A. DE V
Telle quelle, celte réponse réconforta Roger de Beauvoir, et il en témoigna, non sans esprit, sa gratitude :
« J'ai bien regretté d'être malade hier, mon cher et très aimable maître, ami sûr, cœur dévoué, Mentor d'un vieux Télémaque ! Sans cela je serais allé me jeter dans vos bras et vous dire : Merci Les bonnes paroles ont un double prix quand elles viennent trouver un ami dans le malheur ! J'irai après-demain vous exprimer tout ce que je sens ! Votre charmante lettre ne m'a pas quitté. J'ai vu
aussi M. de Pierres, votre cousin, qui arrive de la Touraine, et comme sans le connaître je me répandais en hosannas mérités à votre endroit, il s'est écrié : « C'est mon cousin ! « Vous avouerez que je ne pouvais rencontrer mieux.... »
Le 17 octobre, et le 27, Roger de Beauvoir écrit encore au comte de Vigny sur le même sujet, à peu près dans le même ton. Comme son affaire « doit venir vers le l^'" novembre », il envoie à son ami, dans cette dernière lettre, le nom du président, M. Perrotde Chazelle, et la liste complète des conseillers désignés pour cette chambre d'appel.
Cette lettre du 27 nous montre bien qu'Alfred de Vigny n'était pas resté inactif, et qu'il s'était même rendu chez son client d'occasion pour le mettre au courant de toutes ses démarches ; mais, une fois de plus, il n'avait trouvé personne au logis. Roger de Beauvoir était « à huit lieues de Paris, en pleine Champagne ». Il reprenait, sans se lasser, le fil de son apologie. Tant de bons tours des mauvais sujets d'autrefois devaient servir d'excuse à sa conduite : "Guzman d'Alfarache, répétait-t-il, eût été fouetté à peine en pareil cas. » Il parlait, d'ailleurs, du « plan de ses adversaires » en homme qui a déjà quelque tendance à la manie de la persécution. On ne voulait, prétendait-il, que l'amener à vendre la seule terre qui lui restât. Il Unissait par ces simples mots :
« Je suis honteux de vous entretenir de ces misères ; mais les poètes ont le cœur facile et bon, les vrais bien entendu, je ne parle pas des autres. »
C'est bien ainsi que tous ceux qui voyaient Vigny
LA CLIENTKLIC LITTKRAIlUi:
se plaisaient à le définir : « M. de Vigny est obligeant, il est bon, il a le désir de plaire et d'être utile ; ceux (fui l'entourent lui sont dévoués (1). » Roger do Beauvoir vérifia, dans cette occasion, le bien fondé de cet éloge.
En 1862, malade depuis plusieurs mois et du mal douloureux, inexorable, qui devait l'emporter, Alfred de Vigny eut encore l'occasion de lire le troisième et dernier volume des poésies de Roger de ]]cau\o\v, les Meilleurs fruils de mon panier, qu'avait imprimé avec goût la Librairie Nouvelle. Le livre était fait de quelques vers récents, d'une excellente qualité, et de notations anciennes, moins heureuses. Comme beaucoup de poètes sans vocation réelle, malgré leur adresse de main, leur virtuosité, — or le dix-neuvième siècle, après avoir produit un petit groupe de grands maîtres, a fait éclore quantité de versificateurs de l'autre espèce, et l'on peut craindre qu'avant la fin du vingtième siècle le nombre n'en soit décuplé, — Roger de Beauvoir crut trouver, sur les routes de certains pays pittoresques et très riches en œuvres d'art, l'inspiration qui lui faisait défaut. A vingt-cinq ans, il allaita Venise et, avant Alfred de Musset, il y conduisait ses amours. 11 chevaucha même, comme lord Byron et Shelley, dans la Pineta de Ravenne, mais il n'en rapporta pas le rameau merveilleux. A trente-huit ans, il se dirigea vers l'Espagne. Il se tlattait, après des voyageurs
(1) Extrait d'une étude de Jacques Reynaud sur Alfred de \'igiiy, le Fifjaro. 1858.
comme Dumas, comme Théophile Gautier, d'y faire sa moisson. Il n'y trouva que de l'ennui. C'est en habitué de la Maison d'Or qu'il vit les auberges de la Castille, aussi dénuées de vivres que le désert, et qu'il franchit les cols de ces montagnes lépreuses, aux parois verticales, découpées comme des créneaux. Les marquesas d'Amaëgui qu'il avait dans la tête ne se trouvèrent pas sur son chemin. Il rencontra des muletiers qui lui parurent encombrants et il ne sut guère noter que des impressions maussades.
« Très aimable Parisien que vous êtes », lui écrivait bien finement Vigny en le remerciant de lui avoir dédié le Val de l'Osaya, et en lui sachant presque gré de n'avoir évoqué ce formidable lieu que pour regretter la douceur des paysages de la Touraine, « vous aviez bien besoin, je le vois, d'un ami de Paris à chaque posada pour vous faire oublier un peu la patrie de Don Quixote et de Gil Blas. »
Vigny l'édifiait, par la même occasion, sur sa mauvaise santé. Il disait à l'incorrigible étourdi :
« Je n'ai pas encore l'honneur d'être au pain et à l'eau, comme un prisonnier, mais au lait et à l'eau. Aussi, comme je ne peux quitter ma cellule, vous m'y trouverez seul, jeudi, à deu.x heures après-midi, 30 octobre, jour de Saint Lucain. »
Mais, en dépit de son agitation, de ses mille projets, de ses espérances tenaces. Roger de Beauvoir lui-même était marqué pour le départ. Il ne survécut à Vigny que trois ans, quoiqu il fût de neuf ans plus jeune. En tête de son dernier livre de vers, dans une pièce liminaire datée de février 1862, il
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avouait qu'il en avait rimé ou assemblé les diverses parties, clans un état d'esprit qui n'était pas précisément la tranfjuillité et la joie :
Sur un lit de douleurs
Grimaçant à peine un sourire .T accomplis un rude martyre.
Ton masque ainsi buvait tes pleurs, O Scarron, quand tu faisais rire !
Presque tous ces brillants champions du romantisme, dans leur jeunesse si ardents, en apparence si heureux et, sûrement, si enviés, furent — les uns très tôt et les autres plus tard — mart3'risés ainsi, avant de parvenir au grand repos de la tombe.
En s'approchant d'Alfred de Vigny, dès l'année 1829, le Breton Auguste Brizeux semble avoir indiqué la route à trois autres de ses compatriotes : Edouard Turquety, auteur de poésies religieuses ; Boulaj'-Paty, faiseur d'odes de circonstance et sonncttiste industrieux ; Emile Péhant, le poète épique nantais. Les relations d'Edouard Turquety avec xVlfred de Vigny ont été indiquées, à l'occasion, par M. Frédéric Saulnier, dans une étude biographique où les documents rares et inédits ne manquent pas ; la protection dont Alfred de Vigny honora Emile Péhant a été expliquée plus que complaisamment par M. Léon Séché dans un des chapitres les plus étendus de son livre Vigny cl son temps. Je me bornerai donc ici à rappeler assez brièvement ce qu'a
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été Boulay-Paty et à démêler le lien, cVailleurs assez ténu, qui lattache Vigny à l'auteur quelque peu oublié des Soiuiels de la vie humaine.
Né en 1804 à Donges, et fils d'un jurisconsulte éminent, Evariste Boulay-Paty, après avoir fait de bonnes études au collège de Rennes, était avocat à vingt ans. Il n'avait de goût, croyait-il, que pour la poésie. Il débuta par des pièces dans le goût du jour : il rima du B3^ron en l'honneur de la Grèce moderne. Ses Athéniennes, sa Bataille de Navarin, son Héroïsme de Bisson, le firent accueillir avec faveur par l'auteur des Messéniennes. Dupin aîné, qui savait tout le mérite de légiste de Pierre Sébastien Boulay-Paty, père du jeune poète, promit son aide au fils et réussit assez vite à lui être utile. Présenté par ces deux garants, Casimir Delavigne et Dupin, au duc d'Orléans, le futur Louis-Philippe, Evariste Boulay-Paty fut établi, dès 1829, dans le poste de bibliothécaire du Palais-Royal, Il arrivait juste au moment où Alexandre Dumas, que le succès de Henri HI avait mis en lumière, abandonnait l'emploi.
Après avoir, comme Auguste Brizeux, vu de près l'insurrection en juillet 1830, Boulay-Paty proclama sa foi libérale, dans les Nationales, un volume de vers où le mépris du régime déchu, l'enthousiasme pour la dynastie qui arborait les trois couleurs, l'exaltation de la tradition révolutionnaire et le chauvinisme napoléonien s'unissaient sans aucun effort, comme il n'était pas rare en ce singulier moment-là.
Mais, après ce rapide éclair d activité vaillante et d'espérances exaltées, vinrent quelques années de
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la plus morbide lanifucur. Abreuvé, dès l'adolescence, du lait trempé de pleurs des élégiaques anciens, fou de Werther, admirateur convaincu d'Obcrmann, respirant avec volupté dans la Marie de Brizeux « le bouquet de Heurs des landes » de son paj's d'Armor, mais plus ému peut-être encore des cris d'amour passionné de M'"'* Desbordes, le jeune Breton avait reçu du Joseph Delorme de Sainte- Beuve une si forte impression, qu'il le refit, sans s'en apercevoir, dans son Elie Mariaker. C'est un roman qui commence en prose et qui se continue en vers, avec des traits d'autobiographie. Il se résume en peu de mots : impressions d'enfance et d'adolescence ; première jeunesse mélancolique et vulgairement dissipée ; passion ardente pour une femme mariée; bonheur secret, rupture, désespoir, reprise de possession, brusque et terrible dénouement : la maîtresse meurt, l'amant devient fou.
C'est pour olTrir à Alfred de Vigny cet ouvrage, publié, comme Joseph Delorme, sous un autre nom ({ue celui du véritable auteur, qu'Evariste Boulay- Paty écrivit le billet suivant, demeuré inédit:
HlIlLlOTHKQUES PAItTIClLItRES
uu noi Tuileries, Palais- Royal, Ncuilly.
<( Monsieur,
Palais-Royal, le l't juin.
« Je vous prie de daigner agréer ce livre que je viens de publier, comme un hommage de mon admiration pour l'auteur de Stello, d'Hloa, et de tant de magnifiques poèmes que je ne puis me lasser de relire.
« Veuillez agréer, je vous prie, 1 e.xpression de mes sentiments dévoués et respectueux.
« Bollav-Patv. »
Cette admiration, dont parlait le billet d'envoi, l'auteur du livre l'exprimait déjà dans la biographie d'Elie Mariaker, placée comme introduction en tête des poèmes du disparu (1). Citant les écrivains dont la pensée avait nourri l'esprit de son héros, Boulay-Paty disait :
<c Elie vivait le plus souvent chez lui ; il restait quelquefois une semaine sans sortir, toujours dans une petite chambre où il avait sa bibliothèque. Il était là avec ses auteurs aimés : Pétrarque, TibuUe , Ronsard, Chénier, Millevoye, M'"*" Krudener, Foscolo, Lamartine, Nodier, Moore, de Vigny, Delorme, Le Févre, Guiraud, Turquety, Belmontet. »
Mettant à part les deux derniers noms qui sont des noms d'amis (2), Alfred de Vigny n'avait pas à se plaindre de figurer dans cette liste de morts glorieux ou de vivants pour la plupart déjà illustres.
Trois ans plus tard, en 1837, Boulay-Paty obtenait, à rAcadémie française, le prix de poésie sur le sujet : l'Arc de triomphe de l'Etoile. Le ministre de l'instruction publique, M. de Salvandy, qui avait proposé le thème, vit dans la pièce couronnée un tel chef-d'œuvre qu'il doubla le prix. L'Académie dérogea à ses habitudes en autorisant le poète à déclamer lui-même son dithyrambe, à la séance solennelle, aussitôt après la lecture du rapport de Villemain, qui appréciait l'ouvrage avec faveur, sans
(1 Elie Mariaker ne meurt pas de consomption comme Joseph Delorme. Il devient fou. Mais une maladie le met à deux doigts de la mort et le sauve de la démence. Il quitte l'ancien monde et va se régénérer en Amérique.
