CHAPITRE PREMIER
Romantisme et Classicisme. — Chateaubriand.
L'art de Vigny correspond à sa philosophie. Il a une philosophie de la Providence : le monde marche vers la perfection. Or l’œuvre d’art nous fait pressentir cette perfection future. Comme sa philosophie, son art est idéaliste.
D’ailleurs il ;n 'exclue pas le réalisme. Pour éviter les constructions chimériques, à la hase de tout monument il faut mettre l’observation. Elevons-nous au-dessus du réel ; mais partons du réel. A l’imagination des Romantiques unissons la raison des Classiques. Romantisme et Classicisme, telle est la formule de Part de Vigny.
Or, telle était déjà la formule de l’art de Chateaubriand. Dès l’abord et toujours Vigny s’est représenté l’œuvre d’art d’après Chateaubriand. Aussi pour déterminer tour à tour le
Romantisme et te Classicisme de Vigny, le meilleur moyen de jalonner notre route est de commencer par considérer quelles leçons il reçut du grand romlaintique et du grand classique que fut Chateaubriand.
Pour Chateaubriand la poétique moderne est supérieure à celle des Anlciiens. Elle est plus belle et plus vraie. Elle est plus belle, puisqu’elle nous montre la nature corrigée, la nature évangélique. ( Génie du Christianisme. Partie II, livre II, ch. vi). Elle est plus vraie, puisque 1e christiialnisme, étant la vraie religion, la beauté idéale qu’il nous révèle se confond avec la vérité idéale. « En dévoilant le véritable Dieu, il dévoile le véritable homme. » {Id., id., ch. i). Malgré tout Chateaubriand ne se lasse pas de savourer le réalisme des Anciens ; et il les déclare « plus vrais que les modernes. » {Id., id ., ch. n). Lai contradiction n’est que dans les termes. L’art chrétien est plus vrai, mais d’une vérité idéale ; l’art antique est plus vrai, mais d’une vérité réelle. Le chef-d’œuvre serait de réunir le réel de l’un et l’idéal de l’autre ; car Chateaubriand ne lies sépare guère dans son admiration. Pour lui l’art chrétien se résume dans la Bible eif l’art antique dans Homère. Au début même de sa Poétique, il écrit :
« Les lecteurs aimeront peut-être à s’égarer sur Areb et Sinaï, sur les sommets de l’Ida et du Taygète, parmi les fils de Jacob et de Priant, au milieu des dieux et de® bergers. Une voix poétique s’élève de® ruines qui couvrent la Grèce etl’Idumée, et crie de loin au voyageur : « Il n’est que deux belles sortes de noms et de souvenirs dans l’histoire, ceux des Israélites et des Pélasges. » {Génie. Partie II. Livre I, Ch. I).
Et la Poétique s’achève sur 1e livre V intitulé : La Bible et Homère. Tout en découvrant la poésie du christianisme il conserve 1e goût de l’ hellénisme.
Lal théorie que nous expose Vigny dans ses Réflexions sur la Vérité dans l'Art (1827) est bien sortie du Génie du Christianisme. Elle est plus vague et plus générale, car il n’est fait mention ni de l’art chrétien, ni de l’art antique ; mafis la suite des idées est la même. Le propre de l’art est d’atteindre la vérité idéale. Se borner à transcrire la nature sans lia compléter est vain. La vérifié idéale est non seulement plus belle, mais plus vraie que « le vrai visible » ; car elle se rapproche du plan
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divin. Certes Vigny ne parle pas du Dieu chrétien ; il parle de Dieu cependant :
« Les exemples que présente la succession lente des évènements sont épars et incomplets... les actes de la famille humaine sur le théâtre du monde ont sans doute un ensemble, mais le sens de cette vaste tragédie qu’elle y joue ne sera visible qu’à l’œil de Dieu jusqu’au dénoûment qui le révélera peut-être au dernier homme. »
Ces « parties incomplètes du Tout insaisissable de l'histoire du monde », l’imagination de l’artiste sait les compléter. Il rend donc visible à l’homme ce qui ne serait, visible qu’à Dieu. Comme l'art, de Chateaubriand, l’art de Vigny est éminemment religieux. Mais pour atteindre le divin il faut partir du réel, et Vigny le nappelle sans cesse. Lui-même est. historien et ses réflexions servent de préface au roman historique de Cinq-Mcirs. C’est pourquoi il demande à l’artiste, avec l’imagination, « un grand bon sens ».
