‹ Alfred de Vigny, persistances classiques et affinités étrangèresChapitre 10 sur 31 · AX.FRED DE VIGNY · texte numérisé non relu

AX.FRED DE VIGNY

Moi, simple pionnier, a'u nom de la raison,

J’ai planté cette pique au seuil de ma maison,

Et j’ai, tout au milieu des forêts inconnues Avec ce fer de hache ouvert des avenues ;

Mes fils, puis, .après eux, leurs fils et leurs neveux Faucheront tout le reste avec leurs bras nerveux,

Et la terre où je suis doit être aussi leur terre ;

Car de la sainte Loi tel est le caractère Qu’elle a de la Nature interprété les cris.

Tourne sur tes enfants tes grands yeux attendris,

Ma sœur, et sur ton sein...

Que dit le sein fécond de la mère à l’enfant ?...

Que dit le cœur...

Aux morsures d’enfant, le cœur, le sein répondent :

A toi mon âme, à toi ma vie, à toi mon sang Qui du cœur de ma mère au fond du tien descend...

Que tout ce qui fut mien soit tien, ainsi que lui !

Sur ce point — et -nous savons quel étailtl son esprit de contradiction — tes Saint-Simoniens exercèrent en sens inverse leur influence. Vigny devint le dévot de la propriété ; dans sa proclamation électorale de 1848, il ne craindra pas de l'affirmer.

La propriété,, l'héritage nie sont qu’une même question, celle de l’a famille. Pour donner l'individu à 1a société, ne l’attachons ni à son patrimoine, ni à une femme, ni à des enfants. Sur la promiscuité les Sainlt-Simoniens hésitèrent. Il n’en, est. pas moins vrai que le Saint-Simonisme tendait à supprimer tout ce qui gênait l'expansion communiste, et partant, 1a famille.

Aristocrate, Vigny se trouvait naturellement gagné à la cause de te famille ; la noblesse n’est que la perpétuité de familles privilégiées. D’autre part les Théocraties, auxquels d’abord il s’adressa ne reconnaissaient d’autre autorité que de Dieu, du Roi, du Chef de famille. Aussi tel plupart des réflexions de Vigny sont-elles favorables à la famille. En 1829 il condamne le célibat au nom du patriotisme :

« Le célibataire ne donne point, comme le père de famille, des otages à son pays : la femme, les enfants, garants qu’il ne peut déserter et devenir cosmopolite. » ( Journal , p. 41).

Pour consolider la famille, il n’est que le droit d’aînesse. Vigny fe voit fonctionner en Angleterre et s’en déclare satisfait. Il y trouve même, en 1839, une source d’égalité : la pairie

LES IDÉES SOCIALES

« N’étant liéréditaire que par l’ainé, les autres fils rentrent dans le commerce et les rangs de citoyens laborieux. » (Id., p. 139).

Il eût peut-être été moins sensible aux divers avantages du droit d’aînesse, s’il avait moins tenu au principe aristocratique de la pérennité familiale.

Cependant à la suite de Platon et de modernes Platoniciens comme Saint-Simon et Foncier, il instruisit lie procès de la famille, et il faillit la condamner. En 1833 il envie le Mameluck qui n’a ni parents, ni enfants {Id., p. 85) ; et en 1839 dans la Colère de Samson il dépeint l’homme engourdi par la mère, corrompu par l’épouse. Alors ne sériait- il pas tenté, avec Platon, avec Saint-Simon, d’enlever les enfants aux mères, les maris aux épouses ! Mais il faut bien voir la différence. S’il envie lé Mameluck, s’il veut arracher Samson à Daliila, ce n’est pas pour perdre l’individu dans la société, c’est au contraire pour accroître sa personn alité. « La vie de famille, dit-il, attendrit l'homme » {Id., p. 85). Ce n’est pas ranéantissement, c’est raffermissement individuel qu’il poursuit. Bien pllus, c’est en individualiste qu’il définissait dans Paris le communisme saintsimonien :

...Son amour de tous, ®on abnégation De lui.

Née du slaerifice, l’abnégation est une vertu chrétienne qui rend l’homme plus fort. Jamais le Capitaine Renaud et sans doute Vigny ne furent plus eux-mêmes, qu’après lavoir fait abnégation. Loin de dissoudre iFindividualité dans la masse sociale et universelle, l’abnégation l’épure et la cristallise.

Vigny sut résister aux excès de l’ individualisme. En 1843, le poète de la Sauvage met à da base de la société la famille et la famille chrétienne. Mais en nœit'auranl lia famille, Vigny restreignait P individu alisme et rendait à sa façon hommage aux Saint-Simoniens.

Quant au féminisme, iltes revendications exaltées des Saint- Simoniens ne modifièrent pas les opinions foncières de Vigny, convaincu de l’infériorité féminine. Mais ils s’ajoutèrent à ceux qui, tels Chateaubriand, Tocqueville, Mme de Staël, George Sand, le retinrent sur la pente qui l’entraînait au sacrifice total de la femme.

Miallgré les apparences, Les idées de Vigny sur la femme n’ont guère changé. N 'atteignant jamais l’âge de raison, elle doit être maintenue sous la tutelle de l’homme.

Aussi ne pouvait-il accepter les idées d’affranchissement du Saint-Simonisme. Dans le Journal, à la date du 22 mai 1836 il désapprouve la liberté des femmes :

« Daphné. La femme est trop libre. Tous ses vices viennent de ■sa liberté et de* la place qu’elle a dans la vie, trop grande, et n’ayant rien à faire. » (Rev. des Deux Mondes, p. 715).

