Les héroïnes de Shakespeare
écrit Dumas dans ses ilfe7nof>^5, faisait grand bruit.... Quoique nous eussions mieux aimé être soutenus par des troupes nationales et par un général français que par cette poétique condottiere, nous comprenions qu'il fallait accepter les armes qu'on nous apportait contre nos ennemis du moment, de l'instant surtout où ces armes sortaient de l'arsenal de notre grand maître à tous, Shakespeare ! »
La soirée, en effet, se passa dans une atmosphère de bataille. La superstition des règles classiques et l'abus du style noble avaient peu à peu enlevé au drame français toute vie, toute couleur et toute vérité. Le langage familier du drame shakespearien, le réalisme des caractères, la hardiesse des situations, tant de mouvement, tant d'ame et de passion déroutaient, à bon droit, les spectateurs de 1829. Mais qu'au Théâtre-Français, sur la scène où jusqu'alors les Britannicus et les Zaïre régnaient sans partage, un Othello bizarrement costumé osât crier à Desdémone éperdue : a A bas, prostituée » ! que Mlle Mars elle-même, l'héroïne acclamée de l'ancien répertoire, eiit accepté un rôle d'un ton aussi vulgaire et d'une allure aussi désordonnée; qu'enfin trois fois en un acte le mot de « mouchoir » eût été prononcé alors que le bon goût et la tradition imposaient les élégants synonymes de « voile », « bandeau », « fin tissu », voilà ce qui justifiait les protestations indignées des
habitués de la rue Richelieu ; et le scandale en effet leur parut « plus grand que si le More eût profané une église ».
Au fond, que valait la pièce? — 11 serait aisé d'y signaler aujourd'hui des erreurs, des insuffisances, des timidités de traduction. Mais elle possédait la qualité essentielle d'un travail de ce genre : elle reproduisait l'esprit, le sentiment de l'œuvre originale. C'est une justice que Henri Heine lui-même, dans la brochure dont on a lu plus haut un passage, a rendue au traducteur à^ Othello, « Dans cette œuvre, dit-il, M. de Vigny a sondé plus profondément qu'aucun de ses compatriotes le génie de Shakespeare. » Il insinue pourtant, comme une réserve à ses éloges : « Peut-être l'auteur s'est-il trouvé plus d'une fois déconcerté en présence de ces beautés puissantes que Shakespeare a, pour ainsi dire, taillées dans les plus énormes blocs de granit de la poésie. Il les considérait sans doute avec une admiration inquiète, pareil à un orfèvre s'extasiant devant ces portes colossales du baptistère de Florence, qui, bien que coulées d'un seul jet, sont cependant si délicates, si gracieuses, qu'on les croirait ciselées, et qu'elles ressemblent au plus fin travail de bijouterie. »
N'importe, le premier coup était frappé, le drapeau romantique flottait sur la brèche > et glo-
rieusement Hernani allait entrer dans la place.
Othello n'était, à vrai dire, qu'une tentative de forme, un essai de retour à l'expression simple, franche et naturelle, sans laquelle les créations du génie dramatique ne donneront jamais l'illusion de la vie. Il fallait, comme l'écrivait Alfred de Vignydans sa préface, « refaire l'instrument (le style) et l'essayer en public avant de jouer un air de son invention ». La Maréchale d* Ancre ^ qu'il fit représenter à rOdéon le 25 juin 1831, fut sa véritable entrée au théâtre.
C'était un beau sujet où le talent de Frederick Leraaître et de Mlle Georges donnait aux figures de Goncini et de Léonora Galigaî un relief extraordinaire. Mais la complication de l'intrigue et la multiplicité des personnages ralentissaient l'action; et malgré des qualités de premier ordre, malgré trois scènes qui, de l'aveu du plus sévère des critiques d'alors, « seraient belles dans les plus magnifiques tragédies de l'Europe », le succès de l'ouvrage, assez franc au début, ne fut pas durable.
Acôtéd' Hernani et de Marion Delorme^ de Henri III et *^ Antonxfy c'était peu de chose ^encore qu'Othello et la Maréchale d'Ancre. Mais Alfred de Vigny allait avoir aussi son heure glorieuse au théâtre, son triomphe incontesté, le soir du 12 février 1835, à la représentation de Chatterton.
