AUGUSTA HOLMES
I. — Les frères Holmes violonistes. — Origine des parents d'Augusta. — L'Anglaise crayonnée par Jean Gigoux. — L'Éva de la Jfaison du Berger. — M™° Holmes. — Une lettre de Vigny à Ph. Busoni à son sujet. — Vers dédiés à Mme Holmes par Auguste Brizeux. — Mort de Mme Holmes.
— Son acte de décès.
n. — Une lettre inédite d'Augusta Holmes. — Chanson espagnole chantée par V^igny. — Vigny musicien. — Souvenirs de la pension Hix et du régiment. — Augusta Holmes à Versailles. — Un petit prodige. — Son professeur de chant. — Georges Clairin. — Gounod et Roméo et Julielte. — La maison de la rue de l'Orangerie à Versailles. — Talents divers de M. Holmes. — Augusta et Henri Regnault dans Samson et Dalila. — Le prix de Rome de Regnault. — Augusta en Thétis. — Acte de décès de M. Holmes. — Conseils d'Alfred de Vigny à Augusta (lettre inédite) — Ses craintes à son sujet. — Ce qu'il écrit à M. et M^e Franck (lettres inédites). — Souvenirs de Mme Marguerite Deutz. — L'Esprit par de Vigny dédié à Augusta. — Ressemblance physique de la filleule avec son parrain. —
IIL — Souvenirs d'André Theuriet. — Augusta dans Mademoiselle Guignon. — La guerre de 1870 disperse la petite cour de Versailles. — Les premières compositions musicales d'Augusta. — Elle se fait naturaliser française. — Irlande.
— Augusta Holmes et le P. Hardy. — Vers la conversion.
— Le P. Mickaël et Mme Desveaux- Vérité. — Prière à saint
Antoine de Padoue. — Le F. Sertillanges et son Pèlerinage artistique à Florence. — Son parallèle entre Michel-Ange et Beethoven. — Augusta se confesse au dominicain. — Son baptême. — Son cierge et son voile de catéchumène. — Ses dernières volontés. — Sa mort.
Le nom d'Holmes, avant d'être illustré chez nous par Augusta, fut porté par deux violonistes ang^lais, Alfred et Henri, qui commencèrent à se produire en France vers 1860 et s'y firent applaudir, non seulement à cause de leur réel talent, mais surtout, dit Fétis, à cause de la précision et de l'ensemble surprenants qui distinguaient leur jeu, lorsqu'ils exécutaient de grands duos.
Augusta avait-elle quelque lien de parenté avec eux ? Je ne saurais le dire. En tout cas, sa destinée voulut qu'elle débutât peu de temps avant la mort d'Alfred Holmes (r) et que, suivant l'expression de Joachim du Bellay, elle allougeât, toute jeune encore, la gloire du nom.
Augusta-Mary-Anne Holmes naquit à Paris le 16 décembre 1847, ^^ ^^° ^ ^^ ^^ ^"^^ Neuve-de- Berry (2). Son père, Charles-William Scott Dal-
(i) II mourut à Paris, le 4 mars 1876.
(2) Arch. de la Seine. — Le nom d'Holmes s'écrivait sans accent ; c'est Augusta qui, pour le rendre plus euphonique, fit sonner la svllabe finale.
keith Holmes, élait d'origine irlandaise(i), et avait servi dans l'arnnée britannique en qualité d'officier des Dragons légers. — Sa mère, Tryphina-Anna- Gonstance-Aug^usta Shearer,était née à Hampshire (Angleterre) (2).
C'est par M"'^ Alfred de Vig^ny, dans le courant de Tannée 1828, que les Holmes entrèrent en relations avec le futur traducteur d'Othello. Il faut dire que l'ancien officier ang-lais était un fanatique de Shakespeare. M. Georges Clairin, qui l'a beaucoup connu, me disait récemment qu'après avoir quitté l'armée pour des raisons politiques il avait joué quelque temps dans une troupe de comédiens le répertoire du g-rand Will. Je pense donc que Vigny, qui ne savait pas encore à fond la langue de Shakespeare, eut recours plus d'une fois aux lumières de M. Holmes.
