Job, VI
PBRNIERES ANNEES. L'HOMME ET UŒUYRE
Vingt-cinq années durant, il vécut dans ces pensées, dans cette grande tension de Tâme.
Retiré d'habitude au fond de la Charente, sur sa terre du Maine-Giraud, réduit à la société perpétuellement silencieuse de Mme de Vigny, il restait des mois entiers à lire et à songer. A peine si quelques heures données le matin au sommeil interrompaient sa rêverie, car c'était encore la nuit que le fardeau de la vie lui paraissait le moins insupportable, et ce n'était guère avant le jour qu'il tentait de s'endormir : ce Savez-vous, écrivait-il à une amîe^ savez-vous rien de plus triste que l'affreuse aurore?
Comme elle apporte avec elle Thumidité et le frisson du matin, les rosées malsaines et glaciales I Que de fois je lui ai fermé les rideaux les plus sombres avec indignation, en rallumant les bougies qui ne prennent pas comme elle un air de gaieté indifférente. Elles sont un peu mélancoliques comme la vie et se consument lentement comme nous. Je les ai là en ce moment et je me trouve plus à Taise avec elles, après minuit, qu'à la lueur du jour bruyant pour causer, avec vous, enfant chérie, que j*ai vue au berceau et qui ne devriez jamais souffrir.... * »
Parfois pourtant un souffle ancien de douce poésie revenait tempérer les âpres rigueurs de sa solitude ou ramenait son âme vers des régions plus sereines, comme l'atteste cette lettre qu'il adressait à Barbier, Fauteur des ïambes et à!ll Planto : « Je viens de relire votre traduction de Jules César et de la lire tout haut ce soir à Lydia, mon ami ; j'ai joué la pièce aussi, faisant entrer en moi successivement toutes les grandes âmes des personnages de Shakespeare, comme l'eût fait un acteur. De cette manière n'avezvous pas éprouvé que l'on jouit mieux des grandes choses? Nos énormes fenêtres étaient ouvertes, et tandis que la lampe et les bougies nous éclairaient à l'intérieur, les bois et les rochers étaient éclairés