‹ Alfred de VignyChapitre 15 sur 20 · Inédit · texte numérisé non relu

Inédit

Il se courbe, à genoux, le front contre la terre ; Puis regarde le ciel en appelant : « Mon père ! » Mais le ciel reste noir, et Dieu ne répond pas. Il se lève étonné, marche encore à grands pas, Froissant les oliviers qui tremblent. Froide et lente Découle de sa tète une sueur sanglante.

Il recule, il descend, il crie avec efiProi : « Ne pourriez-vous prier et veiller avec moi ? » Mais un sommeil de mort accable les apôtres.

Pierre à la voix du maître est sourd comme les autres. Le Fils de l'Homme alors remonte lentement; Comme un pasteur d'Kgypte, il cherche au firmament Si l'Ange ne luit pas au fond de quelque étoile. Mais un nuage en deuil s'étend comme le voile D'une veuve, et ses plis entourent le désert.

Trois fois il appelle son Père, et le vent dans les oliviers répond seul à sa voix. Alors, défaillant sous le poids d'une lassitude infinie, pris d'un doute afiPreux sur la valeur de son œuvre et l'utilité de son sacrifice, il s'écrie :

O Père, encor laisse-moi vivre !

Avant le dernier mot ne ferme pas mon livre ! Ne sens-tu pas le monde et tout le genre humain Qui souffre avec ma chair et frémit dans ta main ? C'est que la Terre a peur de rester seule et veuve Quand meurt celui qui dit une parole neuve; £t que tu n'as laissé dans son sein desséché Tomber qu'un mot du ciel par ma bouche épanché.

Mais je vais la quitter, cette indigente terre, N'ayant que soulevé ce manteau de misère Qui l'entoure à grands plis, drap lugubre et fatal, Que d'un bout tient le Doute et de l'autre le Mal.

Mal et Doute ! En un mot je puis les mettre en poudre. Vous les aviez prévus, laissez-moi vous absoudre De les avoir permis. — d'est Taccusation Qui pèse de partout sur la création !

Que Lazare donc monte sur son tombeau désert ! Que le souvenir lui soit rendu de ce qu'il a vu par delà le sépulcre, et qu'il révèle à haute voix le grand secret que gardent si jalousement les morts! Que rhomme connaisse enfin le mystère du monde et l'énigme de la Nature; qu'il sache

Si le juste et le bien, si l'injuste et le mal Sont de vils accidents en un cercle fatal Ou si de l'univers ils sont les deux grands pôles, Soutenant terre et cieux sur leurs vastes épaules.

Et si les Nations sont des femmes guidées Par les étoiles d'or des divines idées, Ou de folles enfants sans lampes dans la nuit, Se heurtant et pleurant et que rien ne conduit; Et si, lorsque des temps l'horloge périssable Aura jusqu'au dernier versé ses gi^ins de sablei Un regard de vos yeux, un cri de votre voix, Un soupir de mon cœur, un signe de ma croix, Pourra faire ouvrir l'ongle aux Peines éternelles, Lâcher leur proie humaine et reployer leurs ailes.

Ainsi le divin Fils interroge anxieusement son divin Père ; mais cette fois encore Dieu reste muetf. Et dans l'ombre Jésus entend soudain rôder Judas.

Le ton sur lequel Vigny a toujours soutenu sa

dispute Contre Dieu n'est point, ainsi qu'on le voit, celui de l'invective impie à la Byron ni celui de la dérision sacrilège. Jusque dans ses ironies les plus audacieuses, il a su garder le sérieux et le respect qui sont la condition essentielle du grand art, dans ce fragment par exemple : « Que Dieu est bon, quel geôlier adorable, qui sème tant de fleurs dans le préau de notre prison ! Il y en a (le croirait-on ?) à qui la prison devient si chère, qu'ils craignent d'en être délivrés ! Quelle est donc cette miséricorde admirable et consolante qui nous rend la punition si douce ? Car nulle nation n'a douté que nous ne fussions punis, — on ne sait de quoi. »

Jamais non plus son ressentiment contre l'auteur responsable des maux et des iniquités qui couvrent le monde n'a dépassé la colère sourde qui gronde dans ce morceau : « La terre est révoltée des injustices de la création; elle dissimule par frayeur de l'éternité, mais elle s'indigne en secret contre le Dieu qui a créé le mal et la mort. Quand un contempteur des dieux paraît, comme Ajax, lils d'Oïlée, le monde l'adopte et l'aime; tel est Satan, tels sont Oreste et don Juan. — Tous ceux qui luttèrent contre le ciel injuste ont eu l'admiration et l'amour secret des hommes. »