(2) L'auteur de Marie obtient, plus loin, une mention toute spéciale.
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l'cxallcr d'ailleurs outre mesure. La pièce, très bien lue, fut applaudie ardemment « par les gradins et les tribunes » : ainsi s'exprimait un journaliste enthousiasmé ; il ajoutait qu'on avait vu battre des mains, en même temps, « Dupatj^ et Victor Hugo ».
A dater de ce jour, et pendant près de quinze années, Boulaj'-Paty dont l'inspiration était, malgré la bourrasque d'admiration qui avait soulevé les académiciens (1), une inspiration de courte haleine, élabora patiemment et loin du bruit ces bulles de verre coloré, ces coupes fragiles et brillantes que l'on appelle des sonnets et dont on a, sur la foi de Boileau, bien surfait la valeur et surtout la diflîculté. Après avoir soufllé et façonné près de trois cents de ces pièces un peu trop semblables, il en composa un recueil et le fit précéder d'une histoire sommaire, superficielle et trop souvent erronée du sonnet depuis ses origines. Ce volume de vers contient, d'ailleurs, autant de dédicaces que de pages. Ce n'était pas faire à Vigny, académicien depuis près de six ans, un honneur exceptionnel que de lui dédier, comme à tant d'autres, un des sonnets de cet ouvrage, présenté à l'Académie pour une récompense. Mais il faut dire que la pièce choisie pour
(1 L'Académie n'avait pas oublié ([ueii 1827, après la dcslitution de \'ill('niain, Lacret^lle et Michaud. elle avait suivi l'exemple de Chateaubriaiul, dont une lettre éloquente avait montré tout 1 odieux du projet de loi contre la presse, et était allée présenter au roi ses remontrances, et profiter, comme elle lavait fait déjà en 1778. de « 1 avantage quelle avait de communiquer sans intermédiaire avec lui. » Le jeune Boula}'- Paty célébia aussitôt le courage civique des « Immortels », et son ode .1 l'Académie française leur fut " présentée par M. de Chateaubriand ».
être offerte au poète de la Maison du berger est une des plus réussies et qu'elle enferme une assez fière idée.
Elle a pour titre les Sloines :
Les grands font faire leur portrait iin marbre ; leur orgueil extrême Demande cet honneur suprême ; Le ciseau du sculpteur est prêt.
Quand leur image trait pour trait Se taille dans un marbre blême.
Nous sculptons la nôtre nous-même.
Et cœur, esprit, tout 3' paraît.
Quand la leur est inanimée,
La nôtre palpite, formée
D'un granit rare où le sang bout
Et quand la leur est abattue, La nôtre encor reste debout :
Nos œuvres sont notre statue.
Alfred de Vigny reçut le volume dans sa terre du Maine-Giraud, et c'est de l'Angoumois qu'il adressa à l'auteur ses remerciements exprimés, eux aussi, sous la forme d'un beau sonnet. Ce sonnet n'a rien d'inédit. Louis Ratisbonne Ta retrouvé et l'a publié, il y aura bientôt quarante-cinq ans, à la suite du Journal d'un poète. Il est curieux, et il n'est pas assez connu de tous pour qu'on craigne de le reproduire :
A Evariste Boulay-Pàty.
Il est une contrée où la France est bacchante, Où la liqueur du feu mûrit au grand soleil, Où des volcans éteints frémit la cendre ardente, Où l'esprit des vins purs aux laves est pareil.
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Là, prcs (l'un cliôiie, assis sous la vigne pendante, Des livres préférés j'assemble le conseil ; Là Voctarc du Tasse et le lerccl de Dante Me chantent VAngelus à l'heure du réveil.
De ces deux chants naquit le sonnet séculaire. J'y pensais, comparant nos Français au Toscan : Vos sonnets sont venus parler au solitaire,
Je les aime et les roule, ainsi qu'un talisman
Qu'on tourne dans ses doigts, comme le doux rosaire,
Le chapelet sans fin du santon musulman.
Dans les Poésien de la deriiicre saiwii (1), éditées au lendemain de la mort du poète et deux ans après celle d'Alfred de Vigny, Boulay-Paty, qui, de bonne heure, avait connu le prix de la simplicité, mais qui s'en trouva séparé trop souvent par une forme imprécise ou un peu traînante, arrive par endroits au naturel, cette vertu des poètes presque vieillis, ou, pour parler comme Barbey d'Aurevilly, cette fleur rare et exquise de leur automne. Alfred de Vignj', s'il avait pu la lire, aurait aimé la pièce que voici :
Glace de l'ancien temps, dans ton vieux cadre à fleurs Couronné de ramiers au frémissement d'ailes, Que d'êtres ont passé dans tes reflets fidèles ! Où sont-ils ces passants ? .le sens mes yeu.x en pleurs.
Ton verre a réfléchi, dans leurs vives couleurs, La force et la beauté, sans rien conserver d'elles. Ah ! tes roses devraient être des asphodèles. A mon front qui s'y mire, il monte des pâleurs.
Tu ne retiendras rien des traits de mon visage ; Le souvenir, de même, oubliera mon passage ! Je serai comme si je n'avais pas été.
(1) Poésies de la dernière saison, par Evariste Boulay-Paty, avec une notice parM.Kugène Lambert. Paris, Ambroise lîray, rue Cassette, n" 20, 1865.
D'autres y passeront sans y marquer leur place ; La mémoire de l'homme est l'oublieuse glace D'où les ombres s'en vont avec rapidité.
Toutes proportions gardées, il y a quelque parente entre cette poésie pensive qui approche de la profondeur et le nihilisme hautain qui retentit avec un son grave et puissant dans les pièces des Destinées. Mais, pour ne pas cesser d'admirer ces quatorze vers, évitons de relire la page en prose qu'adressait au journal le Temps, dans une de ses lettres à Emilie, sur le même sujet, la fille de José-Maria de Heredia, M™*^ de Régnier. La page dont je parle était datée de Murano. Elle pourrait s intituler : Méditation mélancolique d'une femme jeune et belle devant un antique miroir. Et c'est dans cette page-là, ce n'est pas chez Boulay-Paty, qu'est le miracle d'émotion, le vrai joyau de pure poésie.
On peut apprendre quelque chose à un lecteur même informé des questions d'histoire du romantisme en lui disant qu'au nombre des jeunes gens voués de très bonne heure au culte de Vigny, il faut compter Xavier Marmier, le pérégrinateur infatigable. Voici, du moins, ce qu'on ne savaitpas. L'auteur de Y Histoire de V Islande, de Histoire de la Liltératnre en Danemark et en Suède, des Lettres sur le Nord et d'un grand nombre de récits de voyages utiles, méritoires, mais qui nous semblent, il faut le dire, effacés et figés si nous venons de lire un livre étincelant d'intelligence et d'imagination, comme /«
LA CLIEXTKI.li LrnÉHAllŒ KM)
Suède d'André lîellessoii, fut redevable à Vigny, non seulement de conseils très encourageants, mais dé l'appui et des relations qui, très probablement, orientèrent ses travaux.
Une lettre inédite du 7 octobre 1830 nous donne, à ce sujet, un témoignage intéressant. Elle est datée de Chanda}', petit village entre Laigle et Verneuil. Elle nous montre le jeune Marmier — il n'avait que vingt et un ans — installé comme secrétaire ou auxiliaire de confiance chez « Monsieur de Lagrange » (1). On sait qu'Adélaïde-Edouard Lelièvre, marquis de Lagrange, était le compagnon d'armes et l'ami très intime d'Alfred de Vigny, plus jeune que lui d'une année seulement. C'est sans doute pour la connaissance approfondie qu'avait déjà des langues allemande et danoise Xavier Marmier que M, de Lagrange, germanisant distingué, accueillit aussitôt le protégé du comte de Vigny, et c'est, je pense, grâce au crédit du docte et fort riche jeune marquis, que fut attaché à la Nouvelle Revue germanique^ fondée en 182i), ce débutant dont Bourquelot aiïïrme — et d'autres après Bourquelot, peut-être d'après Bourquelot — que la « direction » de ce périodique lui aurait été confiée pendant les premières années.
Quoi qu'il en soit, c'est un hymne de gratitude qui retentit dans cette lettre, écrite en termes lourds, mais d'une agréable candeur :
« Il est des noms qui ont pour nous une influence magique et des hommes auxquels la pensée se rattache avec un sentimentde plaisir et de reconnaissance inexprimable. Tel est le premier maître c|ui nous a donné des leçons avec
(l) Le marquis de Lagrange avait épouse la fille du duc de Caumont-I^aforce, propriétaire du château de Chanday.
indulgence et bonté, le prenryer homme qui nous a introduits dans le monde et le premier protecteur qui nous a tendu la main, à notre entrée dans la carrière. Vous êtes pour moi, Monsieur, dans ces trois catégories, celui auquel ie dois avoir sans doute le plus d'obligation : c'est vous qui m'avez aidé, qui m'avez soutenu, qui m'avez mis où je suis. »
Il est à Chanda}', ai-je dit, « dans la solitude », occupé, comme on peut le croire, mais jouissant pourtant d'assez « d'heures de liberté » pour « étudier », pour s'essayer au travail d'imagination, pour entreprendre un drame en vers. « Je n'en espère ni bien ni mal, avoue-t-il, mais il y a toujours un grand charme à donner un libre cours à sa pensée, à prendre un essor plus vaste et à se tracer à soimême des tableaux et des personnages auxquels on prête à volonté ou les nuances de caractère que l'on reconnaît en soi, ou les caractères fictifs que l'on a rêvés. Mais j'attends à vous voir, pour me retremper de nouveau l'àme et reprendre espoir et courage au bout du chemin que j'aurai parcouru. » Il prie Alfred de Vigny de lui garder une place auprès de sa petite table « aux fables de la Fontaine ». Il l'assure qu'après « avoir été admis dans sa maison » et dans « quelques-unes » de ses confidences, il ne s'est « presque plus soucié de tous les autres poètes», même de ceux dont le nom lui avait jusque-là « inspiré tant d'enthousiasme ». Une amitié, si flatteuse, des entretiens si savoureux dans leur simplicité, suffisent à son « amour-propre ».
On ne voit guère un écolier qui ne sache par cœur aujourd'hui le mot de Sainte-Beuve, relevé si gracieusement par Alfred de Musset :
Un poète mort jeune à qui l'homme survit.
LA CLIEXTKLE I-nTlMiAIUE
Ce mol, juste de tant d'écrivains, sappliquerait au « bon » Marmier plus qu'à tout autre. En 1832, il publiait des vers, qu'avait fait colore ou épanouir la solitude de Clianday. Une note de \n Revue de Paris, peut-être rédigée ou suggérée par Alfred de Vigny, annonçait ainsi cet ouvrage :
« Un très jeune homme, M. Marmier, vient de publier un recueil de poésies où l'on remarque un talent incontestable ^hlis malheureusement il se fait maintenant en France beaucoup moins de vers que démeutes, et celles-ci passionnent bien autrement le public que les plus belles inspirations d'artiste. Le jour où les poètes reprendront cours, il y aura certainement une place pour l'auteur des Esquisses poétiques (1). »
Dès ce moment-là, le travail, absorbant et resté anonyme, de la collaboration à la Revue germanique, et, bientôt après, les voyages dans tous les sens, suivis parfois de séjours prolongés, en Islande, dans les paj's Scandinaves, au Spitzberg, en Amérique, sur les rives de l'Adriatique, au Monténégro, remplissent, depuis la jeunesse jusqu'au terme de l'âge mûr, l'existence de Xavier Marmier. En poésie, il ne chercha plus à créer, il se contenta de traduire. Il a fait passer en français un certain nombre d'odelettes ou de chansons d'auteurs islandais, allemands, suédois, danois, norvégiens, anglais, russes ; en l'interpré-
(1) J'ai cherché, sans les trouver jusqu'à présent, ces Essais pôéticiuvs de Xavier Marmier. M. Gabriel Vicaire n'a pas été plus heureux. Son Manuel de l'aïualritr des liures du XIX*^ siècle constate l'absence du livre à la Bibliothèque nationale. Ce n'est pas, hélas ! la seule œuvre des romantiques qui en ait disparu, après que le dépôt légal avait dùTy introduire et qui, depuis, soit devenue:"! peu près introuvable. M. Gabriel \'icaire signale le passage du volume au moment de la vente des livres du baron Taylor. Où est allé cet exemplaire ?
tant, il a effacé, presque éteint, cet art original. Ce n'est plus le tableau coloré et vivant, c'est une gravure attentive, mais sans vigueur ; c'est quelquefois moins, une lithographie un peu banale.