La mère d'.4ugusta, qui était fort belle et très provocante avec ses allures d'amazone, avait déjà inspiré plus d'une passion. Alfred de Vigny ne tarda pas à s'éprendre d'elle.
Jean Giy oux raconte en ses souvenirs qu'il arriva un matin mystérieusement dans son atelier pour
(i) 11 avait 49 aïs, étant né en 1798 {Arch. municipales de Versailles).
[■») Elle était née en i8ii : elle avait donc 38 ans.
à36 ALFRED DE VIGNY
le prévenir qu'il reviendrait entre quatre et cinq heures. « Je vous amènerai un ange, mon cher ami, une Anglaise. Vous me ferez d'elle un croquis, n'est-ce pas ? Elle va partir et je voudrais conserver quelque chose d'elle (i). »
En ce temps-là, les Holmes, tout en faisant de fréquents voyages à Paris, résidaient habituelle- i ment en Angleterre.
J'ai cherché longtemps à identifier le beau modèle de Jean Gigoux : son nom m'a été révélé par une amie de Louis Ratisbonne,qui fut la camarade d'enfance d'Augusta (2). Cette Anglaise n'était autre que Mm® Holmes. Et c'est elle aussi qui, d'après des renseignements puisés à une source sûre, est la fameuse et énigmatique Eva de la Maison du Berger (3).
Gela va déranger les combinaisons de tel et tel historiographes de Vigny, qui y ont vu : celui-ci,
(i) Et Gigoux ajoute : « Ce premier amour dura Lien longtemps; son souvenir persistait encore vingt ans après. » [Causeries sur les artistes de mon temps, p. io5.)
(2) M"" Marguerite Deutz.
(3) Ph. Busoni écrivait à Emile Deschamps, le 25 janvier 1864 : «... Je croyais que vous saviez qui se cachait sous ce nom d'Éva. Elles sont deux, la mère et la fille, et vous les connaissez aussi bien que moi. C'est à M™« Holmes que Vigny a dédié la Maison du Berger, et c'est à sa fille Augusta qu'est dédié l'Esprit pur. » (Lettre inédite.)
Ce renseignement est confirmé par le Journal inédit de Guttinguer.
jyjmo Dorval ; celui-là, Mm^d'Agoult et même Lydia Bunbury, mais cela s'accorde au mieux avec ce que je sais de la vie romanesque de M"^« Holmes et de son état d'âme.
C'était une voyageuse infatigable, elle était toujours parmer,parmonts et par vaux, mais elle voyageait moins pour sa santé, qui était florissante, que pour tuer le temps, pour s'étourdir, car encore une fois, elle était très aventureuse, et de n'avoir pas eu d'enfants, elle qui en avait [tant désiré, l'ennui l'avait prise et ne la quittait pas.
OTj écoutez ce que dit Vigny dans la Maison du Berger :
Si ton cœur, gémissant du poids de notre vie, Se traîne, et se débat comme un aigle blessé, Portant comme le mien, sur son aile asservie, Tout un monde fatal, écrasant et glacé ; S'il ne bat qu'en saignant par sa plaie immortelle. S'il ne voit plus l'amour, son étoile fidèle, Eclairer pour lui seul rhorizon effacé ;
Si ton âme enchaînée, ainsi que l'est mon âme. Lasse de son boulet et de son pain amer. Sur sa galère en deuil laisse tomber la rame. Penche sa tête pâle et pleure sur la mer. Et cherchant dans les flots une route inconnue, Y voit, en frissonnant, sur son épaule nue. Le lettre sociale écrite avec du fer ;
Si ton corps, frémissant des passions secrètes. S'indigne des regards, timide et palpitant :
S'il cherche à sa beauté de profondes retraites Pour la mieux dérober au profane insultant ; Si ta lèvre se sèche au poison des mensonges ; Si ton beau front rougit de passer dans les songes D'un impur inconnu (jui te voit et t'entend,
Pars courageusement, laisse toutes les villes ; Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin, Du haut de nos pensers vois les cités serviles, Comme les rocs fatals de l'esclavage humain. Les grands bois et les champs sont de vastes asiles, Libres comme la mer autour des sombres îles. Marche à travers les champs une fleur à la main.
