‹ Alfred de Vigny, persistances classiques et affinités étrangèresChapitre 9 sur 31 · J.-J. ROUSSEAU. LES S'-SIMONIENS · texte numérisé non relu

J.-J. ROUSSEAU. LES S'-SIMONIENS

Vigny pensait que l’avenir était aux réformes sociales plutôt que politiques. Si la liberté es1!, le pivot des considérations politiques, l égalité est le pivot des considérations sociales. Tout le problème, déclare-t-il en 1832 est dans « l’amélioration de la classe la plus nombreuse et l’accord entre la capacité prolétarienne et l’hérédité propriétaire. » ( Journal , p. 67).

Ainsi non seulement il me1! au premier rang les questions sociales, mais il les ramène toutes à celle de la propriété ; dont les divers aspects sont le prolétariat, la caipacité, l’héritage.

A la question de la propriété il joignit tout naturellement celle de la famille, cette grande ennemie du nivellement humanitaire, et celle du féminisme ou de l’égalité des sexes.

Mû par une compassion instinctive pour les souffrances humaines et aussi par un secret désir de jotrer un rôle social, il apparaît, après la Révolution de 1830, prêt aux bouleversements. Mais il était né aristocrate et chrétien. C’est pourquoi de 1833 à 1840, il reprendra peu à peu les diverses concessions qu’il fut tenté de faire au communisme, sanctionnant, d’après la vieille loi d’Europe, les privilèges de la propriété, de la famille et de l’homme. La cité de Dieu, qu’il rêva toujours, toujours redevenait la cité du Christ.

De la phrase que nous venons de citer, à lui seul, le mot de capacité indiquerait assez que Vigny songe aux Saiint-Simoniens. D’autre part nul ne saurait examiner les problèmes de

Légalité sans s’adresser d’abord à J. -.J Rousseau. Rousseau, Saint-Simon, tels sont les deux noms autour desquels viennent se grouper les réflexions sociales d’Alfred de Vigny.

De bonne heure Vigny rencontra sur sa route J.- J. Rousseau ; et malgré la diversité de leur instinct, jamais il ne renia complètement ce compagnon de voyage.

Au point de vue social, Vigny n’entrant jamais dans le détail des doctrines, on peut réduire à trois les idées rousseau is tes : l’homme est bon, la société est mauvaise. — La société est mauvaise, parce qu’elle développe l'a pensée et l’inégalité. — Plus l’homme vit près de la nature, c’est-à-dire à la campagne, meilleur il est.

Au moment où il fut le plus curieux des revendications sociales, Vigny fut aussi le plus porté à proclamer la bonté de l’homme et la méchanceté de la société ; car ce double dogme invite aux révolutions. Ainsi certains poètes deviennent-ils méchants, l’auteur de Stello (1832) les excuse en un langage de prophète : « En vérité, je vous le dis, l’homme a rarement tort et l’ordre social toujours ». (Ch. xix). Contre la société, seule responsable, batuteur de Chatterton (1835) dresse tous les mécontents et tous les méconnus atux côtés du Poète. Chatterton se résout-il au suicide, « c’est la société qui le jette dans le brasier ». John Bell, si dur aux ouvriers et aux poètes, n’est cependant pas condamné par le quaker. « Ce n’est pas ta faute, tu agis fort bien, selon ce que tu as trouvée autour de toi ». (Acte I,

sc. II).

Ne soyons pas dupes des apparences. En réalité, avant comme après Stello et Chatterton , Vigny aime la société et il proclame le progrès social : Paris , 1831 ; La Sauvage, 1843. Seulement, l’auteur de Paris ne se rend peut-être pas aussi nettement compte dé l’antagonisme de sa pensée et de celle de Rousseau que l’auteur de La Sauvage ; lequel écrivait à MUe Maunoir : « Quoique j’alime J. -J. Rousseau, ma conscience m’a forcé de prendre le thème contraire au sien ». En effet, Vigny est un civilisé. Il aspire au luxe ; et, s’il dhercha dans un mariage de raison la richesse qu’il n’a d’ailleuirs pas trouvée, c’est qu’il aurait voulu faire toutes les dépenses du grand monde.

