Journal intime, inédit
Ainsi, dans un temps où l'on faisait un si grave abus des effets littéraires, il était le seul peut-être à apercevoir cette grande vérité : que la littérature diminue ce qu'elle semble parer, que tout travail de style est en un sens une profanation de la pensée, et que les plus belles pages de la légende morale de l'humanité demeureront à jamais inédites.
On touche ici la cause première qui, latente et mal déQnie encore au temps àlEloa^ de Stello et de Chatterton^ devait ralentir d'abord puis tarir sa production, à mesure précisément que sa pensée, s'élevant à une conscience plus haute d'elle-même, devenait plus capable de créer des œuvres originales et fortes.
Une croyance aussi fervente à l'idéalisme ne pouvait rester purement intellectuelle et devait porter ses conséquences jusque dans la vie réelle.
L'antagonisme de l'action et de la pensée, qui fut le tourment secret de presque tous les mystiques, se produisit en effet chez Alfred de Vigny, avec une rare intensité, et le mot qu'adresse à Chatterton l'un des personnages du drame : « En toi la rêverie continuelle a tué l'action », pourrait servir d'épigraphe aux derniers chapitres de sa vie intime.
Ce n'est pas de nos jours seulement que l'abus du songe a paralysé l'action, puisque de tout temps la loi de l'idéal a été de n'avoir sa pleine existence
que dans la pensée pure, et que c'a toujours été vouloir détruire son rêve que l'exposer à l'épreuve de la réalité.
Mais ce qui est de date plus récente, ce dont Vigny a particulièrement souffert, c'est de la situation nouvelle que la société moderne a faite au poète, et comme il était plus poète qu'un autre, comme toute sa nature était poétique, il en a plus souffert.
Autrefois en effet, en des temps que la Renaissance a clos pour jamais, la société, loin d'être réfractaire à l'éclosion de la poésie, la favorisait de toutes parts. Sans parler du spectacle extérieur, le tableau moral que le poète avait sous les yeux était singulièrement propice à son inspiration. La proportion de bien et de mal n'y différait guère, sans doute, de celle que nous constatons aujourd'hui; mais la vulgarité et la platitude y tenaient moins de place. Les passions étant plus fortes, il y avait plus de grandeur dans le vice comme dans la vertu. Jusque dans la scélératesse, il y avait parfois de l'héroïsme, et Balthazar Gastiglione pouvait écrire : « L'horreur de nos crimes atteste la beauté de nos vertus, car il n'est pire chose au monde que la corruption du bien ». Enfin, la poésie n'était pas toute dans l'âme du poète; autour de lui, tous jusqu'aux plus humbles la sentaient,- et leurs pensées étaient en harmonie avec sa pensée. L'expression était son
seul privilège, le seul don qui le séparât vraiment de la foule.
Quelle répugnance un puissant rêveur comme Dante , un pieux mystique comme Savonarole auraient-ils éprouvée à agir dans un tel milieu? La réalité dans laquelle ils marchaient et respiraient chaque jour n'était que le cadre naturel de leur songe et, loin de le troubler, semblait le prolonger.
Voilà pourquoi le poète alors ne craignait pas de faire entendre sa voix sur les choses du temps, et d'intervenir dans les affaires de son pays. Même dans l'action, il restait fidèle à son génie poétique et continuait d'accomplir sa fonction souveraine. Quelle différence quand, de nos jours, il a tenté d'agir I Pareil aux dieux de V Iliade j qui dans la mêlée des héros devenaient vulnérables, il a perdu son caractère sacré dès qu'il a mis le pied sur le terrain profane. Le plus souvent d' ailleurs, c'est de lui-même et avant d'entrer dans l'arène qu'il l'a dépouillé, car il n'a souhaité les fièvres de la vie active que par lassitude de la vie intérieure et dédain de sa vocation, de telle sorte que, loin de trouver dans l'action un emploi particulier de ses facultés poétiques, il n'y a cherché qu'une diversion de sa pensée et, si je puis dire, l'oubli même de la poésie : Lamartine en est le plus grand exemple, puisque,
de son aveu même, c'est quoique poète qu'il se crut toujours homme d'Etat.
