‹ Alfred de VignyChapitre 9 sur 22 · JULES BARBEY D'AUREVILLY · texte numérisé non relu

JULES BARBEY D'AUREVILLY

Ce sont ensuite trois billets, dont deux sont burinés encore à l'encre rouge. Le troisième s'offre au regard avec une encre verte, symbolique comme l'autre, probablement.

La première en date de ces trois lettres, celle du « mardi 28 mai 60 », fait suite à un entretien où il semble qu'on ait effleuré la question d'une candidature académique. Barbey paraît répondre, à mots voilés, à quelque parole d'Alfred de Vigny relative à ce sujet-là. Toutes les intentions de ce billet, serré comme un sonnet et tendu comme un épigramme, sont traduites avec un parti pris, très visible, d'application, qui a passé jusque dans l'écriture.

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« Monsieur,

« Je mets à la poste, avec ce billet, le roman de l'exsoHCELÉi;, que vous mavez promis de lire. Il n'a pas été écrit pour le gros public que je tiens pour... ce qu'il est, — mais pour celui qui nous filtre la gloire, quand il veut bien nous la donner.

« Votre suffrage serait la mienne, et fût-il seul, il me suffirait.

« Agréez, Monsieur, en attendant le bonheur prochain que je me donnerai de vous saluer chez vous, l'assurance de mon admiration et de ma respectueuse sj'mpathie.

Bariîev d'Alrevillv. »

Il eût été intércssanl d'avoir sur lEnsorcelce une critique d'Alfred de Vigny, aussi développée et aussi personnelle que celle qu'il devait écrire deux ans plus tard, en remerciant Barbey d'Aurevill}'^ pour l'envoi de son petit livre : Du Dandysme et de G. Brummel.

La seconde lettre n'est point datée, mais le timbre postal nous donne cette indication : 9 août 1860. Elle est d'un intérêt réel. Le ton en est plus libre et déjà plus alVectueux. Cette amitié, qui a germé tardivement, a poussé sa tige et ses fleurs bien plus vite qu'une autre. Entre plusieurs raisons de cette croissance rapide, il y a celle-ci ; Les amis de nos amis sont nos amis. Le proverbe, cité d'ordinaire en manière de jeu, a pris ici un sens grave et profond. Barbey d'Aurevilly et Alfred de Vigny aiment, l'un et l'autre, et depuis plus de vingt années, le poète Adolphe Dumas. Or la santé de cet ami, sans qu'on le sache ou sans qu'on se l'avoue, est plus qu'à demi détruite. Il languit, comme naguère languissait Bri-

zeux, et comme lui il se flatte, mais vainement, de réchauffer dans un coin du Midi, sur quelque terrasse baignée de soleil, ses veines qui se glacent. Il n'a plus tout à fait une année à vivre. Au mois d'août 1861, Mistral enverra à Vigny une relation de la fin de ce poète, si cher à tous ceux qui l'avaient connu.

Celte deuxième lettre de Barbey d'Aurevilly répond d'ailleurs à une lettre de Vigny, qui s'est perdue, mais qui, certainement, contenait quelques mots de délicate approbation pour un article ou pour un livre.

« Monsieur,

<( J ai trouvé votre lettre en revenant de la campagne, où je suis allé deux joUrs. Elle a été pour moi le beau temps que je n'y ai pas trouvé.

CT J'irai chercher un meilleur rayon de soleil, en allant vous voir, dans les premiers jours de la semaine prochaine. Ceci est sûr ! J'irai vous donner les nouvelles que j'aurai reçues de notre ami Dumas. Il va mieux. Je l'ai vu à son passage et à présent il va dans son pays, et voilà sans doute pourquoi il ne m'a pas écrit encore. Le pays fait tout oublier.

« Je vous écris à la hâte, comme un homme en retard déjà avec vous : impatient de n'avoir pas un tort, même en apparence.

« Agréez, Monsieur, les sentiments de reconnaissance que je vous garde pour lattention que vous voulez bien donner à ce que j'écris. — J'y ajoute l'admiration la plus vraie et le respect le plus profond.

