LOUISE-EDMÉE ANGELOT
§ I. — Liaison d'Alfred de Vii^ny avec M. et .M""' Ancclot. — Sentiments de Mm^ Aucelot pour Vig'uy et le duc de Rag'use.
— L'auteur dramati([ue chez Ancelot. — Sorte d'arbitre entre les classiques et les romantiques. — Ancelot rend compte des poèmes de Viçny dans les Annales de la liltératiire et des arts. — Les soirées littéraires de l'hùtel de La Rochefoucauld. — Naissance de Louise-Edmée Ancelot. — Sa ressemblance physique et morale avec Alfred de Vigny. — U Histoire d'une âme. — Le couvent de Picpus. — Enfance et nature mystique de Louise-Edmée. — Son journal. — Ses réflexions sur la lecture des romans, sur certaines sévérités du règ-lementde Picpus. — Gomment elle entendait le mariage.
§ IL — Elle épouse l'avocat Lachaud. — Vig-ny ne veut pas qu'elle l'appelle iT/o/is/ewr. — Ce qu'il lui dit de Laurette et du capitaine Renaud, de Servitude et Grandeur militaires .
— La Vendée bonapartiste. — Louise-Edmée au Mainc- Giraud. — .Sur les Mémoires d' Outre-Tombe. — Les Sources du P. Gralry. — Comment il entendait l'éducation des jeunes g"ens. — L'Imitation de Jésus-Christ. — Le christianisme de Vigny et le catholicisme de M™e Louise. — En mourant il lègue tous ses biens meubles et immeubles à Mme Lachaud.
Dans le temps qu'il fréquentait le Cénacle de la Muse française, Alfred de Vigny s'était lié avec
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M. et M'"® Ancelot d'une amitié qui dura toute son existence. Je m'empresse de dire qu'il fut largement payé de retour, par M»»^ Ancelot tout au moins, car, après qu'il eut quitté ce monde, son souvenir avait gardé dans le cœur de cette femme d'esprit quelque chose de si tendre, qu'il lui arracha un jour l'aveu touchant que voici :
« L'amitié du duc de Raguse, de même que celle du comte de Vigny^ a tenu une grande place dans ma vie; c'est la pensée douce et belle de mes heures de chagrin, comme la force de mon àme dans les heures difficiles, et ma résignation dans les heures où je souffrais, car j'ai vu, quand la confiance ouvrait pour moi ces belles âmes, tant de résignation pour les souffrances physiques et morales, et tant de force contre l'injustice, tant de grandeur et de générosité en toute occasion que j'ai souvent cherché à m'élever à cette hauteur pour mériter leur afTection ou honorer leur mémoire. 11 me semble que c'est un peu de leur âme que je garde avec moi et qu'ils ne sont pas complètement perdus pour cette vie où ils ne sont plus (i). »
Ces lignes font évidemment autant d'honneur à celle qui les a écrites qu'à ceux auxquels elles sont
(i) Un salon de Paris, de 1824 à 1864.
consacrées, et cependant je me demande comment Alfred de Vigny les aurait prises, s'il s'était vu traité, lui, l'homme du devoir, sur le même pied que le maréchal de France qui, en i8i5, faillit au sien en passant avec armes et bag-ag-es du côté de la Sainte- Alliance, et quelle figure aurait faite Jacques-Arsène-François-Polycarpe Ancelot,s'il avait pu les lire par-dessus l'épaule de sa femme (r) ; car, enfin, sans être positivement jaloux, Ancelot aurait pu trouver que sa chère moitié faisait à ses amis la part trop belle. Après cela, peut-être se fût-il contenté d'en sourire; il devait savoir, en effet, que la plupart des femmes de théâtre ont le cœur léger et la tète un peu folle; et le vaudeville, qui les avait tirés de misère à la chute des Bourbons (2), en les guérissant à tout jamais de la tragédie, avait habitué ce Normand sceptique (3) à prendre toutes choses par le bon coté, — ce qui est le fait d'un sage. Il avait,
(i) ]\I"e Ancelot, née Chardon, naquit à Dijon, en 1792 ;elle mourut en 1875. Un de ses grands succès au théâtre fut la pièce des Deux Impératrices, représentée à l'Odéon le 4 novembre 1842, et dont Théophile Gautier a dit : a Le rôle de Marie-Thérèse a fourni àM"^ Dorval un type chaste et noblement contenu, qui rappelait par certains côtés sa création de Kitty-Bell. »
(2) Au mois de décembre i83o, Ancelot, qui avait été anobli par Charles X, perdit la place qu'il occupait au ministère de la Marine et fut obligé de vivre de sa plume.
