V. DE Laprade
Huit jours après, le 11 lévrier, Victor de Laprade, candidat au fauteuil du poète Alfred de Musset contre trois gcntilshoniincs et sept liltéralcurs, parmi lesquels était Jules Sandcau, fut élu académicien.
A partir de ce moment, Alfred de Vigny et Victor de Laprade ne s'écrivirent plus : ils se rencontrèrent. Ils ne votèrent peut-être pas de la même façon, et, dans le champ de la pensée philosophique ou religieuse, ils tournaient leurs regards vers des horizons différents ; mais, par deux traits essentiels, la dignité de la vie littéraire, rindépendance intransigeante de l'esprit, il y avait entre eux comme une ressemblance fraternelle. Une amitié fondée sur un semblable accord ne pouvait que s'accroître.
On ne sait pas ce qu'Alfred de Vigny pensa des premières satires publiées par Victor de Laprade contre l'Empire : Pro avis et focis, Jeunes sages et jeunes fous, et l'on voudrait connaître au moins quelle fut son impression, lorsqu'il eut sous les yeux cette protestation irritée. Une statue à Machiavel, qui réussit à mettre Sainte-Beuve hors des
gonds. Assurément Vigny n'était pas animé de cette passion de catholique ultramontain qui avait inspiré la pièce; mais comment l'écrivain qui, dans Servitude et grandeur militaires, avait voulu placer sur un autel l'Honneur, cette divinité des âmes fières, se serait-il défendu d'un sentiment de joie intime en retrouvant sa pensée dans ces vers ?
Dans nos âmes d'abord, et de là dans nos villes,
Posons pour fondement à nos vertus civiles
Un culte qui résiste à ce temps suborneur.
Et sachons l'appeler de son vieux nom : l'Honneur.
Lorsque les Muses d'Etat provoquèrent enfin le décret impérial du 18 décembre 1861, qui révoquait le professeur de la faculté des lettres de Lyon, Alfred de Vigny s'indigna.
De retour à Paris, c'est chez l'auteur de la Mort du Loup que Victor de Laprade se rendit sans perdre un instant. Il savait que la maladie avait tout à coup terrassé le poète stoïcien. En voyant entrer son ami, Alfred de Vigny surgit de son fauteuil, ouvrit ses bras au visiteur, et, après l'attendrissement de cette minute deffusion, eut une explosion de colère. Il conjura le satirique de ne pas s'en tenir à cette attaque pleine d'énergie, mais de lancer, du même bras puissant, toutes les pierres ramassées dans le torrent pour en armer sa fronde.
Dans cette minute émouvante, les deux prêtres de la poésie, celui dont l'esprit vaticinait parfois, comme emporté par une ardeur mystique, et celui dont les yeux semblaient enfin se dessiller, au premier pas qu'il venait de tracer sur l'avenue auguste de la mort, eurent-ils le pressentiment des heures à
venir et entrevirent-ils tout ce que le paj's allait avoir encore à supporter de défis au bon sens, d'éclipsés de la raison, de deuils sanglants, de revers inouïs, d'atroces convulsions et de déchirements irréparables ?
DE VICiXY. — II \Q