HENRIETTE CORKRAN
I. — M^e Austin. — Barthélémy Saint-Hilaire la compare à M™** Angebert. — Ses relations d'amitié avec Victor Cousin. — Il veut en faire sa correspondante en Angleterre. — Son neveu Henri Reeve. — Ausfuste Barbier fait sa connaissance à Londres. — Il assiste à la première de Chatterton. — Les Austin et Alfred de Vigny. — Leur séjour à Paris. — M™® Austin retourne eu Angleterre après la révolution de 1848.
IL — Les Corkran et les Cochrane. — Comment Vigny fit la connaissance des Corkran. — II les attire à Paris. — Henriette, leur fille. — Surnom que lui donne Alfred de Vis^'ny. — Léon de Wailly lui apprend la musique. — Tableau qu'elle nous a laissé de l'intérieur de Vigny. — Lettres que lui écrit le grand poète. — Il lui dessine des costumes de bal pour ses camarades. — Les Corkran retournent en Angleterre. — Henriette publie ses souvenirs littéraires. — Sa mort. — Sa sœur lui survit.
Le 2 1 janvier i844j Alfred de Vig-ny écrivait à Busoni : « J'espère, mon ami, que vous êtes encore à Paris et qu'il vous sera possible de venir vers
neuflieiires prendre le thé avec nous, mardi 23. Tous mes amis, qui sont les vôtres, y viendront,et quelques belles dames françaises et anglaises nous apporteront leurs cheveux noirs et des blonds qui éclaireront le salon comme des Rustres. C'est pour cela sans doute que light signifie : lumineux et aussi blond. Voilà le sujet d'un madrigal pour ce soir-là...
« Je me propose de vous faire connaître une femme d'un grand mérite^ M"* Austin, de qui Barbier vous a, je crois, parlé très souvent.
« Venez, cher ami, ne nous manquez pas.
« ALFRED DE VIGNY (l). ))
Quelle était cette M'"« Austin ? C'était une Anglaise très belle el d'une intelligence hors ligne, qui était née à Norwich, en 1793, et avait eu pour mère la fameuse Susan Taylor.
Entrée en relations, en 1827, avec Victor Cousin, presque en même temps que M™^ Caroline Angebert, elle avait, au dire de Barthélémy Saint- Hilaire, l'esprit plus étendu et plus ferme, mais peut-être moins profond, ([ue la femme du commissaire de marine de Dunkerque (2). Comme elle,
(i) Corresp. d'Alfred de Vigny.
(2) Sur M">= Angebert, voir notre ouvrage intitulé les Amitiés de Lamartine.
elle avait appris le latin, ce qui est moins rare chez les femmes d'Ang-leterre que chez les femmes de France, et elle savait en outre plusieurs langues, l'allemand, le français et l'italien, qu'elle écrivait aussi bien que l'ang^lais.
C'est ainsi qu'elle a traduit, d'une manière remarquable, V Histoire de la Réforme en Allemagne de Ranke, des poésies de Goethe et quelques ouvrages de Cousin et de Guizot.
Cousin, qui l'appréciait à son juste mérite, l'avait priée d'être son correspondant philosophique à Londres et lui avait, en 1829, rédigé tout un cahier de notes pour la guider dans les recherches qu'elle avait accepté de faire pour lui, mais elle s'aperçut bientôt que la tâche était au-dessus de ses forces et elle s'excusa de ne pouvoir la remplir (i).
Elle avait épousé à vingt-trois ans John Austin,. qui était fort connu en Angleterre pour ses travaux d'érudition sur la jurisprudence. Elle le suivit d'abord à Malte, où le gouvernement l'avait chargé d'une mission importante, et pendant son séjour, qui dura deux années, elle s'occupa des écoles de filles et de garçons où elle introduisit un ordre et
(i)Les Auslin habitèrent d'abord rue Marbœuf.puis rue Lavoisier, et rue de la Madeleine, 42. — C'est chez eux que Barbier lut son Jales César, le 19 janvier i845.
