‹ Alfred de Vigny, persistances classiques et affinités étrangèresChapitre 16 sur 31 · POPE. OSSIAN · texte numérisé non relu

POPE. OSSIAN

Pour connaître l’Angleterre, Vigny n’attendit ni son mariage avec miss Bunbury (1825) ni les séjours qu’il fit outre-Manche (1836-1839). Car c’est au début même de sa formation intellectuelle qu’il faut placer la lecture de Pope, de Byron, d’Ossian, de Milton, de Shakespeare. Enfant, il traduisait Homère en anglais, et comparait sa traduction à celle de Pope. C’est dès 1819 qu’il étudiait Byron. Eloa (1823) trahit l’imitation non seulement de Byron, mais d’Ossian et de Milton. Ein 1823, il lisait et se préparait à traduire Shakespeare. Avant son mariage, il s’était initié à la pensée anglaise. Avant son voyage, il avait sondé le caractère anglais. En 1835, ill incarnait en lord Collingwood, un des héros de Servitude et Grandeur Militaires , le parfait gentleman.

Il serait impertinent de nier que la pensée de Vigny ne fut parfois façonnée par la pensée anglaise. Elle ne lui doit cependant rien d’essentiel ; et en faisant l’histoire de sa pensée nous n’avons guère eu l’occasion de nous arrêter qu’à Gibbon ; encore l’irréligion de Gibbon ne modifia-t-élle point un esprit déjà voltairien. Nous avons pu parler du pessimisme de Vigny sans recourir à Byron ; car si l’on n’y trouve que trop une

noirceur toute byronnienne, elle le dénature beaucoup plus qu’elle ne l’exprime et assez vite elle s’effaça.

L’art de Vigny, au contraire, est sans cesse tributaire de l’art anglais. Walter Scott lui apprend les règles du roman historique. Ossian lui enseigne une manière nouvelle de peindre. Pope le familiarise avec l’îépopée ; et Milton lui indique quel parti on peut tirer du merveilleux chrétien. Byron lui déploie quelques thèmes lyriques : l’isolement des grandes âmes, l’injustice divine, la nécessité du désespoir ; mais surtout il lui découvre le poème et le drame philosophique. Shakespeare tout à la fois guida et gêna le développement de sa conception dramatique. Enfin, aux divers portraits que Vigny traça de la femme, Ossian, Pope, Milton, Shakespeare, Richardson vinrent ajouter quelques touches. Après avoir remarqué que la femme et particulièrement la ruse féminine apparaissent sous des couleurs bibliques au créateur de Dalila, nous remarquerons que l’homme et particulièrement l’honneur masculin apparaissent sous des couleurs anglaises à l’historien de lord Collingwood.

Commençons par déblayer le terrain, en traitant de ceux qui exercèrent sur Vigny une action secondaire : Young, Chatterton, Macaulay, Wallter Scott.

Le 3 avril 1829 remerçiant Sainte-Beuve de l’envoi de son Joseph Delorme , Vigny écrivait « Vos vers, votre prose, vos élégies, vos sonnets m'enchantent, me ravissent comme André Chénier et La Fontaine, comme Young et Rabelais ». Puisque, dans cette lettre, il parle des ce impressions douloureuses », de 1’ « âme blessée » de Sainte-Beuve, c’est au pessimisme des Nuits qu’il pensait sans doute.

L’on comprend que ce pessimisme plut à Vigny toujours préoccupé de dresser le bilan des misères humaines. « Les fils dont l’industrieuse araignée ourdit sa toile sont des câbles auprès des liens qui 'attachent l’homme au bonheur et à la vie. Ils se rompent au moindre souffle », écrivait Young, qui, aussi exactement que l’amant court aux lieux fortunés où l’attend son amante, se trouvait chaque nuit au rendez-vous de la douleur ( Les Nuits , Trad. Le Tourneur, 1769. Tome I, p. 79).

Ce pessimisme est chrétien ; et Young, comme Pascal, insiste sur la disproportion de l’homme. Pour montrer sa

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grandeur il entraîne Lorenzo « à liai hauteur des nuages » et lui fait contempler « le spectacle de sa puissance, ses moissons, ses vaisseaux, ses cités, ses tours, ses temples et même ses jets d'eau (. Id ., tome Ier, p. 225). Mais ailleurs ces mêmes travaux des hommes lui paraissent « des travaux d'enfants » (Tld., tome II, p. 214). Vigny qui dut lire Young, comme l’indique la lettre qu’il adresse à Sainte-Beuve, vers 1829, songeait peut-être en 1830, quand il composait Paris , non moins qu’à la Bible et au Paradis Reconquis de Milton, au spectalcle que Young étale sous les yeux de Lorenzo. Peut-être aussi Young rappela-t-il à sa mémoire le symbole des roues d’Ezéchiel : <( Quelle foule d’orbes montant sans fin au-dessus d’autres orbes, de cercles enfermés et se mouvant dans d’autres cercles, de roues engrenées à l’infini dans d’autres roues ! » (Id., tome II, p. 159). Le poète de Paris parlera, à peu près en ces termes, des vivants engrenages. Mais il est trop fier des œuvres de l’homme pour les appeler jamais « des travaux d’enfants ». De l’humaine disproportion Vigny aime mieux contempler la grandeur que la petitesse.

Young se joignait à fauteur de 1 Imitation, à J. -J. Rousseau pour inspirer à Vigny le dédain de la science : « L’humble amour pénètre où la raison superbe ne peut atteindre... L’homme n’est pas né pour beaucoup apprendre et beaucoup savoir : il est né pour admirer et adorer ».(/(!, tome II, p. 205). Vigny aurait reçu de Young des leçons d’humilité : il en afviait besoin !

