‹ Alfred de VignyChapitre 13 sur 20 · Journal eP un poète j p · texte numérisé non relu

Journal eP un poète j p

Mai$ quand ses yeux se furent dessillés, la secousse fut si violente, qu'il crut sentir « la terre lui manquer sous les pieds ».

Aux heures où la souffrance était trop vive, il soulageait son cœur en jetant sur son Journal des notes comme celle-ci : « O mystérieuse ressemblance des mots! Oui, amour, tu es une passion, mais passion d'un martyr, passion comme celle du Christ.... Passion couronnée d'épines où nulle pointe ne manque! »

Sur cette catastrophe morale, les années s'écoulèrent, mais l'oubli ne vint point, et sa souffrance descendit chaque jour à de plus grandes profondeurs de son être.

Cependant un travail inconscient s'opéra bientôt dans son esprit.

Le drame intime, d'où il était sorti si cruellement mortifié, s'élargit à ses yeux. Ce ne fut plus la passion accidentelle de deux infortunés, ce fut la grande tragédie qui depuis les âges antiques se joue dans le cœur humain. Et d'admirables vers, les plus beaux qu'aient inspirés un grand amour trahi, sortirent de son âme blessée :

Une lutte éternelle, en tout temps, en tout lieu, Se livre sur la terre en présence de Dieu, Entre la bonté d'Homme et la ruse de Femme, Car la femme est un être impur de corps et d'âme.

C'est Samson qui, le soir, dans sa tente murmure ce chant mélancolique, tandis qu'à ses genoux Dalila repose endormie. Une grande tristesse remplit le héros hébreu, au spectacle de la créature perfide et adorée qui vient encore de livrer le secret de sa vie. Trois fois il l'a déjà pardonnée; car il est faible et bon, car

L'Homme a toujours besoin de caresse et d'amour,

Sa mère l'en abreuve alors qu'il vient au jour, .

Et ce bras le premier l'engourdit, le balance

Et lui donne un désir d'amour et d'indolence.

Troublé dans l'action, troublé dans le dessein,

Il rêvera partout à la chaleur du sein,

Aux chansons de la nuit, aux baisers de l'aurore,

A la lèvre de feu que sa lèvre dévore,

Aux cheveux dénoués qui roulent sur son front,

Et les regrets du lit, en marchant, le suivront i.

Mais la Femme n'est que mensonge et perfidie. La domination seule lui plaît, et non l'amour.

1. Se rappeler les vers admirables de Lucrèce qui nous représentent Mars venant après chaque combat reposer sur le sein de Vénus « son éternelle blessure d'amour » :

In grcmium qui aeepè tuum se

Rejicit, œtcrno devictus volnere amoris.

Hune tu, Diva, tuo recubantem corpore Bancto Circumfusa super, suaves ex orc loquelas Funde

Le sentiment est peut-être plus fort chez Vigny, mais les expressions ne sont pas si pénétrantes : Virgile même n'a rien de plus tendre.

Elle est fière d'inspirer, et dédaigne de ressentir :

C'est le plaisir qu'elle aime ; L'Homme est rude et le prend sans savoir le donner. Un sacrifice illustre et fait pour étonner Rehausse mieux que l'or, aux yeux de ses pareilles, La beauté qui produit tant d'étranges merveilles £t d'un sang précieux sait arroser ses pas,

— Donc, ce que j'ai voulu, Seigneur, n'existe pas ! — Celle à qui va l'amour et de qui vient la vie, Celle-là, par. orgueil, se fait notre ennemie.

La Femme est, à présent, pire que dans ces temps

Où, voyant les humains, Dieu dit : a Je me repens ! »

Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,

La Femme aura Gomorrhe et l'Homme aura Sodomc ;

Et, se jetant, de loin, un regard irrité,

Les deux sexes mourront chacun de son côté.

« Eternel ! Dieu des forts ! vous savez que mon âme

N'avait pour aliment que l'amour d'une femme,

Puisant dans l'amour seul plus de sainte vigueur

Que mes cheveux divins n'en donnaient à mon cœur.

