Questions d'art et de littérature, p
être plus passionnée encore dans la réalité de la vie. Douée d'une sensibilité presque maladive, elle vibrait tout entière au moindre émoi. Le calme de Tesprit et le repos du cœur lui étaient inconnus, et elle aurait pu s'appliquer le mot de Mlle de Lespinasse : « Si jamais je pouvais devenir calme, c'est alors que je me croirais sur la roue ».
Tout chez elle allait ainsi à la passion : art, amour, amitié, foi religieuse, elle faisait tout servir aux besoins immodérés de son cœur.
Jetée dès l'enfance dans la vie de théâtre, sans famille, sans appui, elle n'avait bientôt plus compté ses heures mauvaises; mais toujours à ses chutes avaient succédé des relèvements soudains, de miraculeuses résurrections morales.
Une des personnes qui l'ont le mieux connue, celle qui l'a le mieux aimée, l'a comparée à ces plantes délicates que l'on voit fortement attachées au roc, pousser, fleurir, mourir et renaître sans cesse sous l'écume des torrents : « Cette âme exquise, toujours pliée sous le poids de violentes douleurs, s'épanouissait au moindre rayon de soleil, et cherchait avec avidité le souffle de la vie autour d'elle. Ennemie de toute prévoyance, elle trouvait dans la force de son imagination et dans l'ardeur de son âme les joies d'un jour, les illusions d'une heure, que devaient suivre les étonnements naïfs ou
les regrets amers. Généreuse, elle oubliait ou pardonnait; et, se heurtant sans cesse à des chagrins renaissants, à des déceptions nouvelles, elle vivait, elle aimait, elle souffrait toujours. » Ainsi se formaient en elle des trésors de douleur que son cœur épanchait en vain, car la vie les renouvelait sans relâche.
A certaines heures aussi, elle était pleine d'effusions mystiques. La recherche de l'idéal insaisissable, le rêve du bonheur pur et du ciel réalisé sur la terre hantait son âme. Un jour qu'elle contemplait la Madeleine de Ganova, une grande tristesse l'avait surprise, et elle avait porté envie à l'amante éplorée du Christ : « Heureuse celle-là, disait-elle! Elle l'a vu, elle l'a touché, son beau rêve! Elle a pleuré à ses pieds, elle les a essuyés de ses cheveux I Où peut-on rencontrer encore une fois le divin Jésus ? Le beau mérite d'adorer un être parfait qui existe réellement! Groit-on que si je l'avais connu, j'aurais été une pécheresse? Est-ce que ce sont les sens qui entraînent? Non, c'est la soif de toute autre chose; c'est la rage de trouver l'amour vrai qui appelle et fuit toujours. Que l'on nous envoie des saints, et nous serons bien vite des saintes! Qu'on me donne un souvenir pareil à celui que Madeleine emporta au désert, et comme elle j'irai vivre au désert pour y pleurer mon bien-aimé ! »
Ce fut par là surtout, par ses aspirations et ses souffrances morales, qu'elle émut Alfred de Vigny et l'enchaîna un temps à sa destinée.
Sous ses apparences éthérées, l'auteur d'Eloa cachait, en effet, une rare puissance de tendresse et de passion. « Je vis dans le feu, comme une salamandre », — ce mot qui révient sans cesse dans sa correspondance et dans son Journal traduit bien l'état perpétuellement troublé de son cœur. S'il n'en laissait rien voir au monde, s'il ne s'en ouvrit jamais dans ses écrits, c'était par pudeur, par respect pour soi-même et parce qu'il flétrissait à l'égal d'une « profanation » le fait des Byron et des Chateaubriand d'avoir divulgué dans leur œuvre le secret de leur existence intime.
Mais le voile dont le poète recouvrait si jalousement sa vie est déchiré depuis longtemps, et il ne reste plus d'indiscrétions à commettre.