Au poète Chatterton dont il créa la gloire, Vigny doit-il autre chose que le titre d’un drame ? — En écrivant sa pièce, il songe fort peu à Chatterton ; et, s’il lut ses ouvrages, il n’y paraît guère.

L’auteur de Chatterton, en effet, a voulu traicer le portrait synthétique du Poète méconnu par la Société, et non une figure individuelle. Avant la première représentation, 1 Anglais Henry Reeve, ami de Vigny, déclarait que non seulement le caractère de Chatterton était modifié mais que la pièce était « trop étrangement peu anglaise » (Dupuy, Les Amitiés , p. 51). Dès 1839 la biographie de Chatterton, que A. Callet mit en tête de ses œuvres complètes traduites par Javelin Pagnon, permettait à tous de connaître quel fut l’homme que Vigny métamorphosait en héros symbolique.

C’était un orgueilleux. Agé de quatre ans, il répondait à un marchand de porcellajine qui voulait lui peindre un emblème : « Vous peindrez un ange aux ailes étendues et armé de sa trompette pour publier mon nom par toute la terre. » Il « avait voulu être célèbre, être riche à heure fixe » {id., ib., p. 86). Dans sa dix-huitième année, lassé d’attendre la gloire et la fortune, il se tua.

Dans la lettre qu’il adresse à Auguste Callet et à Javelin Pagnon, quand il reçut leur traduction]/, Vigny écrit : « J’écartais à dessein les faits exacts de sa vie ».

Jusqu’à quel point les a-t-il connus ? — Quelques 'allusions, que nous trouvons dans son drame, témoignent qu’il n’ignorait pas la biographie de son personnage. Il lui fait dire : « Je me suis appris le parler enfantin du vieux temps ; j’ai écrit comme le roi Harold au duc Guillaume en vers à demi saxons et francs. (Acte Pr, scène 5). Or Chattertoin fut un autodidacte. Il lut les Contes de Canterbury, de Chaucer, et se créa un glossaire du xive siècle ( Vie de Chatterton, par A. Callet, tome Ier, p. 39). Vigny vieillit d’ailleurs la muse du poète qui devient « une muse du xe siècle ». Dans le drame de Vigny, Chatterton dit : « J’ai .tenté de me ployer à tout, sans y parvenir. On m’a parlé de travaux exacts, je les ai abordés ». En effet, il fut clerc du procureur Lambert, qui le fit dîner et coucher avec ses laquais ( Vie de Chatterton, p. 29). — Il dira enfin : « Ce corps dévoré dès l’enfance par les ardeurs de mes veilles est trop faible pour les rudes travaux de la mer ou de l’armée ». Eh bien ! Callet nous apprend qu’il voulut s’embarquer ; mais, dans son orgueil, comme il avait reçu quelques leçons d’anatomie, il prétendait être chirurgien du navire {Ouv. cité, p. 94).

Si les allusions de Vigny paraissent exactes, tant quelles sont vagues ; dès qu’il les précise, il s’écarte de la réalité. Par exemple il suppose que Chatterton — qui n’eut qu’une éducation primaire — fut à Oxford le camarade de lord Talbot (acte II, scène 3). Ailleurs le poète contemplant le portrait de son père peint sur une tabaitière s’écrie : « Vous voilà ! bon vieux marin ! franc capitaine de haut bord, vous dormiez lia nuit, vous, et le jour vous vous battiez ! » La vérité est moins héroïque. Le père de Ch/atterton appartenait à une famille de sacristains ; n’ayant pu obtenir la succession du sacristain, son oncle, il se fit. maître d’école. Il mourut jeune et son fils fut posthume ;

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Chatterton n’en dira pas moins : « Mon vieux père en cheveux blancs ! » Vigny songeait plus alors à son père vieux soldat qu’au m/aître d’école, père de Chatterton. Il est vrai que sur une scène romantique, les cheveux blancs du père étaient presque obligatoires. Dans le drame de Vigny, Chatterton s’adresse à deux protecteurs, lord Talbot et le lord-maire Beckford. Lord Talbot semble représenter ici lord Walpole à qui Chatterton envoya une liste apocryphe d’artistes du Moyen Age et le manuscrit de Rowley. Walpole consulta Cray qui répondit sans hésiter : « Chatterton est un faussaire. » Pour témoigner qu’il n’était pas dupe, Walpole répondit une lettre assez froide : « C’est un pastiche qui ne soutient pas l’examen ». ( Vie de Chatterton, p. 54). Peut-on lui reprocher sa froideur? Vigny rend la société coupable du mensonge de Chatterton, un pieux mensonge : « Cette muse du xe siècle, cette muse religieuse, je l’ai placée dans une châsse comme une sainte. Ils Sauraient brisée, s’ils l'avaient crue faite de ma main ». Ensuite, il avoué le premier sa supercherie ; bien plus il s’indigne, quand on la prend au sérieux (acte III, scène 7). Il semble bien que le véritable Chatterton se plaisait au contraire à « s’effacer complètement devant son œuvre » ( Vie de Chatterton, p. 47). Quant au second protecteur de Chatterton, le lord-maire Beckford s’il lui manqua, c’est qu’il mourut. Mais comme la plupart des erreurs de Vigny s’expliquent très bien par le désir de fortifier une thèse contestable, elles sont peut-être volontaires.

