Mémoires inédits
tesse qui l'isolaient dans Técole romantique, n'avait pas rencontré de moindres difficultés. Le Journal d'un poète contient, à cet égard, d'amusants souvenirs, et la relation des démarches et visites dont, selon l'usage, Alfred de Vigny avait dû s'acquitter, forme l'un des chapitres les plus curieux du recueil. Quelques figures entre autres s'y dessinent avec un bien vif relief. C'est, par exemple. Chateaubriand dans sa pose éternelle, et qui, comme s'il eût été interrompu creusant sa tombe, répond solennellement à son visiteur :. « Nous avons trop vécu; les hommes de mon âge doivent vous faire place, Messieurs, c'est juste; nous devons disparaître de la scène, nous l'avons occupée trop longtemps. Je suis prêt, je suis tout prêt, moi : la Providence n'a qu'à ordonner. ))
C'est aussi M. Thiers, gai, alerte et gracieux, mais très politique jusque dans sa bienveillance. C'est M. Mole, froid, ironique et persifleur. Mais le morceau le plus piquant est le récit de la visite à Royer-Collard, une vraie scène de fine comédie. Retenu dans l'antichambre, Alfred de Vigny voit venir à lui le vieux et rogue doctrinaire, a la tête chargée d'une vieille perruque noire, et enveloppé de la robe de chambre de Géronte avec la serviette au col du Légataire universel ». Et le dialogue suivant s'engage entre eux :
« RoYER-CoLLARD. — Mousicur, je vous demande
bien pardon, mais je suis en affaire et ne puis avoir rhonneur de yous recevoir ; j*ai là mon médecin.
Alfred de Vigny. — Monsieur, dites-moi un jour où je puisse vous trouver seul et je reviendrai.
RoYER-CoLLARD. — Mousieur, si c'est seulement la visite obligée, je la tiens comme faite.
Alfred de Vigny. -^ Et moi, Monsieur, comme reçue, si vous voulez ; mais j'aurais été bien aise de savoir votre opinion sur ma candidature.
RoYER-GoLLARD. — MoD optuion cst que vous n'avez pas de chances.... [Avec un certain air ironique et insolent) Chances ! N'est-ce pas ainsi qu'on parle à présent. D'ailleurs, j'aurais besoin de savoir de vous-même quels sont vos ouvrages; car je ne lis rien de ce qui s'écrit depuis trente ans; je l'ai déjà dit à un autre *.... »
1. Cet autre était Victor Hugo, à qui Royer-Collard avait dit : (( On ne lit plus à mon âge, Monsieur, on relit *. (Doudan, Lettre à la baronne de Staël, 1®' avril 1840.) Dans ses Mémoires inédits, Sainte-Beuve a, bien contre son gré, confirmé le récit que \e Journal d'un poète nous a conservé de la visite d'Alfred de Vigny chez Royer-Gollard. Le rapprochement des deux versions est curieux.
« A propos de la candidature académique de M. de Vigny, on a beaucoup parlé aussi de la réception que lui fit M, Royer-Collard. Je suis à même de dire également ce qui en est, M. Royer-Collard m'en ayant parlé un jour et m'ayant raconte comment les choses s'étaient passées.
a M. de Vigny avait prié le très aimable et très spirituel Hippolyte Royer-Collard de parler de lui à son oncle ; mais dans son impatience il n'attendit pas la réponse de cette première ouverture. Il se présenta un matin chez M. Royer-
Alfred de Vigny fut reçu à l'Académie par M. Mole, le 29 janvier 1846.