(3) Ancelot est né au Havre le 9 février 1794, et est mort le 7 septembre 1854,
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du reste, des mœurs naturellement paisibles et se plaisait à jouer dans le monde le rôle de conciliateur,qu'il avait rempli dans le premier Cénacle, à la satisfaction des classiques et des romantiques. La célébrité que lui avait conquise, avant 1820, le g^rand succès de la tragédie de Louis IX^ pièce classique d'inspiration et moderne par le sujet, avait fait de lui à cette époque une sorte d'arbitre entre les deux camps. Ce n'est guère qu'en 1828, avec le drame à'Olgci, qu'il se rangea résolument du côté des romantiques. Encore, l'année suivante, revint-il sur ses pas dans Elisabeth d'Angleterre, comme pour se faire pardonner, de l'autre bord, son excès d'audace.
I.e talent d'Alfred de Vigny ne pouvait manquer de le séduire par ses qualités naturelles, dont la plus saillante est précisément le sentiment de la mesure. Aussi, quand parurent les Poèmes, s'empressa-t-il de les analyser dans les Annales de la littérature et des arts (i).
(( ... Ce qui nous a le plus frappé dans le talent de M. le comte Alfred de Vigny, disait-il, c'est cette originalité si précieuse dans tous les temps et si rare dans le nôtre; partout il est lui-même, et partout il
(i) Annales de In littérature et des arts, de 1822, 8i« livraison, l. VII, p. 73.
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est poète ; ses beautés sont à lui, ses fautes lui appartiennent, et ne sont jamais les fautes d'un homme médiocre... Doué d'une âme riche et d'une imag-ination féconde, comme l'était André Chénier, M. de Vig-ny est plus varié dans ses compositions; sa muse voyageuse parcourt tous les pays comme tous les siècles... Quelle que soit l'époque, quels que soient les lieux où nous transportent les aspirations de M. de Vigny, il est impossible de peindre avec plus de vérité les personnages qu'il amène sous nos yeux. Mais nulle part peut-être il ne brille avec plus d'éclat que dans un fragment qui a pour titre le Bain. »
Et après avoir cité cette pièce presque tout entière et de longs fragments de la Fille de Jephté, de la Femme adultère, Aq la Prison, dont il admirait « la poésie si fraîche, si mélodieuse et les rares beautés de l'exécution », Ancelot terniinait par cette critique qui ne manquait pas d'une certaine justesse :
« Que ne devons-nous pas attendre d'un jeune poète qui entre ainsi dans la carrière, et dont la muse prend des tons différents avec tant de facilité? Les plus brillantes destinées lui sont promises, et s'il veut joindre aux qualités précieuses qu'il tient
de la nature celles que donne un travail sévère, il sera bientôt sans rival.
« Nous ne saurions l'eng-agertrop fortement, dans l'intérêt de sa gloire, à se défier de certain penchant au néologisme qui se montre quelquefois dans son recueil, à renoncer à des tournures de phrases plus bizarres qu'originales qui déparent des morceaux d'ailleurs pleins de charme et d'élégance, ainsi qu'à des enjambements vicieux, dont l'effet est de donner aux vers une funeste ressemblance avec la prose. »
Quelque temps après la publication de cet article, Alfred de Vigny, qui portait encore le costume de la Garde royale, trônait comme un dieu dans le salon de M. etM'"e Ancelot. Ils habitaient alors l'hôtel de La Rochefoucauld, situé rue de Seine, et telle était leur réputation d'esprit et de beauté qu'ils étaient parvenus à réunir chez eux à jour fixe toutes les célébrités littéraires du moment, depuis Parseval- Grandmaison, Baour-Lormian, Campenon et Lacretelle qui, en leur qualité d'académiciens, défendaient les pures traditions classiques,jusqu'à VictorHugo, Emile Deschamps, Soumet, Guiraud, etc., qui représentaient les idées nouvelles.
C'est dans ce vieil hôtel, aujourd'hui disparu, que
naquit, le i3 février 1826 — dix jours après le mariage d'Alfred de Vigny — Louise-Edmée Ancelot sur qui le poète devait concentrer un jour toutes ses affections et qu'il institua en mourant sa légataire universelle.