Jules Barbey d'Aurevilly. »

La troisième et dernière lettre conservée dans la collection qui m'a fourni à peu près tous les documents de cette étude et de cet ouvrage, porte

cette date incomplète : « Samedi 13 octobre. » Elle est, je crois, comme les deux premières, de cette même année 1800. Elle accuse un nouveau progrès dans l'amitié : on le constate au changement de ton dans la formule linale. Barbey d'Aurevilh' répond, évidemment, à un mot d'Alfred de Vigny annonçant sa visite et proposant le choix entre deux jours. Barbey choisit aussitôt la date la plus prochaine, et il le dit avec cette politesse un peu accusée et ce ton empressé, presque galant, qui n'étaient pas pour déplaire à Vigny : cette marque du temps passé était aussi la sienne.

« Monsieur,

« Je serai certainement demain chez moi, puisque vous avez la pensée d'y venir. Je ne renvoie pas le bonheur à un autre jour et je vous veux le jAiis tôt possible pour les mêmes raisons que lui, quoique je vous croie plus fidèle.

« Il n'y a pas de travail qui tienne. Pour vous entendre, j'interromprais tout et même vous, si je vous lisais.

« Un ami qui n'ose pas s'affirmer aussi ferme que l'admirateur et qui l'est autant...

Jules Barbey d'Aurevilly. »

La maladie même ne mit pas fin aux relations. Encore à l'époque où il ne laissait plus pénétrer jusqu'à lui que trois ou quatre intimes et fermait sa porte à tout autre qu'à eux, Vigny mandait auprès de son fauteuil Barbe}' d'Aurevillj-. La lettre qui se trouve dans la Correspondance imprimée, page 348, et qui porte la date du 25 mai 18()2,en est la preuve. Cette lettre répondà l'envoi du livre intitulé /)/î Dan-

dysme el de G. Bnimmel. Ce petit in- 12, publié dès 1861 par le libraire Poulet-Malassis, n'avait pas dû être envoj'é au comte de Vignj^ au moment de la publication, et cette omission sans doute avait été réparée récemment. Vigny complimentait l'auteur en homme que le sujet n'a pas surpris, et qui pourrait y ajouter quelque trait expressif : n'a-t-il pas été l'ami d'Alfred d'Orsay, dont le portrait figure, justement, dans une note de l'ouvrage?

« Cet éloge moqueur que vous faites du dandysme, écritil, est le plus heureux persiflage du monde contre cette vanité de l'attitude, ce rôle de princes dédaigneux et de millionnaires blasés joué par des sots qui n'ont ni naissauce, ni richesse, ni talent, ni esprit, ni cœur.

« Cette nuit, j'aime à causer ainsi, d'avance, un peu avec vous.

<< Le vautour est parti ou endormi et n'a fait que m'éveil- 1er à quatre heures par une morsure, comme à l'ordinaire.

« Puisque vous ne cessez d'être bon et d'envoyer à un ami connu de vous ce que vous écrivez aux amis inconnus, voyez s'il ne vous est pas possible de venir le voir mardi (27 mai) à deux heures après midi.

« Je désigne mardi, afin que vous ayez le temps d'en choisir un autre, si celui-là vous est pris par quelque affaire ou quelque plaisir.

« Avec les plus véritables sentiments de sj'mpathie et d amitié,

« Croyez-moi bien,

Tout à vous,

Le souvenir des premières visites, non encore assombries par l'invasion de la douleur, et celui des entrevues émouvantes des deux dernières années

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laissèrent clans le cerveau d'arlislc de Barbey d'Aurevilly des impressions qu'il a rendues, plus tard, on (|iiclqucs mois d'un relief puissant. Il faut l'écouler, commentant le très beau portrait (1) placé en tèlc de l'édition in-8° des Poèmes philosophiques :

« Son front <jui surplombe un visage tranquillenient triste jette l'ombre de sa voûte puissante à des yeux rêveurs qui ciierclient iinohmtairement le ciel, mais qui, dans la réalité, revenaient se toiu'ner vers les vôtres avec des airs fins et spirituels Le plan des joues dans ce portrait est abbatial, et on y regrette la main, cette main que j'ai vue plus tard amaigrie par la soutFrance et d'une transparence plus grande que la crosse d'agate de la petite canne qu'il portait, en ses derniers jours, même pour traverser son salon, et qui, pour la beauté, était une main d'évê([ue grand seigneur. »

