UN CÉNACLE PROVINCIAL
En 1841, dans le cours du mois de juillet, Victor de Laprade écrivait à Alfred de Vigny cette lettre restée inédite :
« Monsieur,
(( Votre nom est un de ceux qui se prononcent parmi nous avec le plus de sympathique admiration ; le poète d'Eloa, de Moïse, de Chalterlon et de Cinq-Mars a bien des amis qui lui sont inconnus ; ses chefs-d'œuvre ont inspiré bien des essais : une de mes chères ambitions, c'est de mettre les miens sous les jeux d'un des maîtres à qui je dois le plus ; si l'écrit que j'ai Ihonneur de vous adresser a votre suffrage, ce sera une des satisfactions les plus douces que je doive à la poésie.
« Tout ignoré que je sois de vous, Monsieur, j'ai des grâces particulières à vous rendre ; j'ai su que vos avis n'avaient pas peu contribué à obtenir l'insertion dans la Revue des Deux Mondes du poème d Eleusis.
« Me permettrez-vous de me présenter chez vous moimême, pour vous faire agréer l'expression de tout le
bonheur que m'ont fait goûter vos ouvrages avec l'hommage de la considération et la sympathie respectueuse avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre dévoué serviteur,
Victor DE Laprade.
rue du Dragon, 2^. »
L'auteur, jusqu'alors inconnu, de cette composition large et neuve qui s'intitulait Eleusis allait être, quelques semaines plus tard, l'auteur non pas populaire, il s'en faut de beaucoup, mais pourtant presque glorieux, du grand poème de Psyché (1).
Ce n'était pas un rimeur de vingt ans à ses débuts. Né à Montbrison le 13 janvier 1812, Victor de Laprade avait passé dix ans de son adolescence engourdie, attristée, entre les murs du vieux collège de Lyon. Tout en achevant ses études de droit à la faculté d'Aix, il avait laissé voir à un ou deux amis ses premiers vers, écrits en 1834, et inspirés par une ardente sympathie pour les infortunes héroïques de la Pologne. Depuis son retour à Lyon et son inscription au barreau en qualité d'avocat stagiaire, il n'avait guère cessé d'écrire en prose dans les journaux et les revues de sa province. Au mois de juillet 1838, il s'était enhardi jusqu'à livrer au public une œuvre en vers, l'odelette délicate et mélancolique, A une branche fleurie au milieu de l'hiver^ reproduite, cinq ans plus tard, dans le recueil des Odes et Poèmes^ avec ce titre un peu modifié : A une branche
(1) Eleusis parut dans la Revue des Deux Mondes le 1"^ juillet 1841. C'est le 14 août 1841 que fut annoncé, dans le Journal de la Librairie, le poème de Psyché.
d'amandier. Celte jolie pièce d'anthologie, gracieusement s3'mbolique, fut lue sans doute et louée par Ballanche dans le salon de M""^ Récaraier. Lorsque Victor de Lapradey fit son entrée pour la première fois, Chateaubriand accueillit avec grâce le visiteur et prononça ce compliment de bienvenue, accompagné du beau sourire qui semblait, à certains moments, illuminer ses plus ordinaires propos : « Monsieur, je sais par cœur votre Branche fleurie. »
Au mois d'octobre 1839, la Revue de Paris imprimait deux autres pièces de l'avocat littérateur, et, notamment, cette méditation originale et pénétrante : Aima pareils. La nouveauté de l'accent, la noblesse du sentiment, la fraîcheur des images, s'exprimaient là, dans de beaux vers d'une grave harmonie :
J'irai boire l'eau vierge aux sources des grands fleuves.
Plus haut que le sapin, plus haut que le mélèze. Sur la neige sans tache au soleil j'ai marché.
Poursuis dans les déserts la grande âme du monde... C'est à force d'amour qu'il faut l'interroger.
O nature ! le mal n'est pas ton mot suprême, L'ouragan fauche moins que le sol ne fleurit.
Partout, des eaux, de l'air, des arbres, de la mousse, De la neige, des fleurs, des ténèbres, du jour. Des antres et des nids, sortait une voix douce Qui remplissait l'espace et qui disait : Amour !
C'était bien mieux que le talent ; c'était l'originalité : peu de lecteurs s'en aperçurent.
Il n'en fut pas de même de la pièce d'Eleusis.
Sitôt qu'elle parut, des admirations chaleureuses se firent jour. « Lisez le poème d' Eleusis, y> écrivait Michelet à ses amis. Dans cette occasion, comme dans beaucoup d'autres, la voix de Miclielet faisait écho à la voix de Quinet. Pendant les années 1838 et 1839, l'imaginatif écrivain qui venait de produire trois épopées en prose ou en vers, Ahasvérus, Napoléon et Prométhée, avait conquis les Lj^onnais en esquissant largement devant eux, dans son cours de littérature étrangère à la faculté des lettres, les tableaux et les théories d'où devait sortir le Génie des Religions. Il avait trouvé dans Victor de Laprade non seulement un auditeur assidu et ravi, mais un disciple ardent, mais un ami enthousiaste.
Dautres influences avaient contribué au développement de la pensée et du talent chez Victor de Laprade. Je ne nomme que pour mémoire les dieux du romantisme, Lamartine et Hugo. Quelque admiration qu'il eût à 23 ans pour les Odes et Ballades, les Orientales, les Feuilles d'automne, les Voix intérieures, les Chants du crépuscule, Laprade ne fut pas, à proprement parler, tributaire de Victor Hugo. Il lut Lamartine ; il l'aima de bonne heure, et, plus tard, il en fut aimé ; mais s'il lui ressembla, ce fut sans l'imiter, et, pour peu que l'on veuille y regarder de près, on doutera qu'il lui ressemble.
Soit spontanément et par affinité naturelle, soit à l'exemple et à l'instigation d'Edgar Quinet, Victor de Laprade s'attacha à pénétrer les obscurités suggestives du « théosophe » Ballanche, ce poète en prose, ce penseur mystique à demi génial : il s'éclaira de ses intuitions ; il s'engoua de ses symboles, il s'assimila pleinement, comme une forte et
pure nourriture de l'esprit, son platonisme chrétien.
Ce n'est pas tout, cl 1 on serait ingrat envers le plus obscur, mais non pas, sûrement, le moins utile éducateur de sens poétique chez Victor de Laprade, si l'on négligeait de noter, après lui, tout ce qu'il déclare devoir aux leçons, aux conseils, aux injonctions de son plus cher ami de jeunesse, ce professeur érudit et original, cet élégiaque passionné, mort tragiquement à trente ans, Barthélémy Tisseur (1).
Et toutefois, avant de recevoir et de Tisseur, et de Ballanche, et surtout de Quinet, la vigoureuse impulsion qui se fit brusquement sentir dans Eleusis d'abord, puis dans Psyché, Victor de Laprade s'était assez longtemps inspiré d'Alfred de Vigny. Il n'exagérait rien en le nommant comme un des maîtres dont il relevait directement, au moins dans ses premiers ouvrages. Pour s'en convaincre, il suffirait de relire la pièce les Parfums de Magdelelne, imprimée en 1839 dans la Revue du Lyonnais, mais écrite deux ans plus tôt. Si l'auteur n'eût pas avoué et signé ce morceau, on aurait pu y voir un long fragment perdu et retrouvé des Poèmes antiques el modernes. Une lettre inédite de Victor de Laprade,
(1) Les lecteurs curieux d'informations plus amples sur ce point pourront se référer à la préface en prose des Odes et Poèmes ; à la dédicace, détachée de la Colère de Jcsus, et réimprimée sous le titre Amitié ; à l'Invocation sur la montagne, inspirée par le souvenir d un pèlerinage qu'accomplirent les deux amis sur le sommet du mont SainteA'ictoire ; enfin à deux élégies funéraires, Tune, les Adieux sur la montagne, produite au début de ce deuil d'amitié ; l'autre, écrite dix ans après, et intitulée : A un mort. (V de Laprade, Odes et Poèmes, liv, III, 1, 2 et 10 : les Symphonies, liv. II, 7.)
adressée à Vigny onze ans plus tard, le 1^"^ décembre 1852, et sur laquelle il j^aura lieu de revenir à propos du recueil des Poèmes évangéliques, nous fournit ce détail très significatif :
« A notre première entrevue, le maître aimable et courtois que je venais timidement saluer m'accueillit en me citant quelques vers des Parfums de Magdeleine. »
Cette visite de 1841 semble bien la seule que Victor de Laprade ait eu l'occasion de faire au poète Alfred de Vigny pendant son séjour de cinq mois à Paris, entre mai et septembre. Il était venu pour préparer et surveiller l'impression de Psyché : peu de jours après que son livre eut paru à la vitrine du libraire, il repartit, emportant avec lui le souvenir reconnaissant des encouragements qu'il avait rencontrés dans le salon tout littéraire de la rue des Petites- Ecuries d'Artois.
