CLOTILDE BUSONI
On voit que Glotilde était une enfant précoce. Mais ce n'était pas son seul charme. Elle était jolie comme un cœur dans sa fleur première, et je gagerais que ce fut à cause d'elle et principalement pour elle que Vig-ny, à partir de i848, multiplia ses visites au n° 61 de la rue d'Angoulême du Temple, où Busoni habitait. En tout cas, il n'est g'uère de lettres de ce temps où il ne parle d'elle. On va voir en quels termes :
Il écrivait à Busoni, le ii août i848 : «...Je voudrais vous savoir résolu à quitter votre infâme quartier à tout prix. Je voudrais qu'il vous fût possible de persévérer dans votre résolution de ne pas laisser dans ce cratère la jeune beauté de
(i) Mais il fut donné à Sainte-Beuve, et ce n'est qu'au mois de mai 1845 que Vigny fut élu en remplacement d'Etienne.
(2) Lettre inédite. — La plupart des renseignements et documents de cette notice m'ont été communiqués par M"" Eugénie Valincourt.
quinze ans pour qui nous avons frémi et que son jeune frère défendait avec vous. Il me semble avoir entendu M™^ Busoni, leur spirituelle et tendre mère, me parler souventde son pays. Elle en venaitseule. Je voudrais penser qu'elle y retourne avec sontrésor,son fils et sa fille pour quelque temps... » Et le 12 octobre 1849 '•
« Eh bien ! eh bien ! voilà donc votre chère
Clotilde un peu malade et puis belle et guérie !
« Vous n'avez plus peur, elle est femme! Relisez André Chénier quand elle sera couchée et endormie :
La rose et Damalis de leur jeune prison Ont ensemble percé la jalouse cloison.
Effrayée et confuse et versant quelques larmes Sa mère en souriant a calmé ses alarmes :
« Vous devez être fier, jeune père que vous êtes, au lieu de vous inquiéter... »
Quand il tenait ce langage à Busoni, Vigny était retiré dans sa terre du Maine -Giraud, non loin d'Ang-oulême, et, n'ayant pu décider les électeurs de la Charente à l'envoyer à la Constituante, sur un programme inspiré des idées de Lamartine, il y attendait les événements
J'ai visité en 1901 ce petit manoir du xv« siècle,
aujourd'hui dépouillé de sa ceinture de bois. J'en ai même rapporté, entre autres souvenirs de Yig-nj, le portrait de Byron qui ornait son cabinet de travail. C'était bien la retraite qui convenait à cet amant passionné de la solitude et je comprends mieux, depuis quej'ai vu le Maine-Giraud, la poésie amère et désenchantée de son recueil posthume. Mais on aurait tort de croire qu'il y vivait emmuré comme dans un couvent. Du haut de sa tour — qui n'était pas toujours une tour d'ivoire — il observait, il écoutait les choses et les bruits du dehors. Il allait de temps en temps à Ang-oulême où il avait de bons amis ; il recevait chaque matin le Constitutionnel auquel il s'était abonné pour les Lundis de Sainte-Beuve, et il entretenait une correspondance régulière avec Busoni qui, comme critique littéraire de l'Illustration, le tenait au courant du mouvement parisien.
Et Busoni n'était pas son unique correspondant. Il écrivait à Auguste Barbier, à Pitre-Chevalier, à Léon de Wailly, mais son confident ordinaire, son homme de confiance (i), celui qu'il chargeait des
(i) «... Si je connaissais quelqu'un en qui j'eusse plus de confiance :ju'en vous, lui écrivait-il du Maine-Giraud, le 3 octobre i838, ce serait à lui que je donnerais cette bien simple et cependant secrète commission. Je vous prie de mettre cette lettre à la petite poste de Paris. Il m'importe qu'elle soit timbrée de là et non de la villa
274 ALFKED DE VIGNY
commissions les plus délicates, c'était Busoni parce qu'il savait (ju'il pouvait compter sur. sa discrétion la plus absolue, et que chacune de ses lettres lui était prétexte à parler de Clotilde, dont la santé le préoccupait autant que ses parents.