En réalite, Vigny non moins que Lamartine considère la

LES IDÉES SOCIALES

société comme le grand fait accompli des siècles. Ce n’est que par accident qu’il accuse la société dans Stello et Chatterton ; et il s en repentit dans La Sauvage. Sa pensée première fut de faire retomber toute la, responsabilité du mal sur Dieu. Aucune doctrine n’est plus contraire à la philosophie de Rousseau, qui ne manque jamais l'occasion d'innocenter Dieu du mal humain. Et quand Vigny pardonne à Dieu, c’est en faveur du progrès social !

Croire la société perfectible, c’est néanmoins la croire imparfaite. En cela, mais en cela seulement, l’auteur de Stello et de Chatterton pouvait déclarer la société mauvaise. Elle n’est mauvaise qu’en tant qu’elle doit devenir meilleure.

Du mal social, tout rélia tif qu’il soiltl, faut-il accuser la pensée ? Parfois Vigny semble adopter la thèse du Discours sur les Sciences et les Arts. Ainsi l’auteur de Daphné (1837) se demande si la barbarie n’esiti pas, plus que la philosophie, protectrice de la morale ; laquelle est la clef de voûte de l’humainité. Le poète de la Trinité humaine ( Journal , 9 mai 1838, p. 272) craint que la science ait tué l’amour.

Or, nous l’avons tué par notre expérience,

Comme un docteur éteint une ardente substance Dans un air refroidi qu’il croit être épuré.

A présent il ne reste en notre conscience

Que deux flambeaux noircis par l’humaine science :

La volonté méchante et l’esprit égaré.

Dans la Mort du Loup (1843) un animal sauvage est donné en exemple à l’homme. Même dans La Sauvage (1843), cette réfutation des Discours de Rousseau, il salue la fierté, Ta noblesse, l’indépendance de l’Indienne aux grands yeux, et cet air calme et grave

Près duquel tout regard est un regard d’esclave.

Là encore il faut se garder des exagérations. Le rôle civilisateur que réserve à la poésie et à Ta pensée l’auteur de Stello , de Chatterton, de La Maison du Berger prouve assez qu’il n’est pas un adepte de la barbarie. Dans Daphné son admiration va vers les philosophes impuissants, contre la masse stupide, à

maintenir la morale, son mépris vers les barbares, sauveur du christianisme. Le poète de l'a Trinité humaine attaque, non la pensée, miais le laboratoire, l’érudition, la rhétorique, la sophistique ; ce que faisait déjà l’auteur des Réflexions sur la vérité dans l'art (1827) ; ce que fera encore le poète des Oracles (1862). Ne réduisons pas la Mort du Loup aux dimensions d’une diatribe contre la société. A la suite de La Fontaine, Vigny pourra bien humilier les animaux serviles devant les animaux sauvages. Mais la Mort du Loup est avant tout le symbole du stoïcisme qui communique la force du silence à l’âme « studieuse et pensive ». Volontiers, au contraire, Rousseau flétrirait l’étude et la pensée comme une dépravation. Quant à La Sauvage , malgré l’apologie de l’Indienne, de l’aveu même du poète, son but est de réfuter la thèse de Rousseau, en proclamant la supériorité de la culture européenne. Enfin, dans la Bouteille à la Mer , l 'Esprit Pur, le Compas, Vigny ne cesse d’affirmer avec Pascal que toute la dignité de l’homme est dans la pensée.

Tout au plus le Discours sur les Sciences et les Arts aurait-il confirmé Vigny dans un dédain romantique de la raison raisonnante au profit de la raison intuitive et de l’imagination ; déd/aiin qui, d’ailleurs, allait, s’affaiblissant au fur et à mesure qu’il se découvrait plus de raison que d’imagination, se sentait plus philosophe que poète.

En même temps que la pensée, 1 inégalité est-elle cause des malaises sociaux. C’est sur le terrain de Légalité que Vigny s’avança le plus loin et recula le plus vite. Mais comme ce fut le Saint-Simonisme et non J. -J. Rousseau, qui faillit le gagner au sacrifice de la propriété, source première des disproportions sociales, qu’il nous suffise ici de constater que Vigny ne pouvait pas s’arrêter longtemps avec les ennemis de l’inégalité et la postérité de Jean-Jacques. Aristocrate, entêté de titres et de préséance, rêvant de chasse à courre et de vie seigneuriale, capable de construire toute une morale sur l’honneur, il est ahx antipodes de Rousseau, qui, s’il était riche, aurait une étable et non une écurie, un verger et non un parc, un potager en guise de jardin', et qui dans lai Nouvelle Héloïse, à propos du duel et des mésalliances, attaque les divers préjugés chevaleresques.

