CHAPITRE II
Romantisme : Le symbole biblique.
Le Romantisme fit de Vigny un poète symboliste, et la Bible fut constamment sous ses yeux. Il convient donc de commencer par le symbolisme biblique l’étude du romantisme de Vigny.
Le classicisme d’ailleurs ne le détournait pas du symbolisme. Les symboles de la Mort clu Loup et de la Flûte ne se présentent-ils pas l’un, comme une fable de La Fontaine, l’autre comme un mythe de Platon ?
Les droits du classicisme réservés, nous avouons que la Bible devint un peu le lieu poétique ide sa pensée. La terre d’Orient lui fournissait un somptueux paysage. L’Ancien et le Nouveau Testament lui servaient de modèle pour les deux sortes de poèmes qu’il se plaisait à composer : les poèmes symboliques, les poèmes synthétiques.
Ses poèmes symboliques sont développés selon la Bible. Il ne lui suffit pas comme aux modernes symbolistes, de suggérer l’idée par l’image. Comme dans la Bible il joint l’interprétation au symbole. Mais le symbole même n’est pas tiré de la Bible. Nous avons vu, à propos de Chateaubriand, que lie classicisme de Vigny répugnait à personnifier les cèdres et les pins. Il fera bien allusion à la lampe des Vierges folles (Le Mont des Oliviers) au temps des sept vaches maigres ( Les Oracles). Mais il ne reprend pas ces paraboles pour son propre compte. Il préfère nous montrer la hutte du Rerger, la bouteille du Marin. Parmi les nombreux poèmes symboliques dont le Journal d’un Poète laisse le canevas, le Char de Brahma , le
Compas ou la Prière de Descartes , le Cygne , la Bombe , /e Désert , et qui devaient exposer la céleste illusion de la foi ( id ., p. 240), l’impuissance des Zoïles portés dans l’azur du ciel et dans la lumière par les poètes créateurs aux flancs desquels ils s’attachent ( Journal , p. 239), le tourment fécond et mortel de la pensée (id., p. 247), l’humanité rampant sur le volcan terrestre comme une fourmilière sur une bombe (id., p. 252), la démocratie égalitaire et niveleuse comme le sable du désert (id.. p. 247), aucun ne provient de la Bible.
Lorsque Vigny choisit quelques grands noms pour nous présenter sous des figures synthétiques les diverses faces de l’humanité, alors non seulement il imite la Bible qui jalonne l’histoire du peuple hébreu à l’aide de noms énormes, mais c’est à la Bible même que le plus souvent il demandera ces noms : Moïse, Jephté, Samson...
Synthétiques ou symboliques, les poèmes de Vigny d’ailleurs procèdent d’une même intention : rendre par un mythe l’idée visible et palpable ; de sorte que les premiers comme les seconds sont en réalité symboliques. Les poèmes bibliques de Vigny peuvent être synthétiques, l’Emmanuel du Déluge peut être le représentant synthétique des Innocents persécutés ; néanmoins, le Déluge devient le mythe de l’Injustice, comme dans les Destinées la Grâce devient le mythe de la Nécessité. C’est pourquoi à la base de la poésie de Vigny comme dans la poésie de la Bible se trouve le symbole.
La religion juive ou chrétienne s’érige en symbole de la philosophie personnelle du poète. Sans doute, certains aspects de cette philosophie rappellent la Bible : l’obsession de Dieu, la mission des hommes de Dieu, le duel de l'homme et de la femme, une doctrine pessimiste de l’expiation. Mais comme il accepte l’expiation sans admettre aucun des dogmes qui l’expliquent, l’orgueil, la rébellion, la chute, ce qu’il conserve de la Bible paraît désagrégé et (désaffecté. Bien plus, c’est lorsque sa pensée est la moins religieuse que son imagination apparaît surtout hantée par les livres saints. Tandis que sa confiance et son optimisme se manifestent dans des poèmes profanes comme la Bouteille à la Mer et la Flûte , sa désespérance ou sa révolte- prennent dans Moïse ou la Colère de Samson des accents sacrés, de sorte qu’étudier le symbolisme biblique de Vigny, c’est vraiment montrer la forme d’art que
ROMANTISME : LE SYMBOLE BIBLIQUE
revêt son impiété. Il en résulte que le symbole tel que l’organise Vigny n’est pas limpide. Le plus souvent, en effet ses poèmes sont à la fois symboliques et impies, épiques e*t irréligieux. Ils sont symboliques ; et son impiété se sert de la Bible comme d’un signe afin de découvrir la méchanceté divine. Mais ils sont aussi épiques ; car, bien qu’il défigure la Bible pour -figurer sa propre doctrine, il prétend tracer des tableaux d’hiisltoire, et, avant de nous montrer la Rédemption, il consulte Strauss. Alors les tableaux qui étaient déjà impies, deviennent en outre irréligieux. Ils étaient impies puisqu’ils nous montraient combien lia- création est mauvaise ; ils deviennent irréligieux, car d’après Voltaire, le poète laisse entendre que les religions et particulièrement le judaïsme et le christianisme, en inventant un Dieu plus terrible encore que ne l’exigerait la constatation de notre misère, augmentent cette misère même. Si l’on considère qu’il admet par ailleurs l’utilité sociale du christianisme et que, ces poèmes bibliques dont le rôle semble être de nous dévoiler le côté impie et irréligieux de sa doctrine, sont trop nombreux, cependant, pour que n’y percent pas quelques-uns des sentiments d’adoration véritable qui s’épanouissent dans la Bouteille à la Mer ou la Flûte ; si l’on se rappelle, d’autre part, que son impiété et son irréligion à la manière du xvm6 siècle, se déguisent sous les dehors trompeurs de la dévotion, on comprendra mieux qu’un assemblage où la diversité s’unit à la dissimulation forme un ensemble assez inextricable. Troublante et trouble telle est l’impression que l’on reçoit de cette Bible travestie.
Comme Vigny s’élève de plus en plus vers une pieuse et stoïcienne sérénité, et que sa piété néglige les mythes religieux, il a dans ses 'derniers poèmes, Wancla , la Bouteille à la Mer, l'Esprit Pur , laïcisé sa poésie. Mais la plus grande partie de son œuvre était écrite.
Jusqu’en 1842, c’est de Y Ancien Testament presque exclusivement que Vigny extrait les thèmes ou les éléments bibliques de ses poèmes : Moïse , le Déluge, la Fille de Jephté, la Colère de Samson , la Maison du Berger. Si le Mystère d ’Eloa se déroule au temps de Jésus Christ, il n'est point évangélique, se rattachant plutôt à la po-ésie dantesque et miltonienne. Si Certains poèmes qui ne sont pas propremenlt bibliques, La
Prison , Le Trappiste , Paris , nous avertissent que Vigny, nourri de l’Imitation , contempla toujours avec une certaine complaisance la figure de Jésus, il n’en est pas moins vrai que (de 1819 à 1842 la seule pièce qui soit réellement tirée du Nouveau Testament est la première en date, La Femme Adultère.
La Femme Adultère. — Dès 1819, Vigny est maître de sa méthode : recourir à la Bible pour écrire un fragment épique et symboliser sa doctrine personnelle.
Tout d’abord ce poème paraît purement objectif. Il semble que Vigny ne soit que poète épique.
Semblable à tout auteur qui connaît bien ses sources, il ne puise pas seulement là où chacun s’attend, piar exemple dans l’Evangile, pour La Femme Adultère, mais un peu partout. Ainsi le début est traduit presque exactement des Proverbes : « J’ai orné mon lit de tapis, d’étoffes aux couleurs diverses, en fil d’Egypte. J’ai parfumé ma couche de myrrhe, d’aloès et de cinnamone. Viens, enivrons-nous de délices jusqu’au matin, réjouissons-nous dans les plaisirs. Car mon mari n’est pas à la maison, il est allé bien loin en voyage. » (VII, 16-19).
Ainsi qu’il convient à celle que sauvera le Christ, le caractère de la femme est transformé. Dans les Proverbes, c’est la femme qui est perverse, séductrice et qui entraîne un jeune homme presqu’un enfant. Chez Vigny, la femme fut séduite et aura des remords ; c’est elle qui est l’enfant :
Le séducteur, content du succès de son crime
Fuit l’ennui des plaisirs et sa jeune victime (vers 45-46).
D’après le livre de Job XXIV, 15-17 est déterminée la couleur du tableau, c’est-à-dire l’obscurité, complice du « nocturne bonheur ». Peut-être au récit de l’adultère de David sont empruntés « les toits aplanis » d’où parle à l'amant la femme adultère ? (2. Samuel , XI. 2). Comme le temple de Salomon (2. Chroniques, II-3 et III-5) et la demeure du Cantique des Cantiques (1-17), la maison de la femme adultère est en bois de cèdre avec des lambris de cyprès.