Sa gratitude eut, quelques mois plus tard, l'occasion de s'exprimer publiquement. Le P"" février 1842, Ballanche était élu académicien, au lieu et place de Duval; mais Alfred de Vigny échouait dans sa candidature au fauteuil de Frayssinous, brigué et obtenu par Pasquier, chancelier de France. La Revue da Lyonnais, que dirigeait alors Léon Boitel, publia par la plume de Victor de Laprade un article très agressif où l'Académie française était moins félicitée de l'élection de Ballanche que blâmée de l'avoir trois fois ajournée au profit de Scribe, d'Ancelot et de Dupaty. Le journaliste s'irritait ensuite de la préférence accordée à M. Pasquier sur
« un homme qui a donné à la littérature française Chatterton, Stello, Cinq-Mars, Grandeur et Servitude militaires ;
qui, l'héritier le plus direct d'André Chénier, a inauguré la poésie moderne avant Victor Hugo, en même temps que Lamartine; qui a fait Eloa, Moïse, Dolorida, le Déluge; un homme dont le noble caractère est aussi connu que le talent. »
L'éloge d'Alfred de Vigny n'allait pas sans une attaque véhémente contre son compétiteur heureux :
« Mais M. le Chancelier a-t-il au moins écrit une histoire quelconque, comme M. de Saint-Aulaire, ou un pamphlet de trente pages, comme M. Mole ? Non, tous les titres de M. Pasquier, ce sont les interrogatoires de Fieschi, d'Alibaud et de Darmès et les harangues officielles du 1er mai. »
L'auteur de l'article ne ménageait pas plus l'Académie en corps que l'académicien nouvellement élu :
<( Sil'Académie veut blasonner ses fauteuils, elle aurait pu trouver de plus fières armoiries ! Les alérions de Montmorency ou les macles de Rohan (1; feraient, ce semble, meilleure figure que la perruque rousse de M. le chancelier. »
La diatribe se poursuit avec cette vigueur obstinée, avec cette abondance d'arguments presque tous imagés, que l'on retrouverait dans les satires publiées par l'écrivain d'opposition sous le second Empire. On songe malgré soi aux coups réguliers du marteau
(1) « Macle, terme de blason. Sorte de losange percée à jour par le milieu ; ce qui fait la diflerence des rustres qui sont percées en rond. Rohan porte de gueules à neuf macles d'or. » (Littré.)
retombant sur le fer rougi et projetant à chaque fois quelque étincelle.
L'article n'était pas signé. Alfred de Vigny ne put adresser son remerciement qu'au directeur de la Revue. Voici ce remerciement inédit ; je le reproduis d'après la minute autographe restée parmi les papiers du poète :
« M. Boistel (sic), directeur de la Revue du Lyonnais.
« Comment aurait-on la moindre affliction d'une injustice quand on voit le pays tout entier y prendre part et s'en offenser? Aux témoignages de sympatfiie que la presse de toutes les opinions a bien voulu me donner, vous ajoutez, Monsieur, ces paroles dont je suis bien vivement touché et qui m'encouragent à persévérer dans la simplicité de ma vie retii'ée. J ai mis mon nom dans la balance, on en fera ce qu'on voudra. J'ignore entièrement Fart d'intriguer, mais celui d écrire me tient fort au cœur, et j'y passe une partie de chaque nuit. Des Poèmes nouveaux et d'autres livi'es de moi ne tarderont pas à paraître. J'espère qu ils mériteront encore l'estime et je les considère comme au moins égaux à ceux que vous voulez bien louer.
« L'espoir qu'ils se graveront dans des âmes choisies et qu'ils vivront après moi est en vérité le seul que mon cœur nourrisse avec chaleur, on l'a vu par ma conduite ; ma chère patrie m'en sait gré, je ne demande rien de plus. Rien n'est perdu pour la France des privations que l'on s'impose et des travaux sérieux auxquels on se livre. Je vous rends grâces, Monsieur, de m'en avoir donné une preuve nouvelle et vous prie de croire, M'", à tous mes sentiments de haute considération.
« 9 avril 1842. »
N'avons-nous pas déjà, dans cette lettre, l'acte de foi dans l'éminente dignité de la pensée, et l'émotion contenue, mais communicative, des derniers vers de VEsprit pur ?
Al.l-UED DE VIGNY ET VICTOR DE LAPRADE 111
Je reste, l^t je soulieus encor dans les hauteurs, Parmi les maîtres purs de nos savants musées, Uidéal du poète et des graves penseurs. J'éprouve sa durée en vingt ans de silence. Et toujours, d'âge en âge encor, je vois la France Contempler nos tableau.x et leur jeter des fleurs. Jeune postérité d'un vivant qui vous aime! Mes traits dans vos regards ne sont pas effacés ! Je peu.\ en ce miroir me connaître moi-inênie. Juge toujours nouveau de nos travaux passés ! Flots d'amis renaissants ! Puissent nos destinées Vous amener à moi de di.\ en dix années. Attentifs à mon œuvre, et pour moi c'est assez 1
Après l'clection du 5 mai 1842, où le fauteuil de Roger fut attribué à l'honorable humaniste Patin, et où « la poésie française », représentée par Alfred de Vigny et par son rival du moment, Sainte-Beuve, avait échoué doublement, la Revue du Lyonnais reprit avec vigueur sa protestation contre les choix académiques.
Ces pages de polémique et de critique littéraire, remises en lumière pour la première fois parl'érudit Edmond Biré, ont été, après lui, citées un peu partout, et le lecteur me saura gré de n'y pas insister, pour aller tout droit, sur ce point, aux confidences inédites. Quelques jours après son second article sur les événements de l'Institut, Victor de Laprade adressait à Alfred de Vigny une longue lettre, intéressante à des titres divers, mais précieuse surtout pour 1 histoire de ce petit groupe de lillérateurs qu'il faut s'habituer à rappeler et à placer à leur rang, avec infiniment d'estime et non pas sans admiration, sous le terme collectif que Laprade lui-même
emploie pour les désigner,» le Cénacle lyonnais». Je citerai cette lettre intégralement, avant d'en essayer le commentaire.
« Monsieur,
« Permettez- moi de vous exprimer ce que beaucoup d'amis inconnus éprouvent à voir votre élection subir à l'Académie française de si incroyables délais. Nous autres rêveurs obscurs qui donnons un asile secret à cette pauvre poésie qui a tant de peine à se faire une place dans le monde, nous mettons tout notre orgueil dans la gloire des maîtres ; nous espérions voir notre religion commune obtenir au moins justice en votre personne; mais il faut que les poètes se résignent à n'avoir pas en Fi-ance un abri qui leur appartienne ; nos ennemis naturels, les pédants et les avocats, nous pourchassent de partout, et c'était beaucoup de présomption de notre part de compter sur un coin de l'Institut ; si l'on pouvait nous interdire le feu et l'eau, on le voterait dans n'importe laquelle de nos assemblées délibérantes, à une imposante majorité. Nous entendrons à tout jamais la masse des homme graves nous répéter le mot du lord- maire à Chatterton : Vous n'êtes bon à rien, jeune homme. Nous en avons pris notre parti ; mais nous sentons vivement toute injure faite à ceux en qui la poésie se personnifie avec tant d'éclat ; et nous voulons au moins que ceux-là sachent qu'à défaut de quelques votes sans indépendance, ils ont l'acclamation publique et les sympathies.
« Dans notre ville de Lyon, si industrielle qu'elle soit, la poésie et vous avez des amis, Monsieur : une toute petite Eglise bien ignorée, il est vrai, mais pleine de foi et qui persévérera. Comme je suis seul de notre humble cénacle qui aie l'honneur de n'être pas tout à fait inconnu de vous, le vif souvenir que j'ai conservé de votre bienveillant accueil m'a engagé à me rendre auprès de vous l'interprète de mes amis. Je leur avais causé un grand plaisir lorsqu'à mon retour de Paris je leur appris que vous nous réserviez plusieurs ouvrages presque achevés. Je ne connaissais pas encore ces Amants de Montmorency que m'a apportés la
nouvelle édition de vos poèmes; c'est toujours votre poésie douce comme le miel et pure comme le diamant. J'ai beaucoup regretté de quitter Paris sans avoir l'honneur de vous ollrir J'sycliL' : c'est une suivante paysanne et barbare que je voudrais bien faire admettre dans le cortège d'Eloa, si le plus bel ange du ciel chrétien veut bien recevoir l'hommage de la moindre entre les nymphes delà Grèce. Je suis sûr que vous l'avez vue avec cette indulgente sympathie que Madeleine avait trouvée en vous.
(( Adieu, Monsieur, vos amis comptent que vous persisterez dans votre candidature ; vous le leur devez, vous le devez à la poésie : votre triomphe sera pour moi un triomphe personnel.
« Veuillez agréer, Monsieur, 1 expression de l'admiration la plus vive et de la plus entière sj-mpathie,
« Victor de Laprade.
« 7, rue du Plat. »
a Lyon, 18 mai 1843. »
Le premier trait qui marque ce document, c'est le caractère particulariste et décentralisateur de l'esprit lyonnais, dès qu'il s'agit ou d'art ou de littérature. La devise : Lyon contre Paris était celle des poètes et des prosateurs de Y Académie provinciale, constituée à Lyon le 18 octobre 1826 (1). J'ai signalé
(l)Dans la liste des membres de celle Académie provinciale, sur les cinquante noms d'académiciens titulaires, une trentaine, ou peu s'en faut, sont ceux d'écrivains de Paris, et parmi eux « le comte Alfred de Vignj-, auteur de Cinq Mars ». Avec lui, Hallanche, Victor Cousin, Théodore Jouffroj", (juizot, Thiers, Migriet, Habbe, Victor Hugo, Alphonse de Lamartine, Casimir Uelavigne. l'icM-re Lebrun, .M"' Delphine Ciaj', .M"'« Amable Tastu et M'"' l)esbordes-\'almore « à Lyon », dit le document, — et, en effet, elle y séjourna quelque temps — figurent dans celte liste. Parmi les noms du groupe un peu moins nombreux qui peut se dire lyonnais, trois ou quatre au plus, de Loy, Dugas-Monlbel, un ou deux autres, méritent aujourd'hui l'attention.