En effet l’auteur de Daphné ne craint pas de préférer la servitude du gynecé grec à la liberté des « sœurs chrétiennes ». Enfin, en 1840 il condamne formellement le Saint-Simonisme pour avoir donné « aux femmes lia pensée d’une liberté1 folle et dominatrice dont leur nature les rend incapables ». (Id., p. 720).

Ainsi Vigny pensa toujours que la femme doit être in manu mariti. Du moins les Saintl-Siimoniens furent au nombre de ceux qui l’avertirent que cette main était parfois bien rude.

Dans la Maison du Berger (1844) où Vigny relève lia femme de il’ anathème lancé dans la Colère de Samson (1839) il n’est pas défendu de voir l’influence sainf-sfimoniemne. Enfantin attendait la Femme-Messie, car il était de toute justice que la société qui jusqu’ici avait été mâle devint femelle. Or, celui qui en 1839 flétrissait la lutte éternelle entre la bonté d’homme et la ruse de femme, trouve en 1844, pour chanter lie rôle passionné et salutaire de la femme, des paroles enflammées où M. Flottes ( Revue de la Semaine , Vigny et Beaudelaire, 22 avril 1921) a Cru discerner la régénération saintisimomienne du monde par la femme. L’influence d’Enfantin est ici fort probable. Et il semble bien que toute question féministe éveillait chez Vigny le souvenir des Saint-Simoniens. N’écrivait-il pas le 25 novembre 1855 à André' Lefèvre-Pomtalis à propos d’une thèse de droit sur la Femme mariée qu’il serait charmé de lui « parler dé Saint- Simon ? » (Corr., p. 283).

Cependant il ne faut pas surfaire le Saint-Simonisme de la Maison du Berger. Le poète proclame qu’Eva est supérieure à l’homme par le cœur. Mais il ne fit jamais de difficulté pour le reconnaître.

LES IDÉES SOCIALES

Là m’est' pas la question. Eva serait-elle assez raisonnable pour agir seule et par eltle-même ? Sur ce point capital la réponse est catégorique. Eva n’agit pas ; elle fait agir ; elle ne « saurait marcher sans guide et sans appui ». La supériorité de la raison masculine, dans la mouvante doctrine de Vigny, est un point fixe.

Enfin s’il est possible que le Saint-Simonisme fit revenir Vigny suir la malédiction que la colère et non la raison avait dictée au poète de Daliila, il faut (avouer que, loin de s’arrêter aux conceptions saint-simoniennes, il revint simplement à la doctrine de Jésus-Christ. Le poète d ’Hélèna (1822) avait chanté, d’après Chateaubriand, la supériorité de la morale du christianisme, basée sur le respect de la femme. L’auteur de Daphné (1837), d’après Voltaire, avait; paru condamner la femme chrétienne.

Les exagérations du Saint-Simonisme ne pouvaient plaire à Vigny trop convaincu de la supériorité de l’homme. Mais elles le forcèrent d’ouvrir les yeux ; et ce fut peut-être grâce à e,lle§ qu’en connaissance de cause il écrivit la Sauvage , décidément chrétien.

Ainsi Vigny recule devant toute transformation intégrale de la société. Dans sa proclamation électorale de 1848 il entend respecter la Propriété et la Famille. Du moins le Saint-Simonisme lui signala quelques principes féconds : l’association, la capacité, l’amour ; lui confirma quelques principes chers ou commodes, le pouvoir spirituel, l’indifférence en matière gouvernementale.

Même Tanti-individualisme saiint-simonien ne lui fut pas inutile. Certes il resta individualiste. Mais celui qui risquait dans Moïse de s’ensevelir dans l’orgueil de son moi, veut à partir de Stello contribuer au progrès humain et ne manque pas une occasion de dire que l’art doit être social. S’il se retire dans son aire inaccessible, c’est pour y mûrir et en laisser tomber les idées de l’avenir. Il eût même consenti à sortir de son isolement et se présenta devant les électeurs de la Charente. Or, les Saint-Simonienis furent trop au centre du chœur anti-individualiste pour ne pas revendiquer une part des idées généreuses d’Alfred de Vigny.

Il ne paraît pas s’être préoccupé directement de Fourier. Il ne le cite guère qu’une fois, dans lia lettre au Prince de

Bavière, et il ne cherche pas à le distinguer de Saint-Simon (1).

Il ne s’est point inquiété de l’unité universelle qui charmait un Lamartine. L’organisation harmonique du monde, la grande loi de l’attraction s’exerçant sur la matière et sur la pensée, ne L intéressé remit pas. Nous le savons, personne ne goûta moins les rêveries métaphysiques d’uni lié et de panthéisme. Il reste moraliste et individualiste.

Il lui suffisait de constater que Fourier et Saint-Simon étaient d’accord pour chercher à extirper l’indigence par les bienfaits de 11)’ association, seule capable d’intensifier l’industrie et de régler l’échange.

Bref, ni le Fouriérisme, ni le Sainit-Simonisme ne gagnèrent Vigny aux idées nouvelles.

Il renonça bientôt aux terres dangereuses et inconnues. Alors, se dispensant de considérations pratiques, il se tenait dans les hauteurs sereines, d’où les problèmes sociaux d’iei-bas deviennent inaperçus. Si d’aventure, illl redescendait sur le terrain du réel, celui qui dans la Sauvage, avait solennellement répudié les expériences chimériques, conservait la société chrétienne, telle qu’il la trouvait en Europe et en Amérique, avec lia famille et La, propriété comme fondement.

C’est, pourquoi nous réservons au chapitre suivant le soin d’approfondir le christianisme social d’Alfred de Vigny.

(1) Bourgin. Fourier, 1905.

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