Le dialogue d’amour est imité du Cantique des Cantiques :
ROMANTISME : LE SYMBOLE BIBLIQUE
« Je suis le lys des vallées (II-l) — Tes joues ont bonne grâce avec les atours et ton cou avec les colliers (1-10) — Ta taille est semblable à un palmier... J’ai dit je monterai sur le palmier et je saisirai ses branches (VII-7-8)... » Seulement Vigny modernise un peu le Cantique des Cantiques. Avant l’auteur de Namouna. il esquisse un éloge de la nudité :
Oh ! quittez ces colliers et ces brillants atours ! (vers 20).
La comparaison du palmier deviendra moins brutale :
Quand sous nies doigts tremblants je le sens tressaillir
(vers 28).
La seconde partie emprunte encore à la Genèse l’image de la femme de Loth. La troisième ne contient guère que le tableau d une caravane revenant de Tyr à Sion qui nous rappelle la reine de Saba allant trouver Salomon (I. Rois, XI-13). La quatrième partie suit de très près l’Evangile de Jean.
En historien qui veut paraître exact, Vigny ne manque pas d’indiquer le progrès de la loi nouvelle qui pardonne à la femme adultère sur l’ancienne loi qui l’eût lapidée, progrès de la loi de Jésus sur la loi de Moïse. Mais son irréligion n’est pas fâchée de remarquer la férocité des scribes.
D’ailleurs Vigny a la coquetterie de ne pas abuser de la couleur locale. Si dans leurs drames Victor Hugo et Vigny tiennent à la vérité du décor et du costume, ils s’en soucient moins dans leurs poèmes épiques. Ils logeront bien dans leurs vers l’étrangeté de quelques mots géographiques ou techniques, mais ils se gardent de faire une minutieuse reconstitution historique. Hugo dans Booz endormi aurait pu facilement parler du droit de rachat et de l’échange du soulier ( Ruth IV-7) en cas de rachat ; Vigny aurait pu reproduire les épisodes traditionnels des drames de l’adulltère. Il l’avait même fait. M. Estève publie un passage, tout 'de couleur locale, où l’on voit le mari multiplier les marques du deuil israélite, puis soumettre d’après les Nombres (V. 14-24) sa femme à l’épreuve de l’eau [Poèmes). Mais précisément le poète retrancha cette partie de son œuvre, qu’il trouvait sans doute trop spéciale
et qui risquerait de détourner le lecteur de l’idée philosophique.
En effet, comme Moïse, La Femme Adultère est déjà un poème synthétique : de même que la figure de Moïse évoquera la tristesse de l’isolement, la figure de Jésus évoque la beauté de la pitié. Il s’agit Ide pitié humaine et non de pitié divine. Lorsque dans la Prison, Vigny parle du Christ ressuscité et qui ne descend plus sur terre que dans l’Eucharistie, alors le Fils se confond avec le Père et leur commune dureté s’oppose à la bonté de l’homme. Mais lorsque le poète de La Femme Adultère , comme plus tard celui d ’Eloa, décrit la vie terrestre du Christ, il ne montre que sa pitié (1). Le Christ n’est vraiment plus en face de Dieu que le représentant de la souffrante humanité. Nulle part l’humanité du Christ n’apparaîtra plus que dans le Mont des Oliviers. Mais le poème de 1843 est la suite du poème de 1819 ; et, comme si, en écrivant l’une, il songeait déjà de l’autre, dès La Femme Adultère il nous peint la campagne,
Et les verts oliviers de la sainte montagne.
Ce symbole de la pitié humaine est impie. Dans le Livre Antique on s’aperçoit que Vigny place côte à côte La Fille de Jephté et La Femme Adultère. C’est à dessein. Il veut opposer à la cruauté de Dieu la douceur du Fils de l'homme, c’està-dire la douceur des hommes. Les deux tableaux forment un diptyque où la miséricorde que Jésus apporta sur terre correspond à l'insensibilité qui règne aux cieux.
Ainsi le premier poème que composa Vigny le révèle déjà tout entier. Poète épique il semble traduire la Bible d’une manière presque littérale. Mais le poète épique est un moraliste épique. L’épopée se mue en symbole philosophique et laisse transparaître l’impiété où n’apparaissait d’abord qu’un simple travail de marquetterie biblique.
La Fille de Jephté, 1820. — C’esit encore un poème synthétique. Le sacrifice de la fille de Jephté synthétise tous les
(1) Dans Le Trappiste est dépeint non le Christ pitoyable, mais le justicier qui chasse les vendeurs du Temple. Encore les chasse-tril .< d’un bras pacifique ».
ROMANTISME : LE SYMBOLE BIBLIQUE
sacrifices immérités, symbole de l’injustice divine. Comment croire à la bonté divine, quand la virginité souffre et meurt !
D’autre part La Fille de Jephté est un épisode biblique de la légende des siècles ; et Vigny s’inspire du récit des Juges.
Non plus que dans La Femme Adultère , il tabuse de la couleur locale. D’après la Bible il aurait pu nous représenter la purification de la femme et de l’enfant, la circoncision du fils au bout de huit jours (Cf. Genèse, XXI-4. Lévitique, XII-3-4-6). Comme eût fait Racine, il se borne iau mot de purifier :
Car je n’aurai jamais de mes mains orgueilleuses
Purifié mon fils sous les eaux merveilleuses.
De même que pour la naissance il évite pour la mort le détail des mœurs. Il lui suffit de faire allusion à la coutume juive de « prendre le sac » en cas de deuil.
Mais plus que dans La Femme Adultère apparaît le dessin d’attaquer les prescriptions de la religion juive. Dans La Femme Adultère c’était la lapidation ; ici ce seront les sacrifices humains. Considéré en soi le meurtre que commet Jephté est issu de la seule religion. Comme Lucrèce, à propos du meurtre semblable d'Iphigénie, Vigny entend détester la folie sanguinaire des prêtres :
Tantum religio potuit suadere malorum !
En tout état de cause Vigny reprocherait à Dieu le mal des innocents. Mais il insinue que le judaïsme prêle à son Jéhovah une férocité plus sauvage qu’il n’aurait dû l’inférer du spectacle de l’univers ; et pour rendre sa critique plus convaincante, il nous dépeint un Jéhovah plus redoutable qu’il ne l’est en réalité dans la Bible. Ainsi dans la Bible le coupable c’est Jephté qui fit un vœu imprudent. Chez Vigny le seul coupable est Jéhovah :
Seigneur, vous êtes bien le Dieu de la vengeance
En échange du crime il vous faut l’innocence.
C’est la vapeur du sang qui plaît au Dieu jaloux !
Je lui dois une hostie, ô ma fille ! et c’est vous !
Sans doute Jéhovah est redoutable ; et quand les Juifs parlent de sa bonté, ils ressemblent un peu à des enfants qui, pour
apaiser la sévérité de leur père emploient des épithètes de tendresse qu’inspire la peur : « Par tes grandes miséricordes tu ne les as pas réduits à néant et tu ne les as pas abandonnés ; car tu es un Dieu clément et miséricordieux... » ( Néhémie , IX-31). Mais les Juifs ont « le cou roide » (id., IX-16) leurs fautes méritent le châtiment, tandis que l’homme -de Vigny paraît avoir des souffrances d’autant plus odieuses qu’elles sont imméritées. De plus Jéhovah ne prend personne à l’improviste {Job, XXXIII-14). Il multiplie les conseils, les avertissements. Il ne punit jamais « à cause de trois crimes et même de quatre » ( Amos , 1-3 — II-l). Quand il punit, il laisse la porte ouverte au repentir humain et à la clémence divine ( Lévitique , XXVI-44 — Jérémie , IV-27 — V-18). Ses menaces sont plus graves que ses châtiments (I. Rois , IX-7 et XI-12-13) ; sa bonté est plus efficace et plus éclatante que sa colère. Le Deutéronome établit entre elles une proportion. Dieu punit à quatre générations et il protège à mille (V-9 et 10 — VII-9). C’est qu’il a -des entrailles paternelles ; et le symbole Idu ricin dans le livre de Jonas aurait été remarqué de Vigny, s’il n’eût été contraire à ses intentions. Jonas annonce à Ninive la ruine. Les Ninivites se repentent et Dieu pardonne. Jonas en fut irrité. Alors l’Eternel fit croître un ricin qui s’éleva: au-dessus de Jonas pour donner de l’ombre sur sa tête et le délivrer de son chagrin. Jonas éprouva une grande joie à cause de ce ricin. Mais le lendemain le ricin sèche et Jonas s’afflige. Alors l’Eternel dit : « Tu as pitié d’un ricin pour lequel tu n’as pris aucune peine et que tu n’as point fait croître, qui est né dans une nuit et dans une nuit a péri ; et moi, je n’aurais pas pitié de Ninive la grande ville... » (IV). Mais Vigny veut que Jéhovah soit sans pitié.
Le fragment épique de La Fille de Jephté est donc bien le symbole de l’affliction des innocents, mais d'une affliction qu’accroît le dogme juif du Dieu Jaloux.