Le sujet du drame était tiré d'un volume qu*il venait de publier sous le titre de Stella^ récit mêlé d'histoire, de philosophie et de roman, rappelant Sterne et Diderot par la fantaisie de la forme, où les pensées et les rêveries de l'auteur s'inséraient comme d'elles-mêmes entre les épisodes de la narration.
L'idée mère de l'ouvrage avait de lointaines mais profondes analogies avec celle de Moïse, Si l'on tient compte de la différence des caractères, des temps et des lieux, c'est la tristesse amère et désabusée du législateur hébreu qui reparaît dans la désespérance des héros de Stello,
Le poète, assure Alfred de Vigny, est le martyr perpétuel de l'humanité ; les dons de sa nature passionnée le prédestinent au rôle de victime sociale. « Il vient au monde pour être à charge aux autres, quand il appartient complètement à cette race exquise et puissante qui fut celle des grands hommes inspirés. L'émotion est née avec lui si profonde et si intime, qu'elle l'a plongé, dès l'enfance, dans des extases involontaires, dans des rêveries interminables. L'imagination le possède par-dessus tout; elle emporte ses facultés vers le ciel aussi irrésistiblement que le ballon enlève la nacelle. Au moindre choc, elle part; au plus petit souffle, elle vole et ne cesse d'errer dans l'espace qui n'a pas de routes
humaines,... Dès lors, plus de rapports avec les hommes qui ne soient altérés et rompus sur quel-» ques points. Sa sensibilité est devenue trop vive; ce qui ne fait qu'effleurer les autres, le blesse jusqu'au sang ; les affections et les tendresses de sa vie sont écrasantes et disproportionnées, et ses enthousiasmes excessifs l'égarent. »
Mais le pis de sa destinée est que tout exercice régulier et lucratif de son activité lui est interdit sous peine de ne plus entendre le chant intérieur de son âme et de troubler son rêve. De quoi vivrat-il donc ? De sa plume ? de ce répugnant métier d'homme de lettres qui fait de la pensée chose vénale et vile? S'il refuse pourtant de forfaire à son génie? Alors un seul parti lui reste ; disparaître. Et l'auteur concluait à l'obligation pour l'État de venir au secours du poète et de lui donner au moins « une mansarde e.t du pain ».
Une part de vérité se cachait dans cette thèse exagérée. Il est certain que, dans les sociétés modernes où la rétribution des services se mesure à l'apport utile de chacun, l'homme inhabile à tout ce qui n'est pas l'œuvre divine est mal préparé à soutenir la lutte de la vie. Mais, à tout prendre, les dépenses rigoureusement nécessaires au soutien <Je l'existence d'un solitaire sont peu de chose, et une très simple profession manuelle peut y suffire : Spi-
noza, qui, trente années durant, vécut « enivré de Dieu et d'infini », subvenait à ses besoins journaliers en polissant des verres de lunettes, et devint même, nous assure son biographe, fort habile à ce travail. Car le poète n'est pas seul à souffrir de cet état d'infériorité dans le combat pour la vie : l'artiste, le savant, le penseur désintéressés partagent son sort. Et parmi tous les exemples qui pouvaient illustrer cette idée, ceux de Gilbert, de Chatterton et d'André Ghénier étaient peut-être les derniers à choisir. Si Gilbert est mort prématurément sur un grabat d'hôpital, ce n'est pas en victime de la poésie; il a souffert par des causes étrangères à l'art, et supporté, au même titre que le commun des hommes, les conséquences de son caractère et de ses actes. De même, Chatterton : ce prétendu martyr de la pensée a servi et trahi plusieurs causes, et ce qui l'a tué, ce n'est ni l'ingratitude, ni la dureté de ses concitoyens, c'est son fol orgueil. Quant à Chénier, qui ne sait qu'il a été frappé comme suspect de modérantlsme et non de poétisme? Ce n'est pas le chantre exquis de VAi>eugle et de Myrio, c'est l'auteur des apostrophes aux « bourreaux barbouilleurs de lois » que le Tribunal révolutionnaire a fait exécuter. Et puis en admettant même l'obligation pour la société de venir au secours du poète malheureux, quel sera le service administratif ou le jury acadé-
mique, le Mécène officiel assez éclairé et perspicace, d'assez de tact et de flair pour discerner aux premiers symptômes le génie méconnu de l'incapacité présomptueuse, pour deviner et découvrir le vrai poète dans la foule des déclassés que l'instruction moderne jette chaque année par milliers sur le pavé? Enfin le péril n'est-il pas plus redoutable de propager la médiocrité sous le prétexte de favoriser le talent? Le patronage de l'Etat sur les vocations artistiques et littéraires ne peut donc être que néfaste ou ridicule. « Le suicide, dit alors Alfred de Vigny, est la seule ressource du poète qui ne peut faire entendre sa voix. » Mais il est plus d'une forme de suicide : tuer le poète qu'on porte en soi quand on a reconnu qu'il était impuissant à s'imposer au monde, est moins un acte de désespoir que de rai son et même de justice, la mort ainsi entendue étant la seule pénalité légitime dans l'ordre de l'esprit.