DK VIGNY. — u 8
ailleurs le règlement très oublié de cette Académie, règlement reproduit, en 1827, dans les notes du recueil de vers d'Amédée de Loy, Préludes poétiques. h'Introdiiction de cet ouvrage, due à la plume du secrétaire perpétuel de l'Académie provinciale, un ancien procureur du Roi, n'est qu'une longue et morose protestation contre la prétention de Paris à régenter, en matière de goût, le reste de la France (1).
L'Académie provinciale ne vécut guère, mais l'esprit qui l'avait suscitée subsista. Après 1830, il se manifeste sous bien des formes : c'est la constitution de la Société des Amis des Arts, assurant le succès des Expositions lyonnaises; et, pour nous en tenir, dans l'ordre littéraire, à la mention des faits essentiels, c'est, en 1835, la création de la Revue du Lyonnais ; c'est, en 1838, l'enthousiasme excité par l'inauguration de la Faculté des lettres, où le patriotisme local voudra bientôt voir « une autre Sorbonne », dotée d'enseignements égaux, sinon supérieurs, à ceux de la capitale ; c'est enfin, en 1841, pour favoriser le réveil ou assurer la prédominance du sentiment religieux, la fondation de V Institut catholique et le rapide, l'énorme développement de cette Académie littéraire démocratique et chrétienne.
(1) On en jugera par cette unique citation : d Qu'au sein d'une nation grande, généreuse et éclairée, une ville s'empare du sceptre littéraire en excluant tout ce qui n'est pas elle, c'est-à-dire trente millions de citoyens ; que, dans cette ville, il se forme deux partis opposés, dont chacun est dirigé par quelques hommes d'un mérite reconnu ; que dans cette petite société, tous les jours plus rétrécie et plus épurée, soient censées résider les opinions philosophiques, religieuses, politiques de tout un peuple immense, c'est la plus grossière et la plus dérisoire des insultes qu'on ait jamais faites à l'orgueil national. »
ALFRED DE VIGNY ET VICTOR DE LAl'UADE 115
L'expression mcine « une petite église », que Victor de Laprade adopte pour qualilier le groupe de penseurs et de poêles au nom desquels il parle, est lyonnaise s'il en fut. A Lyon, depuis le milieu du XVII* siècle, ces trois mots: « la petite Eglise » représentent la communauté éparse et très vivace des catholiques jansénistes, fort nombreux au début, mais, à la lin, devenus rares. Ont-ils tous disparu? Il en subsistait encore, il y a peu d'années, un curieux exemplaire, le professeur et poète Claudius Prost. Ce polémiste d'un autre âge rompait des lances pour Port-Royal, ou contestait l'autorité du concordat : un siècle après le coup d'autorité d'où ce régime religieux était sorti pour subjuguer et pour utiliser l'Eglise, il dénonçait, sans se lasser, le « schisme », alors triomphant, « des évêques de France ».
Et n'est-ce pas, en quelqqe sorte, un jansénisme littéraire que professèrent, même au plus fort du succès romantique, mais plus particulièrement à diiter des années 183cS, l<S39et 1840, le poète Victor de Laprade et le groupe de ses amis : Boitel, poète, prosateur, directeur de la Revue du Lyonnais ; Barthélémy Tisseur, professeur et poète, mort prématurément en 1843; puis Jean Tisseur, bon ouvrier en vers, frère cadet de Barthélémy, frère plus âgé de deux autres Tisseur, Alexandre, un critique fin, curieux, agréable, et Clair Tisseur, le remarquable auteur de ce recueil qui durera, Panca, paucis?
Cette chapelle de la pensée, où pénétrèrent, peu après, Joséphin Soular}' et d'autres, eut dès le premier jour son critique très érudit, Collombet, le correspondant régulier, et sur tous les sujets d'éru
dition, l'oracle de Sainte-Beuve ; elle eut aussi son fougueux théoricien, Blanc Saint-Bonnet, le disciple de l'abbé Noirot, l'admirateur fervent et l'intime ami d'Edgar Quinet, — avant de s'éloigner de lui pour s'enfoncer dans l'ultramontanisme, — l'auteur du livre nébuleux, mais non pas insignifiant, intitulé De Vunité spirituelle ou de la Société et de son but au delà du temps. En 1842, Victor de Laprade, dans la Revue du Lyonnais, analysait avec respect et prônait cet ouvrage. Il en détachait, pour y adhérer pleinement, la déclaration suivante :
« Un mouvement philosophique bien réel se manifeste à Lyon depuis quelques années ; un grand nombi'e d'esprits jeunes et ardents s'y préoccupent des idées, et, chose remarquable dans ce temps, sont liés les uns aux autres par une incontestable parenté intellectuelle. »
Ces littérateurs lyonnais, qui se flattaient de rejeter toute idée de soumission au mot d'ordre des coteries parisiennes, n'étaient pas en contradiction avec eux-mêmes en accueillant avec « un grand plaisir t) la promesse qu'Alfred de Vigny, par l'entremise de Victor de Laprade, leur avait faite d'envoyer à Boitel, pour qu'il les imprimât avec leurs productions, « plusieurs ouvrages presque achevés », Ces ouvrages, on peut l'aflirmer, étaient la Sauvage, la Mort du Loup, la Flûte, le Mont des Oliviers, poèmes mis au jour très peu de temps après, entre le 15 janvier et le l^^'juin 1843. Ce n'est pas la Revue du Lyonnais qui eut l'honneur de les publier : ils parurent, coup sur coup, dans la Revue des Deux Mondes.
Pour clore les observations que peut suggérer l'examen scrupuleux de cette page curieuse, est-il
permis de remarquer ce qu'il y a peut-être d'apprêté, disons le mot, de précieux, dans les termes de modestie ou les formules d'admiration qui terminent la lettre? Ce serait, je pense, une erreur d'attribuer ce tout petit travers à l'esprit lyonnais, qui s'étudie et réussit, dans la plupart des cas, à éviter les exagérations. Victor de Lapradc fut, en tout temps, ce qu'on le voit ici, emporté jusqu'au bout dans ses antipathies, exclusif dans ses goûts, exalté dans ses préférences. Détache-t-il du râtelier classique, où la Muse l'avait oublié, le fouet de la satire? Il prend les attitudes de courroux de Jupiter Olympien, prêt à lancer la foudre : dans sa bouche, le blâme et les formules de rigueur ont, par endroits, l'accent de l'anathènie. Et, par contre, chez lui, l'approbation pure et simple a quelque chose de solennel : il offre un compliment comme on présente l'encensoir; mais, sous la majesté des mots, ses éloges restent ingénus et sa déférence est sincère.
Avec sa courtoisie ingénieuse et soutenue, un peu cérémonieuse, Alfred de Vigny ne pouvait pas être en reste d'expressions de gratitude et d'amitié. Il répondit par une belle et longue lettre étudiée, dont il avait conservé la copie, peut-être destinée à figurer dans ses mémoires :
or A M. de Laprade. — lSi2. — Réponse-
. (( Je ne sais si je ne dois pas remercier l'Académie de ses rigueurs puisqu'elles me valent des témoignages de sympathie comme le vôtre, Monsieur, et celui de ces esprits poétiques qui savent se recueillir pour rêver et se réunir pour s'entendre. Parmi les lettres que j'ai reçues de plusieurs pays à cette occasion, je compte la vôtre comme une des plus précieuses parce que je connais votre Poésie et
votre personne et quej'aime l'une et l'autre. Je savais déjà comment la ville de Lyon avait ouvert ses bras et son cœur à Chatterton et à mes autres ouvrages. Des vers charmants écrits pendant les représentations m'avaient fait connaître ces amis que je n'ai pas encore vus et dont vous voulez bien m'expliquer les sentiments.
« Vos regrets me sont doux à entendre, car c'est dans vos cœurs fervens que demeure et se conserve l'amour de la Poésie et le talent des Poètes. N'espérons pas que le nombre soit jamais très grand de ceux qui sauront seulement la comprendre et suivre nos pensées sous le double voile du symbole et de l'harmonie. J'ai vu quelquefois des hommes de beaucoup d'esprit — d'esprit seulement, — tout éblouis et comme étourdis d'une lecture de la plus belle Poésie, ne pas y comprendre un mot, l'avouer et demander une seconde, sinon une troisième lecture.
«Il est bien aussi que nos vers soient bien lus excepté par le Poëte : il nous faudrait des rhapsodes. La prose la plus heureuse n'a pas besoin de la voix. Vous n'avez pas dû croire au succès populaire de votre Psyché, mais croyez bien au charme infini que j'ai eu et que j'ai encore à sa lecture. L'honneur que vous me faites en la mettant ainsi à la suite d Eloa m'a fait souvenir, eu effet, de quelques ressemblances que tout esprit poétique sentira ; mais je trouve dans tout ce que vous faites une chose qui vous est propre : c'est une abondance qu'il ne faut pas arrêter ni limiter ; c'est pour vous comme pour Lamartine une nécessité de laisser se répandre les cataractes et les cascades de vers nombreux qui viennent du fond de votre âme. Les sujets les plus étendus seront, je crois, ceux qui vous réussiront le mieux et vous devez sans réserve vous y livrer. Les Grâces ont entendu votre belle invocation et elles ont touché votre front de leurs lèvres.