En effet, comme Chateaubriand, il joint à l’imagination romantique Laj raison classique, et fidèle aux conseils du Génie du Christianisme il imite à la fois la Bible et Homère. N’oublions pas que le Livre Antique contenait deux parties, Y Antiquité biblique , Y Antiquité homérique. N’était-ce pas signifier que, disciple de Chateaubriand, il pourrait bien lancer son imagination sur les traces de Milton ou de Dante, mais sans cesser de trouver dans la beauté plastique des œuvres grecques le plus pur modèle d’une harmonieuse, claire et rationnelle proportion ? Le classique modère toujours le romantique.
Le romantique ne renonce jamais à l’idéal. S’inspire-t-il de la Musique et de la Peinture, elles surélèvent son âme et son art. Là encore il suit Chateaubriand pour lequel le musicien doit « représenter la plus belle nature possible » (Partie III, livre I, ch. i) et le peintre « le beau idéal. » (/d., ch. m).
Aussi, Vigny qui était historien parce qu’il ne voulait pas négliger le réel, dépassera l’histoire, parce qu’il ne perd pas de vue le divin. En prose, il écrit des romans historiques ; en poésie, des fragments épiques.
L’épopée lui fut signalée par Chateaubriand. L’épopée, dit celui-ci au premier chapitre de sa Poétique, est plus complète que le drame :
« Le merveilleux, les descriptions, les épisodes ne sont point du ressort dramatique. Toute espèce de ton, même le ton comique, toute harmonie poétique, .depuis la lyre jusqu’à la trompette, peuvent se faire entendre dans l’épopée. L’épopée a donc des parties qui manquent au drame ; elle demande donc un talent plus universel ; elle est donc une œuvre plus complète que la tragédie. » (Génie, Partie II, Livre I, Ch. I).
Toute cette Deuxième Partie consacrée à la Poétique du Christianisme ne traite que de l'épopée. C’est au Génie du Christianisme , non moins qu’aux poèmes de Chénier, que l’on doit la renaissance de l’épopée au xixe siècle. Décidément, Chateaubriand eut l’heur, ou plutôt le génie de pressentir, ou plutôt d’ouvrir les avenues, où le siècle tout entier allait s’engager. Chateaubriand trouve le drame moins complet que l’épopée ; et Vigny dans la illettré qui sert de prélace au More de Venise fait, entendre que le drame ne le retiendra pas longtemps, étant « Part le plus étroit qui existe ».
L’épopée, Chateaubriand la conçoit selon l’art chrétien et selon l’art païen. Vigny te suivra dans toutes ces voies.
Chateaubriand indiquait d’abord de quelle ressource pour la sensibilité et l’imagination du poète épique était le christianisme.
En effet, lai foi nouvelle avait transformé les sentiments et les passions. S’occupant sans cass© de mettre un frein aux désirs de l’homme, elle augmentait die jeu des passions et multipliait les orages de la conscience autour diui vice. Elle créa des sentiments que Chateaubriand groupait sous le titre devenu célèbre du Vague des Passions : l’amertume du cœur chez les êtres qui sans avoir usé de rien étaient désabusés de tout ; les espérances et les craintes sans objet ; la mobilité des idées et des sentiments dûs au commerce des femmes ; l’opposition des chagrins de d'a terre et des joies célestes, l'impression de tristesse que laissèrent suir le monde les persécutions et les invasions, et surtout la solitude morale des âmes trop « excellentes qui cherchent en vain dans la nature les autres âmes auxquelles elles sont faites pour s’unir. » (Partie IV, Livre III, Ch. m).