A défaut de la vie barbare, J. -Jacques s’accommodait de

LES IDÉES SOCIALES

la vie champêtre ; et c’esft sur ce dernier point — si étrange que cela paraisse — que l’influence rousiseauiste fut le plus durable. On voit trop souvent dans Vigny le citadin, celui qui fit dans 1 Elévation, Paris (1831) l’aipottlhêose de la Cité ; on oublie le propriétaire du Miaine-Giraud qui, avant même d’y faire de longues résidences, tenait à l’entretenir et à le conserver. « Cette teire, écrivait-il en 1838, est un sorte de cheval que je nourris chèrement et que je monte une fois en sept ans. » ( Journal , p. 128). On oublie celui qui, en 1832, dans son Journal (p. 60) et en 1863 dans l 'Esprit Pur rappelle fièrement ses origines bauceronnes.

Certes Vigny est un parisien ; néanmoins dès 1823, en véritable disciple de Rousseau, le poète du Déluge oppose l’innocence et la liberté des champs à l’esclavage et à la corruption des villes :

Tous deux nés dans les champs, loin d’un peuple imposteur...

Peut-être en 1831 le parisien prenait-il le dessus. Tandis que Rousseau s’écarte des villes dlont les habitants « ne voient que des murs, des rues et des crimes », le poète de Paris constate, avec un accent triomphal, qu’il ne voit

nulle part la nature

Mais partout la main d’homme et l’angle que sa main Impose à la matière en tout travail humain.

Ce qui le charmait c’était la fièvre des villes, le tourbillonnement de Paris, pivot de lia France. Mais à mesure qu’il pressentait les orages de 1848 Paris va l’inquiétant ; craignant les fureurs de l'ouvrier il loue le calme du paysan et. son séjour.

Aussi tente-t-il une conciliation. En 1843 le poète de La Sauvage désavoue sans dioute Rousseau et atteste « la sainte union des peuples dans les villes » ; toutefois, pour chanter les bienfaits de lia loi d’Europe, il la montre implantée par le pionnier datns les solitudes du Nouveau-Monde ; et, l’on retrouve dans La Sauvage le chasseur qui écrivait la même année la Mort du Loup.

Mais c’est en 1844 dans la Maison du Berger qu’il fixe vraiment ses idées, et nous expose (toute une théorie de la Nature.

De cette théorie presque hégélienne on n’iai guère retenu que l’antithèse, la malédiction de liai Nature, on néglige la thèse, l’ admiration de la Nature, et même la synthèse, l’acceptationi de la Nature.

La Nature, c’est-à-dire l’ensemble des choses créées par opposition avec les êtres et particulièrement l'homme, est insensible, impassible, éternelle et meurtrière.

La Nature est une tombe. En octobre 1839 il confiait à ses amis de la Grange qu’il se sentait anéanti à la campagne et jetait toutes ses « idées clans une fosse commune ». La ville, au contraire, le rend à lui-même et à la vie ( Lettres inédites, p. 42). D’autre part la Nature lui paraît brutale, c’est la matière qui résiste à 'Feisprit, c’est la masse qui écrase le rosaatu pensant de Pascal. Là encore nous trouvons un sentiment très fort, continu, qui ise fait jour en 1832 dans la Correspondance , en 1853 dans la Bouteille à la Mer :

« J’ai toujours éprouvé une sorte d’indignation pareille à la colère, en face de ces pierres ou ces eaux massives qui ont la prétention de nous effrayer et qui ne sont après tout que des choses stupides dominées par nous ; j’ai montré le poing à la mer et aux montagnes et je ne les aime pas, parce qu’elles nous résistent. (Sept. 1832, Id. p. 17).

Il voit les masses d’eau, les toise et les mesure,

Les méprise en sachant q'u’il en est écrasé.

(La Bout, à la Mer).

C’est pourquoi il crie à la Nature :

Vous ne recevrez pas un cri d’amour de moi.