A la suite du compte que Sainte-Beuve a rendu de cette séance dans un article célèbre, une légende
Gollard qui se trouvait en ce moment dans son cabinet en conférence avec M. Decazes et M. Mole. M. de Vigny, à qui on le dit, n'insista pas moins pour qu'on fît passer sa carte, assurant que, sur le simple vu de son nom, il serait reçu. M. Royer-Gollard à qui son neveu n'avait rien dit encore sortit de son cabinet un peu contrarié et vint trouver M. de Vigny dans l'antichambre ou la salle à manger, pour s'excuser de ne pouvoir le recevoir à ce moment. Le colloque suivant s'engagea à peu près dans ces termes : « Mais je suis « M. de Vigny, Monsieur. — Je n'ai pas l'honneur de vous « connaître. — Monsieur, votre neveu a dû vous parler de « moi. — Il ne m'a rien dit. — Je me présente pour l'Aca- « demie; je suis l'auteur de plusieurs ouvrages dramatiques « représentés. — Monsieur, je ne vais jamais au théâtre. — « Mais j'ai fait plusieurs ouvrages qui ont eu quelques « succès et que vous avez pu lire. — Je ne lis plus, mon- « sieur, je relis. » — On était en hiver, la pièce n'était pas chauffée. « Je sentais que je m'enrhumais », me disait M. Royer-Gollard. Il abrégeait donc et brusquait la conversation que M. de Vigny, au contraire, maintenait toujours. En me racontant la chose à peu près dans ces termes, M. Royer-Gollard m'exprimait, je dois le dire, son regret d'avoir été si rude avec un homme de talent ; mais il s'excusait sur l'intempestif de la démarche et sur l'insistance. Il ne fut d'ailleurs nullement contraire a l'entrée de M. de Vigny à l'Académie et, s'il assista à la séance d'élection, je suis persuadé qu'il vota pour lui.... M. Royer-Gollard avait également voté pour Victor Hugo, et loin de dire à ce dernier rien de désobligeant, comme on l'a souvent répété, il l'avait fort bien accueilli : « Je ne vous ai pas lu tout entier. Monsieur, mais j'ai lu de vous quelques strophes qui seules suffiraient pour vous mettre bien au-dessus de J.-B. Rousseau, ce qui n'est pas assez dire, et pour montrer que vous êtes un poète lyrique. »
s'est si fortement accréditée, qu'il paraît superflu de la vouloir contredire. « M. de Vigny, raconte Sainte-Beuve, avait écrit un discours fort long, dont le sujet principal, comme on sait, était l'éloge de M. Etienne; ce discours, le plus long qui se fût jusqu'alors produit dans une cérémonie de réception, il trouva moyen de l'allonger encore singulièrement par la lenteur et la solennité de son débit. Qui ne Ta pas entendu ce jour-là n'est pas juge. L'éloquence, on le sait, est tout entière dans le geste, dans le jeu, dans l'action. M. de Vigny était volontiers formaliste et sur l'étiquette : il le fut cent fois plus en ce jour où il semblait contracter les nœuds de l'hyménée académique. Je me rappelle que, quelques instants avant la séance, M. de Vigny en costume, mais ayant gardé la cravate noire, « par un reste d'habitude militaire », disait-il, rencontra dans la galerie de la Bibliothèque de l'Institut, et au milieu de la foule des académiciens, Spontini, également en grand costume et affublé de tous ses ordres et cordons; il alla à lui les bras ouverts et lui dit d'un air rayonnant : « Spontini, caro amico, décidément l'uniforme est dans la nature. » Ce mot qui de la part d'un autre eût été une plaisanterie, n'en était pas une pour lui et eût pu s'appliquer ii lui-même. La cérémonie commença. Son discours élégant et compassé fut débité de façon à donner bientôt sur les nerfs d'un
Cq ALFRED DE VIGNY.