Fragments d’un Poème de Suzanne (1820). — Le Poème de Suzanne -dont Le Bain ne donnerait guère l’idée et que permettent de reconstituer les fragments publiés par M. Baldensperger (Poèmes) aurait suivi de très près — pour l’intrigue du moins — le chapitre xiii du livre ’de Daniel. Comme dans la Vulgate , Suzanne est innocente et les deux vieillards sont confondus par
ROMANTISME : LE SYMBOLE BIBLIQUE
Daniel que Dieu inspire. Mais les caractères de Suzanne et de Daniel sont profondément modifiés.
La Suzanne biblique est la vertu même. L’héroïne de Vigny est vertueuse sans doute, et il avait pris comme épigraphe le texte des Proverbes : « Trouvez une femme vertueuse ! Car son prix surpasse de beaucoup celui des perles. Le cœur de son mari s’assure en elle » (XXXI-10-11). Cependant, telle qu’il la représente, elle a plus d’innocence que de vertu, plus (de jeunesse que d’innoceruce. Elle ignore le mail1, miais elle est voluptueuse.
Dans le fragment du Bain on ne voit d’abord qu’un tableau où le poète se plaît à dépeindre la blanche nudité d’une femme soutenue par une esclave noire. Ce serait d’ailleurs un tableau d’histoire. Utilisant les livres de Daniel , XXX-7-13-17, d’Isaïe , III-18-24, d’Ezéchiel, XVI-10-13 (Cf. Estève, Poèmes) Vigny nous fait assister à la toilette d’une Juive. Mais il ne saurait être historien fidèle. Daniel nous montre Suzanne accompagnée de deux servantes seulement ; Vigny lui donne tout un cortège
Des filles de .Juda, de Giad et de Ruben.
Puis peu à peu se dévoile le caractère même de la baigneuse : sa pudeur rougissante, — pour le poète d ’Eloa la pudeur est « le premier pas du mal » — lorsque le lin pur et blanc glisse « jusqu’à ses chastes pieds » ; le goût de la parure que Vigny prête à la plupart des femmes, la rêverie, l’art de se faire servir et d’appuyer sa nonchalance au bras d’une esclave. Car Suzanne est indolente et Vigny considère l’indolence comme sœur de la volupté. Ne le dit-il pas dans Le Bain d’une Dame Romaine ?
... puis les Filles latines Sur ses bras indolents versant de doux parfum®
Voilent d’un jour trop vif les rayons importuns Et sous les plis épais de la pourpre onctueuse La lumière descend molle et voluptueuse.
Et Suzanne ne le dit-elle pas elle-même dans le second fragment du poème, le Chant de Suzanne ?
O fortifiez-moi ! mêlez des fruits aux fleurs Car je languis d’amour et j’ai versé des pleurs.
Le Chant de Suzanne détermine mieux encore le caractère de le chanteuse, car elle chante tour à tour le Cantique des Cantiques et l’éloge de la Femme forte des Proverbes. L’idéal de Suzanne serait donc d’unir en elle la femme forte à la femme amoureuse.
On comprend pourquoi le poète n’admit jamads dans ses recueils ce morceau qui parut pour la première fois dans la Muse française en avril 1824 : ce n'était qu’une simple traduction. Mais son importance d’indication est singulière. La Colère de Samson noms apprend assez que Vigny acceptait la femme mauvaise de l’Ecriture ; seulement son intransigeance même donnerait à penser qu’il n’avait noté dans la Bible que les Dalilas. Certes la sœur de Wanda est bien la femme forte de l’Ecriture ; mais comme au moment où il la représente, il s’est détaché des liens bibliques et ne la compare qu’aux Eponymes gauloises ou aux Romaines, on pourrait douter que la Bible ait contribué à lui révéler ces épouses qui vaillantes et sages, éprises de travail et de charité sont la couronne de l’homme. Après avoir lu Le Chant de Suzanne le doute n’est plus permis. Non seulement Vigny avait remarqué le portrait de la femme forte, mais il l’avait copié. La Bible contribua donc à lui faire connaître la femme bonne et la femme mauvaise, c’est-à-dire toute la femme.
La scène de séduction qui succède au Chant de Suzanne est tout à fait contraire au récit de Daniel. Chez Daniel il n’y a pas séduction mais menace. Les vieillards disent : les portes sont fermées, les servantes renvoyées, personne ne nous voit, si vous nous résistez, nous affirmerons qu’un jeune homme était avec vous. Suzanne hésite. Elle préfère être accusée que de « pécher en présence du Seigneur » (XIII-23). Chez Vigny le second vieillard fera bien sentir à Suzanne son imprudence :
Ta main imprévoyante a chassé les esclaves.
Il essaie surtout de la convaincre de l’absence du Seigneur ; ce qui indique que Vigny avait remarqué le verset 23 de Daniel :
En vain ton désespoir à ses pieds abattu
Jetterait au Dieu sourd les cris de la vertu...
Pour ton Dieu que sait-il de ce qu’on fait ici ?
ROMANTISME : LE SYMBOLE BIBLIQUE
Cependant aucun des deux vieillards ne reproduit la menace biblique ; car ils veulent la corrompre, et Suzanne ne laisse pas d’en être charmée. Le premier vieillard parle-t-il?
... Suzanne immobile [et sans voix] écoutait Ces mots insidieux dont [l’art doux] l’encens la flattait.
Quand de sa cachette le second vieillard prend à son tour la parole, invisible imposteur, sa voix
... tour à tour enjouée ou plaintive Arrêta dans les eaux sa victime attentive A demi s’effrayant,
Qui, ne respirant plus, de son imp'ur discours D’un geste ni d’un cri n’osa troubler le cours.
La vertu de Suzanne ne résiste qu’à un assaut de vieillards et ne paraît pas inexpugnable. Fils du xviii0 siècle, Vigny était inhabile à peindre la chasteté.
On peuit maintenant indiquer de quel côté se fut trouvée Suzanne dans la célèbre galerie. Célébrant tour à tour la sensualité du Cantique des Cantiques et la sagesse des Proverbes , Suzanne nous apparaît comme la première ébauche d’Eva, la femme de volupté et d’énergie, de langeur et d’intrépidité.
Ainsi que le remarque M. Baldensperger la glorification de la femme vertueuse tourne à l’éloge de l'adolescent prophète. Au portrait de Dianiel sont consacrés les derniers fragments. Là encore Vigny observe le rôle mais dénature le caractère. Il n’a garde de supprimer l’artifice de Daniel qui confond le's vieillards par des interrogations séparées. Sous quel arbre avezvous surpris les deux amants? Sous un lentisque, répond l’un, sous un chêne, répond l’autre ; et ils sont convlaiincus de fanix témoignage. Le Daniel biblique reçut spécialement de Dieu le don de comprendre toutes sortes de visions et de songes (1-17). Dans l’histoire apocryphe de Suzanne, à défaut de songe, il dévoile un mensonge. Vigny conserve à Daniel son caractère inspiré.
Mais avec la mièvrerie à laquelle il sacrifiait alors, il établit un contraste piquant entre la violence du propneie et la faiblesse de l’enfant. Inspiré, Daniel exige des supplices et rappelle quelques punitions divines : l’Ange conducteur se voilant aux
Hébreux parce que « des filles de Moab ils habitaient la tente » David pleurfant la mort d’un fils né du bain de Bethsabé et surtout la tribu de Benjamin détruite pour avoir refusé de livrer les coupables de Gabaia qui abusèrent de la femme d’un Lévite {Juges, XIX-XX). Mais dès que Dieu ne soutient plus Daniel, il ne sait que verser des larmes. Le peuple le presse-t-il de s’expliquer :
L’enfant baissa la tête et se mit à pleurer...
Ce n’ieist pas moi qui peut élever tant d’alarmes
Je suis seul, sans parents, triste, ce n’est pas moi
Qui du Seigneur, mon Dieu, [vous rappelle] pourrais dic-
[ter la loi.
Sa voix sa propre voix vous assemble et vous touche Car dès qu’il a fini de parler par ma bouche De tout ce que j’ai dit je ne me souviens pas...
Vêtu de lin, Daniel ressemble à l’Eliacin de Racine, et se présente comme un doux et mystique enfant de chœur.
Il tremblait, rougissait et l’azur de ses yeux
Portait [dans ses rayons] avec des pleurs quelque chose des
[cieux.
Rien n’est moins conforme au Daniel biblique qui, tout enfant, contraint le chef des Eunuques à ne pas le « souiller par les mets et île vin du Roi » (1-8) et qui, dans le chapitre XIII, loin de pleurer, brave le courroux des Juifs. « Se tenant debout au milieu d’eux », il leur dit : « Etes-vous si insensés, enfants d’Israël, que d’avoir ainsi, sans juger et sans connaître la vérité, condamné une fille d’Israël » (48) ?
Le Poème de Suzanne ne diffère pas des autres poèmes bibliques de Vigny. Les emprunts sont précis, nombreux ; la couleur, le style nappe lient la Bible. C’est ainsi que le peuple dira des vieillards :
Ils sont l’œil de l’aveugle et le pied du boiteux.
Mais les deux portraits qu’il nous trace de Suzanne et de Daniel ne ©ont guère ressemblants.