« Depuis que je pense, j'ai une telle hal)itude de compter pour rien le temps présent et la postérité pour tout, que je me suis peu préoccupé, peut-être trop peu, de ce qui s'est passé à l'Académie. La France n'attend pas pour s'enthousiasmer d'un nom qu'il soit inscrit à l'Institut. Mes ouvrages ne sont pas plus mauvais aujourd'hui, et lorsque j'aurai été élu je doute qu'ils deviennent beaucoup meilleurs.
«Je ne me presse jamais en rien. Je n'ai vonlu emploj'er aucun des moyens d'intrigue qui altèrent la loyauté de tant d'élections, et je ne veux y entrer qu'appelé par les voix sérieuses des hommes les plus justement célèbres, voix qui ne m'ont pas quitté à chaque tour de scrutin. Je vous pris de vouloir bien remercier en mon nom la Revue du Liionnn'is qui m'a défendu avec tant de mesure et d'esprit. Je la lis avec un intérêt bien vif, et la collection me sera précieuse s'il s'y trouve souvent des vers de vous. ))
Gloser abondamment sur cette lettre de Vigny, qui ne présente rien d'énigmatique, serait inutile et fâcheux ; mais une observation s'impose. Tout en acceptant le rapprochement que Laprade avait cru devoir faire entre Eloa ei Psyché, tout enremerciant, par les mots: «Je me retrouve en vous », ce poète qui se déclare son disciple, Alfred de Vigny marque les différences. L'ampleur démesurée du développement qui, chez Laprade, arrive quelquefois à fatiguer le lecteur, n'est point du tout son fait. L'auteur de Moïse et d'autres poèmes aux proportions mesurées et classiques a déjà montré tout son goût pour la concision; ilen donnera des exemplesnouveaux dans ces compositions si ramassées, si denses, si sobrement expressives des Destinées. Il aurait donc le droit de dire à l'auteur de Psyché : sous un certain aspect, nous différons du tout au tout ; d'un mot fin, d'un geste discret, il le lui laisse entendre.
A-t-il raison d'assimiler l'abondance de Victor de Laprade au ilôt lamartinien ? Ce sont choses bien diflérentes. L'expression banale : cela coule de source, si juste, lorsqu'il s'agit de la poésie des Méditations, des Harmonies, de Jocelyn, et même de cette épopée énorme, emportée, limoneuse, comme
un torrent, qui s'appelle la Chute d'un Ange, n'est plus de mise avec les Odes et Poèmes^ les Poèmes évangéliques^ les Symphonies, les Idylles héroïques, recueils où la grandeur, à coup sûr, n'est pas rare, mais où la volonté, sinon l'effort, se marque constamment ; elle s'appliquerait davantage à Psyché, œuvre plus spontanée et l'on peut dire heureusement venue, mais dans laquelle le secours dangereux de la verve oratoire et d'une érudition à peine assimilée attarde, refroidit l'inspiration et la réduit, plus d'une fois, à replier ses ailes. Si l'on voulait chercherla formule adéquate ou, plus modestement, l'image appropriée, pour définir cette ample continuité du développement, déjà impressionnante dans la pièce d'Eleusis et plus caractéristique encore dans la plupart des poèmes qui ont suivi, il faudrait peut-être songer à ce vers expressif de Victor Hugo :
Gravir le dur sentier de l'inspiration,
et se représenter, chez Victor de Laprade, le travail poétique comme une de ces ascensions, non pas «héroïques », mais viriles, qui, dans la seconde période de la jeunesse, et jusqu'aux derniers jours de l'âge mûr, l'ont véritablement passionné. N'est-ce pas la démarche lente, patiente, assurée et infatigable de l'alpiniste résolu à gagner la cime peu accessible, parfois vierge de pas humains, où les yeux et l'esprit — à la condition que la brume et que les nuées laissent l'espace libre — auront le privilège et l'orgueilleuse volupté de contempler, de dominer plaines, coteaux, vallées, alpes, forêts, rochers, séracs, crevasses du glacier, pics aigus, neiges éternelles ?
Les relations nouées, à propos du poème de Psijclic, entre Vii^ny et Laprade, ne se dénouèrent pas et formèrent bientôt une sûre et noble amitié. Quand les Odes el Pocmes i^arurent, au mois de décembre 1843, personne ne les lut avec plus d'attention, d'admiration vraie, que l'auteur des Poèmes plnlosoj)liiqiies. Edmond Biré cite le mot de Saint- René Taillandier écrivant à son cher Victor de Laprade :
« Je trouve Anlce une chose magnifique, et je me souviens (ju'aux vacances dernières M. Alfred de Vigny en avait été très frappé. »
Alfred de Vigny ne fut pas moins attiré et remué, sinon gagné, par d'autres pièces du livre. Qu'on relise ce recueil de vers, et qu'on revienne ensuite aux Destinées : on se demandera si la Maison dn berger, écrite et publiée très peu de temps après l'appariton des Odes et Poèmes, ne laisse pas perc'er quelque dessein secret d'opposer une sorte de nihilisme et de malédiction implacable contre la nature à l'optimisme un peu conventionnel, au panthéisme tout sentimental et obstinément religieux d'Alma parens ou d'Hermia ou de la Mort d'un chêne.
De novembre 1843 à mars 1844, Victor de Laprade habita à Paris, d'abord rue de Lille, ensuite rue de Seine, et c'est pendant ce séjour assez long qu'une demi-intimité put se produire. Pendant cette [)ériode assez mondaine, ([ui se prolongera en
122 ALFllliD DE VIGNY
Italie jusqu'au milieu de 1845, ilf'réquenta surtout le salon, la maison de campagne à Auteuil, et enfin le château historique, en pays lombard, de la princesse Belgiojoso ; mais sa jeune curiosité le conduisit dans les milieux les plus divers. Il fit partie du groupe d'écrivains de la Revue indépendante ; il fut l'admirateur de George Sand ; il fut même, à certains jours, le commensal de Pierre Leroux, dans le petit restaurant de Montrouge où l'avait introduit son ami Louis Pernet, bailleur de fonds de la Revue. Sans oublier l'heure du thé à l'Abbaye- au-Bois, et en prenant plaisir à soutenir, dans la rue, les pas du vieux « père Ballanche », il faisait volontiers visite à Lamennais. Il se rendit chez Alfred de Vigny, à ces mercredis qui groupaient surtout des poètes, des initiés. Le 29 janvier 1844, c'est avec Victor de Laprade qu'Alfred de Vigny revint du convoi de CharlesNodicr où, selon l'expression du jeune écrivain lyonnais, « tout ce qui tient une plume à Paris » assista.
En 1845, sous le prétexte d'accomplir une mission historique dont il avait été chargé par Villemain et dont il s'acquitta fort aisément, en signant, c'est lui-même qui le confesse, le travail d'un archiviste de Florence aussi complaisant qu'érudit, Victor de Laprade se rendit en Italie, y séjourna près de six mois, mais, au retour, « de mai 1845 à mai 1847 (1) », il se tint chez lui, à Lyon, ne s'en écartant que fort peu de semaines pour des excursions en Provence, dansle Forez, en Auvergne, en pays bressan : il ne parut pas à Paris.
(1) Biré nous fournit ces dates.
Or, depuis le 1" février 1845, le jeu de bascule de la politi((ue, — en ramenant au ministère de l'instruclion pul)lique, à la place de Villemain, M. de Salvandy, un des habitués de l'Abbaye-au-Bois, — assurait à Victor de Lapradc une protection qui produisit bientôt, et pour un très long temps, un changement presque complet dans l'orientation de ses travaux et de sa vie. Le ministre se mit en tête de taire du poète un professeur de faculté. C'était déjà l'idée d'Edgar Quinet : en 1840, lorsqu'il abandonna sa chaire de littérature étrangère à Lyon, il offrait la suppléance à Victor de Laprade, et lorsqu'il dut renoncer, en 1846, pour les raisons que chacun sait, à faire ses leçons du Collège de France, c'est encore à son ami Laprade qu'il proposa d'abord de reprendre le cours après lui.
Simple bachelierjusqu'en 1848, époque où il obtint de passer, à la faculté d'Aix, ses thèses de doctorat, le poète, quelque instruction qu'il se fut donnée, en avançant vers la maturité, n'avait pas le loisir, encore moins le goût, dp préparer la licence es lettres, acheminement ordinaire au grade de docteur. M. de Salvandy déclara qu'à ses j'eux un prix de poésie, décerné par l'Académie française, suffirait à son candidat : on le dispenserait du diplôme universitaire. Il poussa donc Victor de Laprade à célébrer en vers la découverte de la vapeur : c'était le sujet proposé par l'Académie en 1844 et déjà ajourné, pour insuiïjsance de résultats, dans la séance du 11 décembre 1845. L'écrivain, qui s'était fait connaître du public par deux œuvres de haute valeur. Psyché et Odes cl Poèmes, hésita tout d'abord à se risquer dans cette aventure de débutant ; il se laissa
convaincre ensuite, et, au mois de février 1846, il écrivit sa pièce.
