‹ Alfred de Vigny, persistances classiques et affinités étrangèresChapitre 12 sur 31 · BALLANCHE. STRAUSS · texte numérisé non relu

BALLANCHE. STRAUSS

Lorsque Vigny se rapprocha du Christianisme, il s’éloigna des Jansénistes et des Voltaiiriens dont l'outrance ou les sarcasmes appelaient ou facilitaient naguère ses réfutations. Mais il ne s’arrêta guère aux sages du Catholicisme, Bossuet, Fénelon. Encore qu’il ait relu l 'Histoire Universelle de 1832 à 1833 (Cf. Journal, p. 66 et 73) on ne rélève guère dans toute son œuvre que quelques souvenirs d’enfance qu’il a pu garder des Oraisons Funèbres de l’un ou dlu Télémaque de l’autre. C’est ainsi que dans Quitte pour la Peur, Rosette lit lia péroraison de Y Oraison funèbre du Prince de Conclé à la Duchesse qui, n’écoutant pas, croit qu’il s’agit de bergers et de troupeaux. C’est ainsi que dans la Fille de Jephté apparaissent certains traits du sacrifice du fils d’Idoménée.

Il arrive : à peine ose-t-il lever les yeux... Cependant le fils se jette à son cou et est tout étonné que son père réponde si mal à sa tendresse ; il le voit fondant en larmes. O mon père, dit-il, d’où vient, cette tristesse ?

Qu’ai-je fait ? Vous détournez vos yeux de peur de me voir ! Idoménée écoutait ce discours, la tête baissée ; on voyait ses membres tremblants.

(Télémaque) .

Mais le sombre vainqueur mar- [che en baissant la tête...

...Plein de crainte, il a fermé

[ses yeux.

Ses genoux ont tremblé sous le [poids de ses armes...

Et ses bras à Jephté donnés avec

[tendresse

Suspendant à son col leur pieuse

[caresse...

Je ne vois que vos pleurs et non [pas vos regards.

Je n’ai point oublié l’encens du

[sacrifice

J’offrais pour vous hier la naissante génisse.

Qui peut vous affliger ?...

(La Fille de Jephté).

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Vigny reprend l’aittitude du père, le discours de l’enfant. Parfois, il développe une indication. Qu’ai-je fait ? dit le fils d’Idioménée. La fille de Jeplité énumère tout ce qu'elle a fait. Enfin certaines expressions trahissent l’emprunt.

Tout cela est peu de chose. En réalité Vigny préfère consulter des écrivains plus proches de lui, des apologistes comme Chateialubriand ou Tocqueville, ou encore des réformateurs qui, tels J. -J. Rousseau, Ballanche, Strauss même, malgré son panthéisme, ne portent à la religion que des coups détournés, paraissent adorer ce qu’ils brûlent, conserver ce qu’ils sapent, améliorer ce qu’ils dénaturent.

Quand Vigny découvrit dans le christianisme la base nécessaire de toute société moderne, naturellement il se ressouvint de Chateaubriand, d’autant plus qu’en 1831, c’est-à-dire au moment où commençait, à la suite de La Mennais, ce rapprochement dont Daphné marque l'aboutissement, parurent les Etudes Historiques. D’ailleurs il avait toujours subi l’influence poétique, philosophique et sociale du Génie du Christianisme.

L’Influence poétique, nous le verrons, éclate dès l’abord. Quant à d’influence philosophique et sociale, elle ne se manifestera avec évidence que plus tard, par des œuvres comme Daphné , la Sauvage , le Mont des Oliviers ; mais elle conviait depuis longtemps, et il importe de la discerner dans les. premières œuvres.

L’influence philosophique du Génie du Christianisme fut de deux sortes. Il confirmait Vigny dans l’habitude de considérer tes choses du point de vue chrétien, et il lui montrait le côté humain du christianisme.

Ce second point n’appiairaît guère au début et cela se conçoit. En effet, l’auteur du Génie du Christianisme est sans cesse préoccupé de dire aux philosophes que le surnaturel effarouche : rassurez-vous, le christianisme est plus rationnel qu’il ne semble. Or lorsque de 1819 à 1822 Vigny songe surtout à combattre le christianisme, il préférait en exposer la doctrine d’après les intransigeants comme Pascal ou J. de Maistre plutôt que d’après les diplomates comme Chateaubriand!. Aussi ne trouveronsnous une imitation directe du Génie du Christianisme que dans le Mont des Oliviers , lorsque, voulant conserver le christianisme, il lui plaît d’en adoucir l’aspect. Mais se serait-il si aisé-

ment souvenu du Génie en 1843, s’il ne l’avait bien lu dès 1819?

Le premier point est plus facilement discernable. Vigny considère l’univers de l’angle du christianisme ; et en cela il suit Chateaubriand. Son pessimisme est bien d’origine aristocratique mais il le pose d’après des données chrétiennes, la punition et plus encore la substitution des peines : l’homme est puni et l’innocent pour le coupable ; tel est le thème habitluel des Poèmes antiques et modernes. Or il lisait dlalns le Génie du Christianisme :

« Sans décider ici si Dieu a tort ou raison de nous rendre solidaires, tout ce que nous savons et tout ce qu’il nous suffit de savoir à présent, c’est que cette loi existe. Nous voyons que partout le fils innocent pétrie le châtiment dû au père coupable. » (Première partie. Livre I. Ch. iv).

Les considérations sur la substitution des peines, Vigny les empruntait beaucoup plus à des contemporains comme J. de Maistre ou Chateaubriand qu’aux Jansénistes du xviie siècle : lesquels jugeant tout le monde coupable n’avaient point à justifier Dieu de punir l’ innocent.

Mais tandis que la punition et la substitution irriteront de moins en moins le futur poète de la Bouteille à la, Mer et de Y Esprit Pur ; Vhumanité du christianisme le séduira davantage. Quoi qu’il en soit, dans les Poèmes antiques et modernes , parmi les divers interprètes de la dodtlrine chrétienne que Vigny connaissait, Niclole, Pascal, Voltaire, de Maistre, on ne Saurait réserver Une place prépondérante à Chateaubriand.

L’influence sociale du Génie du Christianisme peut, elle aussi, se ramener à deux idées essentielles : le Christianisme seul dans la société moderne garantit l’indispensable morale ; le Christianisme a le mieux déterminé le rôle de la femme.

La première, longtemps comprimée par les théories voltairiennes sur le carjafctère anti-social du Christianisme ne s’épanouira que dans Daphné. La seconde, au contraire, se laisse deviner dès Héléna et il convient de s’y arrêter.

Vigny en effet a certainement médité les diverses remarques de Chlalteaubriand sur lia femme chrétienne, car il les a reproduites et parfois contredites.

Que lui disait donc Chafaubriand ? Il lui disait : la femme

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■est un être de faiblesse et de force ; — le sort de la femme eslt misérable ; — sur le respect de la femme repose la famille et liai société.

La faiblesse toute puissante de la femme, Vigny la trouvait exposée dams un des chapitres du Génie qu’il a le plus étudié et qui est consacré au Paradis Perdu :

« Eve tombe par amour-propre : elle se vante d’être assez forte pour s’exposer seule... Cette belle créature, qui se croit invincible en raison même de* sa faiblesse, ne sait pas qu’un seul mot peut la subjuguer. L’Ecrituire nous présente toujours la femme esclave de sa vanité. Quand Isaïe menace 'les fililes de Jérusalem : « Vous perdrez, leur dit-il, vos boucles d’oreilles, vos bagues, vos bracelets, vos voiles. » On a remarqué de nos jours un exemple frappant de ce caractère. Telles femmes 'pendant, la Révolution ont donné des preuves multipliées d’ héroïsme , et leur vertu est venue depuis échouer contre un bal, une parure, une fête. Ainsi s’explique une de ces mystérieuses vérités cachées dans les Ecritures : en condamnant la femme à enfanter avec douleur. Dieu.' lui a donné une très grande force contre la peine, mais, en même temps, et en punition de sa faute, il l’a laissée faible contre le plaisir... »

Eve lui (à Adam ) propose de vivre dans la continence, ou de se donner la mort, pour sauver sa postérité. Ce désespoir, si bien attribué à une femme, tant par son excès que par sa générosité, frappe notre premier père... « Eve, l’espoir que tu fondes sur le tombeau et ton mépris pour la mort me prouvent que tu portes en toi quelque chose qui n’est pas soumis au néant. » (IIe Partie, Livre I. Ch. III).

Cette plaige, à travers ll’œuvre entière de Vigny, nous la retrouvons commentée, illustrée, amendée. La générosité dé la femme apparaît dès Eloa. La force contre la peine que Vigny reconnaît chez Doloridai, Anne d’Autrilcihe ( Cinq-Mars ), Kittÿ Bell, il la mettra en pleine lumière dans lie poème de Wanda. Les expressions dont se sert Chateaubriand pour définir la faiblesse de la femme font partie du vocabulaire de Vigny. Dans la pièce toute moderne des Amants de Montmorency , comme dans le poème biblllique de ta Colère de Samson, la femme est traitée d'esclave. Comme Eve, Da'lila, « se vante » (1) ; et cette

(1) ...Elle attend et se vante De ne rien éprouver des atteintes du feu.

vanité des femmes, Vigny n’a-t-il pas partout déclaré, lui aussi, qu’elle est en raison inverse de leur faiblesse? Par deux fois enfin, le poète déclare Dali'la passionnée de plaisir :

Ses grands yeux, entr’ouverts comme s’ouvre l’amande

Sont brûlants du plaisir q’ue son regard demande...

Un maître lui fait peur. C’est le plaisir qu’elle aime.