Voilà l’anitithèse. Voici la thèse. La Nature, car elle est belle, apaisante, solitaire, lui inspire une admiration quasi religieuse. Dans la Maison du Berger il a parfois comme un accent lamartinien :

La Nature t’attend dans un silence austère ; L’herbe élève à tes pieds son nuage des soirs, Et le soupir d’adieu du soleil à la terre Balance les beaux lis comme des encensoirs...

LES IDÉES SOCIALES

Alors il se souvient des vers de 1823, de la théorie de Rousseau, et comme dans le Déluge apparaissent le mépris des agglomérations urbaines, le désir de la solitude champêtre :

Du haut de nos pensers vois les cités serviles Comme les rocs fatals de l’esclavage humain.

Les grands bois et les champs sont, de vastes asiles Libres comme la mer autour des sombres îles.

Quand souffle, le vent des révolutions c’est là qu’il faut se réfugier :

Quand le cœur est gonflé d’indignations saintes L’air des cités l’étouffe à chaque battement.

Mais de loin les soupirs des tourmentes civiles S’unissant a'u-dessus du charbon noir des villes Ne forment qu’un grand mot qu’on entend clairement.

Alors il ne craint pais de s’écrier, car toujours pour lui fut sacré l’isolement,

Eva, j’aimerai tout dans les choses créées.

Ainsi, tour à tour, il donne et refuse son amour à la Nature. En réalité, il ne fait que l’accepter. Ne pouvant oublier que la Nature est une tombe, il supplie Eva de ne pas le laisser en tête-à-tête avec la Nature ; mais, en compagnie d’Eva, il préfère la Nature à la Cité, et sa dirige dans la bruyère vers la maison roulante et solitaire, devant laquelle « les grands pays muets longuement s’étendront. C’est la synthèse.

Sia pensée était parvenue à un réel état d’équilibre ; et, en 1848, il ne trouve rien à changer dans la doctrine de 1844 :

« Pour moi, je ne lui [à la campagne] pardonne son immobilité, son éternité impudente, sa fraîcheur et ses rajeunissements annuels sur les tombes de ceux qu’on aime, qu’en faveur de son silence et de ses magnifiques horizons. La solitude est sainte... (CW. 10 avril 1848, p. 147).

D’ailleurs, plus sa philosophie deviendra optimiste et confiante plus il aura de bienveillance poorr la Nature qui est

ALFKED DE VIGNY

la manifestation de Dieu. Il ira même jusqu’à donner ses blasphèmes comme une consolation de son immobilité forcée.

« Je n’ai pas p'u voir la nature, que j’aurais aimé à contempler, et, pour ne pas en avoir de regrets j’ai fait des vers contre elle... Je me suis persuadé, en maudissant la terre, ses bois et ses montagnes que je la détestais, que) je ne croyais plus ni à l’air, ni à la lumière, ni aux grands horizons... ( Corr . Lettre du 7 sept. 1856, p. 294).

Qui aiime vraiment la nature n'a pas besoin de longs voyages pour la trouver ; dans cette lutte constante qui se livre en son âme entre le citadin et le rustique, le citadin l’emportait sans cesse ; mais le rustique n’abdiquait pas ses droits, et aux époques troublées l’emportait à son tour. Même alors Rousseau était fort nécessaire à entretenir un amour qui n’était pas assez instinctif pour n’avoir point besoin d’être cultivé. Sans Rousseau, Vigny eut peut-être méconnu la campagne et sa curative beauté.

Ainsi bonté naturelle de l'homme, culpabilité de l’ordre social, méfaits de la science et de l’inégalité, solitude, innocence, liberté des champs, tumulte, corruption, esclavage des villes, autant d’idées que lui signalait Rousseau ; mais entre tous ces problèmes, celui de l’inégiailité semblait réclamer une solution urgente et c’est au Saint-Simonisme qu'il voulut d’abord la demander.

Du Saint-Simonisme le caractère sacerdotal et social lui plaisait. Il pensa toujours que les grandes idées directrices de l’humanité doivent être accrochées à un clou divin ; et de plus en plus il se convainquait que les hommes ont besoin du symbole religieux et peut-être chrétien. Il hésitait devant le Menesianisme quand il découvrit les Saint-Simoniens. Il goûta une doctrine qui était une religion et qui tout en améliorant le sort des plus nombreux, affirmait, le droit des capacités, établissait une hiérarchie et instaurait une aristocratie intellectuelle. L’antiindividualisme des Saint-Simoniens lui déplut vite. Du moins le fit-il réfléchir sur le communisme, le féminisme, s’opposant aux excès d’une personnalité romantique et exigeante.