A ce propos, quelques curieux ont cherché à pénétrer la raison vraie de cet attachement de père adoptif et ont cru la trouver dans la ressemblance physique de l'enfant avec l'auteur d'^/oa. Il est certain, en eff'et, que cette ressemblance était saisissante, qu'elle criait aux yeux comme la voix du sang, quand on comparait une tête à l'autre. Je ne vois pour ma part qu'Augusta Holmes qui ait ressemblé autant à Vigny, et ce qu'il y a de plus merveilleux c'est que l'une et l'autre, toute difPérente {u'ait été leur vie, avaient hérité de son esprit religieux.
J'ouvre r Histoire d'une Ame (i), où se trouve racontée avec une piété vraiment filiale la vie spirituelle de Louise Ancelot, et je constate, dès les premières lignes, que, tout enfant, cette âme d'é-
(i) Ce livre, publié par M. Georges Lachaud, en 1888, n'a pas été mis dans le commerce.
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lile fut une mystique dans toute l'acceittion du terme.
Elle élait à peine entrée au couvent de Picpus, où ses parents l'av^aient mise en pension, qu'elle édifiait tout le personnel, les religieuses et ses camarades, par sa piété, sa douceur et l'espèce d'éblouissement qu'elle ressentait devant les mystères de la religion. Elle avait pour les ministres du culte, en général, et pour le prêtre qui lui enseignait le catéchisme, en particulier, la vénération qu'elle aurait eue pour un ange. Je dis bien, car le prêtre à ses yeux était un être presque immatériel, vivant uniquement de la parole de Dieu, et le jour où elle s'aperçut qu'il mangeait et buvait comme le commun des mortels, elle perdit sa première illusion.
C'était surtout la doctrine de la communion des saints qui l'avait séduite. Elle avait éprouvé une véritable joie en apprenant que, par de bonnes œuvres ou par des sacrifices acceptés de bonne grâce, elle ])Ouvait secourir lésâmes du purgatoire, et cette croyance avait développé en elle le grand fonds de bonté, de compassion qu'elle tenait de la nature. A partir de ce moment, elle se voua au salut des âmes malheureuses qui soupirent après le ciel. Elle offrit à Dieu, pour les tirer du purgatoire,
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toutes les privations, toutes les contrariétés, toutes les petites injustices qu'elle avait à supporter au couvent. Et elle était heureuse à la pensée que^ par ces moyens propitiatoires, elle pouvait en pousser quelques-unes en paradis.
Mais les sœurs de Picpus ne se bornaient pas à exalter ainsi les sentiments religieux des enfants qui leur étaient confiées. Ce n'était là que la moitié de leur programme. L'autre consistait à faire de chaque pensionnaire une femme du monde lettrée, instruite, ayant, suivant le désir de Molière, des clartés de tout. Et M™^ Ancelot n'exagérait pas quand elle disait à M™^ Récamier, en lui présentant sa fille :
— Voici ma fille qu'on élève au couvent dans l'amour de Dieu et de M. de Chateaubriand.
C'était lui dire qu'on était resté légitimiste au couvent de Picpus.
On y avait gardé aussi, parmi les élèves, l'habitude des maisons d'éducation de l'ancien régime de noter sur des cahiers ses impressions quotidiennes, ses préférences, ses antipathies, les incidents graves, les résolutions à prendre, les fautes commises et jusqu'aux moindres élans du cœur, car de même que l'oiseau qu'on a fait prisonnier continue de chanter dans sa cage, le cœur des jeunes filles
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s'ouvre aussi bien derrière les grilles d'un couvent que lorsqu'elles peuvent aller et venir en libeité.
Louise-Edmée Ancelot n'échappa point à cette mode et commença dès l'âge de treize ans à tenir la comptabilité de ses pensées, de ses actions bonnes ou mauvaises. Son premier cahier fut rempli par un petit roman dans lequel elle avait raconté l'histoire d'une de ses camarades. Cela ne devait pas être d'une lecture bien dangereuse; cependant son confesseur en exigea la destruction. Sacrifice aussi cruel qu'inutile, et qu'elle hésita longtemps à consommer non par vanité, certes, mais par un sentiment d'amour-propre que tous les auteurs excuseront.
Son second cahier, qui existe encore, offre un réel intérêt. Il contient ses notes de la seizième année. Louise-Edmée Ancelot a dépouillé ses langes; la petite pensionnaire est devenue une belle et grande jeune fille que l'on conduit à présent dans le monde. Nous allons voir la figure qu'elle y fera.