Dans siai lettre à Callet et à Javelin Pagnon, Vigny prétend avoir « traduit pour soi seul » une partie des œuvres de Chatterton. Javelin Pagnon cite une note de Vigny où « la pieuse ballade de la Charité » est donnée comme une des dernières et des meilleures poésies de Chatterton. En voici le sujet : un pèlerin mendiant s’avance. « Hâte-toi vers le cimetière, pauvre homme, caehe-toi dans un cercueil, seul lit qui te reste, glacé comme la terre qui couvrira ta tête, comme la charité et l’amour parmi les Grands ». Repoussé par le riche abbé de Slâint- Godwin, le pèlerin est accueilli par un pauvre moine qui lui donne de l’argent et son mantelet : « Vierge Marie, élus du Seigneur qui êtes assis dans votre gloire, donnez aux puissants de la bonté ou de la puisslatnce alux bonnes gens ( Traduction Javélin Pagnon, tome II, p. 98-103). D’autre part. Vigny mentionne plusieurs fois dans son drame le poème de la Bataille

d'Hastings qu’il appelle le poème d’Harold. Talbot nous apprend que deux de ses amis le suivent pur cœur (acte II, scène 3)'. C’est le manuscrit de ce poème que déchire Chatterton au dernier acte. Mais nulle part on ne saurait dire : voilà une idée, un symbole, une image que l’auteur de Chatterton doive au poète d’Harold.

Chatterton fournissait à Vigny un nom, comme Macaulay lui fournissait quelques traits pour la Mort du Loup.

M. Aurélien A. Digeon a signalé un rapport très curieux entre les Lays o$ ancient Rome de Macaulay parus en 1842 et la Mort du Loup publiée en 1843. La même opposition de la Louve qui meurt en siUenee et des « animaux serviles », les bonds des lévriers, et surtout l’évocation inattendue dans le récit d’une chasse moderne, de la nourrice de Romulus et de Rémus, tout semble indiquer que Vigny avait présent à l’esprit le poème de Macaulay sur la Louve romaine (ef. Revue d’Hist. littéraire de la France, 1909, p. 350-351).

Walter Scott nous retiendra plus longtemps. Oar il fuit un des maîtres subalternes de Vigny : il lui apprit à composer un roman historique.

Ce fut d’après Walter Scoltt que Vigny écrivit. Cinq-Mars. Deux fois dans le Journal d’un poète il parle de Walter Scott et chaque fois il est question de Cinq-Mars. En 1826 (1) il raconte sa première entrevue avec rillusltre romlancier auquéll il offre en hommage son propre roman (p. 37). En 1847, il compare Cinq-Mars aux romans de Walter Scott.

« Je pensais que les romans historiques de Walter Scott étaient trop faciles à faire, en ce que Tacltion était placée dans des personnages inventés que Ton fait agir comme Ton veut, tandis qu’il passe de loin en loin à T horizon une grande figure historique dont la présence accroît l’importance du livre et lui donne une date. Ces rois ne représentent qu’un chiffre. Je cherchai à faire le contraire de ce travail et à renverser sa

(1) Vigny aurait achevé de corriger les épreuves de Cinq-Mars le 9 décembre 1826 selon Ratisbonne, l’éditeur du Journal, d'un poète. La date ne saurait être conservée. Cinq-Mars ayant paru en mars 1826, si l’on oonserve la date du 9 décembre, il faut substituer l’année 1825 à l’année 1826 ; si l’on conserve l’année 1826, il faut changer le mois. — Remarquons en passant que Ratisbonne nous montre Vigny offrant à W. Scott, le 6 novembre 1826, le livre dont il n’aurait corrigé les dernières épreuves que le 9 décembre 1826 : Sur la légèreté avec laquelle furent déchiffrées, classées, datées, les pensées du Journal d'un poète , cf. Isaac Ronay, Revue d'histoire littéraire de la France, 1907, page 14 et suiv.

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manière. J importai celte idée lavée moi tout en écrivant quelques poèmes que je faisais en une nuit, et en 1824, à Oloron, dans les Pyrénées, je composais entièrement et écrivis sur une feuille de papier le plan entier de Cinq-Mars. » (P. 231.)

Ce serait donne la lecture de Walter Scott qui lui aurait suggéré !la manière dont il devait traiter le roman historique. Son originalité .consister ait, à faire passer les personnages historiques du second plan où les maintenait Walter Scott au premier.

Ni son originalité ni sa supériorité ine sont très certaines. Le roi Richards dans Ivanhoé , Marie Stuart dlains L'Abbé , et surtout Louis XI dans Quentin Durward occupent une place assez prépondérante pour que Vigny pût apprendre de Walter Scott l’art de mettre en relief une figure historique. Et d’autre part .si Walter Scott préfère donner les premiers rôles à des personnages fictifs, il n’est pas sûr qu’il faille l’en blâmer (1). Un roman même historique est toujours un roman, l’on ne saurait guère demander au romancier que d’observer la couleur générale de 'l’époque qu’il représente ; et, puisqu’il est presque condamné à fausser l’histoire, mieux vaut, après tout, faire grimacer les traits d’un Ivanhoé ou d’un Quentin Durward que iceuix du Père Joseph ou de Richelieu.

Quoi qu’il en soit, ce fu't à Walter Scott que Vigny demanda comment établir le cadre d’un roman, faire agir les personnages, et, derrière les héros, montrer, remuante et vivante, la nation.

Chez W. Scott, le lieu où se développe Paie t ion est toujours heureusement choisi. C’est un château d’Ecosse, au bord des flots ou perché sur une colline ; c’est une auberge de .solide réputation ; et il excelle à dérouler sous nos yeux des Scènes de chasse ou de guerre, des tournois ou des banquets. Aussi quand Vigny eut à nous dépeindre le château de Chaumont en Touraine, mn dîner chez la maréchale d’Effiat, les chevauchées de Cinq-Mars à travers Ilia France, une partie de chasse de Louis XIII, il trouva chez W. Scott plus d’un modèle de description savoureuse.

