‹ Alfred de Vigny (volume 3)Chapitre 10 sur 33 · VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO

.^ I. — Comme quoi Victor Huço n'eut pas tous les torts dans ses brouilles successives avec Alfred de Vigny. — Ce que chacun d'eux apporta dans leur association. — Note sur Gaspard de Pons et son père. — Où il est établi que Victor Hugo donna plus qu'il ne reçut. — Influence que Visrny exerça sur lui. — Diflérence de leui' esthétique. Premiers nuages. — Les rivalités de théâtre. — Othello et Hernani.

I II. — Petite vengeance de Victor Hugo. — Représailles d'Alfred de Vigny. — Emile Deschamps les raccommode en 1840. — Hugo soutient la candidature de Vigny à l'Académie Française. — Morttragique de Léopoldine. — Lettre touchante de Vigny à ce sujet. — Sa correspondance avec Mme Victor Hugo.

§ III. — Cause de la rupture définitive des deux poètes. — A propos des Chàliments. — Montalembert propose à l'Académie d'expulser Victor Hugo. — Vigny fut-il complice de cette mauvaise action? — L'attitude de Villcmain dans celte circonstance. — Comment Jules Claretie se fit l'éditeur de cette histoire qui n'a pas laissé de trace sur les registres de r Académie. — Sainte - Beuve semble y faire allusion dans les Portraits contemporains. — La rancune de Mme Victor Hugo. — Comment elle se vengea de Vigny.

Si l'histoire a la répulalioii d'être une science

LA VIE rOLITIQUK, LITTERAIRE ET UELIGIliUSE Il5

inexacte, c'est que ceux qui l'écrivent ne sont pas toujours des amis de la vérité.

Jusqu'en ces derniers temps, quand on parlait des relations de Victor Hugo avec Alfred de Vigny, l'opinion courante était qu'Olympio avait eu tous les torts dans leurs brouilles successives. Moi-même, en la première édition de ce livre, j'avoue que je me laissai influencer dans une certaine mesure par les pamphlets aussi captieux que captivants d'Edmond Biré, et que mon témoignage s'en ressentit. Mais à présent que tous les documents, ou à peu près, sont sortis des tiroirs, je m'aperçois, étant mieux informé, que Victor Hugo ne fut ni meilleur ni pire qu'un autre ; que, s'il eut de mauvais côtés, il en eut de bons ; que, dans les commencements du Romantisme, alors qu'il se cherchait lui-même, il fut d'un dévouement sans bornes à ses amis; que, s'il se hissa sur leurs épaules, il leur fit aussi la courte échelle, et qu'à tout prendre, dans ses rapports avec Alfred de Vigny, il donna plus qu'il ne reçut, sans aucun doute.

Pour en convaincre le lecteur, je me propose de dégas^er les faits de la masse des documents, d'écarter la lettre pour laisser passer l'esprit, el de dresser en quelque sorte le bilan de ce que chacun d'eux apporta dans ce que j'appellerai la commu-

nauté des intérêts. Rien n'est plus facile. Voyons d'abord quel fut l'apport de Victor Hugo.

Au mois de décembre 1820, il ouvre à Alfred de Vigny les colonnes du Conservateur littéraire et du même coup il le met en contact avec tous ses collaborateurs, à commencer par Gaspard de Pons, qui, comme Vig-ny, mais à son insu, était lieutenant dans la Garde royale (i).

(i) Né à Avallon le i3 juillet 1798, Charles-Pierre-Gaspaid de Pons était le pelit-fils du vicomte Pierre de Pons, maréchal de camp, ancien lieutenant du roi à Haguenau. Son père, Antoine-Louis de Pons, qui était né dans celte ville le 6 mars 1774, avait émigré, étant sous-lieutenant au régiment de Schonberg-drag'ons, le 6 mars 1792. Fait prisonnier paries Français en 1797, il parvint à s'échapper et fut promu, le 26 novembre iiSi5, capitaine provisoire.il était aide de camp du maréchal de Vioménil, quand il fut admis au traitement de réforme, a\ec le g-rade de chef d'escadron, à compter du 6 mars 1827 et nommé commandant du fort de Monijouich, à Barcelone, le 6 juin de la même année.