La sensibilité était trop vive, chez Alfred de Vigny, pour se limiter aux jouissances de l'esprit et aux émotions de l'âme. Il n'avait pas seulement la perception subtile de la beauté intellectuelle et morale, il avait aussi, comme tous les mystiques, le sens profond de la volupté physique. Voilà ce qu'établit, trop brutalement par malheur, une lettre, une seule, qu'il écrivit sans doute (pour rappeler une excuse de Chateaubriand dans un cas analogue) « comme on
se fait percer les veines quand le sang afflue à la tête », une de ces lettres qu'on devrait brûler à l'instant qu'on les reçoit, et qu'une suite de hasards a égarée depuis dans des mains étrangères.
Mais cela dit, ce qu'il faut maintenir, ce que les notes et la correspondance inédites permettent d'affirmer, c'est que, par sa nature intime, Alfred de Vigny appartenait à la race des grands idéalistes qui, reconnaissant dans la beauté féminine le reflet de l'éternelle Beauté, ont vu dans les amours terrestres le préliminaire et le premier degré de l'Amour divin. La belle conception que les mystiques du Moyen âge et les platoniciens de la Renaissance portèrent à un si haut point de raffinement trouvait ainsi en lui un représentant attardé, comme ces fidèles dont la foi mélancolique survit aux autels des dieux exilés. Il croyait que la suprême lumière répand ses rayons sur toutes les créatures, depuis les humbles qui en reçoivent à peine une clarté jusqu'aux privilégiées dont quelques-unes, comme la Béatrice de Dante, apparurent à leurs amants « toutes resplendissantes de Dieu » ; et que le véritable objet des passions charnelles est de faire entrevoir à l'homme les choses spirituelles et divines derrière les formes périssables qui excitent ses désirs.
Gomme chez tous les* mystiques, la pensée de la volupté s'associait d'ordinaire, chez Alfred de Vigny,
à l'idée de péché et de damnation. Paraphrasant à son insu la belle malédiction qu'un moine du xiii^ s. jetait à une pécheresse : « Memoria Crucifixi crucifigat te in carnem tuam! » il inscrivait sur son Journal ce projet de poème : « Un Christ dans une alcôve. Rêve d'une femme qui l'entend lui reprocher les plaisirs qu'elle a goûtés avec son amant devant la croix. Elle souffre et se sent percer les mains en expiation toutes les nuits*. »
Aussi le sentiment passionné qu'il avait voué à Mme Dorval était-il empreint d'une ardeur toute religieuse. 11 voulait que l'amour fut « une confession et une communion perpétuelles ». Au moment qu'il s'approchait de sa maîtresse, il entrait en état d'oraison. Les apprêts du sacrifice étaient pleins de charme et de poésie, mais solennels et interminables comme les rites des mystères antiques. Interminable
1. On noterait, ^ cet égard, plus d'une affinité entre Vigny et Baudelaire. Quand parurent les Fleurs du Mal, Vigny fut l'un des premiers à en reconnaître l'étrange et perverse beauté. Voici en quels termes il remerciait l'auteur de lui avoir offert son livre : « 27 janvier 1862. — Depuis le 30 décembre. Monsieur, j*ai été très souffrant et presque toujours ou lit. Là, je vous ai lu et relu, et j'ai besoin de vous dire combien ces Fleurs du Mal sont pour moi des fleurs du bien, et me charment; combien aussi je vous trouve injuste envers ce bouquet, souvent si délicieusement parfumé de printanières odeurs, pour lui avoir donné ce titre indigne de lui et combien je vous en veux de l'avoir empoisonné quelquefois par je ne sais quelles émanations du cimetière d'Hamlet.... i>
96 ALFllED DB VIGNY.
était aussi Textase finale, la dilectio extatica où son âme goûtait l'ineffable jouissance de contempler sans voiles la parfaite Beauté.
