‹ Alfred de Vigny, persistances classiques et affinités étrangèresChapitre 17 sur 31 · BARON. MILTON. MOORE · texte numérisé non relu

BARON. MILTON. MOORE

Enfin nous voici arrivés à Byron et à Milton dont l’œuvre de Vigny porte la forte empreinte.

Nous n’avons pas l’inutile audace de vouloir refaire sur Byron ce qu’ont fait M. Ernest Dupuy et M. Esitève (1). Avec une aisance dont la vigueur dissimule l’effort exigé, M. Dupuy soulève et soupèse les deux œuvres de Byron et de Vigny. Avec une sûreté de critique et de goût qui demeure un modèle, M. Estève démontre que de 1819 à 1826, c’est-à-dire au moment où se formait son génie poétique et philosophique, Vigny subissait l’influence de Byron au point que douze de ses poèmes sur seize trahissent la lecture ou l’imitation du poète anglais (2). Aussi, profitant de leurs travaux, nous essaierons de délimiter l’étendue cle cette imitation.

Elite est considérable, évidemment. Il m’est pas jusqu’à deux genres, consacrés par Vigny, le poème philosophique, - — non plus seulement le poème qu’il trouvait chez Chénier ou Millevoye — et le drame philosophique dont il n’ait pris conscience en lisant Caïn ou Manfred. Quelques idées essentielles, mais non pas toutes — sans cela il faudrait croire que la philosophie de Vigny ne s’est guère développée depuis Moïse, et M. Estève semble trop incliner à le croire ( Ouv . cité, p. 389 et 395) — quelques idées essentielles, dis-je, de la philosophie de Vigny : l’isolement, le goût de la solitude et du silence, les torts de Dieu envers l’homme, il en a trouvé Texpression dans l’œuvre de Byron, et l’acceptait d’autant plus facilement qu’il cédait, comme lui, à cet orgueil que Lamartine a si bien relevé dans 1e pessimisme byronien.

Quant à la philosophie même du désespoir nous reconnaissons volontiers, avec M. Dupuy, qu’il l’emprunte à Byron car nous pourrons plus aisément la détacher de sa philosophie personnelle.

En effet, quelle que soit la part de l’imitation et malgré l’évidence des textes, non seulement l’art et la pensée de Vigny semblent avoir toujours été indépendants de l’art et de la pensée de Byron ; mais leur œuvre paraît s’être développée sur de[Ux lignes de plus en plus divergentes.

Vigny, dans la préface de 1829, écrit : « Le seul mérite qu’on n’ait jamais disputé à ces compositions, c’est d’avoir

(1) E. Dupuy, Jeunesse. — E. Estève, Byron et le Romantisme français.

(2) Ce sont : Le Somnambule, La Femme Adultère, Le Malheur, La Fille de Jephté, Hélèna, La Prison, Moïse, Le Trappiste, Eloa, Le Déluge, Dolorida, Sur la Mort de lord Byron.

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devancé en France toutes celles id'e ce genre dans lesquelles presque toufours une pensée philosophique est mise en scène sous forme épique ou dramatique. » (Estève, ouv. cité , p. 387.) Et M. Estève ajoute avec juste raison que c’est à Manfred , Caïn , Heaven and Earth de Byron que « Vigny fait manifestement allusion, quand il parle de ces compositions épiques ou dramatiques qui ont à l’étranger précédé les siennes » (p. 389).

Remarquons d’abord que les poèmes philosophiques de Byron ont tous liai forme dramatique. Manfred est un poème dramatique en trois actes, Le Ciel et la Terre , un mystère en un acte, Caïn , un mystère en trois actes. Au contraire, les poèmes de Vigny ont tous la forme épique. Par égard pour Byron, il pourra bien inscrire le mot de mystère au-dessous d'Eloa et du Déluge ; néanmoins Eloa , Le Déluge , comme Moïse, sont dès poèmes narratifs. Le récit, — et encore c’est plutôt un tableau qu’un récit, — envahit le dialogue.

Ce n’est pas que Byron ait ignoré la forme épique. C’est même la forme de la plupart de ses oeuvres, depuis le Corsaire jusqu’à Don Juan , qu’il définit une satire épique (XIV, xcix) ; mais alors ce ne sont point proprement des poèmes philosophiques. Ce n’est pas non plus que Vigny ait négligé la forme dramatique ; mais il la réserve à la prose et au théâtre. Pour son drame de Chatterton , bien qu’il imite Goethe, comme il avait lu Byron avant Goethe, c’est bien Byron qui lui monte le premier qu’on pouvait imaginer une action philosophique. Seulement, si Byron fut l’initiateur, Gœthe et Racine furent les modèles.

Quant aux poèmes philosophiques, indépendamment de la forme dramatique chez l’un, épique chez l’autre, rien de plus différent d’un poème de Byron qu’un poème de Vigny. Byron n’est jamais si à l’aise que dans la digression, et son dernier poème, Don Juan , est en cela le poème byronien par excellence. Vigny, au contraire, compose admirablement. Dépouillés de toutes idées secondaires, ses poèmes se présentent dans une imposante nudité. Or la philosophie exige quelque enchaîner ment logique. Byron s’en rendait compte ; et c’est sans doute pour se contraindre à un plan plus régulier qu’il enserre ses poèmes proprement philosophiques en un cadre dramatique. Eh bien ! malgré la contrainte dramatique, quel contraste, au

point cle vue de l’unité et du plan, entre Le Ciel et la Terre de Byron et Le Déluge de Vigny (1) !