LES IDÉES SOCIALES

Le 9 septembre 1829, il écrivait à un ami :

« J aurais voulu vous parler de la doctrine de St-Simon qui m occupe souvent. N’en existe-t-il pas d’autres débris que, celui que "vous m avez prêté, dont on puisse faire une construction entière afin de pouvoir le mesurer ensuite ?... » ( Vigny au Maine- Giraud, p. 5).

C est précisément le moment où les Saint-Simoniens, après les deux années de silence qui suivirent l’échec du Producteur , rentrent en scène et fondent, un nouveau journal, Y Organisateur (juilil. 1829). Vigny ignorera toujours Saint-Simon ; il ne connut que ses disciples et particulièrement Enfantin, enfin tout indique que ce qui l’a vraiment frappé, ce fuit l’effort saintsim onien -après la Révolution de juillet 1830. Ainsi dans l’Elévation Paris (16 janvier 1831) parmi les forces constituantes de l'humanité nouvelle la place principale est accordée aux Saint- Simoniens. La procession saint-simonienne qu’il décrit dans Daphné (1837) se déroule le 14 février 1831, jour du sac de l’Archevêché (p. 190). Peu après l'année 1831 il se détacha du Saint-Simonisme comme semble l’indiquer une lettre du 26 nov. 1839 à Camilila Maunoir sur l’Elévation Paris.

« Voyez, mademoiselle, quelle est l’influence de cette fournaise dont je peignais l’ardeur en 1831 ! C’était alors que l’ Ecolle Saint-Simonienne, bientôt après divisée en trois écoles, poussant sciemment l’application de ses idées jusqu’au ridicule, répandait ses maximes et ses formules qui sont devenues populaires en peu de temps : Y organisation des travailleurs, V amélioration du sort moral, physique et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre : tout à la capacité, etc... Peu après, la Révolte de Lyon ! Tant le centre de la roue a donné le mouvement aux rayons ! b

Il se serait, désintéressé du Saint-Simonisme quand les schismes se multiplièrent. Or, Bazard, dès le 11 nov. 1831, et Rodrigue le 19 fév. 1832 se séparèrent d’Enfantin sur la question féministe.

Bref, de 1830 à 1832, Vigny s’occupa le plus du Saint-Simonisme. Or, c’est la période du Globe qui, à partir du- 27 déc. 1830, s’intitule « Journal de la Doctrine de Saint-Simon ». Dlans

la lettre à Mlle Maunoir leis formules saint-simoniennes que Vigny cite de mémoire sont à peu près les trois devises placées en sous-titre du Globe :

« Toutes les institutions sociales doivent avoir pour but l’amélioration du sort moral, physique et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ; tous les privilèges de la naissance sans exception seront abolis ; à chacun selon sa capacité ; à chacun selon ses œuvres. » (Charlety. Essai sur V Histoire du Saint-Simonisme, p. 125).

Trois textes publias par M. Gregh nous feront mieux connaître ce que Vigny remarque d’abord dans le Saint-Simonisme, et ensuite ce qui l’en, détacha. Les deux premiers sont de déc. 1830 et résument la doctrine ; le dernier, de janvier 1840, la condamne.

1° « Je m’occupe de la. Doctrine de Saint-Simoin. Ses élèves sont surtout des économistes habiles et font lies religieux pour séduire les artistes : ceux de Bazard-Enfantin sont panthéistes et ne donnent rien à l’avenir de1 l’âme ni à ... individuelle de l’homme. Ils connaissent mieux Malthus que Platon. Cette religion pourrait être dite : la religion du Prolétaire. Mais une théocratie philosophique ne peut-être ainsi fondée a priori. Elle annule l’individu sur la terre et tous... dans l’Eternité. » ( Revue des Deux Mondes, p. 700-1).

2° « Sainte-Beuve m’a dit qu’il adoptait des Saint-S imoniens l’idée de l’abolition de l'héritage, mais qu’il répugnait à leur religion parce qu’il sent qu’elle détruit l’individu et la spontanéité, mais il croit, — et me l’a dit à part — qu’ills s’empareront dé la terre, et que lia secte deviendra, religion. Bûchez est venu aussi, l’Arius des Saint-S imoniisltes. » (Id. p. 702).