Toutefois, à travers ces études documentaires d'un médiocre relief, Xavier Marmier inséra, sans dessein suivi et comme par erreur, des confidences d'un caractère douloureux. Bien peu de lecteurs en ont connu le secret. Elles tiennent en quelques mots, mais ils sont pénétrants. En 1842, après un séjour en Finlande, Marmier quittait ses « amis du Nord ». Il adressait à leurs lacs, à leurs bois, cet adieu tendre jusqu'à la « douleur » :
Pâle terre du Nord dont j'ai compris le charme.
Malgré ses regrets, il revenait vers la France, le cœur tout dilaté d'espoir. Il nous en laisse soupçonner à peine le inotif, dans une Epitre à son plus cher ami, Antoine de Latour. Il lui conte le voyage qui le rapproche. Il se rend d'Helsingfors(en Finlande) à Stockholm. Il fait la première partie du trajet dans une voiture « bâtie à coups de hache » ; elle est lourde et rude, l'équipage est mal harnaché, mais le prix n'est pas onéreux, le temps est clair, la route est belle. Le soleil fait étinceler le givre, l'alouette des prés gazouille, le lac reflète le ciel bleu, la forêt est majestueuse, et tout à coup, à l'horizon, on découvre « la mer, la grande mer ». Le charme du chemin ne lui échappe pas ; mais, cette fois, l'enchantement n'arrive pas à endormir le désir aigu delà Franche- Comté : il veut retrouver ses amis ; il demande ardemment au ciel de lui rendre
LA CLlENTÈLIi UTTÉKAIHE IT.'i
au retour
Son repos studieux et ses trésors d'amour.
Celle (lernièreexpression du poète signifiait, en prose (le son pays, qu'il devait se marier lorsqu'il serait rentre en France. Et, en effet, au mois d'avril 184li, Xavier Marmier conduisit à l'église du hameau de Doubs, où il avait été baptisé trente-quatre ans auparavant, la plus douce des fiancées. La veille de l'heureux jour, il disait à la fin d'une pièce de vers qui est comme un chant nuptial, religieux et recueilli :
Vous qui sonniez pour mon baptême, Sonnez, ô cloches, pour l'époux.
Ce sont dix mois d'un bonheur délicieux. La jeune femme, enivrée de tendresse amoureuse, parcourt, avec le compagnon qui doit être celui de toute l'existence, les « bords fleuris du Rhin », les « plaines de l'Alsace», les « riantes forêts » des vertes collines des Vosges, les sombres sapinières du Jura, et moins d'un an après le mariage, l'exquise créature meurt en accouchant d'un enfant mort. Ce deuil laissa dans l'àmedc Xavier Marmier — ■ deux ou trois amis peutêtre l'ont su — une douleur qui persista secrète, silencieuse, mais entière jusqu'à la mort, et il vécut encore un demi-siècle.
Dans le recueil réimprimé à la suite des Lettres sur r Islande, quatre ou cinq pièces, tout au plus, laissent parler ou soupirer cette douleur. Dans un sonnet dédié à Boulay-Paty, le poète nous montre, au bord du vaste Océan, la femme du marin perdu en mer. Elle fouille l'étendue des flots, mais la cha-
loupe qu'elle cherche ne reparaîtra plus. C'est ainsi que sa propre pensée sonde les horizons du temps et que son cœur, toujours «saignant », appelle mais en vain,
Le rêve du passé qui ne peut revenir.
La pièce qui commence par ce vers :
Oh! bords fleuris du Rhin, oh ! plaines de l'Alsace,
n'est dédiée à personne. Elle méritait d'être adressée au magnifique écrivain qui a glorifié « la majesté des souffrances humaines ». Le disciple ne fait-il pas songer au maître lorsqu'il écrit :
Vallons dont nous cherchions les ombrages discrets, N avez-vous point gardé sur vos sentiers sa trace ? Ne vous souvient-il plus de nos tendres secrets ?
Hélas ! non, nulle ardeur, nulle douleur humaine
Ne trouble la nature en sa beauté sereine,
Nul sanglot ne lémeut dans son paisible accord.
L'homme seul à la fin d'un printemps éphémère Porte au front le cachet de sa souffrance amère Et sent vibrer en lui l'aiguillon de la mort.
On se demande si la douleur ne va pas arracher à ce cœur en deuil quelque cri de révolte. Il n'en sera jamais rien. Le voj^ageur a déjà repris son bourdon ; mais, comme un affligé des époques de l'antique foi, il s'en va porter ses tristesses au tombeau du Christ, Il accomplit, en souvenir de l'épouse qu'il a perdue, le pèlerinage de Terre sainte. Il a besoin de croire à la résurrection des morts, et après avoir vu les chambres sépulcrales de la vallée du Cédron, après
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s'être abreuvé sans doute à la source que les chrétiens francs ont appelé « la fontaine de Néhémie », il écrit son acte de foi ; — de loi ou d'espérance? — aurait dit Alfred de Vigny ;
O mes jeux, contemplez ces augustes spectacles. Oh! mon âme, adorez les traces du Sauveur, Murs de Jérusalem, gardez-moi vos oracles, Source de Siloé, garde-moi ta saveur.
Que lardent sentiment de ces saintes merveilles Pénètre ma pensée et me suive en tout lieu ! Qu'il soit dans mon repos et qu'il soit dans mes veilles, Avec la foi du cœur, avec l'espoir en Dieu !
La pièce est datée de novembre 1845. Par la pensée et parle sentiment, l'ancien disciple de Vign}est aussi loin qu'il est permis de l'être des austères négations qui s'énoncent si fortement dans trois au moins des quatre poèmes, publiés à ce moment-là, du lier livre des Destinées.
La surprise est plus grande de découvrir, parmi tous les hommages littéraires dont Alfred de Vigny avait tenu à conserver le souvenir, — et même le témoignage, — une lettre d'envoi d'Alphonse Esquiros.
Ce nom évoque, dans l'esprit des gens qui ne l'ignorent pas, l'idée d'un pur politicien. On se rappelle — si haut qu'elle remonte — sa condamnation pour un livre sensationnel, i Evangile du peuple, qui fut saisi à son apparition (1840) et pour lequel l'audacieux pamphlétaire de vingt-neuf ans fut con-
damné en cour d'assises à huit mois de prison et cinq cents francs d'amende (30 juin 1841). Dans le délit de l'écrivain, qui, parmi d'autres hardiesses, s'était permis, comme autrefois Jésus de Nazareth, de témoigner un intérêt profond aux bons larrons et aux prostituées, le ministère public avait poursuivi « l'outrage public à la morale publique et religieuse ainsi qu'aux bonnes mœurs », et le jury, n'osant ni se montrer trop indulgent ni prendre son parti de l'absolue sévérité, avait « absous l'accusé sur deux questions et l'avait condamné sur les autres avec des circonstances atténuantes ». Mais les circonstances atténuantes, en cas pareil, n'étaient pas admises par la loi. Le tribunal appliqua donc, contrairement aux intentions moins rigoureuses du jury, « le maximum de l'amende et presque le maximum delà prison ». Le condamné ne voulut se pourvoir ni en cassation ni en grâce, et il tint à honneur de subir sa peine jusqu'au dernier jour.
En 1850, le régime républicain fit d'Esquiros un député, qui fut invalidé et réélu tout aussitôt. Le coup d'Etat du 2 décembre devait faire de lui un proscrit. Durant ses années dexil, il habita l'Angleterre et publia, dans la Revue des Deux Mondes, sur la vie anglaise, des études informées et approfondies. En 1859, il profita de l'autorisation de rentrer, fut élu députe, siégea à l'extrême gauche, vota contre la guerre, entra au Sénat en 1876, y retrouva son vieil ami Victor Hugo, et signa avec lui la proposition d'amnistie pour les condamnés de la Commune. Ce fut son dernier acte politique. Il mourut à Versailles, le 12 mai 1876, avant d'être arrivé à la pleine vieillesse.
LA CLIENTKLIi MIIKHAIUE 177
Ce personnage original avait été, entre dix-huit et trente ans, un poète et un vrai poète. Son premier recueil de vers, qu'il imprima de ses deniers, lorsqu'il avait vingt-deux ans à peine, s'intitule les Hirondelles. « C'est un essaim qui prend son vol », disait Victor Hugo en reprenant une image du jeune auteur. 11 ajoutait : « L'œuvre est intéressante au plus haut point et je l'admire. » L'admiration du chef d'école, cette fois, était sincère, et très fondée.
Ce livre apprend vite au lecteur d aujourd hui qu'Alphonse Esquiros est du groupe des Jeune- France. Une des pièces porte cette épigraphe dantesque : « La creatura hella », et elle est dédiée « à M"*^ L. H. », c'est-à-dire à Léopoldine Hugo, impérieusement belle, en effet, dès la douzième année et vraiment « fille des Césars », comme l'a écrit Sainte- Beuve. C'est par un dithyrambe en l'honneur de Victor Hugo que, sous le titre d'Envoi, s'achève le recueil :
Et toi, chêne battu par l'ardente tempête, Qui dresses vers le ciel une sublime tète, O Victor ! si mes vers, timide essaim d'oiseaux, llecevaient en volant quelques gouttes de pluie, De temps en temps permets que leur aile s'essuie Et s'abrite dans tes rameaux.
Malgré l'incertitude regrettable de la pensée et l'enilure de l'expression dans un bon nombre de ces compositions, convenues ou déclamatoires, plus d'une strophe, ardente à la façon des ïambes de Barbier, taisait penser à Juvénal ou gardait un reflet de la Divine Comédie :
DE VHINY. — II 12
Cette ville en chaleur, c'est Sodome ou Lutèce Qui, de l'impunité la reine ou la déesse. Sèche sous ses désirs de feu ;
telle autre déroulait harmonieusement un chant qui, par quelque modulation suhtile ou quelque accord hardi, était déjà nouveau :
Je voulais ce qu'il faut pour vivre à Ihirondelle, Un rayon de soleil, un peu d'air à son aile,
Un nid sous le lierre abrité ; Effleuré par son vol, un ruisseau qui se ride. Au milieu de l'orage un toit de chaume aride,
Et puis surtout la liberté.
Mais la préface même du volume annonçait mieux. Le poète y parlait d'André Chénier. Son admiration pour ses poèmes, si grande qu'elle fût, n'approchait pas du sentiment d'envie et de farouche émulation que paraissait lui inspirer sa mort :
« Laissez passer ce flot de sang et le guillotiné sera salué grand poète, l'échafaud sera le piédestal de sa gloire, et une liasse de papiers trouvés je ne sais où seront les titres à l'apothéose de cet homme. Les poètes ont quelque chose du Fils de Dieu, il faut qu'ils traversent le calvaire pour arriver au Thabor. ))
Au péril de sa liberté, et s'il le fallait, de sa vie, il promettait de produire « un volume inspiré par les événements » auxquels il avait assisté : il faut entendre par ce mot les journées de Juillet, les émeutes des deux années 1831 et 1832, la répression impitoyable et les attentats du pouvoir contre la liberté. Il donnait même une citation de cet ouvrage projeté :
i.A cMKN'iKi.i-: mithmaiul: 179
Comme l'oppression, j'al)Iiorie l'anarchie, C'est un tyran sans frein qu une foule alTranchie ; Quand la iiaclie a besoin d une tête à couper, Quand il faut au bourreau de l'argent pour souper.