Seule, l'esquisse d'un poème où il se proposait de faire ra[.ol'jgic du suicide comme d'un acte de repré-

sailles contre Dieu pourrait être incriminée de blasphème : Tarae d'un suicidé comparaît devant Dieu qui lui dit : « Qu'as-tu fait? Pourquoi as-tu détruit ton corps? » et l'âme répond : « C est pour t'affLiger et te punir. Car pourquoi m'avez-vous créé malheureux? Et pourquoi avez-vous créé le mal de l'âme, le péché, et le mal du corps, la souffrance? Fallait- , il vous donner phis longtemps le spectacle de mes ilonl(Mn"s ^ ? »

Mais, si Dieu est aveugle et injuste, s'il inflige d'inexplicables démentis aux aspirations les plus profondes de la conscience morale, la Nature ne reste-t-elle pas à l'homme? N'est-elle pas, comme le pensaient les anciens, VAlma mater compatissante à nos maux, toujours disposée à nous ouvrir les bras, à écouter nos lamentations, à endormir nos douleurs par ses vagues complaintes ? Virgile ne nous a-t-il pas montré les lauriers et les myrtes pleurant la mort de Daphnis?

lilum etiam lauri, illum etiam flcvere myricœ.

Et, plus près de nous, Gœthe ne nous a-t-il pas révélé, par l'exemple de son Faust^ que la Nature est la grande consolatrice de nos misères et la sou-

1. On lit encore, dans son Journal inédit : <c Si tel malheur auquel je pense m'arrivait, j'irais mettre le feu à une église pour me venger de Dieu. » (21 février 1834.)

verainc réparatrice de nos fautes ; qu'elle a des trésors inépuisables de tendresse et d'indulgence pour qui sait la comprendre et Taimer ; que toujours elle est prête à nous parler d'idéal, à nous rendre la santé intérieure, à renouveler le pauvre être faible et troublé que nous sommes; que seule elle procure aux esprits inquiets le repos, aux âmes affligées Toubli, aux consciences tourmentées la paix et l'absolution? Ou bien, s'il est des cœurs rebelles à cette action salutaire, le penseur ne peut-il pas trouver encore une certaine jouissance à sentir sa personnalité s'effacer dans la contemplation des lois immuables de Tordre éternel, à reconnaître dans les battements de son cœur les pulsations de la vie universelle, à admirer la puissance uniforme qui se déploie dans le monde par la succession des choses et le sacrifice des individus ?

Alfred de Vigny semblait plus apte qu'un autre à éprouver ces influences diverses mais également bienfaisantes de la Nature ; car peu de poètes en aucun temps furent plus sensibles à la beauté pittoresque dans sa large et noble acception. Au don de voir le monde extérieur dans sa réalité objective, à la perception délicate de ses formes matérielles, de ses contours et de ses couleurs, de ses parfums et de ses murmures, il alliait une intuition profonde de l'existence propre qui anime la Nature, du soufQe

d'infini qui circule partout en elle, de la vie impersonnelle et supérieure que manifeste chacune de ses harmonies et de ses émanations. Faut-il rappeler ces strophes de la Maison du Berger}

La Nature t'attend dans un silence austère, L'herbe élève à tes pieds son nuage des soirs, Et le soupir d'adieu du soleil à la terre Balance les beaux lis comme des encensoirs.

La forêt a voilé ses colonnes profondes, La montagne se cache, et sur les pâles ondes Le saule a suspendu ses chastes reposoirs.

Le crépuscule ami s'endort dans la vallée Sur l'herbe d'émeraude et sur l'or du gazon.

Sous les timides joncs de la source isolée Et sous le bois rêveur qui tremble à l'horizon, Se balance en fuyant dans les grappes sauvages, Jette son manteau gris sur le bord des rivages Et des fleurs de la nuit entrouvre la prison.