public qui était arrivé favorable. M. de Vigny était naturellement presbyte, et, ne voulant ni lorgnon, ni lunettes, il tenait son papier à distance. Qui ne l'a pas oui et vu, ce jour-là, avec son débit précieux, son cahier immense lentement déployé et ce portecrayon d'or avec lequel il marquait les endroits qui étaient d'abord accueillis par des murmures flatteurs ou des applaudissements (car, je le répète, la salle n'était pas mal disposée) ne peut juger, encore une fois, de l'effet graduellement produit et de l'altération croissante dans les dispositions d'alentour. L'orateur, sans se douter en rien de l'impression générale, et comme s'il avait apporté avec lui son atmosphère à part, comme s'il parlait enveloppé d'un nimbe, redoublait, en avançant, de complaisance visible, de satisfaction séraphique; il distillait chaque mot, il adonisait chaque phrase. Le public, qui avait d'abord applaudi à d'heureux traits, avait fini par être impatienté, excédé, et, pour tout dire, irrité. Le désaccord entre l'orateur et lui était au comble. Lorsque M. Mole, qui, sans doute, en sa qualité d'homme délicat, avait sa part de cette irritation générale, commença d'un ton net et vibrant, ce fut une détente subite et comme une décharge d'électricité.
« L'auditoire se mit à respirer, à sourire, à applaudir, à donner à chaque parole, depuis le commence-
ment jusqu'à la fin, une intention et une portée qu'elle n'avait pas eues, et que personne n'aurait soupçonnées a la lecture devant la commission. C'était exactement le même discours, et il paraissait tout autre.... Le récipiendaire fut quelque temps à se faire illusion et à s'apercevoir de la réalité des choses. Un de ses amis l'abordant au sortir de la séance : a Eh bien, je vous l'avais bien dit que votre a discours était un peu long. » « Mais je vous assure, « mon cher, répondit-il magnifiquement, que je ne « suis pas du tout fatigué. » Il en était encore à se rendre compte que c'était de l'effet sur le public qu'il s'agissait. » Et le récit de Sainte-Beuve se déroule longtemps encore, prodigue de mots piquants, d'allusions malignes et de commérages malveillants. Il faudrait se garder pourtant d'y rien changer, l'exacte vérité étant de minime importance dans cet ordre de faits, et la vue de la mesquinerie où la rivalité poétique peut réduire un grand esprit demeurant toujours un spectacle instructif *. Mais si
1. Noter que l'article des Nouveaux Lundis est de dix-huit années postérieur à rincident qu'il rapporte. Le fiel de Sainte- Beuve se saturait avec le temps. Les Mémoires du célèbre critique, sMls sont jamais publiés, offriront à cet égard de curieux enseignements : ce n^est pas seulement la malignité, mais la mauvaise foi de Sainte-Beuve qu'ils attesteront souvent. J'ai pu me convaincre que Sainte-Beuve, avant d'écrire l'article des Nouveaux Lundis^ a relevé dans ses cahiers tout ce qu'ils contenaient de désobligeant pour son ancien ami, et rejeté les rares indications qui lui étaient favorables.
la chronique anecdotique des coteries littéraires n*a plus rien à glaner sur ce terrain, la véritable histoire littéraire a tout au moins une indication à y relever, que Sainte-Beuve a négligé d'y voir, c'est que la partie du discours du récipiendaire qui semble avoir le plus vivement irrité les oreilles de M: Mole et de ses confrères est Tapologie des doctrines romantiques qui en forme la péroraison. « Un esprit nouveau, s'écriait l'orateur, s'était levé du fond de nos âmes. Il apportait l'accomplissement nécessaire d'une réforme déjà pressentie depuis des siècles. La poésie épique, lyrique, élégiaque, le théâtre, le roman reprirent une vie nouvelle. Le style qui s'affaissait fut raffermi. Tous les genres d'écrits se transformèrent, toutes les armures furent retrempées; il n'est pas jusqu'à l'histoire, et même la chaire sacrée, qui n'aient reçu et gardé cette empreinte. » Or, en 1846, ces paroles sonnaient mal encore sous la coupole de l'Institut, et il est curieux de constater que, pour avoir acquis droit de cité à l'Académie, le romantisme y était tenu toujours en suspicion et qu'après plus de dix-huit années de lutte l'apaisement n'était pas fait dans les esprits. Sans doute aussi M. Mole avait-il voulu faire payer au poète les traits de satire décochés dans Stello contre les hommes politiques.
