CHAPITRE V
Les Idées religieuses.
Alfred de Vigny, chrétien et théosophe.
L’Imitation de Jésus-Christ.
Vigny rattache à un principe religieux tout problème social ou politique ; c’esit pourquoi son action — ou désir d’action — va s’élevant des questions politiques et sociales aux questions religieuses. En nous dévoilant le théosophe que désespéra d’être Vigny, l’œuvre posthume de Daphné (1837) nous révèle un, trait singulier de cette énigmatique figure. Ne disait-il pas à l’abbé Vidal qu’il était de race religieuse et presque sacerdotale ? Il lui plaît de rappeler qu’on lui avait prédit qu’il serait un grand saint et construirait une église.
Quelle devait être cette église ?
Un instant Vigny dut se demander si son œuvre religieuse ne serait pas de détruire toute religion. En effet ill est catholique, mais il est aussi voltairien. Nous avons constamment noté ces deux points. Il sera temps de serrer de plus près cette question.
Comment pouvait-il être à la fois catholique et voltairien ? Apparemment ni son catholicisme, ni son voltairianisme n’étaient parfaits.
Entre les deux sentiments la lutte fut longue et sur divers temaiins.
Sur le terrain politique et social nous savons que Voltaire fut vaincu. Nous avons vu en effet, que Vigny aimait le catho-
licisme pour son autorité, sa hiérarchie, son respect de la famille et de la propriété, et par-dessus tout, car il nie saurait concevoir un gouvernement athée, pour son caractère sacré . En sens contraire nous verrons que Voltaire lui disait : le christianisme est anti-social. Il maintient le mond'e dans la barbarie parce qu’il le soumet au despotisme sacerdotal, parce qu’il est hostile au progrès des lumières, à l’élégance des arts et aux douceurs de la vie. Voltaire ne fut pas immédiatement vaincu ; et dans le roman même de Daphné où il rompt définitivement avec le Voltairianisme, Vigny rappelle tous les arguments que Voltaire et Gibbon multipliaient sur le caractère anti-social du christianisme. Cependant, il trouvait que le fanatisme, l’ ascétisme, la haine des lumières et du progrès, peutêtre redoutables au Moyen Age et même au temps de Richelieu quand on accusait de sorcellerie un Urbain Grandier, étaient moins à craindre aujourd’hui — la lettre de 1852 à Bungener en fait foi — que l’athéisme et le matérialisme. Pour conserver la Divinité au Monde et pair nécessité sociale, il rejoignait l’armée du Christ. Dès Daphné (1837), Vigny veut que la société soit chrétienne.
Vaincu sur le terrain de la raison pratique, Voltaire vainquit sur le terrain dé la raison pure. Vigny chérissait la religion catholique où il fut élevé, parce qu’elle flattait en lui le sens du divin. Mais le voltairianisme qui lui fût révélé de bonne heure soulevait sa raison, en faveur du libre examen, contre les injustices de Jéhovah, les superstitions de l’Eglise. Tout en restant déiste et même mystique, Vigny nous apparaît dans l 'ensemble de son œuvre, rationaliste. Il considère la religion comme la forme symbolique et grossière des véritéls abstraites et philosophiques. De temps en temps, i!l espérait même que les peuples pourraient un jour renoncer au mensonge religieux. On en trouve l’aveu dans Daphné et lia preuve dans Servitude et Grandeur Militaires . Alors le théosophe aurait été un destructeur.
Mais le plus souvent il reoonnaisiait que les masses étaient incapables de s’élever au Dieu des philosophes et qu’il fallait laisser la religion le descendre à leur portée. Et comme il ne pouvait admettre des peuples sans Dieu, il conservait la religion pour conserver son Dieu. De là une autre conception du théosophe. De destructeur, il devenait imposteur.
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Voici donc installée au centre de la philosophie, comme au centre de la politique, le dogme de ill’Irh posture ! Le théosophe donne aux autres la foi qu’il n’a pas.
Quelle sera cette foi ?
L’échec des Siadnt-Simo-niens dlut die convaincre que le monde était trop froid pour s’éprendre d’une doctrine neuve. D’autre part le succès des Théocrates, Chateaubriand, de Maistre, La Mennais, et aussi les bienfaits sociaux du christianisme f engageaient à se contenter de reconstruire l’église chrétienne.
Le dogme commode de l'Imposture lui permettait de concilier l’incrédulité de sa pensée et le respect extérieur du christianisme. Aussi ce que Julien tenltia pour Ile polythéisme, l’auteur de Daphné le rêva pour le christianisme.
Il ne dépassa pas le rêve. L’Imposture ne donne pas de force ; et, avant même d’agir, Vigny se sentit incapable d’agir. En religion comme en politique Stello, renonçant à l’action directe, doit se borner aux consultations .
En religion comme en politique, déplorons que Vigny ait cru à l’Imposture ; mais n’exagérons pais l’empire de l’Imposture sur son âme. Il y a loin d’un imposteur athée à un imposteur mystique. Ce qu’il considère -comme le mensonge chrétien, Vigny ne le défend que par dévouement et avec enthousiasme. Il est l’imposteur héroïque et fervent qui respecte le travestissement divin, pour sauver l’amour de Dieu. Comme toujours Vigny s’est débattu, désespéra d’agir, puis s’arrêta dans une doctrine qui illui apporta la sérénité et la conciliation.
Puisque Vigny, parti du catholicisme revint au catholicisme, il est essentiel d’étudier son christianisme ; et alors de soi-même se dessinera son action ou plutôt son intention théosophique.
Lorsque le 6 juillet 1814, âgé de dix-sept ans, Alfred dé Vigny quitta ses parents pour entrer aux Compagnies Rouges, sa mère lui donna une Imitation de Jésus-Christ. (Dupuy, Jeunesse , p. 204). En 1862, il écrivait à Mme Louise Laéhaud :
« Vous me répéterez tout -ce qu’il' vous plaira et tout ce que voujs vous rappellerez de Limitation de Jésus-Christ. Je pourrai même vous souffler car je la sais par cœur depuis mon enfance... » ( Corr ., p. 366). L'Imitation pourrait donc bien être le premier livre où Vigny se fût imprégné de la pensée chrétienne.
'Cependant celui qui veut définir la poésie religieuse die Vigny ne songe guère à Y Imitation ; et les différences éclatent.
Toujours Vigny court aux extrêmes ; de l’impie désenchantement de la Colère de Samson ou du Mont des Oliviers il passe à la superbe confiance de la Bouteille à la Mer ou de l'Esprit Pur. Désenchantement impie et confiance superbe ne se trouvent point chez fauteur de Y Imitation, qui, nourri de la plus pure doctrine du christianisme échappe aux excès et concilie les contraires. Au milieu de lia grâce il nous fait craindre les tentations ; au millieu des tentations il nous laisse espérer la grâce (II, ix-4). Au sortir des tribulations on obtient la paix (III, xn). Evidemment! vous trouverez partout la croix. Mais si vous portez de bon cœur la croix ; elle-même vous portera (II, xii-5). Tandis que le poète du Mont des Oliviers se plaît à constater l'absence de Dieu, Ylmitation nous révèle à la fois son absence et sa présence. L’absence divine n’est jamais que momentanée. Vigny suit jusqu’au bout une idée quelconque, dit-il. Miais chaque idée a deux bouts ; et quand, il poursuit l’un, ne paraît-il pas oublier Tautre ?
L’Imitation redoute les dangers de la Concupiscence, et le parallèle de la Grâce et, de la Nature est connu (III, liv). Disciple de J.-J. Rousseau et aussi gentilhomme talon rouge, Vigny 'a confiance en ilia Nature, quand elle signifie la nature humaine ; et il est homme de volupté.
L'Imitation prêche Thumililtlé. Orgueilleux, tendant à la fierté stoïcienne, Vigny ne se défie oui de la gloire ni de la science. « Craignez plutôt à cause des lumières qui vous ont été données. » (I, n-3). Vigny veut bien se souvenir de ce conseil pour reprocher à Dieu tantôt lia rigueur du sort pour les sages, tantôt le's tortures de la pensée. Alors il prête à Moïse ou à Emmanuel quelques paroles désenchantées, dignes de Ylmitation :
Hélas ! Je sais aussi tous les secrets des cieux. (Moïse). Comment ai-je connu le secret des étoiles ? (Le Déluge).
Alors il imagine la Prière de Descartes. La pensée est semblable au compas qui perce le point sur lequel il tourne. La pointe du compas ta tué Descartes :
Moi j’ai servi de centre à ce poignard savant.
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Mais Vigny ne s’avise guère de nous mettre en, garde contre les méfaits de la pensée. L’autre branche du compas décrit une ligne qui « reste gravée à jamais pour le bien des races futures. » ( Journal , p. 240). L'Imitation nous (avertit de bien vivre plutôt que de savoir (I-m-4), « car le royaume de Dieu ne consiste pas dans les discours mais dans les œuvres » (III- XLiii-1). — « Etudiez-vous à mortifier vos vices, cela vous servira plus que la connaissance des questions Iles plus difficiles. » (Id.). Tout au contraire pour Vigny penser est la meilleure action. L’Imitation menace les savants du péché d’orgueil. Vigny ne llfignore point et lorsqu’il peint dans Eloa le Satan traditionnel il lui prête les gigantesques pensées de l’orgueil et du savoir. Mais personnetllemenit Vigny est trop orgueilleux pour craindre l’orgueil. Il dénie l’orgueil à l’omniscience de Moïse :
Moïse, homme dei Dieu, s’arrête et sans orgueil...
Il n’accepte pas non plus d’être guidé (1-4-2). Rationaliste, il rejette le principe d'autorité qute proclame l’Imitation : « Que s’ils veulent suivre leur sentiment plutôt que de croire à l’expérience des autres, le résultat llleur en sera funeste, si toutefois ils s’obstinent dans leur propre sens. » (III-vn-3).
Vigny n’admettrait pas davantage la bonté du Dieu qui châtie ; car il n’est pas assez humble pour confesser : « Rien ne nous eslt dû que la peine dui péché. » (II-x-3).
Vigny n’a pas la grâce ; et l’Imitation excite surtout sa pensée en sens inverse. « De quoi, Seigneur, puis-je me plaindre, si vous me délaissez ? » (III-xl-1). Eh bien le poète du Mont des Oliviers dénie à Dieu le droit de inous délaisser. Sans cesse l’Imitation nous rappelle la nécessité de la pénitence (I-xxii-5). Dans La Prison le vieux moine la prêche en vain au Masque de Fer. L’Imitation nous recommande de ne jamais sonder les secrets jugements de Dieu : « Pourquoi l’un est abandonné, tandis qu’un autre reçoit des grâces si abondantes ; pourquoi celui-ci n’a que des afflictions, et celui-là est comblé d’honneurs ? » (III-lviii-1) Pourquoi Sara et Emmanuel périssent-ils, quand est sauvée la famille de Noé ? voilà la question posée dans Le Déluge.