Gaspard de Pons, qui avait un an de moins qu'Alfred de Vigny, entra en même temps que lui au service en qualité de garde du corps surnuméraire, dans la compagnie Ecossaise. Passé dans la même qualité à la cinquième compagnie française le 12 mars i8i5. il fat nommé sous-lieutenant à la légion de la Vendée^leS novembre suivant, sous-lieutenant du 2" régiment d'infanterie de la Garde royale, le 7 mai 18:7, lieutenant au même régiment, le 3 octobre 1821, et passa capitaine au 7*^ régiment d'infanterie légère, le j4 juin 1828. Plus heureux qu'Alfred de Vigny, il fit avec distinction la campagne de 1823 en Espagne. Il se trouva à tous les combats qui furent livrés sous les ordres du lieutenant général Bourcke et du général de la Rochejaquclein, tant en dalicie qu'en Estramadure et sur les rives du Tage, fut décoré de la Légion d'honneur à l'occasion du sacre de Charles X, et admis au traitement de réforme, sur sa demande, le 18 juillet i83o. (Arch. du ministère de la (1 lierre. 1

Quand ils firent connaissance au Conservateur, Gaspard de Pons

Au printemps de 1821, il recommande à Jules de Rességuier et à M. Pinaud, secrétaire perpétuel de l'Académie de Clémence Isaure, la pièce de ^//metha, que Vigny avait envoyée aux Jeux floraux.

En 1822, il le prie de lui servir de témoin à son mariage.

En 1824, dans les Nouvelles Odes^W lui dédie Un chant de fêle de Néron; il lui emprunte quatorze vers à' Héléna pour servir d'épigraphe à l'ode intitulée le Reffret, et quatre vers de Madame de Soubise pour l'épigraphe de l'ode Aux Ruines de Montfort-l' Amaury , et il fait l'éloge à'Eloa dans la Muse française.

En 1836, au frontispice de ses Ballades, il met ces deux vers de Vigny tirés de la Neige :

était caserne à Versailles, et Vig-ny à Vincennes. Ils se lièrent tout de suite, et bien que Pons n'ait pas toujours compris Vigny, celui-ci lui demeura toujours fidèle. On n'a pas oublié l'article charmant que l'auteur A'Eloa fit dans la Mase française sur le recueil poétique de Pons : Amour — A Elle. Treize ans plus tard, lorsqu'il perdit sa mère (1887), Vigny voulut que la déclaration de son décès fut faite à l'état civil par le père de Gaspard, et, en i84i, quand on dressa l'acte de notoriété pour la succession de sa mère, c'est encore le lieutenant-colonel en retraite de Pons et son fils qui servirent de témoins à Alfred de Vigny. Cela prouve qu'il n'avait pas gardé rancune à son camarade de son étrange attitude envers lui après Chalterlon. Nous n'avons pas le portrait de Gaspard de Pons, mais le disticjue suivant, que fit un jour sur lui Emile Deschamps, nous donne une idée peu avantageuse de son physitiue :

Et de ses dents de jaune et de vorl nuancées Il exhale l'odeur des viandes avancées.

(Inédit.)

Qu'il est doux, qu'il est doux d'écouter des histoires, Des histoires du temps passé !

Le 3o juillet de la même année, en réponse à l'article sévère que Sainte-Beuve avait fait, le 8 de ce mois, sur Cinq-Mars, dans le Globe, il rend compte de ce roman dans la Quotidienne.

En 1827, il oblig-e Sainte-Beuve à faire son meâ culpâ de cet article, et il met Vig-ny en rapport avec tous les artistes du second Cénacle, notamment avec David d'Angers.

En 1828, il se multiplie pour que le Roméo et Juliette àe Vigny et d'Emile Deschamps soit reçu à la Comédie-Française, et, quand la chose est faite, il y applaudit par le billet suivant, du 10 avril de la même année :

« Acclamation, cher Alfred ! On ne pouvait moins pour votre Roméo ; et malheur à qui entendrait sans acclamation la poésie de Shakespeare multipliée par la poésie d'Emile. Votre Roméo est admirable, c'est le Roméo de William, et partout c'est le vôtre. Il fallait autant de g'énie que le vieux poète pour le traduire ainsi. »

Enfin, en 1829, il emprunte encore deux vers à Alfred de Vigny pour servir d'épigraphe à la pièce des Orientales intitulée Sara la baigneuse.