Quelle est la pensée philosophique dont ce poème eût été le symbole ? Les fragments nous permettent de saisir les lignes
ROMANTISME : LE SYMBOLE BIBLIQUE
des caractères, le dessin de l’action, mais non la thèse de l’ouvrage.
On constate bien l’irréligion et l’impiété de certains détails. Vigny affecte de ne considérer le Cantique des Cantiques que comme un chant profane et impur. Le Dieu des Juifs n’inspire à la douceur de Daniel que paroles de vengeance. Voilà pour l’irréligion. Voici pour l’impiété : Le second vieillard quand il proclame le ciel sourd et silencieux formule déjà le reproche de la Maison du Berger ou du Mont des Oliviers. Mais alors que dans quelques poèmes comme Le Déluge , la Fille de Jephté , le titre seul est significatif, dans quelques autres au contraire, Vigny glisse le blasphème parmi l’adoration. Tell; est le Satan Sauvé où Dieu pardonne au mal ; tel est précisément le Poème de Suzanne où Dieu couronne la vertu. Dans ces conditions, l’arrière-pensée du poète nous échappe.
La Prison, 1821. — Emprunté à l’histoire du xvne siècle et sans doute tiré du Siècle de Louis XIV de Voltaire, ce poème apparaît cependant dans son fond et dans sa forme particulièrement biblique. L’épigraphe du manuscrit qui est extraite du Livre de Job en témoignerait (1).
C’est la théorie chrétienne de fexpiialtion qu’examine Vigny. La Prison symbolise l’expiation de notre vie terrestre comme dans les Pensées de Pascal. Il ne met pas en doute la punition et en cela, il resite chrétien, mais il la déclare imméritée.
Le Masque de fer est donc un personnage synthétique. Sa détention et son innocence signifient de la manière la plus éclatante l’injustice du sofit. Aussi en arrive-t-il à douter de Dieu :
Il est un Dieu ? J’ai pourtant bien souffert...
Oui, regardez-moi bien, et puis, dites après Qu’un Dieu de l’innocent défend les intérêts ?
Comme dans le diptyque de La Fille de Jephté et de La Femme Adultère , mais d’une manière plus sensible encore, car on pourrait prétendre que la pitié du Christ est surhumaine,
(1) C’est dans la tombe qu’on est à couvert du bruit qu’excitent les impies... C’est là que ceux qui étaient enchaînés ne1 souffrent plus et qu’ils n’entendent plus la voix de l’exacteur (Job, III-17-18. — Ed. Baldensperger, p. 281).
Vigny oppose à la cruauté de Dieu la pitié de l’homme. Supérieur à F impitoyable Dieu, le Masque de Fer ne se vengerait pas de son bourreau :
Ecoutez, écoutez : quand je tiendrais la vie De l’homme qui toujours tint la mienne asservie, J’hésiterais, je crois, à le frapper des maux Qui rongèrent mes jours, brûlèrent mon repos.
Ainsi l’homme donne à Dieu des leçons de générosité !
Quelle que soit l’impiété de celtte théorie de l’expiation, Vigny l’expose en termes Catholiques. Comme s’il mettait en action le chapitre du Génie du Christianisme , des Prières pour les Morts , il fait parler le prêtre qui vient assister le prisonnier mourant : Tous les hommes sont (coupables et le repentir est la loi ; lui-même a vécu dans lies larmes, les prières, les macérations ; et s’il exhorte le Masque de Fer c’est avec des textes sacrés :
Heureux, trois fois heureux, celui que Dieu corrige Gardons de repousser les peines qu’il inflige.
Dieu lui-même l’a dit : l’homme né de la femme Ne vit que peu de temps et c’est dans les douleurs.
Voici, heureux d’homme que Dieu châtie. Ne méprise donc pas la correction du Tout-Puissant (Job V-1T). L’homme né de la femme vit peu de temps et il est rempli de beaucoup de misère. (Job XIV-1).
Ces d'eux citations sont du livre de Job. Renwquons-le, en passant ; Job qui avait tanlt frappé Victor Hugo et Lamartine (1), et qui, comme Satan, était devenu une sorte de héros romantique, tient peu de place dans l’œuvre de Vigny. Il pourra bien transcrire quelques versets de son livre, il ne lui consacre aucun poème, ce qui s’explique aisément. Le livre de Job fait continuellement succéder l’adoration à la plainte. L aine soumise de Victor Hugo, de Lamartine aimait une plainte d’où sortait1 l’adoration ; lame révoltée de Vigny pourra bien accepter lia bonté de Dieu, mais non point la chanter.
(1) Cf. Grillet, La Bible dans Victor Hugo . — Citoleux, La Poésie philosophique au XIX* siècle, Lamartine.
ROMANTISME : LE SYMBOLE BIBLIQUE
Après la mont du prisonnier, le prêtre récite les Psaumes et en particulier le De Prolundis.
Mais bien qu’il la traduise, Vigny est infidèle à lai Bible. S’il proclame par la bouche du prêtre la faute et les remords de l’homme, cependant la sainteté du prêtre et l’innocence du Masque de Fer protestent contre la théorie de notre turpitude morale ; laquelle Vigny, n’exprime que pour 'la ruiner par son expression même en une sorte de réfutation pair l’absurde.
Ainsi La Prison contient! non seulement une philosophie pessimiste, mais une condamnation du ichristianisme. En proclamant une faute imaginaire, le péché originel, il ajoute aux souffrances imméritées mais inévitables d’un Masque de Fer, les souffrances imméritées mais évitables du moine, dont la cellule est une autre prison, inutile et volontaire, celle-là.
Par le dogme de l’éternité des peines il courbe l’humanité sous la terreur religieuse. Le Sauveur lui-même, selon sa loi, devrait faire succéder à l'emprisonnement perpétuel du Masque de Fer, puisqu'il refuse les sacrements de la pénitence, un irrémédiable enfer. Après toute une vie de géole et de réclusion, le Masque de Fer « du Ciel peut-être était banni !»
Moïse. 1822. — La tristesse de Moïse devient le symbole de l’isolement du génie. Il n’est pas de thèse plus romantique. Pour rendre concrète cette conception désenchantée, Vigny sculpte tout un bas-relief. Sur un large paysage d’Orient, Moïse dans sa tristesse et son isolement 'se dresse comme une statue de Michel-Ange.
Cependant Moïse est un fragment épique. Traduisant le Deutéronome XXXIV-X-3-6 — XXXII-48-49-52, et aussi les Nombres XXVII-12, Daniel XIII-54, 1 YExode XXXIV-29, nulle part le poète n’étala sous nos yeux avec pluts d’ampleur l'exotique beauté de la Terre Sainte. Le soleil mourant prolonge ses obliques rayons sur la campagne qui domine le Nébo. C’est le pays fertile de Gailaad, Ephraïm, Manassé, le pays stérile de Juda, la mer occidentale, les palmes de Jéricho, le lentisque de Ségor, les oliviers de Nephtali ; c’est tout Chanaan et. la terre promise.
On ne saurait nier non plus que le Moïse de Vigny n’ait conservé une apparence biblique ; c’eslti un Elu. Or la Bible nous montre comme ministres de Dieu les hommes élus d’un
peuple lui-même élu. L’isoilement, la tristesse de Moïse se trouvent dans l 'Exode et le Deuteronome. Moïse est effrayé de sa tâche : « Je ne puis, moi seul, porter tout ce peuple, car il est trop pesant. » ( Nombres XI- 14). Le peuple a peur de Moïse et s’éloigne ( Exode XXXIV-30). Comme il craindra Josué, il craint Moïse ( Josué IV-14). Mais la crainte n’est pas l’amour.
Ne poussons pas le parallèle plus avant. Sans doute le Moïse biblique est triste ; mais le Moïse de Vigny a raisonné sa tristesse : il a perdu! D’espoir qui soutient l’homme ; il a reconnu la vanité de 1a, science et du pouvoir ; il ignore le repos et l’amitié. Presque révolté, il ne se courbe plus. Debout devant Dieu, il offre sa démission : « Ne finirai-je pas ? » et même il le réprimande :
Pourquoi vous fallut-il tarir mes espérances ?
Sans doute le Moïse biblique se plaint ; mais ses plaintes ne sont pas égoïstes. S’il est affligé, c’est de l’affliction des Juifs ( Nombi-es XI-10-15). Dévoué à son peuple, bon et doux ( Nombres XII-3), il intercède pour Marie frappée de la lèpre parce qu’elle avait murmuré contre lui ( ld . 12). Il oublie sa propre personne. Or le Moïse de Vigny ne songe qui’à soi, ne parle que de soi. S’il est vrai que le pessimisme romantique soit né de l’orgueil et de l’égoïsme, ce Moïse dont la personnalité envahit la nature est, en cela du moins, un héros romantique.