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une discipline inconnus jusque-là. Puis elle l'accompagna à Dresde et à Berlin. Enfin, sur les conseils de Victor Cousin, qui ne cessait de lui écrire, elle se fixa, en i844) à Paris où son salon fut fréquenté par tous les étrangers de marque et les plus grand noms de la politique et des lettres françaises (i).
On aura une idée de l'élévation de son esprit par ces quelques lignes sur la mort qu'elle adressait à Victor Cousin, en 1847 •
(( Ah! cher, ne soyez pas triste et rebelle contre le sort commun. Si je vous dis : Nous sommes nés pour vieillir, vous me direz : C'est une vilaine destination. Oui, si c'était tout. Mais enfin si nous ne voulons pas la subir, il n'y a qu'à se donner la mort à quarante ans...
« Non, cher ami, ne vous faites pas tant d'injustice. Chérissez jusqu'à la dernière étincelle cette âme et cet esprit que Dieu vous a donnés; soyezen content et fier et reconnaissant. Ah! c'est ce mot qui renferme tout, mais je ne veux pas vous prêcher. »
Cependant, toute résignée qu'elle était à mourir, elle fut épouvantée des journées de Juin et elle se
(i) Corresp. de Victor Cousin, t. III, pp. 122 et sq.
retira définilivement alors en Angleterre, où elle offrit un asile à Cousin dans son cottage de Wejbridge (i).
M'oe Austin avait à Londres un neveu digne d'elle nommé Henry Reeve (2) qui^, très épris du talent de Vigny, avait eu la bonne fortune d'assister, en i83o, à la première représentation de Chatterton et s'était lié, deux ans auparavant, avec Auguste Barbier, pendant le séjour assez long que l'auteur des ïambes fit en Angleterre.
Henry Reeve présenta, en i838, Alfred de Vigny à M°'® Austin, et dès le premier jour, tant elle avait de charme, il fut un de ses dévots et ne pensa qu'à la servir :
Il lui écrivait, au mois de mars i84i : « Assurément, Madame, il est impossible d'avoir une coquetterie plus agréable que celle de l'Ans'leterre, représentée par vous, et il n'y a point de Syrie qu'on ne doive abandonner gaiement à une personne qui devient si aimable, après qu'elle a réussi selon sa fantaisie. Elle ressemble parfaite-
(i) Corresp.de Victor Cousin, t, III, pp. 122 et sq.
(2) II fut plus tard rédacteur en chef de la Revue d Edimbourg et associé étranger de rAcadémie des sciences morales et politiques, où son éloçe fut prononcé, après sa mort, dans la séance du 16 novembre 1890, par le duc d'Aumale.
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ment à cette belle dame de la cour de Louis XIV qui faisait dire à son amoureux : Assurez-le bien que je l'ai trompé, mais que je ne lui en veux pas.
« Il a fallu quelque temps pour trouver les armes de Bavard et ce n'est qu'avant-hier qu'on me les a découvertes à la Bibliothèque nationale : j'ai voulu les dessiner moi-même ici pour vous. Comme dessinateur je ne suis pas sans peur et sans reproche^ ainsi que Bayard, mais vous ne me reprocherez rien comme exactitude. J'en charg-e votre bon neveu. Je ne reviens pas de mon étonnement de ne pas trouver une fois dans votre lettre le nom de madame votre fille; je le sais très bien malgré vous (i), mais je ne devrais pas en faire semblant par org-ueil, parce que vous ne m'avez pas parlé de son mariage. Cependant j'ai besoin de vous dire que son bonheur donne beaucoup de joies. Vous voyez qu'on a ici quelque peine à se décider à la haine pour vous. Je crois même que je reprendrais volontiers toute ma tendresse pour ma bonne ville de Londres, si la chancellerie jugeait à propos de terminer les affaires de famille de M"° de Vigny. Elle est dans la situation d'une femme à qui l'on dirait depuis deux ans : Vous avez des diamants
(i) La fille de M°i« Austin, Lucie, avait épousé, en i84o, sir Alexander Duff Gordon, le futur lord Gordon.
