‹ Alfred de VignyChapitre 11 sur 20 · Stello, p · texte numérisé non relu

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l'ame et le talent. «7

tandis qu'on se battait dans les rues de la capitale, le Roi était à Gompiègne et le Dauphin à Rambouillet. Alfred de Vigny était donc resté au logis, écrivant sur les tablettes de son Journal : « jeudi 29 JUILLET : Ils ne viennent pas à Paris, on meurt pour eux ! Race des Stuarts ! . . . — vendredi 30 : Pas un Prince n'a paru. Les pauvres braves de la Garde sont abandonnés sans ordre, sans pain depuis deux jours, traqués partout et se battant toujours.... — SAMEDI 31 : J'en ai fini pour toujours avec leg gênantes superstitions politiques. Elles seules pouvaient troubler mes idées par leurs mouvements d'instinct.... »

Et dix jours après la froide cérémonie du couronnement de Louis -Philippe (« un couronnement protestant », écrit-il dans son Journaî) il résumait ainsi son expérience de la crise : « En politique, je n'ai plus de cœur. Je ne suis pas fâché qu'on me l'ait ôté, il gênait ma tête. »

Nul mouvement du cœur, en effet, ne troubla plus sa tête, et ce fut chez lui désormais un principe arrêté qu'on ne doit avoir ni amour ni haine pour les hommes qui exercent le pouvoir : « On ne leur doit que les sentiments qu'on a pour son cocher; ils conduisent bien ou ils conduisent mal, voilà tout. La nation les garde ou les congédie, sur les observations qu'elle fait en les suivant des yeux. »

Une fois, cependant, il parut oublier ses fiers conseils à Stello, lorsqu'on 1848, déférant aux instances de quelques électeurs de la Charente (où était situé son domaine patrimonial du Maine-Gîraudj, il posa sa candidature à T Assemblée nationale. L'oubli n'était en effet qu'apparent; car, plus dédaigneux que jamais des réalités du pouvoir, il ne recherchait dans le mandat législatif qu'une occasion de donner à sa parole inspirée le retentissement de la tribune publique, et toute l'explication de sa conduite se résumait dans cette ligne de son Journal intime : « Dans les siècles fatigués (comme est le nôtre), il faut faire porter sa poésie par les ailes de la voix humaine au milieu d'une assemblée ». La profession de foi qu'il adressa à ses électeurs était remarquable d'élévation et de naïveté. On y lisait entre autres choses : « Je n'irai point, chers concitoyens, vous demander vos voix. Je ne reviendrai visiter au milieu de vous notre belle Charente qu'après que votre arrêt aura été rendu. Dans ma pensée, le peuple est un souverain juge qui ne doit pas se laisser approcher par les solliciteurs et qu'il faut assez respecter pour ne point tenter de l'entraîner ou de le séduire; il doit donner à chacun selon ses œuvres.... » Le souverain jugé ne lui donna pas dix voix.

L'inaptitude absolue à l'action extérieure n'était pas la seule conséquence fatale d'une disposition

aussi forte à oublier le monde réel, à dédaigner les choses positives et à ne vivre que dans le rêve : un même interdit fermait encore à Vigny le champ de Faction intime.

Vers la fin de 1829, une femme, grande par Tâme et le talent, Mme Dorval, était entrée dans sa vie.

Au premier abord, il semble étrange que la sympathie ait pu s'établir entre deux êtres aussi différents.

Les fureurs et les délires de Tamour, la douleur sans frein, les sanglots et les rages, le cri de Tâme qui désespère et de la chair qui souffre convenaient seuls au tempérament de la grande artiste qui créa au théâtre le type de Théroïne romantique. Il lui fallait de la passion sous la forme la plus violente, pour qu'elle se sentît à Taise dans ses rôles et qu'elle pût s'élever à ces effets pathétiques qui la faisaient comparer à une lionne lâchée dans le drame. Mais alors elle exerçait sur certaines âmes une étrange séduction. George Sand, qui l'éprouva plus que personne, en a fixé le souvenir dans ces lignes qui semblent encore tout émues : « Regardez-la, écoutezla I Ohl naivel naïve et passionnée, et jeune et suave, et tremblante et terrible I Comprenez-vous qu'elle subjugue un pauvre cœur souffrant et infirme comme le mien! Quand cette femme paraît sur la scène avec sa taille brisée, sa marche nonchalante,

son regard triste et pénétrant, alors, savez-vous ce que j'imagine ? — // me semble que je çois mon âme; que cette forme pâle et triste et belle, c'est mon âme qui l'a revêtue pour se montrer à moi, pour se révéler à moi et aux hommes. Alors cette femme parle; elle pleure, elle maudit, elle invoque, elle commande, elle se désole! Oh! comme elle crie ! comme elle souffre ! quel féroce plaisir j'éprouve à la voir pleurer ainsi!... Voyez ces cheveux fins et soyeux qui semblent s'animer sur son vaste front! Voyez sa peau qui bleuit et tout son corps que la douleur brise I... Eh bien, c'est moi que vous voyez là, c'est mon âme qui est dans cette femme et qui la fait se tordre et délirer ainsi. Ce Dieu qui la possède, il est en moi aussi.... Ne voilàt-il pas que je tremble, que mon sang fermente, que mon écorce craque de tous côtés et que je pleure comme elle? Quelle autre aurait ce pouvoir?... A l'heure qu'il est, je crie, je sanglote, je parle, je m'agite, j'existe par tous mes pores, je m'épanche, je me livre, je me communique, je sors de ma prison d'airain, je brise le sépulcre glacé où la flamme divine a si longtemps dormi... *. »

Et pourtant Mme Dorval ne se livrait qu'à demi dans les fictions du théâtre. Elle se révélait peut-

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