«... Votre Beauté chérie, votre ange de Raphaël, votre Vierge à la Chaise, votre Chérubin de Murillo, votre amour de l'Albane, votre fille en un mot s'est levée ce matin un peu pâle, et vous voilà aux champs, lui mandait-ille 1 5 juillet i85o. — Insensé que vous êtes, vous n'êtes pas un père, mais une mère folle d'amour et prête à mourir si votre fille a mal à un pied. Comment voulez-vous que je croie que vous soyez bien portant ou seulement vivant à ce train-là? 0 mauvais père, qui la gâtez tant, que je défie à présent de ne pas trouver glacés, et indifférents Roméo, Paul, et Des Grieux, quand elle aura le malheur de les connaître. »
Et comme s'il avait eu peur que Busoni eût pris
voisine de la terre où je suis. J'ai des amis plus anciens et plus intimes que vous, mais je ne crois point en avoir un meilleur? Chacun d'eux se croirait sans doute en droit de chercher le sens de mes lettres à une personne qu'ils connaissent et qui vous est inconnue. Je ne veux pas l'exposer même à un soupçon ni à la moindre question légère. Je vous demande donc en ami de ne pas envoyer cette lettre, mais seulement de la jeter vous-même dans la boîte le plus tôt possible et de n'en point parler... » (Corresp. d'Alfred de Vigny, p. 73.)
e tendre reproche au sérieux, il lui écrivait quelque emps après :
« 9 octobre 4850.
«Je voudrais bien savoir pourquoi nous ne gâteions pas notre petite romaine d'enfant. Je suis assez le l'avis des Anglais qui donnent tout à ce bel ige, fêtes, fleurs, compliments, adorations et même a liberté. Ils parent les jeunes personnes comme es jeunes femmes et leur permettent plus de conversations qu'on n'en admet en France. Tous les )onheurs, toute la joie possible à l'âge de la plus raîche et de la plus pure beauté... »
Et l'année suivante, il lui écrivait encore :
« 12 novembre 1851.
«..Je vous dirai combien je pense souvent à vous, L votre courage, à votre amour de père si infati- ;-able et si tendre, et à la mélancolie de vos prévoyances pour la jeune beauté qui va avoir dix-huit ms. — Oui, vous avez raison, il serait triste de oir toutes ces fleurs de l'adolescence s'élever et l'épanouir dans une ombre éternelle pour y pâlir it s'y flétrir. Mais avez-vous à craindre un tel oubli 3our elle? Laissez faire sa présence, quand revien- Ira le calme public, les projets de bonheur renaî-
Iront, et dans tous les projets des hommes il y a une fig-ure comme la sienne qui passe à l'horizon avec une belle étoile sur la tête. A présent cachezla, gardez-la pour vous et sa mère et sa maison et pour le charme de votre foyer. Songez donc que c'est votre plus beau temps de père. Jouissez-en bien. Un peu plus tard ce sera une petite madame qui vous fera des visites de cérémonie avec son mari et qui sera tout absorbée par les dents de ses petits enfants. »
Vous pensez si Glotilde était fière d'inspirer des choses si flatteuses et si elle se rengorgeait en s'entendant traiter par avance de madame ! Quelle est la jeune fille, si maladive qu'elle soit, qui ne rêve à dix-huit ans de se marier?...
Mais le temps passait, et le mari désiré ne se présentait pas. Par contre, la santé de Glotilde ne . cessait de tourmenter sa famille.
« Vous m'inquiétez à votre tour pour votre chère Glotilde, écrivait Vigny le i3 juillet 1862. Je n'aime pas les fièvres nerveuses. J'en ai eu plusieurs, je sais ce qu'on y souffre. Est-ce bien la mer qu'il faut à votre nerveuse beauté? La mer est un remède bien irritant à un âge bien ému et comme la voilà :
De ses dix-sept ans doucement tourmentée.
Mais qu'avons-nous à dire, nous autres, simples mortels? Sa mère est avec elle; une mère sait tout, nous ne savons rien...