Le poète devra-t-il donc, à l'avenir, se retrancher absolument du monde et ne plus vivre que dans sa pensée? Qui donc, à sa place, rappellera la multitude à l'héroïsme et au désintéressement, mêlera un peu d'idéal au courant des affaires du monde et prononcera les grandes paroles qui marquent les heures critiques dans la destinée des peuples ?
Alfred de Vigny était trop profondément poète pour consentir au sacrifice d'une partie aussi importante de sa mission. Il estimait en effet que c'est singulièrement rabaisser la faculté poétique d'en vouloir faire un dilettantisme stérile, un jeu de l'esprit sans application aux problèmes sociaux, et que la haute poésie doit comporter un système sur les affaires humaines aussi bien que sur les choses divines. Le désir donc de concilier en lui des modes d'activité, condamnés, semble-t-il, à s'exclure réciproquement désormais, lui inspira une conception originale du rôle réservé au poète dans les sociétés nouvelles.
De par l'autorité de son génie, le poète demeure encore, ainsi que Dante voulait qu'il fût, le véritable conducteur des peuples; il ne doit sortir ni de la communion humaine, ni du groupe social où la destinée l'a fait naître; il est impérieusement tenu
de mettre ses dons de sensibilité, d'imagination et d'intelligence au service de ses contemporains, d'attirer sans cesse leurs regards vers les clartés d'en haut et de chercher toujours à les unir dans un sentiment commun d'adoration pour les choses nobles, héroïques et immortelles. Mais quand, de loin en loin, il a prononcé le mot qu'il faut dire, il a terminé son rôle public et dès lors n'a plus qu'à a rentrer dans son travail silencieux ». A aucun prix, il ne doit intervenir dans le monde des faits. Sa mission propre était de créer les idées dont l'humanité a besoin pour vivre, puis de les laisser tomber au moment opportun, « comme une plume de son aile ». A d'autres de les ramasser ensuite, de les mettre en œuvre, et de les réaliser dans ces symboles toujours imparfaits qui sont les lois, le gouvernement, les institutions d'un pays.
C'est en ce sens qu'il faut comprendre la pensée dont il fait une règle de vie à Stello : « Séparer la vie poétique de la vie politique », et ce précepte encore : a Quand on veut rester pur, il ne faut pas se mêler d'agir sur les hommes », et celui-ci enfin : « L'application des idées aux choses n'est qu'une perte de temps pour les créateurs de pensées ».
Aussi ne s'est-il pas fait faute de traiter les questions sociales dans Stello, dans Chatterton, dans Servitude et Grandeur militaires; mais toujours il s'est
tenu à l'écart de la politique active. L'élévation des vues qu'il portait sur toute chose et un peu de cette ironie supérieure qui convient à la haute philosophie, lui avaient inspiré un dédain peut-être trop absolu de la pratique gouvernementale. « Tenir le pouvoir, a-t*il écrit, cela s'est toujours pu réduire à l'action de manier des idiots et des circonstances-, et ces circonstances et ces idiots, ballottés ensemble, amènent des chances imprévues et nécessaires, auxquelles les plus grands ont confessé qu'ils devaient la plus belle partie de leur renommée *. »
Son détachement à l'égard des formes constitutionnelles qui se succédèrent sous ses yeux était complet. Légitimiste à l'origine, par tradition de famille et influence de milieu, il s'était déclaré quitte envers les Bourbons le jour où, « après treize années de services mal récompensés », il avait rendu ses épaulettes. 1830 l'avait peu surpris et à peine ému. Pourtant, par un retour de point d'honneur monarchique, il avait, le premier jour, fait préparer son ancien uniforme, prêt à l'endosser si le Roi ou le Dauphin se mettaient à la tête de l'armée, résolu à se faire tuer à leurs côtés — ce qui est en effet la manière la plus avisée de mourir au service d'un Prince — s'ils marchaient eux-mêmes au feu. Mais