Mais ce n'était point assez pour lui de soulever le voile des premières apparences et d'évoquer l'âme des choses extérieures. C'était le secret même de cette ame, le mystère d'isis, qu'il voulait connaître. Et, comme tout à l'heure il faisait à Dieu, il presse maintenant la Nature de questions impérieuses. Pourquoi a-t-elle jeté l'homme sur la terre ? Pourquoi lui a-t-elle imposé de si dures conditions d'existence ? Que lui veut-elle donc ? Quelles fins poursuitelle par lui ? Est-elle méchante ou impuissante à son

égard? Par quelle ironie, aux jours où il est le plus malheureux, se plaît-elle parfois à revêtir sa plus belle parure ? Pourquoi quand l'âme humaine est en deuil, tout peut-il être fête au dehors ?

A ces interrogations d'une dialectique passionnée , la Nature va-t-elle répondre , comme dans l'admirable prosopopée de Lucrèce, en dissertant avec l'homme pour le persuader, en motivant ses arrêts pour les justifier? — Non, voici sa seule réponse :

Je suis l'impassible théâtre Que ne peut remuer le pied de ses acteurs; Mes marches d'émeraude et mes parvis d'albâtre, Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs. Je n'entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine Je sens passer sur moi la comédie humaine Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.

Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre, A côté des fourmis les populations ; Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre, ^ J'ignore en les portant les noms des nations. On me dit une mère et je suis une tombe.

Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe, Mon printemps ne sent pas vos adorations.

Avant vous, j'étais belle et toujours parfumée, J'abandonnais au vent mes cheveux tout entiers, Je suivais dans les cieux ma route accoutumée, Sur l'axe harmonieux des divins balanciers.

Après vous, traversant l'espace où tout s'élance. J'irai seule et sereine; en un chaste silence, Je fendrai l'air du front et de mes seins altiers.

Hélas ! voilà le mystère de la Nature ! Voilà le secret de son immoralité transcendante, de son suprême dédain pour la vertu î Voilà pourquoi elle nous écrase avec je ne sais quoi de si paisible dans la cruauté et de si inexorable dans Tindifférence^

Elle est au delà de nous, indépendante, parfaite et se suffisant à elle-même. Nos pensées ne parviennent pas jusqu'à elle, nos paroles ne peuvent l'atteindre, et nos plaintes ni nos prières ne troublent sa séré- ' nité. Elle n'a qu'un souci, tourner la roue de l'univers et entretenir, dans le monde, la vie par la mort et la mort par la vie.

Alors quelle duperie de l'aimer! Ne nous laissons donc plus pr*^ .are à ses sortilèges de beauté et portons ailleurs le tribut d'admiration que nous lui acquittions indûment. Cherchons parmi ftos semblables quelque créature d'élite « au pur sourire amoureux et souffrant », et aimons en elle toute l'humanité douloureuse. Un soir nous la conduirons parmi les bruyères vers la Maison du Berger, Là, dédaigneux des vaines splendeurs de la nuit étoilée, nous ne lui parlerons devant ces choses éternelles que des êtres qui passent, de leurs rêves fugitifs, de leurs pensées éphémères, de leurs espoirs toujours

1. « Partout la Nature stupide nous insulte. » (Journal d'un poètCf p. 98.)

déçus, de tout ce qui compose enfin « la majesté des souffrances humaines ».

Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre

Sur cette terre ingrate où les morts ont passé ;

Nous nous parlerons d'eux, à l'heure où tout est sombre,

Où tu te plais à suivre un chemin effacé,

A rêver, appuyée aux branches incertaines,

Pleurant comme Diane au bord de ses fontaines

Ton amour taciturne et toujours menacé !

Ainsi donc, abandonné de Dieu comme de la Nature; sans recours vers Tun, sans protection contre l'autre; seul, dans le monde, avec ses éternels et inutiles besoins de sacrifice, d'héroïsme et de dévouement, rhomme est la proie de la fatalité. Dans sa course vers l'inconnu, nulle pensée aimante ne l'accompagne. Au milieu des forces aveugles déchaînées dans l'univers, il est comme un naufragé sur les flots, perpétuellemeni ballotté, entraîné vers un but toujours voilé et qui le fuira toujours.

Et pourtant, s'il est une forme d'esprit qui soit rebelle à une pareille conception de la vie et de la destinée humaines, il semble bien que ce soit celle dont on a vu qu'Alfred de Vigny était un des représentants les plus originaux et les plus accomplis.