3° « Du Saint-Simonisme . Il a altéré le caractère de la nation en ceci : 1° Qu’il a donné aux masses prolétaires, non le désir de travailler mais celui de jouir dans l’oisiveté. 2° Aux hommes intelligents l’excès de vanité qui leur fait croire que lorsque tout sera à la capacité, chacun étant le plus capable, doit tout posséder. 3° Aux femmes la pensée d’une liberté folle et dominatrice dont leur naturel les rend incapables. » (Id., p. 720).

Remarquons le rôle de Sainte-Beuve. Conservateur et même réactionnaire, sans la 'diplomatie de Sainte-Beuve, qui tantôt le

LES IDÉES SOCIALES

dirigeait vers Y Avenir et tantôt vers les Saint-Simoniens, il est probable que Vigny n'aurait jamais eu à renier les doctrines nouvelles. Les confidences du Journal nous montrent Ste-Beuve en action. Il paraît partager les appréhensions de son ami sur f anti-individualisme des St-Simoniens, mais il le prend à part, et lui fait comprendre que, pour jouer un rôle social — le grand et inavoué désir du poète — il faut bien aller à eux, puisqu’ « ils s’empareront de la terre. »

D'après le premier texte du Journal , le côté économique du Saint-Simonisme le frappa. Il y trouvait en effet une théorie sociale : l’organisation du travail par l’amour.

Le premier principe de la doctrine était l’indifférence en matière gouvernementale ; et les Saint-Simoniens se rallièrent successivement à tous les régimes. Ce n’était point pour déplaire à Vigny.

Avec les Saint-Simoniens, il s’accorde à proclamer que le problème actuel est social et non politique. Il s’agit d’améliorer le sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Aussi songe-t-il à une suite d 'Eloa. Bloa, fange de la pitié, qui commença par la pitié du Méchant, continuerait par Ha pitié du Misérable. Successivement elle animerait l’Esclave antique (1), le Serf du Moyen Age, le Salarié moderne. Eloa c’est l’âme de Vigny qui souffre. (14 nov. 1830, /d., p. 700).

Cette amélioration, un mot magique doit la susciter : l’association. Vigny ne l’oubliera plus. Dans Paris il écrivait (( l'union est son but » ; et dans la lettre à MUe Maunoir, il cite en premier lieu « l’organisation des travailleurs ». L’association, voilà donc un de ces « principes utiles » qu’il restera reconnaissant non seulement aux Saint-Simoniens, mais aux Fouriéristes d’avoir proclamés. ( Corr . Lettre du 17 sept. 1839 à Maximilien Joseph de Blavière, p. 86).

L’association ne sera féconde que si, selon la formule du Globe, tous les privilèges de la naissance sont abolis. Tel est le sens de deux vers assez obscurs de Paris sur le Saint-Simonisme, lequel

(1) Avec une grande pénétration d’esprit l’auteur de Stello se refuse à trouver la Démocratie dans les Républiques antiques, car « l’Antiquité tout entière est hors la loi philosophique à cause de l’esclavage qu’elle aimait tant. »

(Ch. xix, p. 92).

Ecrase les débris q'u ’ a fait la Liberté Y roule le niveau qu’on nomme Egalité.

La Liberté, c’est la Révolution de 1830 et le niveau égalitaire écrase les derniers débris des privilèges.

Mais le Saint-Simonisme — et Vigny le sait bien — ne ruinait l’ancienne inégalité que pour en établir une nouvelle, basée sur la capacité.

Le culte de la capacité séduisait d’autant plus Vigny qu’il aboutissait naturellement à la reconnaissance d’uni pouvoir spirituel. Toute action, disaient les Saint-Simoniens, suppose des principes que la masse n’a pas la capacité de déterminer. Les déterminer, telle est la mission, le pouvoir spirituel du génie.