Quant aux réflexions sur le luxe des femmes, Vigny les accepta d’abord. Uauteur de Cinq!Mars nouis dépeint Marie de Maimtoue cédant à l’essai d’une couronne. Mais bientôt, et moins pour défendre les femmes que le luxe, il prend le conlttrepied de Chateaubriand. Chateaubriand nous montre après la Révolution Iles défaillances que le luxe peut entraîner chez des femmes héroïques ; l’auteur de Stello préfère nous montrer, pendant la Révolution, l’héroïsme des grandes dlames que le luxe n’a poinltl affaiblies. Enfin le poème de Wanda commencera par l'énumération des « bagues enchantées », des rubis, des « cachets grecs », des croix, des « pertes noires », des « diamants en feu », des « reliques sans prix », des saphirs, des bracelets dont sut se dépouiller une princesse russe. Les deux premières strophes de Wanda ne sont-elles pas une réponse triomphante à l’interrogation de Tertullien que Chateaubriand reproduit en un autre passage du Génie du Christianisme :

« Je ne sais si des mains accoutumées, aux bracelets, pourront supporter le poids des chaînes, si des pieds ornés de bandelettes s’ accoutumeront à la douleur des entraves : je crains bien qu’une tête couverte de réseaux de perles et de diamants ne laisse aucune place à l’épée. » ( Partie III, Livre IV, Cli. II).

Quelle que soit l’opinion de Vigny sur Ile luxe, sa psychologie féminine d’ordinaire est si conforme à celle de Chateaubriand qu il ne .saurait longtemps parler de la femme sans que lui monte aux lièvres une expression qui nous rtap pelle l'auteur du Génie du Christianisme. Pour définir lia créature souffrante qui ne pourrait marcher sans appui, le poète de la Maison du Berger semblera se souvenir à la fois de Voltaire (1) et de Chateaubriand :

(1) Pour Voltaire, cf. page 246.

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« Etre le plus faible -de la nature, toujours à la veille de la mort ou diei la perte de ses charmes, qui le soutiendra cet être qui sourit et qui meurt... »

(. Partie I, Livre VI, Ch. v).

Dans chaque éclair tombé de ton [regard mourant...

Et dans ton pur sourire amou- [reux et souffrant...

Ton amour taciturne et tou- [jours menacé...

Or la femme donltl Chateaubriand considère sans cesse la faiblesse et lia force, a la condition la plus triste qu’il soit. Sur ce point encore Vigny partage l’opinion de Chateaubriand. Ainsi, le Bal , cette sombre méditation sur le sort de la femme, n’estil pas sorti du discours du Père Aubry consolant Atlalla* de

mourir avant de connaître Oies

« Je vous épargne les détails des soucis du ménage, les disputes, les reproches mutuels, les inquiétudes et toutes ces peines secrètes qui veillent sur V oreiller du lit conjugal. La femme renouvelle ses douleurs chaque fois qu’elle est mère... » ( Œuvres Complètes. Ed. Pourrat, tome XVIII, p. 73).

misères du mariage :

Ah ! reculez le jour où surveillantes mères Vous saurez du berceau les an- [goisses amères.

Mais aux yeux maternels lias [ veilles inquiètes Xe manquèrent jamais ni les [peines muettes Que dédaigne V époux, que l’en- [fant méconnaît Et dont, le souvenir dans les [songes renaît...

Sur cet être misérable s’appuie néanmoins la société ; et Chateaubriand place lia supériorité de la morale chrétienne dans le respect dé la femme. Sont actuellement victimes dé leur mépris des femmes les Musulmans {Génie, Partie IV, Livre V, ch. iv, note lv). En faisant d’une femme maltrlaiitée par tes Turcs l’héroïne du poème d'IIéléna, Vigny expliquait d’après Chateaubriand, l’infériorité des Orientaux. Ils ignorent la courtoisie. Le Chant II d 'Héléna s’ouvre même sur une allusion au chapitre iv que nous venons d’indiquer et qui s’intitule : Vie et mœurs des chevaliers. L’auteur parfois voltairien de Daphné, quland il met au-dessus de l’affranchissement de la chrétienne l’esclavage du gynécé, oublierait-il que le respect de la femme vinlt donner aux mœurs nouvelles une pureté, un désintéressement, une noblesse ignorée du paganisme ? d(u( moins le poète d 'Héléna l’avait remarqué et hauteur de la Sauvage s’en ressouviendra.

Ainsi les considérations philosophiques et sociales du Génie du Christianisme ne passèrent point inaperçues de Vigny, mais de plus en plus les considérations sociales prendront le pas sur les considérations philosophiques.

Dans Daphné (1837) en effet l’intérêt philosophique passe au second plan. Certes. Vigny apparaît toujours incapable de considérer l’univers d’un point de vue qui ne serait pas chrétien et curieux de noter lie côtiê naturel d'u christianisme. Mais Daphné marque avant tout le triomphe de la thèse social du Génie du Christianisme sur celle de l’Essai sur les Mœurs. D’ailleurs près d’iabandonner la thèse de l’Essai, Vigny prend un malin pliais ir à répéter ce que disaient Voltaire et Gibbon du caractère antisocial du christianisme ; et l'affranchissement de la femme est pour lui l’ occasion de flétrir des sœurs chrétiennes qui ont à l’église des attitudes de prostituéles. Comme est laissé dans l’ombre tout l’éclat que le christianisme devait donner aux beaux arts et bien que soit annoncée une époque lointaine où, tel le paganisme il se nimbera de poésie (p. 182) ; Vigny semble heureux d’être tenu par la couleur locale de le représenter, aux époques primitives, barbare et rétrograde. Cependant, Chateaubriand sort vainqueur de la lutte étl contraint, en dépit de Voltaire, hauteur de Daphné à reconnaître la nécessité de conserver la morale pour lia société et le christianisme pour la morale.

Il importe donc de dévoiler tout ce qu’il tire des œuvres de Chateaubriand. Il n’en est peut-être pas une dont on ne retrouverait la triaice dans ce romani d’un caractère si voltairien.

L’Essai sur les Révolutions , cette œuvre voltiaiirienne de Chateaubriand, semble lui servir de transition entre VEssai sur les Mœurs et le Génie du Christianisme. Peut-être Vigny qui se préoccupa constamment de la religion de l’avenir, en avait-il miéditléhle ch. lv° : Quelle sera la religion qui remplacera le christianisme ? Sûrement il en remarqua l’idée directrice : « l’homme faible dans ses moyens et dans son génie ne fait que se répéter sans Cesse », liai révolution française recommence la révolution athénienne. (Ch. lvi). En effet lie principe du continuel recommencement des choses enserre le récit proprement dit de Daphné. Dans le Ch. n, Les Livres , décrivant le sac de 1 Archevêché du 14 février 1831, Vigny nous présente un ouvrier près die jeter à lia rivière un livre intitulé L’incendie de la

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bibliothèque d'Alexandrie par Omar (p. 20). Dans l'Epilogue le Docteur Noir et Stelllo achètent ce livre :

« Tous deux lurent avidement ces belles paroles écrites dans le xiii6 siècle sur l’évènement des barbares du xne. Mais ils ne lurent pas plus avant, parce que trois cents pages qui suivaient avaient été déchirées par les barbares de Paris du xixe siècle où nous sommes tombés aujourd’hui. » (p. 189-90).

Au Ch. m, le Pays latin le Docteur Noir affirme que l’homme «au xiie siècle « était précisément ce qu’il est ce soir et sera dans douze autres âges » ;p. 35). Cette théorie du cercle, Vigny l’admet ; mais comme devait faire plus tard Chateaubriand lui-même sans écarter la théorie contraire du progrès ; car Daphné nous laisse entrevoir la victoire assurée, quoique lointaine, de l’Esprit.

Avec lia théorie du cercle de YEssai sur les Révolutions voisine la théorie de la civilisation chrétienne du Génie. Chateaubriand non seulement déclare que « la morale est la base de la société » (Partie i. Livre vi. Ch. m) mais il démontre que le polythéisme ayant; séparé les forces morales des forces religieuses (Partie iv. Livre vi. Ch. xm) était incapable die maintenir les mœurs ; et que le christianisme, ayant suivi un système opposé, sauva « la société d’une destruction totale en convertissant les barbares. » Vigny néglige la séparation de l'a muraille et dé la religion dans le polythéisme, mhis il conserve les barbares et le christianisme libérateurs.

De plus Chateaubriand qui s’est occupé de Julien non moins peut-être quie Voltaire, le signalait à l’alttenition de Vigny. Dans l’Essai sur les Révolutions Chateaubriand qui est alors rationaliste esquisse une défense de Julien :

« En qualité de guerrier, de politique et de philosophe, il avait une triple raison de s’opposer au progrès du christianisme. Il sentait que partout où une nouvelle religion s’établit, l’Etat court à une Révolution inévitable, mais il ‘était trop tard pour y remédier ; et en cela Julien se trompa. » (Sec. Partie, Ch. XXXVI).

Dans le Génie du Christianisme , il considère l’Apostat comme Lancêtre de Voltaire. Se mesure-t-il avec Saint-Cyrilte, « lorsque Julien est sérieux Saint-Cyrille triomphe du philo-

sophe, mais lorsque l’empereur a recours à l’ironie, le patriarche perd ses avantages. » (Partie i. Livre i. Ch. i). Julien, dit-il encore « attaqua Ha religion avec les armes de la plaisanterie, comme on l’a fiait de nos jours. » (Dé|ense du Génie du Christianisme) Vigny acceptera, cette lîlialtion et dlans Daphné il! mettra au pied de la statue de Julien « Voltaire qui riait. » (p. 191).

Si le Génie du Christianisme fournissait à Vigny la thèse de lia nécessité sociale du christianisme, les Martyrs lui fournirent le moule où il coula sa pensée.