Si vaste, en effet, que soit l'empire des forces fatales auxquelles nous sommes asservis, il est un domaine qui échappe à leur action, c'est le vivant

univers que chacun de nous porte en soi, c'est ce monde invisible, supérieur aux apparences qui, simple hypothèse pour le commun des hommes, est une certitude pour les idéalistes. La malignité du sort a prise sur les choses, mais non sur les idées. Or, pour l'idéaliste, que sont les choses? Le perpétuel démenti des faits ne rend pas, à ses yeux, la beauté, la justice, la vérité, la poésie, la religion moins sacrées ni moins craies, A qui édifia dans son âme la Cité de Dieu, qu'importent les misérables constructions des cités humaines? La foi des martyrs ne s'est jamais affirmée plus hautement qu'à l'instant même où elle recevait de la réalité la plus brutale dénégation, et c'est aux heures les plus sombres de l'histoire que se sont produits les plus beaux spectacles de l'ordre moral et intellectuel, les merveilles les plus délicates du sentiment esthétique et religieux.

Par quelle étrange contradiction avec soi-même, par quel oubli de sa nature intime, Alfred de Vigny en vint-il donc au pessimisme?

Non, il n'y eut de sa part ni contradiction, ni oubli; mais le dernier et le plus terrible effet de la crise intime, dont on a lu plus haut le récit, devait être de lui enlever sa foi même à l'idéalisme. Quand il s'éveilla de la torpeur morale où cette crise l'avait plongé, il vit clairement que les grandes et belles

Idées, qui naguère avaient enchanté son rêve, n'étaient, que chimères, qu'il avait prodigué à de vains fantômes les trésors de son âme, et que tout sur terre n'était que mensonge et illusion. Pris d'amers regrets, il s'en voulut comme d'un crime d'avoir si longtemps sacrifié « à la superstition des amours ineffables ».

Et, dans le temps même qu'il écrivait la Colère de Samson, il jetait cette note sur son Journal intime :

a La seule fin vraie à laquelle l'esprit arrive, en pénétrant tout au fond de chaque perspective, c'est le néant de tout. Gloire, amour, bonheur, rien de tout cela n'est complètement. Donc, pour écrire des pensées sur un sujet quelconque et dans quelque forme que ce soit, nous sommes forcés de commencer par nous mentir à nous-mêmes, en nous figurant que quelque chose existe et en créant un fantôme pour ensuite l'adorer ou le profaner, le grandir ou le détruire. Nous sommes des don Qui-\ çhottes perpétuels et moins excusables que le héros de Cervantes, car nous savons que nos géants sont y des moulins et nous nous enivrons pour les voi/ géants. »

Ainsi, l'idéal même, cette suprême illusion des grandes âmes, se réduisait à néant. Alors rien ne subsista plus dans le cercle dévasté de sa pensée.

une nuit profonde l'enveloppa de toutes parts, et un vide effrayant se fît dans son cœur.

L'originalité de Vigny dans ce désastre moral fut encore de n'écouter aucune des suggestions auxquelles succombent en pareil cas les natures vulgaires, de ne se laisser aller ni au découragement, ni à la colère, et d'apercevoir qu'un seul parti était digne de lui : la résignation.

Mais quelle résignation fut la sienne ! Assurément, elle n'avait rien de commun avec la soumission inerte et presque inconsciente des âmes faibles qui, ne sachant qu'endurer et non souffrir, plient sous la force des choses comme les animaux s'inclinent sous le joug. D'autre part, ce ne pouvait être la philosophie désabusée, le fatalisme épicurien que prêche VEcclésiaste, car, s'il est persuadé de la suprême ironie des choses, s'il proclame que c'est folie de vouloir concilier la justice de Dieu avec le train du monde, le sceptique hébreu, loin de déclarer la vie mauvaise, prend volontiers son parti du sort moyen des hommes et sait trouver encore quelque douceur aux jouissances terrestres après les avoir reconnues vaines. Ce ne pouvait être non plus l'acquiescement délibéré du stoïcien antique aux prescriptions établies par les dieux, la sereine et virile acceptation des lois immuables de l'ordre universel. Encore moins ce pouvait- il être l'adhé-

sien libre et joyeuse du chrétien aux volontés mystérieuses de la Providence, puisqu'un tel sentiment suppose que la bonté divine est infinie et que la réparation des iniquités de ce monde s'accomplira dans un autre. Ce fut une résignation sans confiance et sans amour, mais sans illusion ni faiblesse.