S’il est un poème qui rappelle souvent l’Imitation , c’est Eloa. La crainte qui siège parmi les Anges, n’eslt-ce pas l'a
componction du cœur qu’enjoint Ylmitation ? « Si vous voulez faire quelque progrès, conservez-vous dans la crainte de Dieu » (I-xxi-1). Touché de la compfâlssion d’Eloa, un instant le Démon regrette « la simplicité du cœur. » Le dernier dialogue de Satan et d’Eloa paraît1 sorti de Ylmitation même. Ellloa1 s’approche de Satan, comme Jésus du chrétien qui l’implore :
Qu’avez-vous ? Me voici...
Mais quel don voulez-vous ? — Le plus beau c’est nous-même.
« Me voici, je viens à vous. » (III-XXI-6)
« Tout ce que vous me donnez hors vous ne m’est rien...
Aucun de vos dons ne peut me plaire si vous ne me donnez
vous-même. » (IV-VIII-1 et 2).
Et cependant quoi de plus éloigné de V Imitation que le thème d’Eloa ? Eloa, c’est la pitié amoureuse du Mal. Or, Ylmitation manifeste l'horreur du péché. En admirant l'angélique créature, Satan est près de se réconcilier avec le Créateur. Et cependant nous lisons dans Ylmitation : « Quand vous regardez la créature vous perdez de vue le Créateur. » (IIIxlii-2).
Presque chaque maxime de Ylmitation n’est-elle pas reprise afin de montrer T injustice ou la dureté du christianisme ?
Un second examen nous rendra plus circonspect.
Certes Vigny n’eut pas (la terreur du péché. Cependant, plus que Lamartine ou Hugo, il en eut la notion. Toujours, plus ou moins, il considérai la femme comme une Dalila ; même le plus honnête homme a ses vices. Un capitaine Renaud doit déraciner de son âme le séidisme.
Certes Vigny se plaint du silence divin. Encore pourrait-il se ressouvenir de Ylmitation où sont peintes non seulement les douceurs mystiques de la grâce, mais les désolations de la sécheresse. (Cf. 11, VIII-2 ; I. XII-2 ; IL IX-7 ; 111. XXXIV. I.) Vigny n’avait qu’à se rappeler les angoisses du Juste abandonné pour jeter à la face de Diéu la strophe hautaine du silence humain.
Une fois au moins, après la mort de sa mère, il goûta des consolations divines ; et, comme s’il prévoyait l’oubli blasphémateur du Mont des Oliviers, il tint à le noter dans son Journal :
« Aurai-j-e la force de l’écrirel ? Encore cela, ô mon Dieu ! afin que, si j’ai le malheur de vivre et de vieillir, la faiblesse
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humaine ne me fasse jamais oublier cette n'uit fatale et sombre, mais où quelques signes consolants et divins me sont apparus ! » (P- 114).
Alors ses accents ont vraiment l'humilité et lia douceur chrétiennes de l’ Imitation :
« Mon Dieu ! avez-vous daigné connaître mon cœur et ma vie ?... Aviez-vous réservé la fin de ma pauvre et noble mère comme un spectacle pour me rendre à vous plus entièrement ?... Mon Dieu ! je me jette à genoux, à présent, je parle à vos pieds... Mais, mon Dieu ! n’est-ce pas un bienfait de votre main, qu’après une tendresse si grande que la mienne je n’aie pas eu la douleuir de la voir périr il y a quatre ans... Donnez-moi, ô mon Dieu ! la certitude... que par vous, à sa prière, je puis être pardonné de mes fautes... » ( Id ., p. 114, 117, 118).
Nous avons déjà signalé que parfois, avec J. -J. Rousseau, Vigny redoutait les sophismes de la pensée. Alors Ylmitation ne se joignait-eliUe pas au Discours sur les Lettres et les Sciences pour lui rappeler que la raison, elle aussi, a ses vanités ?
Certes il est un Vigny talon rouge. Mais il ne faudrait pas oublier non pillus le Moine hospitalier. Il était voluptueux ; maïs le poète de la Colère de Samson n’a-t-il pas des paroles chrétiennes pour regretter les obsessions de la volupté ? La volupltlé ilJui fut impérieuse ; mais n’ùl-t-il pas deviné la pureté de l’ascétisme, et connu les beautés de la vie intérieure ? Alors il vivait ou il pensait selon Ylmitation.
Ainsi, le dégoût des nécessités basses du corps, la haine de l’ignoble, le vide de l’âme que ne peuvent combler les biens de ce monde, les eût- il ressentis avec la même vivacité, s’il n’avait su par cœur et depuis l’en fiance les principes de Ylmitation : « Manger, boire, veiller, dormir... être assujetti à toutes les nécessités de la nature, c’est vraiment une grande misère. » (1. XXII-2. Cf 1. XXV-9. 111. XXVI-4.) « L’œil n’est pas rassasié de ce qu’il voit. » (I. I. 5). N’est-ce pas Ylmitation qui lui révéla la première les dangers de la vie mondaine ? « Rarement il arrive que nous rentrions dans le silence avec une conscience qui ne soit pas blessée. » (I. X. I. Cf. I. XX-2). Tellltes paroles du Journal n’en seraient-elles pas une réminiscence : « Quand le soir on revient dû monde des salons, on s’étonne d’avoir changé son caractère et de s’être renié dix fois soi-même. »
(1841, p. 160). Si Vigny ferma de bonne heure aux autres l'intimité de son esprit et de son cœur, l imitation ne l’y invitait-elle point ? « N’ouvrez pas votre cœur à tous indistinctement... Evitez d’être connu des hommes ». (I, m, 1). L’abnégation de lia vie militaire ne fut-elle pas rendue plus facile à celui qui apprit du cénobite la grandeur de l’obéissance et du renoncement ? « C’est quelque chose de bien grand que de vivre sous un supérieur dans l’obéissance et de ne pas dépendre de soi-même (1)... (I, ix, 1). Encore qu’il demandait au Stoïcisme de lui ménager au sein de la servitude, la liberté de l’esprit, Vigny compara toujours l’abnégation militaire à l'abnégation dles religieux ; il s’esltl plu à les unir dans le portrait du Trappiste ; et lui-même, après avoir étél soldat, se considérait, au chevet de sa mère et de sa femme, comme une sorte de moine hospitalier. Ne conçoit-il pas la vie d’une manière chrétienne ? Si l’homme lui paraît exilé ici-bas, créé pour souffrir et pour expier, ne le doit-il pas non seulement à la Bible , mais à V Imitation ? « Regardez-vous comme exilé et comme étranger sur la itierre ». (I, xvn, 1. — Cf. I, xn-1).
D’ailleurs il manifeste poiuïr Ile Dieu de la pitié un respect attendri et il lui accorde d'ans son œuvre une place considérable. Elloa est née d’une terme de Jésus ; et sa justice sauve la Femme adultère. Le prêtre présente « le crucifix d’ébène » et « le pain mystérieux » au désespoir du Masque de Fer. Tenant d’une main la Croix et de l’autre le fouet dont Jésus-Christ « renversa les vendeurs », le Trappiste reparaît an milieu des soldats. C’est le corps du Christ que baise et soulève le dernier apôtre, La Mennais {Paris). Les filllles du Destin deviennent, quand le Sauveur est venu, les filles de Ha Grâce ( Les Destinées). C’esltt le jour d'e Noël que le colon anglais ouvre sa maison à l’Indienne. {La Sauvage). Enfin dans le Mont des Oliviers aux pieds du Père tombe île Fils qui représente alors toute la souffrante humanité. Vigny pritl et c observa l’habitude de contempler la figure de Jésus, en lisant d’abord son Evangile, et plus tard 1e livre de
(U Un quadro ancien (18321 ?) montre à quel point l’auteur de Servitude et Grandeur Militaires songeait à limitation. Il commence par ces mots : « Un livre comme l’Imitation ». N’est-ce pas limitation qui lui inspire le projet de ce développement : « De la pauvreté et de l’obéissance. Douceur de caractère que donne l’obéissance. » (Baldensperger, Servitude et Grandeur Militaires , p. 259).
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Strauss, mais peut-être aussi en entendant conseiller l’imitation de sa vie.
Certes, Vigny va, comme malgré lui, aux extrêmes, qu’ill néglige de concilier. Or la philosophie chrétienne les voit ensemble et les unit. A la fois elle proclame liai bonté et la sévérité de Dieu, .sa présence et ses abandons, la liberté et la dépendance de l’homme, slai grandeur et sa misère ; à la fois elle exige notre confiance et notre crainte ; à la fois elle constate le succès et le supplice de l’iniquité, l’affliction et le triomphe de l’innocence. Vigny lui aussi voit les cOnltraires et sans doute le christianisme l’aida-t-ili à les discerner ; mais il ne les voit pas simultanément, de sorte qui’ au lieu d 'affirmer les uns et les autres il paraît nier tantôt les uns, tantôt les autres. Cependant il est possible d’ordonner sa doctrine ; et il n'y a vraiment dans cette disjonction des contraires qu’une habitude ou uini procédé de travail. Il ne saurait présenter une idée qu’isollément.
Raison de plus pour ne jamais contempler les poèmes de Vigny isolément. Si on prend soin de les réunir, on s’aperçoit que sa philosophie, comme la philosophie chrétienne, est concilialtrice. Il faut lire à la suite la Colère de Samson et Wanda , la malédiction et l’apothéose de la femme ; Moïse et l 'Esprit Pur, les tristesses et les joies du génie ; les Destinées et la Bouteille à la Mer , f asservissement et l’affranchissement des hommes ; le Mont des Oliviers et La Sauvage, la critique de la Rédemption et l’apologie de la loi chrétienne.
Comme il ne s’est pas assez soucié de joindre tels extrêmes, dans sa passion de déterminer chacun d’eux avec force, l’œuvre entière ressemble à uin palais inachevé dont les ailes orientées aux quatre vents de l’esprit seraient mal reliées au corps du bâtiment. Pendent opéra interrupta. Mais quoique l'inachèvement même soit, contraire à l’esprit du christianisme qui forme un ensemble parfait, ce monument incomplet garde le sceau du Christ.
Ne le doit-il pas, pour une grande part à limitation de Jésus-Christ, ce livre balbutié dès l’enfance et que jamais il
n’oublia ?
JANSÉNISME et VOLTAIRIANISME. NICOLE. PASCAL.
VOLTAIRE. GIBRON.
Très tôt Vigny fut rationaliste, mais longtemps son rationalisme lutta contre une persistante croyance. Nous en trouvons l’aveu très transparent dans Daphné , à propos de Julien, que l’auteur conçoit à son image :
« Ne crois pas que ce soit sans effort qu’une âme comme la sienne puisse rompre ce nœud dont les religions entourent et pressent notre enfance... A l’âge où les rêves et les désirs s'échappent de nos esprits avec tous les amours et s’élèvent au ciel aussi naturellement que le parfum des plantes, on prend en passion telle merveille, enseignée au berceau, on la craint et on l’adore ; et, selon La, force de son imagination, on ne cesse de doubler sa grandeur et ses beautés et de l’entourer des magiques peintures de son délire jusqu’au moment où le rayon de la vraie lumière écarte les vapeurs éblouissantes et trompeuses... Tu Tas rencontré bien désespéré à Nicomédie, Basile : eb bien ! les^ combats intérieurs qu’il livrait à sa croyance n’étaient pas encore achevés lorsque Jean le vit à Athènes dix ans après. » ( Daphné , p. 119).
