EMILE
« Paris, 4 avril 1837.
« Cher ami, pardon du retard de ma réponse à votre bonne et charmante lettre. Je voulais vous envoyer Stradclla (4) et le brochas:e manquait.
(1) Elle appartenait alors an docteur Véron.
(2) Isaure Boscary, mariée au comie de Vergennes.
(3) Lettre inédite.
(41 Slradella, opéra en 3 actes, paroles d'Emile Descliamps el d'Emilien Pacini, musique de Niedermeyer, fut représenté à l'Acadcinie royale de musique le 3 mars 1837. — Le 28 juin suivant, Alfred de Vigny écrivait à Emile Ueschamps : e J'aime Stradella et
Le voici. Ne le lisez pas et cependant parcourezle. C'est une œuvre à laquelle j'ai mis une grande variété de situations musicales et pittoresques. Vous y trouverez aussi quelques vers. — Enfin le spectacle est magnifique et ce que vous me dites de l'Eglise me ravit. C'est au surplus ce que dit la Gazette de France dans son n° du 9 mars. L'avezvous lu ? Il est beaucoup trop flatteur et j'ai su depuis que c'était M. de Beauregardqui l'avait fait. Je croyais que c'était vous. Oui, c'était un sujet à mettre à l'Opéra. L'Orphée chrétien, comme vous dites. — Quant à la musique, je la trouve charmante. On n'avait jamais mis à la scène l'exaltation d'un sage, ni le capilole. Enfin, vous verrez cela par Duprez, qui remplace Nourrit dans quinze jours et dont on dit grand bien.
« Quant à mon autre opéra avec Meyerbeer (i), j'y travaille toujours, mais Stradella m'occupe encore beaucoup. Tout le monde veut chanter cette musique dans les salons. «
j'adore Duprez parce qu'il ouvre la bouche et ne laisse pas perdre une syllnbc de votre esprit et de vos vers. S'il y a un homme au monde qui dise du fond du cœur : Vanitas vanilatam .' ce doit bien être ce pauvre Nourrit. A peine hors de la barrière, le voilà oublié, remplacé, écrasé; s'il avait reparu hier, on lui aurait peut-être jeté des pierres à la tète... » (Lettre publiée par Jules Marsan dans l'introduction de la Mase française.)
(i) Je ne sais de quel opéra il s'ag;'it ; ce n'est certainement pas des Huguenots, puisque cet opéra fut représenté le 21 février i836.
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Là, s'arrête la correspondance d'Emile Deschamps avec Alexandre Guiraud. N'est-il pas vrai qu'elle laisse l'impression que cet esprit charmant qui, selon l'heureuse expression de Vig-ny, « touchait à toutes les idées, à tous les sentiments, presque à toutes les modes du vêtement de la pensée et resta toujours Emile », n'existait vraiment qu'en ses amis ? — Oui, mais l'amitié pratiquée de la sorte est presque une duperie. S'il est vrai que pour certaines âmes il y ait plus de plaisir à donner qu'à recevoir, il n'est pas juste cependant que ce soit toujours le même qui donne. C'est ce qu'Antoni Deschamps ne cessait de répéter à son frère. L'aimable correspondant d'Alexandre Guiraud commença à s'en apercevoir, le jour où il eut l'ambition fort légitime d'entrer à l'Académie Française. Si tous ceux qu'il avait servis d'une manière ou d'une autre avaient voté pour lui, il n'aurait craint aucun concurrent. On verraqu'il fut laissé poliment à la porte. La première fois qu'il posa sa candidature, ce fut en i8/j/i, en concurrence avec Alfred de Vigny. Il s'agissait de remplacer Gampenon,qui était mort le t4 novembre i843. J'ai lu quelque part qu'ils s'étaient concertés dans la circonstance, en vue de se porter un mutuel secours, et que Deschamps avait promis à Vigny de lui faire donner
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au second tour les voix qu'il ol)tiendrait au premier. J'en doute fort, car il y avait déjà du froid entre eux (i), et ce froid allait devenir de la glace à la suite de l'édition de Roméo et J nlietle pul)liée l'année d'après, par Emile Deschamps, à l'insu d'Alfred de Vigny. En tout cas la manœuvre, si manœuvre il y eut, ne réussit ni à l'un ni à l'autre,puisque Saint-Marc Girardin, contre lequel elle aurait été dirig^ée, fut élu au premier tour par i8 voix contre 8 données à Emile Descliamps et 7 à Vigny.