Il iS
dans cette cassette, mais la justice a la clef dans sa poche, et vous n'y toucherez pas. Savez-vous le moyen d'avoir cette clef d'or !
« M. Reeve vous dira que Barbier, avec qui il va passer la soirée chez moi aujourd'hui, vous est toujours un fidèle et loyal ami. Je vois toujours votre portrait placé chez lui au-dessus de tous et nous parlons souvent de l'absente qu'il représente. M^^de Vig-ny est bien sensible à votre souvenir et je dois vous le témoig-ner, Madame, en même temps que je vous renouvelle l'assurance de mes sentiments de dévouement.
« M. Austin voudra-t-il bien croire que je lui suis toujours très attaché et que je conserve de son accueil le plus doux et le plus durable souvenir. »
On voit par cette lettre que si M"« Austin était d'une coquetterie aimable envers Vigny, celui-ci la payait larg-ement de retour. Il a toujours été ainsi avec les femmes qui lui plaisaient, mais je crois qu'il faisait plus defrais encore pour les Anglaises, quand elles étaient jolies, bien entendu.
Quand M"""^ Austin fut devenue Parisienne, Alfred de Vigny fut un de ses visiteurs les plus .
assidus, et il l'attira chez lui par toutes sortes de prévenances. Il lui écrivait le 6 juin i846 :
« D'abord, Monsieur votre frère n'arrivera pas aujourd'hui. Ensuite la musique est plus chaude que la sérieuse conversation de mes amis parmi lesquels Barbier vous attend. Je conclus de ceci que vous n'avez rien de plus sage à faire que de venir chez moi dans vos champs élyséens, qui jadis vous étaient chers. Je vous promets des courants d'air aussi froids que vous pouvez les souhaiter et des glaces de toute sorte, même dans les propos, qui sont voués à un puritanisme parfait. Si vous l'exigez même on vous croira 80 ans et l'on n'apercevra en vous rien qui puisse plaire. Je vous dirai enfin autant d'injures que vous voudrez. Que vous fautil de plus? Si Monsieur votre frère venait par un hasard incroyable, soyez aimable pour prendre son bras et nous faire connaître à lui, afin qu'il voie si l'on sait ici vous aimer. Souvenez-vous surtout que passer les quais et les ponts même en voiture pour aller au faubourg Saint-Germain est un des plus grands dangers que vous puissiez courir après une zone torride comme celle-ci. Veillez donc sur vos jours et pour être prudente venez à neuf heures et partez à quatre heures après minuit. Votre esclave
m'attend. Je vous écris debout mes vœux et mes grands conseils. Méditez là-dessus « Tout à vous deux de cœui".
N'est-ce pas d'une préciosité charmante? Vigny eût excellé dans le madrig-al, mais le q^enre n'était pas assez noble pour tenter sa Muse, il s'est contenté de marivauder dans ses lettres au beau sexe. C'est là qu'il faut le chercher, et sous ce rapport nul ne l'a mieux jugé, mieux dépeint qu'Henriette Gorkran.
C'était une gracieuse fille de la verte Erin, dont les parents, venus en France de bonne heure, fréquentèrent beaucoup chez les Austin et chez les Holmes et qui devint assez vite une des bonnes amies d'Augusta par son caractère enjoué, sa grâce mutine, son goût pour la musique et son intelligence singulièrement éveillée.
Le nom de Corkran — que M. Ernest Dupiy a confondu avec celui de Cochrane, bien qu'il n'y ait aucune parenté entre eux — ne dit rien aux oreilles françaises; cependant le père d'Henriette a vécu assez longtemps à Paris, où il était correspondant de plusieurs feuilles d'Angleterre. Il y a même eu
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trois enfants, dont une fille,AIice, que Vigny appelait Ophélie à cause de sa pâleur et de ses cheveux blonds, et une autre plus jeune qui épousa M. Stead, bibliothécaire da British Muséum (i).