Or, moins il est détaché du christianisme, plus il se débat contre le christianisme qui lui apparaît irrationnel et anti-social ; plus il incline au pessimisme, irrité par l’injustice divine et la punition de l’innocence. A ce moment, il consulte la violence des Jansénistes, Nicole, Pascal, ou l’ironie de Voltaire, de Gibbon lesquels, de manière différente, lui démontraient Y « absurdité » de la foi. M,ais plus s’affaiblit son christianisme et s’affermit son rationalisme, plus le christianisme lui semble social et nécessaire à la morale ; plus aussi il s’écarte de son premier désespoir ; alors s’adoucit sa théorie de la Destinée, s’affirme sa théorie du Progrès. Il s’approche d’apologistes moins rudes, Chateaubriand, Tocqueville ; des conciliateurs, Rousseau, Strauss, Ballanche. Cette évolution ne sera pas simple ; il y aura des retours, et comme l’enchevêtrement de deux mouvements, l’un s’atténuant, le mouvement religieux et pessimiste, l’autre s’accentuant, le mouvement rationaliste et optimiste.
Vigny, encore chrétien, mais impatient du christianisme,
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s’adresse d’abord aux Jansénistes. A sa sortie du collège, il étudia, dit-il, Nicole et Pascal.
S’il lisait Nicole au sortir du collège, il le lisait encore au Maine-Giraud en janvier 1831 :
« Lu Nicole (Le Décalogue). Scrupules exagérés, quintessenciés, qui feraient tomber l’homme dans l’immobilité, l’impuissance et le crétinisme. » (Rev. des Deux Mondes, p. 719).
De Nicole, ce qui frappa Vigny, ce fut la psychologie du péché et la doctrine de la destinée.
Nicole apparaît toujours préoccupé de dépister la perversité humaine pour légitimer le châtiment divin. Or, sa psychologie ne fut pas mise à profit par l’auteur de Cinq-Mars qui, pour reconstituer les mœurs du xvn6 siècle, s’adresse à un psychologue plus profane, La Rochefoucauld. Mais Vigny eut toujours l’esprit de contradiction, et plus d’une fois la pensée de Nicole dut aiguiller sa propre pensée en sens inverse. Avant de Maistre, Nicole lui dit que personne ne souffre que ce qu’il mérite de souffrir, qu’une armée est une troupe d’exécuteurs de la justice divine, qu’un meurtre est la punition d’un coupable par un ministre injuste ; à la manière de l’auteur de Candide , le poète de la Fille de Jephté , de la Prison établit le dossier de la Providence.
Toutefois, on n’étudie pas impunément les Pascal et les Nicole. A propos de l'Imitation nous avons déjà remarqué que Vigny, plus que les autres Romantiques, eut cette notion du péché si rare au xixe siècle.
Non moins que le péché, la Destinée des Jansénistes préoccupait Vigny. Et comme il était sans cesse à la recherche de symboles, en 1849, la Grâce devient le signe de la Nécessité sous laquelle est courbé le monde moderne. Il la dénature d’ailleurs. Car au lieu de voir dans la Grâce un secours, il y voit seulement une contrainte, toute semblable à celle de la fatalité antique.
Oui lit successivement Nicole, Pascal, Vigny, malgré l’humilité chrétienne des uns, l’orgueil rationaliste de l’autre, ressent une émotion commune, l’obsession de Dieu. Vigny se révolte, mais secouer un joug, c’est le sentir. Et si tout son œuvre nous montre la lutte de l’homme et de la destinée, n’est-ce pas qu’il avait de bonne heure médité la doctrine janséniste où, sur toutes les actions humaines s’appesantissait le poids divin ?
Plus encore que Nicole, Vigny devait interroger Pascal sur notre destinée et il lui emprunte le mythe de la Prison.
S’il a lu les Petites Lettres , il ne s’en est point directement inspiré. Mais il est aisé de comprendre quelles lui plurent comme un monument de l’injustice céleste. Pascal n’affîrme-t-il pas, di’iaprès Saint-Augustin « que la grâce n’est pas donnée à tous les hommes » et que « la grâce efficace n’est pas toujours donnée à tous les justes ?» ( Première Provinciale). Aussi peut-on considérer la Prison, dont le titre est déjà de Pascal, comme un exemple des Provinciales. Le Masque de Fer, c’est le juste auquel la grâce a manqué et qui, puni pendant sa vie, sera damné après sa mort.
A défaut de l’imitation des Provinciales apparaît maintes fois l’imitation des Pensées.
Dès 1821, dans la Prison et 1824, dans le Journal , la Destinée humaine est comparée à une prison. Les hommes, tel le Masque de fer, sont emprisonnés ; ils ignorent la faute commise — car Vigny se garde bien d’expliquer notre emprisonnement par notre déchéance — mais ils subissent la punition. Image et idée sont tirées des Pensées. Elles étaient d’ailleurs signalées au poète par Voltaire :
« Regarder l’univers comme 'un cachot et tous les hommes comme des criminels qu’on va exécuter est l’idée d’un fanatique. » (. Lettres Philosophiques. Lettre xxv, 6. Ed. Lanson).
« J’entre en effroi comme un homme qu’on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable et qui s’éveillerait sans connaître où il est, sans avoir aucun moyen d’en sortir...
(id., id.). Qu’on s’imagine un nombre d’hommes dans les chaînes et tous condamnés à mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables et, se regardant les uns les autres avec douleur et sans espérance, attendent leur tour. » (Id., id., 28).
« Dans cette prison nommée la vie d’où nous partons les uns après les autres pour aller à la mort. . .
Je me figure une foule d’hommes, de femmes et d’enfants saisis dans un sommeil profond. Ils se réveillent emprisonnés... Peu à peu, ils s’aperçoivent qu’on les enlève les uns après les autres pour toujours.
Ils ne savent ni pourquoi ils sont en prison, ni où on les -conduit après, et ils savent qu’ils ne le sauront jamais... » (Journal, p. 31, 32).
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Pour représenter l’horreur de notre destinée, Vigny a réuni l’image de l’homme endormi qui se réveille sans savoir où il est, et celle de La prison. Et lorsqu’il ajoute que dans sa prison il « tresse de la paille, pour oublier », c’est, comme l’a dit M. Lanson ( Hist . de la Litt ., Vigny), le divertissement de Pascal».
En 1826, l’auteur Ide Cinq-Mars faisant l’éloge funèbre d’un cheval ardent à La guerre et aux courses, écrit : « Qui est-ce qui gagne des prix à La course ? c’est le cheval qui ne soupe guère mieux qu’à l'ordinaire. » (Ch. xi, Les Méprises). On songe au cheval victorieux de Pascal, auquel « le plus pesant et le plus mal taillé n’en cède pas son: avoine. » (Edi. Il ave t, VII, 15). Mais les conséquences sont différentes. Pascal constate que Les bêtes ne s’admirent point ; et Vigny, comme La Fontaine, l’ingratitude de l’homme envers Les animaux.
En 1832, l’auteur de Stello témoigne d’une lecture assidue des Pensées. D’abord il met aux lèvres de Gilbert, fou et mourant, les paroles de l’amulette de Pascal : « Joye ! certitude, joye... Dieu de Jésus-Christ... » (Ch. vin, Demi-Foli.e). Ce qui indique que Pascal lui apparaît alors comme un illuminé. Il aura, en 1840, une conception toute contraire.
Vigny ne pouvait oublier Pascal parmi les contempteurs de la poésie. Il le joint à Platon. Tous les deux repoussent les poètes, parce qu’ils repoussent l’imagination. « Platon avait un esprit exact, géométrique et raisonneur, tel que depuis l’eut Pascal... » (Ch. xxxvm. Le Ciel d'Homère). Au chapitre suivant, la question sociale le rapproche de Pascal dont la poésie l’éloignait. Le Docteur Noir, pour justifier sa résignation politique, déclare insoluble le problème du Pouvoir , tant qu’on n’aura pas trouvé de réponse à trois questions de Pascal sur la propriété, l’hérédité, la capacité.
Dans Servitude et Grandeur Militaires (1835) le capitaine Renaud, tel Pascal, rapproche la guerre de l’assassinat :
« Pourquoi me tuez-vous ? « Quand j’ai tué l’enfant
Eh quoi ! ne demeurez-vous pas russe, j’étais peut-être aussi un de l’autre côté de l’eau ? Mon assassin P Dans la grande guerre ami, si vous demeuriez de ce d’Espagne, les hommeis qui poicôté, je serais un assassin... » gnardaient nos sentinelles ne se (Ed. Havet, VI, 3). croyaient pas des assassins. . . »
(III, 9. Une bille).
Peut-être Vigny choisit-il la guerre d’Espagne, parce que Pascal ,a dit : erreur au-delà des Pyrénées, vérité en deçà ?
En 1840, une réflexion du Journal montre comment un homme de génie dénature tout écrivain pour le ramener à soi. Vigny qui avait si bien vu quel mystique était Pascal, à propos du pyrrhonisme des Pensées , se demande si Pascal ne serait pas un imposteur voltairien qui respecterait le christianisme par égard pour les masses !
« Plus l’esprit est vigoureux, plus il se perd dans les catacombes de P incertitude- humaine. Pascal s’y est perdu pour avoir marché plus avant que les autres. Toute religion n’a jamais été crue qu’à moitié et a eu ses athées et ses sceptiques. Mais les sages ont gardé leurs doutes dans leur cœur et ont respecté la fable sociale reçue généralement et adoptée du plus grand nombre. » (p. 146).
Le poète de la Bouteille à la Mer (1853) se souvient que nul mieux que Pascal a compris notre grandeur, et il reprend la belle antithèse de la supériorité de l’homme sur l’univers qui le tue.
Sur la société, la justice, notre misère, notre grandeur, Pascal a posé les questions les plus angoissantes. Sans écouter toujours la réponse, Vigny n’a jamais oublié les questions de cet « esprit vigoureux ».
Par sa sévérité, par ses excès, le Jansénisme fortifia le pessimisme et l’irréligion de Vigny. Il lui découvrait un monde malheureux, succombant sous le poids d’une évidente punition, manifestant l’injustice divine. Tous les premiers poèmes de Vigny, le Déluge , la Fille de Jephté , la Prison reflètent cette sombre doctrine. Mais c’était le Jansénisme commenté par Voltaire. Plus tard il connut le Jansénisme commenté par Sainte-Beuve.
C’est en effet dans l’irréligion de Voltaire que l’irréligion de Vigny trouva son plus fort et constant soutien. Ce soutien fut beaucoup moins apparent que réel. Si la pensée voltairienne est au fond de son œuvre, effile n’y est pas seule et elle ne morde jamais à la surface. Elle n’est pas seule. Car il n’accepta jamais le sensualisme de Voltaire. Il a beau accumuler contre l’impla-
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cable Providence les preuves d’injustice et de cruauté ; il est invinciblement attiré vers Dieu. Tandis que l’un, avec tous les Encyclopédistes, aimait une philosophie qui rapetissait les choses, ramenait l’idée à la sensation et descendait de l’esprit à la matière ; l’autre, avec tous les Romantiques, tend vers l’Infini et s’élève de la matière à l’esprit.