La scène une fois déterminée, quels personnages doivent la remplir ? Les personnages d’un roman historique seront avant tout représentatifs d’une époque, cl’une classe . W. Scott

(1) Cf. Louis Maigron, Le Roman historique à l’époque romantique. Paris, 1898, page 78.

n’omet jamais de le faire. Aucun de ses héros « n’est simplement individuel. » (Maligron, ouv. cité , p. 89.) Vigny se conformera aulx principes de W. Scott. Dans les Aventures de Nigel , le vieux comte d’Huntiinglen représente l’ancienne aristocratie écossaise ; et son fils lord Dalgarno, la jeune aristocratie de cour, brillante, domestiquée et corrompue. Tout de même, dans Cinq-Mars , le vieux maréchal duc de Bassompierre représente l’aristocratie du temps d’Henri IV, et Henri d’Effîat l’aristocratie nouvelle, diminuée, asservie et bientôt écrasée par Richelieu. Le conseiller de Thou, le juge Laubardemont, le soldat Graintd-Ferré, le curé1 Urbain Grandier sont là pour caractériser les diverses catégories de la société. Enfin, Vigny âlurait-il pensé à tracer le portrait du vieux domestique Grandchamp, ou de l’ancien maître de Cinq-Mars, l’abbé Quillet, si le Pembroke de Waverley et le Cateb de la Fiancée de Lammermoor m'avaient popularisé et comme rendu indispensables à tout roman d’aventure les figures du dévoué serviteur et du précepteur fidèle ? Bref, Vigny en dépeignant dans Cinq-Mars les différentes classes de l’ancienne France observait une des lois établies par W. Scott.

Un roman historique serait bien mince, si par delà les personnages principaux on ne sentait s’agiter, gronder et penser lia masse du peuple. W. Scott s’attarde à nous raconter les vivacités d’une maîtresse d’auberge, le dialogue des commères, les émotions de la foule. Pareillement, l’auteur de Cinq-Mars nous montre le peuple de Loudun prêt à défendre Urbain Grandier contre Laubardemont, comme plus tard l’auteur de Daphné nous montrera, à fodcasion des fêtes nationales, les lentes processions parisiennes à travers les rues illuminées.

Cette populace est d’autant plus superstitieuse qu’on se rapproche du moyen âge. Vivant à une époque littérairement éprise du fantastique, W. Scott et Vigny trouvaient dans la superstition des foules d’autrefois une occasion de toucher aux choses surnaturelles : ils ne la laissèrent échapper ni l’uin ni l’autre. Dans le Lai du dernier ménestrel un livre de magie est au centre de f intrigue. Dans le Monastère appanaît la Dame Blanche. Mais fauteur des Aventures de Nigel (1822) déclare renoncer au merveilleux. Le public y tenait moins ; lui-même était trop raisonnable pour s’y complaire longtemps. N’écrit-il pas au terme de son Histoire de la Démonologie et de la Sorcel-

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lerie « que les contes d’esprits et de démonologie deviennent surannés quand on a quarante ains et plus ; que ce n’est que pendant le matin de la vie que ce sentiment de superstition plane sur nous comme un nuage d’été (1) » ? Quant à Vigny, après Eloa, il ne dépeindra plus le monde des esprits. Néanmoins il crut devoir dans Cinq-Mars nous faire assister à un procès de sorcellerie, et là encore, pour la mise en scène, les attitudes et les gestes des personnages, il trouvait dans W. Scott quelques précieux dessins.

Ce n’est pas Cinq-Mars seul qui porte des traces de l’influence de W. Scott. Ailleurs encore on pourrait trouver matière à plus d'un rapprochement. Le moine de la Prison s’exprime parfois comme le moine qui se trouve dans lie Lai du dernier ménestrel : « Ma poitrine est entourée d’une ceinture de fer, mon corps est couvert d’un cilice armé de pointes aiguës. J’ai passé, soixante ans dans la pénitence, mes genoux ont usé les pierres de ma cellule, et c’est encore trop peu pour obtenir le pardon d’avoir connul ce qui ne devait Jamais l’être. » (W. Scott, Œuvres , tome XXIX, Chant II., v., p. 33.) Tout de même le moine de Vigny dira au Masque de fer :

... Et moi pour combattre l’enfer J’ai resserré mon sein dans un corset de fer.

Mon corps a revêtu l’inflexible cilice

Où chacun de mes pas trouve un nouveau supplice.

Au cloître est un pavé que durant quarante ans Ont usé chaque jour mes genoux pénitents.

Et c’est encor trop peu que de tant de souffrance Pour acheter du Ciel l’ineffable espérance.

L’imitation est certaine ; mais elle est tout extérieure. Le moine de W. Scott expie un crime spécial. Par des pratiques de magie il a « connu ce qui ne devait jamais l’être ». Le moine de Vigny cherche par La pénitence à mériter le ciel ; il ne fut pas criminel. — Dans l’Abbé, Roland, alors page du chevalier d’Avenel, surprend la conversation de Morton et de Murray sur le sort réservé à Marie Stuart, comme dans la Canne de Jonc , Renaud, alors page de l’Empereur, surprend lia conver¬

ti) Walter Scott, Œuvres. Trad. Defauconpret. Paris 1836, tome XXV, p. 504.

sation de Napoléon et de Pie VII sur les rapports de la France et de la papauté.

Bref Vigny témoigne de (l’influence générale de Walter Scott sur le roman historique en France.

Sa dette envers W. Scott est d’autant plus apparente qu’il lui emprunte un genre peu conforme à son génie. Né pour la réflexion et Lai vie intérieure, il n’était pas de lui-même disposé à décrire des paysages et faire agir des hommes. Aristocrate, épris de l’isolement et dqs isolés, il eût peut-être, sans l’exemple de W. Scott, désencombré son roman de toute multitude.