Et l'on s'explique aussi l'accent de pages écrites quatre ans après la mort du grand poète, et au sortir de la lecture de son Journal, sur les angoisses poignantes, et tragiques véritablement, que recouvrait de son vivant, comme un de ces suaires précieux dont on enveloppait les restes des martyrs, tout un tissu dauslères négations :

« Pauvre et cher Alfred de Vigny !... Maintenant que le Heaumanoir est démasqué, après son rude combat contre la vie, on n'a retrouvé au fond du masque que la noirceur du désespoir.... Il apparaît plus grand que les poètes de son temps (|ui ne st)nt que des poètes, car il fera l'effet d'une poésie — la poésie de ce désespoir silencieux qui ne se mettait pas de cendres sur la tête, mais qui en avait dans le cœur. »

(1) C'est une photogravure due au sculpteur Salomon.

Quant aux rapports qui existèrent un moment entre Alfred de Vigny et Cliarles Baudelaire, ma tâche est faite, et elle l'est précisément avec des documents qui sont sortis — on n'en peut pas douter — de la collection où j'ai puisé presque tout l'inédit dont j'ai enrichi mon ouvrage.

En 1879, Etienne Charavay, par goût et par profession dénicheur d'autographes, mit la main sur un lot de lettres adressées au comte de Vigny par Charles Baudelaire au cours des deux années 1861 et 1862. L'auteur des Fleurs du mal s'était persuadé qu'il devait à lui-même, et au genre d'ouvrages qu'il représentait, d'être candidat à l'Académie française, et il ambitionna d'obtenir le fauteuil de Scribe, ce qui était déjà paradoxal, ou même, pour ajouter quelque chose à l'étonnement, la succession du Père Lacordaire, ce qui parut, à Sainte-Beuve même, peu décent.

Ce mystificateur — du talent poétique le plus rare— se présenta, mais non pas au début de ses visites académiques, chez Alfredde Vigny. On pense quelle surprise ce fut pour lui d'y trouver un accueil d'une extrême « bonté », quel plaisir il prit à mettre sous les yeux de ce juge éclairé, et surtout gracieux, ses Fleurs « sur bon papier )),ses Paradis, ses deux brochures sur Richard V^agner et sur Théophile Gautier. De son côté, Vigny, tout en faisant quelques réserves, dont j'ai eu déjà l'occasion de parler, fut « charmé » de l'ouvrage et se fit un devoir d'en lire des fragments, d'en faire savourer « à d'autres, à des poètes», l'originalité subtile et les

« véritables beautés ». Le névropathe qu'était Baudelaire, malade désigné, sans le savoir, pour aboutir un jour ù la paralysie générale, s'intéressa plus que tout autre à la prétendue « gastralgie » de Tacadémicien. Il se crut tenu de lui envoyer tout d'abord des indications officieuses, mais risquées, sur certains aliments qu'il déclarait très assimilables, par exemple « des gelées de viande combinées avec un vin très chaud. Madère ou Xérès sans doute y\ puis des renseignements d'homme expérimenté sur les deux seuls endroits de Paris où l'on était bien sûr de trouver « de la bonne aie » et d'éviter ainsi tous les dangers de la « mauvaise ». Mais, à la fin, le pauvre cancéreux s'appliqua gravement, non sans quelque secret effroi, à ôter de l'esprit de cet amateur de scandale, devenu son client, l'idée de se faire inscrire comme candidat à la succession d'un religieux de l'ordre des frères prêcheurs, ou même, pour le moment, à tout autre fauteuil. Tout cela on nous l'a raconté déjà par le menu, avec plus d'un détail piquant, dans l'ouvrage qui a pour titre : C. Baudelaire et Alf. de Vigny, candidats à l'Académie^ étude par Et. Charavay.