Il est sur ma montagne une épaisse bruyère Où les pas du chasseur ont peine à se plonger, Oui plus haut (|ue nos fronts lève sa tête altière. Et garde dans la nuit le pâtre et l'étranger. Viens y cacher l'amour et ta divine faute ; Si l'herbe est agitée ou n'est pas assez haute. J'y roulerai pour toi la Maison du Berger.
Conclusion : l'hymen ne nous a pas réussi à l'un nia l'autre; sans pour cela rompre nos chaînes, cherchons dans un amour profond et mystérieux le bonheur que lui seul peut donner.
Et la pièce se termine ainsi :
Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente. Rêver sur mon épaule, en y posant ton front ? Viens du paisible seuil de la maison roulante Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront. Tous les tableaux humains qu'un Esprit pur m'apporte S'animeront pour toi quand, devant notre porte, Les grands pays muets longuement s'étendront.
Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre Sur cette terre ingrate où les morts ont passé ; Nous nous parlerons d'eux à l'heure où tout est sombre, Où tu te plais à suivre un chemin effacé, A rêver, appuyée aux branches incertaines, Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines. Ton amour taciturne et toujours menacé.
Et dans la pièce des Destinées intitulée les Oracles, Jious voyons que Vigny montra, vers i8445 à cette « fille de l'Océan » ses grands bois du Maine- Giraud.
Il va sans dire que tous ces vers ne s'appliquent pas exactement à M™" Holmes, et que, dans la Maison du Berger, comme dans la plupart des pièces des Destinées, il convient de faire la part du symbole.
La Maison du Berger parul, en i844? dans la Bévue des Deux Mondes. Trois ans après, le i6 décembre 1847, ^oa donnait le jour, après vingt ans d'une union stérile, à une petite fille qui fut Augusta et dont Vig-ny fut le parrain. Les Holmes habitaient alorsun pied-à-terre, rue Neuve-de-Berry. A partir de la naissance d'Aug-usta, ils fixèrent leur domicile à Paris. Et le salon de M'"*' Holmes, où Vigny trônait comme un roi, devint le rendezvous du petit cénacle qui^ vers i833, s'était formé autour de l'auteur de Chatterton. On y voyait rég-u-
lièrement Emile Deschamps, Brizeux, Busoni, Auguste Barbier, Pitre-Chevalier et LéondeWailly(r). Et M"^ Holmes, qui peig-nait agréablement, l'avait décoré de ses ouvrages, notamment d'une belle copie du tableau de David : Bonaparte au mont Saint- Bernard, que M. Georg-es Clairin se rappelle avoir vue plus tard à Versailles.
J'ouvre la Correspondance de Vigny et, dans une lettre qu'il adressait du Maine-Giraud à Busoni, le 24 juillet 1849, je trouve les lignes suivantes :
« On se plaint de vous dans la rue de Berrj (faubourg" du Roule), n°3, vous n'aurez pas l'excuse d'ignorer l'adresse. Souvenez-vous que Mme Holmes m'a donné de vos nouvelles l'an dernier, après les affaires de Juin. Me sachant inquiet de vous et des vôtres, elle monta en voiture et courut elle-même à votre m.aison.
« Elle est en deuil et bien affectée. Son père vient de lui être enlevé par le choléra. Allez-y donc un soir, et à votre tour dites-moi dans quel état vous l'aurez trouA^ée. Vraiment vous lui devez une visite,
(i)« 11 y a eu un grand concert rue de Berry, chez la châtelaine, écrivait Vigny à Léon de Wailly, le 11 avril i843, et votre absence y a fait pousser de grands gémissements à cette souveraine très gracieuse... Holmes redouble de bouquins et commence à trouver son appartement trop petit. » [Corresp. de Vigny.)
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