Edmond Biré nous a conté deux fois, parle menu, les divers incidents de cette lutte académique; mais l'interprétation qu'il a donnée de certains textes me semble appeler des rectifications.
Victor de Laprade se trouva en concurrence avec Amédée Pommier. Un premier et très vif débat sur les pièces des deux poètes n'aboutit, vers la fin d'avril ou au début de mai 1846, qu'à faire ajourner le concours. Une lettre de Sainte-Beuve du 3 mai, citée par Biré, exprimait à Victor de Laprade le regret de n'avoir pas pu faire diviser le prix en deux parts égales et attribuer une moitié de récompense à chacune des deux pièces retenues : on avait écarté son avis. Salvandy tenaiten réserve un dédommagement. « Puisqu'ils lui refusent une médaille, — aurait-il dit, — je lui donne la croix. » Et, en effet, le décret du 6 mai nommait chevaliers dans l'ordre de la Légion d'honneur deux disciples d'Alfred de Vigny : Auguste Brizeux et Victor de Laprade.
Au concours de Tannée suivante, toujours sur le même sujet, c'est encore en présence d'Amédée Pommier que Victor de Laprade se retrouva ; mais son rival obtint le prix à la majorité des voix. Les académiciens, même les poètes, s'étaient ralliés assez vite à l'opinion qui portait au premier rang l'épître ingénieuse, imagée et alerte, intitulée : la Découverte de la vapcui\ Lettre de Philinte à Alceste.
« Beaucoup d'esprit et d'art, autant de justesse et de vivacité dans la pensée que dans la description, nulle déclamation et de la verve seulement, voilà — écrira Villemain — les principaux mérites de l'ouvrage. »
Et l'on tomba d'accord pour donner l'accessit à la noble mais longue et un peu lourde composition 13'rique inscrite sous le n" 29 avec cette devise : Qiuerite regnnm Dei et jastitiain cjus, cl hxc omnia adjicienlur vohis. Cet ouvrage, un « dithyrambe », était de Victor deLapradc (1).
Disons-le tout d'abord : pas plus que Victor de Laprade, Amédée Pommier n'était un poète à découvrir. Il avait déjà donné au public plusieurs volumes de vers qui sont d'un ouvrier vraiment habile (2). Inégal et d'un goût peu sûr, porté à la bizarrerie et recherchant surtout l'effet, il a des trouvailles comme en aurait un écrivain de race ; sa verve emportée et audacieuse étonne les connaisseurs et plus d'une fois les ravit : c'est un vigoureux virtuose.
Il dut, d'ailleurs, se remuer beaucoup pour arriver au succès. C'est sous ce jour, plutôt fâcheux, qu'il s'est montré deux fois au moins, dans des occasions semblables : sa correspondance inédite avec Alfred de Vignj' est, sur ce point, édifiante (3). Ses
(1) Ce dithyrambe sur la découverte de la vapeur devint l'Age nouveau, lorsqu'il fut publié à part et encore lorsqu'il fut placé dans le livre des Symphonies. 11 figure aujourd hui dans le recueil factice Varia, au 4" volume des Œuvres ijoétiques complètes, sous le titre significatif : Utopie. De la première à la troisième édition de la pièce, le poète avait abjuré sa foi dans le Progrès.
V2) \'oici la liste des poésies d'Amédée Pommier avant 1847 : Hymne à la mémoire du général Foy (1826) ; Ode sur l'expédition de Russie (18'27 , couronnée aux Jeux floraux ; Premières Armes, recueil de 183'2, réédité sous ce titre: la République ou le Livre de sang (183.'{); les Assassins (18.'i7): Océanides et Fantaisies (1839/; Crùneries et Dettes du cu-ur (1842); Colères 1844).
3) Kn 1849, deux ans après le concours sur la Découverte de la vapeur, Amédée Pommier, qui concourait, cette fois, pour un prix d'éloquence, n'hésite pas à écrire à V'ignj', à seule fin de lui marquer tous les mérites de son travail oratoire sur Amyot, et,
relations littéraires durent le servir. Il était bien vu de Hugo, qui faisait cas de ses vers résonnants et de ses rimes riches. C'est de cette protection qu'il se targuera auprès de Vigny :
« Je nai — lui écrira-t-il en 1849 — épargné ni soins ni recherches pour mériter rapprobation des bons juges, au premier rang desquels je vous place avec mon cher Victor Hugo. »
Cette qualification de bon juge, Vigny l'avait sans doute méritée dès 1847, en votant pour la Lettre de Philinte à son ami Alceste. Il est difficile de ne pas admettre qu'il ait prêté ce jour-là, avec Victor Hugo je pense, son appui à l'auteur de cette pièce. En effet, dans une lettre de 1861, produite au Journal des Débats par le regretté Fernand Bournon, et qui répond à l'envoi d'un autre recueil d'Amédée Pommier, Colifichets, voici comment Vigny s'exprime :
(( Tous vos ouvi'ages me sont connus et familiers, depuis le Livre de sang et les Océanides jusqu'à ce dernier volume.... Et j'ai voté avec une vive conviction pour ceu.\ de vos poèmes que couronna l'Académie (I). Vous n'aviez pas besoin de les rappeler ; ma mémoire en est souvent préoccupée. »
pour conclure, il désigne « humblement » à la « bienveillante attention » de 1 académicien» le discours inscrit sous len^lô». Dans une autre lettre, à propos d un autre concours, il sollicite encore » une attention un peu patiente pour l'Eloge de M'"" de Staël qui porte le n" 10 » — c'est le sien — « et qui est au nombre de ceux que l'Académie a réservés ». Ici le ton est peutêtre moins assuré : on n'a pas caché au candidat que la longueur de son discours risquait de paraître démesurée ; malgré cet avis, il quête la couronne.
(1) Pommier obtint deux fois le prix de vers à l'Académie française, en 1847, avec la Découverte de la vapeur ; en 1849, avec la Mort de l'Archevêque.
C'est pour réparer plus cpi'à moitié le tort qu'ils avaient fait à Victor de Lnprade, en donnant le prix ù un autre, que certains académiciens proposèrent de joindre à l'accessit une médaille d'or. Voilà, je n'en doute pas, le vrai sens de cette phrase de Victor Hugo que Victor de Laprade envoyait à son père :
« Hugo a dit, en propres termes, à l'Académie que je lui avais fait beaucoup d'honneur en concourant et que je méritais d'être honoré d'une façon particulière (1). »
Ce qui est tout à fait certain, — la correspondance inédite en l'ait loi, — c'est qu'Alfred de Vigny insista fortement auprès de l'auteur du dithyrambe pour qu'il fit connaître son nom. En efict, M. Villemain n'avait-il pas le droit, dans son rapport public, de s'exprimer en des termes qui ôteraient toute apparence de rigueur au verdict de l'Académie ? Par ce détour ingénieux, on pourrait placer la défaite ou le demi-succès, non pas peut-être au-dessus, mais au niveau de la victoire.
Un mois avant la séance pléniére Alfred de Vigny écrivait à Victor de Laprade pour qu'il ne tardât pas davantage à prier le secrétaire perpétuel d'ouvrir le billet joint à la pièce et de « déclarer officiellement » le nom, jusque-là secret, de l'auteur.
(1) Hiré a mal lu ce texte et il abuse de cette erreur de lecture en découvrant ici la preuve que Hugo avait volé pour \'iclor de I^aprade. Je ferais la même réserve sur laltitude de Vigny à un moment de la discussion. Si le rôle que Victor de Lapradt! lui attribue n'a pas été dramatisé, ^'igny aurait rencontré (levant lui l'opi^osition de « quel(|ues pairs » conduits par le fabuliste X'ieiniet : agissant « militairement »; parlant « en gentilhomme », il les aurait « vertement relevés v. S'il l'a l'ait, c'est, j'ose dire, uniquement sur celte question d'attribuer ou non à 1 accessit une médaille.
«Sans cela, — disait-il, — on laisserait ce billet éternellement scellé et l'on ne pourrait donner suite au jugement de l'Académie qui aurait ravi notre cher Ballanche (1). Il faut que vous receviez cette médaille d'or si vivement disputée. Ne négligez pas cet avertissement, écrivez-moi vite, le jour de la séance publique approche. »
Il engageait, du reste, le poète à revenir au combat :
« C'est moi qui ai proposé l'Algérie ou la civilisation conquérante pour prix de poésie. Cette revanche de la civilisation qui chasse partout le barbare me semble bien demeurer par-devant l'histoire le trait caractéristique de notre siècle. L'homme civilisé ne doit plus faire naufrage sur aucune côte sans y être reçu par la civilisation. A leur insu ou sciemment, les peuples de race européenne s'avancent contre ce qui reste des Barbares. L'Américain chasse les Siminoles, les Russes les Circassiens, l'Anglais les Chinois, le Français les Arabes et les Mores. Personne n'a abordé ces idées qui sont le Poème même (2). Si le cœur vous en dit, voyez : ce sera pour l'an prochain. »
La réponse de Victor de Laprade se fit attendre quelques jours (3j. Il se donna le temps de mûrir sa résolution, pour n'avoir plus à revenir sur le sujet, après qu'il aurait déclaré sa pensé. Enfin il prit la plume etposa ses conditions: elles déguisent un refus.