— Jugez-nous. — La voilà sur mes pieds endormie. Trois fois elle a vendu mes secrets et ma vie,

Et trois fois a versé des pleurs fallacieux Qui n'ont pu me cacher la rage de ses yeux, Honteuse qu'elle était plus encor qu'étonnée, De se voir découverte ensemble et pardonnée ; Car la bonté de l'Homme est forte et sa douceur Ecrase, en l'absolvant, l'être faible et menteur.

Trois fois donc il a fait grâce à Dalila. Mais enfin il est la3. Il n*a plus ni la force de la colère ni le courage du pardon. Une nausée amère soulève son cœur. Pour rien il donnerait sa vie :

J'ai Tâme si pesante, Que mon corps gigantesque et ma tête puissante ' Qui soutiennent le poids des colonnes d'airain Ne la peuvent porter arec tout son chagrin.

Toujours voir serpenter la vipère dorée Qui se traîne en sa fange et s'y croit ignorée ; Toujours ce, compagnon dont le cœur n'est pas sûr, La Femme, enfant malade et douze fois impur!

Toujours mettre sa force à garder sa colère Dans son cœur offensé, comme en un sanctuaire D'où le feu s'échappant irait tout dévorer.

Interdire à ses yeux de voir ou de pleurer, C'est trop ! Dieu s'il le veut, peut balayer ma cendre. J'ai donné mon secret, Dalila va le vendre.

Qu'ils seront beaux, les pieds de celui qui viendra Pour m'annoncer la mort! — Ce qui sera, sera ! » Il dit et s'endormit près d'elle — jusqu'à l'heure Où les guerriers, tremblant d'être dans sa demeure, Payant au poids de l'or chacun de ses cheveux, Attachèrent ses mains et. brûlèrent ses yeux.

Et comme si malgré lui le flot des souvenirs personnels lui montait au cœur, le poète, rappelant dans un dernier trait le châtiment de Dalila, adresse au spectre de l'infidèle cette malédiction voilée :

Terre et ciel ! punissez par de telles justices

La trahison ourdie en des amours factices,

Et la délation du secret de nos cœurs

Arraché dans nos bras par des baisers menteurs !

En conscience, avait-il bien le droit de maudire ainsi celle qui s'était retirée de lui? L'avait-il réellement aimée d'amour vrai, et pour elle-même? N'était-

ce pas plutôt ses rêves seuls qu'il avait aimés en elle, puisqu'il lui gardait rancune quand, par des voluptés trop fortes, elle dissipait parfois le songe qu'il poursuivait dans ses bras *. Il a écrit un jour, alors que tout était fini entre eux : « On ne peut répandre son âme dans une autre âme que jusqu'à une certaine hauteur; là, elle vous repousse et vous rejette au dehors, écrasée de cette influence souveraine. » En traçant ces lignes, il se trompait luimême; il n'avait presque rien donné de lui. Sa passion, comme celle de tous les poètes, n'était qu'une forme «xaltée de l'égoïsme, puisque l'oubli de soi est la loi suprême de l'amour tandis que tout rapporter à soi est la condition même du génie poétique.

Combien, dans une pareille occurrence, fut plus sincère et moins partial à lui-même un autre poète qu'une étroite parenté morale unissait d'ailleurs à Vigny, Leopardi I

Une grande passion l'avait aussi éprouvé : la

1. On trouve une trace de ce sentiment dans un projet de poème, noté sur son Journal^ sous le titre de la Fornarina : a O maîtresse de Raphaël, tu le vis s'épuiser dans tes bras. Qu'as-tu fait, ô femme! qu'as-tu fait! Une idée par baiser s'écoulait sur tes lèvres.... Elle s'endort dans les bras de Raphaël après qu'ils sont allés visiter la Campagne de Rome. — Elle rêve que ses idées, tuées par elle, viennent se plaindre; les idées de Raphaël sont des tableaux sublimes. Les personnages se groupent, puis se détachent en soupirant et reprennent leur vol vers le ciel. La Fornarina s'éveille, embrasse Raphaël : il était mort. »

