A CLOTILDE
C'est Dieu qui t'envoya pour consoler ta mère De l'enfant bien-aimé qu'il reprit pour les cieux ; Elle pleura longtemps sa Clotilde première, Mais nous la revoyons, ma fille, dans tes yeux.
Delà terre envolée, ah! tu nous la rappelles; Elle avait ton sourire et ta douce pâleur. Même souffle anima vos âmes fraternelles, Tendres comme l'amour ou comme la douleur.
Vous vous aimiez là-haut, pressentant votre mère; Dieu, qui dans son sein même en naissant vous fit sœurs, Mit sur vos fronts pareils un signe tufélaire Qu'avec joie au berceau reconnurent nos cœurs.
Il voulut, ce Dieu bon, par un touchant échange. Confondre pour nos yeux vos terrestres liens; Sous les traits de ta sœur, il garde le même ange Ou'ici-bas nous gardons, ma fille, sous les tiens.
Ces vers ne sont pas datés, mais à l'époque où ils parurent dans les Etrusques Clotilde avait douze ans, étant née à Paris le i^"" janvier i832.
Ce n'était pas l'aînée des enfants du poète. Sans parler de la première Clotilde, qu'il avait perdue enfant, Busoni avait eu, en 1826, un fils prénommé Philippe, comme lui, qui fit une belle carrière à la Préfecture de la Seine (i), et deux ans auparavant
(i) Entré dans l'Administration préfectorale le i4 juin i848, il était chef de division en 1882, quand il prit sa retraite; il mourut en i883.
ALFKED DE VIGNY
sa femme, née Zoé-Sophie Haubois, avait eu ég-alement d'un premier lit un fils qu'il aima comme le sien et qui, sous le nom de Valincourt, fut acteur et directeur de théâtre en province.
J'ai déjà dit que Busoni fit partie du petit Cénacle (i), qui se tint chez Vignj quelques années avant la représentation de la pièce de Chatterton, ' mais à ceux qui s'étonneraient que, dans la correspondance du grand poète, ses premières lettres à Busoni ne remontent pas plus haut que l'année i838, je dirai, pour expliquer la chose, que Vig-ny, vivant alors à Paris d'une vie très sédentaire, n'avait pas besoin d'écrire à ses amis pour être en relations suivies avec eux. Il ne se prit à le faire qu'après sa rupture avec Marie Dorval, qui le décida à quitter Paris pour quelque temps. Et je remarque que sa première lettre connue à Busoni coïncide avec cette rupture. Ce qui prouve au surplus l'intimité qui existait entre lui et l'auteur des Etrusques, c'est le billet suivant que Clotilde, adressait à Vig-ny le 17 décembre t843 à l'occasion de sa candidature à l'Académie Française.
« Merci, Monsieur, pour les choses aimables que vous voulez bien me dire,je serais un bien faible juge
(i) Voir le t. I de cet ouvrage.
au milieu de tant d'hommes éminents; le fauteuil vous revient de droit(i),je ne pourrai qu'applaudir et mon père s'en charg-e pour moi. Vous êtes fanatique de la jeunesse, moi je le suis du talent, et c'est vous dire que je le suis du vôtre.
« Veuillez ag^réer, Monsieur, mes compliments les plus sincères.