Mais, comme il n’imite W. Scott que pour parer à l’insuffisance de ses forces, ce n’est pas dans cette imitation que réside le véritable intérêt de Cinq-Mars. Le roman historique ne lui fournit qu’un cadre pour envelopper quelques idées qui lui étaient chères, sur la noblesse et sur le génie. Or, la thèse de Cinq-Mars ne doit rien à W. Scott.

Non plus que ses idées politiques, Vigny n’emprunte à Scott ses idées morales. En présence du mal, Scott absout sans effort la Providence. Ainsi dans Y Introduction de la Prison d'Edimbourg , qn songeant aux malheurs d’une « personne si distinguée par son amour de la vertu » que Hélène Walker, il conclut que « nous devons être convaincus combien sont insignifiants aux yeux de Dieu les objets de notre ambition sur la terre) » (tome VI, p. 8). Vigny ne prend pas si aisément son parti de la souffrance des innocents.

Leur psychologie est différente. W. Scott nous présente une humanité mélangée de bien et de mal ; et, comme il représente d’ordinaire le moyen âge, ce sera une humanité rude, batailleuse, parfois féroce. Pour nous reposer les veux de ces couleurs trop noires, il lui plaît de peindre une jeune fille qui aime d’un amour pur et inébranlable un jeune homme séparé d’elle» par des haines de famille. C’est la situation de Roméo et Juliette sans cesse reproduite. Aussi un roman de W. Scott est un peu comme une obscure allée où s’enfoncerait une robe blanche de jeune fille. Vigny, d’après J. -J. Rousseau, imagine que l’humanité est bonne naturellement. Il pourra bien nous dépeindre la perfidie d’un Laubardemont, la cruauté d’un Richelieu, parce qu’il faut des traîtres au roman historique comme au mélodrame. Mais en réalité il aurait grande confiance dans l’humanité si, — et c’est précisément le contraire

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de W. Scott, — il ne se défiait des femmes. La princesse de Mantoue n’a pas pour Cinq-Miars le sûr attachement d’une héroïne de W. Scott. D’ailleurs Vigny s’intéresse) peu à la jeune fille. Les caractères d’Eloa et de la princesse de Mantoue, — ses seules jeunes filles, — restent indécis. Ses héroïnes, Eva, Dalila, la sœur de Wanda sont des femmes. Ne dirat-il pas un jour qu’à la riante jeunesse de Delphine Gay il préférait la pâleur de Mme de Girardin? ( Journal , p. 274). Aussi rien de plus opposé que la psychologie de W. Scott et celle de Vigny. Ici la femme est la lumière d’un sombre tableau ; là elle est l’ombre d’une claire peinture.

Ils ne pensent pas de même, ils ne composent pas de même, non plus. W. Scott avoue sans cesse qu’il n’a jamais pu s’assujettir au travail de la composition. Prose ou vers, tout, chez Vigny, est rigoureusement composé. Il laissait mûrir ses ouvrages et ne se décidait à les écrire qu’après en avoir agencé dans sa tête les moindres parties.

Ainsi ce quJ’il y a d’essentiel dans la pensée, dans l’art de Vigny, échappe à W. Scott.

C’était plus que le roman historique, c’était l’épopée que Pope révélait à Vigny. Quant à Ossian, il lui montrait une nouvelle manière !de peindre les êtres et les choses. Enfin l’un et l’autre déjà l’aidaient dans l’enquête qu’il poursuivit longtemps sur la femme, à travers les livres et la vie.

Pope familiarisa Vigny avec Homère et avec l’épopée. « On me fit traduire Homère du grec en anglais et comparer page par page cette traduction à celle de Ylliade de Pope. — L’abbé Gaillard, l’un de mes instituteurs, eut l’excellente idée de ce travail, qui m’enseignait deux langues, avec le sentiment de la muse épique, dont la lyre résonnait deux fois à mes oreilles. » ( Journal , p. 230, cf. p. 228).

Comme Vigny se qualifiait de moraliste épique, il n’est pas inutile d’indiquer tous ceux qui développèrent son goût pour l’épopée. L’art de Vigny par certains côtés est homérique, et le traducteur anglais d’Homère aurait le droit d’en revendiquer une part.

Il ne reconnaît pas avoir contracté d’autre dette envers Pope. Ce qui se conçoit aisément. L’humour déconcertait Vipny qui était naturellement sérieux, compassé même.

Signalons néanmoins entre eux quelques contrastes et quelques coïncidences. L’auteur de la Dunciade ou de l’Essai sur, la Critique haïssait les mauvais poètes que l’auteur de la Flûte prétend respecter. Que Vigny ait songé à réfuter Pope serait d’autant moins invraisemblable que l’image la plus belle de la Flûte est déjà dans l’Essai sur la Critique. Nous découvrons toujours, dit Pope, « de nouvelles scènes qui s’élèvent dans un éloignement sans fin. C’est ainsi que le voyageur entreprend de gagner la cime des Alpes... Les montagnes entassées se multiplient, et de nouvelles Alpes renaissent. »

Vigny écrira :

... Les forts devant leur pas Trouvent un nouveau mont inaperçu d’en-bas.

C’est au sujet de la ifemme que Vigny se rapproche le plus de Pope. L’auteur des Epîtres morales insiste en effet sur l’infériorité de la femme. Deux passions dominent chez elle, nous dit Pope, l’amour du plaisir et la fureur de dominer ( Œuvres Complètes. Paris, Duchesne 1779, tome IV, p. 30). Ces deux traits réapparaissent chez Dalila.