On vous prend
. Mais aussi, quand un porte-couronne, Comme un coursier rétif du pied nous éperonne. Je me lève, je sens pour venger les humains Des ongles de lion qui me poussent aux mains"; Et ma bouche, mâchant la poudre et l'anathème, A la tète des rois crache le trépas même. Je suis tel Jamais l'or, en tombant de leurs doigts, Ne me fera, pour eux, trahir ce que je dois , Les pieds sur l'échafaud, le cou sur la machine, Attendant qu'un couteau me tombe surléchine, Quand on déchirerait mon corps par la moitié, Quand un tjran ému, quand le peuple en pitié Crieraient : — Rétracte-toi, poète ! Grâce ! trêve ! Regardant le bourreau, je lui dirais : — Achève !
A cette date de 1834, Victor Huifo mis à part, voit-on beaucoup de satiriques français capables de produire, en faisant de leur mieux, des versplus nettement frappés que ceux de l'introduction à ce premier recueil des Hirondelles ?
Cet ouvrage, où l'on rencontrait des morceaux de main d'ouvrier, passa inaperçu. L'épigraphe modeste, placée par l'auteur au-dessous de son joli titre : Qiiis legelhxc? Vel iiniis vel nemo, fut prise au pied de la lettre par ceux qui feuilletèrent le volume à l'étalage du libraire Eugène Rcnduel : il s'en vendit, en tout, une quinzaine d'exemplaires.
C'est en ruminant son échec, et dans une heure de chagrin ou d'irritation de ce mépris si injuste, qu'Alphonse Esquiros lut l'alliche de Chalterton, et, sur le bruit qu'on faisait de la pièce depuis quel-
ques jours, ne résista pas au désir d'entendre le drame nouveau, au poulailler ou au parterre. Après la représentation, il envoya les Hirondelles à Vigny : il s'excusait ingénieusement d'avoir tant attendu.
« Monsieur,
(( C'eût été un besoin pour moi de vous offrir plus tôt ce recueil de vers si la crainte d'être importun et la conscience de son peu de mérite ne m'eussent toujours retenu.
« C'est en revenant de Chatterton que je cédai à cette mauvaise tentation. Ne m'en veuillez pas. Vous êtes seul coupable, vous qui vous montrez si dévoué, si compatissant, si favorable aux jeunes artistes. Il est vrai que je ne mérite point ce titre : mais, comme vous le dites dans ce beau drame de Chatterton, qui n'a cédé une fois dans sa vie à la faiblesse de faire des vers?
« Agréez, Monsieur, l'assurance de ma haute considération.
« Alph.EsQUiRos,
<( 13, rue de Long-Pont.
« 24 février.
On n'a pas la réponse d'Alfred de Vigny ; et l'on ne trouve pas trace de relations ultérieures entre lui et l'auteur du Livre diipeuple et des Vierges martyres. Ce n'est pas que les manifestations républicaines et même socialistes du jeune écrivain eussent, à cette époque, rien de choquant pour l'homme qui écrira la Mort du Loup : il a toujours aimé les personnages compromis, et il était, comme on le sait, pour l'absolue liberté de la presse. 11 est plus naturel de supposer que le bohème Alphonse Esquiros n'aurait pas pu trouver un grand plaisir à fréquenter assidûment dans un milieu, cordial, on n'en peut pas
LA CLIENTELE LITTERAIRE
douter, mais, malgré tout, cércmonieux, comme l'était celui du salon d Alfred de Vignv.
Ce serait trahir un poète comme Esquiros que de rappeler seulement son livre des Hirondelles. Les huit mois de captivité furent hien employés : il fit courir sa plume, afin de suhvenir aux dépenses de son procès, et il improvisa, parmi d'autres travaux, un volume de vers : les Chants d'un prisonnier.
Dans une préface, qui n'était plus un manifeste à la Hugo, comme celle de son premier livre, il disait :
« Le titre de ce volume n'est malheureusement pas une fiction ; au moment où j écris ces lignes, les gros barreaux de fer entrecoupés de soleil projettent leur ombre sur ma petite table. »
Il ajoutait qu'après avoir, dans un ouvrage en prose très durement condamné par les tribunaux, cherché à « expliquer au peuple la lettre morte de l'Evangile », il allait, dans ce recueil de vers, essayer « de traduire et d'interpréter un autre livre non moins ancien, mystérieux et vénérable, la Nature ».
Dans sa prison, il avait lu, relu les Rayons et les Ombres. Il avait vu poindre une religion qui n'était plus celle des Odes et Ballades, ni même celle des Feuilles d'automne^ des Voix intérieures, des Chants du crépuscule :
Maître, plus vous irez et plus en toutes choses Votre âme inclinera vers le centre infini.
Devançant le « maître » dans la voie qu'il venait
de prendre, le disciple formulait déjà, comme pour Tentraîner plus loin, ce panthéisme sensuel qui s'épanouira dans les Contemplations :
Dieu, c'est tout ce qui vit et tout ce que l'on aime :
C'est la terre, le ciel, l'esprit et la chair même ;
C est le Pan infini d'où sort l'humanité ;
C'est 1 âme universelle et la grande unité ;
L'Océan suit sa loi ; le monde est son empire ;
Son Verbe s'est fait chair dans tout ce qui respire,
Et, par des progrès lents, continus et nouveaux,
Croît éternellement dans nos frêles cerveaux.
Car la création, vers qui Dieu nous ramène,
Grand sphynx mystérieux, porte une tête humaine !
Croyant tout pénétré par ce souffle de Dieu,
Je m'enivre à longs traits d'espace et de ciel bleu,
Je respire les champs, les vieilles forêts vertes,
A pleins poumons, le soir, sous les feuilles ouvertes ;
Je cherche dans mon sein, par de tiédes courants,
A faire entrer le monde et la vie à torrents.
Et mon âme à ton flot, ô Nature ' s'abreuve,
Comme un petit enfant qui boit dans un grand fleuve !
Pour chanter la Nature, il inventait des vers d'un naturel délicieux :
Les laveuses portant des cruches sur les hanches.
Le beau temps revenu sourit après la pluie.
Boire un petit rayon de soleil sur les toits.
La pêche par la dent d'une vierge mordue.
Une taille flexible à prendi-e dans la main.
Le bruit que fait la pluie en tombant sur les feuilles.
Tout « maître » qu'il fût, Victor Hugo ne lut pas
impunément ces alexandrins simples, directs, aisés, rapides et limpides comme l'eau de source ; il en a fait, Dieu sait combien 1 de tout à fait pareils et, je dis même, de meilleurs : il les a faits après les Chants d un prisonnier.
Le Jésus « révolutionnaire » du Livre du peuple, ce vagabond regardé de travers par les « nobles Juifs », parce qu'il veut ébranler les appuis de la société, passera dans les Chàtinienls : « Cependant les grands de la nation ne cessaient d'exciter le peuple contre Jésus et de l'engager à lui jeter des pierres... Les scribes cherchaient à le faire passer pour fou, insonil, etc. » C'est de cet évangile reviviGé que descendra le torrent de pitié qui lave les souillures de la fille publique Fantine ou du forçat Jean Valjean et qui gronde avec majesté dans l'épopée des Misérables.
Comment ne pas songer à la pièce qui aboutit au trait fameux,
Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là,
lorsqu'on relit celte déclaration d'Esquiros à des amis qui le pressaient de demander sa grâce au roi ?
Non, la grâce est un fruit aux amères saveurs ; Non, non, je n'en veux pas ; qu'il garde ses faveurs ! Plutôt ne voir jamais les fleurs, ni les étoiles. Ni les jeunes beautés couvertes de longs voiles, Ni les oiseaux perchés aux branches des lilas, Ni les ramiers au nid qui reviennent bien las. Ni la verte citerne où le troupeau s'abreuve, Ni, le matin, assis sur le bord d'un grand fleuve, Les coursiers du soleil cjui s'échappent des eaux En nous soufflant le jour par de larges naseaux;
Oui, plutôt la prison avec sa face grise. Sa cour, fosse de pierre où le regard se brise, Son air fétide et rare, à grand prix acheté, Que d'en sortir jamais par une lâcheté !
ou cette autre réponse à Léon Gozlan, qui le priait de permettre que dans un journal influent il adressât, en sa faveur, « au royal nouveau-né » une demande d'amnistie :
La prison, cher Gozlan, ne contient pas tout l'homme.
Si sombre qu'elle soit, et si sévère en somme,
Si lourde au malheureux qu'elle vient de lier.
Si bien fermée à clef sous la main du geôlier,
Si gardée au dehors de rouges sentinelles.
D'inaccessibles murs, de rondes éternelles.
Notre esprit plus fort qu'elle, en ses jours de courroux.
Emportant sur son dos la grille et les verrous,
A ces heures du soir où le soleil décline.
S'en va, comme Samson, rêver sur la colline.
N'entend-on pas, dans cette lin de pièce, le coup d'aile robuste et très brusquement élargi d'un oiseau de haut vol, quelque chose d'assez semblable aux échappées soudaines de Hugo?
Mais ce n'est pas le seul Hugo que l'on croit rencontrer en lisant ce petit recueil. Est-ce Esquiros, le poète oublié, ou Théodore de Banville, au temps des Cariatides et des Stalactites, qui a écrit' ces vers mythologiques :
Nous écouterions rire, au fond des bois divins, La légère dryade enlacée aux sylvaius.
Et nous verrions nager sur les vagues limpides. Avec leurs cheveux verts, les blanches Néréides... ?
Ou ceux-ci qui nous découvrent une image, éclatante de coloris comme une ébauche de Rubens :
LA CMENTKLE LITTÉRAIRE 185
El nous ne verrons pas, dans la saison plus mûre, Un beau groupcd'ciifants suspendus aux deux seins, L'automne entre ses doigts écraser des raisins?
Est-ce Esquiros, le poète oublié, ou François Coppée, au temps du Reliquaire et des Inlimilés, qui retrace ce fin ijrotii tic grisetle du pays latin :
Avez-vous vu passer ma belle, le dimanche.
Avec son chapeau noir orné d'une fleur blanche.
Son bouquet à la main de roses en bouton,
Son joli petit signe au coin de son menton,
Son teint trais et son front d un blanc de porcelaine,
Sa simple robe noire en mousseline laine,
Son voile de dentelle où folâtre le vent,
Ses seins parle corset ramenés en avant ?
Et encore cette impression de soirée, pendant la saison sereine de l'année où tout « renaît sous le ciel bleu » :
Au fond du Luxembourg et du Jardin des Plantes, A l'heure où les chansons des oiseaux sont plus lentes, Lorsque baissent le jour et la voix de Paris, Je m'en vais regarder les marronniers fleuris.
En lisant Esquiros, on ne songe pas à Vigny. L'auteur des Destinées n'a rien écrit qui ressemble, de près ou de loin, aux fantaisies de ce jeune poète, à moins pourtant que l'on ne s'avise de voir, dans le dédain que la pièce de Vl'Jsprit pur exprimera pour la noblesse héréditaire, une suggestion due, après plus de vingt années, au souvenir de certains vers satiric^ues sur le Blason :
Le blason maintenant, c'est la tête de l'homme ; C'est là que l'univers vient aboutir en somme ; C'est là que dans la chair 1 âme visible aux yeux A sculpté son palais en descendant des cieux.
S'il a connu et lu de près, comme l'on doit le croire, les hymnes tour à tour familiers et graves d'Alphonse Esquiros en l'honneur de la Nature, Vigny ne s'en est pas ému. Il était résolu à la maudire. Il portait dans son esprit depuis plus de six ans (1), et il avait peut-être écrit déjà, pour une honne p art, la Maison du berger.
