‹ Alfred de VignyChapitre 14 sur 20 · Journal intime^ inédit · texte numérisé non relu

Journal intime^ inédit

croyait-il, où la voix de tous les martyrs, de tous les affligés, de tous les opprimés aurait droit de se faire eiîtendre. La trompette d*airain qui convoquera au Jugement dernier les races trépassées sonnera pour rhumanité l'heure des revendications solennelles. Alors, dans la vallée de Josaphat, une clameur immense accusera Dieu. « Et Dieu viendra ^e justifier devant toutes les âmes et tout ce qui est vie. Il paraîtra et parlera, il dira clairement pourquoi la création et pourquoi la souffrance et la mort de l'innocence. En ce moment, ce sera le genre humain ressuscité qui sera le juge, et l'Éternel, le Créateur, sera jugé par les génériitions rendues à la vie. »

L'idée la plus originale de Vigny dans cet ordre de pensées et qu'il est le premier peut-être à avoir si clairement aperçue, est que les dogmes chrétiens, par leur origine comme par leur substance, sont essentiellement pessimistes. Que la doctrine de l'Evangile, comme six siècles auparavant celle des soutras bouddhiques, soit éclose d'une conception mauvaise de la vie terrestre, d'une vue désolée des tristesses et des iniquités d'ici -bas, il n'y a point de doute. D'autre part, en professant que la race humaine est coupable du fait même de son existence, en faisant planer sur les âmes la perpétuelle pensée du péché originel et de l'expiation, en proclamant la doctrine décourageante du petit nombre

des élus et de Timpossibilité du salut sans la grâce, en représentant la réalité de ce monde comme un mal, la terre comme une vallée de larmes et la v*ie comme un obstacle au seul vrai bonheur, enûn en rendant l'idée de la mort toujours terrible et toujours présente, la religion du Crucifié peut, à certains égards, être considérée comme Tune des. plus sombres croyances où se soient attachés les instincts supérieurs de Thumanité. C'est là ce qu'Alfred de Vigny a su voir mieux que personne avant lui et ce qu'il a résumé dans cette phrase de son Journal * : a L'Evangile est le désespoir même », et dans cette autre encore : « La religion du Christ est une religion de désespoir puisqu'il désespère de la vie et n*espère qu'en l'éternité ». Mais l'expression la plus saisissante qu'Alfred de Vigny ait donnée à ses griefs contre la puissance divine est l'admirable invocation qu'il a placée sur les lèvres du Christ au Mont des Oliviers ^ et qui paraphrase la belle et audacieuse parole de saint Augustin : « Deus pro~ prio Fillo non pepercit, — Dieu n'a pas épargné son Fils même ».

Seul, loin de ses disciples endormis, Jésus erre la nuit dans les rochers de Gethsémani. Une angoisse d'agonie étreint son cœur, et sa grande âme est triste jusqu'à la mort :

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