Dans les Martyrs, nouls dit M. Lanson, Chateaubriand montre (( deux sociétés, deux civilisations, deux morales, deux esthétiques... Cette conception là seule est un coup de génie. » (Hist. de la Litt. 4e éd. p. 887.) Vigny la reprendra pour son compte dans Daphné. Et de même que La Bruyère retouchait sous le nom d’Oinuphre* le portrait de Tartuffe, de même Vigny nous donnera dans Daphné à Ilia fois une reproduction et une critique des Martyrs. Lui aussi nous montrera les deux mondes, mais il évitera les anachronismes tant reprochés à Chateaubriand. Il représentera non un christianisme poétique chargé d’ans et de civilisation, mais le christianisme barbare et fait pour les Barbares que Voltaire et Gibbon stigmatisèrent. Ce n’est pas le paganisme homérique de Démodocus qu’il célèbre, mais le paganisme philosophique de Julien et de Libanius. Là surtout il prend le contre-pied de Chateaubriand. Pour Chateaubriand le grand ennemi du christianisme primitif n’étaiit pas la religion païenne, c’était Ha fausse science des sophistes. Toutes les religions oint quelque chose de sacré et de sanctifiant ; de sorte que le grand prêtre de Jupiter Symmaque demande à Dioclétien « indulgence pour les chrétiens, protection pour les Dieux de Ilia patrie. » (L. xx. p. 161). C’est le sophiste Hieroclès (jui sait parler d’humanité en demandant le sang de l’innocent. (Id., p. 162). Partout l’auteur des Martyrs flétrit la fausse science qui avec Julien l’Apostat devait exposer te christianisme aux pires dangers. Les Martyrs insistaient sur l’œuivre de Julien ; et nous y trouvons un nouveau portrait de l’Apoistat :

« Julien... neqeu d|e Constantin s’ajtachaiit à Lampridius, ennemi déclaré du culte évangélique ; des habitudes bizarres et

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des mouvements convulsifs décelaient dans le jeune prince une sorte de déréglement de l’esprit et du cœur. » ( Id . p. 135).

C’est ePaiprès Julien, qu’esitl décrite Lutèce (Id., p. 4 et 5). Ce fut comme une réponse aux Martyrs et une défense des philosophes païens que Vigny nous donna diains le roman de Daphné. Libanius s’oppose à Hiéroclès. Comprenant par une inspiration vraiment divine que les Barbares et le christianisme peuvent seuils sauver la société et la modale, il se sacrifie et. convainc Julien de se sacrifier, pour assurer le triomphe du Christ et des Barbares. Il est l'intelligence et la vertu mêmes. Les mouvements convulsifs de Julien se changent en « mouvements impétueux » (p. 124) ; et f Empereur philosophe devient un autre Vigny.

Oublies que soient ses réfutations Vigny n’en emprunte pas moins à Chateaubriand l’idée d’opposer en un seul poème le christianisme et le paganisme et même de présenter l’un comme une suite de l’autre . Déjà l’aultéur du Génie du christianisme , sans méconnaître ce que la religion nouvelle offrait de divin, de surnaturel et de mystérieux, démontrait qu’eüle était « le diéVeloppemenlt des lumières naturelles et le résultat nécessaire dé la vieillesse de la société. » (Partie iv. Livre i. Ch. i.) Il miulltipliait les rapprochements entre l’alncien et le nouveau culte ; et avant Ernest H'avet, avant Renan, écrivait déjà les Origines du christianisme. L’analyse du Génie se métamorphose en action dans les Martyrs. Quand Eudiore parle à Cymodooée de la résurrection du Christ, immédiatement Cymodooée songe au mystère d’Adonis. (T. xx, p. 88). Tout de même Joseph Je c haï ad, dans Daphné , interrompt Basile pour reconnaître dans le Livre de la Sagesse de Salomon la doctrine platonicienne de Décote d’Alexandrie (p. 97-98). Vigny conciliait ainsi la critique de Voltaire et l’apologie de Chateaubriand.

Enfin les vues historiques et religieuses des- Etudes , publiées en 1831, apparaissent dans Daphné, tout imprégné que soit ce roman de la satire voltairienne.

Reprenant la théorie du cercle de l 'Essai sur les Révolutions, Chateaubriand trouvait le polythéisme sous Julien « dans la position où le christianisme se trouve de nos jours ; avec cette différence qu’il n’y aurait rien aujourd’hui à substituer au christianisme et que sous Julien le christianisme était là tout

prêt à remplacer l’ ancienne rdligion. » (OEuvres complètes, Ed. Garnier. T. ix. 1831. Pré f., p. 70). L’auteur die Daphné acceptait ce rapprochement, comme le prouvent quelques réflexions de 1844 : « Les deux religions maîtresses du monde ancien et du monde moderne semblent suivre deux lignes courbes et parallèles... Le Christianisme en est donc au point où en était le Polythéisme en 300. » ( Daphné , p. 226-27). Lui aussi pensait qu’aujourd’hui il n’y aurait rien à substituer iaiu christianisme ; et nous IFentendonis décllairer en 1844 qu’un Julien redivivuis ne pourrait que rajeunir le christianisme en prenant « l’esprit de Strauss et de La Mennais » [Id., p. 227.)

Discrètement Chateaubriand blâme son ancienne théorie des éternels recommencements. Après avoir constaté les rapports dé l’époque de Julien et die la sienne, il écrit : a le temps ne

recule point » ; et il accepte le progrès, le progrès de l’esprit :

« Tout ce que produit le corps meurt comme lui ; tout ce que produit l’esprit est impérissable comme l’esprit même. Toutes les idées ne sont pas encore engendrées ; mais quand elles naissent-, c’est pour vivre sans fin, et elles deviennent le trésor commun de la race humaine. » (Id. Préface, p. 92).

Pour représenter le progrès, Chlaiteaubriand trouve deutx images. Il conserve bien l’image du cercle, mais le cercle devient extensible. {Ici., p. 75). Puis an début, de l 'Etude Première la marche louvoyante d’un navire Hui fournit un autre symbole :

« Cette société, tout en ayant l’air .de rétrograder quelquefois, ne cesse de marcher en avant. La civilisation ne décrit point un cercle parfait et ne se meut pas en ligne droite ; elle est sur la terre comme un vaisseau sur la mer ; ce vaisseau battu de la tempête louvoie, revient sur sa. trace, tombe au-dessous, du point d’où il est parti ; mais enfin, à force de temps, il rencontre des vents favorables, gagne chaque jour quelque chose dans ison véritable chemin, et surgit au port crers lequel il avait déployé ses voiles. » (p. 103).

Non-seulement le fu/tmir poète de Y Esprit Pur annoncé dans Daphné la victoire lointaine de l’Esprit, mais il reprendtra les deux imlalges de Chateaubriand, l’une celle du cercle extensible

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dans la Sauvage , l’autre dans la Bouteille à la Mer dont les vicissitudes ressemblent aux courses errantes et finalement triomphantes du vaisseau de Chateaubriand.

Le progrès est assumé par le christianisme que fauteur des Etudes et celui de Daphné examinent à la même époque, celle dé Julien,. Il est évident que Vigny considéra le portrait que Chateaubri/and lui traçait dé Julien. D’abord il lui présentait un long récit de sa vie ( Etude deuxième). Certains détails du roman de Daphné, comme le collier d’un soilldiat qui devient à Lutéce le diadème de Julien ( Etude deuxième. Partie I, p. 227) ou encore l’expiation du Taurobole ( Id . Partie n. p. 242) semblent avoir été directement empruntés aux Etudes Historiques. Si Chateaubriand reproche à Julien notamment: « sa perpétuelle imitation » {Id., p. 238), il Houe aussi ses vertus ; et rien ne plaît comme l’éloge d’un adversaire. Il lui accorde une « âme exaltée » {Id., p. 240), qualité chère aux Romantiques. Il dit encore :

« Julien avait des vertus, de l’esprit et une grande imagination. On a rarement écrit et porté une couronne comme lui. Il détestait les jeux, les théâtres, les spectacles. Il était sobre, laborieux, intrépide, éclairé, juste, grand administrateur, ennemi de la calomnie et des délateurs. Il aimait la liberté et l’égalité, autant que prince le peut... IJn homme investi du pouvoir absolu, environné d’une armée de barbares dévoués à ses ordres, un prince qui pouvait d’un seul signe faire exterminer ses insolents détracteurs et qui se contente de tirer raison d’un libelle par un pamphlet [Le Misopogon] est un exemple' unique dans l’histoire des peuples et des rois. » {Ibid. p. 232-4). — « Sa mort est la mort d’un héros, ses paroles sont celles d’un sage.. »

Or on sait quelle place occupent dans Daphné le pamphlet du Misopogon et Ha mort de Julien ! Chatelatubriiand donne deux raisons de l’apostasie de Julien, le poison du paganisme, le spectacle des hérésies. A cette seconde raison que Vigny trouvait également dans Gibbon, il donne une importance singulière. Il remarqua certainement la première elle 'aussi . Chateaubriand écrivait : « à lia renaissance des lettres au xvi6 siècle, quelques écrivains de la France et de l’Italie, ravis des belles fables, devinrent dé véritables païens et firent abjuration entre les mains d’Homère et de Virgile. » (Et. n. Part, ii, p. 239). Or, Vigny

insiste siur l’humanisme de Julien et de Libanius qui se plaisent aux belles cérémonies du culte antique.

Ce christianisme du iv® siècle, Chateaubriand et Vigny l’examinent de la même façon. Chateaubriand écrivait : « Les nations modernes sont composées de trois peuples : païen, chrétien et barbalre. » (Préf. p. 70). Le monde païen, d’une immoralité croissante, avait un polythéisme pénétré; de philosophie : c’est le polythéisme de Julien. Le monde chrétien a deux âges : l’âge héroïque ou des martyrs, l’âge philosophique ou des hérésies. L’âge philosophique s’étend jusqu’à lia fondai lion des royaumes barbares. (Et. v. Part, i, p. 360). « A cette époque le christianisme était philosophique, il rétrograda. » Mais Chateaubriand ajoute :

« C’est précisément ce q’ui fit sa force. Le temps de la barbarie couva les germes de la société moderne, et son incubation fut d’une énergie prodigieuse. Le christianisme, philosophique trop tôt à la suite d’une vieille civilisation qui n’était pas née de lui, se serait épuisé... » (Et. III, Part. III, p. 320).

Vigny Conserve celtte construction, mais la revêt d'ornements voltaliriens. Il néglige l’utilité providentielle de la régression. Il écarte aussi les considérations sur l’immoralité du monde païen, les remplace même par quelques tableaux de li’immoralité chrétienne ; ce qui fait, que l’on comprend moins comment le christianisme est indispensable à la morale. D’ailleurs comme Chateaubriand, il prend le christianisme à l’âge philosophique, au moment où « les rhéteurs chrétiens » valent les rhéteurs païens. ( Daphné , p. 109 et 154). Il nous peint d-onc les hérésies, mais il préfère penser, avec Gibbon qu’une doctrine qui suscita tant de sectes n’eist pas divine, plutôt que de constater, avec Chateaubriand, que les hérésies sauvèrent l'indépendance de l’esprit, en maintenant « un droit naturel et sacré, le droit de choisir. » (Et. v. Part;, n, p. 396).