D’autre part le poème est voltairien : les prêtres écrasent les hommes ; et Dieu les abandonne. Or le Dieu de lia Bible domine tout, et toujours il intervient. Il répond à Moïse ; sans cesse ill l’avertit, le prévient, lui cède. Vigny cependant nous oriente vers une idée toute contraire : l'absence de Dieu. La plainte que son Moïse adresse à Jéhovah demeure sans réponse et comme inentendue. Tel Jésus au Mont des Oliviers, Moïse sur le Mont. Nébo semble délaissé des hommes et de Dieu. Rien de moins biblique que cette abstention divine, Dieu n’aipparaît que trop aux Juifs ! Bien plus, Moïse aspire à l’anéantissement, au sommeil de la terre. Ce Moïse abandonné et désespéré ne saurait être revendiqué par l’ Ancien Testament.
Le poème est impie. Mais n’oublions pas qu’il ne nous montre qu’un aspect de 'lia pensée de Vigny, c’est l’aspect négateur.
ROMANTISME : LE SYMBOLE BIBLIQUE
Encore le fait-il d’àprès des écrivains religieux, Chateaubriand, Milton ; et nous laisse-t-il entendre que Dieu n’est pas toujours absent. Ne nous dit-il pas que Moïse, homme de Dieu, est rempli par le souffle de Dieu, visité par l’esprit de Dieu ?
Arrivons maintenant à une série de poèmes, le Jugement Dernier , Satan Sauvé , Eloa, tous consacrés au personnage de Satan. Le dessein de Vigny, très enveloppé, à la manière du xvnf siècle, est la réhabilitation du Malfaiteur. Mais, sauf Eloa, ces poèmes furent inachevés.
Le Jugement Dernier. — Le brouillon de 1819 n’est pas assez explicite pour qu’on dégage l'idée de l’intrigue. Voici l’intrigue. Deux anges renoncent à leur immortalité pour sauver l’univers. Les anges succombent. C’est lia fin du monde, le jugement dernier, « et l’éternité [commença] continua pour le bonheur et les douteurs. » (Ed. Baldensperger, p. 314-315). Satan nous est donné dans son rôle habituel. Ennemi des hommes, il se réjouit de la fin du monde comme d’un douloureux spectacle :
Sourions à ce jour, c’est le jour des douleurs. (Id. p. 317).
Satan Sauvé. — Les brouillons plus suggestifs indiquent que la manière du Satan Sauvé aurait été celle d Eloa.
Les deux poèmes, il est vrai, sont parallèles. Vigny les menait de front et composait des cartons interchangeables. (Baldensperger, p. 328). Le Sa, tan Sauvé comprend deux parties : 1° Satan perd Eloa. 2° Eloa sauve Satan. La première partie n’eût différé d 'Eloa que par l’importance des personnages. Ici l’Ange est au second plan ; 'là c’est le Démon. Mais on s’explique que Vigny ait abandonné l’un de ces poèmes et grossi l’autre des fragments réalisés du premier. Les redites étaient inévitables.
Du moins l’idée de Vigny se laisse saisir. Tout: en conservant le Satan traditionnel, il eut glissé son apologie dans les passages de séduction. Pour mieux séduire Eloa, Satan doit se justifier, et ce n’est pas lia faulte du poète si la justification est spécieuse.
L’intrigue sera donc conforme à la tradition. Dans Y Ancien et le Nouveau Testament , Satan esifc l’ennemi des hommes. Il
frappe Job dans ses biens et dans sa famille. Il tue les sept maris de Sarah. Eh bien, en apparence Sa flan restera le Malfaiteur. Au milieu de ses souffrances, car étanlti damné il souffre, il met sa joie à peupler les enfers. « Partage mes peines, » dit -il à Eloa. Les peines des damnés sont orthodoxes. Il voient le vide des passions sans en perdre le désir (Baldlensiperger, p. 321) ; et, comme le Méphistophèles de Goethe, Satan rit de leurs supplices ( Id ., p. 322). Le jour où Satan, touché par Eloa, n’a plus de bonheur à faire le mal, il est sauvé.
D’ailleurs Vigny se .surprend à nous peindre moins la malignité du pourvoyeur infernal que la compassion d’une victime céleste à l’égard de ses compagnons de misère : « O Satian ! Satan n’est-il plus d’eispérance ? et lui avec une douleur impérissable répond en gémissant : il n’en est plus ni pour vous ni pour moi. »
Afin de corrompre Eloa, Satan fait le procès de Dieu. Le Malfaiteur est Dieu lui-même. Ce n’est pas Satan qui enfanta les choses basses des hommes ; « mais de l’argile dont Dieu les créa sortent toutes les bassesses. » Les créatures sont toutes malheureuses, donc le Créateur est coupable, et elles doivent lui demander raison de leur misère. Satan osla se mettre à leur tête. La volupté des larmes, la douleur partagée qu’il promet à Eloa sont préférables aux insipides joies du ciel {Id., p. 320). L’homme croit qu’on souffre au dessous de lui et qu’on est heureux au dessus ; il ne sait pas tout ce qu’il y a de douleur dlans le ciel et de bonheu'r en enfer. Vigny ajoute bien : « A ce mot de bonheur ses douleurs recommencèrent et il se tut » (Id., p. 322). Il n’en est pas moins certain que la thèse du Révolté est une thèse de Vigny qui ne cessa de reprocher à Dieu d’avoir créé le mal.
Il convient de remarquer que Vigny n’a réellement développé que les reproches de Salan. La haine du Diable pour l’homme ne lui inspire que deux vers :
Si je l’avais aimé, j’aurais pu le détruire
Mais je le haïssais, j’ai préféré l’instruire (p. 323).
Tout un feuillet sur Y enfer créé est barré comme mauvais. Au contraire sont considérés avec indulgence les fragments où s’instruit lie procès de la création, où est raillée la monotomie humiliante du ciel. Quand Satan s’écrie :
ROMANTISME : LE SYMBOLE BIBLIQUE
Toujours former des chœurs, des chœurs harmonieux... Répéter constamment, par nous-mêmes abusés Les hymnes d’un mortel à des Dieux imposés Ou le cantiq'ue impur de l’épouse à l’époux Simple et vulgaire amour divinisé par nous...
Vigny se moque du ciel théologique et par surcroît du Cantique des Cantiques.
On comprend quel eût. été le ragoût de la conclusion. Dieu sauve Satan. Mais Satan cesse d être justiciable et Dieu perd le droit d’être justicier, car au Jugement dernier c’est le juge qui devient f accusé.
Eloa. — L'amour d’Eloa pour Satan est le symbole de la pitié que île Mal doit inspirer à la Vertu.
Entre tous les poèmes bibliques de Vigny, il est certainement le moins biblique ; et l’on conçoit que Vigny n’ait pas uniquement recours à l/a Bible. Dans la Bible , drame immense à deux personnages, Dieu et l’Homme, les Anges et Satan sont à l’arrière plan ; or c’est précisément Satan et les Anges qu.e met en scène l'auteur d 'Eloa.
En effet, et dans l 'Ancien Testament plus que dans le Nouveau , le rôle de Satan est effacé. L'a! Genèse ne nous montre même pas Satan derrière le Serpent. C’est au livre de Job qu’il apparaît pour la première fois. Encore se mêle-t-il discrètement aux Anges. Non seulement son action est subordonnée à l'a volonté de Dieu, mais l’homme même est capable de le maîtriser. Il ne tente Job qu’avec la permission divine, et finalement il disparaît, vaincu par Job qui reste face à face devant Jéhovah.
Vigny qui devait donner à la figure de Satan un tout autre relief, tire de la Bible tout ce qu’il peut. En exergue il rappelle le Serpent de la Genèse. Pour apercevoir Eloa, Satan se mêle aux Anges comme dans le livre de Job. Enfin nous est mentionnée la tentation de Jésus au désert. D’autre part le poème se déroule d’après la tradition biblique. Satan est le Malfaiteur ; il iséduit Eloa, avoue son amour du pléché, son orgueil, sa haine des créatures. Satan est le Damné ; et le dernier vers nous l’affirme « plus triste que jamais. » Voilà ce que Vigny emprunte à la Bible.
Elle lui sert à formuler (l’accusation qui pèse sur Satan. Mais l’ennemi du! genre humain, comme dans le Satan Sauvé ,
lui-même plaide sa cause, d’accusé se faisant accusateur. Alors la Bible est abandonnée.
Depuis les premiers brouillons du Satan Sauvé et aussi d'Eloa la position de Vigny s’est modifiée ; peu à peu son Révoilité se campe en Consolateur. En effet les notes d'Eloa nous présentent un Satan qui ne serait encore qu’un Libérateur malheureux. Il dit à Eloia : « Tu cherches à découvrir s’il n’est pas ailleurs des êtres, sinon plus heureux, plus libres du moins... Apprends qu’il est mille millions d’Esprits semblables à moi, qui ont osé se séparer de IF Heureux. Il l’est lui seul et nous nous soutirons. Tout ce qu’il a fait souffre. Mais notre Empire est du moins plus beau que le sien en ice que nous pouvons gémir du moins et dire nos souffrances sans nous incliner perpétuellement. » (Baldensperger, p. 334). Mais déjà dans le Satan Sauvé s’opposaient à la monotomie du Ciel les joies de l’Enfer. De cette opposition sortit la conception nouvelle de Satan. De libérateur misérable il devient le consolateur heureux des hommes auxquels il apporte la volupté des nuits sur terre et aux enfers des satisfactions qui valent mieux que les ennuis délestes. Avant même d’avoir rencontré Satan, Eloa trouvant importuns les bruits harmonieux, les splendeurs, les parfums du Paradis, fuyait le divin spectacle, mûre pour les consolations d’en bas.