Son cahier débute ainsi : « Je suis sortie depuis hier, j'ai reçu de jolis cadeaux et je vais à l'Opéra ce soir; j'ai déjà causé avec ma mère chérie, je suis bien heureuse. Voilà donc cette nouvelle année qui commence, l'année de mes seize ans, l'année où je vais quitter le couvent qui a vu des jours si
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heureux pour moi! Quel sujet de réflexions sérieuses, quel compte j'aurai à rendre de la belle année :jui vient de s'écouler... »
Elle raconte ensuite qu'elle a joué un morceau de piano dans le salon de sa mère et qu'elle a eu beaucoup de succès, mais comme elle a moins de Inanité que de modestie, elle a parfaitement remarqué que, pour faire valoir son jeu, le harpiste qui l'accompagnait a un peu sacrifié la harpe au piano. Suit cette réflexion fort juste sur la lecture des romans à propos de Paul et Virginie.
(' J'ai été hier chez M'"*' K...,qui nous parla des ectures et s'étonna que j'aie lu Paul et Virginie, •ii elle savait que j'en ai lu bien d'autres plus iangereux encore! J'ai eu le bonheur que ces li- ►-res ne m'ont point fait de mal. Si j'ai une fille, amais elle ne les lira. »
Un jour elle apprend que deux de ses camarades ont été renvoyées pour une trop g-rande lég-èreté ît pour un vol. Aussitôt sa bonté s'en irrite et elle écrit cette pensée digne de l'évangile : « Deux jeunes filles qu'on déshonore froidement, sans pitié, avec bruit, scandale, de manière à ce que les cent élèves qui le savent ne puissent jamais l'oublier ! oh! je ne puis approuver cela! »
Une autre fois, la vue d'une g-rande misère lui
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arrache ce cri de compassion : «Oh! si j'avais bien de l'argent comme j'en ferais un bon usage; il me semble qu'il n'y aurait plus de pauvres nulle part! J'aimerais à les visiter, à les soigner, à récompenser leur honnêteté, leur délicatesse, à instruire leurs enfants. »
Ainsi la générosité native de cette âme charmante s'exerçait sur tout, de proche en proche.
En i84i,M. Ancelot se présenta à l'Académie Française en remplacement de M. de Donald. Cette nouvelle, sans la surprendre, cause à la petite Edmée une émotion très vive, el elle fait le vœu que si sou père est élu elle se privera de dessert tous les soirs, jusqu'à sa sortie du couvent. Inutile de dire qu'elle tint sa promesse.
C'est à cette époque que l'idée du mariage commença de hanter son cerveau. Le mariage est une très grosse question pour les pensionnaires des couvents. Elles s'en occupent dès que la petite bêle remue sous leur mamelle gauche, et le premier jeune homme qui les a fait danser sous l'œil de leur mère prend immédiatement figure de mari, surtouts'il est élégant, distingué et pas trop timide. Ce n'est point sous cet aspect futile qu'Edmée Ancelot envisageait le mariage. Elle le regardait, au contraire, comme « une chose grave et sérieuse,
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un dévouement sans bornes et de tous les instants, une continuelle attention de plaire à l'époux qui vous a choisie et de ne plaire qu'à lui ». Et voici comment cette jeune fille de seize ans entendait les devoirs d'épouse et de mère :
(( Elever ses enfants dans l'amour et la crainte de Dieu, la pratique exacte de tous les devoirs relig-ieux, réparer les affaires dérangées, remettre par son ordre et son économie la fortune qu'on dissipe de l'autre côté, faire des amis à l'époux de son choix, le réconcilier avec ceux qu'il aurait perdus; boire toujours la part amère du calice et ne réserver aux siens que ce qu'il y a de jouissance et de bonheur dans la vie, tout cela, sans croire qu'on a fait quelque chose de bien; voilà, il me semble, la mission de la femme dans le mariage.
« Et si elle trouve quelqu'un qui ne l'apprécie pas, qui soit dur pour elle, qui la méconnaisse et l'outrage, Dieu est là-haut pour récompenser ceux qui ont porté la croix ici-bas; lui-même en adonné l'exemple. Surfout qu'elle ne prenne point de confidente de ses chagrins, c'est le moyen de les augmenter et de s'aliéner tout à fait le cœur de son mari. Si, au contraire, la femme pieuse et forte, la femme par excellence, a le bonheur de rencontrer
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une âme qui sache la comprendre, oh ! qu'elle remercie Dieu dans son cœur, car il est rare ce bonheur qui lui est accordé. Sa vie ne sera que joie, que douceur. Les peines à deux et souffertes pour Dieu doivent être des délices !