J'ai eu déjà, dans ce volume même, à prononcer le nom d'Amédée Pommier et à dire, mais en peu de mots, ce que ce nom représentait. Il eût été difficile, en effet, d'étudier les relations de Victor de Laprade et d'Alfred de Vigny sans indiquer le rôle qu'a joué Alfred de Vigny comme juge du concours de poésie qui mit aux prises par deux fois, en 1846 et 1847, Victor de Laprade et Amédée Pommier, Si j'ai mentionné, à cette occasion, les ouvrages du « Métromane » avec une brièveté où l'on aurait pu voir quelque marque d'indifférence, c'est qu'au contraire j'espérais avoir une raison de revenir à lui et de l'examiner plus à mon aise.
Je n'avais pas, à ce moment, relu toutes ses oeuvres et j'en parlais de souvenir. C'était un tort.
(1) Ce sera démontré dans le chajjitre de cet ouvrage : Vigny et la Nature.
L\ CLIENTKLE LITTÉRAIRE 187
Il sera réparc si, gnU-c à des citations de ce poète singulier, niais si habile, je décide un de mes lecteurs à feuilleter Premières Armes, le Livre de sang, Cràneries el Délies de ctx'ur, Océanides et fanlaisieSy Colères, l Enfer, Paris. Quelques vers pour elle, c'està-dire un monceau de poésies, aujourd'hui délaissées, mais où se trouve dépensé, gaspillé, galvaudé même, çà et là, un énorme talent et qui ont été, par endroits, forgées de main de maître.
De tout ce que l'on sait des origines d'Amédée Pommier, il suffira de signaler une tare d'hérédité, où il faut peut-être chercher l'explication naturelle de ses excentricités d'écrivain, qui ont été quelquefois si bizarres. Le père, neurasthénique après des revers de fortune, s'empoisonna. La mère, après tleux tentatives de suicide que déjouèrent ses enfants, réussit à demeurer seule dans sa chambre pendant un instant : cet instant lui suffit pour s'élancer par la fenêtre et pour s'écraser sur le sol.
Ce romantique exceptionnellement fougueux avait reçu d'ailleurs l'éducation la plus classique. Dans une longue pièce autobiographique, A mon frère, il dit (ju'il n'oubliera jamais la classe du collège Bourbon où (( le savant et modeste Patin » lui inspira le goût des études latines. Il finit par y exceller. A vingt-deux ans. il entreprit d'élaborer et d'éditer luimême toute une collection d'auteurs latins avec le français en regard. Il ne la mena pas fort loin, mais il eut le temps d'y donner, en remaniant la version d'un certain Toulangcon, les Com'uenlaires de César.
Il traduisit aussi, pour la bibliothèque latine-française de Panckoucke, le De Senectiite. Les leçons des maîtres universitaires, et peut-être son goût naturel, semblaient le destiner à faire des vers que Boileau n'aurait pas raillés. Il débuta, en effet, comme Boulay-Paty, par une véritable Messénienne, son Hymne à la mémoire du général Foy (1826).
Dès l'année suivante, jaloux, nous dit-il, des couronnes de Victor Hugo, il suivait le chemin que lui avait montré l'Enfant sublime. Il remporta un prix aux Jeux floraux avec son Ode sur l'expédition de Russie. Cette ode reparaîtra, cinq ans plus tard, en 1832, sous la rubrique 1812, dans Poésies, le premier volume d'Amédée Pommier, ei Poésies, que personne n'acheta, si l'on en croit l'auteur, sera réédité en 1837 sous le titre de Premières armes. On admirerait peut-être quelques efi'ets de Tode 1812, si l'on pouvait la lire sans avoir l'esprit obsédé par le souvenir de la satire épique des Châtiments. Il est permis de remarquer les mots « victime expiatoire », qui ont pu rester dans l'esprit de Victor Hugo et lui fournir, longtemps après, le titre : l'Expiation.
Dans ce premier recueil, tout en restant lamartinien de style et plus encore de cœur. Pommier incline vers Hugo et il lui donne un gage de respect, d'admiration, en écrivant pour lui un poème de quatre cents vers iniitulé le Métier des armes. Le poète est déjà ici ce qu'il demeurera toute sa vie, un descriptif d'une étonnante habileté. Toute la pensée de la pièce tient en deux mots : Vous aimez, n'est-ce pas, Hugo, les régiments français et la vie du soldat ? Passons ensemble la revue des uniformes de l'armée. Le prétexte était trouvé pour énumérer aussi com-
LA CLIENTKLE LlTTKIlAmK 1«^0
plètciucnl que l'on voudra les noms de troupes de toute arme, pour déployer la précision d'un inventaire en les représentant avec tout le détail de la tenue et du harnachement. A cette nomenclature qui est le jeu d'un grand écolier, fier d'avoir dressé sur leurs pieds tous ses soldats de plomb, s'ajoute, dans les derniers vers, la paraphrase diluée du beau vers de Virgile : Exoriare aliqiiis, etc.
Et peut-être au milieu de nos sanglants débats, De la poudre des camps s'élèverait encore Un moderne Alexandre, un héros qui s'ignore, Quelque sous-lieutenant ou quelque caporal Dontlunivers un jour serait le piédestal.
Qu'on sache bien, d'ailleurs, que la copieuse description fourmille de vers colorés, qui, détachés d'un ensemble cnnu\-eux, reprendraient tout leur prix :
Fusils qu on voit reluii'e à travers les brouillards Les vieux sergents portant trois chevrons sur la manche Et les grands cavaliers bouclant leurs ceinturons.
Cette facilité à dérouler le vers et à trouver, pour lui marquer sa limite, un mot qui ne peut manquer d'amener, et sans effort, au bout du vers suivant, la rime riche ou même neuve, a quelque chose qui rassure et qui divertit tout d'abord, comme le jeu agile, et impeccablement correct dans sa vélocité, d un virtuose. L'expression profonde, ou seulement touchante, fait défaut.
Ce n'est pas sans s'évertuer que le poète est arrivé à cette sûreté d'exécution. Comment ne pas
penser au pianiste de profession condamné, dès son plus jeune âge, et seulement pour acquérir la force et la souplesse du doigté, à peiner sur son instrument pendant plusieurs heures du jour ? Le versificateur, très fier de son acquis, nous le dit lui-même : il a vécu longtemps dans une volontaire réclusion, apprenant le métier, comme disait un autre rude ouvrier, « avec les dents », et il n'est qu'à demi risible, lorsqu'il écrit dans un sursaut de vanité :
Si nul ne me surpasse à manier la rime,
je le dois à ces jours de dure « misère » et d'opiniâtre travail,
Où mon vouloir d'airain m'a fait ce que je vaux.
Stimulé sans doute par le succès des Douze journées de la Révolulion, célébrées en vers, dès 1835, par l'improvisateur Barthélémy, sollicité peut-être aussi par son jeune ami Poujoulat et le groupe des iournalistes légitimistes, de faire à ce livre une réponse inspirée par l'horreur des convulsions révolutionnaires, Amédée Pommier prit le parti de présenter dans une suite d'odes ou de dithyrambes violents un tableau, qu'il croyait exact, de l'époque de la Terreur. Il n'y a pas un abîme, on doit bien le dire, entre cette façon de concevoir la poésie et la manière de Mascarille, travaillant à « mettre en madrigaux toute l'histoire romaine ».
Une déclamation improvisée, qui, du premier vers au dernier, poursuit à outrance l'effet, voilà ce qu'est le recueil intitulé la République ou le Livre de sang. Aux yeux de l'écrivain, tout est abomi-
l.V CI.lICMKI.i: MTTî'.HAIUE 191
iiahle dnns le règne de la Conveiilioii ou digne du dernier mépris.
Danton le dissolu, Danton le crapuleux,
etMarat, « cet affreux vampire ». sont placés sur le même rang et accou plés sous la même qualification ; « ces monstres odieux ». Que dire des autres montagnards? Le poète en choisit un bon nombre pour les flétrir, et il résume ainsi son jugement final :
Liberté ! voilà donc tes nobles champions, Un ramas de bourreaux, de filous, d'espions. De despotes obscurs et de leurs satellites. De dieux sortis du bagne avec leurs prosélytes, D'étrangers vagabonds, d'ivrognes, d'intrigants. De prêtres apostats, de geôliers, de brigands, D histrions bafoués, de vils folliculaires, De bouchers travestis en tribuns populaires. Suppôts de mauvais lieux, individus flétris, Aventuriers d'orgueil et de vice pétris, Domestiques voleurs et chassés pour leurs crimes, Arétins inconnus, Catilinas infimes.
Charlatans, fous pervers, assassins soudoyés. Dans un fleuve de sang jusqu'au menton noj-és, Animaux carnassiers sortis de leurs repaires. Discoureurs factieux aux langues de vipères, C3niques écrivains, imi)U(lents raisonneurs. Ciens cjui font un cumul de tous les déshonneurs. Tourbe démagogique, infâme, furibonde.
Le rebut et l'horreur de la France et du monde ! En voyant réunis tant d infâmes coquins, Vantez-nous-les encor, jeunes républicains.
La tirade est superbe, mais elle en dit trop, et c'est presque toujours ainsi.
L'hyperbole trahit souvent les poètes qui s'en sont armés. Lancer les traits avec une telle fureur
192 ALFUKD DE VIGNY
qu'on dépasse le but n'est guère plus avantageux que n'avoir pas assez de force pour l'atteindre. Les amis d'Amédée Pommier eux-mêmes le reconnaissaient : il avait réussi surtout à faire grimacer et à « calomnier » Quatre-vingt-treize. Sainte-Beuve, alors très épris de l'idéal des Girondins et amoureux de M'"^ Roland comme Cousin le fut plus tard de ^/[me jg Longueville, fronça le sourcil de la façon la plus sévère. Amédée Pommier ne dut pas trouver les mêmes réserves chez Vigny, Comment celui-ci se serait-il scandalisé de rencontrer dans le Livre de sang l'empreinte très profonde de Stello'? Le Robespierre et le Saint-Just de la galerie de portraits qui a pour titre les Démagogues de quatre-vingt-treize sont figurés, comme ils l'étaient déjà dans le récit du Docteur Noir.
Ce qui n'est pas douteux, c'est que dans le livre suivant, Crâneries et Dettes du cœur, publié en 1842, Amédée Pommier exprime volontiers, à l'endroit d'Alfred de Vigny, des sentiments d'admiration qui ont comme un accent de gratitude. Dans la pièce qui a pour titre Hugo et l'Académie française, et qui porte en sous-titre la date de l'élection. Janvier 184^1, il exhale sa joie d'avoir vu triompher, mais non pas au premier assaut, le chef des romantiques, et il prévoit la victoire beaucoup plus prompte de ceux qui ont longtemps marché sous ses enseignes. Le premier qu'il désigne comme devant rejoindre Hugo est « de Vigny ». Il rend à Sainte- Beuve, en échange de ses froideurs, un coup d'aiguillon pénétrant. Après avoir comparé Lamartine à un océan, Hugo à une forêt vierge, il exprime, au sujet de l'auteur des Consolations, sa crainte
i..\ c.i.iKNTKi.i-; i.rrn-UAiui-; 193
<le voirie « neuve » liiiircn « ruisseau ». J'ai bien aimé Joseph Dclorinr, dil-il encore :
Ce qu'il a fait depuis me semble nébuleux. Apprêté, maniéré, musqué, sucré, mielleux.
Du mallieureux enTant j'ai vraiment ralTolé, Et je regrette fort qu'il se soit consolé.
Ces Crànerics et Dettes du c(nir côtoient quelquefois le chef-d'œuvre. Inégales, prolixes surtout, les pièces A au quesliouueur, les Pvofaues, seraient, avec des suppressions, le régal des plus délicats. La première est précieuse pour les confidences littéraires qu'elle contient. L'amateur de gageures, le joueur de dillicullé qu'est Amédée Pommier y met en vers l'histoire littéraire grecque, latine, française et contemporaine. Chemin faisant, il dévoile ses goûts et ses antipathies : rien ne l'explique mieux lui-même. Dis-moi quel auteur tu aimes ou quel auteur tu n'aimes pas, et je te dirai quel poète tu es. Amédée Pommier conteste le génie de Lucrèce : on ne s'en étonnera pas. Il adore Catulle, ce qui est permis, et Virgile, à ses yeux, est grand entre tous ; mais il voit V Enéide en travesti, comme Scarron. Ce Scarron lui paraît un dieu. Il a du dédain pour Boileau, de l'aversion pour La Fontaine.