Ses grands yeux

Sont brûlants du plaisir que son regard demande...

A la fin, nous la voyons

Couronnée, adorée et reine du repas.

« Toute femme voudrait être rejne à vie », disait Pope (tome IV, p. 31). Pope nous montre-t-il l’insensibilité de Cloé qui, « lorsque son amant soupire entre ses bras, peut .alors compter les magots de sa chejninée » (tome IV, p. 28), on songe encore à Dalila.

... En sa froideur savante Au milieu de ses sœurs elle attend, et se vante De ne rien éprouver des atteintes du feu.

Comme plus tard Vigny, Pope excuse déjà les femmes sur leur légèreté. Incapables de réflexion, elles l’effraient moins

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par ce qu’elles pensent que par ce qu’elles ne pensent point (tome II, p. 25). L’un et l’autre sont d’accord sur la hiérarchie des sexes.

Comme au bras de Pope Vigny s’appuyait au bras d’Ossian, mais en passant. « Vigny s’attarda peu dans l’admiration du barde » (Dupuy, Jeunesse , p. 329, note). Cette admiration en effet se manifeste surtout dans les premières poésies, La Neige , Héléna, Eloa, c’est-à-dire de 1820 à 1823. D’autre part, il lisait les poèmes galliques moins dans le texte anglais de Macpherson que dans la traduction française de Le Tourneur (1), dont certaines expressions passèrent telles quelles dons ses vers.

Cependant la manière d’Ossian est si caractéristique qu’elle nuança l’art de Vigny (2). Enfin Ossian lui dévoilait quelques âmes de femme.

Il est un paysage ossianique. Le barde aime peindre la montagne, l’hiver, et, au milieu d’une nature brumeuse, des chasses et des apparitions de fantômes ; ces traits sont fidèlement reproduits dans un célèbre paysage d 'Eloa. Vigny nous transporte en pleine montagne, auprès d’un torrent, « la Clyde écumeuse » (3). C’est ainsi qu’Ossian nous montre au troisième chant de Témora « les flots écumeux de Dulhula » (tome II, p. 128). Le montagnard de Vigny poursuit un daim

Des glaciers de l’Arven a‘ux brouillards du Crona.

Ce dernier vers est tiré du poème de Comala : « Lève-toi, brouillard du sombre Crona (4), enveloppe le chasseur dans tes voiles... Quel héros est donc tombé sur les bords du Carron ? Etait-il blanc comme la neige d’Arven ? » (tome Ier, p. 126, 127). Mais le chasseur s’arrête, il entend une) voix mourante et croit reconnaître Evir Coma. Evir Coma était la femme de Gaul, un des héros favoris de Fingal (5). Ces apparitions sont fréquentes chez Ossian ; et celui qui lqs entrevoit ne sait pas toujours s’il s’agit d’un fantôme ou d’un vivant. Ainsi Comala croit d’abord

dl) Ossian, Poésies Galliques, traduites par Le Tourneur. Nous renvoyons à l’édition de 1877, Paris, Musier.

(2) Cf. Paul Van Tieghem. Ossian en France.

(3) Vigny change le genre du fleuve : « Les bords du Clutha aujourd’hui le Clyde. » (Le Tourneur, tome I«r, p. 225, tome II, p. 1).

(4) Le Crona est un petit torrent qui se décharge dans celui de Carron (Jtome Ier, p. 134).

(5) Ossian la nomme dans rémora.

parler à l’ombre de Fingal et meurt d’émotion en s’apercevant que Fingal n’est pas mort (tome Ier, p. 130). Comme chez Homère, la mort n’est que l’affaiblissement de la vie ; et les fantômes ont une, voix sourde, « dans les échos mourants », selon l’expression de Vigny. Au début du chant II de Fingal apparaît l’ombre de Connal. « Sa voix éteinte pousse un murmure faible » (tome Ier, p. 34) ; Vigny continue en ces termes :

... il croit que ses yeux Tiennent d’apercevoir la sœur de ses aïeux Qui va faire frémir, ombre encor amoureuse,

Sous ses doigts transparents la harpe vaporeuse.

Or nous lisons au chant VI de Fingal : « Souvent j’entends ma harpe frémir sous ta main légère (1) ; suspendue à la muraille éloignée, ses faibles sons parviennent encore à mon oreille. » (Tome II, p. 107). On pourrait multiplier les rapprochements ; car les scènes de chasse et d’apparition à travers la montagne sont fréquentes dans les poèmes galliques.

Dans le paysage d’Eloa, Vigny accumule les traits qu’il trouvait épars chez Ossian : il fait un pastiche. Mais les descriptions d’Ossian levaient trop frappé pour qu’il ne les imitât qu’une fois. Seulement son imitation est ailleurs plus discrète. Lorsque, dans le Trappiste (1822) il nous montre les montagnards s’assemblant

Au-dessus de la nue, au-dessus des torrents,

lorsque, dans le Cor (1825) il nous fait entendre l’oliphant de Roland au milieu de,s montagnes où périt son armée, qui ne songerait aux poèmes d’Ossian? Il n’est pas chez Vigny de strophe plus ossianique que le début de la Neige (1820).

Qu’il est doux, qu’il est doux d’écouter des histoires.

Des histoires du temps passé,

Quand les brandies d’arbres sont noires

Quand la neige est épaisse et charge un sol glacé !

U) Il s’agit de l'ombre de Carrie.