« Il faut que vous soyez lié par une triple chaîne pour n'avoir pas accompagné vos deux anges gardiens au bord de la mer. Où sont-elles ? Est-ce bien au Havre ou à Dieppe? Ce sont les ports de nos Parisiens. Dites-moi si les sombres marées ont fait du bien à votre jolie convalescente? »
Ici, un silence prolongé que je ne m'explique que par la perte d'un certain nombre de lettres de Vigny. Il n'y a aucune raison, en effet, pour que le grand poète se soit désintéressé pendant des mois de la santé chancelante de a la jeune Romaine », comme il disait en parlant de Clotilde.Etje sais que les bains de mer de Dieppe n'eurent aucune action favorable sur elle. Une année même, en i854, le médecin qui la soignait fut d'avis qu'elle y renonçât et qu'elle essayât plutôt du grand air de la campagne, moins dur aux poitrines délicates que celui de la Manche. Et pendant trois ou quatre ans Clotilde et sa mère allèrent passer la belle saison sur les bords de la Loire. Or, j'ai comme idée que Vigny y fut pour quelque chose. C'était le temps où il avait pris l'habitude, en se rendant au Maine- II 17
a^S ALF«k,D DE VIGNY '
Giraud, de s'arrêter quelques jours, en Touraine, chez sa spirituelle cousine Alexandrine du Plessis. Et justement j'ai trouvé dans les papiers deBusoni I une lettre de la châtelaine de Dolbeau à la mère de Clotilde, la remerciant du grand plaisir qu'elles lui \ avaient fait en allant la voir. Qui donc, en dehors de Vigny, aurait pu leur donner le conseil d'aller | en villégiature du côté de Loches? De ce qu'il n'eut jamais la curiosité de faire la connaissance de sa ville natale, il ne s'ensuit pas qu'elle lui était indifférente. Je crois même que si elle s'était trouvée sur sa route, entre Paris et Angoulême, il l'eût visitée avec empressement sinon avec joie. Mais la route était déjà si longue pour sa chère Lydia toujours malade, qu'il se serait reproché de l'allonger encore en faisant un détour pour passer par Loches.
Quoi qu'il en soit, Clotilde et sa mère visitèrent un été le berceau d'AlfreddeVigny, et je les entends au retour lui vanter les monuments qui sont la gloire de cette petite ville.
Est-ce l'air salubre de la vallée de la Loire qui rendit ses couleurs à la jeune malade? Peut-être, car le climat de la Touraine est coutumier de ces sortes de cures. En tout cas, Clotilde était si bien portante en 1867 que Vigny pour la première fois fit allusion dans une lettre à son mariage éventuel.
Il écrivait, en effet, à son père le 26 septembre 1857 :
« Eh ! pourquoi donc n'êtes-vous pas venu aux Italiens avec moi? Mon chapeau a passé ces deux soirées à côté de moi à votre place, mon ami. Je me retournais à chaque instant pour vous voir arriver. Malgré cela je vous remercie. Xai voulu voir, j'ai vu.
« J'aurai beaucoup à dire à mes acteurs français lorsqu'ils répéteront le More de Venise. Un More n'est pas un nègre aux cheveux courts et crépus. Salvini s'est trompé de race sur l'exemple de Kean, qui le jouait en Abyssinien. Un modèle parfait pour Othello, c'est le visage et le teint d'Abd-el-Kader. Il est trop jeune pour ce rôle et pleure trop en jeune homme. Il oublie :
« Je commence à pencher vers le déclin des ans,
mais il a d'admirables choses de sentiments emportés et de rug-issements sombres.
« Ces deux représentations vontm'être très utiles par les souvenirs qu'elles me laissent. Je suis bien aise aussi d'avoir vu ce trag'édien véritable, tel qu'il est venu au monde, dans VOreste d'Alfiéri. Je crois qu'il a voulu montrer aux femmes qu'il n'est pas
28o ALFRED DE VIGNY
toujours noir, car il était presque aussi nu que l'Antinous, sans qu'Oreste y soit obligé pour courir tout seul après VŒgiste d'Alfieri, qui court aussi après lui, l'épée à la main, au milieu des pylônes égyptiens du palais grec et dans un temple immense où il n'y a que quatre personnes qui semblent avoir survécu à une nation détruite par la peste. J'espère que c'est là le classique réduit à la plus simple expression.