Il exalte son propre temps :
Mon siècle ! oh ! je suis bien un de tes vrais enfants, Car ma joie est immense à louer les vivants.
Il en loue plus qu'on ne voudrait, mais il sait bien quels sont les grands parmi tous ceux qu'il énumère. Personne n'a plus d'enthousiasme pour l'œuvre de
Lamartine, ne s'est plus volontiers inféodé à Hugo, le maître de l'art, n'a mieux senti la grâce juvénile de Musset, la vigueur d'Auguste Barbier, — qui fut, d'ailleurs, épuisée en trois jours, — la merveilleuse habileté de main de ce Théophile Gautier
Qui cisèle à plaisir des strophes ouvragées, Comme une bonbonnière à mettre des dragées,
et, si peu qu'il ait de goût pour tenter lui-même l'eÊfort du penseur, il ne s'est pas mépris, comme son pauvre ami Gaspard de Pons, sur la haute valeur des admirables Destinées.
Il s'est jugé lui-même avec une acuité de regard que nul ne peut se flatter d'égaler. Il connaît son plus grand défaut, une impuissance étrange à se borner : il s'en accuse. Quant au manque de goût qu'on lui reproche avec fureur, il en est fier. Dans les Profanes, qui est. à proprement parler, sa Poétique, il malmène le sot public et aussi les sots rimailleurs, de la façon la plus plaisante et par moments la plus sensée. Qu'opposer, à vrai dire, à cette exclusive fierté qui ne voit plus qu'un seul moyen de réhabiliter la poésie, l'interdiction du vers à tous les faux poètes ?
Autant, moi. je fais cas
D'une vocation qu'on ne maîtrise pas,
De ces esprits géants à qui le ciel accorde
Une verve de feu qui bouillonne et déborde.
Autant je hais, j'exècre, et méprise, et maudis
Ces métromanes nains (1), pâles, mous, engourdis.
',!> Avec ce tour d'esprit paradoxal qui est le sien, Amédée Pommier s'est lui-même affublé, à dater de ce moment là, du sobriquet de métroiuane, s'imaginant sans doute qu'il allait, en
Ces aligncurs de mots, ces froids allégoristes. Ces peintres ignorants, ces mauvais coloristes, Ces intrus, ces échos, ces faiseurs de ccntons, Des Cotins de ce temps fidèles rejetons, Ces podagres des vers portés sur des béquilles Et ne construisant rien qu'à force de chevilles, Tout ce peuple idiot que l'on conjure en vain De ne plus profaner l'art auguste et divin.
Sa définition du vers tel qu'il Ta fait, du vers qui doit avoir, pour mériter d'être appelé un vers, l'allure sonore et le mouvement endiablé, fait prévoir le Victor Hugo de la meilleure époque :
J'entends qu'éclipsant tout, fier et resplendissant,
Le vers soit capiteux, soit abasourdissant.
Qu'il s'en aille, éclaireur de la pensée humaine.
Des mondes inconnus explorer le domaine,
Qu'il soit tranche-montagne et qu'il nait peur de rien...
Ne devons-nous pas voir comme un crayon anticipé de la fameuse pièce des Contemplations, Réponse à un acte d'accusation, dans cette curieuse épître qui s'intitule : A quelqu'un que je nose pas nommer ? Amédée Pommier y proclame, avec la déroute du goût violemment détrôné, l'émancipation des mots, le triomphe, à jamais acquis, de la verve, de la couleur et de la fantaisie :
Notre littérature, inclinant au cj-nisme,
A sa démagogie et son jacobinisme :
Or je suis pour la langue un des plus radicaux ;
Je veux, vrai niveleur, que les mots soient égaux,
Que dans tous les sujets ils soient tous admissibles,
Qu'ils ne rencontrent plus d'emplois inaccessibles,
se l'appliquant, en rehausser la signiGcalion. Il ne se donna qu'un ridicule de plus, et Biré dit que ce surnom discrédita les œuvres qui suivirent.
196 ALFKbB DE VIGNY
Que les plus roturiers, que les plus plébéiens Participent aux droits des autres citoj^ens ; Bref, du parler de cour brisant le despotisme, J'en suis enfin venu jusqu'au sans-culottisme. Et beaucoup y viendront
Hugo y est venu presque aussitôt. Mais ne fallaitil pas qu'on fût bien assuré que lui, le chef d'école, y était venu le premier ? Il a antidaté sa pièce (1).
Océanides et Fantaisies ne vaut pas Cràneries et Dettes du cœur. Aucun recueil ne montre mieux la grande infirmité de ces esprits doués, mais incomplets : ils aperçoivent un sujet, ils se contentent d'y donner une atteinte légère, ils le quittent sans l'avoir traité. Je démêle dans Océanides le magnifique livre de la Mer de mon ami Jean Richepin, mais c'est le livre à l'état d'intention. Le grand, le vrai talent ne s'en tient pas à des velléités. 11 va jusqu'au bout de sa création. Avant d'abandonner le bloc de cire à modeler dont un autre n'a su tirer qu'une maquette ou deux, il en fait surgir cent projets et il les exécute.
(1) Dans le recueil des Contemplations, la pièce VII, Réponse à un acte d'accusation, porte la date : « Paris, janvier 1834. » Il suffit de la lire pour y reconnaître la manière du Hugo de 1855. La date exacte : « Jersej', juin 1855 » se trouve à la fin de la pièce VIII, qui a pour titre : Suite ; les deux morceaux sont de la même encre et du même moment. L'influence de Pommier se retrouve dans bien des vers :
Je fis souffler un vent révolutionnaire ;
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire ;
Plus de mot sénateur, plus de mot roturier, etc.
Victor Hugo reprend le thème d'Amédée Pommier; mais ses variations sont bien celles du « maître ».
LA clii:ntkle littkuaire 197
Colères est une erreur plus lourde, s'il se peut, que n'était le Livre de sang. Le poète s'est flatté de faire revivre Juvénal. Il réussit à nous donner l'idée qu'il est, dans les meilleurs endroits, le plagiaire de Barbier :
Je suis le médecin qui palpe et qui manie Des membres gangrenés et fluents de sanie. Comme un chirurgien, malgré l'infection, Met sur le marbre noir de la dissection Un cadavre avancé, puis, relevant sa manche, Bistouri dans la main, tablier sur la hanche, En coupant cette chair s exerce à son métier. J'étale devant moi mon siècle tout entier, Ouvre ma trousse, y prends le scalpel et la scie. Et de ce hideux corps vais faire l'autopsie.
Tout ce symbolisme déclamatoire a déjà passé devant nous : ce sont des images des ïambes, amplifiées et poussées un peu plus au noir.
Les diatribes enragées contre l'Athéisme, l'Aiirolàtrie, le Luxe, l'Immoralité, le Progrés, sonnent le creux. La preuve en est trop aisée à donner. Une des pièces du recueil, le 8 Mai 18^2, a pour sujet le terrible accident du chemin de fer de Versailles. Le poète y décrit, avec une fureur presque voluptueuse, l'holocauste effrayant des voyageurs « cadenassés » dans leurs « wagons » et il ajoute à soa hideux tableau cette moralité d'une ironie triviale :
ô secte progressive.
Vantez-nous le pouvoir de la locomotive. Vantez-nous la vapeur et les chemins de fer. Joli petit moyen de briser les carcasses. Ingénieux moyen de nous tuer par masses Et nous rôtir au feu d'enfer !
Mais, un an plus tard, il se résout à traiter le sujet mis au concours par l'Académie française. Découverte de la vapeur, et, sous la forme adroitement trouvée d'une Epitre de Philinte à son ami Alceste, il écrit la palinodie : il célèbre l'invention merveilleuse de Denis Papin et les applications de Watt, de Fulton, de leurs successeurs ; il s'ingénie à démontrer que le progrés est nécessaire et qu'il est infini. Dans les deux cas, ce n'est pas un cerveau qui pense, c'est une main qui « s'exerce » au « métier », et qui l'exerce.
On sait que, mis en goût par un premier succès, Amédée Pommier concourut plusieurs fois encore et qu'il obtint toujours le premier rang. En 1849, il triompha doublement, avec le prix de poésie et avec le prix d'éloquence. Le ministre, M. de Falloux, y joignit la croix delà Légion d'honneur. N'en déplaise à Barbey d'Aurevilly, qui s'exprime ainsi sur son ami de cœur : « Couronné plusieurs fois par l'Institut, malgré le talent le moins académique... », Amédée Pommier, chaque fois qu'il ôtait son masque enluminé et truculent, et qu'il voulait bien consentir à ne pas trop poivrer et pimenter ses tirades d'amplificateur, avait le langage de la tradition, et son talent se retrouvait, sans grand effort, de l'étoffe, précisément, que préférait l'Académie.
Je ne dirai rien de l'Enfer. Sur ce poème que Ton peut déclarer — selon le jour sous lequel on le voit — ridicule ou éblouissant, deux études de premier ordre subsistent : une critique, en somme, assez sévère, qui a servi de préface à l'ouvrage, et où Pommier qui l'a écrite mj^stifie le public, en la donnant comme un article de journal non imprimé par son
LA CLIENTKLE LITTKHAIHK 199
auteur, et une apologie de rEnfer, dans laquelle Barbey d'AurevilI}-, dupe ou complice de cette mystiûcation, répond aux reproches essentiels du prétendu journaliste et s'applique à reprendre, pour les rétorquer, les principales objections que le poète lui-même s'est adressées. Je renvoie à ces pages très remarquables
J'y renvoie aussi pour Colifichels^ jeux de rime^ ce monument miraculeux d habileté métrique et d'insignifiante pensée. Tout ce ([ue je dirai de ce recueil, c'est qu'une des pièces du volume, un assez long poème sur Léda, intitulé le Bain, porte la dédicace : « A Monsieur le comte Alfred de Vigny. »
Très peu de temps après lui avoir adressé ses Colifichets, Amédée Pommier sollicitait l'appui d'Alfred de Vigny. Il s'agissait de demander au comte Walewski qu'il voulût bien le nommer sousbibliothécaire à l'Arsenal au lieu et place de son ami Eugène Loudun, « transféré à d'autres fonctions ». Pommier rappelait ses titres, c'est-à-dire les prix académiques, « trente ans de travaux littéraires », une dizaine de « volumes estimés des connaisseurs », des études dans les revues et les journaux, entre autres un poème « sur Cherbourg », enfin « la décoration conquise sur la brèche môme des concours ». Mais il comptait plus encore sur « la bienveillance » du poète académicien et sur l'efficacité de son intervention : « Nous autres, pauvres diables de poètes, disait-il, nous regardons Alfred de Vigny comme notre patron naturel. Votre nom si aimé, si estimé, si haut placé dans lart, est une protection qui doit tout obtenir. » Alfred de Vigny fit à la longue lettre de Pommier une longue
réponse (1). Chaque mot de cette réponse avait été choisi avec précaution, et le poète avait gardé la minute, datée ainsi : « Lundi, 14 janv. 1861, à M. Araédée Pommier. » Il regrettait de ne pas con.naître « la personne qu'on lui désignait » ; il ajoutait : « Il ne m'est pas possible de la voir. » Vigny était déjà, à ce moment, comme Victor de Laprade, désabusé du régime impérial, et il allait applaudir, des deux mains, aux ironies de Ce gueux de Tacite, aux éclats de colère des Muses d'Etat. Mais on le voit en 1862 surmonter ses répugnances et s'adresser au ministre d'Etat, qui n'est plus le même, pour obtenir de lui un secours en faveur d'un autre de ses clients, Bernard Thaïes. J'ai cité ailleurs ce que l'auteur des Destinées, comme pour excuser cette attitude de refus, si peu ordinaire chez lui, disait à l'auteur du LzWe de sang, sur l'estime qu'il professait pour son œuvre récente et pour ses anciens écrits. Je donne ici les derniers mots de la lettre :
« Plaignez-moi donc, Monsieur, de mon inutilité dans les affaires de ce monde.