Beauté s*était offerte à lui sous les traits d'irtie dame florentine de haut parage, élégante, artiste et cultivée comme une patricienne de la Renaissance. Il l'avait aimée éperdument; et elle, insouciante, s'était jouée de cet amour où toute une vie était engagée. Quand, trop tard aussi, il avait ouvert les yeux, il avait connu, de même que Vigny, tout ce que peut endurer le cœur d'un homme. Mais, la première douleur apaisée, le jour s'était fait de nouveau dans son âme. Il avait alors aperçu en toute clarté que c'était lui la cause de son malheur; que personne ne l'avait trahi ; qu'il s'était abusé lui-même en adressant à la Femme l'hommage d'adoration que son cœur destinait secrètement à l'idéale Beauté. Si dans ce drame intime l'un des personnages avait trompé l'autre, le seul coupable était le poète, qui « jusque dans les enlacements corporels » avait poursuivi le fantôme d'un autre amour. A Elle, sa seule faute était d'être née femme, c'est-à-dire faible d'intelligence comme de corps, incapable de toute fonction supérieure dans l'humanité. Quelle injustice ce serait donc de lui reprocher son inconstance et sa fragilité ! Qu'un peu de pitié lui soit plutôt donné, et que la seule vengeance du poète, quand il pensera à Elle, soit « de contempler la mer, la terre et le ciel, — et de sourire! »

Cliez Alfred de Vigny, l'heure du pardon et du

« sourire » ne vint jamais. Mais une crise morale profonde succéda au désastre intime où ses plus chères illusions avaient péri, et ce fut une heure décisive dans l'évolution de la pensée.

Jusqu'alors la solitude n'avait été pcfur lui qu'une auxiliaire de rêve, une inspiratrice de poésie, et à ce titre il l'avait déclarée sainte *. « Quand j'ai dit, écrivait-il en 1832 : la solitude est sainte^ je n'ai pas entendu par solitude une séparation et un oubli entier des hommes et de la société, mais une retraite où Tâme puisse se recueillir en elle-même, jouir de ses propres facultés et rassembler des forces pour produire quelque chose de grand. » Elle fut désormais pour lui un refuge contre les heurts du monde, une Thébaîde impénétrable où il demeura seul en présence de sa pensée.

Et de ce continuel travail d\ine âme obstinément repliée sur elle-même sortit le pessimisme le plus désespéré qui se soit encore traduit dans notre littérature morale.

1. Puis recueillant le fruit tel que de l'âme il sort, Tout empreint du parfum des saintes solitudes.

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Un caractère général et, pour ainsi dire, impersonnel fait l'originalité de ce pessimisme et sa haute valeur philosophique.

Chez René comme chez Ghilde-Harold, chez Obermann comme chez Lélia, la désespérance ne procède en effet que de causes strictement individuelles. Lorsque René s'écrie : « Homme! tu n'es qu'un songe rapide, un rêve douloureux; tu n'existes que par le malheur, tu n'es quelque chose que par la tristesse de ton âme et l'éternelle mélancolie de ta pensée ! » qu'on ne s'y méprenne pas ; il ne fait allusion qu'à lui-même, à ses regrets inutiles, à ses

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désirs d'amour trompés, à ses ambitions de gloire trahies, à Tainertume que son cœur trop avide a rencontrée au fond de toutes les voluptés, en un mot, à l'expérience cruelle, qu'il a rapportée de son voyage à travers la réalité :

Quoniam medio de fonte leporum Surgit amari aliquid quod in ipsis floribus angat;

si bien qu'en un jour de franchise Chateaubriand pourra dire : « Quand je peignis René, j'aurais dû demander à ses plaisirs le secret de ses ennuis ».

De même pour Byron, dont Garlyle a dit si justement : « Le seul emploi qu'il ait trouvé à faire de ses dons merveilleux a été d'annoncer à tout l'univers qu'il n'était ])as heureux », et dont ce mot commente et résume toute l'œuvre.

Et puis, un trait particulier à ces grands désespérés est qu'au fond ils aiment leur ennui : ils s'en consolent en lui donnant pour cadre les plus splendides paysages des deux mondes; pour thème, les plus romanesques aventures; pour expression, les phrases les plus harmonieuses et les mieux cadencées. Ainsi, charmés par leur tristesse même, ils se sont plu a cueillir sur toutes choses ce que Sainte- Beuve appelait « la fleur du désenchantement » et à s'enivrer du mortel parfum de ses pâles corolles.