Elle ne monte pas à la surface. Car leur âme et leur art diffèrent trop. L’ironie indécente de Voltaire convenait mal à l’enthousiasme généreux de Vigny. « Voltaire semble avoir toujours été vieux. » ( Journal , 1840, p. 145). Et, en effet, il n’a guère de naïveté. Encore qu’il ait été touché par la corruption du xvme siècle, Vigny garde quelque pudeur ; et s’il nous- dépeint la séduction d’Eloa, c’est avec une délicatesse qu’ignorait le poète de la Pucelle d'Orléans. Il a même toujours méprisé un peu Voltaire. N’oppose-t-il pas la félicité poétique -de Baour Lormian « pauvre, seul, aveugle » à la richesse de « la littérature industrielle qu’on reproche à Scribe et qu’après tout faisait Voltaire. » ( Id ., 1842, p. 184). De plus, « l’esprit vif et impatient de Voltaire faisait qu’il ne se donnait pas le temps de résumer ses idées. » {Id., 1838, p. 131). Comme il manquait d’imagination, il les présente dans une nudité abstraite. Loin d’éparpiller sa doctrine au hasard alphabétique d’un dictionnaire, Vigny construit de majestueux poèmes.
Il ne faut pas trop s’arrêter aux différences, si importantes qu’elles soient. Vigny aime Voltaire pour la netteté et la lucidité de son esprit. En 1838, il note son « .admirable justesse ». {Id., p. 132). Aussi lui emprunte-t-il, non seulement la plupart de ses matériaux, quand il touche à l’histoire, mais sa philosophie historique et son rationalisme, dirigés contre le Christianisme.
Vigny connut très tôt Voltaire, et il le consulta toujours. Il n’avait pas quatorze ans que son père, fatigué de ses questions perpétuelles, et le comparant à « l’interrogeant Bailly », lui lisait YIngénu. Cette lecture n’aurait pas été stérile. Dans YIngénu se trouve une satire des morts stoïques contre laquelle la Mort du Loup nous semble une lointaine protestation. Mlle de Saint-Yves, écrivait Voltaire, « sentait toute l’horreur de son état et le faisait sentir par ces mots et, par ces regards mourants qui parlent -avec tant d’empire... Que d'autres cherchent à louer les morts fastueuses de ceux qui entrent dans la destruction avec insensibilité ! C’est le sort de tous les animaux. Nous ne mou-
rons comme eux avec indifférence que quand l’âge ou la maladie nous rend semblables à eux par la stupidité de nos organes. » (Ch. xx). Le poète de la Mort du Loup aurait relevé le gant, et, à l’aide de Byron, réhabilité les « sublimes animaux ». Nous le croyons d’autant plus volontiers qu’il se serait ailleurs souvenu de cette même page de Y Ingénu. Dans les Amants de Montmorency , lorsqu’il nous fait entendre les sanglots que la mort arrache à la femme, nous songeons à l’agonie de « la belle et infortunée Saint-Yves ». N’a-t-il pas d’iailleurs fait passer, telle quelle, l’expression de « regard mourant » dans la Maison du Berger ? La discussion du Huron et du Janséniste n’est pas sans analogie avec la discussion du Masque de fer et du Prêtre (La Prison). Enfin les trois contes de Stello sont des contes voltairiens où, comme dans Y Ingénu, le récit ne sert qu’à illustrer une idée. Décidément cette première lecture aurait porté ses fruits.
Sous la plume de Voltaire, certains noms viennent fréquemment : Moïse, Jephté, le Masque de fer, Urbain Grandier, Galigaï, Julien. Le hasard seul les aurait-il fait revenir sous celle de Vigny ?
Si différents que soient de la Bible expliquée les poèmes bibliques de Vigny, — car, loin de ridiculiser la Bible , il tâche d’en reproduire la couleur et la poésie, — il n’en est pas moins vrai que Voltaire attira son attention sur quelques figures de Y Ancien Testament , et que ces poèmes manifestent une arrière-pensée irréligieuse. A la mode du xvnf siècle, son irréligion ne sort que masquée ; la démasquer, c’est montrer ce que son inspiration biblique a de voltairien.
Dans le Dictionnaire philosophique , Moïse occupe une place d’honneur. Deux longs articles lui sont consacrés. Dans la Vie de Moïse ( Apocryphe s), le bon ange Michaël dit au mauvais ange Samuel : « Ne te réjouis pas, méchante bête, Moïse va mourir, mais nous avons Josué à sa place. » Sur cette idée se termine le poème de Vigny. D:ans l’article de Moïse, et aussi dans YEssai sur les Mœurs (OEuvres complètes, éd. Hachette, in-18, t. X, p. 57) sonne comme un refrain cette constatation que Moïse ne fait jamais mention de l’immortalité de l’âme. Comme un refrain également apparaît dans le poème de Vigny le désir du néant. Sans l’insistance de Voltaire, Vigny aurait-il eu l’étrange idée de nous présenter un Elu de Dieu qui n’aspire pas au Ciel ?
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Lorsque au-dessus des six cent mille Hébreux courbés dans la poussière, le poète de Moïse nous désigne les prêtres, les fils de Lévy, s’élevant sur la foule,
Tel qu’un bois de cyprès sur le sable qui roule,
comme 1 auteur de YEssai sur les Mœurs il accuse le clergé de dominer et écraser les hommes.
Voltaire soulevait Vigny contre Jéhovah qui choisit un peuple parmi les peuples et manifeste sa colère par un déluge. Il lui montrait la souveraine iniquité d’un Dieu qui châtie les bons, épargne les coupables. De là le Déluge et tous ces projets de poèmes comme le Jugement Dernier , Satan Sauvé, où Dieu est moins juge qu’accusé.
La Fille de Jcphté met en lumière la punition de l’innocence et la folie des sacrifices humains.
De partout sourd cette réflexion que les prêtres ont supposé Dieu plus terrible qu’il n’était nécessaire. En imaginant un Dieu qui exige le meurtre, prolonge après la mort le supplice des victimes, joint à nos souffrances naturelles les tortures de la pénitence, supprime les consolations de la volupté, ils ont accru l’humaine misère. Que la beauté des vers ne nous cèle pas l’anticléricalisme du poète !
Non moins que les poèmes bibliques, quelques-uns des poèmes modernes, la Prison (1821), Madame de Soubise (1828), révèlent pour une part l’influence de Voltaire.
Celui-ci fut vraiment fier de signaler dans le Siècle de Louis XIV (ch. xxv), YEssai sur les Mœurs , les Anecdotes du Dictionnaire Philosophique, le problème du Masque de fer « que tous les historiens ont ignoré ». Vigny ne pouvait pas ne pas l’avoir remarqué ; et nous avons déjà indiqué que le dialogue du Prêtre et du Masque de Fer rappelle Y Ingénu. Le fond même du poème est voltairien. C’est une condamnation du christianisme. La destinée de l’homme est misérable ; la vie: est une prison ; mais par le dogme de la pénitence et de l’éternité des peines, notre vie est rendue plus misérable.
Le conte de Mme de Soubise est un épisode de la Suint- Barthélemy. L’on sait quel rang tient dans les préoccupations de Voltaire la Saint-Barthélemy ; et quelle place dans son
œuvre. Vigny se devait de lui consacrer un poème. Lorsqu’il nous dépeint, au maître-autel,
Un moine qui masque
Son front sous un casque,
nous pensons à ces moines armés de Y Essai sur les Mœurs qui, pendant la Ligue, « faisaient des processions le mousquet et le crucifix à la main et la cuirasse sur le dos » (tome XI, ch. clxxiv, p. 345).
La prose comme les vers de Vigny nous rappelle souvent Voltaire. Dès qu’il s’agit d’histoire, d’histoire religieuse surtout, il est expédient de rechercher la source voltairienne. L’auteur de Cinq-Mars (1826) a pris — nous l'avons indiqué — Voltaire comme guide.
Voltaire ne sépare guère le procès de sorcellerie du curé Grandier du procès de la Galigaï. Il les unit dans la Pucelle (tome VIII, ch. in, p. 83) comme dans le Siècle cle Louis XIV (ch. n). Ce fut donc tout naturellement qu’après avoir raconté l’aventure des d Dabi es de Loudun, Vigny mit en scène la mort de la Maréchale d’Ancre (1831).
L’auteur de Stello (1832) s’essaie à l’ironie ; et il faut remarquer le ricanement du Docteur Noir, ne fût-ce que pour mieux sentir la distance qui sépare Vigny de Voltaire. L'ironie plaît aux âmes irrespectueuses par l'impertinence et aux forts par l’énergie quelle suppose : uin Nieomède es!1 toujours maître de soi. Le Docteur Noir est un héros de la volonté. Racontant la mort de Gilbert, il dira bien « je fermai les yeux du mort, et je pris mon chapeau » (ch. xi). Mais la forfanterie du médecin ressemble à la bravade du lieutenant de la Garde dessinant le buste de l’Adjudant décapité par l’explosion. Ce n’est qu’ « excès de force... On se cache de la pitié, de peur quelle; ne ressemble à la faiblesse ». (La Veillée de Vincennes, ch. xm). Après avoir conté la mort de Chénier, le Docteur Noir « fut quelque temps sans pouvoir continuer » (eh. xxxvi). Le son des chariots, sous la Terreur, semblait le laisser indifférent et lui faisait mal à la plante des pieds (ch. xxviii). D’ailleurs toutes ses actions prouvent sa bonté. Il entreprend de sauver Gilbert, Chénier ; et c’est pour raffermir la volonté malade de Stello qu’il affecte un sangfroid presque brutal. Loin d’être déprimant, son rire est généreux ; car si l’ironie est vodtairienne, elle est icornélienne aussi.
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Il n en est pas moins exact que le caractère du Docteur Noir est une concession faite à Voltaire. Le Docteur Noir, c’est la raison de Vigny, une raison qui, dressée à l’école de Candide , s efforce d être pitoyable aux hommes, impitoyable à Dieu. Affranchi de la terreur religieuse, le Docteur Noir ne parle guère de Dieu que pour l’accuser du Mal. La société est-elle mauvaise, « il est évident que Dieu n’a pas voulu que cela fût autrement. Il ne tenait qu'à lui ide nous indiquer, en quelques mots, une forme de gouvernement parfaite, dans les temps où il a daigné habiter parmi nous. » (Ch. xxxix).
Aussi quand le Docteur Noir nous entraîne au Musée Charles X, sous le Ciel d'Homère , voulant grouper autour « du vieux pauvre » tous les écrivains méconnus, il appelle Voltaire à son aide pour commenter le tableau d’Ingres. En effet, l’auteur de VEssai sur la Poétique Epique met la plupart des fils d’Homère, Milton, Le Camoëns, La Tasse, sur « la liste des grands génies persécutés de la fortune » (tome VIII, p. 44). Vigny les inscrit à son tour sur la liste maudite. Pour prouver que Milton et Le Camoëns eurent « très peu de réputation », Voltaire nous montre le premier ayant « beaucoup de peine à trouver un libraire qui voulut imprimer son Paradis Perdu », et le second n’ayant « d’autre retraite et d’autre secours qu’un hôpital ». Tout, de même, Vigny nous montrera « Milton aveugle, jetant à un libraire son Paradis perdu pour dix livres sterling... Camoëns recevant l’aumône à l'hôpital... » Il prend enfin les expressions même de l 'Essai pour nous dépeindre le Tasse « couvert de haililonis » (tome VIII, ch. vu, p. 30). Sans doute il ne s’en tient pas aux seuls traits fournis par Voltaire ; encore les a-t-il tout d'abord employés.