u Et si ce n'est pas ainsi qu'on comprend le mariage, ce n'est plus l'institution sainte du Christ, c'est un enfer. Si c'est un amour, sujet au changement et qui doit s'évanouir lorsque les traits se flétriront, oh 1 alors c'est une chaîne, et une lourde chaîne, et je suis sûr qu'il n'y a que les femmes sans pitié qui ont jamais songé à rompre ce lien sacré ; la femme chrétienne peut et doit tout supporter. L'homme ne doit pas séparer ce qu'il a uni. »
C'est avec ces sentiments vraiment admirables que Louise-Edmée Ancelot fit son entrée dans le monde. Ceux qui connaissent Alfred de Vigny ne seront pas étonnés qu'après l'avoir séduit par tous ses dons elle lui ait inspiré une affection quasipaternelle.
La correspondance du poète avec M'"* Louise,
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comme il l'appelle, date de son mariage avec M. Lachaud, le grand avocat (i). A ce moment, Vigny avait perdu les deux créatures de Dieu qui ont tenu le plus de place dans sa vie, celle qui fut Kitty-Bell, et sa mère. Son âme était désemparée et s'en allait à la dérive. Comme il ne pouvait se passer d'amour, il se raccrocha à cette branche toute verte et toute fleurie qui s'offrait à sa main. Mais avec quelle délicatesse il la saisit ! On eût dit qu'il avait peur de la briser sous son poids, car le malheur rend la main lourde. Il faut lire les premiers billets qu'il écrit à sa « chère et gracieuse amiewpour avoir la sensation de cette crainte chaste. Elle même paraît si confuse des égards qu'il lui témoigne qu'elle ne sait d'abord de quel nom l'appeler. Monsieur est bien sec et bien froid pour quelqu'un qui vous a tenue toute petite sur ses genoux ! Peu à peu elle s'enhardit, et, après la naissance de son premier enfant, quand le poète eut accepté de lui servir de parrain, elle finit par lui donner le nom qu'il désirait tant.
« Enfant que j'ai bercée, comment oserez-vous encore me nommer Monsieur? Vous avez trouvé le nom que vous me devez. Dites : mon ami, et
(i) Ce mariage fut célébré à Paris, le 17 février i844, dans l'église Saint-Louis.
VOUS ne risquez point de vous tromper, soyez-en bien assurée. »
De ce jour leur correspondance eut quelque chose de plus abandonné, de plus intime. Nous n'avons pas malheureusement les lettres de M™« Lachaud ; son fils raconte qu'elle les brûla quand elles lui firent retour après la mort d'Alfred de Vigny. C'est une perte irréparable. J'essaierai pourtant de la combler à l'aide de celles du poète. Je ne sais sije me trompe, mais je crois lire entre leurs lignes que, dans la première moitié de sa vie, M™^ Louise subit l'influence morale de Vigny, et que, dans la seconde moitié, c'est lui qui subit relativement la sienne. Ne nous étonnons pas de ce choc en retour : il est plus commun qu'il ne semble, et pour ma part je le trouve tout naturel.
« Il y a pour ceux qui vous aiment et vous ont vue au berceau une grande consolation à songer que vous avez devant les yeux et sous vos regards mélancoliques de grands horizons et une verdure quiles repose de la vie aux flambeaux (M"®Lachaud était alors dans la Corrèze, à Treignac, petit bourg situé au pied de la dernière chaîne de collines qu'on appelle là-bas le Bocage). Votre délicate poitrine respire un air pur et vous avez autour de vous ce silence et ce calme des champs qui vous per-
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mettent d'entendre parler votre âme à elle-même bien long^tempsde suite, serecueillirdans des méditations infinies, rcA'enir sur ses sentiments et ses pensées, les épurer, leur donner un but, jouir d'avance de ce ({u'elle attend de l'avenir et goûter la récompense anticipée des devoirs accomplis. La g-rande maladie de la vie, c'est l'ennui. Il nous atteint partout et nous nous ag-itons en vainpour le fuir; nous avons la folie de chercher sans cesse des émotions fausses quand il y a au fond de noire cœur une source plus féconde et plus variée de réelles émotions, de naturelles joies et de félicités véritables.