Le discours qu'Alfred de Vigny prononça dans
cette circonstance fut, pour ainsi dire, le dernier acte public de sa vie littéraire.
A l'heure la plus brillante de sa carrière, au lendemain même du triomphe de Chatterton^ sa production avait subi un brusque arrêt; et dès lors, à part Içs trois récits de Servitude et Grandeur militaires, qui demeureront avec les nouvelles de Mérimée pour témoigner du degré de perfection où fut porté dans ce siècle l'art des Novellieri français; à part encore quelques superbes morceaux poétiques, tels que le Mont des Oliviers et la Maison du Berger, insérés à de longs intervalles dans la Revue des Deux Mondes, on ne le vit plus rien publier pendant les vingt-huit années qui lui restaient à vivre, comme si la source de ses idées se fût tarie tout à coup.
Et pourtant jamais sa pensée ne fut plus féconde que pendant ces années silencieuses, dont les publications posthumes devaient seules révéler l'activité. Ce fut même alors que mystérieusement s'élabora en lui la partie la plus forte et sans doute la plus durable de son œuvre. Mais des raisons supérieures, inhérentes à la nature propre de son âme et de son talent, à sa conception intime de l'art et de la vie, lui faisaient maintenant une loi de ce silence et le condamnaient à cette apparente stérilité.
Au plus fort de son activité littéraire, Alfred de Vigny n'avait en effet livré au public qu'une partie de lui-même, et son œuvre écrite ne reflétait qu'un aspect de sa pensée.
Sa puissance de rêve se manifestait avec un caractère d'intensité continue, dont peu de poètes parmi les plus grands et les plus mystiques nous offrent l'exemple. En lui, la rêverie semblait ne prendre jamais lin; elle était pour ainsi dire la condition normale de son esprit, et les quatre-vingt-trois cahiers manuscrits où se trouve consigné le journal secret de sa vie morale nous font assister au curieux spectacle d'une âme se maintenant, quarante années
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durant, sans défaillance, sans intermittence, en état d'illusion poétique. Cette disposition avait donné à sa physionomie, à sa démarche, à ses attitudes, à toute sa personne extérieure, un air d'étrange distraction : « Je marche lentement à travers les rues, écrit-il dans son Journal intime, parce que tout mon corps écoute mon cerveau qui parle sans interruption » ; et plus loin : « Mon cerveau toujours mobile travaille et tourbillonne sous mon front immobile avec une vitesse effrayante. Des mondes passent devant mes yeux entre un mot qu'on me dit et le mot que je réponds. » Et ailleurs encore : « La voix de ma pensée se fait entendre si haut en moi, que le bruit de la vie extérieure ne Tétouffe pas ; le travail de mon âme parle fort et toujours. »
Il produisait ainsi un singulier effet sur ses compagnons en romantisme, gens peu réservés par nature et par principe, épris en toute chose du bruit, de la couleur et du mouvement. Sans parler des extravagants de l'école, des échevelés aux pourpoints truculents, les membres du Cénacle ne regardaient pas sans surprise ce jeune homme silencieux, dont leurs audaces ne parvenaient pas à troubler la sérénité. C'est l'impression que Sainte-Beuve a traduite dans le vers fameux :
Et Vigny plus secret, Comme en sa tour d'ivoire, avant midi rentrait
et que, dans ses Mémoires inédits, il a notée encore sous celte forme : « Alfred de Vigny ignore les choses de la vie et veut les ignorer; il vit dans une perpétuelle hallucination séraphique ».