Se rattache également à Voltaire le séidisme de la Canne de Jonc (1835). Séid repenti et éclairé, le Capitaine Renaud fut longtemps pour Bonaparte le disciple aveugle qu’était pour Mahomet le Séid de Voltaire. Bonaparte baise-t-il au front le jeune Renaud, il crut « éprouver l’effroi de Moïse berger, voyant Dieu dans le buisson. » Tel Séid à la voix du prophète, croit entendre Dieu ! Mahomet se sert de Séid et le tue. Napoléon tourne le dos à Renaud qui fut fait prisonnier, en combattant pour lui. Vigny ne laisse pas de rapprocher Napoléon et Mahomet. Il représente en Egypte Ali-Bonaparte, prenant à la fête de Mahomet, le costume oriental et recevant « le nom de
gendre du prophète. » Mahomet fut un imposteur, Napoléon est un « charlatan ». Au Caire, le futur Empereur boit « à l’an 300 de la République française ». Vigny ramène au fanatisme le séidisme. Or n’était-ce pas d'un V oltairien que d’Iétudier une variété du fanatisme ?
N’oublions pas ce titre : Mahomet ou l’Imposteur. Vigny est de ceux dont un mot suffit à enflammer l’imagination. L’épithète d’imposteur que Voltaire accole au nom de Mahomet deviendra pour Vigny le trait essentiel du théosophe. Imposteur Jean- Jacques Rousseau, imposteur Julien, et le roman de Daphné est comme la réhabilitation de l’Imposture.
Depuis longtemps le rationalisme avait vaincu. Vigny s’était même imaginé — il nous l’avoue par la bouche de Libanius — qu’un jour viendrait où l’humanité se passerait enfin du secours des symboles. » ( Daphné , p. 152). Détrompé, il se persuada peu à peu que toute révolution serait religieuse et même chrétienne
A quelle époque Vigny se rallia-t-il au christianisme ? La conclusion de Servitude et Grandeur Militaires permet d’entrevoir une date approximative. En 1835, il propose une morale toute laïque, celle de l’honneur ; mais, comme s’il doutait déjà qu’elle pût subsister par elle seule, il souhaite qu’elle soit acceptée et absorbée par le christianisme. En 1837, il affirme que le christianisme est nécessaire à la conservation de la morale et de la société. Ce serait donc de 1835 à 1837 qu’il aurait été définitivement ramené, pour des raisons sociales, au christianisme, dont Chateaubriand, cîe Maistre et La Mennais l’avait déjà rapproché.
Daphné est le point culminant de l’influence de Voltaire. Vigny est toujours voltairien. Nulle part, il n’affirmera avec plus de force, que tout apôtre doit, être incrédule et ne conserver la religion que pour le peuple ; nulle part il ne reproduira avec, plus de complaisance les arguments de YEssai sur les Mœurs. relatifs au caractère lanti-social du christianisme. Mais en même temps il est anti-voltairien. Lorsqu’il prétend, en 1837, que la société doit rester chrétienne, il est aussi près de Chateaubriand que quand il écrira la Sauvage en 1843. La seule différence c’est qu’il accordera en 1843, de bonne grâce, ce qu’il concédait en 1837 de méchante humeur.
Noms verrons tout ce que Daphné emprunte à 'l’Histoire du Bas Empire de Gibbon. Cependant, il n’accepte avec tant de
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docilité les idées de Gibbon que parce qu’il les reconnaissait pour les avoir maintes fois rencontrées chez Voltaire ; et même quand Gibbon quitte Voltaire, Vigny quitte Gibbon.
Ainsi Julien est le héros de Daphné ; Vigny l’admire sans réserve. En cela, il suit, non Gibbon qui n’eut pour Julien que médiocre estime, mais Voltaire. Celui-ci, en dépit d’une dureté dont souffrait Vigny, ne parle jamais de Julien qu’avec attendrissement. Nul doute qu’il ne soit la cause du culte que Vigny vouait à Julien dès 1S16 (époque où il lui consacrait une tragédie), et qui subsistait dans toute son intégrité en 1837 quand il composait Daphné. Apparemment, il le considérait comme le premier des hommes : car il enviait son seul rôle dans l’histoire. Or, nous lisons dans le Dictionnaire philosophique : « cet homme qu’on a peint abominable est peut-être le premier des hommes oui du moins le second. » (Tome XVIII, ip. 378-379). Selon l’heureuse expression de M. Dupuy « Julien est un des saints laïques les plus honorés dans le Dictionnaire philosophique. » {Vigny, p. 109). Bien plus, c’est un saint français :
« Au reste nous osons dire qu’il n’est point de Français lett surtout de Parisiens à qui la mémoire de Julien ne doive être chère. Il rendit la justice parmi nous comme Lamoignon ; il combattit pour nous en Allemagne comme Turenne ; il administra les finances comme un Eosni ; il vécut parmi nous en citoyen, en héros, en philosophe, en père ; tout cela est exactement vrai. On verse des larmes de tendresse quand on songe à tout le bien qu’il nous fit. Et voilà ce qu’un polisson [Nonotte] appelle Julien l’Apostat ! » {Fragment sur VHist. Générale. Art. vu, tome XXX,
La scène de Daphné se déroulant en Grèce, Vigny ne pouvait que faire allusion au séjour de Julien dans les Gaules ; du moins il n’y manque pas. (Cf., p. 117, 141, 157, 169, etc.). Il meurt en Perse, mais entouré d’hoplites et de cavallliers gaulois emmenés de Lutèce (p. 165).
Julien seul aurait pu « raffermir l’empire ou du moins retarder sa chute », lisons-nous dans Y Essai sur les Mœurs (tome X, ch. xi, p. 184). Pourquoi cette confiance? C’est qu’aux yeux de Voltaire, Julien est vraiment le despote éclairé. Il l’appelle Julien le Philosophe, non l’Apostat. Il ne croit, en effet, à la sincérité ni de son christianisme d’abord, ni de son paganisme ensuite :
« Il devait être d’autant moins chrétien que son oncle l’avait forcé à être moine et à faire les fonctions de lecteur dans l’Eglise. On est rarement de la religion de son persécuteur. » ( Dict . Philos. Apostat, tome XVI, p. 237).
« Il est donc à croire que Julien se soumit aux cérémonies païennes, comme la plupart des princes et des grands vont dans les temples ; ils y sont menés par le peuple même et sont forcés de paraître souvent ce qu’ils ne sont pas, d’être en public les premiers esclaves de la crédulité. » (Dict. Ph. Julien, tome XVIII, p. 380).
Vigny, lui aussi, ne donnera jamais à Julien « le sobriquet
infâme » d’Apostat (Cf. Tome xxx, Fragment sur l'Hist. générale. Art. VII, p. 17) ; il le réserve à Constantin, lequel abandonna la religion ancestrale, le paganisme. Mais s’il ne croit pas plus que Voltaire à la sincérité du paganisme de Julien, il montre le jeune prince, d’abord fervent chrétien et explique son renoncement par les querelles de l’arianisme. C’est que le héros de Daphné a un mysticisme platonicien et tous ces « sentiments exaltés » que partageait Vigny et qu’ignorait Voltaire. Est-il mort en disant : tu t’emportes Galiléein ? Voltaire combat cette tradition de toutes ses forces [Dict. Ph., Julien) ; Vigny la conserve, mais propose une interprétation nouvelle. Le christianisme seul est assez barbare pour satisfaire la barbarie humaine. Par égard pour Voltaire, il ajoute qu’il « est fort douteux historiquement », que le mot eût été prononcé ( Daphné , p. 55, note). Julien n’en est pas moins, pour Vigny comme pour Voltaire, le roi philosophe, c’est-à-dire incrédule.
Julien se moque des poupées divines « d’Homère auxquelles il sacrifie » (p. 137). Le théosophe doit être un imposteur. Mais les masses ne doivent pas être incrédules, et il faut que les Barbares, qui ont une crainte toute vraie, toute jeune et sans examen du nouveau dogme, prennent le pas sur les Grecs sceptiques et sophistes (p. 154 et 157). Elle ne pouvait naître que d’un cerveau façonné par la dodtrine volfairienne cette étrange théorie de l'imposture des prêtres et du fanatisme des masses.
Aussi Voltaire apparaissait-il à Vigny comme le théosophe par excellence. Avec l’incrédulité parfaite il aurait eu l’indélicatesse nécessaire à l’œuvre de mensonge : ( Daphné , p. 195).
Non seulement l’admiration de Julien leur est commune ; mais Vigny reproduit la philosophie de l’histoire de Voltaire, quitte à l’amalgamer ensuite avec celle de Chateaubriand.
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Pour Voltaire, la théocratie caïuse et prolonge la barbarie. Si toutes les religions contribuent à l’aveuglément des hommes, la religion chrétienne est la plus grossière, la plus anti-sociale. Avalnt Gibbon, Voltaire nous montre dans l’Essai sur les Mœurs, le christianisme arrêtant l’essor de la civilisation : « Il ouvrait le ciel, mais il perdait l’empire. » (Tome X, ch. xi, p. 185). Au Moyen-Age « l’entendement humain s’abrutit dans les superstitions les plus lâches et les plus insensées. » (Tome X, ch. xu, p. 188). Quand les Arabes furent chassés d’Espagne, la civilisation recule avec eux. (Tome XI, ch. cxcvu, p. 518). Pour prêter au christianisme des conséquences sociales aussi funestes, il fallait que Voltaire fut peu convaincu de sa divinité. En effet, avant Gibbon, il éprouve un malin plaisir à trouver dans le christianisme non l’unité, qui était pour Bossuet la preuve évidente de sa vérité, mais au contraire la multiplicité des sectes (tome X, ch. xi, p. 184-185). Avant Gibbon, il rattache le christianisme au platonisme par l’intermédiaire des Juifs d’Alexandrie. (Tome X, ch. vm, p. 170. Cf. Tome XXX, Histoire de l'Etablissement du christianisme , ch. ix. Des Juifs d'Alexandre et du Verbe , p. 330). « La philosophie de Platon, dit-il, fit le christianisme ». Cette doctrine commune à Gibbon et à Voltaire, l’auteur de Daphné , en dernier lieu, l’emprunte à Gibbon.
Mais l’eut-il accepté si facilement de Gibbon, si elle ne lui avait déjà été toute connue par l’Essai sur Içs Mœurs ? Il copiait Gibbon, mais avait, lu Voltaire.
Cependant il rompait déjà avec Voltaire. Qu’il consulte Gibbon et non le seul Voltaire, ce n’est point un indice. Dès qu’il fait œuvre d’historien — Cinq-Mars en est une preuve suffisante, — Vigny frappe à toutes les portes, avant tout désireux de grossir son butin et d’enrichir sa thèse.
Mais c’est la thèse voltairienne qu’en partie il abandonne. Sans cesse il rappelle le mysticisme de Julien ; et à l’humble déisme de Voltaire il préfère l’idéalisme platonicien.
