ouvrage et que « cependant, en cas de refus », il promet den « écouter la lecture ». D'autre part, en échange de la Panhypocrisiade que Vigny lui avait prêtée et qu'il lui renvoie, Mickiéwicz offre à l'auteur dEloa, pour la « suite » de son poème, qui
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le mettra dans la nécessité de « faire une excursion aux Enfers », certaines « Visions », dont il lui a déjà parlé et qui lui serviront « d'itinéraire » (1). La Porte Saint-Martin ne joua pas les Confédérés de Bar, et, des cinq actes de ce drame, deux seulement devaient se retrouver dans les manuscrits de l'écrivain
C'est à cette date de juillet 1837 que s'arrête la correspondance d'Adam Mickiéwicz et d'Alfred de Vigny. Leurs relations ont peut-être cessé alors, mais l'intérêt qu'avait excité chez le futur auteur des Destinées ce personnage peu banal, ne s'effaça pas de sitôt. Ses « peines » continuèrent à le préoccuper, comme on le voit par une lettre de David d'Angers, écrite le 22 juillet 1839, et rassurant Vigny sur le sort de l'ami absent : après avoir pris possession de sa chaire à Lausanne (2), il avait été ramené à Paris par une brusque et grave maladie de M"^ Mickiéwicz, mais la crise s'était dénouée heureusement et il était « de nouveau à son poste ». David ajoutait :
« Les sentiments généreux que vous exprimez en faveur de ce poète ne m'étonnent pas de votre part, vous qui unissez à un génie sublime un cœur si plein de nobles sentiments. »
Quand Mickiéwicz s'en ira combattre, en 1848,
(1) S'agit-il ici de fragments traduits des « Seconds Dziady » où l'on voit les Esprits des ténèbres former un chœur et plusieurs diables de marque, entre autres Helzébuth, jouer leur rôle? ...
(2) Mickiéwicz, un an avant d'être nommé par Victor Cousin à la chaire de langue et littérature slaves du Collège de France, chaire créée pour lui, avait professé l'histoire de la langue et littérature latines à l'université suisse du canton de Vaud.
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contre les Autrichiens et pour la liberté de l'Ilalie, (huis les rangs de la légion polonaise, Alfred de Vigny lui enviera celte attitude d'honuue brave : il regrette de n'être pas libre de toute attache, pour sallcr joindre aux volontaires du roi de Sardaignc, « dont riicroïsme et la persévérance » excitent son admiration.
Mickiéwicz mourut à Constantinople, sept ans plus tard, d'une attaque de choléra, pendant la guerre de Crimée. Quelque chose de sa haine contre les Russes semble avoir passé dans II anda, le poème d'Alfred de Vigny écrit en novembre 1847, mais complété en 1855 après la bataille de l'Aima, puis encore après l'assaut de la tour Malakoff et la luine de Sébastopol.
Les serfs de Sibérie ont porté le cercueil,
Et les fils de la sainte et de la femme forte
Comme esclaves suivaient, sans nom, sans rang, sans deuil.
La cloche seule émeut la ville inanimée,
Mais au sud, le canon s'entend vers la Crimée,
Et c'est au cœur de Tours que Dieu frappe l'orgueil.