Conservant la doctrine du Génie du Christianisme , Chateaubriand reconnaissait que le christianisme pouvait par certains côtés paraître la continuation naturelle; du paganisme (Et. I. Exposition, p, 109. Et. II, P. II p. 243). Après Gibbon et Voltaire, Vigny tire tout le christianisme du platonisme.

Chateaubriand avait bien dit :

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« Ce monde était trop corrompu, trop rempli de vices, de cruauté, d’injustices, trop enchanté de ses faux dieux et de ses spectacles pour qu’il pût être entièrement régénéré par le christianisme. Une religion nouvelle avait besoin de peuples nouveaux ; il fallait à l'innocence de l’Evangile l’innocence des: hommes sauvages, à une foi simple des cœurs simples comme cette foi. » (Et. I. Exposition, p. 108).

Mettant en scène la doctrine de Chateaubriand, Vigny nous mènera sur le champ de bataille ; et là, il nous montrera le barbare chrétien qui meurt, en faisant le signe de la croix ; seul, il a la foi. ( Daphné , p. 117). Mais Chateaubriand se gardait de dire et de penser que le christianisme fut responsable de la barbarie du Moyen Age. Il rappelle aux Voltairiens que cette religion au contraire « a couvert le monde de ses institutions et de ses monuments » et qu’elle « fut le sein et le moule dans lequel s’est formée et façonnée notre société tout entière. » (Et. I. Exp., p. 110).

Or Vigny semble méconnaître les bienfaits du christianisme : suppression du polythéisme, suppression de l’esclavage, affranchissement de la femme. Le polythéisme, tout imprégné de platonisme, est en effet bien séduisant. Comme il ne nous montre que ides esclaves heureux, tel Paul de Larisse, esclave volontaire de Julien, tels les jeunes esclaves de Libanius, nul lecteur de Daphné ne s’iavise de maudire l’esclavage. Enfin De scandale des sœurs chrétiennes ne plaide pas en faveur de l’affranchissement des femmes.

- Tout en renouvelant sans cesse les attaques irréligieuses des Encyclopédistes, et en se servant des considérations mêmes du Génie et des Etudes sur les préparations naturelles du christianisme, Vigny accorde à Chateaubriand la 'nécessité des symboles religieux parce que tous les esprits ne consentent pas « aux mêmes abstractions philosophiques » (Et. III, Part. III, p. 321-2

— Cf. Daphné, p. 152) et, pour sauver la morale, la nécessité du christianisme.

Le pas était franchi ; et Vigny désormais suivra de plus près les traces de Chateaubriand. De la même époque, la Maison du Berger (1842), le Mont des Oliviers, la Sauvage (1843) en .fourniront la preuve.

Le symbole même de la Maison du Berger : le fait est depuis longtemps signalé, n’est-il pas tiré des Martyrs ? (tome XX,

p. 35). Mais c’est Velléda qui voudrait rouler pour Eudore la maison du Berger. Chacun conçoit ses héros à son image. Pour peindre la femme, Vigny emprunte quelques couleurs au Génie du Christianisme (1). La nature enfin, dont l’impassibilité paraît lui inspirer des senlfiments si contraires à ceux de Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre, de Chateaubriand, il la regarde cependant avec des yeux qui se sont instruits dans le Génie du Christianisme (2).

Le Mont des Oliviers se rattache à la tradition voltairienne des poèmes bibliques, La Femme Adultère , Moïse... Il n’attaque pas ouvertement le christianisme — il ne l’a jamais fait — mais il l’attaquait avec le secret désir de l’ébranler, et il l’attaque maintenant avec la volonté de le conserver. La manœuvre lui parut sans doute vaine, et il y renonça. Le Mont des Oliviers est une fin. C’est le dernier poème sacré de Vigny. Désormais sa poésie sécularisée examinera le problème de la rédemption dans le drame eschylien des Destinées ou conseillera sans réticence la morale chrétienne dans le récit moderne de la Sauvage.

Conforme à la doctrine de Daphné qui conserve le christianisme comme symbole des vérités abstraites, le Mont des Oliviers paraît une épisode évangélique de la Passion du Christ. Il garde le Rédempteur mais critique la rédemption.

Pour garder le Rédempteur, il s’inspire du Génie du Christianisme. Chateaubriand y montrait à la fois le côté naturel et le côté surnaturel du christianisme. C’est ainsi que le christianisme est la suite naturelle diu paganisme. Le sacrifice de la messe n’est que la substitution d’un sacrifice moral et symbolique à un sacrifice sanglant et matériel. Vigny se borne à reproduire le raisonnement de Chateaubriand :

<( Aux victimes humaines on substitua dans la suite le sang des animaux... Quand on vint à réfléchir sur l’ordre des choses divines, on s’aperçut de l’insuffisance du sacrifice matériel...

Du sacrifice humain si j’ai [changé le prix Pour l’offrande des corps recelant les esprits, Substituant partout aux choses

[le symbole,

(1) Cf. plus haut, p. 272.

(2) Cf. plus loin, Seconde Partie, Chapitre i.

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Déjà les philosophes enseignaient que les dieux ne se laissent point toucher par des hétacombes et qu’ils n’acceptent que l’offrande d’un cœur humilié... Il fallait un signe, symbole de la victime morale. Jésus Christ, avant de quitter la terre, pourvut à Ha grossièreté de nos sens, qui ne peuvent se passer de l’objet matériel : il institua l’Eucharistie où sous les espèces visibles d’u pain et du vin il cache l’offrande invisible de son sang et de nos cœurs.. (Partie IV, Livre I, Ch. V).

Sans doute Vigny ne considère que ce que le christianisme a de naturel, du moins le considère-t-il d’apirès Chateaubriand.

La Sauvage , qui est Ide la même époque que le Mont de s Oliviers, paraît d’une toute autre inspiration. Car, si au point de vue philosophique — et c’était le point de vue du Mont des Oliviers — il est de plus en plus rationaliste ; au point de vue social — et tel est celui de la Sauvage — il professe plus que jamais la vertu sociale du christianisme. Aussi retrouvons-nous, mais dépouillée de ses réticences et de ses restrictions, la théorie de Daphné : la civilisation doit être chrétienne.

Aucune œuvre ne manifeste plus extérieurement la lecture de Chateaubriand ; et il nous faut encore faire une revue rapide mais presque intégrale Ide l’œuvre du maître.

Commençons par le Génie du Christianisme. Vigny en effet y trouvait d’abord la thèse fondamentale de la Sauvage : supériorité de la morale chrétienne basée sur le respect de la 'femme. Il y trouvait surtout la théorie du Sauvage. Chateaubriand n’accepte pas la doctrine de J. de Maistre sur la punition des races sauvages, qui sont maudites puisqu’elles sont malheureuses. (Partie IV, Livre VI, Ch. II, Note LVI). Or les considérations de J. de Maistre exaspéraient Vigny, et l’on trouve déjà des traces de cette exaspération dans Stello (ch. xxxn). Elle était d’autant plus forte que Vigny éprouvait la même sympathie que Chateaubriand pour J. -J. Rousseau et sa doctrine du bon sau-

La parole au combat, comme au [trésor l’obole, Aux flots rouges du sang les [flots vermeils du vin, Aux membres de la chair, le [pain blanc sans levain...

vage. Oui, le (bon sauvage, tel que Rousseau le rêva, existe, c’est l’innocent Caraïbe, nous dit Chateaubriand (Partie IV, livre IV, ch. vu). De son côté, Vigny nous dépeint la fière attitude de l’indienne suppliante :

Mais elle entre à grands pas de cet air calme et grave

Près 'duquel tout regard est un regard d’esclave.

Néanmoins, et Chateaubriand et Vigny, en dépit de Rousseau, reconnaissent la dégénérescence du sauvage. Chateaubriand constate la férocité des Indiens du Paraguay. (Id., id., ch. IV), et en passant il indique une des raisons qui désabusa l’Europe sur le compte du sauvage, ce fut la sanglante révolte des nègres {Id., id ., ch. VII). Vigny insiste sur cette même férocité :

Les H'urons, cette nuit, ont scalpé

Mes frères ; mon mari ne s’est point échappé ;

Nos hameaux sont brûlés comme aussi la- prairie...

Mais tous les deux expliquent la dégénérescence du sauvage par des raisons naturelles. Les Sauvages sont restés des enfants. {Id., id., ch. VIII, note lvi). Etant des enfants, ils vivent sans prévoyance {Id., id., ch. v) et ont une « aversion naturelle pour toute espèce de travail ». {Id., id., ch. n, note lvi). Vigny se borne à reproduire l’argumentation de Chateaubriand :

Hommes à la peau/ rouge ! Enfants qu’avez-vous fait ?

El à son tour, il les montrera vivant sans but, dédaigneux du travail. Entre les deux théories le parallélisme est; complet.

Ap rètë le Génie du Christianisme, Atala.

Atala , c’est le contraste de la vie barbare et de la vie civilisée, contraste analogue à celui de la vie païenne et de la vie chrétienne qui fut l’objet des Martyrs. Vigny reprit le second dans Daphné, le premier dans la Sauvage. Deux épisodes successifs d 'Atala, les Chasseurs, les Laboureurs, fournissent à la Sauvage ses divisions. L’Indien qui chasse recule peu à peu devant le colon qui laboure. « Caïn le laboureur » triomphe du « chasseur Abel ».

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Le travail et la propriété qui est la conséquence du travail assurent la victoire des laboureurs :

« Des arpenteurs avec de Ils apprendront de nous, tralongues chaînes allaient niesu- [vailleurs, que la terre

rant le terrain ; des arbitres Est sacrée et confère un droit établissaient les premières pro- [héréditaire

priétés...» A celui qui la sert de son bras

[endurci.

Proviennent encore directement d ’Atala une foule de traits descriptifs : solitudes du nouveau monde, cimetière indien, orage sur lia forêt, nourriture ou costume des sauvages. La transposition est parfois minutieuse (1) :

« Elles m’apportaient de la crème de noix, du sucre d’érable, de la sagamité, des jambons d’ours, des peaux de castor...