Est-ce ce demi-succès qui encourag'ea Deschamps à se porter un an plus tard au fauteuil d'Etienne?
Peut-être, mais cette fois, au lieu d'arriver le second, il arriva le troisième avec 4 voix.
Vigny fut élu, le 8 mai i845, au premier tour, par 20 voix contre 10 à Empis. Quelques mois après Emile eut beau briguer la succession de Soumet (2),
(i) Vigny lui écrivait, le 12 janvier 1842 : « Vous le plus charmant, comme dit notre ami Sainte-Beuve, vous êtes toujours à moi, n'est-ce pas? Ce ne sera pas de votre amitié que je dirai,
comme de tout ce qui passe : Pourquoi ? et Hélas ! — ce qui
prouve qu'il commençait à en douter.
(2) Il écrivait à ce propos à Ilippolyte Lucas :
« Monsieur et cher poète, puis-je, sans trop d'indiscrétion, avoir recours à vous pour faire insérer dans le Siècle ces deux lignes : « M. Emile Deschamps est un des candidats au fauteuil académique d'Alexandre Soumet. » On fait courir le bruit que je me retire. 11 n'en est rien et il importe que celle petite vérité soit grandement
l'Académie lui signifia clairement qu'il était trop léger pour elle. Cependant si quelqu'un avait qualité pour prononcer l'éloge de l'auleur de Clylemnestre et de 6'«^/,c'était bien lui qui, depuis 1820, avait été tant de fois son compère et une fois au moins son complice. Mais ce n'est pas la Seine qui coule sous le pont des Arts, c'est l'eau du Léthé, et puis Deschamps eut tort de laisser passer l'heure. Dix ans auparavant, alors que les deux Alexandre jouissaient sous la Coupole d'un certain crédit, il représentait encore quelque chose. En i84o, il ne représentait plus rien du tout. Je me trompe, il avait toujours autant d'esprit, mais c'est une marchandise qui ne semble pas très appréciée à l'Académie, puisque les mauvaises langues prétendent que les Quarante ont de l'esprit comme quatre.
A partir de l'élection de Vigny à l'Académie Française, Emile Deschamps, sans explication ni rupture, laissa l'herbe croître entre eux.
En d'autres temps, il eût été le premier, dans la circonstance que l'on sait, à venger son camarade des impertinences de M. Mole. Tout en blâmant
connue. Je ne puis mieux m'adresscr qu'au Siècle et à vous. Pardon encore, mais il est des liommes à qui on aime devoir de la reconnaissance comme des poètes qu'on admire avec bonheur.
(Lettre inédile communiquée par M. Léo Lucas.)
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in petto l'attitude inqualifiable de l'ancien Grand- Juge de Napoléon, il laissa à son frère, demeuré l'ami fidèle de Vig-ny (i), le soin de lui donner les étrivières^ et Antoni s'en acquitta fort bien, ma foi. Il (lit :
Un valot peut très bien louer son ancien maître, Pour ne pas être ingrat, ni surtout le paraître; Mais celui qui toujours a dans son sein ardent Avec soin conservé son cœur indépendant,
(i) Plus jeune que son frère, de neuf ans, Antoni, suivant l'exemple d'Emile, commença par taire des traductions. Mais au lieu de s'attacjucr au romancero, et de traduire des lieds et des ballades allemandes, il s'attaqua au poète italien qui défie tous les traducteurs, à l'auteur de la Divine Comédie, et pour mieux se pénétrer de l'atmosphère du paj-s où il avait vécu, il fit deux voyages en Italie.
G divin exilé ! sur un mode nouveau
Je vais dire aux Français ton antii(ue berceau ;
Veille sur moi du ciel, dans ce moude où nous sommes,
Car j'ai quitté pour toi le grand troupeau des hommes.
De ta savante main, Dante, conduis mes pas,
Et sous l'ardent soleil ne m'abandonne pas.
Comme tu fus guidé dans ton fatal voyage,
Guide- moi, vieux Toscan, dans mon i)èlerinage.
L'œil baissé de respect, jo tiens ton livre saint,
Et du jonc consacré mon coT\)% est déjà ceint :
Marche donc devant moi, maître et sacré poète,
El j'entrerai sans peur dans la roule secrète (n).