Nul n’ignore combien le poète de Moïse et de la Colère de Samson réfléchit après Chateaubriand sur « la virginité morale » et le « veuvlage éternel » des grandes âmes.
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Non seulement le christianisme enrichissait la sensibilité des nuances les plus généreuses, mais il frappait les imaginations. Opposant le merveilleux chrétien au merveilleux païen, Chateaubriand lança le Romantisme sur une route (toute nouvelle. D’abord il encourageait les poètes, — et l'encouragement n’eut que trop de succès, — à chanter les anges. « Ces globes habités par des étires différents de l’homme, cette profusion d'anges, d’esprits de ténèbres, d’âmes à maître ou d’âmes qui ont déjà passé sur la terre jettent l’esprit dans l’immensité ». Gagné à la poésie angélique, Vigny trouvait dans le Génie du Christianisme , au livre IV de la Deuxième Partie , maintes indications. C’était les variétés des Anges, les Séraphins, les Trônes, les Ardeurs (Ch. vm), c’était le nom même d’Eloa et jusqu’au mouvement de la phrase de Ivlopstock où est nommée Eloa. Le Chapitre xn intitulé Voyage des dieux homériques. Satan allant à la découverte de la Création devait lui inspirer une contre-partie : Eloa partant à la découverte de Satan. Certes Vigny imitait Milton. Mais ce fut Chateaubriand qui lui indiqua « cette machine poétique des voyages des êtres surnaitlurells » (Ch. xn) et lui donna l’exemple de Milton. Il est remarquable que les passages de Milton imités par Vigny ont été presque tous cités par Chateaubriand.
Le poète d’Eloa renonça vite au merveilleux chrétien ; il était trop rationaliste. Mais en dehors de tout merveilleux, l’imagination d!e Chateaubriand était sensible à la poésie du culte catholique : les cloches, la messe, les Rogations, l’extrême-onctiom. Docile, Vigny reprêsenltlera quelques belles scènes du culte. En nous montrant l’agonie du Masque die fer (La Prison), il met en action le chapitre Des Prières pour les Morts ( Génie du Christianisme. Quatrième Partie. Livre I. Ch. xn). Dans Daphné il nous montre Julien lisant l’évangile dans l’église de Nicomédie. Dans le Trappiste, on voit le moine « couvert dé l’aube et de l’étole orné », devant uni aultel tiré « d’un chêne centenaire », célébrer la messe (1) au milieu des montagnards. Qu’il me suffise enfin de rappeler tout ce que Cinq-Mars doit de couleur aux cérémonies religieuses qu’entraînent le jugement et la mort d’Urbain Grandier.
C’est également avec une imagination toute chrétienne que
(1) Cf. dans Atala, la messe chez les Sauvages.
Chateaubriand regardait la nature. Il écarte la mythologie qui « peuplant l’univers d’élégants fantômes, ôtait à la création sa gravité, sa grandeur et sa solitude. » (Génie. Partie II. Livre IV. Ch. i). Or le poète de la Maison du Berger n’a-t-il pas toujours loué la nature de son immensité et de son isolement ?
Par cela seul que Chateaubriand étalait les trésors que le christianisme livrait à la sensibilité et à l’imagination des hommes, il invitait les poètes à dédaigner les conseils austères de la raison dont Malherbe et Boileau s 'étaient faits les rigoureux agents. Vigny remplira ses poèmes d’une majestueuse pitié, pitié pour la Femme adultère, pitié pour le Masque de fer, pitié pour les souffrances humaines. Dédaigneuse des restrictions et des petitesses, son imagination s’habituera sans remords à tout simplifier et à tout grossir.