« Je suis heureux de savoir que vous passez quelques heures à lire ces livres que j'écris à de si longs intervalles, et dont je ne parle jamais. — Vous aimez Lauretle parce que vous auriez parlé comme elle à votre mari déporté à Caj^enne. Ces ordres cachetés se donnent encore aux marins. Leur mystère n'est-il pas sombre et terrible comme l'épée de Damoclès ? La discipline pèse comme la fatalité. Mon cousin, M. de Bougainville (i),me raconta véritablement ce trait d'un marin qui eut le mal-
(i) Ce Bougainville devait être le fils aîné du navigateur, élève de l'École Polytechnique, mort contre -amiral en 1846, Vigny était aussi en relation avec les autres fils du navigateur, l'un colonel de dragons, démissionnaire en i83o, l'autre général de brigade, mort en
heur d'obéir à un ordre du comité de salul public, de fusiller les prisonniers de guerre. Il faut que vous sachiez que, dans ce livre de Servitude et Grandeur militaires^ toutes les fois qu'il y a je c'est la vérité. J'étais à Vincennes lors de la mort de ce pauvre adjudant. Je vois aussi sur la route de Belg-ique une charrette conduite par un vieux chef de bataillon ;je chevauchais ainsi en chantant Joconde. Pour le capitaine Renaud, c'est un combat que j'ai voulu livrer à l'esprit séïde qui nous saisit trop aisément en France. Il n'y a pas un ambitieux égoïste qui ne trouve dans la foule des esclaves presque fous d'obéissance aveugle. Il faut tâcher de garantir la nation des penchants qui l'ont souvent ég-arée, et celui-là renferme pour elle bien des dangers. Ce sont des mauvaises amours qui l'ont prise bien souvent, surtout depuis 1789. »
Dans ces dernières lignes, Alfred de Vigny faisait allusion au danger permanent que courait la république de 1848. Il en parlait, d'ailleurs, en connaissance de cause, car il s'était retiré un peu avant les journées de Juin dans sa propriété du Maine-Giraud, non loin d'Angoulême, et la Charente, cette Vendée bonapartiste^ comme il l'appelait si justement, soupirait tout haut après le réta-
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blissement de l'Empire. Le coup d'Etat ne lui causa donc aucun étonnement.
Suivons-le dans sa retraite et laissons la politique de côté. Bien qu'il cherchât la solitude, il n'était pas souvent seul au Maine-Giraud. D'abord il y avait M™e de Vigny, qui le tirait par la manche plusieurs fois par jour, surtout quand elle était malade, et puis il recevait de temps en temps la visite de ses cousins et amis d'Ang-oulême; enfin Mme Louise venait de loin en loin le surprendre avec ses enfants, et, ces jours-là, c'était fête au manoir.
« J'ai eu tout à coup ici, chère amie, une jolie apparition d'un moment, écrivait-il à M"^ Anceiot. Louise était charmante avec ses deux chérubins, elle avait grande hâte de vous revoir et prenait un petit air de magistrat en me disant qu'elle avait des affaires très sérieuses à régler à Paris ; et puis elle riait de ma gravité et de mes importantes affaires et revenait à ses pendants d'oreilles couleur de rose qui jouaient entre nous deux. Elle était un peu fatiguée et j'aurais voulu qu'elle se reposât plus longtemps entre son bon chanoine et sa petite belle-sœur de quinze ans dont le visage certainement a été copié sur un tableau de Greuze, tant ses yeux bleus sont grands et sa bouche en forme de cerise. J'irai la revoir bientôt à son cou-
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veut au nom de M'"^ Lachaud et escorté d'un chanoine. J'espère que je serai assez vénérable ainsi. C'était avec eux et moi que Louise parlait de vous sur la grande terrasse de Beaulieu, à Ang^oulème. « En regardant le panorama qu'on voit de cette monlag-ne, elle regrettait ses autres rochers avec l'air le moins agreste qu'il y ait jamais eu. Elle s'efforce de se croire villageoise, en robe et en brodequins parisiens, et d'une voix douce, harmonieuse et toute mondaine, elle assure qu'elle sait chanter des bourrées. Elle est paysanne à peu près comme je suis laboureur et bûcheron. »
Aussi ne faisait-elle que passer au Maine-Giraud. Mais à peine était-elle partie, que les lettres de Vigny recommençaient de courir après elle. C'étaient généralement la littérature et l'éduca- ' tion qui en formaient le sujet principal.