Le 11 avril de l'année 184H, écrivant à Léon de W'ailly, qu'une mission scicutilique retenait à Londres à ce moment-là, Alfred de Vigny lui disait :
(' La politique est fort terne, les plus bavards sont muets comme des poissons. Les grands coups de lance sont suspendus. On dirait que le goût de la poésie s étend ; en vérité, ou en parle : c'est à crier miracle. Il m arrive ce matin un poète danois, qui ne sait pas un mot de français, et moi qui sais très mal le danois, je lui parle pai' signes. Il est ravi de son voyage et va célébrer, j'espère, mou éloquence, »
L'étranger dont Vigny parlait sur ce ton — sans solennité — de causeur parisien, et qu'il ne nommait même pas, encore qu'il l'eût reçu avec sa courtoisiehabituelle, s'appelaitHansChristian Andersen. Il voyageait, depuis près de deux ans, hors du pays natal, où, comme il arrive souvent, il n'était pas prophète Ses premiers essais poétiques n'étaient point, à vrai dire, passés inaperçus. L'attention du roi de Danemark fut même attirée sur le débutant : une bourse de séjour à l'étranger le mit en état de visiter plusieurs pays d'Europe et d'aborder aux terres d'Orient. Mais son premier recueil de contes, où scintillait déjà plus d'un joyau d'une eau si pure, n'avait d'abord trouvé, en Danemark, aucune sorte de succès. Un seul lecteur, le physicien Œrsted, comprit ce qu'il y avait là de fraîcheur délicate et de subtile nouveauté. Il engagea l'auteur à poursuivre sa voie. Or c'est ici le cas de rappeler le mot profond qu'a prononcé le critique Brandès, au sujet des mépris incroyables du grand public pour ce travail de maître : « Il faut avoir du courage pour avoir du talent. » Malgré l'indifférence et le dédain qu'il mit plusieurs années à conjurer, le patient, l'original conteur persévéra. Après l'approbation du savant de génie, il gagna la faveur de deux ou trois artistes. Un de ses sujets fut porté à la scène. La traduction anglaise de ses écrits réussit pleinement; L'article enthousiaste de VAthenœiim fut cité, en 1846, par un journal danois, et ce savoureux écrivain, la veille encore à peine remarqué, eut tous les honneurs du triomphe (1).
(1) C'est pour moi un devoir agréable de reconnaître que
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Au printemps de 1843, lorsqu'il vint à Paris pour la première fois et que. guidé probablement par quelque avis ofllcieux du voyageur Xavier Marmicr(l), il se rendit chez Alfred de Vignj', Andersen n'était seulement qu'un homme de talent, impatient de renommée, et quelque peu chagrin de ne pouvoir percer l'obscurité en dépit de ses dons de poète et d'observateur ; mais il avait la fermeté de cœur que donnent les épreuves, il était plein de foi dans l'avenir. Il fut ravi de se voir « accueilli » par l'écrivain français avec une bonne grâce dont rien jusqu'à ce jour ne lui avait donné l'idée.
Quatre ans après, dans une lettre écrite de (Copenhague le 18 mai 1847, Andersen demandait un service au comte de Vigny. Il le priait de l'aider à faire éditer une sélection de ses contes, mis en français par un traducteur « inconnu de lui », mais ami d'une « dame allemande, dame du plus grand monde, femme d'esprit et de goût », qui lui garantissait l'excellence de ce travail ! Pour expliquer qu'il se fût c hasardé » à lui adresser « une demande si téméraire », il lui disait qu'il en avait trouvé la hardiesse en évoquant ses souvenirs, toujours reconnaissants :
a C'est l'expression de votre figure qui m'est toujours présente, et c'est cette expression de douceur et de bonté qui me rassure. »
cette page biographique suit de très près une étude beaucoup meilleure de mon ami, M. Maurice Pellisson. Revue pédagogique, octobre 1907.
(1) Marmier et Andersen se connaissaient fort bien depuis 1840 : c'est Marmier lui-même qui nous l'apprend.
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Il rappelait que, pour lui rendre sa visite, l'auteur des Poèmes et de Stelloa était venu le voir à l'hôtel de Valois, malgré le grand nombre d'escaliers qu'il y avait à monter », et qu'il lui avait, « lui-même », rapporté son album enrichi d'un autographe, qui était « un fragment d'un plus grand poème ».
Il ajoutait avec une satisfaction qui n'est pas interdite à l'homme le plus humble au lendemain d'une victoire obtenue par de grands efforts :
« Depuis ce temps-là une étoile heureuse a lui sur mes écrits : non seulement en Danemark et en Suède, mais en Allemagne, en Hollande et en Angleterre, on semble les lire et les juger avec une bonté qui me surprend moimême. Si je vous raconte ceci, ce n'est que pour arriver à l'objet qui me touche au cœur. Peut-être que vos yeux sont tombés sur quelqu'un de mes livres en traduction anglaise :The improvisator,The poet'sbazaar, Only a fiddler. Talcs ofDenmark (Contes originaux) (l);je voudrais qu'il en fût ainsi ; je me flatterais alors que mes écrits me feraient paraître à vos yeux un peu mieux que ne le fit ma conversation française. En Allemagne on a publié, ladernière année, deux différentes éditions de mes œuvres complètes (2) ; mais là et partout on regarde mes contes comme ce qui m'appartient en propre ; dans The Alhemvum vous pourrez voir à cet égard de trop grands éloges, je ne saurais les appeler des critiques, que m'ont prodigués les Anglais. C'est de ces contes qu'il sera question dans cette lettre. . . »
Andersen « suppliait» M. de Vigny de recevoir le traducteur, de « jeter les yeux » sur sa traduction, encore qu'il la soupçonnât d'être faite, non pas d'a-
il} L'Improvisateur est de 1834 ; le Bazar du poète ne fui publié qu'en 1842 ; Rien quiin uioloniste avait paru en 1837. - (2j L'éditiou de Leipzig de 1848 est en 35 volumes.