Nous verrons certes que même dans la réalisation de l’œuvre d’art la raison de Vigny n’était pas réduite au silence ; et nous avons vu que, sur le terrain des idées, le stoïcisme, le christianisme, de voltairianisme l’aidaient à modérer cette sensibilité exigeante, cette fougueuse fantaisie. Le stoïcisme empêchait la pitié de dégénérer en mol et fade abandon. Le christianisme enjoignait au poète de concilier les contraires ; et, si son imagination présentait chaque idée isolée et amplifiée, sa raison l’avertissait de présenter aussi et. de la même manière l’idéie opposée ; ce qui annule les excès, de sorte que l’outrance de Vigny réside beaucoup plus dans liai forme que dans le fond. Enfin au-desisus de lia sensibilité et de l’imagination exaltées par Chateaubriand, Vigny, ressaisi par Voltaire, finissait par maintenir dominatrice et régulatrice la raison.
Mais outre que Chateaubriand lui-même ne laissait de' ménager la raison et les rationalistes, le rationalisme de Vigny jusque dans ses poèmes les plus voltairiens apparaît toujours paré de tous les prestiges de l'imagination et de la sensibilité. Il porte la marque du Génie du Christianisme.
Tout en levant l’anathème que le xvif siècle avait prononcé contre lia sensibilité et l’imagination, Chateaubriand indiquait au poète épique de nouveaulx modèles. A côté, mais non pas à la place de la llittléirature grécolatine, il inscrivait la littérature européenne et même la littérature orientale . Le Messie de Klopstock le retenait moins que lal Divina Commedia de Dante, La Jérusalem délivrée du Tasse, et surtout le Paradis perdu
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de Milton. Si, résistant à l’engoûment germanique, l’auteur à'Eloa imite plutôt Rélpopée italienne et l’épopée lainglaise, nul ddulte qu’il ne le doive au Génie du Christianisme. Chateaubriand énumérait encore « les productions les plus étrangères à nos mœurs^ les livres sacrés des nations infidèles, le Zend- Avesta des Parsiis, le Veidam des Brahmes, les Co-ran des Turcs, les Edda des Scandinaves. » (Partie II. Livre V. Ch. i). Plus particulièrement, il recommandait lia lecture du Coran. Le Tasse « ne s’est pas assez servi du mahométisme, dont, les rites sont d’autant plus curieux qu’ils sont peu connus. » ( Id . Livre I. Ch. ii). Le poète d'Héléna entendit le conseil : il composa, d’après le Coran, le chant sacré des spahis.
Mais le Romantisme de Chateaubriand convergeait vers la Bible, comme son classicisme vers Homère. Si donc de Moïse au Mont des Oliviers 'la plupart des grands poèmes de Vigny sont de source biblique, il me fit qu’obéir à l’impulsion donnée par fauteur du Génie du Christianisme. Bien plus les deux caractères essentiels de ses poèmes bibliques, le symbole historique et la simplicité du récit , Chateaubriand lui en facilita très certainement l’élaboration. Ne comprend on pas mieux la nature à la fois historique et symbolique des grandes compositions sacrées de Vigny quand on a lu tel fragment de cette Deuxième Partie que le poète, entre toutes, considéra ?
« Mais lorsque, sous les rapports chrétiens, on vient à penser que l’histoire des Israélites est non seulement l’histoire réelle des anciens jours, mais encore la figure des temps modernes ; que chaque fait est double et contient en lui-même une vérité historique et un mystère ; que le peuple juif est un abrégé symbolique de la race humaine, représentant dans ces aventures tout ce qui est arrivé et tout ce qui doit arriver dans l’univers ; que Jérusalem doit être toujours prise pour une autre cité, Sion pour une autre montagne, la Terre Promise pour une autre terre et la vocation d’ Abraham pour une autre vocation... » (Livre V,
Ch. II).