Elle me broda des mocassines de rat musqué... Je lui faisais des colliers avec des graines rouges d’ azalea... » (Œuvres complètes, tome XV1I1, p. 34).

Vends-tu le lait des noix et la [sagamité ?...

Et les peaux de castor les a-t-on [sans! morsure ?...

As-tu de beaux colliers d’ azalea [pour nous ?...

Ces mocassines musqués... si jo- [lis et si doux...

D’ailleurs, la couleur d’Atala et de la Sauvage est bien la même. A travers un dessein soutenu d’établir la précellence de la loi d’Europe transperce, dans les deux ouvrages, une même admiration des instincts naturels et des sauvages. Chateaubriand aura beau proclamer dans la première préface d’Atala : « Je ne suis point comme Rousseau un enthousiaste des sauvages ; et quoique j’ai peiut- être autant à me plaindre de la société que ce philosophe avait à s’en louer, je ne crois point que la pure nature soit la plus belle chose du monde... » (Tome XVIII, p. 4 et 5) ; Vigny aura beau écrire à Camilla Mautnoir que sa conscience l’a forcé à prendre le thème contraire à celui de Rousseau ( Revue de Paris, 1897, tome IV, p. 683), l’un ne peut s’empêcher de louer la simplicité joyeuse des Sachems, l’autre donne à sa sauvage les sentiments forts d’une mère vertueuse •

Tes enfants grandiront innocents comme toi.

(1) Cf. J. Giraud. Revue Universitaire, 1909, tome II.

Cependant, dès que parle le; père Aubry ou le jeune pasteur américain, s’impose la supériorité, encore plus réelle que poétique, de la vie civilisée.

Les Natcliez composés en 1789, le Voyage en Amérique composé en 1791, mais publiés, les uns en 1826, l’atutre en 1827, fournissent à Vigny trois traits essentiels de la vie sauvage : la chasse à l’homme, l'instinct maternel des Indiennes, le mépris de la femme. L’Indienne die Vigny « cherche sa route », examine les herbes, la trace des pieds ennemis, « flaire l’odeur du sauvage passant ». Faut-il rappeler tous les épisodes semblables des Natchez, fuite de René, de Chantas, de 'Celuta ? Quant à la sauvage, elle est mère avant tout. Celuta porte sa fdle sur son dos, pendant l’orage ne songe qu’à Ilia protéger. Vigny se borne à transposer les paroles de Chateaubriand :

« La fille de Tabanica traverse sur un pont de liane la rivière... elle ne sent plus le poids léger que portaient ses épaules. » (tome XXIII, p. 70).

— « La mère ouvrit le méchant manteau chargé de pluie iso'us lequel elle tenait sa fille abritée... Le froid et la pluie avaient pénétré jusqu’à sa fille... » ( Id .

Sur un sapin tombé, pont tremblant qu’elle effleure, Elle passe, et sa main tient sur [l’épaule un poids Qu’elle baise...

Elle frissonne encore sous le pa- [gne d’écorce, Et tient sur ses deux fils la laine [aux plis épais...

Plus mère qu’épouse, Celuta consent à vivre pour élever l’enfant qu’elle a conçu d’Onduré sur le cadavre de son époux ! L’Indienne de Vigny, son mari tué, vient frapper à la porte de l’Anglais, pour élever ses deux fils.

Cependant les sauvages disparaissent. Les Natchez pourraient s’intituler : les derniers des Natchez. Vigny commence son poème par le tableau des solitudes des forêts américaines :

De quels peuples éteints étiez-vous les patries- ?

La sauvage, dont la « tribu n’est plus », vient se confier à l’Anglais vainqueur.

Pourquoi les Sauvages diisparaissent-ils ? L’auteur des Natchez et du Voyage en Amérique , aux raisons déjà données par lui, l’imprévoyance, la paresse, le mépris de la propriété

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en ajoute une autre, le mépris de la femme, à laquelle Vigny donne une importance singulière. Fort de l’autorité de Charlevoix, qui lui apprenait que les femmes sauvages « sont forcées par le Soleil et les chefs subalternes à se prostituer à tout venanlt » (Tome XXIII, p. 254), Chateaubriand nous montre la vierge Mila offerte par son frère à René, hôte de la tribu, et les amours éhontés de la femme-chef Akansie avec Onduré. C'est pourquoi Vigny met aux côtés du pasteur une femme qu’il respecte et consulte ; c’est pourquoi, condensant en un seul vers les causes essentielles de la dégénérescence des sauvages, il les montre disparaissant :

Pour avoir dédaigné le Travail et la Femme.

Ce dernier trait, il le doit presque exclusivement aux Natchez.

Enfin le poème de la Sauvage est tributaire des Etudes historiques. Vigny qui avait bien, jusqu’ici, constaté le contraste de la vie sauvage et de la vie civilisée, des chasseurs et des laboureurs, les causes de l’infériorité des sauvages, n’avait pas encore — et pour lui c’est l’essentiel — découvert le fait capable de se cristalliser en symbole. Ce fait lui fut fourni par les Etudes : c’est l’Indien allant se livrer aux mains de l’Européen. M. Dupuy a signalé la page de Chateaubriand :

« Bientôt des sauvages qui étaient restés dans la promiscuité des biens et des femmes et dans l’anarchie qui en était la isuite, se réfugièrent aux autels des Forts, sur les hauteurs où les premières familles s’étaient rassemblées; sous le gouvernement des pères de famille ou des héros. » ( Préface , p. 37).

En passant, l’auteur des Etudes historiques établit une loi : <( L’homme dans l’état bestial, comme tous les animaux, est chétif ; c’est la société pour les hommes et la domesticité pour les animaux capables d’éduciation qui développe la plus grande nature. » (/d., p. 39). Or, Vigny nous dépeint a une pauvre indienne au visage fiévreux » ; les « familles livides » du chasseur AbéI s’opposent aux « bras nerveux » des pionniers ; et nous admirons les beaux enfants du pasteur.

Ce n’est pas tout. Deux points importants du développement de Vigny sur la civilisation proviennent des Etudes. Le premier est qu’elle assure seule la liberté.

« L’histoire dans son com- Vous m’appelez la Loi, je suis mencement comme dans sa fin [la Liberté,

est le spectacle de la liberté, (La Sauvage).

Le second point, c’est que la civilisation chrétienne est capable de progrès. Vigny ne pouvait pas ne pas avoir remarqué l’image du cercle extensible ; Chateaubriand l’emploie au moins deux fois dans la Préface (p. 70 et 75), et deux fois dans Y Exposi¬

tion (p. 107 et p. 114). Vigny 1’ cisée :

« Son cercle flexible s’étend, avec les lumières et les libertés, tandis que la Croix marque à jamais son centre immobile.

(Préf. p. 75).

conservée et, si l’on veut, laï-

Et vous voilà cernés dans Van- Ineau grandissant C’est la loi qui sur vous s’a- [vance en vous pressant, [passible et robuste La Loi d’Europe est lourde, im- Mais son cercle est divin, car [au centre est le juste.

Dans les Etudes historiques, le poète de la Sauvage trouvait à la fois le fait symbolique qui' domine tout le poème et la métaphore curieuse qui exprime un détail de la pensée.

Ainsi Chateaubriand fut id’abord et toujours pour Vigny l’auteur du Génie du Christianisme. Il y trouvait la punition de l’humanité, le caractère à la fois naturel et surnaturel du christianisme, le respect de la femme; la nécessité de conserver le christianisme pour sauver la morale et la société, le contraste de la vie civilisée et de la vie sauvage. Puis les Martyrs , les Etudes historiques lui fournirent, non seulement un nouveau contraste, celui du paganisme et du christianisme, mais une vue historique du christianisme primitif. A Chateaubriand il opposait Voltaire ; et s’il restait rationaliste avec Voltaire, il gardait le christianisme comme fondement de la civilisation, avec Chateaubrianldl.

Le poème de la Sauvage porte à tel point la marque de Chateaubriand qu’on se demande ce que Vigny peut devoir à Tocqueville. Il lui doit d’avoir représenté non les missions catholiques, mais les missions protestantes, et d’avoir mieux compris l’utilité du frein religieux dans les démocraties.

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D’abord sur la thèse même de la Sauvage , qui est de réhabiliter contre Rousseau et surtout contre les Sajint-Simoniens et les Fouriéristes la société d’Europe, dans laquelle le christianisme maintient le triple respect de la famille, de l’agriculture et de la propriété, Vigny trouvait d’accord Chateaubriand et Tocqueville.

Tocqueville insistait sur ce point que la vie sauvage, si chère à Jean-Jacques, est condamnée par les faits. « C’est par l’agriculture que l'homme s’approprie le sol. » [De la Démocratie en Amérique. Sec. Ed., 1835. Tome I, ch. i, p. 40). Nomades et chasseurs, les Indiens occupaient le pays et ne le possédaient pas.

Tocqueville disait aussi : « Le Nègre est placé aux dernières bornes de la seirvitude ; l'Indien aux limites extrêmes de la liberté. » (Tome II, ch. x, p. 267). Or, Vigny nous dit qu’en comparaison de l'Indienne, « tout regard est un regard d’esclave ».

Déracinés de leur propre sol, les Indiens devaient tomber devant l'Européen. C’est ici que Vigny quitte Chateaubriand pour Tocqueville. Catholique avant tout, Chateaubriand arrête ses regards sur les missions catholiques. Historien avant tout, Tocqueville croit voir « toute la destinée de l’Amérique renfermée dans le premier puritain qui aborda sur ses rivages, comme toute la race humaine dans le premier homme. » (Tome II, p. 193). Le pionnier « s’enferme dans les déserts du Nouveau Monde avec la Bible, une hache et des journaux ; » {Id., p. 238) et il n’y a guère de « cabane de pionnier où l’on ne rencontre quelque tome dépareillé de Shakespeare ».

Bien qu’il préfère pour l’action sociale le catholicisme, Vigny se conforme à l’histoire et au texte de Tocqueville. Il dépeint un anglais nomlade et protestajit, s’avançant la hache et la Bible à la main, ayant dans sa maison puritaine, au premier rang de ses livres Shakespeare.