N'importe I A l'heure où Alfred de Vigny plaidait son généreux paradoxe, les esprits étaient trop exaltés pour en apercevoir la faiblesse. Quand, du roman, ce plaidoyer passa sur la scène, quand la forme dramatique lui eut donné ce relief particulier, cette puissance d'action collective qui est le propre du théâtre, l'effet produit fut immense, tel même qu'on ne le peut comprendre aujourd'hui sans restituer l'atmosphère morale de l'époque et que, sans
prétendre certes égaler l'une et l'autre œuvres, Chatterton demeure avec le Cid l'exemple du plus grand succès remporté sur une scène française.
Les trois actes ne furent qu'un long triomphe. Lorsque, près de mourir. Chatterton brûlant ses papiers s'écrie : « Allez, nobles pensées écrites pour tous ces ingrats dédaigneux, purifiez* vous dans la flamme et remontez au ciel avec moi » , à ces paroles, la représentation fut presque suspendue par rémotion de la salle. Mais le dernier tableau porta plus haut encore le succès du drame. Dans cette scène, Kitty Bell, montée sur un palier, voit à travers une porte vitrée Chatterton se donner la mort : éperdue, elle s'affaisse, glisse demi-inanimée sur la rampe et mourante à son tour se laisse tomber sur la dernière marche. Le dispositif matériel du décor inspira à Mme Dorval qui tenait le rôle un de ces mouvements hardis qui étaient le secret de son talent. Du haut des marches gravies par élans convulsifs, presque à genoux, elle roulait à terre, les bras tendus, foudroyée de douleur, et dans le cri qu'elle proférait, c'était plus qu'une créature aimante et souffrante exhalant son ame, c'était, suivant le mot de Théophile Gautier, « la jeunesse et la passion se réfugiant dans la mort comme dans le seul asile inviolable et libre ».
Un enthousiasme extraordinaire soulevait les
spectateurs, lorsque le rideau s'abaissa. Le lendemain, le nom d'Alfred de Vigny était illustre.
Les esprits sérieux et mesurés saluaient en Chat^ terton une réaction salutaire contre le drame fougueux, violent, surchargé de couleur locale, peuplé de personnages invraisemblables, saturé d'adultères, de viols, d'incestes, d'assassinats et d'empoisonnements selon la formule scénique des Dumas et des Hugo; ils applaudissaient en Vigny le créateur annoncé d'un théâtre nouveau, plein de vie et de vérité, mais où les faits se subordonneraient désormais aux sentiments et aux idées, où les crises de conscience tiendraient plus de place que les péripéties de l'action *.
1. Quelques jours après la première représentation de Chattertouj Alfred de Vigny écrivait à son ami le poète Brizeux, qui voyageait alors en Italie : « Où étiez- vous, mon ami, où étiez-vous? Quand Auguste Barbier, Berlioz, Antony,. et tous mes bons et fidèles amis me serraient sur leur poi> trine en pleurant, où étiez-vous ? Mon premier mot à Barbier A été : Si Brizeux était ici! Je leur avais fait la surprise de ce drame, personne n'en avait rien entendu. La Comédie Française répandait partout le bruit que cette pièce tomber raît. Il m'a fallu beaucoup de force pour former et encourager les acteurs. J'avais contre moi le théâtre et le public prévenu par des ennemis implacables. Quelques anciens amis en furent si effrayés qu'ils n'osèrent pas assister à ma bataille qu'ils croyaient perdue d'avance. Ils sont revenus le lendemain de la victoire, mais cela m'a fait de la peine. J'ai eu le bonheur de conserver au milieu de tout cela assez de calme et de force pour en répandre autour de moi. J'ai réussi à ce que j'avais entrepris. Ma récompense est grande puisque dorénavant je puis avoir confiance entière dans l'attention
Aux yeux des jeunes exaltés de l'école romantique ce fut tout autre chose. Chatterton leur apparut comme la Déclaration des Droits du poète dans la société moderne.