ROMANTISME : L’ANGLETERRE

En effet, comme il est naturel au poètei de la montagne et de l’hiver, Ossian chante souvent la neige. De plus en parlant « des histoires du temps passé » Vigny met à ce paysage* sa marque véritable. « J’aime à entendre les récits des temps passés », dit Cuchullin au harde Carril (F ingai, tome Ier, ch. ier, p. 26). Cette expression maintes fois revenue sous la plume de Le Tourneur (1) s’était fixée apparemment dans la mémoire de Vigny. Ne soyons donc pas surpris qu’en 1835 l’auteur de Servitude et Grandeur Militaires se soit rappelé le paysage ossianique. Non seulement il compare l’amiral Collingwood aux « vieux dogues d’Ossian qui gardent éternellement les côtes d’Angleterre dans les flots et les brouillards » (p. 305) ; mais il nous donne une réplique du tableau d ’Eloa. Le> chœur écossais que chantent l’Adjudant de Vincennes, sa fille et son futur gendre lui évoquent les brouillards d’Ossian qui s’épaississent d’une foule de fantômes : guerriers casqués, « beautés pâles dont les cheveux s’allongent en arrière comme les rayons d’une lointaine comète » ; et qui « volent en tenant des harpes », navires aériens, dogues difformes (p. 127).

Encore plus que les paysages, les portraits tracés par Ossian sont singuliers. Il compare les hommes aux forces de la nature, aux nuages, aux brouillards, aux torrents, aux flots de la mer ou à la lumière des astres. Par exemple, Fingal s’avance « comme un nuage pluvieux dans les ardeurs brûlantes de l’été » (tome Ier, p. 82). L’incendie, les torrents, les tempêtes sont l'image de sa force (tome Ier, p. 92). A la fois' indéfinies et immenses, ces images donnent aux héros d’Ossian je ne sais quoi d’irréel et de gigantesque qui dut charmer le poète d ’Héléna et d’Eloa. M. Estève, le savant éditeur d ’Héléna, a bien reconnu le caractère ossianique de quelques métaphores de ce poème. Ce sont les longs cheveux de Mora (2) assimilés aux rameaux du saule (ch. n, v. 91, p. 29). C’est le voile d’Héléna qui se soulève comme le flot blanc des mers (ch. n, v. 124, p. 28). Mais parce que ces deux images avaient été déjà reproduites par Chateaubriand, M. Estève hésite à croire que Vigny les ait prises directement chez Ossian. Toutefois d’autres métaphores ossianiques apparaissent dans Héléna , dont le double n’est peut-être pas dans les œuvres dei Chateaubriand.

(1) Cf. tome 1er, pp. 52, 165, 175, 196, 227, etc., etc.

(2) M. Estève remarque que le nom de Mora est emprunté à Ossian.

... On l’entendait dans l’ombre Comme on entend le soir dans le fond d’un bois sombre Murmurer une source en un lit inconnu.

(Cbant II, v. 157.)

Et l’on revit briller sur sa boulche muette Au travers de ses ple’urs, un sourire vermeil Comme à travers la pluie un rayon de soleil.

( Id ., id., v. 326.)

Ossian ne disait-il pas de la fdle de Dargo : « Ses yeux avaient l’éclat de deux étoiles qui brillent au travers d’un nuage pluvieux? (tome Ier, p. 13). Il y aurait simple transposition du regard au sourire, de l’étoile au soleil. Lorsqu’on songe que ces diverses images sont accumulées dans le même chant, il est difficile d’admettre que Vigny n’imitait alors que quelques passages ossianiques de Chateaubriand. Nous aurons d’ailleurs à signaler des rapports plus certains entre les poèmes galliques et le sujet même d ’Héléna. Quant au poète d ’Eloa, non seulement il prit soin d’inscrire le nom d’Ossian (1) au bas du paysage qu’il lui empruntait, mais pour tracer le portrait d’Eloa, il s’est si profondément inspiré d’Ossian qu’il étonne les lecteurs habitués aux descriptions toutes plastiques de l’art français, d’un Chénier ou d’un Leconte de Lisle. Tour à tour le blé, la comète, la lune et la mer lui fournissent d’extraordinaires rapprochements :

Ses cheveux partagés, comme des gerbes blondes Dans les vapeurs de l’air perdent leurs molles ondes. Comme on voit la comète errante dans les cieux Eondre au sein de la nuit ses rayons glorieux...

Et la lune des bois éclairant l’épaisseur

D’ un de ses doux regards m’atteint pas la douceur...

{Chant Ier)

Son beau sein, comme un flot qui sur la rive expire Pour la première fois se soulève et soupire... {Chant IIIe)

Mais, après avoir lu les poèmes galliqueis, ces comparaisons paraissent naturelles. « O lune, que tu es belle, que le

(1) Il cherche alors comment Ossisn la nomma

Et, debout sur sa roche, appelle Evir-Coma. ( Chant II).

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calme et la douceur de ton visage me plaisqnt ! » (tome II, p. 417). — « Sa robe entr’ouverte laissait voir son beau sein, comme on voit la lune sortir à demi 'des nuages de la nuit » (tome, Ier, p. 25). — « Telle on voit la blanche écume des flots s’élever et s’abaisser au milieu des écueils... » (tome II, p. 260). Certes le peintre d’Eloa se souvenait aussi du Cantique des Cantiques. Mais la comparaison biblique^, quand elle devient énorme, est à peine indiquée : « belle comme la lune, pure comme le soleil » (VI, 10) ; et d’ordinaire est moins disproportionnée : « je suis la rose de Saron et le lis des vallées » (II, 1) — « ta joue est comme une moitié de grenade » (IV, 3). Les cheveux pendent « comme un troupeau de chèvres, » (IV, 1) mais ne s’allongent pas comme une comète. Ossian au contraire n’hésite pas à comparer tantôt un météore à une chevelure enflammée et tantôt une chevelure flottante à un météore. Précisément pour la comparaison de la comète et de la chevelure il n’y a point de doute, puisque Vigny la reprend dans Servitude et Grandeur Militaires , lorsqu’il veut peindre « les beautés pâles » d’Ossian. Vigny nous montre Satan « voilé comme un soleil d’hiver ». Chez Ossian, l’armure couvre le guerrier « comme un nuage grisâtre couvre le soleil « (tome Ier, p. 186). — Déjà dans la Dryade , 1815, nous trouvons la comparaison du regard de la femme et d’un rayon de lune :

Quand la lune au front pur, reine dets nuits d’été,

Verse au gazon bleuâtre un regard argenté

Elle est moins belle encor que ta paupière blonde...