LesCorkran avaient fait la connaissance de Vigny à Londres, en 1826, et je crois que c'est lui qui les attira à Paris. En tout cas Henriette, qu'il avait vue naître, était encore enfant ; elle raconte que Vigny la berçait sur ses genoux en chantonnant de vieilles ballades françaises pour la faire dormir. C'est ce qui rend ses Souvenirs si précieux pour nous. Ils vauiraient la peine d'être traduits, ne fût-ce que pour la 3artie qui regarde la France. Qu'on lise plutôt ce oli portrait d'Alfred de Vigny dans son intérieur:
« Je me souviens parfaitement du gentilhomme courtois et élégant, au sourire charmant, aux façons ;almes et pleines de dignité, si différent du Fran- ;ais gesticulant de tous les jours... La courtoisie l'Alfred de Vigny, qui avait quelque chose de 'élégante galanterie de l'ancien régime, exerçait me fascination particulière : il y avait autour de ui une atmosphère de romance, qui prêtait quelle chose d'idéal à sa façon d'envisager la vie, la ittérature, les femmes et les enfants. Quand il me
(i) Renseig'nements fournis par M. Slewart, prof, à l'universitc e Cambridge.
mettait un baiser sur la maiii; selon son habitude, il me rappelait les preux chevaliers dont j'avais entendu parler dans mes contes français. Sa fig-ure, comme je la vois encore, n'était pas frappante, mais elle portait l'empreinte incontestable de la méditation et de la naissance : ses yeux bleus, quoique petits, avaient une expression sag'ace et pénétrante : il portait les cheveux plutôt longs, tombant en boucles sur le cou, à la mode des anciens Franks, comme il le disait. M. Alfred de Vig^ny m'avait connue dès ma naissance : il me racontait souvent qu'il me berçait quand j'étais enfant et qu'il avait trouvé le secret d'arrêter mes larmes. Il m'appelait toujours Henriette d'Angleterre, et ma sœur, quiétait blonde, délicate et jolie, Ophélie... Sa voix était plutôt faible, mais bien modulée, sa façon de parler très précise : il avait tant soit peu l'air d'un beau fané. Je le vois toujours assis dans un de nos grands fauteuils, monologuant... en général les yeux à moitié fermés, comme s'il cherchait dans les profondeurs de son esprit. Il parlait presque toujours sur quelque délicat sujet littéraire, évitant, comme de juste, la politique et le scandale. Quoique poète il n'aimait pas la campagne : il adorait Paris en toute saison. Je me souviens l'avoir entendu dire un jour, à mon
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grand étonnement, comme il allait sur le balcon : Quel ravissant coup d'œil de cheminées! J'adore ces cheminées... Oh oui, la fumée de Paris m'est plus belle que les solitudes des bois et des montagnes.