Antoni Deschamps avait un peu le masque tourmenté du grand Florentin, moins cependant ([ue Lamennais, qui avait aveclr.i comme un air de famille. H était maigre et sec, il avait les yeux noirs, le teint mat et olivâtre, le nez cartilagineux, et portait déjà en lui, selon l'expression de Victor Pavie, d'Angers, « le germe de deux manies qui devaient se prononcer et s'invétérer avec le temps jusqu'à la folie. Il serrait légèrement ses paupières sur ses yeux avec un mouvement de crispation nerveuse et se tirait les cils de manière à causer les plus douloureux agacements à ses amis. »
{a) Poésies de Antoni Dei>c/ianips, nouvelle édition, i84i. Prologue,
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Dont l'àme dans les cours ne ses' point oilacée,
A bien le droit aussi de dire sa pensée,
H le doit, il le peut, sans délit ni forfait.
Vous l'avez dite, Alfred, et vous avez bien fait.
Vous avez porté haut notre sainte bannière,
La bannière de l'art, la divine lumière,
Et comme Jeanne d'Arc, disant dans votre cœur :
Elle fut au danger, qu'elle soit à l'honneur (1) !
A présent, pour expliquer la bouderie persistante d'Emile Deschamps à l'cg-ard de Vigny, il convient d'ajouter, si l'on veut être juste, que jamais celuici ne fit un pas vers celui-là. Nous avons vu qu'après avoir pris sa retraite de chef de bureau au ministère des Finances, Emile Deschamps était allé habiter Versailles, en i848. C'était mettre un peu
(i) V. Pavie, Œuvres choisies, t. II, p. 149.
Sa liaduction de la Divine Comédie parut en 1820 cl fil sensalion dans le monde dos lelires. C'élail la preiiiii-re fois qu'un poêle français serrait de si près le lexle toscan. Deux ans après il ressenlit les premières alteintes du spleen, ou folle imaginaire, qui le conduisit chez le docleur Blanche pour le reste de ses jours. Mais sa raison ne chavira pas enlièremonl La porte de sa prison resia toujours ouverte, et jamais le docteur Blanche n'eut la peine de courir après son malade. Il rentrait de lui-même tous les soirs, comme un pensionnaire à qui l'on donne la permission de minuit. El il ne cessa de cultiver les Muses. En iS3.ï, lorsqu'il publia les Dernières Paroles, qui conlieunent de si fortes choses, Alfred de Vigny lui écrivait :
« Croyez-moi, mon ami, vous voilà guéri ; la poésie, qui vous avait perdu, vous a sauvé ; vous conserverez toute la vie sur le (ronl la trace du tonnerre, mais ce ne sera qu'une cicatrice, et votre âme est restée intacte sous ce front blessé. Oui mieux que vous a jamais senti et exprimé la sainteté de l'amitié, et la tendresse de ses souvenirs, la grandeur de la résignation dans la plus cruelle des maladies, le regret des plus innocentes fautes et la chaste adoration des arts planant au-dessus de votre vie inolTensive ? Le l'ien l'a emporté sur vous, cher ami ; jouissez de ce triomphe. Vous voyez à présent Varbre de vos pensées, nous en goûterons sans cesse les fruits, et il n'y a pas d'homme au monde qui les savoure avec plus de bonheur que moi, parce qu'il me semble que, grandi sous vos larmesel les nôtres, c'est un arbre sacré que celui-là.»
Vigny n'oublia jamais qu'Antoni Deschamps fut du petil nombre des conjurés qui assurèrent par leurs applaudissements la victoire i\ Ot/ielto.
11 mourut au mois d'octobre iSfit'. on cette année funeste qui lit tomber des mains la plume de Sainte-Beuve et ferma pour toujours les yeux de L.aniarliue.
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plus de distance entre Vig-ny et lui. Mais comme les Holmes résidaient alors dans la ville du grand roi et que Vig-ny les allait voir de temps en temps, il aurait très bien pu, ne fut-ce qu'une fois, aller frapper à la porte de son ami d'enfance. Je ne sache pas qu'il l'ait jamais fait. Use contenta d'échang-er de loin en loin avec lui à l'occasion quelque petit billet qu'il s'efforçait de rendre aimable. Gela n'empêcha pas Emile Deschamps de porter publiquement son deuil, quand il mourut. Et pourquoi y aurait-il manqué? En somme, il n'avait à lui pardonner que, des misères, et il ne pouvait oublier, que durant leurs cinquante ans d'amitié fraternelle, Vig^ny avait pris part à toutes ses joies, à toutes ses peines, et que, dans l'histoire du Romantisme français, ils avaient été, l'un à côté de l'autre, le sel et la flamme de toutes les fêtes de l'esprit.