La page n ’éclla'ire-t-elle pas d’une lumière singulière ce que l’on pourrait appeler l’énigme biblique d’Alfred de Vigny ? Si son Moïse est à la fois Ole législateur hébreu et le romantique solitaire, n’est-ce pas que « l’histoire des Israélites est non seulement l’histoire réelle des anciens jours, mais encore la
figure des temps modernes ? » Si Dalila représente toute trahison féminine n’est-ce pas « que le peuple juif est un 'abrégé symbolique de la raice humaine ? » Si môme dans l’histoire profane il! conserve le goût des transpositions, dépeignant d’après la Fronde la conjuration de Cinq-Mars, n’est-ce pas enfin qu’il s’était tout d’abord habitué à prendre Jérusalem et pour une autre cité, Sion pour une autre montagne, la Terre promise pour une autre terre ? » Quant à la simplicité biblique Chateaubriand la fait ressortir de toutes les façons, et Surtout en l’ opposant à la simplicité homérique.
« La narration d’Homère est coupée par des digressions, des discours, des descriptions de vases, de vêtements, d’armes et de sceptres ; par des généalogies d’hommes ou de choses. Les noms propres y sont hérissés d’épithètes ; un héros manque rarement d’être divin, semblable aux Immortels ou honoré des peuples comme un dieu. Une princesse a toujours de beaux bras... La narration de la Bible est rapide, sans digression, sans discours : elle est semée de sentences, et les personnages y sont nommés sans flatterie. Les noms reviennent sans fin... La Bible, dans tous ses genres n’a ordinairement qu’un seul trait mais ce trait est frappant et met l’objet sous les yeux... » (Livre V. Ch. III).
Pour résumer ces diverses remarques en un saisissant exemple, Chateaubriand termine le long parallèle de la Bible et d’Homère par une traduction du verset de Ruth en langue homérique. Ruth disait à Noémi :
« ...en quelque lieu que vous alliez, j’irai avec vous. Je mourrai où vous mourrez ; votre peuple sera mon peuple et votre Dieu sera mon Dieu. »
Chateaubriand « délaye » ensuite ce verset :
« La belle Ruth répondit à la sage Noémi, honorée des peuples comme une déesse : Cessez de vous opposer à ce qu’une divinité m’inspire ; je vous dirai la vérité telle que je la sais et sans déguisement. Je suis résolue de vous suivre. Je demeurerais avec vous, soit que vous restiez chez les Moabites, habiles à lancer le javelot, soit que vous retourniez au pays de Juda, si fertile en oliviers... ( ld ., Ch. IV).
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Vigny me pouvait pas ne pias noter la simplicité biblique, ainsi déterminée par Chateaubriand ; et il la reproduit. Si l’on excepte Eloa dont la composition plus longue et plus moitié s’accommode des digressions, les récits de Vigny ont d’ordinaire une rnudité expressive. Lui aussi ne retient qu’un seul trait :
J eplité de Galaad a ravagé trois villes ;
Abel ! la flamme a lui sur tes vignes fertiles !
Aroër sous la cendre éteignit ses chansons,
Et Mennitb s’est assise en pleurant ses moissons !
(La Fille de Jephté).
Simplicité de la narration, symbole historique, tel est le double sceau que Chateaubriand, imprimait a'ux poèmes bibliques de Vigny. Moïse nous servira d’exemple. Voici d’abord le canevas historique du poème :
« Voyez cet homme qui descend de ces hauteurs brûlantes. Ses mains soutiennent une table de pierre sur sa poitrine, son front est orné de deux rayons de feu, son visage resplendit des gloires du Seigneur, la terreur de Jéhovah le précède. A l’horizon se déploie la chaîne du Liban avec ses neiges éternelles et ses cèdres fuyant dans le ciel!. Prosternée au pied de la montagne, la postérité de Jacob se voile la tête dans la crainte de voir Dieu et de mourir. » ( Partie I. Livre II. Ch. IV).