... « Je ne puis pas demander — disait-il — qu'on ouvre le billet joint à ma pièce de vers avant d'y avoir été ofïï-
(1) Ballanche était mort le 12 juin 1847, et Victor de Laprade avait prononcé aux obsèques un discours d'adieux d'une réelle beauté.
(2) Alfred de Vigny ne dit pas qu'il sest lui-même appliqué, une seule fois, dans son poème la Sauvage, à illustrer cette doctrine ; mais il a effleuré plutôt qu'épuisé la matière.
(3) La lettre d'Alfred de Vignj' est du 30 juin : celle de Victor de Laprade est du 16 juillet.
ciellcmeiit invité et de savoir delà même manière quelle position m'est faite. Je dois ajouter, pour parler franchement, que j'hésite encore à nie faire connaître, malgré l'avanlage que je puis tirer d'une distinction académique, ([uellc cju'elle soit, pour des projets que ma famille et la nécessité m'engagent à poursuivre. 11 s'agit d'une chaire de littérature dans une faculté. Car ma situation est aussi peu indépendante que mon esprit et mon caractère le sont, et le seront toujours, je l'espère. Si je consens à être nommé à l'Académie, ce sera uniquement par déférence pour les maîtres qui m ont appuyé avec tant de bienveillance, et pour vous en particulier, cher poète, dont l'amitié est si honorable et si honorée.
... « Cependant, pour que je livre complètement à l'Académieceque je puis garder encore, il faut que je sache d'une manière précise comment je suis traité dans le rapport public et ofliciel. Je ne connais pas du tout les dispositions particulières de M. Villemain à l'égard de mon poème, et si dans son rapport je doit être par trop immolé au triomphateur, j'aime mieu.v que ce soit le numéro ou l'épigraphe de mon poème qui supporte les coupsdansla séance publique, que si c'était mon nom lui-même. De cette façon j'en esquiverai une partie.
« Je pense donc, avant de me nommer, devoir attendre le rapport de M. Villemain S'il parle de ma pièce d'une manière que je puisse accepter, je demanderai que le billet qui renfermemon nom soit ouvert; sinon, vous m approuverez certainement de garder le silence et de renoncer à la feuille de laurier qu'il faudrait acheter au prix des fourches caudines.
«Le sujet de Z'A/ge'rie tel que vous l'avez conçu porte 1 empreinte d'une pensée magistrale, mais il aurait besoin aussi d être traité magistralement.
« Adieu, cher et grand poète ; laissez-moi vous répéter combien je suis heureu.x et fier de votre sympathie et combien je tiens à conserver une place dans vos amitiés.
« Victor DE Lai'rade.
« Lyon, rue du Plat, 7. »
« 16 juillet. )î
Alfred de Vigny ne crut pas devoir s'engager plus avant. Il savait à quel point le secrétaire perpétuel, à la suite des accès de démence du mois de janvier 1843, était resté fantasque, et qu'il pouvait lui arriver, après avoir, dans le tète à tête, couvert de fleurs un auteur lauréat, de réserver pour la séance publique toutes les épines de son esprit, à seule fin d'égratigner désagréablement, et sous les yeux de tous, un amour-propre toujours tendre. Ainsi s'explique la réponse de Vignj^ :
« Je ne puis vous donner aucun conseil, car qui pourrait prévoir les caprices d'un esprit troublé, malade et désespéré, qui se prend à tout de ses désastres ? Puisque c'est là ce qui vous retient, je n'ai rien à dire. On m'avait prié de vous écrire, je l'ai fait, de peur que l'oubli de cette formalité ne vous fît tort. Jeudi, j'ai dit à l'Académie que j"avais écrit, d'api'ès le désir qui m'était témoigné par elle, à celui que je présumais l'auteur du dithyrambe sans en être sûr ; que je ne recevais point de réponse et le croyais en voyage. Je n'en dirai pas plus, et si vous persévérez dans votre résolution, vous ferez bien de garder un silence absolu jusqu'au 30.-. »
Le 30 juillet était le jour fixé pour la séance publique.
Alfred de Vigny avait annoncé à Victor de Laprade qu'il retarderait son départ pour la campagne afin d'entendre le rapport. Il dut être satisfait de l'attitude élégante de Villemain devant ce refus du denier de l'Académie :
« Le retard n'a pas réussi à tous les candidats. Il est des talents élevés et libres que lalenteur de la revision semble gêner et refroidir... Le poète auquel l'Académie accorde l'accessit et une médaille d'or a changé plutôt que corrigé les défauts qui se mêlaient à l'élan lyrique de son ouvrage ;
ALFRED DF VIGNY KT N'ICTOK VK LAPRADE l.'îl
mais de nobles pensées, de beaux vers et une aspiration vers l'avenir pleine de morale et de poésie réclamaient la distinction c[ue 1 Académie lui décerne, et qui n'a pas fait sortir de l'anonyme un nom destiné, nous le croyons, à la gloire. ))
C'est encore Salvandy qui se chargea d'offrir à Victor de Laprade une compensation. En octobre 1847, il le nomma chargé de cours de littérature française à la faculté des lettres de Lyon. Pour prendre son parti de décréter cette nomination, il lui avait peut-être sufli d'entendre, au mois de juin de cette année, le discours élevé et noblement ému que le poète lyonnais avait prononcé aux funérailles de Ballanche. Toutefois, le dossier de professeur de Victor de Laprade, que j'ai cru devoir consulter, porte trace de certaines interventions (1).
(1) Dans une lettre, datée du 28 mai 1847, la comtesse Th. des Roj-s insiste auprès du ministre pour qu'il >< accueille une demande » qui, ■• si elle est exaucée tf, procurera à M. de Laprade «une position importante pour lui »■ Cette demande. M. de Laprade la formule dès le lendemain (lettre du 29 1. Il veut passer sa thèse de docteur es lettres; il sollicite la dispense de l'examen de licence : il avoue, en termes un peu enveloppés, qu'il n'a pas autant de titres à cette faveur que d'autres écrivains traités de la sorte avant lui ; mais il l'attend de cette « bienveillance particulière » dont il a reçu déjà « la plus honorable preuve » ; ces derniers mots font allusion à la décoration de la Légion d honneur. Le pétitionnaire dut être invité à dévelo|)per avec moins de réserve l'énoncé de ses titres littéraires : il le fit avec l'ampleur voulue dans une lettre du Ki juin : il y ènumérait tous SCS travaux. Il y faisait état de son demi-succès académique, la « mention honorable accompagnée d'une médaille » qui lui avait été attribuée « au concours de poésie sur la Vapeur». Il venait, d'ailleurs, de s'assurer un appui peu commun dans la personne de \'ictor (Cousin, membre du Conseil royal de l'instruction publique. « ^'ous m'avez accueilli, lui disait-i! dans une lettre du 8 juin, moi et mes écrits, avec tant d'indulgente bonté que je m adresse à vous comme à mon recours naturel en tout ce qui concerne 1 Université. Si ma tentative n'a pas un meilleur succès que celle que j'ai faite auprès de l'Académie française, je pourrai encore m'en conso-
Le 20 septembre, un arrêté ministériel institua M. de Laprade « chargé de la chaire de littérature française » à Lyon, avec « le traitement de la chaire ». Le 25 du même mois, en remerciant le ministre de lui avoir accordé « la dispense de la licence », le chargé de cours demandait à passer le doctorat à Aix : c'est là qu'il avait été étudiant, et son ami Fortoul y était professeur.
La révolution de février éclate. Comme Alfred de Vigny en Angoumois, Victor de Laprade se laisse porter, à Lyon, sur les listes de candidats à la députation, et, comme Alfred de Vigny, il échoue. Mis en état de passer ses thèses de docteur, il les écrit en quelques mois et les soutient au mois d'août 1848. M. de Mortemart, représentant du Rhône, écrit au ministre, le 17 novembre 1848, pour lui faire observer que M. de Laprade étant docteur, on ne peut plus « lui objecterle défaut de thèse pour être nommé titulaire, comme précédemment ». Il demande qu'on déclare la chaire de Lyon vacante pour que « l'Adémie de Lyon » puisse y présenter M. de Laprade. Le ministre, qui n'est plus M. de Salvandy, soulève une objection : il faut attendre le résultat du con-
ter avec un suffrage tel que le vôtre. » Et le 16 juin, une note de Ravaissou, directeur du cabinet, rappelait au ministre le désir « déjà exprimé » par M. de Laprade de faire partie de la faculté des lettres de Grenoble, soit dans la chaire de littérature française, soit dans celle deliuéralure étrangère. Mais une réplique des bureaux (22 juin) représentait au ministre qu'il avait pris des engagements pour la chaire de Grenoble « en faveur de M. Benloëw, littérateur, recommandé par le comte de Montalivet ». Elle faisait remarquer, d'autre part, que la dispense réclamée ne saccordait qu aux « lauréats de l'Institut ». M. de Laprade n'aj'ant obtenu qu'une mention honorable, on posait la question : l'équivalent est-il possible ? Benloëw fut nommé à Grenoble.
cours d'agrégation des facultés, M. de Mortemart insiste : on répond qu'on n'a pas l'avis des inspecteurs généraux en tournée. Enfin, le 1" mai 1849, un arrêté nomme M. de Laprade titulaire de sa chaire.