La hiérarchie des travailleurs, l’organisation du travail, Vigny était heureux de voir les Saint-Simoniens les demander non à la haine mais à l’amour. Dans Paris il vante leur « amour de tous ».Dans Daphné à l’amour d’Enfantin il croit devoir opposer la haine de La Mennais et condamne les violences des Paroles d’un Croyant :

« ...Ils virent passer un groupe d’homme sans masque, vêtus singulièrement. Ceux-ci étaient jeunes et beaux, ils avaient leur nom sur la poitrine ; ils adoraient un homme appelé Saint-Simon et prêchaient un foi nouvelle, essayant de fonder une société nouvelle. La foule leutr jetait des pierres et riait. Ce ne fut pas tout. Ce qu’ils virent de plus lugubre, ce fut un prêtre qui vint et les .suivit en disant : Je vous servirai et je vous imiterai. « Les rois boivent du sang dans des crânes, les prêtres sont gorgés de biens, d’honneurs et de puissance®, il faut que le peuple les détruise et que les armées secondent les peuples. J’écrirai pour vous une apocalypse Saint-Simonienne qui sera une œuvre de haine. » ( Daphné . Epilogue, p. 190-1).

Association, capacité, pouvoir spirituel, amour, tels sont les mots qui enflamment chez Vigny un zèle Saint-Simonien.

Cependant dès 1832, dès. Stello son zèle se refroidissait singulièrement. Alors qu’en 1832 dans le Journal il réduisait le problème social à ménager, à côté1 de l’hérédité propriétaire, les droits de la, capacité prolétarienne ; cette même année 1832 l’auteur de Stello déclarait insoluble le problème de la capacité.

LES IDÉES SOCIALES

A la suite de Pascal il écartait les deux aristocraties possibles, celle de la naissance, celle du talent, l’une est irrationnelle, l’autre indémontrable :

« On ne choisit pas pour gouverner un vaisseau dans la tempête, celui des voyageurs qui est de meilleure maison. — Et en cas que ce sioit la Capacité qui vous séduise, vomis me trouverez, s’il vous plaît, une forte réponse à ce petit mot : Qui cédera la place à Vautre ? — Je suis aussi habile que lui. — Qui décidera ENTRE NOUS ? » ( Stello . Cil. XXXIX).

Et en 1840, il trouvera que pratiquement la capacité St Simonienne eût des conséquences fâcheuses. Ainsi Vigny a beaui considérer comme juste le règne des capacités, comme nécessaire (rétablissement d’un pouvoir spirituel, en 1832 il relègue déjà Stello loin du Pouvoir, renonce à organiser le pouvoir spirituel et ne laisse à l’ Intelligence d’autres ressources que de répandre à travers le monde par le Livre les consultations du Docteur Noir. Il s’arrêta toujours paralysé sur la voie des réalisations.

Non moins que le côté économique Vigny avait remarqué le côté religieux du St-Simonisme. Dans le premier texte ne dit-il pas : « Ils font les religieux pour séduire les artistes ». Mais il ne voit p'as immédiatement l’importance du mouvement et le limite aux artistes. Ce fut Ste-Beuve qui l’avertit que les St-Simoniens comptaient étendre lie nouveau culte à toute la terre. Déjà Vigny pressentait en lui le théosophe qui affirmerait que les religions sont le symbole indispensable des vérités philosophiques. Aussi dans Paris met-il en pleine lumière l’aspect religieux du St-Simonisme.

Et c’est un temple, un temple immense, universel.

Avec les St-Simoniens il pense désormais que dans la société, si le principe de cohésion est l’amour, le lien universel est la religion. (Cf. Char lé ty, ouv. cit. p. 457.)

Dès le premier 'texte aussi apparaît le principe de mort inhérent à toute doctrine de Vigny : la foi en l’imposture. Voltairien, il ne croit pais à lia naïveté, à la sincérité des Saint- Simoniens : « Ils font les religieux ». Vigny ne voit qu’une comédie utile dans les enterrements, les mariages, lies procès-

sions et les costumes des Saint-Simoniens. C’est ce qu’il appelle et par deux fois, dans la lettre au Prince de Bavière e)f dlans la lettre à Mlle Mauinoir, pousser volontairement Iles idées jusqu’au ridicule.

Quelles sont donc les idées philosophiques que manifestaient les cérémonies saint-simoniennes ? Vigny les aperçoit distinctement et il y répugne.

C’est d’àbord le panthéisme .Or, sa personnalité était trop vive pour qu’l put jamais craindre, comme Quinet, de la confondre dans le grand tout. En un accès de pessimisme, le poète de Moïse pourra réclamer l’anéantissement ; il ne s’arrête pas à ces métamorphoses qu’autorise le panthéisme et qu'admettait Enfantin. La survivance, disait Enfantin qui reconnaissait en lui l’âme de Saint Paul et de Saint-Simon, ne se produit pas dans un autre monde mais dans celui-ci. Vigny conclut simplement que Ilia nouvelle doctrine nous annule tous dans l’Eternité. Si Sainte-Beuve ne l’eût retenu, il s’écartait déjà. Rien de moins panthéiste que la pensée de Vigny.