Que nous sommes loin de là Bible ! Malfaiteur soumis, Satan ne tentait Job que parce que Jéhovah lui proposait une sorte de gageure, comme Phébus à Borée dans la fable de La Fontaine, et il perdait la gageure. Le Révolté de Vigny ne tente pillqs les hommes, mais il les réconforte. Rival triomphant, il dispute au Créateur la création et la lui arrache !
Née d’un pals de Dieu qui se déplaçait pour secourir un monde (Baldensperger, p. 318), puis, dans la rédaction définitive, d’une larme que Jésus versa sur le tombeau de Lazare, Eloa n’a rien d'évangélique. Sans doute Eloa est l’ange de la pitié, comme Jésus est le Dieu de la pitié, et il semble que Vigny ail voulu extraire toute la pitié de l’Evangile. Jésus s’arrête « priant et consolant », dit la parabole du Samaritain, la brebis égarée, impose les mains aux petits enfants, pleure la mort de Lazare. Cependant le Jésus de Vigny nous inspire une sympathie toute moderne. Au début du poème Jésus gagne le désert ; les maux de sa passion,
ROMANTISME : LE SYMBOLE BIBLIQUE
Il les commençait tous par le plus grand, l’absence.
C’est lia première solitude du) Christ, dont le Mont des Oliviers célébrera la dernière. Non moins que Moïse il souffre de l’isolement romantique. Tout de même Eloa échappe au Nouveau Testament. L’angélique amour du pécheur et du péché n’est, pas chrétien.
Il n’est pas d’ailleurs dans l’œuvre de Vigny, ouvrage plus hétéroclyte que le poème d’Eloa. A l’influence de lia Bible s’unissent et mal fondues, toutes sortes d’influences. Avec Milton, Dante, Moore, Lewis, Ossian, Byron, voisinent Klopstock, Virgile, Chénier, Chateaubriand, Mme de Staël. Et comme il fauit cependant à une œuvre d’art, si déconcertante qu’elle soit, une touche dominante Eloa nous laisse la dernière impression d’un poème impie et idyllique du xvme siècle.
C’est bien l'incrédulité du xviii6 siècle qui se dégage d une apparente dévotion et sort d’une oaipucinade. De même que la célèbre prière introduite par Voltaire dans son Traité sur la Tolérance est une satire continue des dogmes, des cérémonies et de la hiérarchie catholique ; le mystère d'Eloa qui du Ciel aux Enfers nous étale l’œuvre divine contient une apologie du Diable et le dénigrement de la Providence. Satan soulage l’humanité que Jéhovah persécute. Saitan nous convainc, autant qu’Eloa, que itoute créature est plus miséricordieuse que le Créateur.
En même temps ce poème impie ressemble à une idylle. Et la mièvrerie en fait paraître disparates les quelques couleurs judaïques qui s’y glissent. Les délices du nebel, les senteurs du cinnamone nous surprennent. Mais nulle part la discordance n’est plus choquante que dans le portrait d’Eloa. La comparaison de la rose « aux lueurs de l’aube matinale » et de la lune rappelle les images du Cantique des Cantiques : « Qui est celle qui apparaît comme l’aube du jour, belle comme la lune, pure comme le soleil? » (1) (VI, 10). Puis l’ange charmante s’avance telle une bergère de Watteau.
Poème d’inspiration et de mélange divers, le mystère d’Eloa communique alu symbole qu’il renferme quelque chose de mystérieux aussi. En dernier ressort, ce symbole quel est-il ou plutôt que devient-ili? Eloa, dit-on, c’est la Vertu pitoyable au
(1) Ici Vigny mêle aux images bibliques des images ossianiques.
Mal. Cependant si la pitié du Mal est une vertu, l’amour du Mal n’en est plus une, et la pitié d’Eloa est amoureuse. Il est vrai que Satan, transformé en consolateur des humains, représente si peu le Mal. Mais alors que reste-t-il du symbole de la Vertu pitoyable au Mal, de cette Vertu qui cesserai, d’être la Vertu si le Mal persistait à être le Mal ?
Le Déluge. 1823. — Le Déluge est le symbole de l'injustice des punitions générales. Vigny prend le contre-pied de la Bible : le Juste périt en même temps que le coupable, et Dieu se tait. Non seulement dans la Genèse l'Eternel parle à tous, Adam, Noé, Abraham ; mais le texte cité par Vigny condamne son interprétation). Lorsque Abraham demande à Dieu, avant la destruction de Sodome : « Il n’arrivera pas que tu fasses mourir le juste avec le méchant? » ( Genèse , NVIII-25). Dieu répond que s’il y avait dans la ville cinquante, quarante-cinq, quarante, trente, vingt et même dix justes, il ne détruirait pas la ville pour l’amour de ceux-là (XVIII-26-33). Et comme Loth est juste, il est épargné, comme déjà avait été épargné Noé (XIX).
Ce que Vigny emprunte à la Genèse , c’est l'union des anges et des mortelles (VI-2), la race des Géants (VI-4), la perversité des hommes, la punition céleste, l’arche de Noé, la destruction des animaux (VII-21-23).
La Genèse ne nous montre point les sentiments de l'humanité punie et Vigny la suppose fermée au repentir. Un Roi et un Prêtre infâmes meurent en s’accusant l’un l'autre. Le Géant refuse de pénétrer dans l’Arche Sainte. Du moins se conformet-il à Y Apocalypse (1). Quand les sept Anges versent de leur coupe les sept derniers malheurs, Jean nous dit que ces hommes blasphèment Dieu et ne se repentent point de leurs œuvres (XVI).
D’ailleurs le Géant du Déluge ressemble surtout au Prométhée d’Eschyle ; et les deux amoureux forment un couple romantique.
Paris (1831) est unie pièce moderne de caractère biblique. On songe de je ne sais quelle vision prophétique ou apocalyp-
(1) L’influence de V Apocalypse se retrouve encore dans Paris (1831) et même dans Wanda (1847). Cf. la XXIIIe strophe : Comme la voix de l’ange ouvrant les derniers sceaux...
ROMANTISME : LE SYMBOLE BIBLIQUE
tique. On pense à Jean contemplant la nouvelle Jérusalem : « Et l’ange me transporta en esprit sur une grande et haute montagne, et il me montra la grande cité... » ( Apocalypse , XXI-10). On pense à la roue d’Ezéchiel : « Voici je vis une roue sur la terre.... Elles avaient des jantes et une hauteur effrayante et les jantes des quatre roues étaient toutes garnies d’yeux » { Ezéchiel , 1-15-18). On retrouve même l’incertitude d’Ezéchiel qui nous présente une roue, puis quatre. Car d’abord Paris ressemblé à une roue qui communique à d’autres roues son mouvement par engrenage. Ensuite il n’y a plus qu’une seule roue dont Paris est le moyeu et le reste du monde les rayons :
Car Paris l’éternel de leurs efforts se joue
Et le moyeu divin tournerait sans la roue.
Bien plus la confusion naît dans le même vers, Vigny dit de la roue
On la nomme Paris, le pivot de la France
de sorte qu 'indistinctement Paris lui apparaît comme roue et comme moyeu. Ce serait, si l’on veut, l’emblème d’une infirmité inltellectudlle de notre poète qui ne sut pas toujours concilier ni même apercevoir les contradictions de sa pensée.
D’autre part la Bible présente tantôt des visions consolantes, c’est l’arrivée du Messie, la reconstruction du Temple, la résurrection de Jérusalem, tantôt des> visions de mort et de destruction. Dans Paris nous trouverons les unes et les autres. Après nous avoir donné La Mennais, Benjamin Constant, Saint- Simon, comme les ouvriers d’un monde nouveau,
Je ne sais si c’est mal, tout cela, mais c’est beau !
Vigny redoute la ruine de Paris qu’il entrevoit, comme Jean entrevit l'a chute de Babylone ( Apocalypse , XVIII) :
Et je crois entrevoir ce rocher ténébreux
Qu’annoncèrent jadis les prophètes hébreux.
Ainsi le poète traduit tour à tour Ezéchiel et l’Apocalypse ; et, comme il nomme Eve, l’Ange exterminateur, parle de l’Eden
et de l’Enfer, suppose le Christ, mort avec La Menmaïs, ce nouveau Jérémie, ressuscitant avec Saint-Simon, n’est-il pas permis dé dire qu’il n’a jamais répandu plus profusément de couleur biblique que dans YElévation qu’il consacre à l’idolâtrie de l’humanité.
Mais cette idolâtrie de l’homme prouve Dieu. Comme les Amants de Montmorency , en effet, Paris est une Elévation et selon la définition de Vigny doit déposer notre âme « aux pieds de Dieu ». Par sa divinité même, l’homme atteste la Divinité.