LA VIE POLiriOL't, 1.11 I KH.VIIU: 1;T IvELIGlELSii 11^

Voilà, n'est-il pas vrai ? dans le court espace de neuf ans, des témoionag^es d'amitié qui comptent,

Ehbien, voyons maintenant ce que, dans le même laps de temps, Alfred de Vig-ny apporta à Victor Hugo.

Jusqu'en 1828, je ne trouve rien qui vaille la peine d'être relevé, en dehors des compliments et des protestations d'amitié dont fourmille sa correspondance. Sous ce rapport il n'est pas en reste avec lui. Mais comme services rendus, c'est autre chose.

Le 3 octobre 1828, au moment où il s'apprête à partir pour l'Espagne, il écrit à Victor Hug'o la lettre fameuse par laquelle il le charg-e, au cas où il serait tué, de publier son poème de Satan.

En 1826, il lui dédie Moïse, et, en tête du chap. IX de Cinq-Mars, qui a pour titre le Siège, il met cette épigraphe empruntée à une ode de Victor Hug'o.

J'aime les forts lonnans aux abords difficiles, Le glaive nu des chefs guidant les rangs docilos, La vedette perdue en un bois isolé, El les vieux Lalaillons qui passent dans les villes Avec un drapeau mutilé.

Et c'est tout (i). Je sais bien que, de 1820 à

(1) Je n'ai carde d'oublier l'inflaence qu'il exerça sur Victor Hug'o dans la conversation ou par ses écrits. Nous savons déjà que c'est le roman de Cinq-Mars qui donna à Victor Hug'o l'idée de Croni-

ALFRED DK VIGNY

1820, tout ea collaborant aux revues de la jeune Ecole, Vig-ny vécut plus en province qu'à Paris. Mais il aurait pu tout aussi bien faire l'éloge, dans la Muse française, des Odes de Victor Hugo que des poésies amoureuses de Gaspard de Pons, et il ne le fit pas. Pourquoi donc, à partir de son mariage, ou plus exactement à partir de sa mise en réforme, eut-il l'air de mettre une certaine distance dans ses relations avec Hugo ? Il était moins libre, je l'accorde, et plus d'une fois la santé de sa jeune femme le retint à la maison. Mais il devait avoir d'autres raisons que celles-là. La vérité, c'est que leur tempérament différait du tout au tout; que Vigny, plus renfermé, n'aimait pas le bruit ; que, de très bonne heure, à force de les comparer, de les opposer l'un à l'autre, la presse en fit des rivaux sinon des jaloux, et que Victor Hugo, qui, par nature, était un dominateur, manqua de tact en plusieurs circonstances et blessa sans le vouloir

well et de Marion de Lonne, Et je trouve dans les Souvenirs de Juste Olivier cette anecdote qui me paraît bonne à retenir :

« Nous nous promenions un jour sur les quais, Victor Hugo et moi, racontait Vigny, et nous regardions la gravure anglaise du Festin de Balthazar. Se lui faisais admirer la lumière. — Oh! vous ne savez pas ce qui me frappe là-dedans, dit-il, c'est dans le fond la tour de Babel. — Non, mon ami, il s'agit ici du temps du prophète Daniel ; la tour de Babel est détruite, il n'en existe plus de vestige. » — Grâce à la lecture continuelle de la Bible, Alfred de Vigny connaissait l'ancien testament comme son pater.

Alfred de Vig-ny qui était d'une susceptibilité toute féminine. Ainsi, pour citer deux exemples, quel besoin avait-il, dans l'édition de 1827 de ses Odes et Ballades, de remplacer les deux vers de Vigny qu'il avait mis en tète des Ballades par ceux de Joachim du Bellay :

Renouvelons aussi Toute vieille pensée.

Cela fut d'autant plus désagréable à Vigny qu'il avait la prétention, lui aussi, de faire œuvre de novateur et que jusqu'alors il avait été, et comme fond et comme forme, beaucoup plus original que Victor Hugo. Même dans les pièces de vers où tous deux s'étaientinspirés d'André Chénier, Vigny s'était approché plus près du modèle. Où l'un se montrait abondant, facile, éloquent, lyrique, l'autre mettait une sorte de coquetterie à faire des pièces courtes, des vers pleins de pensées et d'apparence difficile. Gel a est si vrai, que, dès 1816, dans une épître rimée adressée au comte de Moncorps, son camarade de pension et de régiment, Vigny disait :

Sachez de moi la haine

Que nous professons tous pour les vers faits sans peine; Le vers le plus obscur d'un auteur sérieux A plus de vrai mérite et vaut plus à nos yeux

ALFHED DE VIGNY

Que l'inutile amas de légères paroles

Oui forme le tissu de ces œuvres frivoles

Oui sans rien peindre au cœur cherche à nous éblouir,

Qu'on dit vers fngitijs parce qu'ils sont à fuir (1).

