‹ Alfred de VignyChapitre 9 sur 20 · Journal intime, inédit · texte numérisé non relu

Journal intime, inédit

transmettait l'émotion poétique : or la parole humaine est chose spirituelle, — c'est Tâme qui vibre dans la matière. Mais « depuis qu'elle est imprimée, la poésie a perdu la moitié de son charme ».

Aussi professait-il le mépris du métier de poète. « Lorsqu'on fait des vers en regardant une pendule, écrit-il, on a honte du temps que l'on perd à chercher une rime qui ait la bonté de ne pas trop nuire à l'idée *. » On voit par là combien il se séparait des prestigieux virtuoses de son temps qui, moins sensibles à la poésie pure qu'aux manifestations du talent poétique, tentaient de réduire leur art à ses éléments matériels, à un jeu puéril d'assonances et de mètres.

Mais par instants, l'expression de la parole même lui sembkit insuffisante ', et voyant trop clairement

t. Journal intime^ inédit, 1832.

2. A une jeune Anglaise inconnue qui lui avait demandé un autographe il répondait un jour : « Que ne puis-je savoir lequel de mes sentiments a touché votre belle ôme qui vient à moi comme une sœur? Quel souvenir est si vif en elle? Quelles paroles l'ont émue ? Ne vous repentez-vous pas de vous êti»e abandonnée à ce bon mouvement; c'est une chose généreuse et belle que cette franchise à déclarer ses sympathies, et rien au monde n'est plus digne de respect. Le découragement ferait tomber les poètes dans le silence s'il ne leur venait quelquefois a travers l'espace des témoignages comme le vôtre, qui veulent dire : je vous écoute, parlez encore! Voilà donc cette écriture que vous voulez. L'écriture grossière représente aussi mal la Parole que la lente parole représente la Pensée^ mais nous devons les bénir jusqu'au jour où nous connaîtrons la langue céleste que rien ici-bas ne nous fait deviner, si ce n'est l'Amour et la Prière. »

son impuissance définitive à jamais traduire son rêve, il jetait la plume de désespoir et s'écriait avec orgueil : « Eh quoi! ma pensée n'est-elle pas assez belle par elle-même pour se passer du secours des mots et de l'harmonie des sons! »

Parfois encore, il se demandait s'il n'est pas pour les songes de l'ame des formes expressives plus fidèles et plus dociles que celles de la littérature, et un désir impérieux le prenait alors d'aller se consoler au spectacle des grandes créations de l'art idéaliste. Un soir, il écrivait à Brizeux ce billet suppliant : « Eh ! quand donc verrai-je Ingres dans son atelier? Je suis fatigué de moi à en mourir. Je pense et repense aux formes pures de ce grand dessinateur. Allons donc chez lui ensemble, que je rêve une heure dans son atelier, sans parler surtout s'il se peut. Ne voulez-vous donc pas me faire ce plaisir? Je le mérite bien pourtant par l'amitié que j'ai pour vous.... Répondez-moi un mot là-dessus, je vous en prie, c'est une passion pour moi, ce soir. »

Mais rentré chez lui, à sa table de travail, devant ses écrits, il retombait dans son impuissance et dans sa tristesse. Le silence lui semblait alors la seule expression digne de la Pensée. « Le silence est la Poésie même pour moi *. »

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