Vigny est un orgueilleux qui ne résiste jamais à la tentation d’établir entre ll’homme et Dieu un parallèle où l’homme aurait f avantage. De même que La Fontaine quand il met en présence l’homme et l’animal, donne le beau rôle à l’animal tout en reconnaissant la supériorité de l’homme, Vigny dans le Déluge , la Fille de Jephté , la Prison laisse le mauvais rôle à Dieu, sans pour cela! professer l’athéisme. C’est l’irrévérence d’un fils révolté, d’un fils cependant. Paris exalte l’homme devant un Dieu peut-être exterminateur elt n’en manifeste pas moins l’ascension des âmes vers Dieu.
La Colère de Samson (1839) nous offre un portrait non pas double comme ceux de Moïse ou du Masque de Fer qui nous représentent des personnages tout ensemble historiques et conventionnels, mais triple. Dalila, c’est la femme, c’est-à-dire l’éternelle perversité féminine, puisque, « plus ou moins, la femme est toujours Dàilila » ; ic’est aussi une femme dont la vie est contée dans l’Histoire Sainte ; c’est enfin Mme Dorval dont la trahison déchaîna et explique la colllère de Vigny.
Dans son ensemble le portrait garde une couleur biblique très prononcée, car Vigny ne déguiserait pas Mme Dorval en Dalila si la femme ne lui apparaissait alors telle quelle est dépeinte par la Bible.
Le poème est même plus biblique en son fond qu’en son cadre. Vigny laisse de côté 1» plupart des faits que lui fournissait le récit des Juges (XII-XVI). Une allusion très rapide à la triple trahison et à la vénalité de Dalila lui suffit. Comme daims une tragédie classique, il ne développe que la crise finale ; bien plus il ne représente que lie dénouement. Quand le drame commence, le secret de Samson est vendu.
ROMANTISME : LE SYMBOLE BIBLIQUE
Vigny n’hésite pas à modifier l'attitude traditionnelle de Samson et de Dalila. S’il faut bien à la fin que Samson s’endorme, partout ailleurs Samson berce Dalila, tandis que dans la Bible Dalila endort Samson.
Elle s’endort sans force et riante et bercée...
La voilà sur mes pieds endormie...
« Et elle l’endormit- sur ses genoux » ( Juges XVI-19).
Non seulement l’attitude de Dalila mais son caractère est changé parce que le poète songe à celle qui l’avait trahie, Dalila devient l’être menteur ; sans cesse les mots de menteur et de mensonge reviennent à ses lèvres comme la plus dégradante insulte. Or ce n’est pas le mensonge, c’est l'insistance, cette insistance de la Juive que Maurice Donnay met en si grand jour dans le Retour de Jérusalem , qui arrache à Samson ses secrets. La première femme de Samson pleure auprès de lui pendant sept jours pour qu’il lui explique une énigme, et le septième jour il explique l’énigme {Juges, XIV-17). Tout de même Dalila presse tous les jours Samson par ses paroles (. Id ., XVI-16).
Bien plus dans la Bible Samson est menteur et Dalila crédule. Trois fois Dalila demande à Samson, le secret de sa force, trois fois il l’abuse, et 'trois fois elle lui dit : « Jusqu’à présent tu t’es moqué de moi et tu m’as dit des mensonges {Id., XVI- 10-13-15).
Non que la Juive soit incapable de mentir, Bachel trompe son père Lahan. Elle s’est assise sur les « téraphim » qu’elle veut dérober et s’excuse de ne pas se lever devant lui, parce qu’elle a « ce que les femmes ont coutume d’avoir » {Genèse, XXXI-35). Mais Laban trompe Jacob {Id., XXXI-7) et Jacob trompe Laban {Id., XXX). La ruse est dans la Bible le propre du Juif et de la Juive indistinlctement. Quant à Vigny qui fut toujours indulgent pour (F homme, d fera du mensonge le lot exclusif de la femme.
En dépit de l’inexactitude, la Colère de Samson reste une pièce éminemment biblique. Car nulle part peut-être plus que dans Y Ancien Testament la femme apparaît comme l’ennemie de il’homme, et telle est bien l’idée directrice du poème de Vigny.
La Bible, en effet, place* auprès de l’homme l£ femme — quelle s’appelle Eve, Dalila, Esther, Athalie, Judith — comme la séductrice et presque toujours comme le Génie du Mal. Joram fit « ce qui est mal aux yeux de f Eternel » car « la fille d’Achab était sa femme (2. Chronique , XXI-6). Achnzia fils dé Joram, lui aussi, sera coupable envers Dieu « car sa mère (1) était sa conseillère pour faire du mai » {Id., XXII-3). Ne trouvons-nous pas dans les Proverbes l’idée d’une lutte entre la bonté d’Homme et la ruse de Femme ? <c Pour l’amour de la femme débauchée on est réduit à un morceau de pain et la femme adultère chasse après l'âme précieuse de l’homme » (VI- 26). La supériorité de l’homme est affirmée dans ÏEcclésiaste. « J’ai trouvé un homme entre mille ; mais je n’ai pas trouvé une femme enlt.re 'elles toutes » (VII-26-28). Il n’est pas jusqu’à l’impureté de la femme, flétrie par Vigny, dont la Bible ne parle sans cesse : « Quand une femme deviendra enceinte et enfantera un mâle, elle sera souillée sept jours ; elle sera souillée comme au temps de l’impureté de son indisposition. » ( Lévitique , XII-2. Cf. Id ., XV-19). Non seulemenlt! comme l’Impureté) se dresse la femme aux côtés de l’homme mais comme la Mort. On pourrait multiplier les citations : « Et j’ai trouvé plus amère que la mort la femme... » ( Ecclésiaste , VII-26). La femme adultère des Proverbes semble une fossoyeuse. Le jeune homme qui la suit marche à lu mort « comme un bœuf s’en va à la boucherie. » (VII-22). « Elle en a fait tomber plusieurs, blessés à mort, et grand est le nombre de ceux qu elle a tués. Sa maison est le chemin du Sépulcre... » (VII-26-27). Ce funèbre tableau avait frappé Vigny ; car nous savons qu’à la femme adultère de ï Evangile il prêta les paroles de la femme adultère des Proverbes.
Sans doute la Bible à côté! de la femme mauvaise, nous montre la femme vertueuse : « Une femme vertueuse est la couronne de son mari mais celle qui fait honte est comme la carie à ses os. » ( Proverbes , XII-4). Et le livre des Proverbes se termine par l’éloge de la femme vertueuse (XXXI). Vigny ne l’ignorait point puisque précisément dans le Chant de Suzanne il tradbit le (ch. XXXI des Proverbes. Cependant dans la Colère de Samson il s’en tient à la réprobation absolue de
(1) Athalie.
ROMANTISME : LE SYMBOLE BIBLIQUE
1 Ecclésiaste (VII-28) ; nous présentant la femme sous les apparences de la juive, il n’entend conserver de la Bible que les malédictions qui n’y manquent point.
N en ressort que mieux l’infamie de la lutte étemelle qui
Se livre sur la terre, en présence de Dieu,
Entre la bonté d’Homme et la ruse de Femme.
Et cependant, non plus que la femme, Dieu n’es't condamné sans appel. Dès la pièce suivante Vigny réhabilite la Femme, et Dieu du même coup.
La Maison du Berger (1842). — Dans ce poème où l’instable maison du Berger symbolise tout ce qui passe et meurt, Vigny manifeste son amour de l'éphémère par l’amour de la femme dont lia faiblesse toute puissante anime la force de l’homme.
En effet La Maison du Berger est en quelque sorte une réplique à La Colère de Samson. Après avoir écrit La Colère de Samson , le poète jaloux restait amoureux et il revient vers « l’être faible et menteur. » Il ose espérer que sa lèvre se sèche alu poison des mensonges, mais il lui laisse sa faiblesse. Dalbla était la femme perverse, la sœur de Wanda sera la femme forte ; pour l’instant il ne saurait peindre encore que, l’enfant charmante, mélange de force et de faiblesse, qu’il a le plus souvent prônée. La Maison du Berger contient donc une réhabilitation partielle de la femme, et pour que la palinodie soit plus significative, Eve sera représentée comme Dalila, selon la Bible.
Eva rappelle Suzanne, ressemblant elle aussi à lia femme du Cantique des Cantiques et à la femme des Proverbes.
Eva conserve toute l’ indolence voluptueuse du Cantique des Cantiques. Son corps est frémissant des passions secrètes. Mais le poète redoute sa faiblesse amoureuse. Instruit par lia Bible il pense que l’amour est fort comme la mort, et dans le poème même où la femme paraît centupler en l'homme la vigueur et la vie il ne peut s’empêcher de rappeler d’après les versets du Cantique des Cantiques sa funeste influence :
Les rois d’Orient ont dit dans leurs cantiques Ton regard redoutable à l’égal de la mort.
Cependant, à sa façon, lia sensuelle et souffrante Eva joint à la vdluptéi du Cantique des Cantiques la force des Proverbes. L’homme garde la raison, rnails la femme a le cœur et les forces du cœur. Plus que l’homme elle est sensible à la pitié et à l'enthousiasme.