« Les jouissances les plus grandes de M. de Vigny étaient la causerie et la rêverie. Il sortait le soir après le dîner, allait passer un instant au foyer du Théâtre-Français, où un cercle d'amis se rassemblaient autour de l'auteur de Chatterton et de /a it/arec^a/f c/'yl^zcre, pour écouter sadélicieuse conversation; puis il se rendait après minuit chez un ami intime et il causait de sa manière intéressante jusqu'au petit jour. Rentré dans son appartement de la rue des Ecuries-d' Artois, les volets fermés, contre l'aurore, il restait à son bureau, quand il était inspiré,jusqu'à 5 ou 6 heures du matin. Il avait toujours du feu dans son cabinet... et ne pouvait supporter une fenêtre ouverte, même dans une pièce pleine demonde.Et pourtant il garda jusqu'à la fin d'une vie assez longue un air de grande jeunesse... « M. de Vigny menait une vie de simplicité Spartiate. Son appartement était petit ; les meubles du salon étaient couverts de perse d'un rouge sombre. Sur la cheminée se trouvait une pendule en marbre blanc et quelques vases : il avait de plus ians la pièce un piano à queue, quelques fauteuils
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et un divan, — voilà tout, sauf deux ou trois portraits en pied, dont un représentait Machiavelli. Près du salon était son cabinet de travail, pourvu d'un bureau, d'un fauteuil en cuir et de livres. Il n'y avait qu'une seule domestique. M'"^ de Vigny était une drôle de vieille dame très simple et très bonne, mais tout le contraire de ce qu'on imagine devoir être la femme d'un poète. C'était une espèce de Mrs Malaprop, qui vous disait en souriant que naturellement vous étiez exclus de ses invitations, quand elle voulait dire inclus^ et qui vous assurait que telle ou telle personne était fière comme Luther, au lieu de Lucifer. M. de Vig-ny était toujours bon et courtois pour sa bizarre vieille femme...
« M'^*" de Vigny dit à mon père que pendant que son mari écrivait Chatterton il s'évanouissait souvent par excès d'émotions... Je suis allée deux ou trois fois au Louvre avec M. de Vig-ny. C'était une fête de l'entendre parler des tableaux favoris. Son coin préféré au Louvre était le salon carré : il en connaissait tous les tableaux par cœur. C'est Alfred de Vig-ny qui me poussa, aussitôt que je sus dessiner,à apprendre le pastel : l'élég-ance et la délicatesse de ce genre leravissaient surtout. Je me souviensde l'avoir vu s'arrêter un jour au Louvre, devant un pastel de Rosalba, s'écriant : Ah ! ce n'est que
dans le pastel qu'un artiste peut rendre fidèlement la fraîcheur sur la joue d'une jeune fille et le duvet sur l'aile d'un papillon (i). »
On dira ce qu'on voudra, cette petite Anglaise méritait d'être née Parisienne, et je trouve que Vigny qu'elle a si finement croqué, dans la page cidessus, au lieu de l'appeler, quand elle était petite, Henriette d'Angleterre, aurait pu l'appeler Henriette de France, — d'autant que l'une fut la fille de l'autre. J'ai dit qu'Henriette Corkran avait beaucoup de goût pour la musique. Elle rafTolait également du théâtre, et elle eut la chance de faire son éducation dans ces deux genres — devinez avec qui? avec Léon de Wailly pour la partie musicale, et pour l'autre avec Vigny lui-même :
« Cet homme charmant, dit-elle en parlant de l'auteur A' Angelica Kauffmann, était un de mes héros quand j'étais encore jeune fille. C'est lui qui vint à mon secours et me sauva de l'humiliante situation où m'avait mise mon odieuse maîtresse de musique. J'étais fortement liée dans le sac à linge sale. Il coupa le nœud gordien et après
(i) Celebrities and I. London, 1902. Trad. par miss Doris Guiinel.
cet exploit s'intitula toujours mon Persée (i). » Quand elle s'avisa de jouer la comédie elle demanda des conseils à Fauteur de la Maréchale d'Ancre et de Quitte pour la peur, et voici ceux qu'il lui donna :
« Chère Henriette d'Angleterre, « Prends garde de perdre le temps qui devrait t'être précieux, en remplissant ta mémoire des comédies banales et médiocres qu'on a trop souvent écrites pour les jeunes filles : cette espèce de moralité en action dans le genre de Berquin et de ses disciples ne sert à rien, pas même à enseigner la langue. Il y avait une fois en France un graîul poète qui fut invité par la Cour à écrire quelque chose d'amusant pour Louis XIV. Il écrivit un chef-d'œuvre pour les jeunes filles de Saint-Cyr. Apprends-le par cœur et tu ne l'oublieras jamais, et même, sans t'en douter, tu en auras toujours quelque vers aux lèvres. Etudie les rôles à'Esther. Un soir tu viendras et tu me les diras. C'est en apprenant des rôles pareils, écrits en vers français, que ta prononciation s'épurera et perdra toute trace d'accent. Quand nos acteurs, tout français qu'ils sont, jouent des rôles en prose, ils oublient, ils
(i) Celebrities and I, op. cit.
transposent les mois, ils balbutient et ils bégayent avec impunité, mais la poésie les force à compter les douze syllabes de chaque vers et à donner l'expression musicale qui convient à notre langue.