« // y aura plus de monde que cela au mariage de la belle Clotilde^ n'est-ce pas? Ne sera-ce pas bientôt? Est-elle à Paris? Y êtes- vous enfin vousmême? Vos amis en sont à dire de vous : // a passé par ici, comme du furet des enfants.
« Tout à vous,
Hélas! la pauvre Clolilde était condamnée comme les vestales antiques à mourir dans sa virginité. Et Vigny, qui lui portait une affection si tendre, devait toute sa vie cacher à son père les justes appréhensions que lui donnait son état.
« Ne craignez jamais, lui écrivait-il, le 7 novembre i858,que votre charmante enfant puisse nous causer le moindre embarras, elle ne peut apporter autre chose avec elle qu'une heureuse soirée. Elle
nous aurait trouvés ce soir ravis de son arrivée, et comme ma maison n'est que trop bien préparée à secourir toutes les souffrances humaines, elle pourrait même avoir ici sans dang-er un de ces doux et rapides évanouissements comme en ont les belles Indiennes de Sacountala que votre tendresse paternelle craint sans cesse, mais auxquels je ne crois pas depuis que je l'ai vue si bien revenue à toutes ses grâces. »
Pure illusion ! rose éphémère! Clotilde ne vivait qu'à force de soins et parce que son frère, qui avait beaucoup d'empire sur elle, s'opposa, à plusieurs reprises, au risque de mécontenter son père, à ce qu'elle s'engageât dans les liens du mariage. Il était convaincu, en effet, que le lit nuptial serait son tombeau.
Mais il est bien rare que les poitrinaires dépassent la quarantaine — quand ils y arrivent. Les événements qui marquèrent la fin de l'Empire précipitèrent celle de Clotilde, sous les yeux des mé" decins impuissants.
Busoni, qui demeurait, en 1870, à Auteuil, eut l'imprudence de se laisser, lui et les siens, enfermer dans Paris. Le premier sièg'e fut très nuisible à Clotilde : le second lui fut mortel. Au mois de
mai 1871, quand l'armée de Versailles reprit Paris, la maison de ses parents fut littéralement criblée de projectiles, et certain jour une partie du plafond s'etFondra sur sa mère. Six semaines après, le 5 juillet. M""** Busoni mourait des suites de ses blessures et de son épouvante. Et Clotilde la suivait dans la tombe le 26 septembre de la même année (i).
Ce fut un coup terrible pour son père, qui ne vivait que par elle et pour elle. A partir de ce momentj il se brouilla avec son fils pour une question d'intérêt. Clotilde a5'ant légué à son frère, par un testament olographe en date du 2g juillet 187 1, tout ce qu'elle avait hérité de sa mère, Busoni revendiqua judiciairement ce qu'il prétendait lui appartenir dans la succession de sa femme, notamment deux tableaux de Boucher, un Van der Meulen, une aquarelle de Debucourt, représentant le Palais Royal en 1796, et le portrait peint par David de son grand-père, Pierre-Charles Busoni, qui avait été directeur principal des hôpitaux de la Grande armée.
Puis il se retira à Sainte-Périne. Mais la vie claustrale et réglée ne convenait pas à son tempérament quelque peu désordonné. Comme il avait une rente
(i) Toutes deux moururent au n» 6 de la Villa de la Réunion.
annuelle de deux mille quatre cents francs de la Compagnie d'assurances générales sur la vie, il préféra vivre ciiichement en liberté, et il loua une petite chambre meublée dans un hôtel portant le no 1 3 de la rue des Beaux-Arts.
C'est là qu'il mourut, le 3o janvier i883. Chose remarquable, son fils le suivit d'aussi près que Clotilde avait suivi sa mère (i). Et ce fut Valincoart qui les réconcilia tous dans la mort.
Ils reposent, grâce à lui, côte à côte dans le vieux cimetière de Passy,qui couronne de ses noirs cyprès les hauteurs du Trocadéro.
(i) Il mourut le 7 mai i883, laissant tous ses biens, meubles el immeubles à son demi-frère Valincourt.