Plutôt que de chercher dans Eva telle ou telle femme connue de Vigny, il convient de la considérer comme un « pseudonyme collectif » derrière lequel s’abrite toute une expérience féminine (Estève. Destinées, p. 14).
Le Mont des Oliviers (1843). — Après 1842, par un renversement singulier, auquel l’influence de Strauss n’est peutêtre pas étrangère, Vigny délaisse Y Ancien Testament au profit du Nouveau. A vrai dire, il n’éterira plus qu’une seule pièce foncièrement biblique, Le Mont des Oliviers. Mais deux autres pièces, La Sauvage, Les Destinées , bien que l'une nous transporte en Amérique et l'autre se déroule à la manière d’un drame eschylien n’en examinent pas moins l’œuvre du Christ. Le Mont des Oliviers est d’abord un fragment épique : nous est exposée la passion du Christ. Mais Vigny nous développe en un cadre historique une théorie personnelle : l’abandon de Jésus devient le symbole de l’humanité abandonnée de Dieu.
Le récit de la Passion est narré selon les Evangiles. Quittant ses dislciplas endormis ( Mathieu , XXVI-40-43-44), Jésus s’arrête à Gethsémani ( Id ., XXVI-36). L’attitude de Jésus <( comme un voleur de nuit cachant ce qu’il dérobe » es'ft empruntée aux premières paroles qu’il adresse à La troupe de Judas : « Vous êtes sortis avec des épées et des bâtons comme après un brigand. » (Id., XXVI-55). Alors vient la prière :
Il se courbe à genoux le front contre la terre Puis regarde le ciel en appelant Mon Père
« Il se jeta le visage contre la terre priant et disant Mon Père. » ( Mathieu , XXVI-39).
C’est la tristesse (Math., XXVI-38) ; c’est, l’angoisse telle que la dépeint Saint Luc. « Il lui vient une sueur comme des grumeaux de sang qui coulaient jusqu’à terre. » (Luc, XXII-44). Plus tard Jésute prévoit les faux sages qui donneront un faux
ROMANTISME : LE SYMBOLE BIBLIQUE
seins à sa rédemption. Or partout dans l’Evangile, Jésus met en giatrde ses disciples contre les faux prophètes (Math. XXIV- 5-24). Vigny lui fait annoncer sa passion, les verges, la couronne d’épine, les oleus des mains, la lance alu fond de sa poitrine, la croix. Ne sont oubliées mi l’image consacrée : « Eloigne ce calice {Math., XXVI-39) ; ni la parabole célèbre des Vierges folles ( id . XXV), auxquelles il compare les nations sans guide ; ni les paroles traditionnelles : « Que votre volonté soit faite et non la mienne. » {Id., XXVI-39). La fin du drame est marquée par l’arrivée de Judas.
Néanmoins il n’y a pas de poème plus personnel, dans l’œuvre de Vigny. Jésus n’est plus le Christ de l’Evangile, mais le porte parole du poète qui en fait, devant l’abandon divin, un homme représentant de tous les hommes. Délaissé de son Père, il désespère comme l’humanité elle-même. Or, si l’on excepte le Lamma sabachtani {Math., XXVII-46) partout éclate dans l’Evangile la confiance du Fils au Père et leur complet accord {Math., v. 48, VII, 11. Jean, XV, 24). Même au jardin des Oliviers Dieu envoie à son fils un Ange pour le fortifier {Luc, XXII, 43). Aussi quand le Christ de Vigny reproche à Dieu le Doute et le Mal, ce discours ne rappelle en rien le Sermon sur la Montagne.
C’est du poète et non de Jésus dont nous entendons la plainte. Nous ne redirons pas ici comment la plainte n’est pas aussi amère qu’elle paraît.
C’est encore le problème de la Rédemption qu’examine le poète des Destinées. A l’avènement du Christ, les Destinées remontent au Ciel et les nations, se croyant délivrées, s’écrient :
Le Sauveur est venu, voici le jeune athlète
O Seigneur est-il vrai ? Le Destin est-il mort ?
Et parce qu’il oppose le Nouveau Testament à Y Ancien, il conserve à Dieu son nom biblique. Les Destinées, dit-il,
Autour de Jéhovah se rangèrent en chœur.
Le mot de Jéhovah est biblique ; mais celui de chœur est grec. Le dhame des Destinées est dessiné d’après les Erynnies d’Eschyle.
La Sauvage est l’apothéose de la société européenne et chrétienne, opposée à la société! indienne et barbare ; ell le consacre la victoire dm Christ. Mais Vigny abandonne la terre d’Orient et la poésie biblique. Il nous peint La ferme américaine d’un pasteur anglais.
Ainsi après le Mont des Oliviers , Vigny semble interdire à sa pensée l’arsenal des figures bibliques ; et cependant dans ses dernières poésies, dont la forme paraît aussi profane que le fond, une strophe, un vers éveillent en notre mémoire quelques textes sacrés. Dans les Oracles, pièce toute moderne où il flétrit le parlementarisme, un souvenir de la Genèse (XLI), la parabole des Vaches maigres et des Vaches grasses, appelle un souvenir die Daniel (V), 'la main invisible écrivant au mur l’énigme des mots Mané Thecel Phares ; et l’ultime strophe évoque le fragment des Psaumes (11-10) inscrit sur la rouge bannière de Cronwell « et nunc reges mundi, nunc intelligite ». Alors même que, sans dérober l’encens des autels, il voue un culte laïque à l’Esprit, il ne peut s’empêcher de transformer l 'Esprit Pur en (( visible Saint Esprit ! » Tant remontaient encore spontanément à la surface de son âme les termes de la Bible !
Par son expression, comme déjà par son origine, la philosophie de Vigny est chrétienne. Sa poésie est tellement engagée dans Ile christianisme qu’on ne pourrait l’en distraire ; elle est symbolique comme la Bible est symbolique ; et le christianisme devient le symbole de sa pensée.
Ce symbole est trop souvent une énigme. C’est que tour à tour Vigny exploite le christianisme en philosophe et l’examine en historien. Or le caractère mi-historique mi-symbolique de tous ces poèmes nuit à leur clarté. On ne salit jusqu’à quell point Vigny trouve en la Bible une simple collection d’images ou une religion qu’il entend tout à la fois conserver et combattre. La Fille de Jephté , Le Mont des Oliviers, Les Destinées, en même temps qu’ils expriment la doctrine personnelle de l’auteur sur la souffrance des innocents, le silence -divin, l’implacable sort, reproduisent plus ou moins acceptée, plus ou moins critiquée, la doctrine religieuse du Dieu jaloux, du Rédempteur, de la Grâce ; et alors c’est une doctrine qui devient le signe d’une autre doctrine, et l’on éprouve le sentiment d’une église désaffectée dont l’architecte lui-même ne saurait ni ne voudrait effacer le premier et divin caractère. Certes le symbole rend
ROMANTISME : LE SYMBOLE BIBLIQUE
concrète une philosophie et la colore. Sans nier tout ce que ces titres seuls, Moïse, La Colère de Samson, ajoutent d’éclat et de valeur représentative aux poèmes de Viginy, n’est-ill pas permis de regretter quén demeure altérée le plus souvent la limpidité de l’idée ?
De ce symbolisme viennent et la clarté et l’obscurité des poèmes d’Alfred de Vigny. Us sont clairs car d’un mot éblouissant que nous jette le poète, Moïse, Samson, il illumine toute une théorie de la solitude ou de la femme. Ils sont obscurs, car on ne sait jusqu’à quel point le mythe lui sert à figurer sa doctrine personnelle ou la doctrine chrétienne.
Et c’est en raccourci toute l’aventure du Symbolisme. Né d’un besoin de clarté, du besoin de rendre sensible la pensée, il s’est perdu dans les brouillards de l’allégorie. Parce que l’image me s’adapte jamais entièrement à l’idée, étant d’un autre ordre, 1 image nuit à l’idée. Si, après le signe on nous montre la chose signifiée, l’image éclaire l’idée d’un jour iaux. Si on ne rend que l'image seule, suggérant l’idée sans l’exprimer, lia suggestion est à l’expression ce qu’est l’avortement à la naissance.
Vigny a le mérite de toujours exprimer sa pensée ; mais en l’unissant au christianisme comme à un symbole, il les dénature tous deux.
C’est par là qu’il échappe au classicisme. Lorsque l’auteur de Stello et de Daphné nous expose le mythe du Ciel d’Homère ou celui de Sla Momie, le mythe n’altère pas le texte, car il est hors texte, et Vigny reste classique. Mais sa poésie est continûment symbolique. — La poésie de La Fontaine aussi, direzvous. — Il est vrai. Toutefois alors qu’il est aisé de distinguer dans îles Fables les animaux véritables des hommes déguisés en animaux, il est presque impossible, de discerner le point où Vigny est encore chrétien et le point où il ne l’est pllus. Par cette incertitude il sort du classicisme qui chérit l’évidence.