On sait assez comme te symbole, la tristesse du génie solitaire, reprend une idée chère à l’auteur d ’Atala et de René ; ou sailt peut-être moins que le désir d’anéantissement, issu de la tristesse, et dont le poète gratifie Moïse sur les indications de Voltaire, il l’exprime en un langage miltonien, mais cette fois sur les indications de Chateaubriand :
« Adam tombe dans le désespoir, il désire de rentrer dans le sein de la terre. Mais un doute le saisit... s’il avait en lui quelque chose d’immortel ? si ce souffle de vie qu’il a reçu de Dieu ne pouvait périr ? si la mort ne lui était d’aucune ressource ?... (Partie II. Livre I, Ch. III).
Le thème est impie et Vigny, selon son habitude, le développe sans contre-partie immédiate — il fault attendre la Flûte — - toutefois sa provenance deux fois religieuse, puisqu’il est
tiré du Paradis Perdu et du Génie du Christianisme nous empêche d’en exagérer la malignité voltairienne. Enfin le récit luimême a lia simplicité1 formidable que Chateaubriand louait dans les Livres Saints. Cette simplicité est devenu le triait essentiel de l’épopée de Vigny. Ses poèmes se dresseint devant nous dans une unité brutale et concrète. Le sens du symbole peut rester trouble et énigmatique, le fait même qui sert de symbole est manifesté par quelques mots inoubliables. Oui oublierait l’attitude de Moïse « debout devant Dieu » ?
Après avoir inventorié les ressources que Vigny, sous la conduite de Chateaubriand, trouvait dans la sensibilité: et l'imagination chrétienne, dans le symbolisme et la simplicité biblique, orn s’aperçoit qu’on n’a pas encore fait le tour de son art. Il est un Vigny modéré et de bon sens, ami de La Lontaine et de Molière, qui, même aux édifices les plus hardis donne de brèves dimensions et n’éprouve jamais, ainsi qu’éprouvn Lamartine, lie besoin d'écrire une épopée indoustanique de plus de 60.000 vers, infinie « comme la nature. » Il reste raisonnable et classique.
Là encore nous le retrouvons disciple de Chateaubriand. Chateaubriand en effet demeura, lui aussi, un classique. Après avoir admiré la prière que Milton prête à Adam et Eve coupables, il n’ose la préférer à l’allégorie des Prières boiteuses de ft” Iliade. « Milton, dit-il, lutte ici sans trop de désavantage contre cette fameuse allégorie. » (Partie II. Livre I. Ch. m). Certes la mythologie rapetissait la nature ; mais s’il aime l’infini que le christianisme apporta dans l’Art, il aime non moins la perfection, la mesure, en un mot, le fini de l’art grec.
Car pour Chateaubriand l’art antique c’est l’ héllénisme. Chateaubriand qui joua tant et de si grands rôles sur toutes les scènes du xixe siècle, n’a-t-il pas encore aidé, au triomphe d’Athènes sur Rome ? La Renaissance avec Ronsard avait été grecque ; mais le Classicisme, avec Malherbe et Corneille inclinait plutôt du côté des Romains. Racine, Chénier firent de nouveau pencher la balance pour les Grecs ; mais Ha Révolution remit Rome en honneur. On admirait, comme des modèles de patriotisme et de civisme, les Manlius et les Brutus capables d’immoler leurs fils à la chose publique. Chateaubriand secoua le joug de l’admiration romaine. Il ne dissimule pas son goût pour Virgile qui tient à la Grèce par la « simplicité
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des fonds » et aux modernes par « l’art des détails » (Partie II. Livre II. Ch. n) et qu’il rapproche de Racine, cet helléniste (Id. Ch. x), mais il proclame son antipathie pour le caractère romain :
« Le peuple romain fut toujours un peuple horrible : on ne tombe point dans les vices qu’il fit éclater sous ses maîtres sans une certaine perversité naturelle et quelque défaut de naissance dans le cœur. Athènes corrompue ne fut jamais exécrable... Quand Rome eut des vertus, ce furent des vertus contre nature. Le premier Brutus égorge ses fils et le second assassine son père... » (. Partie IY. Livre VI, Ch. XIII).
