Victor Hugo avant 1830, par Edmond Biré
le dissentiment des deux poètes. Lorsque, au mois de novembre 1836, Victor Hugo fit connaître son dessein de se porter candidat à TAcadémie, un des organes littéraires les plus importants parmi ceux dont les sympathies étaient acquises aux idées nouvelles, la Revue de Paris ^ lui opposa immédiatement les titres de Vigny : « Nous regrettons, disait-elle, de voir M. Hugo s'aventurer dans une voie où Tégarent d'officieux mensonges. Pour se dresser sur son pavois, il faudrait qu'il eût au moins une royauté reconnue, et nous pourrions citer plus d'un écrivain capable de la lui disputer.... Si l'on pesait d'une main impartiale les titres réels de l'auteur des Chants du Crépuscule et ceux de l'auteur à^Eloa, nous voudrions bien voir lequel des deux l'emporterait. »
Mais, en 1836, l'heure n'était sonnée ni pour Victor Hugo ni pour Alfred de Vigny d'entrer à l'Académie. Quatre ans plus tard, Hugo trouvait closes encore les grandes portes de bronze; un évêque lui était préféré, et la Revue des Deux Mondes indignée s'écriait avec justice : « Comment! l'Académie croit, devoir aller chercher ses membres parmi les plus hauts dignitaires de l'Eglise et de la diplomatie, quand pour t'éparer ses pertes, elle a parmi ses frères en littérature et en poésie des hommes tels que Victor Hugo, Ballanche , Sainte-Beuve , Alfred de Vigny, Augustin Thierry, Mérimée, Alfred de
Musset, Alexandre Dumas, Jules Janin, Ampère, Edgar Quinet, Philarète Ghasles? »
Cinq ans plus tard seulement, Victor Hugo parvenait à forcer Tentrée de l'acropole académique. Mais aussitôt la brèche se refermait derrière lui, et la phalange romantique s*y brisait à nouveau. Trois fois, en 1841, en 1842, en 1844, Alfred de Vigny en était repoussé. Cette dernière année pourtant, Sainte- Beuve et Mérimée réussissaient à se glisser dans la place, et le 8 mai 1845, l'auteur de Chatterton y pénétrait à son tour.
De la part de ses compagnons littéraires, il n'avait guère reçu de secours ; car, dans les vives compétitions de ces dernières années, la mystique alliance du Cénacle avait achevé de se rompre. Qu'ils étaient loin les beaux jours de 18291 Le souvenir même s'en était effacé dans les cœurs. L'amitié de Victor Hugo et de Sainte-Beuve avait sombré, on sait dans quelle aventure, et une haine implacable les séparait désormais *. Brisés aussi, on l'a vu, les liens affectueux
1. On lit, à cet égard, dans les Mémoires inédits de Sainte-Beuve : « Ma relation avec Hugo est très simple désormais ; je la résume ainsi : Ennemis, ennemis mortels, nous le sommes au fond ; nous n'avons plus à observer pour les autres et pour nous-mêmes que ce qui est de dignité et de convenance. Quant à ses œuvres, mon jugement n'est pas moins arrêté. On ne pensera jamais de sa poésie lyrique plus de bien que j'en ai dit; on ne dira jamais de ses drames autant de mal que j'en pense u. (1842.)
qui unissaient le poète des Feuilles d'automne au chantre à'Eloa\ Enfin des rapports exaltés qui avaient uni Sainte-Beuve et Vigny, rien non plus ne subsistait.
Au lieu des ferventes apostrophes au « divin et chaste cygne », l'auteur des Consolations écrivait maintenant dans ses notes intimes : « De Vigny qui se croit gentilhomme fait pour arriver à l'Académie des choses qui ne sont pas d'un gentilhomme, qui ne sont même pas d'un pédant.... » et plus loin : « Ce qu'est aujourd'hui l'auteur à'Eloa^ c'est un bel ange qui a bu du vinaigre. » — Et quand Alfred de Vigny est enfin élu des Quarante : « Voilà de Vigny à l'Académie; comment s'y prendra-t-il pour daigner descendre à la biographie, à l'éloge de son prédécesseur? 11 en sera quitte pour imiter certain début poétique de Pindare qui disait à son héros : « Je te frappe de mes couronnes et je l'arrose de a mes hymnes.... » Cette plénitude de soi-même, dans laquelle vit et se plaît de Vigny, cette présence d'esprit sans distraction en face de soi-même, j'appelle cela l'Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement * ».
Du côté des anciens de l'Académie, Alfred de Vigny, malgré les qualités de mesure et de délica-