« Souvenez-vous que vous écrivez à une sorte d'anachorète au milieu de Paris, à un frère hospitalier veillant tantôt auprès d'une lampe de travail, tantôt près du lit d'une malade. Vous paraissez l'estimer, mais vous ne le connaissez pas parce que vous ne le voyez jamais. Il ira un jour vous remercier d'avoir écrit de beaux vers que vous lui avez dédiés et d'avoir cru en lui, quoique ce ne soit, hélas ! qu'une illusion. »
En rendant compte de Colifichets, Barbe}^ d'Aurevilly disait avec infiniment de raison et d'esprit :
(1) Le regretté Fernand liournon l'a publiée, il y a quelques années, dans le Journal des Débats, d'après l'original, appartenant au baron de Lowenjoul.
LA CLIICNTKLK LnTF';aAIHI-: 201
« A présent que M. Pommier, le rude joueur de rimes, a fatigué de ses jeux jusqu'à la grâce qui les a rendus si charmants, il faut que cette grâce épuisée tombe aux pieds de la profondeur et reprenne son rang derrière elle. »
Le conseil ne fut pas suivi. En écrivant Paris, en 1867, l'habileté du versificateur ne fut pas au-dessous de ses prestiges ordinaires, mais il fut, une fois de plus, le jongleur de strophes qu'il était si fier d'être devenu aux environs de la trentième année, et qu'il était plus fier peut-être de rester, sans une défaillance, à soixante-trois ans (1).
Il aurait pu, il aurait dû être autre chose. Que n'a-t-il voulu, dès l'époque de la jeunesse, comme il l'a fait dans les meilleurs endroits de Quelques vers pour elle, — un dernier livre écrit seulement pour quelques âmes choisies, — s'exprimer tel que la nature l'avait fait, sans s'affubler, pour étonner le public, d'aucun déguisement ? Ce romantique outrancicr avait toujours mené l'existence la plus bourgeoise. Il avait épousé, par amour, une jeune fille pauvre, mais belle, intelligente, très instruite (elle savait plusieurs langues), musicienne, peintre, simple avec tout cela : il l'adora toute la vie. Quand il la perdit, plusieurs de ceux c[ui les avaient connus intimement, Barbey d'Aurevilly entre autres, témoignèrent, aux yeux de tous (2), les regrets que devait laisser la perte de cette femme de grand mérite
(1) Pommier était né en 1804.
[2] Beaucoup de journaux, en cflet, iiicntionncrent la mort de M™* Âmédée Pommier et parlèrent de ses vertus.
et de grand cœur. L'inconsolable époux s'imposa le devoir de retracer cette grave et fière existence. Il prit pour cela le seul langage qui lui fût vraiment aisé, celui des vers. Voici comment il traduisit son sentiment profond de fidélité conjugale en présence du lit de mort :
Celui qui n'étreint pas, dans sa reconnaissance,
Qui ne dévore pas de baisers éperdus
Des bras inanimés sur un lit étendus,
La poitrine sacrée où la sève est tarie,
Un col déjà rigide, une joue amaigrie,
Des sourcils grisonnants que l'angoisse a froncés,
Des yeux clos pour jamais, dans l'orbite enfoncés,
Des traits décolorés, des lèvres violettes,
L'os saillant sous la peau des livides pommettes,
Le front que de son soc le temps a labouré ;
Qui ne sent pas son cœur poignardé, torturé,
Alors qu'il voit perler, sur des tempes jaunies.
Ces fines gouttes d'eau, sueurs des agonies ;
Qui n'adore pas, blancs, les cheveux qu il vit blonds,
Qui n'a pas de sanglots désespérés et longs
Pour une pâle morte, une chère dépouille
Qu'il voudrait retenir, que de ses yeux il mouille ;
Celui-là, cœur de marbre, insensible et fermé.
N'est pas digne qu'on l'aime et n'a jamais aimé.
Pas plus qu'Alfred de Vigny, Amédée Pommier ne survécut longtemps à la compagne de sa vie. Après avoir écrit « d'un trait, en quinze jours, à soixante-douze ans », le volume Quelques vers pour elle, l'infatigable ouvrier de la rime sonore, imagée, imprévue, orgueilleuse, dominatrice, entra dans le dernier sommeil.
LA CLIENTELE LITTERAIRE
Par crainte de donner à cette enquête sur la clientèle littéraire d'Alfred de Vigny une importance et une ampleur exagérées, je renonce, quoiqu'il m'en coûte, à m'étendre sur la vie et le rôle propre de certains écrivains que je ne juge pas insignifiants, il s'en faut de beaucoup.
C'est d'abord l'ami très fidèle et vraiment généreux d'Auguste Brizeux, de Victor de Laprade, l'honnête, l'érudit, le trois fois estimable Saint-René Taillandier. En 1840, dans une lettre datée du 13 mars, il priait Alfred de Vigny d'accepter Béatrix, un recueil de vers, son livre de début, « comme un hommage de la profonde admiration d'un timide élève pour un de ses maîtres les plus aimés ». Il attirait l'attention sur le passage de son ouvrage où, parmi les créations des grands artistes, il s'était permis d'introduire la « divine Eloa ». Vigny ne répondit à cet envoi que le 20 mai, mais il le fit avec beaucoup de grâce. Il avait senti, disait-il, tout ce qu'il y avait « d'habile dans cette union de l'art allemand, de l'art italien » avec « la propre rêverie » du jeune poète. « Sur vos beaux vitraux peints de rouge, de bleu et d'or, j'ai été touché et confus de voir passer mon ange Eloa qui osait paraître parmi les beautés immortelles ». Il laissait entendre le plaisir qu'il aurait à remercier l'auteur, de vive voix. Celui-ci s'excusa, par lettre datée du 24 mai, de ne pas se rendre aussitôt à la précieuse invitation : il partait le lendemain pour l'Allemagne.
Il devint, comme Victoi' de Laprade, un des fidèles d'Alfred de Vigny, et il fut, une fois au moins, son protégé. Une lettre du 18 avril 1854, inédite comme les précédentes, nous le montre attristé et même dépité de l'échec d'un de ses ouvrages que Vigny avait défendu, mais inutilement, devant ses collègues de l'Académie française :
« Je viens d'apprendre que mon livre a été tout récemment écarté du concours. Les objections, que vous aviez repoussées avec une bienveillance si précieuse pour moi, ont fini par triompher.. Les prétendus protecteurs universitaires, je m'en aperçois tous les jours, ne sont que de vulgaires envieux, toujours prêts à élever des barrières contre ceux à qui ils devraient tendre la main. Je n'ai rencontré que chez les poètes, chez de vrais hommes de lettres, le sentiment de la fraternité intellectuelle. C'est surtout le noble auteur de Stella, de Chatterton, des Poèmes philosophiques qui donne ce généreux e-xemple : qu'il soit remercié et béni ! »
Il ajoutait:
« Je vais me renfermer dans ma retraite ; car je ne réussirai pas plus dans ma candidature à une chaire de Paris que je n'ai réussi auprès des universitaires de l'Académie française. ))
Il se trompait dans ses prévisions : il fut nommé à la Sorbonne. Je l'y ai vu, sous l'Empire. J'ai assisté, jeune écolier, à plus d'une de ses leçons du jeudi. Je crois l'entendre encore, interrompant la trame de son cours pour y introduire quelque ample citation de son cher Victor de Laprade : les vers qu'il déclamait n'étaient pas toujours en rapport très intime avec la matière traitée ; mais ce fut un plaisir d'écouter, un jour, rapprochées des plaintes de Ron-
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sard sur la dévastation de la forêt de Gàtines, les jolies stances où le poète du dix-neuvième siècle déplorait les outrages faits au vieux jardin du Luxembourg. On peut penser si l'auditoire, en partie jeune — et libéral — applaudissait la voix qui martelait l'invocation ;
Verte et discrète pépinière...
Dans mon chapitre sur Alfred de Vigny et Auguste Brizeux, j'ai cité quelques lignes d'une lettre portant la date du ô mai 1858, avec le cachet de la poste de Montpellier. En marge de cette lettre, Alfred de Vigny avait écrit ces simples mots : « Dernier adieu de mon ami Brizeux transmis par M. S. R. Taillandier. »
Je m'attarde encore ; il importe de presser le pas. Je nomme seulement : Emile Souvestre, offrant à Vigny son Viwe Riche cl panure et ajoutant à r« hommage » banal de son « admiration » et de son « estime » ces mots plus expressifs : « Je désire que ce livre vous plaise et que vous partagiez quelques-unes des pensées que j'ai voulu y défendre » ; — Alphonse Karr, sollicitant avec instance la collaboration du poète pour une entreprise hardie dont il a pris la direction : il s'agit du Journal, feuille quotidienne à un sou, dont la devise doit être : bon sens — bonne foi. « Nous voulons que ce soient tous les plus grands talents du pays qui se mettent à l'œuvre et fassent une croisade contre la mauvaise foi, l'absurde et les idées dangereuses... Nous voulons en même temps
offrir un asile honorable aux lettres un peu effarouchées aujourd'hui ; » — Philoxène Boyer, invitant Alfred de Vigny à venir entendre « la première leçon de son cours de Littérature et de Morale (1) », et ajoutant de sa main, sur la lettre d'invitation, qu'il s'est « habitué à reconnaître » en lui « le père même » de ses idées. « Tout ce qui se rattache à l'art et à la pensée contemporaine n'émane-t-il pas beaucoup de vous ? Si vous m'écoutiez demain, vous me permettriez peut-être de revendiquer auprès de vous les droits de la filiation et de la clientèle. » Pour un critique désireux de s'expliquer le rôle littéraire de Vigny, le mot était à retenir.
Et voici Pitre-Chevalier, l'un des familiers du salon de la rue des Ecuries-d'Artois, servant d'introducteur au comte de Montlaur, auteur d'un volume de poésies « écrites en chaise de poste » . Les vers n'en ont « que plus d'aisance et de naïveté », au dire de celui qui s'est chargé de les faire agréer :
« L'auteur, ajoute-t-il, tient à votre suffrage plus qu'à tout autre... J'irai bientôt vous demander pour lui un de ces mots dont vous avez le secret et qui sont une avance de la renommée. »
Voici Tissot, l'académicien, présentant, en 1846, à son nouveau confrère, pour qu'il les traite avec « sa bienveillance accoutumée », Messieurs Pichat et Chevreau, deux «jeunes gens aspirant à la gloire », vivant sous le même toit. Ils reviennent ensemble
(1) « Elle aura lieu, dit la circulaire imprimée, le mardi 2 mai, dans la salle Sainte-Cécile, rue de la Chaussée-d'Antin, à huit heures et demie du soir. Les portes seront ouvertes à sept heures et demie. Cette lettre servira d'entrée pour une ou plusieurs personnes. »
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d'Orient : ils ont pu « saluer Constantinople » et « fouler avec respect la terre sacrée d'Athènes, la cendre de Rome antique ». Ils sont poètes tous les deux ; ils professent pour Alfred de Vigny « une sorte de culte » et « font leurs délices de ses ouvrages » ; ils brûlent de l'entendre le jour de la réception; Tissot les adresse à Vign}' pour qu'ils aient des billets d entrée :
« Placez-les où vous voudrez, à la poupe, à la proue... ils seront contents, pourvu qu'ils soient admis au bonheur de vous entendre : ils en sont dignes. »
Voici Edouard Plouvier, l'ancien ouvrier corroyeur, qui se fît journaliste et qui devint bon auteur dramatique. Le 4 mai 1842, il dédie « à M. le comte de Vign}^ » des vers consolateurs : après le double échec de sa candidature académique, il le conjure, au nom de tous les inconnus qui l'ont pris pour « modèle », de renoncer à lutter pour la conquête « d'un fauteuil ».