« 11 me semble que j'assiste à vos lectures de famille. Hélas ! vous devez être bien souvent forcée de passer des pages à' Outre-tombe (les Mémoires de M. de Chateaubriand venaient de paraître) que vos enfants ne sauraient comprendre encore, et pourtant la comparaison de cette sombre enfance avec la leur doit déjà les toucher. Ils ont pu mieux
sentir le bonheur qu'ils puisent dans vos inaltéra- 3les tendresses, en lisant le récit de ces froideurs cérémonieuses et repoussantes qui sevraient le pauvre René de tous les épanchements naturels et ne lui laissaient aucun accès dans ces cœurs murés par une ridicule et dure étiquette. Les lourds ennuis qui le portèrent à deux doigts du suicide, ils le les connaîtront pas, vos enfants bien-aimés ; mais vous allez arriver à des volumes qui vous forceront de lire tout bas cet ouvrage qui est, à mes ^ eux, comme une vengeance posthume : et on peut s'en fier à votre esprit pour préserver le leur des flétrissantes peintures d'un cœur rempli d'un fiel :}ui se répand sur toute chose. »
Il avait raison de se reposer sur elle du soin de conduire ses enfants, car Mme Louise en aurait remontré aux éducateurs les plus difficiles. Ainsi, quand son petit Georges fut en âge d'aller au collège, elle ne voulut pas le laisser en pension entière et complète, d'accord en cela avec le solitaire du Maine-Giraud, qui trouvait bon que les enfants revinssent le soir entendre le lang-ag-e de leur famille, « ce port d'où ils partent et où ils doivent toujours revenir ». Quelques années plus tard, pour compléter l'enseig-nement qu'il avait reçu de sa bouche,.
elle lui mit entre les mains les Sources, du père Gratry, qu'elle avait vues sur la table du poète de Moïse. Et voici la très belle lettre qu'elle reçut de lui à cette occasion :
« Ce livre des Sources est fait pour les jeunes g-ens de vingt ans qui, sortis des classes et regardant la vie en face, comme un voyageur regarde une longue plaine qu'il a à parcourir, sentent qu'il faut d'abord s'examiner, se connaître et se former par la seconde éducation que l'on se fait à soi-même. Le silence, l'étude, la science comparée sont des chapitres excellents, par-dessus tout le livre, ainsi que la morale. Ajournez-lui la lecture des parties abstraites, comme les mathématiques et l'astronomie théologique, qui l'effaroucheraient; mais dans les trop longues soirées de la campagne, faites-lui lire le plus que vous pourrez à lui et à sa sœur, tout haut. Je suis étonné que personne aux collèges et lycées ne l'ait exercé à lire à haute voix. — Vous, chère Louise, qui avez écrit tant de petites observations sur son caractère, tâchez de le former et de deviner ce qu'il peut être, afin qu'il ne manque pas sa vie en entrant dans quelque carrière mal choisie qu'il lui faudrait quitter. Puis-je mieux vous montrer ma profonde affection, chère et douce
amie, qu'en vous parlant decequi fait Tol^jet constant de vos soins ? — Il est heureux que Georg-es et Thérèse adolescents vous permettent enfin de sortir de la vie de bonne d'enfant et de redevenir vous-même. Il vous sera possible de laisser votre âme exprimer librement ce que la nature lui a imprimé de douce gravité, de sentiments réfléchis et de tendresses pieuses et méditatives... »
Que vous semble de ce faisceau de réflexions et de conseils? Si je prends une sorte déplaisir à vous montrer Vigny sous ce jour nouveau, c'est que nous ne le reverrons plus dans ce rôle d'éducateur auquel il était si bien préparé par sa nature et ses études philosophiques et que, sur la fin de sa vie, il a rempli, par amour, d'une manière si édifiante.
Mais il ne faudrait pas être dupe des apparences et conclure de tel passage de ses lettres à M""^ Lachaud qu'il avait épousé son mysticisme idolâtre. Nous avons justement sur ce point un document de premier ordre et qui va nous donner la mesure exacte de ses sentiments religieux, car il est hors de doute que le chrétien qui sommeillait en lui avait fini par se réveiller dans le doux commerce, j'allais dire au toucher de M""' Louise.
Voici donc ce qu'il lui écrivait en 1862, l'année qui précéda sa mort :
(( Pour VOUS, qui, à la rig^ueur, auriez le droit d'être moins enfant, vous l'êtes au moins autant et vous employez tout ce que vous avez de forces à demeurer pour toujours enfermée dans la naïveté du couvent. Vous fermez vos yeux et vos oreilles et vous tâchez de vous cloîtrer dans le rêve charmant de votre cœur de jeune mère. Vous voyez clairement une chaste divinité qui se penche pour vous écouter et qui veille à la manière prudente dont le cheval de votre fils s'est abattu. Vous êtes même, ce me semble, assez familière avec elle et vous m'écrivez qu'elle s'est bien acquittée de sa mission. Vraiment? Vous êtes contente d'elle? Ainsi elle n'a fait que son devoir strictement. Votre confesseur ne vous écouterait pas et il dirait:
Comme avec irrévérence Parle de Dieu cette enfant !