Il semble que celle à qui s'adressait ce singulier amour, loin d'en sourire, n'en vit d'abord que la noblesse et l'élévation, et que plus d'une fois elle put dire à son amant, comme Ariel à Prospero : « Thy thoughts I cleave ta. — Me voici tout proche de tes pensées ».
Ce qui est certain, c'est qu'à vivre dans cette atmosphère nouvelle, elle subit une profonde crise morale. Elle apprit d'Alfred de Vigny à connaître l'idéalité dans l'amour et ce qu'il peut y avoir d'âme dans la volupté même. La preuve en est dans la métamorphose qui transforma son talent dramatique. Elle qui n'avait pu traduire jusqu'alors que les violences et la fougue échevelée de la passion, elle excella à rendre les émotions contenues, suaves et élégiaques, et, du jour où elle rencontra un rôle à sa mesure, elle créa, on sait avec quelle délicatesse et quelle chasteté, la figure exquise de Kitty Bell, cette terrestre sœur d'Eloa.
Mais le sentiment dont elle recevait l'hommage s'écartait trop des conditions normales de la vie et de l'amour pour être longtemps partagé. L'âme féminine ne se contentera jamais d'abstractions; jamais la femme ne se résignera à être adorée dans
l'extase comme une blanche et froide statue; toujours il lui faudra la douceur de la vraie tendresse et la chaude étreinte des grands embrassements. Dante, ce maître dans la science du cœur, l'a dit en son magnifique et vigoureux langage :
Per lei assai di lieve si comprende Quanto in femmina fuoco d'amor dura, Se l'occhio o il tatto spesso nol raccende.
JEt les Anciens le savaient aussi, puisque jamais dans la Fable antique les femmes mortelles n'acceptent sans répugnance l'amour d'un dieu, puisque Zeus pour surprendre leurs faveurs dut toujours revêtir la forme animale, et qu'Apollon lui-même, le plus beau des Immortels, vit Daphné s'enfuir à son approche.
Un jour donc que l'amante du poète, lasse du rêve, altérée de réel, écoutait dans la nuit de son âme l'écho troublant des souvenirs d'autrefois, elle entendit l'appel d'une des voix les plus éloquentes que la passion ait jamais empruntées. Un charme funeste envahit ses sens, et son amour s'égara.
Il semble qu'Alfred de Vigny fut assez long à s'apercevoir de son malheur (décembre 1835). Tous ses amis s'étonnaient, quelques-uns même s'indignaient de son aveuglement. Gustave Planche, dont la passion avait au contraire redoublé la lucidité,
jetait des cris au ciel et se voilait la face; le poète Ulric Gultinguer, attardé [dans l'admiration à'Eloa^ •écrivait à Sainte-Beuve : « Sur quel sein cette larme du Christ est-elle allée tomber! » En vain Ton souriait, en vain l'on murmurait : rien ne troublait la sérénité de Vigny. Etait-ce parce que, trahi, il continuait d'être aimé et que, dans son égarement, l'infidèle ne croyait pas le trahir? Je penserais plutôt que, par une de ces faiblesses dont les plus fortes âmes ne sont pas exemptes quand elles aiment, il chercha quelque temps à se faire illusion à lui-même. Ainsi s'expliquerait alors, comme une confidence indirecte, l'énigmatique passage de son Journal qui nous représente l'Ame du poète séparée de son Corps, et se dressant devant lui « toute blanche et toute grave » pour lui adresser ces paroles sévères :
« C'est vous qui m'avez compromise. C'est vous « qui m'avez forcée d'être faible quand j'étais si forte, « et de parler de choses indignes de moi pour ne « pas démentir l'ardeur de vos yeux et les caresses
« de votre sourire Quittez donc cette femme, et
« me laissez penser. »
« Lorsque le jour vint, le Corps se leva avec l'Ame pour partir, et lui dit : « Allons-nous? »... Et ils allèrent rejoindre la belle maîtresse *. »