Le 24 août 1851, il épouse M"*^ de Parieu, la sœur d'un de ses amis de collège, futur président du Conseil d'Etat sous l'Empire. Si cette union fit de Victor de Laprade un catholique militant, elle n'aboutit pas à lui suggérer l'admiration du gouvernement du 2 décembre. On sait qu'après avoir cru pouvoir prêter le serment il employa le reste de sa vie à démentir, par une opposition de plus en plus violente au régime impérial, ce geste d'assentiment dont il se repentait comme d'une faiblesse.
En novembre 1852, il publie les Poèmes évancjéliques. La veille de la mise en vente, il porte son livre à Villemain, qui l'engage à le présenter pour un prix à l'Académie. Le souvenir delà déception de 1847 rendait le poète hésitant. Il aurait bien voulu prendre l'avis d'Alfred de Vigny ; mais, depuis deux années, l'académicien se tenait loin de l'Institut, dans son petit domaine du Muinc-Giraud, et la porte de l'appartement de Paris restait close. Le P"" décembre 1852, après une tentative de visite aussi inutile que celle du voyage précédent, le solitaire de L^'on écrivit au solitaire de la Charente (1) :
(1) Voici la susc-riplion de ccUe leUrc inédite : « M. le comte Alfred de Vigny, de l'Académie française, au Maine-Giraud. par Blansac Charente). » La lettre est datée du 1" décembre 18.)2, et le timbre postal, au départ de Paris, porte la même date.
134 ALFKED DE VIGNY
« Cher Poète,
« Venir deux fois à Paris sans vous trouver, c'est pour moi plus qu'une tristesse personnelle : j'y vois un symbole du triste temps d'où nous sortons et du temps aussi triste où nous entrons demain. La poésie s'exile ; devant les sauvages de la rue et les barbares de la cour elle est obligée de fuir. A-t-elle au moins trouvé de pacifiques ombrages et un peu de soleil ? C est beaucoup d'avoir un as3'le aux champs et je vous l'envie. Moi, je suis ccndamné à tourner ma roue dans la plus noire, la plus populacière, la plus hostile à l'âme de toutes nos villes. La multitude est là plus haineuse et plus grossière, la bourgeoisie plus avide et plus épaisse que partout ailleurs. Il y faut vivre ; j'y ai maintenant de nouvelles attaches, une femme et un enfant, un vieux père, une sœur qui n'a pas voulu d'autre appui que moi, et enfin le tombeau de ma mère, de ma mère qui sera toujours pour moi en ce monde l'idée de Dieu. Depuis cinq ans que je ne vous ai vu, le travail de ma vie universitaire, les soucis de famille, le chagrin, ma propre santé dans les brouillards hostiles, ne m'ont laissé que de bien rares journées de poésie. J'ai pu achever pourtant le volume que je vous envoie, commencé dès bien longtemps. Car il y a onze ans déjà qu'à notre première entrevue, le maître aimable et courtois que je venais timidement saluer m'accueillit en me citant quelques vers des Païf unis de Magdeleine. La gestation de cette œuvre a été longue, et l'enfantement précipité. Vous, le chanteur aux notes irréprochables, le plus pur, le plus fier, le plus délicat de nos maîtres, vous qui faites les vers comme Dieu découpe la fleur et dessine le profil de la Vierge, vous trouverez bien des choses lourdes et grosses dans le style de ce livre, peutêtre ce qui est pire, bien des idées dissonantes. Je suis sûr, malgré tout, que vous me serez indulgent ; vous sentirez là un esprit sincère avec lui-même, l'amour du beau moral et le désir d'écrire dans la bonne langue, que vous avez si fermement conservée à travers les écarts contemporains.
<( Ne pas vous porter moi-même ce livre en vous serrant la main, c'est un grand crève-cœur qui me gâte ce voyage de Paris. J'avais besoin de respirer un peu le même air que
mes proches amis. J al vu beaucoup, ces quelques jours, le cher Brizeux et maintenant je pars. Je retourne m'épuiser en commentaires ollîciels sur Racine et Corneille devant nos marrhands de soie. J'ai bien des poèmes dans la tête et tout cela devra sortir en prose bannale (sic) et en dialecte lyonnais. Mon auditoire et mes chefs se méfient de moi : un poète !
« J'espère beaucoup du Maine-Giraud. Vous ne sortirez pas de la solitude les mains vides. Oh ! comme un volume de vous nous ferait du bien et relèverait un peu ce temps d'abjection ! Hèveillez la poésie, venez ressusciter Lazare (1) qui ne serait pas mort si vous n'aviez pas été absent.
«Je serais bien heureux si vous donniez quelques heures à mon livre ; quoique l'œuvre soit faite, elle peut s'améliorer. J'aimerais à savoir ce que vous condamnez et ce qui vous agrée. Vous pouvez m'éclairer beaucoup en quelques lignes, car je crois que j'ai au moins le don debien vous comprendre.
« J'espère une lettre, l'annonce de quelque œuvre qui réjouisse la poésie, et la preuve que vous avez gardé un petit coin de votre souvenir à l'un deceux qui vous aiment et vous admirent avec le plus de ferveur.
«A toutes les noblesjouissances que vous m'avez données, permettez-moi d'ajouter le bonheur de me dire votre bien attaché et bien dévoué.
« Victor DE Laprauk.
« Lyon, rue Saint-Dominique, 7. »
Mais, à l'Académie, — nous le savons par un chapitre de Biré, — le nouveau recueil de Victor de Laprade trouva dans M. Guizot un censeur rigoureux. Le calviniste de vieille roche s'offensa des libertés que le poète avait prises avec l'F^vangile, et l'on retrouverait, dans le rapport du secrétaire perpétuel Villemain, la trace des objections qui furent élevées
(Il La Résurrection de Lazare est un des Poèmes évangéliques.
contre une « tentative » où le « talent» devait se heurter à tous les « écueils ». Le rapport disait (et non sans raison, puisque le génie de Victor Hugo lui-même n'a pu résoudre qu'à demi cette difficulté) :
« La traduction n'cst-elle pas une contre-vérité ? La simplicité naïve et profonde de la parure évangélique s'accommode-t-elle à lartifice du vers, et, pour dire encore plus, au luxe harmonieux du vers moderne ? »
Mais Villemain amoindrissait le débat en se bornant aux « objections de goût ». Guizot s'était placé sur un autre terrain: il avait surtout exprimé des « scrupules d'orthodoxie ». Le catholique Montalembert se fit l'avocat de l'ouvrage. La cause fut plaidée avec beaucoup d'habileté et fut gagnée, au point de désarmer Guizot lui-même.
Alfred deVignj' ne fut pas le témoin de cette passe d'armes et, dans ce débat mémorable, il ne put pas placer son mot. Il n'était pas même de retour pour la séance solennelle où le secrétaire perpétuel jugea publiquement les Poèmes évangéliqiies, mais il put lire le Rapport. Je m'imagine qu'en arrivant au passage où Villemain, après des réserves un peu accusées sur l'intérêt de cette poésie et sur sa vertu littéraire, s'avise d'attribuer pour principal mérite àcet ouvrage «l'unité», l'auteur des Destinées dut être assez surpris. Cette unité, le critique croit l'apercevoir dans ce fait que le poète a ouvert son recueil par une pièce d'offrande à sa mère, et qu'il le ferme sur un acte de foi chrétienne, suprême hommage inspiré par le souvenir de cette mère vénérée, dont l'image revient ainsi devant les yeux du lecteur.
N'apcrccvons-nous pas ici, bien au contraire, un trop visible artifice d'auteur pour donner un semblant de cohésion à des pièces juxtaposées, mais peu liées entre elles, et revêtues peut-cire d'une couleur assez uniforme, mais très diiïèrentes au fond, et, je dirais, d'esprit tout opposé ? Ecrits à des époques diverses, certains de ces poèmes, les Parfums de Ma(jdelcine (\837), la Colère de Jésus (1840), /e Baptême au désert cl le Royaume du Monde (1846), la Tentation (1847), la Tempête (18^8), sont inspirés par le christianisme libéral, enthousiaste, humanitaire, dont Victor de Laprade et le Cénacle lyonnais, entre 1835 et 1849, étaient comme enivrés. C'est un catiiolicisme sombre, rétréci, exclusif, hostile au progrès, qui perce et s'affirme plus d'une fois dans Larmes sur Jérusalem , poème de 1850, et dans l'Evangile des Champs, la Cité des hommes, la Cité de Dieu, toutes pièces écrites en 1852. La philosophie mystique de l'amour, d'un amour s'épanchant sur la création et sur la créature humaine, cette philosophie dont Antoine Blanc Saint-Bonnet avait conçu ou recueilli, et commenté doctement, les formules, cette philosophie que Victor de Laprade avait mis son honneur à faire transparaître dans Psyché et dans les Odes et Poèmes, se retire devant la doctrine de la charité ramenée et réduite au principe divin ; le terme de /oz, qui embrassait l'être éternel, les êtres éphémères, l'univers, et qui signifiait encore moins le culte du passé que l'action dans le présent, et qu'un espoir illimité dans l'avenir, n'a plus que le sens du mot grâce. L'esprit d'Alfred de Vigny, habitué à pénétrer au fond des choses, aurait ^bien eu le droit d'estimer superficiel
le jugement porté par Villemain sur la « remarquable unité » des Poèmes évangéliques (1).