Tont autre est Alfred de Vignjt. Ce n'est pas une

réflexion sur sa propre destinée qui Ta conduit au pessimisme, mais la vue du mal impersonnel et absolu, qui sévit indistinctement sur toutes les créatures.

Comme tous les esprits de sa génération, il a subi le contre-coup des circonstances extraordinaires dans lesquelles s*est écoulée sa jeunesse. Né à une heure critique, dans l'ébranlement de tous les principes reçus et de toutes les doctrines consacrées, grandi au milieu d'ambitions et d'espérances démesurées, il n'avait pu voir, au lendemain des catastrophes de 1815 , tous les ressorts intérieurs se briser et une atonie générale succéder aux paroxysmes de la fièvre, sans que son âme subît aussi la contagion de la commune lassitude. Mais les enseignements sommaires que ses contemporains avaient tirés de ces spectacles ne lui avaient pas suffi; il avait presque aussitôt dépassé les étroites conclusions dont s'était accommodée trop aisément leur médiocrité spéculative ; et , comme un décor magique apparu dans l'aube vaporeuse, toute une théorie du monde moral s'était esquissée dans l'arrière-plan de ses premiers rêves. Par un effet de l'étrange tyrannie qu'on a vu les idées exercer sur son imagination, il était dès lors revenu sans cesse à cet ordre de réflexions, ne s'en laissant distraire ni par les soucis de la vie active ni par les luttes et

les succès littéraires. Mais assurément ses conceptions à cet égard seraient restées longtemps encore à l'état d'ébauches et de rêveries, sans la crise intime qui vient d'être rappelée. Alors, en effet, se produisit en lui (par quelle loi mystérieuse?) une profonde réaction du sentiment sur la pensée. Soudain toutes ses vues s'élargirent; tout son horizon s'éclaircit, et sa vision intérieure prit aussitôt iampleur et la solidité d'une grande doctrine philosophique.

Aussi, sa mélancolie n'a rien de vague, rien de maladif ni d'efféminé ; comme elle ne se raconte pas pour le vain plaisir de s'offrir en spectacle au monde, elle ne se complaît en ses descriptions ni aux molles vapeurs, ni aux lumières noyées, ni aux nuances attendrissantes. Elle est forte et simple, et la. plainte qu'elle exhale est comme l'écho de celle qui depuis l'origine du monde porte au ciel la protestation de l'homme moral.

Pourquoi le mal existe-t-il sur la terre ? Comment le concilier avec la sagesse, la justice et la bonté divines ? Pourquoi tant de douleurs imméritées, tant de souffrances inutiles ?

A ces graves questions, sa pensée n'admet qu'une réponse : contre l'homme jadis une sentence mystérieuse a été rendue.

La cause fut jugée par défaut puisque l'accusé n'a

pu présenter sa défense; nul considérant non plus ne motiva Tarrêt puisque jamais le condamné n'a connu son crime. « Je sens sur ma tête, écrit-il dans son Journal^ le poids d'une condamnation que je subis toujours, ô Seigneur! mais, ignorant la faute et le procès, je subis ma prison. J'y tresse de la paille pour l'oublier quelquefois : là se réduisent tous les travaux humains. Je suis résigné à tous les maux et je vous bénis à la fin de chaque jour lorsqu'il s'est passé sans malheur. »

Contre la sentence qui l'écrase, nul recours d'appel ni de revision n'est ouvert à l'homme. « Condamnés à la mort, condamnés à la vie, voilà deux certitudes. Condamnés à perdre ceux que nous aimons et à les voir devenir cadavres, condamnés à ignorer le passé et l'avenir de l'humanité et à y penser toujours! Mais pourquoi cette condamnation? — Vous ne le saurez jamais. Les pièces du grand procès sont brûlées : inutile de les chercher*. »

Un seul espoir de réparation, bien lointaine et bien insuffisante, subsiste peut-être encore pour cette victime judiciaire, celui de juger un jour son Juge. Ici, la pensée d'Alfred de Vigny, tout imprégnée des grandes images bibliques, semblait parfois se bercer d'étranges illusions. Un jour viendrait,

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