Mais, de tous les romantiques, celui que déroutait certes le plus la nature séraphique d'Alfred de Vigny, c'était Alexandre Dumas, alors dans toute sa fougue et son exubérance , le Dumas des grands soirs à'Antony et des fêtes nocturnes au square d'Orléans. Quoique liés ensemble, ces deux hommes étaient l'un à l'autre incompréhensibles : « Alfred de Vigny, écrit dans ses Mémoires l'auteur des Mousquetaires, était un singulier homme, poli, affable, doux dans ses relations, mais affectant l'immatérialité la plus complète; cette immatérialité, au reste, allait parfaitement à son charmant visage aux traits fins et spirituels, encadré dans de longs cheveux blonds bouclés, comme un de ces chérubins dont il semblait le frère. De Vigny ne touchait jamais à la terre que par nécessité; quand il reployait ses ailes, et qu'il se posait, par hasard, sur la cime d'une montagne, c'était une concession qu'il faisait à l'humanité — Ce qui nous émerveillait surtout Hugo et moi, c'est que de Vigny ne paraissait pas soumis le moins du monde à ces .grossiers besoins de notre nature que quelques-uns d'entre nous (et Hugo et moi étions de ceux-là) satisfaisaient non seulement sans honte,
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mais encore avec une certaine sensualité. Personne de nous n'avait jamais surpris de Vigny à table. »
Qu'eût dit alors Dumas si, au lieu de ces apparences, la pensée même de Vigny se fût découverte à lui ?
Le secret de cette pensée tenait en quatre mots, qui étaient comme sa devise morale :
« Parfaite illusion — Réalité parfaite, »
Il croyait, en effet, et de foi profonde, que tout ici-bas n'est que symbole et songe; que les idées seules existent; que le mystère est la plus forte des réalités; et que les choses fugitives du monde visible,^ ombres vaines au milieu desquelles l'homme s'agite,' ont leur principe dans les choses éternelles dii monde invisible.
Mais cette théorie n'était pas chez lui un froid concept de la raison : l'imagination la vivifiait, pour ainsi dire, et lui donnait ainsi le caractère poétique. « Ce qui se rêve, écrivait-il un jour, est tout pour moi » ; et encore : « Le rêve est aussi cher au penseur que tout ce qu'on aime dans le monde réel et plus redoutable que tout ce qu'on y craint. » Car il ne suffit pas au poète de concevoir les idées. La philosophie seule vit de formules et d'abstractions, la poésie vit d'images et de sentiments. L'erreur du xviii® siècle avait été de pousser si loin le culte du rationalisme,
qu'il ne restait plus de place à rimagination, à la faculté dithyrambique, comme rappelaient les Anciens, et qu'il a fallu attendre les premiers vers de Lamartine et de Vigny pour qu'enfin la Poésie ressuscitât fille de l'enthousiasme et de l'inspiration.
Penser en images était la seule façon de penser d'Alfred de Vigny. Son Journal intime est des plus instructifs à cet égard et c'est par centaines qu'on y recueillerait des réflexions comme celle-ci : « Dès que tu es seul, descends au fond de ton âme, et tu trouveras en bas, assise sur la dernière marche, la Gravité qui t'attendait ».
Et de même que l'image était la seule forme de ses pensées, elle était aussi la seule forme de ses souvenirs. « Ma tête, écrit-il, pour retenir les idées positives, est forcée de les jeter dans le domaine de l'imagination. » Mais, dès lors, rien ne les en pouvait arracher : elles y demeuraient inaltérables ; leurs contours ne s'effaçaient ni leurs couleurs ne s'éteignaient jamais. Le temps semblait n'avoir plus de prise sur elles : les fleurs éclatantes des jours heureux, comme les pâles fleurs des soirs mélancoliques, gardaient, embaumées dans sa mémoire, tout leur parfum.
Cette imagination sans cesse active n'était pourtant pas, comme celle de Victor Hugo, fantastique et tumultueuse, toujours prompte à s'effrayer ou à s'éblouir, assaillie d'hallucinations et de métaphores.