Enfin, malgré ses sialrcasmes, il conserve le christianisme. Sans doute Voltaire était heureux que ses domestiques fussent chrétiens, néanmoins son action sociale était dirigée contre le christianisme ; il pourra bien, d’une boutade, souligner l’utilité pratique des religions, il n’aurait point, comme l’auteur de Daphné, consacré tout un conte philosophique à démontrer que le christianisme était 'le cristal capable de protéger le trésor
sacré des vérités morales. Dès ce moment, Vigny revient vers Chateaubriand.
Depuis Daphné deux points sont acquis, l’un voltairien, la nécessité philosophique du rationalisme, l’autre anti-voltairien, la nécessité sociale du christianisme.
La Maison du Berger (1842), est imprégnée de rationalisme. « La raison ne fait que de naître », est-il reconnu dans Y Essai sur les Mœurs (tome X, ch. vin, p. 172) ; et c’est à la fois la condamnation d’un passé théocratique et la confiance en un avenir rationnel. Dans le même sens Vigny constate :
Les pas lents et tardifs de l’humaine raison...
La barbarie encore tient nos pieds dans sa gaine.
Mais en même temps, et comme dans Daphné, il pénètre le rationalisme voltairien d’idéalisme.
Bien plus, en disciple de Mme de Staël, il condamne l’indécence et le persiflage de Voltaire, comme un outrage à la poésie :
.Et Voltaire à la cour te [la poésie] traîna devant nous.
Puis cette poésie, purifiée des souillures de l’obscénité et de la dérision, il la charge de diriger la philosophie elle-même vers le progrès.
Le poète de La Maison du Berger ne condamne plus la civilisation chrétienne ; et déjà il la loue non seulement dans la Sauvage , mais dans le Journal (1843). Au point de vue de 1’ <( amélioration de la société humaine... le christianisme est jusqu’ici le système dont la vérité serait plus désirable que celle de tous les autres systèmes » (p. 164).
Cependant, le voltairianisme est sous roche et parfois il ressort, comme une source torrentueuse. Alors il se manifeste d’ordinaire et selon une vieille habitude sous une forme biblique. Ainsi La Colère de Samson signale l’horreur de la lutte éternelle qui se livre, en présence de Dieu, entre l’Homme et la Femme. Par les faits, sinon en termes exprès, il condamne le muet et indifférent spectateur du Ciel. Mais la Colère de Samson nous fait exactement saisir un des points où Vigny se sépare de Voltaire. A l’article Samson du Dictionnaire Philosophique, Voltaire constate : « les Philistins furent écrasés et lui aussi ». Puis il conclut : « c’est celte histoire qui est le sujet de la pièce de
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Milton et de Romagnesi ; elle était faite pour la farce italienne ». En dressant à son tour la statue colossale d'e Samson, Vigny eut peut-être à cœur de venger Milton des injures de Voltaire. A coup sûr, il témoignait que son rationalisme ne s’unissait pas au mépris de la poésie biblique.
Dans la Sauvage même, cette apologie de la société chrétienne, il ne laisse pas de prêter au pasteur américain barrière pensée irréligieuse de réhabiliter un maudit, de dégrader un élu :
Caïn le laboureur a sa revanche ici
Et le chasseur Abel va dans ses forêts vides
Voir errer et mourir ses familles livides.
Toutefois, du jour où Vigny sentit son rationalisme à l’abri des retours offensifs du cœur, il fut moins soucieux de combattre les dogmes du Dieu Jaloux à l'aide d’nrguments voltairiens. C’est d’ailleurs un nouveau point commun avec Voltaire, qui réserve ses sarcasmes à la Religion révélée, mais épargne la religion naturelle. Quoique l’auteur de Candide ait souvent protesté que tout ne fut pas bien, il reconnaît cependant la juste proportion des biens et des maux. Par l’orgueil, l’envie, faute d’humilité, de mesure, l’homme augmente des souffrlalmces qui seraient supportables. Bref, la présence du MM laisse Voltaire — quand il est dégagé du christianisme — résigné, soumis et même adorateur :
Je ne suis pas chrétien, mais ic’est pour t’aimer mieux.
(Le Pour et le Contre).
Tout de même, si l’Adjudant de Vincennes qui, à chaque malheur, remercie la Providence, est frère de Candide, le poète de la Bouteille à la Mer et de Y Esprit Pur , qui, enfin, rejette le poids de la destinée janséniste, reconnaît avec confiance le vrai Dieu, le Dieu des Idées.
Mais l’âme de Vigny est plus religieuse que celle de Voltaire. Malgré ses blasphèmes, son dédain, ou son silence, devant sa mère morte il tombait à genoux (1837). Il entend « la langue céleste que rien ici-bas ne nous fait deviner, si ce n’est l’Amour et la Prière. » ( Corr . Lettre du 24 juin 1839, p. 81). Naturellement son âme s’élève vers Dieu,
La haine des religions révélées avait rapproché Voltaire et Vigny. Quand sa raison fut à toute épreuve, le levain voltairien ne fut plus nécessaire à l’irréligion de Vigny ; et comme toujours l’idéalisme et la poésie les séparèrent, toute l’influence voltairienne paraît s’évanouir. Mais les résultats étaient acquis. II pourra bien avec Rousseau, Mm6 de Staël, Chateaubriand, glorifier la sensibilité et l’imagination, il les tient subordonnés à la raison. (Cf., Journal , 1839, p. 142, 1843, p. 165-166) et son inexpugnable rationalisme (Cf. Corr. Lettre à Louise Lachaud, 1862, p. 366), il le doit à Voltaire.
Autour dés instincts religieux de Vigny le Jansénisme et le Voltairianisme faisaient bonne garde. Dès que le poète de Moïse ou d’Eloa était tenté de s’incliner devant le Dieu des chrétiens, Jansénistes et Voltairiens se dressaient pour lui rappeler sa sévérité, sa partialité, ses caprices. Même en 1849, il stigmatisait la destinée sous l’aspect de la grâce janséniste. Néanmoins, c’est de 1819 à 1823, de la Femme Adultère à Eloa que Vigny paraît le pfliuis pressé de faire le procès de la Providence et voilà pourquoi il était utile de signaler, tout d’abord, l’influence de Nicole, de Pascal et de Voltaire.
En 1837 le théosophe platonicien et rationaliste de Daphné , tout résigné qu’il fût à conserver la société chrétienne, ayant à peindre le christianisme primitif, avait été trop habitué .aux diatribes de Y Essai sur les Mœurs , pour le représenter autrement que barbare et anti-social. Aussi, s’adressa-t-il surtout à Gibbon, chez lequel il retrouvait l’esprit de Voltaire.
Le 27 avril 1849, Vigny écrivait du Maine-Giraud à M. Gatstaigne, bibliothécaire de la ville d’Angoulème : « J’ai à Paris une traduction de YHistoire du Bas-Empire , de Gibbon que je voudrais retrouver ici. Elle est en vingt volumes environ (1). Il ne m’en faut que deux. Je les choisirai dans votre bibliothèque, si vous avez cet ouvrage ». Certes ce n’est pas en 1849, mais en 1837 qu’il écrivit Daphné ; mais il dut souvent songer à remanier une œuvre qui était un épisode du grand roman religieux dont il modifia sans cesse le plan de 1837 à 1859 et qu’il n’acheva jamais.
(1) Vigny désigne sans doute la traduction Leclerc de Septchênes en dix-huit volumes (Paris, Debure et- Moutard 1777-1779). C'est à cette traduction que nous renverrons le lecteur.
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Pour rétablissement du christianisme, Vigny se borne à imiter ou même transcrire le texte de l'Histoire du Bas-Empire ; et quand il paraît dépasser son guide, c’est encore sur unie route ouverte par lui. Au contraire pour l’histoire de Julien il abandonne Gibbon auquel l’Apostat n’inspire pas une admiration suffisante.
Gibbon, avec les perfides réserves habituelles aux écrivains du xvme siècle, fait du christianisme primitif une satire constante qu’il étend discrètement sur tout le christianisme. Le christianisme primitif est intolérant, anti-sociail ; il n’a rien de divin, il est. même inférieur au paganisme et ne vaut que par ce qu’il a retenu du platonisme. Les considérations éparses à travers l’œuvre de Gibbon, Vigny saura les découvrir.
Gibbon se plaît, à insinuer que ce sont les chrétiens qui furent intolérants et persécuteurs (1). C’est parce qu’ils ne voulaient pas tolérer le paganisme que le paganisme finit par les persécuter, et encore d'une persécution forltl douce et espacée. De toutes les manières, Gibbon s’évertue à diminuer le nombre des martyrs (2). Quand le christianisme devient la religion officielle, alors commence la destruction des beaux monuments de l’art grec et éclate l’insolence de l 'église (3). Tout de même les chrétiens de Vigny sont fanatiques et remuants. On chercherait! en vain dans Daphné quelque trace de la douceur évangélique. La ruine de l’art grec était un argument trop précieux pour être négligé de Vigny. Il suppose même que la Venus de Milo fut enfouie précipitamment pour être soustraite aux barbares chrétiens qui déjà lui avaient rompu les deux bras (4). Gibbon ne va pas si loin !
Mais il laisse entendre que la sainteté est un péril social. Morts aux plaisirs et aux affaires, les chrétiens refusaient d’agir dans l’administration civile ou dans la défense militaire. Leur
iÇl) Gibbon, tome III, ch. xv et ch.'xvi.
(2) Cf. Gibbon, tome III, ch. xvi, p. 431. Le martyr de saint Cyprien. Le proconsul le condamne avec répugnance — mais l’intransigeance de Cyprien en est cause — à la décapitation. « Le genre de son supplice était le plus doux et le moins douloureux que l’on pouvait infliger à une personne convaincue d’un •crime capital... » (p. 441). Cf. p. 428, une dissertation sur le petit nombre des martyrs.
(3) Cf. Gibbon, ch. xxvm, Destruction des Temples sous Théodose.
(4) Daphné, Ed. Cregh, p. 183.
négligence coupable pour le bien public labandonnait l’Empire aux barbares (1). Tels sont les fruits de l’ascétisme. Ce qui n’empêche pas ce même Gibbon qui raille les austérités extravagantes de Siméon Stylite, de reprocher à Paul de Siamosate des vices scandaleux (2). Tour à tour, et non sans se contredire un peu, il accuse les chrétiens d’aimer trop ou trop peu les plaisirs de la vie. Vigny, lui aussi, insiste sur l’immoralité chrétienne. Sans voile, délivrées de la retraite sévère du gynclcé, les chrétiennes d’Antioche font baisser les yeux des hommes sous l’audaice de leur regard (3). « Vêtues à demi, voluptueusement couchées sur de petits lits de soie » entourées d’hommes, les sœurs chrétiennes donnent à la cathédrale de Nicomédie l’aspect d’un mauvais lieu (4). S’il évite de railler directement Tascétisme chez les chrétiens, — car il veut le louer chez Julien — il n’en retient pas moins le reproche le plus grave que lui fait Gibbon, celui de tarir les sources de la vie et ide l’Empire. Il renchérit même sur Gibbon. A son avis christianisme est synonyme d’incapacité politique. La religion chrétienne dévore l’Empire et le livre aux barbares (5). Aimant toujours les symboles, il remarque que l’autel chrétien a la forme d’un tombeau (6). Bien plus si Julien renonce au christianisme, c’est surtout pour régénérer l’Empire. « L’oisiveté et la résignation des chriéitiens sont insupportables à Julien (7) ».