« S'il se fût cassé la jambe, notre pauvre cher petit Georges, comme fit un jour son parrain à la manoeuvre des mousquetaires, vous auriez été en droit, d'après cette doctrine payenne bien plus que chrétienne, de vous en prendre à la Madone, à peu près comme les Italiennes qui donnent des coups de poing" à leur vierge si elle n'a pas défendu leur mari, le brigand, contre les gendarmes. Vous passez de
là à une autre adoration, vous devenez une rivale passionnée de sainte Thérèse et vous tombez comme elle en extase devant celui à qui elle disait : Quand même vous ne seriez pas Dieu je vous adorerais.
« Eh bien! tant mieux. Ilfautqu'une jeune femme aime dans le ciel et sur la terre. Je ne répondrai sérieusement à rien; je ne voudrais pas effeuiller une seule de vos illusions, ni seulement l'effleurer et la faner. Les illusions qui fortifient la bonté et la patience sont des fleurs qui ne peuvent être trop soigneusement arrosées et conservées. Tous vos vœux me sont doux à entendre de votre bouche parce qu'ils ressemblent à cette affection de votre enfance pour moi que je crois très véritable. Quand vous reviendrez, j'irai vous voir le soir, chère idolâtre! et vous me répéterez tout ce qui vous plaira et tout ce que vous vous rappellerez de l' Imitation de Jésus-Christ. Je pourrai même vous souffler, car je la sais par cœur depuis mon enfance, et j'ai une mémoire presque infaillible... Mais je vous en avertis, prenez g-arde de me forcer à laisser tomber sur vos litanies quelques g-rands coups de raison pareils aux coups d'épée de Roland, qui fendaient un homme et son cheval de la tête aux pieds... J'ai ainsi fait voir du pays à des abbés, de même à
des abbesses. J'évite avec vous ces petits duels de controverse, de peur de vous faire du mal sans le vouloir et malçré moi, emporté par les mouvements irrésistibles d'une farouche sincérité, que jamais ni l'éducation sévère que vous savez, ni l'armée, ni le monde n'ont pu arrêter lorsqu'elle veut éclater. Mes réflexions mêmes n'y réussissent pas, et ensuite ma mémoire se lève, me suit, monte en croupe et g-alope avec moi. et fait d'un mot un reproche et presque un remords, si elle me dit qu'il a pu afflig^er. »
Tel était le chrétien chez Alfred de Vigny. En prenant cette lettre quasi-testamentaire dans son vrai sens, on peut dire qu'entre lui et M™^ Lachaud il y avait cette différence qu'il était de l'ancienne foi et qu'elle était de la nouvelle.
Cela ne l'empêcha pas, quand il se sentit mourir > de tourner ses regards vers les siens et de lui dire d'une voix suppliante : « Vous qui avez tant de petites prières couleur de rose et bleues dans vos poches, n'en trouverez- vous pas une pour moi? »
Elle n'était pas là quand il mourut, elle était à sa maison de campagne, en Auvergne. C'est même pour cela qu'on ne vit pas sa main dans les manœuvres religieuses auxquelles il fut en butte de la part des catholiques zélées qui le veillaient. Elle s'était con-
tentée, après la mort de M"^® de Vigny, de mettre sur le bureau de son parrain la petite statue de la Vierge qui fut placée à côté de son lit, après qu'il eut fermé les yeux. Comme elle savait que le chrétien en lui ne pratiquait pas, elle avait confié son salut à Notre-Dame de Bonne-Garde et de Miséricorde. Mais si elle ne l'assista pas à ses derniers moments, si elle ne recueillit pas son dernier soupir, on peut être sûr qu'elle était près de lui de cœur et de pensée, et que nuit et jour, durant sa dernière maladie, elle était en prières...
C'est à elle qu'il légua tous ses biens meubles et immeubles, comme pour attester jusque dans la mort que, si elle n'était pas la fille de sa chair et de son sang, il l'avait toujours regardée comme la fille de son âme (i). Elle-même mourut en odeur de sainteté, le ii mars 1887, après avoir rempli toutes les promesses contenues dans ce joli sonnet renversé de Brizeux :