« Ce sera le meilleur exercice pour toi, chère petite Anglaise. S'il y avait toujours des demoiselles de Saint-Cyr,je voudrais te mettre chez elles, sous la direction de M^e de Maintenon, qui me fait toujours l'effet d'une excellente institutrice.
« Bonsoir, Henriette d'Angleterre. Sois une petite fille bien sage. Crois-moi et crois en moi.
« ALFRED DE VIGNY (l). »
Naturellement notre petite Anglaise s'enhardit de ce tutoiement paternel. C'est des enfants surtout qu'on devrait dire : « Laissez-les prendre un pied chez vous, ils en auront bientôt pris quatre. » Non contente de consulter Vigny sur le théâtre qui convenait à son âge, bientôt elle lui demanda de lui dessiner un costume de bal. Et Vigny se laissa faire, trop heureux d'être payé d'un gentil sourire, et, mieux, d'un baiser mutin.
(i) Celebrities and /, op. cit. — Celte lettre, non plus que les autres d'ailleurs à miss Corkran, n'est pas datée, mais elle doit être de i85o, parce que, à cette époque, Vigny s'était mis en tète de faire jouer la tragédie à'Esther à Blanzac, par les élèves de deux jeunes institutrices de celte ville. (Lettre de Vigny au D' Montalembert, du 27 août i85o).
« Voici l'album, lui mandait-il. J'espère que je suis obéissant. J'étais déjà assez coupable d'être sorti le jour qu'il est entré dans ta petite tête d'aller voir Lydia. Porte un ou deux jolis jupons (un couleur de rose, l'autre bleu ciel ), et une croix en or, digne d'Henriette d'Angleterre.
« ALFRED DE VIGNY (l). »
Mais ce n'est pas tout, quand elle eut son costume de bal, Henriette de France voulut avoir des vers du g;Tand poète. Et il s'en montra très flatté, car il prenait plaisir à en réciter aux jeunes filles qui composaient sa petite cour. Quand ce n'était pas du Chénier, c'était du Racine, ses deux auteurs de prédilection, ses vers à lui étant trop sérieux et trop sombres pour sa clientèle en jupons courts.
« Voici des vers pour ta petite amie. Tu n'es pas venue les prendre chez moi : aussi ils doivent aller chercher une petite Henriette d'Angleterre, que j'ai vue le jour de sa naissance et qui m'a pris pour sa mère quelques jours après.
« Tu vois comme il est bon, quand on est jeune, de dire je veux d'un petit air décidé : rien ne nous j paraît plus délicieux à nous autres Français, car
(i) Celebrities and l,op. cit. — Trad. par miss Doris Gunnel.
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nous nous imaginons qu'on attache beaucoup d'importance à ce que nous faisons. Pardonne nos xanités, chère enfant, et prie pour nous.
« ALFRED DE VIGNY (l). U
Ah! poète, poète, que Dieu a donc bien fait de nt3 pas vous envoyer d'enfants! vous ne les auriez pas gâtés, vous les auriez pourris, comme on dit dans le peuple, et il est bien rare que plus tard ces enfants-là nous récompensent de nos faiblesses.