Une idée chère aux catholiques est celle de l’unité de l’Eglise, preuve essentielle de sa vérité. Gibbon, que l’Histoire des Variations de Bossuet avait gagné — pour peu de temps — au catholicisme, ne l’ignorait point. Aussi prend-il un malin plaisir à étaler les variétés de l’Eglise primitive. Toutes les sectes défilent dans son œuvre, et entre toutes, celle d’Arius. Là encore Vigny suit ou plutôt reproduit la traduction française de Gibbon presque textuellement. Gibbon écrivait : « Les gnostiques se trouvèrent imperceptiblement divisés en plus de cinquante sectes particulières dont les principales paraissent avoir été les
(1) Gibbon, tome 111, ch. xv.
(2) Id., Ibid ., ch. xxxvii et ch. xvi.
(3) Daphné, p. 58.
(4) ld., p. 92.
(5) Id., p. 109.
(6) Id., p. 93. L’image est d’aJilleurs de Chateaubriand : Génie du Christianisme. Partie IV. Livre I, ch. n.
(7) Id., p. 217. Cf. Journal, 1836, p. 108.
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Basilidiens, les Valentiniens, les Marcionites et dans un temps moins reculé, les Manichéens, (1) ». Tout heureux de cette profusion, Vigny mettra dans la bouche d’Aétius, l’évêque arien de Nicomédie, les renseignements de Gibbon : « Les gnostiques ont en vain produit cinquante sectes ; les Basilidiens, les Valentiniens et les Marcionistes (sic) sont vaincus aussi bien qu’eux (2) ». C’est pourquoi Vigny fait compter à Libanius plus de deux cents sectes chrétiennes ! Dans Daphné , comme dans Y Histoire du Bas-Empire , l’Arianisme et la discussion sur l’ô^ooijaiov c’est-à-dire sur la consubstantialité du Père et du Fils, occupent une place d’honneur. Les notes de Daphné , publiées par M. Fernand Gregh, renvoient à Gibbon pour ce qui concerne Athanase, l’adversaire intraitable des Ariens (3). La preuve des emprunts die Vigny est facile à faire (4). Dès qu’il s’agit d’Arianisme, il suffit de lire Vigny après Gibbon, pour retrouver chez le second les expressions du premier. Gibbon disait : « L'incarnation du Logos n’est plus qu'une simple inspiration de la sagesse divine qui inspirait lame et dirigeait toutes les actions du mortel Jésus. Après avoir ainsi parcouru tout le cercle théologique on s’aperçoit avec surprise que le système des Sabelliens finit où celui des Ebionites commence (5)... » L’évêque Arien Aétius dira encore : « Arius a forcé la théologie entière à tourner dans un cercle fatal où sa raison l’a enfermée. Les Sabelliens finissent où commencent les Ebionistes ; et puisqu’ils reconnaissent que l’incarnation du Verbe n’est qu 'une simple inspiration de la sagesse divine , c’est avouer comme Arius l’a déclaré, que le fils ne fut qu’une image visible de lia' perfection invisible, et que doué de toutes les perfections inhérentes que la philosophie suppose à la divinité, il n’a brillé cependant que d’une lumière réfléchie (6) ». Soucieux de ramener le christianisme à des proportions humaines, fauteur de Daphné l’émiette en différentes sectes ; et s’il met au premier rang l’Arianisme, c’est que dès la primitive Eglise l’Arianisme sapait le principe
(1) Gibbon, tome III, 'ch. xv, p. 178.
.{2) Daphné , p. 105-106.
(3) ld., p. 210.
(4) Quand Aétius cite une lettre d’Athanase qui déclare que plus il réfléchit à là divinité du Verbe, moins il comprend ( Daphné , p. 103), Vigny emprunte ce renseignement à Gibbon, tome V, 'ch. xxi, p. 28.
(5) Gibbon, tome V, ch. xxi, p. 46.
(6) Daphné, p. 106.
de la divinité du Christ. Ces idées fonldamenfcales de Daphné , Vigny les avait trouvées chez Gibbon ét il en conserve jusqu’à l’expression.
A ce christianisme divisé et humanisé, Gibbon n’hésite guère à préférer le paganisme. Tandis que le christianisme ne fut longtemps que la religion des simples et des humbles, le paganisme éclairé par le platonisme et devenu un élégant symbole (1), n’était-il pas la religion de tous les gens instruits et de goût ? « Les noms de Sénèque, des deux Pline, de Tacite, de Plutarque, de Galien, ide l’esdiave Epictète et de l’empereur Marc- Aurèle honorent le siècle où ils ont fleuri... La philosophie avait dégagé leur esprit des préjugés de la superstition et ils passèrent leurs jours dans la poursuite de la vérité et dans la pratique de la vertu. Cependant, (ce qui ne cause pas moins de surprise que de douleur) tous ces sages négligèrent ou rejetèrent la perfection de la doctrine chrétienne (2) ». Le polythéisme étant la religion des délicats et des philosophes, qu’on ne s’étonne plus (die ne pas le trouver chez les Germains. C’est de leur part insuffisance et non supériorité d’esprit. La page est capitale ; car elle devait fournir à Vigny dont l’idée ne jaillit guère qu’en face d’un texte imprimé, une des idées directrices de Daphné. <( On s’est trop empressé d’applaudir à leurs notions sur la divinité, qu’ils ne renfermaient pas dans l’enceinte d’un temple et qu’ils ne représentaient sous aucune forme humaine. Rappelons-nous que les Germains n’avaient pas la moindre idée de la sculpture et qu’ils connaissaient à peine l’art de bâtir, il nous sera facile d’assigner le véritable motif d’un culte qui venait bien moins d’une supériorité de raison que d’un manque de génie... La même ignorance qui rend les barbares incapables de concevoir ou d’adopter l’empire utile des lois les livre nus et sans défense aux terreurs aveugles de la superstition. Les prêtres germains profitèrent de cette disposition de leurs compatriotes (3)... » Un ipas restait à faire, Vigny le fait. (Puisque le christianisme est la religion des masses inintelligentes et fanatiques, les barbares étaient prédestinés à devenir la proie du christianisme. Vigny aurait-il songé aux aptitudes chrétiennes
(1.) Gibbon, tome III, ch. xvi.
(21 /ri.., tome III, ch. xv, p. 3 ^ 0-341 , et ch. xvi. (3) Gibbon, tome 11, ch. ix, p. 82-84).
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des barbares, si Gibbon ne lui avait fait remarquer que le polythéisme était trop savant pour eux? Quoi qu’il en soit, l’antithèse entre le caractère savant du polythéisme et le claradtière grossier du christianisme véritable est le fond; dé Daphné. Aussi, tandis que le polythéisme développe sa grâce harmonieuse, près du temple délicieux de Daphné, au cours d’un dialogue platonicien entre Julien et Libanius, le christianisme apparaît sauvage, brutal et stupide. Sans doute les Grecs convertis introduisirent dans le christianisme la finesse de leur dialectique . (( Les rhéteurs chrétiens sont aussi souples que les tiens (1) », dit Libanius à Julien. Mais, chrétiens ou païens, les sophistes sont incrédules. Les vrais chrétiens sont les barbares. Mourant, le Grec ne se recommande pas plus au Christ qu'à Apollon ; le barbare, au contraire, expire, en faisant le signe de la croix (2). C’est pourquoi Libanius dira des barbares : « Déjà sur nos frontières, on en a fait de robustes et solides chrétiens, bien ignorants et bien grossiers (3). » Paul de Larisse meurt en s’écriant : « Vous voilà donc entin, je vous trouve donc, ô vous les vrais chrétiens, vous les plus ignorants, les plus grossiers des hommes et les plus aveugles, vous les barbares (4) » !
Certes elle est de Vigny et nullement de Gibbon cette opinion — d’ailleurs invraisemblable — que Julien se fait tuer afin de ne pas résister aux barbares. Julien aurait ainsi raisonné : Pour sauver la religion nécessaire à la morale, les barbares seuls ont l’âme assez rude. A leur rudesse convient seul le christianisme. Abandonnons Idonc le monde à la barbarie chrétienne. Gibbon n’est pas assez romantique pour écrire ainsi l’histoire ; il ne tient pas non plus assez à la religion et à la morale. Mais il avait séparément remarqué la régénération du polythéisme par Platon, la grossièreté des premiers chrétiens, le fanatisme des barbares indignes du polythéisme. Vigny a lié le faisceau.
Les barbares ont vaincu et le christianisme est vivant. Mais, pense Vigny, ce qu’il y a de vivant dans le christianisme, c’est le platonisme. Le platonisme a donc dans Daphné une part prépondérante. Non seulement c’est, lui qui a donné 'au polythéisme
(1) Daphné, p. 154.
(2) Id., p. 154-172.
(3) Id., p. 157.
(4) Id., p. 179.
un caractère philosophique et symbolique, mais c’est ce qui a passé de lui dans le christianisme qui le soutient encore. « Le christianisme va toujours s’affaiblissant et montrant sous sa robe usée le platonicisme {sic) toujours vivant (1). » Aussi ne soyons pas surpris que Vigny ait adopté pour Daphné la dialectique et le cadre d’un dialogue de Platon.
Ce caractère platonicien du christianisme, c’est encore Gibbon qui le signale à Vigny. Nous avons vu que Gibbon avait parlé d’un polythéisme rajeuni par Platon, il nous reste à le voir rattacher au Platonisme la doctrine chrétienne. « Platon, nous dit-il dans son chapitre xxre, imagina la doctrine trinitaire et considéra particulièrement le Logos sous la dénomination plus intelligible du fds du Père Eternel (2). » Ce système théologique fut entendu à l’Ecole d’Alexandrie par quelques Hébreux qui par orgueil national « donnèrent audacieusement ses préceptes pour une ancienne tradition de leurs ancêtres ». Dans le Livre de Salomon, « on reconnaît aisément le style et les préceptes de l’école platonicienne (3) ». Il ne restait plus qu’à incarner le Logos de Platon dans la personne de Jésus de Nazareth. Ce fut l’œuvre de Jean (4). Gibbon poursuit longuement encore l’étude parallèle des plalonistes et des chrétiens. « La dévotion des individus fut la première différence qui distingua les chrétiens des platonistes ; la seconde vint de l’autorité de l’Eglise (5). » Désormais Vigny ne craindra pas de reconnaître sous la robe du christianisme le « platonicisme ». Il partagera entre Joseph Jechaïad et Basile l’argumentation de Gibbon. C’est la même suite ; ce sont les mêmes expressions. Basile raconte la vie chrétienne de Julien et le montre en train de lire dans la cathédrale de Nicomjédie le Livre de la Sagesse ; Joseph Jechaïad qui reconnaît aussitôt la doctrine platonicienne de l’Ecole d’Alexandrie ne peut s’empêcher (d’interrompre le récit : « Ce livre est notre ouvrage, et nous autres Juifs d’Alexandrie l’avons vu sortir de l’école de nos thérapeutes. Ils l’écrivirent en grec ; jamais Salomon n’en fut l’auteur, et l’original hébreu ne s’est
(1) Daphné , p. 199. Cf. p. 145-149, la déclaration platonicienne de Julien. (S) Gibbon, tome V, ch. xxi, p. 17.