Le dernier mot de Vigny à Baudelaire trahit quelque naïveté. Il a pris au pied de la lettre toutes les bizarres bravades d'un homme qui, depuis bien des années, a pour premier objet, lorsqu'il travaille ou qu'il se divertit, de bouleverser les bonnes gens. « Ne jetez pas ainsi au hasard votre nom, votre rare talent, vos actions, vos lettres et vos propos, » lui recommande-t-il, comme on gronde l'enfant terrible. Alfred de Vigny mort, il ne fut plus question de ce curieux candidat, — tout aussi malin que le singe du

fabuliste, et beaucoup plus sûr de son érudition, — que le compatissant auteur des Destinées avait eu l'idée, un moment, de prendre sur son dos pour le porter jusqu'au Pirée. La mort, sous une forme lamentable, attendait Baudelaire aussi. L'hémiplégie lui ôta l'expression de la pensée par la parole et même par le geste, en lui laissant intacte la faculté de sentir et en n'engourdissant chez lui aucune des formesdela douleur. Dans ce sens-là — et jusqu'aux râles d'agonie — les fleurs du mal, fatalement vivaces, torturèrent leur admirateur avec une implacable cruauté.

De tous ces écrivains, petits ou grands, jeunes ou vieux, qui sont venus chez Alfred de Vigny — comme, au moj'en âge, on allait chez « l'évêque romain », pour recevoir l'investiture, — je n'ai pas pu citer encore un seul survivant.

Il en est un qui est illustre, et son témoignage direct dépasse en intérêt et en autorité tous ceux dont jusqu'ici j'ai fait usage. L'auteur de Mivèîo, Frédéric Mistral, vint lui aussi dans le salon un peu mystérieux, aux rideaux très souvent baissés, aux « persiennes » à demi closes.

Il n'avait que vingt-neuf ans, mais il venait de publier son premier, son impérissable chef-d'œuvre. C'est Adolphe Dumas, poète à l'esprit ardent, au cœur d'élite, qui voulut produire à Paris l'ouvrage et l'ouvrier. Il conduisit tout d'abord Mistral chez Lamartine. L'enthousiasme du vieil écrivain pour

cette épopée rustique de la Provence et pour son jeune auteur jaillit comme une flamme à ce contact, et ce qu'il ressentait, le génial lyrique l'exprima, dans un Enlrelicn lillcraire, avec cette fougue de générosité qui, à certaines heures de sa vie, le ferait adorer.

Adolphe Dumas avait conquis pour lui-même» depuis longtemps, l'amitié d'Alfred de Vigny : leur intimité remontait au delà de l'année 1838(1). Il lui parut tout naturel de présenter à l'auteur lucrétien des Poi'incs philosophiques le Virgile du bourg de Maillane, dans toute la fleur de beauté de son visage grave et pur. Ce beau visage de Mistral était alors héroïquement jeune ; et, comme celui du pasteur arcadien qu'on appelait la Vierge^ une rapide et exquise rougeur parfois le colorait et trahissait quelque fine émotion.

Je dois à la bonté, bien souvent célébrée, de Frédéric Mistral les communications (jui vont suivre, et d'abord la copie de la lettre inédite par laquelle Alfred de Vigny fixa aux deux amis le rendez-vous qu'ils espéraient.

Suscriptioii :

Monsieur Adolphe Dumas.

5, rue Neuve-Coquenard, Paris.

« 21 avril 1859. Jeudi.

« Yenite ad me, avec votre ami le poète provençal que je ne pourrai comprendre, hélas ! que lorsqu'il sera traduit par vous en beau.x vers français. .Si j'avais le temps d'apprendre une langue de plus, ce serait celle-ci, d'après l'enchantement où je vous vois. N'j- a-t-il pas une clef qui

,1) Cf. Correspondance de Vigny : A Pauline du Chambge, 6 octobre 1838.

puisse m'en ouvrir l'entrée d'un seul tour ? Si vous en avez une, vous me la prêterez, n'est-ce pas ? Jusque-là, je comprends mieux le sanscrit, je vous assure.

« Dans toute langue poétique, il faut être en état de comprendre le pouvoir diin mot mis en sa place et tous les horizons que peut ouvrira 1 imagination le choix d'une seule épithète, l'éclair d'un seul vers qui résume une page de prose. — Un long usage du parler méridional vous a tout révélé. Rien ne le remplace, rien ne l'exprime, rien ne le traduit.

« La présence de l'auteur va peut-être tout m'enseigner.

« Je vous croyais à Rouen, près de cette jeune personne qui a le bonheur de recevoir des vers ravissants comme ceux de son jeune oncle. Si je vous avais cru malade, combien de fois n'aurais-je pas été m'asseoira votre chevet !