Nodier et Vigny entendirent ce jugement et nous savons que l’auteur de Stello explique la folie sanglante de Siaint-Just en le dépeignant « tout plein de ses Spartiates et de ses Romains. » Certes aux Romains il joint les Spartiates ; mais à vrai dire les Spartiates sont en dehors de l’hellénisme et comme les Romains de la Grèce.
L’hellénisme pour Chateaubriand n’est-ce pas la divine raison qui maintient les Grecs dans la vérité, la simplicité et l’harmonie ? C’est l’homme même qu’ils nous présentent ; ils n’accumulent pas les détails ; et lia beauté se dégage de l’ensemble. Ce dernier trait surtout il ne se lasse pas de le signaler :
« C’est moins chez eux, ainsi que parmi nous, quelques pensées éclatantes au milieu de beaucoup de choses communes, qu’une belle troupe de pensées qui se conviennent et qui ont toutes comme un air de 'parenté ... ( Partie II. Livre I. Ch. II).
...Ceux-ci sont plus simples, plus augustes, plus tragiques, plus abondants et surtout plus vrais que les modernes. Ils ont un goût plus siir, une imagination plus noble ; ils ne savent travailler que V ensemble, et négligent les ornements . (Id. Livre II,
Ch. II).
Vigny, tel Chateaubriand, subit le (charme du classicisme, plus précisément de l’hellénisme, et il ne choisit que des genres classiques, l’idylle de Théocrite, le fragment épique de Chénier.
Des littératures d’Orient Vigny ne conserve que la Bible' et encore abandonne-t-il ce qu’elle a de proprement oriental, les allégories. Chatealubriand constate que la Bible
« connaît aussi les comparaisons détaillées ; mais alors elle prend un tour oriental et personnifie l’objet, comme l’orgueil dans le cèdre... » ( Id . Livre Y. Ch. III).
Alors que Bossuet n’hésite pas dans le Sermon sur l'Ambition à développer le magnifique symbole de l’arbre d’Assur, image de l’Ambitieux, Vigny emprunte à la Bible de grandes figures synthétiques Moïse, Jephté, Samsom, mais non la personnification des cèdres et des pins. Son art reste occidental.
L’hellénisme s’est emparé de lui ; et pour lui, comme pour Chateaubriand, il signifie vérité, simplicité et harmonie. Sans redire ici comme le théoricien voulut toujours s’appuyer sut* l’histoire et comme sa philosophie, spiritualiste et platonicienne n’eut de révolutionnaire que les apparences, retenons qu’il aimjait la pondération et la vérité. Quant à la simplicité, il pouvait, sans renier l’hellénisme, préférer la Bible à Homère puisque (l'a simplicité biblique prend même le pas sur la simplicité homérique. Mais là où le désaccord apparaît entre Homère et la Bible, il passe du côté d’Homère. La proportion n’est pas qualité biblique et l’œulvre de Vigny est proportionnée. Nous lisons dans le Génie du Christianisme :
« le sublime dans Homère naît ordinairement de l’ ensemble deis parties, et arrive graduellement à son terme. Dans la Bible il est presque toujours inattendu ; il fond sur vous comme l’éclair... » ( Partie II. Livre Y. Ch. III).
L’inattendu n’est point le propre de Vigny, toujours préoccupé de donner à ses poèmes l’unité de couleur. Daims la Bible, quelle que soit la simplicité de la narration, il y a des sautes d’images déconcertantes ; et Bossuet, là encore moins classique que Vigny, les a laissées dans ses sermons. Après avoir longuement déployé 1b comparaison de l’arbre d’Assur il s’écrie :
« Est-ce là ce grand arbre qui portait son faîte jusqu’aux nues ? Il n’en reste plus qu’un tronc inutile. Est-ce là ce fleuve impétueux qui semblait devoir inonder toute la terre ? Je n’aperçois plus qu’un peu d’écume. » (Sur V Ambition. Second Point).
Vigny n’oserait à ce point icihoquer une raison que la Préciosité avait depuis longtemps habituée à la continuité des métaphores.