(3) Id., ibid., p. 19.
(4) Id., ibid., p. 22.
(5) Id., ibid., p. 35-36.
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jamais vu (1). » Basile reprend le récit interrompu, déclare qu’il retrouvait lui-même dans le Livre de la Sagesse « les préceptes du divin Platon » ; puis il nous montre encore Julien lisant après le Livre de la Sagesse l’évangile de Jean. Nouvel éblouissement 'de platonisme : « Le Verbe ! le Verbe divin, la Raison émanée des cieux, 1 Esprit, la Parole, le Logos adoré de Socrate et de Platon, l’Ame du monde, le Dieu créateur, a été fait chair en Jésus ! (2) » Après Gibbon., Vigny affirme donc que le Livre de la Sagesse est d’origine platonicienne et que le christianisme s’est borné à incarner le Logos en Jésus. Se répandant à travers le monde sous la forme polie et belle de la mythologie grecque, ou sous la forme rude et grossière du christianisme, la doctrine de Platon est au centre de toute religion. Encore une fois, Vigny prend', réunit et exagère les idées de Gibbon.
Le caractère humain et platonicien du christianisme, la nature anti-sociale, grossière et intolérante des vrais chrétiens, les sectes de l’Eglise primitive, voilà ce que Vigny crut pouvoir mettre sans crainte dans son œuvre de Daphné , en s’autorisant de l’Histoire du Bas-Empire.
Pour l’histoire particulière de Julien, Vigny doit beaucoup moins à Gibbon ; car il conçoit tout autrement que lui les deux personnages principaux de Daphné, Libanius et Julien.
Gibbon considère Libanius comme le plus grand des sophistes d’alors, un sophiste néanmoins. Ses lettres, ses ouvrages ne témoignent que de la vaine science des mots id’un rhéteur qui, au lieu d’étudier ses contemporains, avait les yeux toujours fixés sur la guerre de Troie ou la République d’Athènes (3). Il sut se tenir à l’édart des adulateurs de Julien, mais Gibbon attribue cette sage conduite, moins au désintéressement de la vertu, qu’à l’adresse de l’orgueil. Tout autre est le Libanius de Vigny. Dans sa retraite de Daphné, Libanius non seulement est la vertu même, mais, observateur clairvoyant de son époque, il a lu loin dans l’avenir le triomphe nécessaire du Nazaréen et
(1) Daphné, p. 97. Gibbon reconnaît en note que l’original hébreu n'existe pas, ch. xxi, p. 19, note 16.
(2) Daphné, p. 98.
(3) Gibbon, tome V, ch. xxiv ; p. 419, note 26.
des barbares. C’est lui qui force Julien désabusé à quitter le combat. Gibbon cite dans une note le mot de Bentley sur la correspondance de Libanius : « En lisant ces lettres inanimées et vides de choses, on s’aperçoit bien que l’on converse avec un rêveur pédant qui a le coude appuyé sur son bureau (1). » Comme s’il vengeait une injure personnelle, Vigny en élevant Libanius au-dessus de Julien même, affirme que ce sont les penseurs solitaires qui comprennent le mieux l’humanité et sauraient le mieux la diriger. Il prend donc le contre-pied de Gibbon. Libanius qui, pour Gibbon, vivait hors de son temps* aura seul, pour Vigny, la vue exacte de son temps.
Dans Daphné , Julien apparaît comme un demi-dieu. Gibbon est loin de l’admirer sans réserve. Sans doute il avoue ses qualités. « Les Romains possédèrent un empereur qui ne connaissait pas d’autres plaisirs que ses devoirs, qui travaillait à soulager les malheureux et à ranimer le courage de ses sujets, qui tâchait de joindre toujours le mérite à l’autorité et de donner le bonheur à la vertu (2). » Mais il commence par le trouver inférieur à Auguste, à Trajan, à Marc-Aurèle ; et il finit par dénoncer les taches qu’imprima le paganisme à son caractère et à sa vie : « Un dévot attachement pour les dieux d’Athènes et de Rome formait sa passion dominante. Des préjugés superstitieux égaraient et corrompaient les forces de son esprit éclairé, et des fantômes qui n’existaient que dans son imagination eurent une influence pernicieuse isur le gouvernement de l’Empire. Le zèle des chrétiens qui méprisaient le culte et qui renversaient les autels de ces divinités fabuleuses, le mit dans un état de haine irréconciliable avec une partie nombreuse de ses sujets ; et le désir de la victoire et la honte de la défaite l’excitèrent quelquefois à violer les lois de la prudence et même celles de la justice (3). » Il ne manque pas l’occasion de railler la saleté, les sacrifices sanglants, les visions de Julien. Il remarque la dissimulation de son caractère et sa persécution savante des chrétiens (4).
Dès lors Gibbon ne pouvait servir à Vigny, admirateur enthousiaste de Julien, que pour quelques détails. Notons
(1) Gibbon, tome V, ch. xxiv ; p. 419, note 26.
(2) Id., ibid., ch. xxn, p. 273.
(3) Gibbon, tome V, ch. xxm, p. 276-277.
04 )/d., ch. xxii et ch. xxiii.
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d’abord certains faits sur lesquels Gibbon appela ou rappela l’attention de Vigny. Julien lisant les Saintes Ecritures dans 1 église de Nicomédie ; Julien ne découvrant à Daphné qu’une oie pour sacrifier aux dieux ; la rivalité d’Antioche et de Daphné ; le temple de Daphné ; le corps de saint Bahylas transporté d’Antioche à Daphné, puis de Daphné à Antioche ; l’incendie du temple de Daphné ; Julien voulant rebâtir le temple des Juifs à Jérusalem, et en étant empêché par des prodigest ; l'importance politique des eunuques dans le Bas-Empire, tout cela se retrouvera dans le roman de Daphné (1). Voilà pour les faits ; voici pour les idées. Entre autres causes de l’apostasie de Julien, Gibbon indique qu’il fut élevé dans l’Asie-Mineure au milieu des scandales de la querelle suscitée par Arius (2). Les disputes des évêques, les variations continuelles de leur symbole l’auraient détaché du christianisme. Vigny s’empare de cette idée. L’Arianisme tu-a en Julien le chrétien (3). Malgré son retour au paganisme, Julien conserva la pureté Ides mœurs chrétiennes (4). Gibbon signale ses efforts pour réformer le sacerdoce païen, et publie ce qu’il appelle ses lettres pastorales : « Il veut que dans chaque ville l'ordre sacerdotal soit composé sans distinction de naissance et de fortune de ceux qui montrent le plus d’amour pour les dieux et de charité pour les hommes. » Vigny qui est fier de l’ascétisme de Julien, nous avons déjà eu l’occasion de le dire, n’a garde id’ouhlier ce passage de Gibbon. Il nous dira donc que Libanius copia de sa main l’édit de Julien sur les temples pour le suspendre au mur de sa maison. Suivant son habitude, il reproduit le texte de Gibbon : « J’ai ordonné qu’il ne fût jamais élevé au sacerdoce que les gens de bien les plus purs de chaque ville, slans égards pour la naissance ou la richesse. Je leur ai donné pour devoirs l’amour de Dieiu: et des hommes... (5) ». Bien que Gibbon reproche à Julien d’être retombé dans les habitudes de la superstition; vulgaire, il ne
(1) Cf. Gibbon, ch. xxm. Pour la reconstruction du temple de Jérusalem, cf. ch. xxm, p. 342. — Cf. Daphné, p. 168 : translation des cendres de saint Babylas. Mais Vigny intervertit l’ordre des facteurs et meit Antioche à la. place de Daphné ; — p. 66 l’oie de Daphné, devenue « animal domestique de la bassecour » ; — p. 129, projet de r, établir le temple de Jérusalem ; — p. 61, les eunuques de Constance.
(2) Gibbon, tome V, ch. xxm, p. 283.
(3) Daphné, p. 106.
(14) Gibbon, tome V, ch. xxm, p. 317.
(5) Daphné, p. 143.
dissimule pas que l’empereur interprétait librement la mythologie grecque. Sans s’y arrêter, il nous avertit par une simple note qu’on peut juger de la véritable religion de Julien d’après les Césars , et surtout d’après le discours théologique in Solem regem (1). Vigny s’y arrête elt s’appuie sur les ouvrages cités par Gibbon.
Vigny connaissait trop Gibbon pour ne pas le consulter parfois, en traçant le portrait de Julien. Mais alors que pour juger le christianisme leur rationalisme était à l’unisson, quand il s’agit de Julien, l’accord disparaît. Get empereur singulier dont le sceptique historien du xvm6 siècle ne parle que le sourire aux lèvres, acquiert aux yeux de Vigny tous les prestiges. Soldat, il fut grand capitaine ; philosophe, il unit la métaphysique de Platon à la morale des stoïciens ; poète, il revêt cette philosophie des parures mythologiques ; théosophe, il a l’incrédulité des créateurs de religion. Vigny ne conçoit-il pas Julien à son image? Lui aussi, il a été soldat, philosophe, poète, et nous le savons maintenant, théosophe? Que n’a-t-il l’autorité suprême? « Julien, dit-il, a été l’homme dont le rôle, la vie, le caractère m’eussent le mieux convenu dans l’histoire ! (2) »
En résumé, Daphné nous présente à la fois un tableau historique et un portrait. Le portrait est celui de Julien ; Vigny l’a tracé, en détournant ses regards de Gibbon. Le tabeau est celui de l’Eglise primitive ; Vigny le trace d’après Gibbon/.
Le démontrer c’était répondre à une question que se pose tout lecteur de Daphné. Vigny paraît jongler avec les questions théologiques. Les Ebionites, les Sabelliens, les Ariens et d’autres plus obscurs se succèdent dans son œuvre. Or on savait que Vigny n’était pas théologien, et l’on se doutait bien que toute cette théologie était une théologie d’emprunt. Les doutes peuvent céder la place à une certitude. La théologie de Vigny doit être rendue à Gibbon.
On pourrait s’étonner que Vigny, gagné par La Mennais et Chateaubriand au christianisme nécessaire, dans le roman même où il fait reconnaître cette nécessité' par Libanius et Julien, ait représenté la primitive Eglise sous des couleurs si peu
(1) Gibbon, tome V, ch. xxrn, p. 292, note 19. Cf. Daphné, pp. 144 et 147.
(2) Id., p. xix.
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aimables. Evidemment, le théosophe était quelque peu irrité contre un culte dont il ne pouvait devenir le nouveau prêtre ; le rationaliste se vengeait sur le christianisme de voir le monde incapable de secouer le joug religieux ; mais surtout le penseur habitué à pousser ses idées jusqu’au bout, concevant à la manière de Voffltiaire et de Gibbon l’histoire du christianisme, renchérissait sur ses modèles, moins par malignité que pour suivre une pente où il se trouvait engagé.
Il ne faudrait donc pas trop s’émouvoir Ides exagérations de Vigny ; elles ne tirent guère à conséquence ; et nous le verrons de plus en plus se rapprocher du christianisme.
Apologistes et Réformateurs.