Enfin dans le Trappiste (1822), à la voix du chef la révolte des soldats s’apaise.

Comme au vent du midi la neige au loin se fond.

C’est, ainsi qu’Ossian nous dit que « l’armée d’Erin se fond comme la neige aux rayons du soleil » (tome Ier, p. 42). Ces comparaisons dont les moins grandes sont de l’hommei à l’arbre et qui sont si peu conformes au goût français, mettent aux premières poésies de Vigny une marque étrange, étrangère tout au moins : et il importait de le noter.

On peut aller plus loin, et se demander si Vigny, outre

une variété de paysage ou de portrait, n’aurait pas emprunté à Ossian quelques-unes des couleurs ‘dont il peignit la femme.

Chez Ossian la femme est rarement infidèle et perverse. Telle e,st cependant Dengala dont « l’âme était l’asile de l’orgueil ». Elle abandonne son mari pour le jeune Ferda, exige de son amant qu’il lutte contre son meilleur ami Cuchullin, et lui sourit dans le combat où il trouve la mort (tome Ier, p. 45- 46. Fingal , ch. n). Mais le plus souvent, chaste et vertueuse, elle aime et est aimée d’un amour unique, indéracinable. Elle persiste dans sa passion, même malgré ses parents, comme la Juliette de Shakespeare ; même malgré la mort d’un père, comme la Chimène de Corneille. Ainsi Colma aime Salgar et dit : « depuis longtemps nos de(ux familles sont ennemies ; mais nous ne sommes pas ennemis » (tome Ier, p. 213. Les Chants de Selma ). La fille de Dargo aime Oscar qui avait tué son père (tome II, p. 240. Mort d’Oscar). Dédaigneuse de la mort, pour nei pas abandonner le héros aimé, l’héroïne est capable de le suivre dans les combats, déguisée en guerrier, la visière baissée, à l’insu de tous, même de son amant. Comala, Utha.. Sulmalla suivent ainsi Fingal, Frothal, Cathmor (tome Ier, p. 123 et 198 ; tome II, p. 103). En apprenant la mort de son amant, Damante meurt souvent de douleur (tome Ier, p. 181). Si malgré son courage et son habileté, elle n’a su déjouer les ruses d’un perfide ennemi, ellei refuse, comme l’Héléna de Vigny, de survivre à sa chasteté. Je veux parler d’Oithona qui complète ainsi la galerie des héroïnes d’Ossian.

Or, Oithona .annonce IJéléna. Oithona aime Gaul, mais victime de Duromath et se trouvant indigne de Gaul, elle va « chercher la mort au milieu des combattants ». Tout de même, Héléna refuse l’amour de Mora et se précipite au milieu des Turcs « ses époux ». Ce qui dénonce l’imitation de, Vigny, c’est qu’il .a reproduit l’art avec lequel le viol soupçonné pendant tout le cours du poème n’est réyélé qu’à la fin par l’héroïne mourante et avec une délicatesse qui montre assez que son âme n’a subi aucune atteinte. Gaul s’étonne d’abord de ne pas voir Oithona courir au-devant de lui (tome Ier, p. 260). « Quand elle aperçut Gaul couvert de ses armes éclatantes, elle tressaillit d’horreur et détourna la vue. Elle pencha son visage vers la terre, la honte rougit ses belles joueg. Trois fois elle veut fuir, et trois fois ses genoux chancelants se dérobent sous

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elle. » (p. 261). Alors Gaul lui dit : « Pourquoi veux-tu me fuir ? » Semblable est l’attitude d Héléna en face de Mora retrouvé.

Vous repoussez ce bras, ce cœur où pour toujours

Se doivent confier et s’appuyer vos jours ;

...Et pourquoi,

Le désordre et vos yeux qui s’éloignent de moi ?

Mais Oithona et Héléna n’ouvrent la bouche que pour annoncer une mort prochaine et faire allusion à une irréparable souillure : « J’expire an matin de ma vie... Et l’on ne prononcera plus mon nom, ou on ne le prononcera qu’avec horreur, » déclare Oithona. De son côté Héléna dit à son amant :

Oui vous serez vainqueur et pourtant je mourrai.

Mon cœur est innocent, et je suis criminelle.

Enfin Oithona mourante s’écrie : « Hélas, mon cher Gaul, je péris à la fleur de l’âge et mon père dans sa demeure rougira de sa fille » (p. 267). » Mon âme est vierge encore », tel est le dernier mot d’Héléna se précipitant au milieu des Turcs sous le dôme embrasé du temple (p. 62). Une simple coïncidence nq saurait expliquer ces similitudes. Assurément Vigny lut le poème d’ Oithona ; il fut charmé dans son instinct dramatique par l’habileté avec laquelle le voile de l’incertitude n’est déchiré qu’à la fin du poème, et dans sa délicatesse par la pureté de l’innocente victime.

Héléna est donc bien une histoire d’Ossian ; et nous sommes en droit de compter parmi les avocats qui rappelèrent à Vigny les titres de la femme qu’il fut parfois tenté d’oublier, le poète d ’Oithona.

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