Rien de moins anti-individualiste, non plus. Parti de l’individualisme, Vigny est fier de son isolement. Il en souffre {Moïse) ; mais il Ile dléétlare saint et fécond ( Stello , Daphné). Tandis qu’Enfantin rêve de couvent et de caserne, si Vigny se compare parfois à un moine hospitalier, ce n’est pas dans une communauté, comme les Saint-Simoniens à Ménilmontant, qu’il se retire mais dans un ermitage, comme au Maine-Giraud. Jamais il n’entreprit de se donner pour centre lia société et non la 'conscience. Les efforts des Disciples pour se dépersonnaliser et absorber leur persoininallÜté1 en celle du Père ; leurs effusions de tendresse, tout cela résilia toujours étranger à Vigny.

Sainte-Beuve l’empêcha encore de se retirer. Mais ce ne fut que partie remise. Du moins s’il prit un jour résolument parti contre Tainiti-lmdividualisme saint-simonien, ce ne fut ni sans réflexion, ni sans concessions.

Pour ne pas gêner l’activité sociale, les Saint-Simoniens tendant à supprimer tout ce qui est individuel : liberté, propriété, famille.

La liberté ne sépara jamais beaucoup Vigny des Siaint- Simoniens. A leur avis la Société se mourait, non d’être trop gouvernée, mais d’être mal gouvernée. Aujourd’hui le gouvernement m’était digne que d’être le gendarme de la société ;

LES IDÉES SOCIALES

mais demain il en serait le cerveau. En remettiaint l’autorité au lendemain, Us s'accommodaient d'ailleurs du libéralisme. Appuyé sur l’amour, et de plus réservé aux âges futurs Le gouvernement sainlt-simonien ne déplaisait pas à Vigny, toujours soucieux de ménager la divine autorité.

Après la liberté, la propriété était menacée. Sainte-Beuve l’avoue et Vigny franchit le pas. « Sainlte-Beuve m’a dit qu’il adoptait des Saint- Simonie ns l’idée de l’abolition de l’héritage ». Or, l'héritage a toujours été le biais par où la propriété paraît Ile plus facile à saisir. Vigny le 17 janvier 1831 se sept ébrainllé ; il écrit dans son Journal :

« Sans état, sans propriétés, pourquoi ai-je voulu soutenir la propriété qu’attaque l’industrie de toutes parts ? — Parce que l’attaque a été faite avec violence et que je hais cette violence qui met la force physique au-dessus de la force spirituelle. Mais que sa forme soit la persuasion et je la favoriserai ! » (Rev. des Deux Mondes, p. 710).

Par ce texte même il est ‘afeé de deviner que son communisme sera peu résistant. D'abord il a horreur des violences, et d’autre part — comme il lui arrive toujours en matière politique ou sociale — il cède à des considérations personnelles. Un sourire des Bourbons l’aurait conservé à la Légitimité ; un entretien avec Napoléon III le convertit à l’Empire. Le 17 janvier 1831 il avoue ingénûment que s’il est prêt à favoriser l’attaque de la propriété c’est qu’il n’est pas propriétaire ! Qu’il hérite du Maine-Giraud, qu’il s’aperçoive que la propriété, étant la base actuelle de la société, ne saurait être supprimée sans heurt ni bouleversement, il redeviendra l’apôtre de la propriété. En 1832 cependant, l’auteur de Stello tient encore à suspecter la propriété, sinon dans son usage, du moins dans son principe. Avec Pascal, dont décidément les formules sociales l’ont frappé, il ramène la propriété à l’usurpation : « C’est là ma place au soleil : voilà le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre ». (Ch. xxxix).

Il devait une réparation à la propriété et à l'héritage ; il la fit et solennelle dans la Sauvage, en 1843. Il légitime la propriété en La1 ramenant non plus à l’usurpation, mais au travail ; il légitime l’héritage en déclarant que la propriété, comme la vie elle-même, n’existe que pour se transmettre :

Page 1