De 1852 à 1857, la correspondance de Victor de Laprade et d'Alfred de Vigny — du moins d'après les documents où il m'a été accordé de puiser — ne fournit aucune indication sur leurs relations littéraires et sur le progrès lent, silencieux, mais continu, de leur grave amitié, qui peut faire penser à la croissance d'Un grand arbre. C'est pendant cette période que Victor de Laprade publia les Symphonies (avril 1855) et que l'influence des chefs du parti légitimiste, très puissante sur son esprit depuis qu'il était devenu l'habitué, Thôte cher et choyé de la maison de M™^ Yéméniz, réussit à l'enrôler parmi les rédac-teurs du Correspondant, pour la plus grande joie de ses amis et admirateurs, MM. de Gaillard, de Broglie, de Falloux, et le comte de Montalembert.
L'Académie française, où le crédit de ce dernier était déjà prédominant, présenta les Symphonies pour le prix triennal fondé en 1854 par Napoléon III et destiné à couronner l'œuvre ou la découverte « la plus propre à honorer le génie national ». Chaque section de l'Institut pouvait produire un candidat : Laprade fut celui de l'Académie française. L'Académie des sciences, comme on sait,
(1) Celle unité, de Laprade lui-même n'j' prétendail pas Rappelons-nous son aveu à Vigny: « des idées dissonantes ».
ALFRED DE VIGNY ET VICTOll DE LAPUADE 130
réussit à faire altrihucr plus justement la récompense, pour des travaux de mesure de la vitesse de la lumière, à un savant de très haute valeur, mais d'une modestie qui a fini par relVacement véritable, Fizeau. L'Académie française prit une sorte de revanche en accordant aux Symphonies un de ses prix importants, et Villemain loua le livre en termes tels qu'après cela, comme devait l'écrire un peu plus tard, non sans un soupçon de dépit, Sainte-Beuve, « il n'}^ avait plus pour l'Académie qu'à élire M. de Laprade à la première vacance ».
C est à l'occasion de cette vacance, produite par la mort de Salvandj', le 16 décembre 1856, que nous retrouvons Victor de Laprade en correspondance régulière avec Alfred de Vigny.
Sa première lettre de candidat, écrite deL\'on, est datée du 12 janvier 1857. Un mois s'est écoulé depuis la mort du ministre académicien, envers qui Victor de Laprade était, comme on l'a vu, redevable de tant de grâces. Elle est honorable, si je ne me trompe, et pour Laprade et pour Vigny :
« Monsieur cl cher Poète,
« .Te sais que vous vous faites une loi de rester libre d'engagement pour les élections académiques ; aussi je ne viens pas solliciter auprès de vous, contrairement à vos convenances. Mais ma vieille affection et admiration pour vous et la bienveillance avec laquelle vous y répondez me fait un devoir de vous consulter des premiers et de vous faire part de mes ambitions et de mes espérances. J'ai besoin encore que vous vouliez bien me servir d'intermédiaire visa vis de notre ami Brizeux, afin que rien dans cette occasion ne puisse altérer notre bonne affection. Je céderais volontiers la préséance à sa candidature, mais je sais dune manière certaine que plusieurs des membres de
l'Académie qui n'ont pas agréé M. Augier, se sont prononcés en ma faveur, sans que j'aie fait encore une seule démarche. Je puis donc me présenter plus utilement que Brizeux et, dans notre intérêt commun, je ne dois pas m'abstenir. Telles sont mes impressions du moment ; je les soumets à votre sagesse et ù votre amitié, vous priant de les rectifier s'il y a lieu et de les communiquer à notre ami si vous savez où il se trouve. Quant à vous, cher poète, quelles que soientvos intentions pour l'élection prochaine et les suivantes, je suis sûr que j'obtiendrai toujours de vous la même bienveillante sympathie, et je vous prie de croire toujours à mes sentiments les plus vifs d'admiration et d'inaltérable amitié.
(( Victor DE Lapbade. »
La réponse d'Alfred de Vigny se produira sans doute quelque jour, si elle est, comme on peut l'espérer, restée dans la maison des héritiers de Victor de Laprade. On en devine le sens, d'après un billet écrit de Lyon par Laprade, le 7 février 1857, et qui succède à un voyage de peu de temps qu'il avait fait à Paris :
« Monsieur et bien cher Poète,
« Votre lettre m'a été remise au moment même de mon départ. Si je n avais été impérieusement rappelé à Lj'on, j'aurais attendu cette entrevue avec bien du bonheur. Je n'ai fait que traverser Paris, et c'est pour moi un vif regret de n'avoir pu vous entretenir. Je connais votre bonne amitié ;j'en ailes preuves que je ne saurais oublier, et j'espère de vous des conseils aussi autorisés que bienveillants.
« Les renseignements que j'ai recueillis dans mon rapide passage m'ont fait penser que l'heureux élu de l'Académie, quel qu'il soit, n'obtiendra cependant pas l'unanimité. Je serai satisfait d'une minorité qui pose honorablement ma candidature. Cela est, je crois, nécessaire pour m'assurer
AI.lllEI) l)li VIGNY KT VICTOR DR LAPHADE 141
(les chances dans l'avenir et la chose m'a paru tout à fait possihle.
(( Je n'ai pris d'ailleurs aucune résolution définitive, et je suis à la recherche de tous les avis qui pourraient méclairer. Je n ai pas besoin de vous dire avec quelle reconnaissance je recevrais les vôtres. Je vous en remercie à l'avance de tout cœur.
Victor DE Lapkade,
« 15, rue Sdinl- Dominique, Lyon. ))
C'est Emile Augierqui fut élu. Sa correspondance (le candidat avec racadcinicien Vignj', correspondance qui remonte au moment où il était déjà concurrent de Ponsard, permet de croire que Vign}' vota sans hésiter, cette fois, comme la fois précédente, pour l'auteur applaudi du Mariage d'Olympe et du Gendre de M. Poirier, pour l'ami dévoué du poète Alfred de Musset (1).
(1) Comment refuser son suffrage à un homme d'esprit qui, débouté, perd la partie avec la plus aimable humeur et dont les compliments, d ailleurs, sont pleins d'agrément et d'adresse? En voici un échantillon ;
Croissj-, 23 mars.
i< Cher Maître,
« Me voici retourné à ma charrue, très battu et très content — très battu si je compte les voi.\ et très vainqueur si je les pèse.
« Ponsard n'a eu pour lui qu'un poète et qu'un auteur dramatique. Il a été nommé par les philosophes, les grammairiens et les grands seigneurs, enfin par le tiers état de l'Académie.
« Moi, j'ai été nommé par deux poètes et tous les auteurs dramatiques, c'est-à-dire par la noblesse.
<< Merci donc, cher prince, de votre solide appui — et de l'estime qui me le vaut. Une des plus grandes jouissances de l'orgueil n'est-ce pas d'être estimé de ceux qu'on admire ?
\'olre très reconnaissant, E. AuuuiR.
142 ALFKED DE VIGNY
Augier entré, Vign}^ qui voj'ait bien que pour Brizeux toutes chances étaient perdues, seconda Victor de Laprade. Quand la mort d'Alfred de Musset fit vacante une place à laquelle il semblait que l'on fût obligé d'appeler un poète, le littérateur lyonnais vint à Paris reprendre ses visites et il les fit juste au moment où l'on rejouait C^a/Zer/on. Les vieux amis d'Alfred de Vigny, Auguste Barbier par exemple, et ses vieux ennemis eux-mêmes, Sainte-Beuve, pour n'en citer qu'un, allaient entendre la pièce et en félicitaient l'auteur, comme autrefois les jeunes gens de 1835. Victor de Laprade n'eut garde d'y manquer. Le 3 février 1858, au sortir d'une représentation où il s'était glissé, comme jadis, avec un billet pris au guichet du parterre, il écrivit, peut-être sur une des tables du café de la Comédie, cette lettre où l'émotion n'arrive pas à supprimer toute trace d'emphase :
« Mardi, minuit.
« Cher Poète,
« Je viens de Chatterton. J'ai vu l'affiche trop tard pour vous demander une stalle ; je n ai eu que le temps de courir reprendre ma place d'autrefois, ma place d'étudiant où j ai tant applaudi et pleuré. Vous m'avez rendu toutes mes émotions de jeunesse, et vingt ans de travail m'ont appris à jouir encore plus délicatement de ce heau langage d'or ciselé et de fines perles. Les spectateurs ont changé, la société tout entière a changé, et votre peinture est vraie aujourd hui comme hier ; elle le sera demain comme aujourd'hui.
« Merci donc pour la poésie qui vous a toujours eu — vous seul peut être — pour son ferme champion, pour son chevalier sans peur et sans reproche. Merci pour moi qui vous ai dû tant de bonnes et nobles heures d'admiration. Cette reconnaissance que je garde aux maîtres est
lia de mes plus chers, de mes plus inébranlables sentiments ; elle vous appartient depuis longtemps, elle vous suivra toujours, quoi qu'il arrive, et je ne cesserai pas d'être de l'auteur d'Eloa et de Challerton l'obligé et le dévoué de tout cœur.