Oh ! si tu savais bien, adorable poète, Tout l'amour que pour toi nous éprouvons en bas, Toi qui planes si haut, sur un si noble faîte, Tu dirais : c est assez de deux tristes combats.
Plouvier est un des nombreux jeunes hommes pauvres, avides de renommée et. comme a dit Barbey d'Aurevilly reprenant un mot d'Alphonse Rabbe, de « gloire argent comptant », que Challerton fit affluer vers Alfred de Vigny comme des mouches vers la lampe ou des alouettes au-dessus du miroir.
«Je reviens à vous, écrit-il, comme à l'un des pères de ma pensée, comme à l'un des hommes que j'aime le plus,
que je vénère le mieux. Croyez bien, Monsieur, à la sincérité de mes paroles, croyez-3\ je vous prie, pour pouvoir être aussi doux pour moi, si vous voulez bien me permettre d'aller encore quelquefois vous visiter. »
Tous ne sont pas des jeunes gens. Jules Lacroix, le romancier et l'auteur dramatique, est un ancien : son âge, à un an près, est celui d'Alfred de Musset. En 1859, le 8 septembre, il prie son « cher et illustre maître, l'historien poète, qui a donné le plus beau des romans historiques français », de « venir entendre », à la Porte Saint-Martin, « la première représentation » de la Jeunesse de Louis XI, « une grande page historique » très honorée de passer sous les yeux « de l'auteur de Cinq-Mars et de la Maréchale d'Ancre ».
Mais ce n'est pas l'assentiment des bons auteurs de sa génération ou de celle qui l'a suivie à dix ans de distance qu'Alfred de Vigny souhaite par-dessus tout. Ce qui parle le plus à son cœur, c'est la voix d'un jeune ami inconnu, comme celle de l'étudiant en droit de Poitiers qui lui écrit, le 10 juillet 1847, en le suppliant, « après d'autres », de rompre le « silence », de ne pas dire que « seul » il est grand, et que « tout le reste est faiblesse ». L'étudiant formule sa prière « au nom de tous ceux, et ils sont nombreux », dont Stello, Laurette, la Veillée de Vincennesy le capitaine Renaud, « ont enchanté et rafraîchi l'âme». En lisant cette lettre, Alfred de Vigny avait marqué de son crayon des lignes comme celleci:
« Ah ! si les horreurs du feuilleton et celles de la scène tendent de jour en jour à pervertir le goût et les mœurs, il
LA CLIENTKLE Ll'l TKIÎAIUE 209
est encore un public capable de compicndrc et d'applaudir les beautés dune œuvre consciencieuse J'en appelle à tons ceux qui ont pleuré sur Chatterton et Kitty Heil. Lorsque le malade est prés d'expirer, faut il déserter son clievet, et n'est-ce pas alors un devoir pour le médecin que de lui donner le remède ? Or comment pourrait-on mieux dégoûter la foule de tous ces romans et de tous ces drames sans intérêt et sans style qu'en lui prouvant qu'on peut intéresser en restant simple avec un style noble et pur? »
Celui qui s'exprimait avec cette chaleur et qui sollicitait, en retour d un hommage si expressif et si nettement motivé, « quelques lignes » de la main du maître, «la récompense du pauvre provincial», avait alors vingt et un ans : il s'appelait Edmond Biré.
Si Ion avait l'ambition d'être complet, il faudrait faire entrer en ligne de compte, je ne dis pas les inconnus, mais les oubliés, comme ce Bernard Thaïes dont nous voyons Vign\' occupé, depuis les premiers jours de l'année 1(S4(5 jusqu'au milieu de Tannée 1862, qui précéda celle de sa mort. Ce Provençal, auteur des ouvrages les plus divers, poésies, traductions, romans, histoire politicjue, histoire religieuse, s'approche de Vign\', le 2 février 1846, avec un hommage emphatique en vers. Il renouvelle cet hommage, le 9 décembre 18.")(), « après une conversation sur le Dies irte ». Et, au lendemain d'une autre conversation, dont la date reste incertaine, mais qui fut, paraît-il, <( métaphysique », il écrit à l'auteur de la Maison du berycr pour exprimer l'effet qu'a eu sur lui « ce beau poème », plein de « vers magnifiques », mais « terrifiant » par « ses strophes sombres contre la fatalité de la nature », et il ajoute à ces éloges assez lourds :
UE VIGNY — Il 14
« J'ai oublié de vous demander si vous ne pourriez pas me servir, cette année, auprès de M. Doucet, comme vous avez la bonté de le faire annuellement. »
On ne doute pas qu'Alfred de Vigny ait, une fois de plus, sollicité M. Doucet (1).
En 1862, le 20 juin, c'est au ministre d'Etat que Vigny, de son lit de douleurs, adresse un billet écrit d'une main déjà bien tremblante, si j'en juge par la minute, portant ces mots : « Apostille d'une demande de M. Thaïes Bernard. » La lettre dit de lui :
« Sa mère vient de s'éteindre dans ses bras, malgré ses soins assidus et respectueux. Ses ouvrages, couronnés par l'Académie française, ne peuvent aider à sa vie et Taliaiblissement de sa vue presque parah'sée l'a contraint de quitter la place qu'il avait longtemps et honorablement occupée au ministère de la guerre. Une seule de ces causes d'affliction suffira, j'en ai l'espoir, pour renouveler les bonnes grâces de Votre Excellence pour un homme de mérite. »
Ce geste de protection, qui n'était pas un geste vain, Alfredde Vigny retendit, sans jamais se lasser, sur deux ou trois fronts lumineux et sur beaucoup de têtes plus obscures.
Mais on doit être impatient d'entendre, et je le suis de prononcer de plus grands noms. En voici trois
(1) Camille Doucet, poète dramatique, auteur de la Considération, occupait l'emploi de chef de la division des beaux-arts au ministère d'Etat. Il obligea une foule de gens de lettres, ei reçut, en 1865, le salaire de tant de bienfaits. Il fut élu académicien à la place d'Alfred de VignJ^ Il devait devenir, en 1870^ secrétaire perpétuel, à la mort de M. Patin.
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que l'on peut dire glorieux, Barbey d'Aurevilly, Charles Baudelaire, Mistral.
Après Théophile Gautier, dont j'ai analysé, dans les Amitiés, le feuilleton plein de noblesse, écrit au lendemain de la mort d'Alfred de Vignj', et dont j'ai cité cet hymne délicieux sur Eloa, défini joliment par un critique fantaisiste : « deuxième Symphonie en blanc majeur », personne n'a parlé du poète des Destinées ou du prosateur à qui l'on doit Stella, Servitude et grandeur militaires, le Journal d'un poète, comme l'a fait, dans ses articles de critique d'une rare pénétration, Jules Barbey d'Aurevilly.
Il faut lire, dans les Poètes, — le troisième volume de la série intitulée les Œuvres et les Hommes, — douze pages lumineuses groupées autour de celte formule, si souvent répétée depuis : « le Racine du romantisme » . La force de pensée de Moïse, la fine originalité du poème cVElna, « la grandeur de touche » du Déluge, s'y trouvent exprimées d'un trait rapide et tracé d'une main si virile qu'il ne s'effacera plus. Dans la critique du dix-neuvième siècle, rien n'égale peut-être ou ne dépasse ce petit chef-d'œuvre de profondeur aisée et toute naturelle, où abonde la force de réflexion, traduite aussitôt en images gracieuses comme celle-ci :
« Voilà la poésie de M. de Vigny. A elle seule, elle fut tout le printemps du romantisme, la tombée de fleurs d'amandier qu'il emporta. »
Dans Poésies et Poètes, un volume édité trente-quatre ans plus tard, en 1900, et formé de pages éparses qu'a recherchées et rassemblées, avec tant d'autres
épaves de valeur, l'admirable piété de Mademoiselle Read, la prêtresse de ce demi-dieu, il faut lire ou relire les deux articles de Barbey d'Aurevilly réunis sous le titre Alfred de Vigny. En traversant vite Cinq-Mars pour courir exalter Stello et pour placer, d'ailleurs, tout aussi haut. Servitude et Grandeur militaires, en étudiant surtout et en interprétant d'une façon que je dirais adéquate au sujet les confidences « désespérées » du Journal d'un poète, Barbey d'Aurevilly met en lumière, cette fois, la profondeur d'émotion et la puissance de pensée du prosateur.
Je ne ferai pas — ce serait puéril — la critique de cette critique. J'y noterai une idée générale. Au début de l'étude, après avoir raillé ceux qui ont posé « la question de savoir si les poètes étaient capables d'écrire en prose avec la supériorité que les prosateurs voudraient garder pour eux seuls », Barbey d'Aurevilly discute cette question et il la résout. Il ne la tranche pas avec l'impétueuse outrecuidance de son ami Pommier dans la pièce de Vidée fixe (1) :
tout bon poète peut
Etre bon prosateur du moment qu'il le veut. Rien de mieux établi : j'en donnerai pour preuve Lamartine, Hugo, de Vigny, Sainte-Beuve, Musset, Méry, Dumas, et toi-même, Gautier. Vous n'entendez pas mal l'un et l'autre métier, Si je m'y connais bien. Que les gens de la prose Avant de contester fassent la même chose.
(1) Cette pièce est dans le volume : Crâneries et Dettes du cœur.
LA CLIENTÈLE LITTÉHAIRE 21ii
Barbe}' d'Aurevilly met en avnnt les munies noms, mais, à la place de Mérvet de Dumas, qui prouvent moins, il cite en témoignage W^aller Scolt, « dont les romans ont efl'acé les poèmes sans effacer le poète » ; Byron, dont les Mémoires « valent » les vers ; Allieri, dont « le théâtre » est inférieur aux Mémoires ; Schiller, dont la Marie Sliiart, aussi bien que le Don Carlos, sont dépassés par VHisloire de la guerre de Trente ans ; Gœlhe enfin, dont le génie se résume et s'enferme dans cette formule : « Gœthe, en prose, fait équation à Gœthe en vers. »
Ce qui est vrai d'eux tous, ce qui n'est pas moins vrai de Lamartine, de Hugo, de Musset, de Sainte- Beuve, de Gautier, l'est encore dAlIred de Vigny, avec cette nuance, qui le fait différer de « quelquesuns » de ces grands écrivains :
« Vigny n'a pas eu tout à coup le double génie et n'a pas trouvé dans son âme les deux aptitudes entrelacées comme deux sœurs dans le même berceau... — Vignj'. qui avait le génie poétique à fleur de peau et à fond d'âme, n'avait (ju à fond d'âme le génie de la prose. Hesoin était donc d'y descendre, d'aller l'y chercher, de l'amener à la lumière, ce génie caché, et c'est ce qu'a fait Vigny. Mais non pas au premier effort. Il lui en a fallu deux. »
C'est en 1800 que le critique s'exprimait ainsi. Il ne connaissait, à ce moment-là, ni les Deslinécs ni le Journal d'un poète. Il les lut, de 1864 à 1867. Il les admira si vivement et il en fut à ce point troublé, dans son for intérieur, qu'il laissa échapper ce cri : « Rien de si beau et de si navrant que ce livre — depuis Pascal I »
Ce partisan résolu des œuvres de Vigny ne fut jamais l'intime du poète. Il ne paraît guère s'être approché de sa personne avant 1860. Jusqu'au mois de mai de cette année, on ne trouverait dans les lettres inédites, ni dans la Correspondance imprimée, aucune trace de leurs relations. De 1860 à 1863, Barbey d'Aurevilly et Alfred de Vigny se sont vus de près et se sont écrit. La contribution d'inédit que je puis apporter à ce sujet n'est pas lourde, mais elle est rare.
C'est d'abord une carte de visite, portant seulementcette signature, écrite d'une encre rouge quia l'aspect de la sanguine, et qui doit traduire sans doute l'ardeur des sentiments :