- Car des deux bords anglais ses deux pieds ont l’empire.

Aux côtés du pionnier, Tocqueville nous montre sa femme, non semblable à lui, mais son égale et son associée. Or, chez Vigny, avant d’accepter l’Indienne à son foyer

Ai.fbed de Vigny.

Le maître d’un regard intelligent liumain Interroge sa femme en lui serrant la main.

Il ne faudrait pas, d’ailleurs, exagérer le féminisme de Vigny. Toujours convaincu de la supériorité de l’homme, il oppose à l’Indienne, non la chrétienne, mais le chrétien. Au premier plan est placé le pasteur. Il importait, d’autant plus, que Tocqueville vint après Chateaubriand rappeler à Vigny que la société est basée sur la famille, et la famille sur le respect de la femme.

A propos de la femme américaine, Tocqueville dans une note nous représente la cabane du pionnier. Vigny ne pouvait imiter Chateaubriand, peintre du missionnaire catholique isolé au milieu des sauvages ; il suit donc Tocqueville.

« Tous ces établissements se ressemblent... La clochette que les pionniers ont soin de suspendre au cou des bestiaux pour les retrouver dans les bois nous a annonce de très loin l’approche du défrichement... Nous parvenons dans un bois don/t tous les arbres semblent avoir été frappés de mort subite... En les examinant de plus près, nous apercevons qu’on a tracé dans leur écorce un cercle profond qui, arrêtant la circulation de la sève, n’a pas tardé à les faire périr... La nuit approchant, nous nous déterminons à aller demander un asile au propriétaire de la log-house. Au bruit de nos pas, des enfants qui se roulaient au milieu des débris de la forêt ee lèvent précipitamment et fuient vers la maison, comme effrayés à la vue d’un homme, tandis que deux gros chiens à demi-sauvages, les oreilles droites et le museau allongé, sortent de leur cabane... Nous entrons dans la log-house... il n’y a qu’une seule fenêtre... à droite de la cheminée est étendue une carte des Etats-Unis que le vent soulève et agite en s’introduisant entre les interstices du mur ; près d’elle, sur 'un rayon formé d’une planche mal équarrie, sont placés quelques volumes : j’y remarque la Bible, les six premiers chants de Milton, et deux drames de Shakespeare... Je vois sur cette table une théière de porcelaine anglaise, des cuillers d’argent, quelques tasses ébréchées et des journaux... Le pionnier... vient à notre rencontre... lui-même, en exerçant l’hospitalité, semble se soumettre à une nécessité pénible de son sort... A l’autre bout du foyer est assise une femme... ses traits sont fatigués. Ses enfants se pressent autour d’elle, ils sont pleins de santé. A voir leur force et sa faiblesse, on dirait qu’elle s’est épuisée en leur donnant la vie... Cent pas plus loin, l’éternelle forêt étend autour

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d’elle son ombre, et la solitude recommence. » (Tome II, note de la page 227, p. 422-425).

N’est-ce pas le iciadre même de la Sauvage : la forêt vierge, le défrichement, le pionnier, les enfants, le chien, la maison, la Bible, les volumes de Shakespeare qui

Attendent dans un angle à leur taille ajusté La lecture du soir et les heures du thé ;

la « maitresse assise » et l’hospitalité offerte ? C’est vraiment le rôle du puritain anglais en Amérique que Vigny a remarqué chez Tocqueville.

Et, cependant, comme il ai hâte de quitter son guide et de revenir à Chateaubriand ! Oue de détails omis : la clochette des troupeaux, le cercle mortel des arbres ! Mais surtout la couleur générale est changée. Tocqueville décrit la pauvreté première du pionnier, la misérable hutte, l’épuisement (d!e la femme, la sauvagerie des enfants. Chez Vigny, la maison est de Londres, le chien, de Terre-Neuve, et les enfants sont aimables. Comme Chateaubriand, il songe à l’époque dernière où les Indiens se réfugient auprès des forts et des héros.

D’ailleurs, il s’écarte à lJa fois de Tocqueville et de Chateaubriand, pour caractériser les dispositions du Protestant envers les Sauvages, Tocqueville disait : « On ne saurait détruire les hommes, en respectant mieux les lois de l’ humanité. « (Tome II, p. 303). Chateaubriand, de son côté, mentionne la cruauté des missions protestantes. Mais ne fallait-il pas établir la supériorité de la loi d’Europe, et, d’après la règle constante de Vigny, supprimer les ombres du tableau ?

Enfin, si Chateaubriand avait convaincu Vigny que la société doit être chrétienne ; Tocqueville, en outre, lui démontrait qu’elle devait être d’autant plus chrétienne qu’elle marche à la démocratie. « C’est le despotisme qui peut se passer de la foi, mais non la liberté. » (7d., p. 222). Les démocraties étant poussées aux jouissances matérielles, il faut entretenir en elles « le goût de l’infini, le sentiment du grand elt l’amour des plaisirs immatériels ». Là-dessus, Vigny ne pouvait qu’approuver sans réserve Tocqueville, il ne craignait lien tant que les tumullueu ses agitations de la multitude et l’athéïsme gouvernemental.

C’e-st pourquoi il s’éloigne de ceux qui, tels Voltaire, Quinet, Bungener, quittent parfois le sommet des discussions sereines, inaperçu de la fonde, pour venir lancer contre l'Eglise, la Papauté des cris que le peuple entend et qui provoquent l’incrédulité et la révolte. Il leur préfère les auteurs du Génie du Christianisme , de la Démocratie en Amérique.

Mais son impiété l’attirait vers la Profession de Foi du Vicaire Savoyard , la Palingénésie , la Vie de Jésus, où Rousseau, Batiariche, Strauss, savaient laïciser, rajeunir et même rainer le christianisme, à la manière dont le poète du Mont des Oliviers l’ acceptait, c’est-à-dire à l’insu des masses.

« J’aime Rousseau », écrivait Vigny à Camilla Maunoir. Mais, plus que le politique et le sociologue, il aimait le théosophe. Quand l’auteur de Daphné voulut choisir trois théosophes, de même que l’auteur de Stello avait choisi trois poètes, il inscrivit, après Julien et Mélanchton, J. -J. Rousseau. ( Daphné , p. 198).

Pourquoi choisit-il J. -J. Rousseau ?

La Profession de foi du Vicaire Savoyard fut, on le sait, le cathéchisme des Romantiques, et Vigny crut devoir mettre en tête du ch. iii de Cinq-Mars, intitulé le Bon Prêtre, une citation du Vicaire Savoyard.

Or le Vicaire Savoyard ne rompt point avec l’Eglise,. Sans croire au mystère de l’Eucharistie, il continue de célébrer la messe. C’est un imposteur. Mais le seul imposteur capable d’établir une religion serait froid et insensible comme Voltaire. Julien, Rousseau ne sont que de demi-imposteurs. Sans doute, ils sont rationalistes et détachés du culte païen ou chrétien, mlais ils restent des enthousiastes et des mystiques. Par enthousiasme ils ont sacrifié les joies de la famille à leur entreprise religieuse. {Daphné, p. 214). Par enthousiasme, dès qu’ils renoncent à maintenir, contre le courant du siècle, l’un le paganisme, l’autre le christianisme, ils meurent incapables de survivre à leur rêve enflammé : « J. -J. Rousseau prit Daphné et y écrivit : « Ah ! Julien, je ferai comme toi, contre-révolutionnaire que je suis ». — « Il se tue. » — [Id., p. 214). Mystiques enfin, ils savent, l’un et l’autre, èl^cr leur âme jusqu’à Dieu et le contempler. Cet enthousiasme, ce mysticisme causent leur perte :

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« Les enthousiastes, adorateurs de la Divinité, jettent les hommes dans les voies malheureuses, parce qu’ils vont trop vite et marchent à trop grands pas. Julien, M-élanchton, Rouoseau se repentent et souffrent en voyant ce qu’ils ont fait. » (Id., p. 211).

Ainsi \ igny attribue l'échec de théosophes, comme Julien et Rousseau, non à leur mensonge mais à l’ insuffisance de leur mensonge ! Son excuse est de les en aimer mieux ; puis de s’inscrire lui-même, et pour les mêmes motifs, sur la liste glorieuse des hommes de génie que leur délicatesse condamne à l’inaction ou à l'insuccès.

Comment Vigny n’eût-il pas aimé Jean-Jacques ? Rationaliste comme Voltaire, Rousseau était, plus que Voltaire, conservateur du culte et adorateur de la Divinité. Imposteur mystique il annonçait Alfred de Vigny, et, non moins que Vigny, il avait échoué. Que de titres à son affection !

Quant à Ballanche, il lui inspira toujours une admiration très vive. En 1830 commençait la publication de ses œuvres complètes ; et le 19 jan. 1831, Vigny le met avec Lamartine et lui-même au nombre ides seuls penseurs originaux ( Revue des Deux Mondes , p. 711), et dans l’Elévation Paris de cette même année 1831, M. Baldensperger note un « accent visionnaire à la Ballanche » .Le 4 février 1838, lorsque Ballanche se présente à l’Académie française, il rappelle les « huit beaux volumes de ce grand écrivain » (/cl., p. 718). Quand ils furent rivaux, malgré l’acrimonie que portait Vigny dans les luttes académiques, il n’appelle jamais son rival que le « Bon Ballanche ». Pourquoi cette admiration ?

C’est que Ballanche, tout en étant un homme des temps nouveaux, homme de raison, homme de progrès, entend conserver le christianisme et même l’identifier avec le génie social.

( OEuvres , Paris, Genève, 1830. Tome II, Le Vieillard et le Jeune Homme , p. 462). Il s’unissait donc à La Mennais, à Chateaubriand pour habituer Vigny à ne plus séparer l’avenir du christianisme et celui de l’humanité. Vigny se trouvait d’ailleurs plus près de Ballanche que de Chateaubriand et dé La Mennais. Car, philosophiquement, il est attiré par le libre examen du protestantisme, tandisque socialement il préfère le catholicisme. Or telle est l’exiajcte position que prend Bad’llanche :

« Nos opinions seraient assez inclinées au protestantisme à cause de cet esprit d’analyse et de discussion qui porte à tout examiner, à se rendre raison de tout ; à cause enfin de cette confiance à ses propres lumières qui rejette toute doctrine imposée; mais mois mœurs religieuses sont catholiques parce que nous tenons à un culte extérieur, à des signes sensibles de notre croyance. » ( Id id. Essai sur les Institutions sociales, p. 144).