Mais la contrariété qu'il éprouva de la suppression de cette épig;"raphe ne fut rien auprès du mouvement d'indig^nation qu'il eut, en 1829, quand on vint lui apprendre que le baron Taylor, son ancien camarade de régiment, s'était entendu avec Hugo pour faire passer HernapJ avant Othello, qui déjà était en répétition. Ce jour-là il se crut trahi, et si Emile Deschamps ne s'était interposé entre les intéressés pour arranger l'affaire, je ne sais comment elle se fût terminée. C'est Emile Deschamps, si j'en crois le Journal inédit de Guttinguer, qui conseilla à Victor Plugo d'écrire au directeur du Globe la lettre que j'ai publiée dans le Cénacle de Joseph Delorme et où il disait : « Je comprendrais fort bien que, toujours et quelle que fût la date de sa réception, 0/Ae//o passât avant Hernani; mais Hernani avant Othello, jamais... » — Cette lettre est du 18 octobre 1829. Six jours après, Othello était représenté à la Comédie-Française, et Victor Hugo se vantait le lendemain, dansune lettre

(1) Vicomte de Saviçny de Moncorps, Précieux aufographes d'Alfred de Vigny, librairie Henri Leclcrc, 1904.

à Sainte-Beuve, qui voyag-eaiten Allemag-ne, d'avoir contrilDué, lui et ses amis, au succès de l'ouvrage de Vigny (i).

La paix était donc faite, mais elle devait être de courte durée, car l'incident que je viens de rapporter avait, entre les deux rivaux, laissé malgré tout son ombre.

Quelques années après — Adolphe Jullien, à qui j'emprunte cette anecdote, n'en donne pasla date, mais je m'en rapporte à lui parce qu'il est ordinairement bien informé (2) — une nouvelle affaire, qui faillit se dénouer sur le terrain, mit les deux amis aux prises. En ce temps-là, Vigny jouissait de la con6ance de Buloz.Il avait donné dès 1 83 1 un fragment de Stello à la Revue des Deux-Mondes, et le directeur de la jeune Revue avait pris l'habitude, pour se l'attacher davantage, de publier des extraits de ses nouveaux ouvrages — ce qu'il s'abstenait de faire pour Victor Hugo.

Celui-ci s'en plaignit un jour à Buloz, qui lui répondit: « La faveur que j'accorde à M. de Vigny

(i) « Othello a réussi, lui écrivait-il, non avec fureur, mais autant qu'il le pouvait et grâce à nous. Ma conduite en celte occasion a tout à fait ramené Alfred de Vigny et nos Shakespeariens : cela du moins est un bien, mais à la caverne des journaux et dans l'antre des coulisses, une double cabale s'organise contre moi et ne fait que s'aiguiser sur Othello pour Hernani. »

(3) Le Romantisme et l'éditeur lîendael, p. i25.

s'explique tout naturellement. Quand je le reproduis, il ne m'en coûte que le plaisir, tandis que, lorsque je vous cite, je suis sûr, le lendemain, de recevoir une quittance à solder. » Cette histoire, qui aurait dû rester secrète, revint aux oreilles du poète de Moïse qui, furieux des propos désoblig-eanls que Victor Hugo avait tenus sur son compte à Buloz, voulut en tirer réparation par les armes. Mais les témoins, dont Renduel, traînèrent si bien les choses en longueur que l'affaire n'eut pas de suites.

Cependant Victor Hugo n'atteudait que l'occasion de se venger d'Alfred de Vigny. Il la trouva, en i834, dans la publication de son livre Littéral tare et Philosophie mêlées. Ayant eu l'idée d'y réunir les principaux passages de l'article qu'il avait consacré dans la Musejrançaise au poème d'Éloa, il se dit que ce seraitjouerunbon tour à son auteur que d'effacer les noms d'Éloa et de Vigny et de les remplacer par ceux deMilton et du Paradis perdu. Et il eut la faiblesse de céder à la tentation. C'est alors que Vigny, en guise de représailles, effaça à son tour le nom de Victor Huiro de la dédicace de

sa pièce de Moïse, dans l'édition de ses Poèmes qui parut en iSSy.