Elle conservait une sérénité parfaite, j3arce que chacune de ses images portait une idée et que, si le propre des images vides de pensée est de surgir sans suite et capricieusement sur le champ de la vision intérieure, c'est le privilège des idées de s'engendrer les unes les autres et de s'ordonner d'après les lois d'une eurythmie supérieure. Elle était en outre d'une docilité absolue à se laisser pénétrer par les choses du dehors au lieu de chercher à les étreindre et à les violenter. Les événements les plus insignifiants de la vie courante imprimaient leur trace sur son esprit et le coloraient pour ainsi dire par une action lente et diffuse, comparable à celle qui élabore la perle au fond des mers et qu'il a lui-même si délicatement décrite : « Chaque vague de l'Océan ajoute un voile blanchâtre aux beautés d'une perle ; chaque flot travaille lentement à la rendre plus parfaite; chaque flocon d'écume qui se balance sur elle lui laisse une teinte mystérieuse à demi dorée, à demi transparente, où l'on peut seulement deviner un rayon intérieur qui part de son cœur. »
A force de vivre par l'imagination, il avait fini par croire à la réalité de son rêve.
Pour lui, le monde de l'idéal n'était pas la vague contrée de mirage où nous évoquons notre éden moral quand nous avons besoin de nous figurer qu'il existe des êtres meilleurs que nous, affranchis
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de nos servitudes, et dont la pensée serait sans limites, le cœur sans défaillances, — nobles songes assurément, mais dont nous connaissons trop bien la chimère et dont nous n'offrons que l'illusion passagère à notre âme, somnia optantis non credentis, comme Cicéron disait des conceptions de la vie future : c'était un monde d'une réalité absolue, telle même qu'il n'en pouvait concevoir de plus objective.
A ses yeux, chaque idée se fixant, s'incarnant dans une image, s'animait d'une vie personnelle. <( Esprit pur », « Muses », « Psyché », étaient les noms dont il invoquait tour à tour ces apparitions de sa pensée. « ma muse ! ma muse ! je suis séparé de toi. Séparé par les vivants qui ont des corps et qui font du bruit. Toi, tu n'as pas de corps; tu es une âme, une belle âme, une déesse ! » Elles venaient aussitôt, dociles et comme charmées à son appel; et durant des jours et des nuits, leurs entretiens se prolongeaient. Peu d'esprits, aux plus belles époques littéraires, ont eu le privilège d'un commerce aussi facile avec les idées, et c'est aux grands noms de Platon et de Gœthe qu'il faut songer pour retrouver un exemple de ces libres rapports, de cette intimité naturelle et familière avec les êtres du monde supérieur.
Mais l'imagination n'était pas la seule souveraine de sa pensée : la sensibilité, dont le pouvoir expire d'habitude aux limites du domaine passionnel, régis-
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sait aussi les manifestations les plus lointaines de sa vie intellectuelle et s'y exerçait avec une énergie extraordinaire.
A l'approche de ses idées préférées, un frémissement se communiquait à tout son être, comme il eût frissonné au contact d'une créature vivante et chérie. C'était la nuit surtout, vers la fin de ses longues veilles, qu'il éprouvait le sortilège étrange de ces visions de beauté ! Alors la joie sereine de la contemplation pure ne lui suffisait plus, il rêvait d'une volupté plus profonde; et pris de vertige il s'écriait : « Où me conduiras-tu, passion des Uées, où me conduiras-tu*? » Parfois même, prêtre sacrilège, il entraînait au fond du bois sacré les divines apparitions et, comme des captives arrachées au sanctuaire, il les asservissait à son désir. « Jouir des Idées », pour employer sa forte expression, était la plus obsédante de ses pensées.
Une sensualité toute mystique caractérisait ces singulières amours : « J'ai possédé telle Idée, lit-on sur un feuillet de son Journal *; avec telle autre j'ai passé bien des nuits. » Auprès de la Psyché, que sont alors les amantes de chair ? Que leurs sourires sont tristes, leurs caresses froides, et leurs spasmes