Enfin pour l’un et l’autre, le christianisme est un cadre dont ils respectent les moindres aspects, mais à condition d’y glisser leurs opinions personnelles. La différence est que Ballanche, sincèrement chrétien, espère concilier d’une manière convenable la religion et sa philosophie, cependant que Vigny, nominalement chrétien, sacrifie le dogme en traîtrise.

Examinions ce que Vigny put conserver des conciliations plus ou ou moins audacieuses, mais toujours loyales de l’auteur de la Palingénésie.

Ballanche concilie le rationalisme, la liberté, le progrès avec la Déchéance, la Providence, la Bévélation.

Vigny ne s’est jamais préoccupé de la Bévélation ; il n’a donc point à se soucier, comme Ballanche, de la combiner avec le progrès en la déclarant successive. Il accepta la Déchéance, mais la punition plutôt que le péché, et non sans railler la miséricorde divine. Il n’essaie point, après Ballanche, de légitimer l’expiation sous le nom d’épreuve. Ce, n’est vraiment que pour la liberté et la Providence que l’on peut signaler une singulière influence de Ballanche sur Vigny.

Historiquement ils posent le problème de la même manière qui est aussi celle de Strauss. L’antiquité est lerq de la fatalité et le christianisme, de lai responsabilité. Or cette antithèse du Dqstin antique et de la Liberté chrétienne ( Antigong — Orphée ) constitue la division du poème des Destinées (1849). Mais leur pensée paraît divergente. Délvot de la liberté, Ballanche constate que le Paganisme secouait déjà le joug de la Fatalité. Antigone est le symbole de Némésis, c’est-à-dire de la Justice, et ce symbole « repose sur Ides idés différentes de celles du Destin. » {Antigone, tome I, p. 41). D’autre part, il affirme que « ce que les hommes appellent le destin est trop souvent fait par eux. » {Essai sur les Institutions sociales, tome II, p. 27). Or, à l’illusion de la fatalité, Vigny substitue l’illusion contraire de la liberté. Car le poèlte des Destinées montre qul’au nom du Destin d’abord,

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de la Grâce ensuite, ce sont toujours lies mêmes reines qui tiennent l’homme enchaîné. Cependant le contrlaSte n’est pas aussi violent. En effet, Ballanche oppose les hommes du Destin et les hommes de la Providence ; les uns voient le mal et se mettent à accuser Dieu ou à le nier ; les autres voient aussi le mal, mais confiants, ils « croient à la fois et de la même façon à l’action continue de la Providence et à la liberté de l’être intelligent. » ( Essais de Palingénésie sociale , tome I, p. 29-30). Eh bien ! même quanti Vigny semble être surtout un homme du Destin et accuse Dieu, il est aussi un homme de la Providence, car il /a toujours soumis la fatalité à Dieu ; les reines des Destinées reçoivent de Jéhovah le mot d’ordre ; et c’est un point commun avec Ballanche. Si au prix de la puissance divine la liberté humaine paraît à Vigny illusoire, l’illusion même de la liberté constitue un progrès et nous communique une force réelle ; et le poème des Destinées s’achève sur l’espérance que Dieu affaiblira la force du Destin. Précisément, l’année même où fut composé le poème des Destinées , Vigny écrivait à Busoni que (( la Destinée dirige une moitié de la vie de chaque homme et son caractère l’autre moitié. » (Corr., p. 158). Puisque la Destinée se ramène à la Providence, n’est-ce pas la proportion de Ballanche, croyant « à la fois et Idte la même façon », à l’action de la Providence et à celle de l’Homme ? Lq poète de la Bouteille à la Mer (1853), partage enfin sans réserves la confiance de Ballanche.

En politique et en sociologie apparaissent quelques rapports entre les deux penseurs. Evidemment, Vigny n’admettait pas la superbe opposition du plébeiainisme et du patricial. Pour Ballanche le praticien, plébéien d’hier, représente le passé mort ; et! le plébéien représente le progrès et la liberté. Sou héros, Orphée, sera un plébéien, comme tous les hommes de Dieu : « Le plébéien peut seul avoir les sympathies générales de l’humanité, ainsi que je l’ai dit, le plébéien c’est l’homme même. » ( Orphée , tome IV, p. 29). Du moins l’auteur de, Stello, prend acte de celte condamnation de l’aristocratie. Avec une. exagération digne d’Alceste il s’apitoie sur le brahme d’hier devenu le paria d’aujourd’hui (ch. xxxix. Un Mensonge social). Le ch. xxxvn, l'Ostracisme perpétuel offre même une série de variations sur un titre de Ballanche, L'Homme sans nom. L’Homme sans nom vota

lia mort de Louis XVI, dit Bàlllanche. Lia multitude sans nom, ennemie des noms avait déjà voté le bannissement d’Aristide, fatiguée d’entendre son nom, développe Vigny. ( L’Homme sans nom. Tome I, Stello , p. 228-9.

Comme Balllanche, Vigny accepte l'indifférence en matière gouvernementale. (Cf. Le Vieillard et le Jeune Homme , tome II, p. 389). Après Ballanche, et avec La Mennais, il examine le problème de l’obéissance passive du soldat dans la répression des troubles civils. ( Essais de Palinqénie sociale. Tome III, p. 290).

Enfin F un et l’autre conservent la société chrétienne et déclarent. indissolubles les trois termes : famille, propriété, mariage. ( Orphée , tome IV, p. 113).

Non seulement Vigny étudiait les problèmes philosophiques et sociaux auxquels se complaisaient Ballanche, mais il en approuvait la forme : le symbolisme. Ballanche considère, l’histoire, toute l’histoire, mythologique, religieuse, sociale comme une source de symboles. Orphée, Antigone deviennent des personnages symboliques. Tels sont, les Moïse et 'tes Samson de Vigny. Comprenant tout ce qui le rapproche de Ballanche, il note ce qui l’en sépare dans une remarque dé 1832. Balllanche, ne conservant de la poésie que Fépopée, identifiait la Poésie et l’Histoire : Les poètes sont des historiens symboliques. ( Essai sur les Institutions sociales. Tome II, p. 291 et 293). Vigny qui se définissait un moraliste épique devait reconnaître en lui un historien symbolique. Le seule différence c’est, que Ballanche, Comme Fauteur d 'Ahasvérus, croit que le vers est condamné, Vigny défend le vers.

« Ballanche, dans son Essai sur les institutions sociales, dit qu’il ne peut y avoir aucune raison d’écrire la poésie en vers, depuis que les poèmes ne se chantent plus... Il ,se trompe. Tout homme qui dit bien ses vers les chante en quelque sorte. » ( Journal 1832, p. 71).

On comprend, désormais, la sympathie de Vigny pour Balche. Ils ont même goût, même mission : donner aux Lettres des symboles historiques ; et, en même temps, Vigny se trouve supérieur à Ballanche de toute la supériorité du poète sur le prosateur. Louer Ballanche, c’était se louer soi-même et se préférer.

Sraïuss, ainsi que Ballanche, plaisait à Vigny pair son sym-

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holisme ; mais son panthéisme l’inquiétait. De, plus l’influence de Ballanche réduit singulièrement celle 'de Strauss. Car, souvent où l’on invoquerait Strauss, Ballanche suffit.

Précisons. La Vie de Jésus est de 1835. Quinet en rend compte dans la Revue des Deux-Mondes , lq 1er décembre 1838 ; Littré le traduisit en 1839. Vigny en parle dans son Journal à la date de 1839 e,t dans la note de Daphné , à la date du 21 octobre 1844. Voici le jugement :de 1839 :

<t Le docteur Strauss a fait sur le Nouveau testament le même travail que Spinoza sur l’Ancien. C’est un procès instruit pesamment, en demande de nullité de divinité et de vérité historique. La question est de réduire le christianisme à la condition de mythe et à l’état de légende, en partant de cette distinction que le mythe peut être bon à conserver comme mythologie philosophique. »

Le rapprochement de Spinoza et de Strauss nous indiquerait que Vigny avait lu l’article de Ouinet, ainsi que le supposait M. Ernest Dupuy {Vigny, p. 185). Quine.t, en effet,, déclare que toute la théologie allemande part de Spinoza. « C’est de lui surtout qu’est n'ée l’iinterpré talion de la Bible par les phénomènes naturels. Il avait dit quelque palrt : tout ce qui est raconté dans les livres révélés s’est passé conformément aux lois établies dans l’univers ». La distinction du mythe et de la légende qui n’est pas rappelée 'dans l’article de, Quinet, indiquerait d’autre part que Vigny avait lu aussi la Vie de Jésus. Voici cette distinction. Le mythe est l'invention d’un fait à l’aide d’unei idée. Ainsi l’idée que Jésus-Christ était le Messie aurait fait naître les récits de ]’ Annonciation, de la Transfiguration. La légende esltl l’intuition d’une idée dans un fait et à l’aide d’u/n fait. La pêche miraculeuse serait une légende née d’un discours véritable de Jésus-Christ sur les pêcheurs d’hommes. {Vie de Jésus. Trald. Littré, 30 éd. 1846, p. 58 et 108.)

La Vie de Jésus confirmait ces deux points essentiels de la doctrine de Vigny : le théosophe doit être un incrédule ; le symbolisme permelt! d’utiliser le christianisme.

Comment l’utiliser ? Quelle doctrine Strauss abrite-t-il sous le mythe chrétien ? Cette doétrine n’eslt pas une doctrine personnelle. Car c’est 9' idée même du christianisme que Strauss entend dégager et sauver.