Alfred' de Vigny venait de réaliser, en effet, ce qui est le privilège des très grands esprits : la création d'un type qui révèle aux âmes étrangères leur propre secret, et sur lequel ensuite elles modèlent leur vision intime. Il se produisit dans la jeunesse de l'époque une crise contagieuse de « Ghat-
d'un public dont on avait trop douté. Je sentais, presque seul, qu'il était mûr pour les développements lyriques et philosophiques, pour l'action toute morale. Il n'y a rien désormais qu'il ne soit capable d'entendre, car j'ai tendu la corde jusqu'à faire croire à chaque instant qu'elle était prête à se briser. Puisse l'idée de Stella que la voix des acteurs vient de prêcher plus fortement, toucher enfin les plus endurcis des hommes!... Sans Kitty Bell, celle qui la joue avec un admirable génie était perdue au théâtre et succombait sous les cabales ; c'est là un vrai bonheur pour moi. » (21 février 1835.) Et le lendemain de la première représentation, George Sand adressait à Mme Dorval ce billet : « Mon amie, j'ai à vous dire que jamais je ne vous ai vue si belle, si intelligente et si admirable qu'hier soir.... La pièce est extrêmement belle, touchante, exquise de sentiment. J'en suis sortie en larmes, sans vouloir en dire un mot à personne parce que je ne pouvais pas parler. Entre nous, ma chère, quels que soient les travers de la vie du monde et les petitesses des hommes en société, il n'y a que de nobles cœurs et des esprits d'une grande élévation qui puissent produire de telles choses. Je n'aime pas du tout la personne de M. de Vigny,.., Mais je vous assure que d'âme à âme, j'en use autrement. Rends-le heureux, mon enfant; ces hommes-là en ont besoin et le méritent. Adieu, j'irai te voir.... u
tertonisme » semblable à répidémie de « Werthérîsme » qui avait sévi cinquante ans plus tôt en Allemagne. M. Thiers, qui était alors ministre de l'Intérieur, racontait qu'il ne se passait point de jour où il ne reçût de quelque poète méconnu une requête en ces termes : « Une place, ou je me tue I » Et, de fait, il y eut aussitôt des suicides parmi les jeunes élégiaques du temps.
L'exaltation des esprits était telle que Gustave Planche faillit s'attirer un mauvais parti pour s'être permis, dans la Revue des Deux Mondes, de contester, non le succès de la pièce ni le talent de l'auteur, mais la valeur dramatique de Chatterton, a Planche, écrit Sainte-Beuve dans ses Mémoires inédits, a assez rudement traité de Vigny dans la Revue, tenant avant tout à montrer qu'il est souverainement indépendant en critique et qu'il ne relève pas plus de la rue des Écuries-d' Artois * (style de Planche) que de la place Royale, et que s'il a souffleté Hugo, ce n'est pas par adoration pour le dieu à'Eloa. L'article de Planche a soulevé des scandales et de vives colères dans le petit monde idéaliste et de dilettantisme poétique qui se meut autour de Vigny. Péhant, jeune auteur de sonnets, a quasi demandé Buloz en duelj Emile Deschamps s'est
• 1. Oïl demeurait Alfred de Vigny.