Et d'abord il s'interdit tout enthousiasme et toute espérance : « L'espérance est la plus grande de nos folies, et la source de toutes nos lâchetés ». Mais, par respect pour nous-mêmes, que notre désespoir soit a paisible, sans convulsions de colère et sans reproches ». Trêve aussi de questions indiscrètes à Dieu. Puisqu'ici-bas tout est mystère, hormis notre souffrance ; puisque jamais la plainte des créatures n'est montée jusqu'au ciel; puisque, à l'appel de Jésus même, le soir de Gethsémani, Dieu est resté sourd, cessons de l'interroger désormais, rendonslui ses dédains.

Et ne répondons plus que par un froid silence Au silence éternel de la Divinité.

Et quand notre heure dernière aura sonné, que notre agonie aussi soit muette, impassible et sans faiblesse. Prenons exemple sur le fauve qui, traqué par les chasseurs, transpercé de coups, déchiré par les chiens, perdant le sang par vingt blessures,

s'arrête, se couche, et regardant froidement ses agresseurs, meurt sans jeter un cri.

Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,

C'est vous qui le savez, sublimes animaux!

A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse,

Seul le silence est grand : tout le reste est faiblesse^

— Ah! je t'ai bien compris, sauvage voyageur.

Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au cœur!

Il disait : Si tu peux, fais que ton ûme arrive,

A force de rester studieuse et pensive,

Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté

Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.

Gémir, pleurer, prier, est également lâche.

Fais énergiquenieiit ta longue et lourde tache

Dans la voie où le sort a voulu t'appeler,

Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.

Le silence, telle fut donc sa conclusion dernière sur lu vie.

« Se soumettre à ce qui est inévitable, a dit Gœthe, voilà le thème de toutes les religions »... et le dernier mot de toutes les philosophies, auraitil pu ajouter. Se passer d'espérances; contempler les choses sous leur vrai jour, sans illusion comme sans colère ; reconnaître que le problème de la destinée humaine est un cercle sans - issue ; se voiler la face devant le mystère infini de Tiime et du monde; et ne pas s'épuiser à vouloir concilier les affirmations de la conscience morale avec les démentis de la réalité, — là peut-être, en effet,

est la vraie sagesse, la seule science qui ne trompe jamais.

On aperçoit ici la cause dernière et profonde de la longue stérilité littéraire d'Alfred de Vigny. Ecrire, c'eût été se plaindre : il n'écrivit plus. Les rares et superbes morceaux poétiques qu'il composa sous l'inspiration de son pessimisme ne furent qu'autant de cris arrachés à son âme par l'excès de la souffrance. « Je n'ai rien voulu donner à la Re^'ue des Deux Mondes depuis le Mont des Oliviers^ écrivait-il à son ami le marquis de la Grange.... Je fais d'autres poèmes encore. Mais qu'ils soient imprimés ou non, que m'importe? Mon cœur est un peu soulagé quand ils sont écrits. Tant de choses m'oppressent que je ne dis jamais! C'est une saignée pour moi que d'écrire quelque chose comme la Mort du Loup, »

Sur cette sombre physionomie, un trait reste encore à préciser, qui la rend infiniment sympathique, la douceur.

Dans les âmes que le pessimisme a ravagées, quand tout est ruine et désert, quand un vent de mort a tout desséché et tout flétri, quand tout espoir de floraison ultérieure semble à jamais perdu, il n'est pas rare qu'une source mystérieuse jaillisse soudain des profondeurs de l'être et ramène un peu de vie morale sur les espaces dévastés. Un senti-

ment nouveau naît alors des débris du passé, et la tendresse des anciens jours réapparaît sous la forme d'une pitié immense pour l'humanité souffrante.

Ce fut le cas de Vigny. Lorsqu'il eut touché aux limites dernières de son pessimisme, je dirais presque de son nihilisme, toute sa puissance d'aimer lui revint soudain au cœur et s'épancha à grands flots « sur ses frères de douleur, sur tous les prisonniers de cotte terre, sur tous les hommes ».

Sa compassion avait été jadis aux héros de la souffrance, aux martyrs fameux du génie, de l'amour, de l'honneur, à Moïse, à Roland, à Chatterton, à Chénier, etc. Ses clients préférés furent dès lors les humbles, les anonymes, les résignés, la foule obscure des grandes âmes qui s'évertuèrent dans de petits destins. A la différence pourtant de la commisération vague et universelle, du Mlsereor super turbaSy que les apôtres du pessimisme russe répandent aujourd'hui sur les multitudes, la pitié de Vigny savait aussi se ramasser, se concentrer sur les personnes. Tout ^malheur éclatant dans le cercle, non seulement de son intimité, mais de la plus lointaine connaissance, se répercutait en lui avec une vivacité extraordinaire. Sa correspondance et son Journal surtout en fourniraient d'innombrables preuves; il écrit par exemple : « Vingt fois par heure je me dis : Ceux que j'aime sont-ils contents?..