D’un mot, dans sa ndte de 1844, Vigny nous montre qtu’il a bien saisi l'essentiel de la thèse de Strauss : « Strauss a voulu pour sauver Vidée chrétienne sacrifier la fable. » Mais comme il omet de nous dire quelle est la fable, quelle est l’idléle, force nous est de commenter son jugement avec l’aide de Stratuss. La fable, ce serait la vie merveilleuse de Jésus. Jésus ayant été pris pour le Messie, ses disciples lui auraient prêté tolutes les actions miraculeuses qu’illls attendaient du Messie ; et la vie de Jésus n étant que le reflet des doctrines messianiques, l’exé>gèse doit faire le départ entre la réalité et l’invention, elle doit surtout dégager du mythe l’idée.

Quelllle est donc l’idée chrétienne ? Pour Strauss la religion esit l’unité du divin et de l’humain dans la conscience immédiate de soi-même. Or le Christ est celui dans la conscience duquel l’unité du divin et de l’humain surgit pour la première fois, et « au point de ne laisser dans son moral entier et dans sa vie entière qu’une valeur infiniment petite aux empêchements de oette unité et qui en ce sens est unique et sans égal dans l’histoire. » Jésus-Christ est un homme, et Strauss 'lé confond parmi les grands hommes, Moïse, Homère, Raphaël, Mozart ; mais il est le plus grand1. Le génie des fondateurs de religion dépasse les autres génies ; et de plus, Jésus dépasse les autres fondateurs de religion. Bien qu’à l’avenir rien ne nous garantisse qu’il ne naîtra pas un homme qui égaille ou même surpasse le Christ, la supposition en paraît à Strauss presque impossible et insupportable. Unissant en lui l’humain et le divin, Jésus a vraiment réconcilié le Ciel et la Terre, il est le rédempteur. L’ancienne loi asservissait les hommes à Dieu la nouvelle loi les affranchit. L’idée chrétienne que sauve Strauss c’est « la vérité suprême, lié décret divin de rédemption. » (Trad. Littré. lre Ed. t.. II, p. 728).

Il y avait là une critique admirative et qui ne niait, la divinité du Christ que pour le mieux diviniser. Elle changeait Vigny de lai critique irrévérentieuse de Voltaire. Mais déjà le faisait la critique de Ballanche.

Que doit- il à Strauss ?

Sans doute il doit à Strauss d’avoir examiné avec plus de soin l’idée de Rédemption. Analysalnt l’œuvre du Rédempteur le poète du Mont des Oliviers la décompose en trois parties : 1° le Christ apporte sur terre la fraternité. 2° Il ramène le culte

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à un symbole. 3° Il affranchit l’humianité. Ce dernier point seuil peut être emprunté à Strauss. Dès 1819 en effet le poète de la F emme Adultère nous montrait Ilia pitié et la fraternité de 1 Evangile. Quant au icaraetère symbolique du culte nouveau nous savons que la démonstration en fu't tirée du Génie du Christianisme. Reste l'affranchissement. Vigny reprend la division de Strauss. Le Christ dira :

Si j’ai coupé les temps en deux parts, l’une esclave Et l’autre libre...

Mais c’est n/ussi la division de Balanohe. Comment Strauss envisage-t-il l'affranchissement ? Strauss obtient l’affranchissement par la fusion du divin et de l’humain. Le Christ est celui qui a victorieusement réalisé en lui d’union de Dieu et de l’Homme. Pareille doctrine est conforme au panthéisme et à l’impersonnailité germaniques. Or Vigny condamne Strauss pour son panthéisme (Lettre à Bungener). Il préfère demander l’affranchissement, comme Ballaniche, à la collaboration de Dieu et de l’Homme.

Peu importe ici que la collaboration de Dieu paraisse mauvaise au poète du Mont des Oliviers et meilleure (au poète des Destinées. Encore que l’on ait exagéré — nous te verrons — le pessimisme du Mont des Oliviers , il est possible que Strauss, non moins que Ballanche, ait aidé à l’adoucissement de la philosophie des Destinées. Ce qui nous importe c’est de savoir que Vigny, sur da doctrine de la Rédemption et de l’affranchissement, partage le spiritualisme de Ballanche et repousse le panthéisme de Strauss.

Mais le mythe va rapprocher Vigny de Strauss. Ballanche se trouve plus à l’aise en face des mythes antiques, Orphée , Antigone ; tandis que Strauss ne craint pas d’aborder le mythe chrétien. II écrit la N Vie de Jésus.

Evidemment! Vigny ne doit à Strauss, ni le mythe, ni le mythe chrétien. Bien avant d’avoir lu la Vie de Jésus, il concevait les religions comme des mythes enveloppant de la robe des symboles une doctrine philosophique. Cette conception lui vient diu xvme siècle. Voltaire et Gibbon lui apprirent à retrouver le platonisme sous le vêtement du paganisme et du christianisme. Non seulement l’auteur de Daphné en 1837, alors qu’il

ignorait sans doute ilé nom de Strauss montrait le caractère symbolique des religions, mais dès 1819 le poète de la Femme Adultère est en possession de sa méthode : se servir des images bibliques pour illustrer ses propres idées.

Cep en dan t le poète du Mont des Oliviers, qui a subi l’influence de Sltrauss, paraît plus aiuldiaicieux. D’abord comme les poètes tragiques du1 xviff siècle il semble qu’il n’osait guère emprunter ses sujets qu’à V Ancien Testament. Et si d’aiventure le poète d ’Eloa ou de la Femme Adultère méttait en scène le Christ, il n’en célébrait que la seule pitié. D/ans le Mont des Oliviers c’est l’œuvre entière du Rédempteur ; ce sont les notions mêmes de rédempition et de symbole qu'il affronte. Et pour nous présenter la personne du Christ il tient compte de l'exégèse allemande.

Nulle part encore avec autant d’insistamce il n’avait proclamé l’humanité de Jésus. Eh bien, Strauss nous avertit que l’Eglise pour expliquer l'agonie de Jésus-Christ qui montre « une faiblesse, une crainte de la mort que l’on pourrait trouver peu convenable en lui » admet qiul’il s’est substitué à l'humanité. Vigny n’a garde d’omettre la substitution :

Jésus .se rappelant ce qu’il avait souffert

Depuis trente trois ans devint homme, et la crainte

Serra son cœur mortel d’une invincible étreinte...

Eut sur le monde et l’homme une pensée humaine.

Il n’oublie pas surtout de confondre, d’après Strauss, le Christ au milieu des autres hommes de génie, des autres fondateurs de religion :

C’est que la Terre a peur de rester seule et veuve Quand meurt celui qui dit une parole neuve...

Quand les dieux veulent bien s’abattre sur les mondes Ils n’y doivent laisser que des traces profondes.

Strauss nous paraît quelque peu responsable de l’audace du Mont des Oliviers et alulssi des Destinées ; car les Destinées ne sont, que le développement et il'a mise au point des deux vers du Mont des Oliviers sur la coupure des temps, les uns esclaves, les autres libres. Enhardi par Strauss, Vigny scrutait le dogme fondamental du Christianisme, le dogme de Rédemption.

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Voilà pourquoi bien qu’il n’ait pas attendu Strauss pour découvrir la vertu/ diu symbole, dès qu’il le connut, som nom lui sembla le plus représentatif du symbolisme chrétien ; et il donna Strauss comme seul digne avec La Mennais de restaurer île christianisme.

Malgré l'exemple de Srauiss, le Mont des Oliviers et les Destinées furent les derniers poèmes sacrés de Vigny ; et encore le mythe même des Destinées est-il profane et imité d’Eschyle. S’il ne poussa pas plus avant son œuvre biblique, il ne la désavoua jamais non plus, persuadé que son interprétation philosophique paissait par dessus la tête des foules, et qu’après avoir combattu toute sa vie Le Dieu des Juifs et des Chrétiens, il pouvait sans indécence faire encore les gestes catholiques, réclamer à sa mort la bénédiction du prêtre, blâmer les Bungener et les Ouinet de nuire par leur polémique à la fortune du christianisme, et placer dans le recueil de ses Destinées l’aipothéose de La loi chrétienne à côté de la satire de la Rédemption, la Sauvage à côté du Mont des Oliviers !

Quand on a déterminé' les diverses positions prises par Vigny en face du christianisme, on s’aperçoit que son œuvre théosophique échappa tout de suite à la réalisation. En politique il s’était du moins présenté aux éleciteurs de la Charente ; il soutint lé droit des poètes au pain quotidien et souleva le problème de la propriété littéraire. Sur le terrain social il se borna, guidé par Sainte-Beuve, à surveiller les tentatives des Saint-Simoniens ; et, comme ces tentatives étaient en même temps religieuses, leur échec le détourna dès l’abord de l’action théosophique. Il crut comprendre en effet qu’une révolution religieuse était impossible au xixe siècle en dehors du christianisme ; et reprochant à La Mennais sa rupture avec Rome, il ne trouvait pas pour lui-même de rôle à jouer en faveur de Rome.

Le roman de Daphné expose sa désillusion théosophique, comme Cinq-Mars et Stello sa désillusion politique, Servitude et Grandeur militaires sa désillusion militaire. Ni comme soldai, ni comme homme d’Etat, ni Comme prêtre il ne put agir directement sur les foules pet il dut se contenter de l’action oblique des consultations.

Ses consultations théosophiques furent les Destinées.

Le poète du Mont des Oliviers (1843) et des Destinées (1849),

tout en élevant la statue du Rédempteur sape la Rédemption qui laissa sur terre le Doute, le Mal, sans exterminer la Fatalité. C’est la partie sombre des consultations. Ailleurs il lance des exhortations confiantes : accepter la vie chrétienne {la Sauvage), croire à la Providence {la Bouteille à la Mer), à l’immortalité de lame {la Flûte), à la suprématie de la pensée {l’Esprit Pur).

Mais,, parce qu’il ne trouva pas de eu lie nouveau à substituer iau culte catholique, ni même une organisation nouvelle du catholicisme, il iï’eut rien d’un créateur de religion, ni seulement d’un réformateur.

Son incrédulité aussi le gênait. L’imposture qu’i'l exigeait de tous les directeurs d’hommes, comme elle paralysa son action politique et sociale, aurait paralysé son action religieuse.

Toutefois, s’il n’a rien réalisé, il a, par ses consultations, jeté à la mer des multitudes quelques idées, elles auront leur destin.

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