remis au vers et a rimé une ballade sur Chatterton ; Barbier, qui est l'aristocrate poétique le plus raffiné, qui n'aurait dû faire que des Pianto et des sonnets artistiques,,,. Barbier et tous les autres poètes à la Chatterton de ce petit monde crochent sur Planche qui relève la tête^ ils sont confits dans ce succès qui n'a pas été de coterie le premier jour; mais qui Test vite devenu. Hugo doit être singulièrement excité au drame [Angelo] qu'il achève en ce moment, et le 4® acte où il était, qiïand Chatterton a paru, en sortira éperonné jusqu'au sang*. »
Lfe triomphe de Chatterton consacrait définitivement la renommée littéraire d'Alfred de Vigny. Pour un grand nombre d'esprits éclairés, il marchait à quelques pas de Lamartine et dépassait Hugo. La prééminence de celui-ci, indiscutée au sein du clan romantique, était, en eÉFet, loin de s'imposer au
1. Peut-être y avait-il en effet quelque partialité dans l'arrêt sévère porté par Gustave Planche contre Chatterton. Si l'on peut en croire Sainte-Beuve sur ce point délicat, c'était un juge parfois suspect que le célèbre critique de la Revue des Deux Mondes : « Planche, qui fait tant l'inexorable et l'austère, est au fond l'homme le plus partial et le plus sujet aux inspirations de son amour-propre dans ses jugements. Il n'a jamais nommé Alfred de Musset qu'il déteste pour avoir été délogé par lui de chez Mme Sand ; il a tourné contre Vigny par suite de quelque rivalité du même genre auprès de Mme Dorval, et sa grande guerre contre Victor Hugo provient elle-même de ce qu'à un moment de négociation, le poète avait mis pour condition de Son entrée à la Revue des Deux Mondes Texclusion du critique. » {Mémoires inédits.)
dehors; mais l'astre de Fauteur à'Hernani a été si éblouissant par la suite, qu'on a peine à se figurer aujourd'hui combien il fut lent à se lever, et qu'après quinze années de cours, son éclat paraissait trouble encore aux meilleurs yeux.
S'il fallait d'ailleurs une preuve de l'ombrage que, dans le Cénacle même, le prestige croissant de Vigny portait h. Hugo, on en trouverait une assez plaisante dans l'hostilité que celui-ci voua dès lors à son concurrent trop heureux. Au lendemain de la représentation à' Othello^ leur amitié s'était brusquement rompue. Or, cinq ans plus tard, réunissant en volume ses articles de critique littéraire, Hugo rencontra sous sa main les pages charmantes et enthousiastes qu'il avait consacrées en 1823 au poème à'Eloa, On y lisait entre autres choses : « Ces réflexions nous amènent naturellement à l'auteur d'Eloa, Si jamais composition littéraire a profondément porté l'empreinte ineffaçable de la méditation et de l'inspira-^ tion, c'est ce poème. Une idée morale, qui touche à la fois aux deux natures de Thomme; une leçon terrible donnée en vers enchanteurs; une des plus hautes vérités de la religion et de la philosophie, développée dans une des plus belles fictions de la poésie; l'échelle entière de la création parcourue depuis le degré le plus élevé jusqu'au degré le plus bas ; une action qui commence par Jésus et se ter-
mine par Satan ; ia sœur des anges entraînée par la curiosité, la compassion et l'imprudence, jusqu'au Prince des réprouvés : voilà ce que présente Eloa^ drame simple et immense, dont tous les ressorts sont des sentiments; le tableau magique qui fait gradueNement succéder à toutes les teintes de lumière toutes les nuances de ténèbres; poème singulier qui charme et qui effraie ! »
Publier à nouveau un pareil dithyrambe, c'eût été, de gaîté de cœur, travailler encore à exalter son rival. Gomment d'autre part se résigner à sacrifier un morceau de style aussi achevé et tant de belles antithèses? L'envie rend ingénieux; voici donc de quel procédé l'auteur s'avisa. Sous le titre d'Idées au hasard^ il publia les passages principaux de l'article, après en avoir soigneusement effacé le nom de son rival, et comme la rature enlevait tout sens à Tune des phrases, il remplaça simplement les motç de « Vigny » et d' « Eloa » par ceux de « Milton » et de « Paradis perdu ». A vingt années de distance, sa rancune durait toujours, et, dictant ses souvenirs, il avait encore la petitesse de substituer, en désignant les témoins qui l'îivaient assisté jadis à son mariage, le nom de Soumet à celui d'Alfred de Vigny *.
D'autres rivalités allaient bientôt accroître encore