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Certes son imagination 1 entraînait à séparer ses idées pour les présenter dans un majestueux isolement ; mais limagination est capricieuse et elle fuit l’effort ; si elle accepte avec joie l’unité du sujet, sa besogne en est facilitée — elle repousse l’unité de ton qui exige le sage et minutieux travail de la combinaison des nuances. Or dans les poèmes de Vigny et c’est l’œuvre de la raison, d une raison façonnée par l'hellénisme tout est habilement agencé pour produire un seul et même effet : Sous les regards jaloux de Dieu, impuisislaints du père, est pleurée par des jeunes filles la mort, innocente de la jeune fille de Jephté. Au-dessus des hommes évolue le chœur innombrable des Destinées. Combien de vers, détachés et dépecés par un rythmicien, paraissent lourds et prosaïques :
Car il était déjà l’élu du Tout-Puissant. . . (Moïse)
Dans la voie où le sort a voulu t’ appeler...
(La Mort du Loup).
qui, à leur place, sont pleins et harmonieux, tant ils assurent la plénitude et l'harmonie de l’ensemble. Et, parce que le sublime dans Vigny comme daims Homère se compose de l’accord des parties, on l'inscrira toujours, avec Racine et Chénier, Fénelon et Chateaubriand, parmi les privilégiés que visita l’hellénisme.
Ainsi Chateaubriand et Vigny spontanément liaient l’hellénisme et le romantisme ; et comme d’autre part Chateaubriand joignait toujours l’exemple à la théorie, illustrant le Génie du Christianisme à l’aide de René, d'Atala et des Martyrs, Vigny rencontrait chez le même maître les principes et leur application.
Sur le modèle d'Atala et des Martyrs, nous le slavons, l’auteur de la Sauvage et de Daphné présentait à la fois deux civilisations, païenne et chrétienne, chrétienne et indienne. Non seulement Chateaubriand lui apprenait à soulever de telles masses, mais lui indiquait un symbole, la « hutte roulante » (La Maison du Berger) ou le cercle extensible du progrès (la Sauvage) ; moins encore parfois, le simple détail d’un portrait. La religieuse dont les « cils noirs ne cessèrent d’ombrager les joues les plus pâles diu monde » ( Daphné , p. 11) rappelle Cymodocée baissant « ses longues paupières dont l’ombre se dessinait sur la blancheur de ses joues. » (Martyrs. Livre I.)
Enfin le style de Chateaubriand servait à Vigny de patron. Renonçant à la phrase maigre, étriquée, incolore de Voltaire et de Montesquieu), Chateaubriand employait une phrase ample, majestueuse et imaigée. Vigny dont Æe vocabulaire était restreint, l’imagination plus ardente que vigoureuse, eut longtemps besoin pour donner à son style un peu de magnificence et d’éclat, d’un soutien qu’il trouvait en l’auteur du Génie , d’Atala , et des Martyrs. D 'Atala la description du colibri passait dians Eloa ■ Lorsqu’on aura soumis les divers poèmes de Vigny à l’enquête que firent Séparément, au sujet «ïlléléna. M. Dupuy {Jeunesse) et M. Estève ( Héléna ), sera pleinement justifié le jugement de M. Dupuy sur les Martyrs. Ils furent pour Vigny et les poètes de sa génération « une sorte de Thésaurus poeticus français, ou si l’on veut, une mer des images. » ( Jeunesse , p. 325).
Connaître l’art de Chateaubriand, c’est donc déjà connaître l’art de Vigny. Toutefois leur tempérament diffère. Chlateaubriand conserva de son commerce avec Homère quelque mollesse, et Vigny de son commerce avec la Bible quelque âpreté ; mollesse et âpreté furent accrues par la facilité de l’un et le resserrement de l’autre. Mais chez l’un et chez i1 autre c’est bien la même volonté d’unir, en une œuvre harmonieuse, le cœur, l’imagination et la raison.