Je pense à celui-là, à celle-ci que j*aime, à telle personne qui pleure : vingt fois par heure, je fais le tour de mon cœur » ; et encore : « Il m'est arrivé de passer des jours et des nuits à me tourmenter extrêmement de ce que devaient souffrir les personnes qui ne m'étaient nullement intimes et que je n'aimais pas particulièrement. Mais un instinct involontaire me forçait à leur faire du bien sans le leur laisser connaître. C'était V enthousiasme de la pitié, la passion de la honte que je sentais en mon cœur. »

On voit ainsi que, par le point d'arrivée comme par le point de départ, le pessimisme de Vigny se distingue nettement de celui des René, des Manfred et des Sténio romantiques. La séparation hautaine que ces illustres désespérés cherchaient à élever entre eux et le commun des hommes, le contraste qu'ils affectaient d'établir entre leur infortune personnelle et la condition des vulgaires mortels, enfin la prétention de voir dans leur souffrance particulière le triste privilège et comme la rançon de leur fatale grandeur, font place chez Alfred de Vigny à un sentiment d'étroite communion avec l'humanité, à une pitié sans bornes pour les misères qu'elle renferme, à une sympathie profonde pour tous les muets acteurs du drame lamentable qui se joue dans l'univers.

Mais un caractère plus important donne une h^ute valeur au pessimisme d* Alfred de Vigny : la sincérité, une absolue sincérité. Jamais, je crois, Ton n'écrivit plus simplement, pour soi-même, pour soi seul, à seule fin de soulager son cœur, pro remedio animœ suae. Il n*est pas un feuillet du Journal intime où la critique la plus exercée puisse trouver trace de dilettantisme ni de déclamation. Une concordance parfaite a toujours existé entre les sentiments de l'homme et les doctrines de l'écrivain : tous les rêves de l'un, même les plus sombres, ont été vécus par l'autre. Le détachement qu'il est, à la rigueur, permis au philosophe de professer à l'égard d'une œuvre de dialectique et de théorie ne pouvait non plus se concilier avec une si puissante sensibilité . poétique. Il était loisible, par exemple, à Schopenhauer, qui fut si désespéré en théorie, de conserver en pratique (ses lettres le prouvent) un certain fonds de gaieté ; mais Vigny avait engagé toute son âme, tout son être intime dans sa théorie du monde moral. Aussi, quel admirable manuel de désespérance l'on composerait avec les Destinées^ le Journal intime et quelques lettres choisies! Si la mode était encore des gravures emblématiques qu'on voit au frontispice des vieux livres, on mettrait ici la Melancolia du maître de Nuremberg. Cette tragique figure, au regard tendu vers l'infini, au poing serré, aux ailes

pour jamais reployées, ferait bien en tête des pages éloquentes où les troubles intérieurs d'une grande âme se sont exprimés avec un accent si pénétrant. Et, pour épigraphe, Ton inscrirait encore cette phrase du sage inconnu qui, dans les anciens jours, inaugura la dispute sublime de la conscience humaine et de la Divinité : « Plût à Dieu qu'on pesât mes plaintes et que mes maux fussent mis en balance! ceux-ci paraîtraient plus lourds encore que tout le sable de la mer ; car j 'ai parlé dans l'oppression de mon âme et gémi dans l'amertume de mon cœur*. » Sans doute, la lecture assidue d'un tel manuel serait funeste au plus grand nombre, car elle laisserait dans leur cœur un vide cruel et ferait bientôt de leur âme un lieu de silence et de mort. Mais peut-être serait-elle salutaire à quelques-uns. C'est une pensée ancienne déjà que l'adieu au bonheur est le moyen le plus assuré de trouver le bonheur. Qui sait donc si, dans une aussi complète abdication de tout espoir et de toute joie, il n'y aurait pas pour certaines âmes, pour celles-là précisément qui croient n'avoir plus de motif de vivre, un principe secret de renaissance et de suprême enchantement?

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