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pris 11' texte danois, mais d'après ia version allemande, et si, malgré tout, les Contes lui semblaient i^ardcr encore « quclcjue chose d'original et de poétique », d'écrire « une préface » et d'adresser enlin le traducteur « à quckiue éditeur de Paris ». Très peu de mois après, un choix de Contes d'Andersen, traduits parCaralp, s'imprimait chez Bclin-Leprieur- Morizot. Il contenait, entre autres récits, ce délicieux symbole, le Vihiin petit Canard, où le critique Georges Brandés a voulu retrouver «la quintessence de la poésie d'Andersen » et quelque chose comme la clef de sa vie intérieure. Mais rien ne nous apprend si cette traduction était celle que l'auteur danois avait voulu faire lire à Vign^, ni si le poète français, scrviablc jusqu'au bout, s'en est porté garant prés des libraires.
Qu'Alfred de Vigny ait accueilli Mickiéwicz et mis tout son crédit d'auteur à son service, qu'il ait reçu dans son salon le conteur Andersen et que, par un de ces élans de cœur qui lui étaient si naturels, il ait acquis la gratitude et le respect profond de cet étranger encore « méconnu et incompris », mais digne de la gloire et « déjà soulevé par l'invincible espoir d'une renommée immortelle », cela n'est pas aussi inattendu ni aussi expressif que de trouver et de fournir la preuve écrite de ses sentiments d'amitié pour le créateur de l'association secrète la Jeune Italie, pour le fondateur de V Aposlolalo popolare, pour le futur triumvir de la république romaine, Giuseppe Mazzini.
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L'avait-il connu en Angleterre aux réceptions de ses amis Reeve et Chorley ? Ou bien le rédacteur de la Foreign Qiiartcrlij Revieiu, le compatriote de la comtesse Guiccioli, avait-il ses entrées dans le salon de lady Blessington? Toujours est-il qu'en 1848; lorsque le proscrit italien, qu'un jugement des tribunaux de répression, établis par Charles- Albert, avait condamné par contumace, en 1832, « à une mort ignominieuse », vint s'établir à Paris pour apporter le mot d'ordre à l'émigration italienne et lui donner un chef, il y fréquenta Lamartine et Vigny, très rapprochés en politique à ce moment précis. Mais la révolution qui venait d'agiter Paris eut très vite son contre-coup dans plusieurs autres capitales. Elle gagna l'Italie, et Mazzini prit, sans perdre un instant, le chemin de son pays ; il en était sorti depuis dix-sept années. Une crise de gastralgie l'arrêta dans sa marche et le cloua sur son lit à Lyon. C'est de là que, le 22 avril, il écrivit la lettre qu'on va lire, et dont je n'ai rien supprimé, qu'une redite, et deux incorrections, bien vénielles d'ailleurs sous cette plume d'étranger :
« Mon cher M. de Vigny,
« En arrivant à Lyon je suis tombé malade d'une gastrite qui m*a fait beaucoup souffrir. Je me porte beaucoup mieux depuis quelques jours et je compte partir demain pour la Lombardie où mes amis m'attendent avec impatience.
« Ayant eu le bonheur de rencontrer ici M. Félix Clavé, l'auteur du beau livre sur Pie IX qui a eu un si grand succès dans toute l'Europe, j'ai été prié par lui de faire parvenir par une main puissante et amie une lettre à M. de Lamartine .. J'ose m'adresser à vous, cher Monsieur;