« J'ai laissé passer les jours saints. Si vous voulez venir samedi tous les deux à 2 h. 1/2, vous me trouverez ayant à lamain le livre provençal, le regardant comme on regarde les hiérogliphes {sic) dans les Pyramides, et le pressant dans mes bras en rêvant le reste... . comme Abeilard.

« C'est un affreux état, c'est le supplice de Tantale. J'ai soif au milieu de l'eau. Dites vite au docteur de la gaie science de m'apporter sa clef de trouvère.

« Tout à vous mille fois.

« Encore une fois à samedi 23 avril, à 2 h. 1/2. »

Ce que fut cette entrevue, nous n'avons pas cette fois à le conjecturer. C'est Frédéric Mistral qui va le raconter lui-même à mes lecteurs, puisque, dans une lettre écrite de Maillane, le 28 décembre 1907, il a bien voulu me le raconter à moi-même. Je ne retranche rien de cette page précieuse, pas même les termes de pure bienveillance à mon endroit :

« A la suite de la lettre qu'Alfred de Vigny répondit à Adolphe Dumas, et dont je vous ai transmis la copie, je

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fis une visite à l'illustre académicien qui m'accueillit comme un lils et me dit en m'embrassant et en me baisant le front : '( Laisse/ que je vous embrasse : ce baiser d un vieux poète de 1 Académie vous portera bonbeur. »

« Vigny, à cette époque, était un grand et beau vieillard aux longs cbeveux blancs (1). Je ne me souviens pas de la conversation qui eut lieu entre lui et Dumas, ni même si en ce moment il avait pris connaissance de Mirèïo.

« Mais il m'oIVrit son volume Poèmes antiques et modernes avec cette épigraphe :

« A Frédéric Mistral au poêle Provençal qui charme Paris.

24 avril 1859.

« Et merci de tout cœur pour votre bonne lettre, avec l'espoir de vous rencontrer un jour en Arles,

« Aniistousamcn.

F. Mistral. »

Le poL'te de Mircïo^ de Calcndaii, des hclu d'orne m'en voudra pas, je m'en suis assuré, de remettre sous ses yeux, et aussi sous les j-eux de son peuple d'admirateurs, une page qu'il a oui)liée, le remerciement plein de déférence, mais motivé, et par cela même assez lier, qu'il adressa au comte de Vigny, dix jours après cette visite mémorable :

(1) ^'iglly paraissait plus grntid qu'il u'élail ; la laillc était très bien prise. Les cheveux 6/afic.s sont à noter, (^est en 18G0, semble-l-il, que le poète adopta la i)erruque blonde.

Paris, rue Trufïaull, 22 4 mai 1859.

« Illustre Poète,

« Je viens vous remercier, un peu tardivement peutêtre, du cordial accueil que vous m'avez fait et du ravissant volume que vous m'avez donné. A vous parler franchemant, je n'avais encore lu devousque des fragmens cpars. Meâ ciilpà ! meâ ma.vimà ciilpâ ! J'ai voulu, pour rester original, m'isoler au village et dans la langue du village, et j ai porté la peine de mon isolement. Je vois, je regrette amèrement le bonheur dont j'ai privé ma jeunesse et je lis avec délices, avidement, vos Poèmes antiques cl modernes.

« Je suis désolé d'avoir bu si tard à votre coupe d'or, car je n'ai jamais rien lu d aussi e.xquis, d'aussi nouveau, d'aussi limpide. Votre vers sobre et pur me chante dans l'oreille comme une voix de jeune fille : et vous taillez le grandiose et l'énergique aussi facilement, aussi naturellement que vous brodez le gracieux. L image d'EIoa me poursuit, me fascine : c'est une si parfaite création que l'on finit par croire à la l'éalité du fait... Pardonnez-moi, noble poète, si j'ai osé me permettre un jugement sur votre œuvre. Mais je suis si heureux de votre accueil, si enchanté de votre poésie, que je n'ai pu m'empêcher de vous le dire et, des fleurons de mon succès, l'un des plus beaux sera toujours le souvenir de votre S3'mpathie. »

Il ne saurait déplaire à Mistral de se regarder dans ce miroir qui lui rend, avec tant de fraîcheur, son image des jours passés. II oubliait qu'il venait de donner une vie immortelle à Mireille : il regardait avec des yeux brûlants d'admiration la « divine » Eloa, Il en parlait avec autant de tendresse de cœur que le fera plus tard Théophile Gautier.