Cet échange de mauvais procédés ne fil qu'accentuer leur brouille.

Trois ans après elle durait encore, quand Emile Deschamps, qui en souffrait beaucoup pour l'un et pour l'autre, entreprit de la faire cesser. Les circonstances ne nous sont pas connues, mais ce fut la publication du livre de Victor Hugo intitulé les Rayons et les Ombres qui fournit à ce brave Deschamps le prétexte cherché.

Et donc, un matin du mois de décembre i84o, Emile apporta rue des Ecuries-d'Artois un exemplaire avec dédicace du dernier ouvrage de Victor Hugo. Vigny fut d'autant plus ,touché du présent que Vex-dono évoquait leurs souvenirs de l'âge d'or(i).

Il répondit immédiatement :

« Je ne veux pas attendre qu'Emile vous rende mes remerciements en retour de ce bel envoi qu'il m'apporte de votre part, Victor, et qui me rappelle le temps trop éloigné de notre amitié de première

(i) J'ai vu passer, il y a quelques années, cet exemplaire dans une vente. La dédicace était libellée ainsi : A Alfred de Vigny, son ami des beaux jours, victor hlgo.

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jeunesse et de nos échanges de première poésie (i). Je vais ranger votre livre parmi les plus rares de ma bibliothèque et votre écriture, si rare aussi, parmi les choses les plus précieuses que je possède (2). »

Celte fois la g-lace fut rompue, et pendant six ans, c'est-à dire jusqu'au coup d'Etat, leurs relations, quoique toujours un peu distantes, furent pleines de cordialité.

Les temps étaient proches, d'ailleurs, où Vigny allait avoir besoin de l'appui de Victor Hugo. N'estce pas au printemps de l'année 1842 qu'il sollicita pour la première fois les suffrages de l'Académie ? Nous verrons au chapitre suivant à quels ballottages il fut soumis quatre ans durant. Ce fut un véritable scandale. Rendons tout de suite cette justice à Vic-

(1) Où était le temps, en effet, où les deux amis échangeaient leurs prénoms quand ils s'écrivaient? où Vigny sig'nait Victor, et Victor Alfred "? où, en lui envoj'ant la seconde édition de ses Poèmes, le premier disait au second :

« Voici mes vieux péchés et les nouveaux avec eux, cher ami. Je n'ai pas voulu attendre que j'eusse le temps de vous les porter. J'ai toujours celui de penser à vous et de vous aimer, chose en laquelle je ne puis et ne veux jamais changer, ainsi qu'en quelques autres choses encore.

« Tout à vous.

« Ma femme m'attend debout pour sortir. »

(Lettre inédile du ii mai 1829, communiquée par M. Pierre Lefèvre-Vacquerie.)

(2) Communiqué par Paul Meurice.

tor Hugo qu'il ne négligea rien pour assurer la victoire de son ancien compagnon d'armes. C'est lui qui, le jour de son élection, voulut lui apprendre la bonne nouvelle (i), et lors de l'incident Mole, il n'hésita pas à prendre le parti de Vigny.

« On a voulu me faire directeur de l'Académie, écrivait-il à la fin de décembre i846, j'ai refusé.

« On a nommé Scribe. J'ai dit : tant que l'Académie tiendra un de ses membres en pénitence (M. de Vigny), je tiendrai compagnie à ce membre. On ne veut nommer M. de Vigu}^ ni directeur, ni chancelier, à cause de son démêlé avec M. IMolé (2).»

Et Victor Hugo manœuvra si bien que l'Académie finit par capituler.

Mais Vigny n'attendit pas jusque-là pour lui marquer sa reconnaissance.

Au mois de mars de l'année i843, qui fut la plus cruelle de toute la vie d'Hugo, il lui apporta,

(i) Par le petit billet que voici :

à Monsieur le comte Alfred de Vigny de l'Académie Française, 6, rue des Ecuries-d'Artois.

« Je A'ous écris sur le papier même du scrutin. Vous êtes nommé à 20 voix au premier tour. Je vous félicite et nous félicite.

« Ex imo corde.

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