Mais quelle était cette petite amie pour qui Vigny envoyait des vers à Henriette? Je n'ai pas réussi à l'identifier. Seulement j'ai trouvé dans la Correspondance de l'auteur à'Eloa une lettre à une jeune fille qui pourrait bien la concerner. On y voit passer, effectivement, un groupe déjeunes filles poètes dont faisait certainement partie Henriette d'Angleterre, puisqu'il y est question d'Augusta Holmes et de l'île de Wight. Voici cette lettre, elle est exquise de tous points :
« Dimanche, 10 août J856.
« Etes-vous en Amérique? Avez-vous rencontré Tantale dans l'Eldorado? Nous rapporterez- vous des moutons rouges dont la laine laisse pleuvoir desper-
(i) Celebrities and I, op. cit. — Trad. par miss Doris Gunnel.
302 ALFHED DE VIGNY
les, des diamants et des paillettes d'or? Vous êtes toutes les deux pleines de raison et l'idée de votre voyage ensemble me plaît infiniment. Vous avez l'air de Clorinde et d'Herminie, et d'ici je vous vois chevauchant, l'une plus accoutumée à l'escrime que l'autre qui trouve le casque et la cuirasse un peu lourds. — Je saurai vos aventures, prenez garde à moi. Je saurai tout ou presque tout. Vous avez été la plus charmante, la plus aimable, la plus spirituelle interprète du monde, je sais déjà cela et j'au rai bien d'autres histoires encore. Petit Drogman français, voyez comme la Providence arrange tout pour le mieux ! Elle a décidé, dès le jour de la création, que vous seriez l'amie de notre amieAugusta [Holmes], puis l'amie d'une autre amie poète, poète vous-même, et jetées dans une île déserte où vous avez été d'un si grand secours à la belle voyageuse qui vous aime beaucoup et ne peut se passer de votre présence. Je vois que comme elle avait surtout affaire à l'île de Wig-ht, elle a commencé par passer un mois à Londres. — Je ne sais pas encore si elle a découvert lady Gordon. Votre sœur, mademoiselle Louisa, s'attend à voir revenir madame Louise mariée avec un amiral anglais. Je n'en doute pas non plus un moment. Pour vous. Mademoiselle, il est bien temps que vous reveniez voir notre pauvre
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petite France où l'on brûle comme au tropique et qui demande une goutte d'eau à grands cris comme les damnés font à côté d'Eloa qui leur donne une larme de temps en temps, je pense. Voilà ce qu'elle fait, vous me l'avez demandé un jour. Et vous, que faites- vous? C'est peut-être Lucifer déguisé en belle Muse que je vous ai envoyé. Prenez garde de vous brûler à sa main blanche.
(( J'ai passé quelques heures à Versailles avec Monsieur votre frère qui va vous porter ce billet, et qui vous dira, Mademoiselle, en quel bon état il nous laisse tous. Je me figure qu'il va vous ramener puisqu'il revient avant ses grandes courses dignes de Siridbad le marin. — Je le souhaite bientôt ici, avec vous pour qui je le charge de mille sincères et vives amitiés.
(( ALFRED DE VIGNY (l). )>
Cependant, pour une cause ou pour une autre, les Corkran, ayant quitté Paris, étaient retournés en Angleterre.
J'ai voulu savoir ce qu'étaient devenues Henriette et sa sœur Alice, et je me suis adressé à miss Doris Gunnelqui nous a révélé leurs relations avec Alfred de Vigny.
(i) Corresp.
3o/| ALFRED DE VIGNY
Elles habitaient ensemble jusqu'en ces dernières années. Henriette ne faisait plus de peinture ni de musique, mais elle s'intéressait toujours à ce qui avait enchanté sa jeunesse, et il paraît qu'elle avait posé naguère devant un peintre de ses amis pour la fig-ure de M"'' de Staël avec qui elle avait, dit-on, une vague ressemblance. Elle est morte il y a environ deux ans.
Quant à Alice, après avoir dirigé longtemps une revue pour jeunes filles, elle s'est retirée à la campagne, où elle vit de souvenirs, en relisant ceux de sa sœur.