Deux ans après, la mort frappait Adolphe Dumas. Il s'éteignit juste au moment où l'éloge que, le premier, il avait fait du livre de Mirèïo auprès d'hommes comme Vigny et comme Lamartine, avait fini par

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remuer tout le public des t'crivains. L'Académie venait de donner à ce poème une très haute récompense, et Villemain, secrétaire perpétuel, parlant au nom de tout le corps savant, glorifiait l'auteur.

Le 24 août 1861, cinq jours après la mort de son ami Dumas, Mistral adressait à Vigny une lettre qui, plus qu'aucune autre, mérite de venir au jour. Il avait des grâces à rendre à l'académicien qui avait travaillé au succès de son œuvre. L'instinct d'une àme généreuse lui fit trouver la plus noble façon de lie remercier : il lui conta comment leur cher ami était sorti de l'existence et dans quel abandon de tous s'étaient fermés ses yeux :

Illustre et bien aimé Poète,

Je viens vous remercier de la chaude sj'mpathie que vous m'avez témoignée au sein de l'Académie française et de la glorieuse couronne que vous avez obtenue pour il/m'ïo . Je vienssurtout pleurer avec vous le meilleur, le plus dévoué de vos amis et des miens. Pauvre Adolphe Dumas ! Il est mort seul, abandonné, au bord de la mer (sa famille n'avait pu être présente à temps), entouré de quelques pauvres femmes de pêcheurs ; loin de ses amis, de ses parents, de son paj-s, de sa langue maternelle. C'est désolant, et c'est grand de pitié, c'est digne de lui. le vrai, le saint poète qui avait mis en Dieu toutes ses espérances, et qui n'a vécu que de déboires et de désappointements. Je tiens les détails de M. J. Reynaud qui, habitant à une lieue de la cabane où Adolplie Dumas s'était campé, est le seul, je crois, qui ait pu lui faire quelques visites durant sa dernière et rapide maladie. Permettez-moi de vous transcrire quelques lignes de cette lettre qui me fait sangloter :

<f Les crises de toux et d étoulTement se succédaient. « L'angoisse était extrême. Il reçut la visite du curé de « Dieppe. Enfin, le 15, les symptômes de l'agonie se décla- « rèrent, et à 6 heures du soir, au moment où, de tous

« côtés, commençaient les fêtes et les banquets, loin des (( siens, entouré de quelques pauvres femmes de pêcheurs, « son âme partit. On avait couru à la ville chercher un « médecin. Mais au milieu du mouvement général on n'a- « vait pas su en découvrir... »

« M. J. Reynaud n'arriva que le lendemain du fatal événement. Il m'est doux, Monsieur, de vous parler de ces choses, à vous qu'il admirait et qu'il aimait tant, comme poète et comme homme. La plus haute, la plus belle part de l'œuvre d'A. Dumas est encore inédite : la publication de ses Iles d'amour est le monument que sa famille et ses amis doivent lui élever. Connaissez-vous son épitaphe ?

J'ai vécu pauvre et sans envie, Je suis mort de ma bonne foi !

Je fus trompé toute ma vie, Et n'ai jamais trompé que moi.

« Il est tout entier dans ces quatre vers. « Agréez, cher et illustre maître, la sincère assurance de ma plus coi'diale gratitude.

« F. Mistral. »

« Maillane {Bouches du- Rhône), '24 août 1S61.

Vers latin de septembre de l'année 1863, Frédéric Mistral apprit la mort d'Alfred de Vigny. Il dut songer mélancoliquement au Venite ad me, à l'accueil souriant, à l'embrassade cordiale.

Ces souvenirs d'un demi-siècle, comme bien d'autres plus anciens, lui demeurent cbers et sacrés. Je le remercie d'avoir voulu les évoquera ma prière, et de m'avoir permis d'en ajouter le charme à quelques pages de ce livre d'érudition.

If

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