Byron partage l’intérêt entre les Anges et les Hommes. Parmi les Anges, il y a les révoltés comme Azariel et les soumis comme Baphaël ; parmi les Hommes, il y a les révoltés comme les fds de Caïn et les soumis comme Nqé et Japhet. Vigny ne partage point l’intérêt entre les Anges et les Hommes. 11 rappelle bien les amours des Anges et des femmes, d’où sortit une race de géants. Son héros, Emmanuel, est le fds d’un Ange ; mais les Anges eux-mêmes ne paraissent pas. Il ne distingue pas non plus entre la race de Caïn et la race de Noë. Laissant dans l’ombre Noë (2), il ne met en lumière que les victimes (3) ; ou plutôt, les victimes innocentes ; mieux encore, deux victimes innocentes. Le déluge, c’est la preuve d’une injustice de Dieu, qui a fait périr le bon avec le méchant. Ne retenant que cette seule idée, Vigny concentre l’intérêt sur deux amants vertueux, qui auraient pu être sauvés isolément, l’un par un Ange, l’autre par Japhet (4), et qui préfèrent mourir ensemble, sans d’ailleurs murmurer contre Dieu.

Aussi le dénouement de Le Ciel et la Terre sera triple. Les filles de Caïn disparaissent sur les ailes des x4nges révoltés, Azariel et Samiasa. Japhet, irrésolu, se laisse sauver à son père. Les victimes du déluge sont des personnages de la dernière heure, -mais que l’on ne saurait oublier, tant l’image est saisissante. C’est la mère qui tend en vain son fils à Japhet, disant : « Qu’a-t-il fait mon fils non sevré encore pour mériter la colère ou le mépris de Jéhovah (5)? » C’est le croyant qui meurt en bénissant Diqu qui le frappe : « Heureux ceux qui

(1) Nous prenons cet exemple, parce qu’il est caractéristique, le mystère de Vigny étant « une imitation constante et par endroits une traduction de Heaven and Earlh » (Estève, ouv. cité, p. 379).

t(2) Comme si Noé ne survivait pas, il appellera Emmanuel « le dernier des humains ».

(3) Ce qui caractérise la race de Caïn, qu’il s’agisse de la douce Anah ou de l’orgueilleuse Aholiba, c’est qu’elle considère comme une lâcheté de survivre à son espèce, comme fait Noé. Vigny a conservé ce trait essentiel. La main secourable de Japhet est repoussée par Sara d’abord, par le roi des géants ensuite. Ce dernier dit :

« Mon peuple mort est la ; sous la mer, je suis roi. »

(4) Même' si Anah consentait à suivre Japhet dans l’arche, ni Noé, ni Raphaël ne la laisseraient s’embarquer. Pour rendre le récit plus pathétique, Vigny suppose qu’il n’a dépendu que de Sara d’être sauvée avec Japhet.

(5) Byron. OEuvres complètes. Trad. Laroche, Paris, Charpentier, 1840. Tome III, p. 201.

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meurent clans le Seigneur ! Quoique les eaux couvrent la terre, cest l’œuvre de sa parole, adorons ses décrets ! Il me donna la vie ; en me l’ôtant, il ne fait que reprendre ce qui lui appartient... J’ai vécu avec la foi, je mourrai avec elle, et dût l’univers chanceler sur sa base, je resterai inébranlable. » (P. 202- 203.)

Moins dramatique, le dénouement de Vigny est plus grandiose. Unis par un saint amour, Emmanuel et Sara sont gagnés par les eaux ; Sara meurt la première. Seul en face de Dieu, Emmanuel s’écrie :

ïteoevez-lla, mon père, aux voûtes éternelles.

Il meurt à son tour,

Et l’arc-en-ciel brilla, tout étant accompli.

Du poème superbe et confus de Byron, Vigny a tiré un poème très simple, où n’apparaissent au premier plan que l'homme et Dieu (1).

C’est pourquoi, bien que Vigny doive à Byron la notion du poème philosophique, ses poèmes feront toujours plus songer à la composition simple et classique de V Aveugle ou de la Jeune Captive, qu’aux poèmes tourmentés de Manlred, de Caïn ou de Le Ciel et la Terre.

La solitude de l’homme de génie que Vigny dépeint dans Moïse , assurément il la dépeignait, les yeux fixés sur les portraits de Childe Harold, de Conrad, de Lara, de Manfred. Mais quelle distance du héros bvronien à Moïse ! L’isolement du héros byronien est dû, non seiulement comme celui de Moïse, à la supériorité du génie, mais au crime (2). Tout le poids d’un passé ténébreux et souillé pèse sur son âme. Et la fameuse

(1) Voici quelques indications! sur les imitations de Vigny : description du Déluge et du Mont Arar ; caractère irrésolu de Japhet épris d’une fille de Caïn qui le dédaigne pour un Ange, chez Byron, le fils d’un Ange, chez Vigny ; le tigre qui se couche pour mourir à côté de l’agneau ; et surtout l’idée essentielle de l’injustice divine.

(2) Estève. Ouv. cité, p. 391.

image du scorpion qui, entouré de feu, s’enfonce son dard empoisonné dans k| corps, est produite à propos des hommes à l’âme coupable et sombre. (Le Giaour. Tra'd. Laroche, tome II, p. 114.) Manfred entend une voix qui condamne- sa perversité :

« Par ton cœur froid et ton sourire de serpent, par l’abîme sans fond de ta fourberie, par tes yeux si remplis d’un semblant de vertu, par l’hypocrisie de ton âme toujours fermée, par la perfection de tes artifices, qui ont été! jusqu’à faire croire que tuj avais un cœur humain, par 'lies délices que te font éprouver les douleurs d’autruü, par ta confraternité! avec Caïn je te condamne et t’oblige à être toi-même ton enfer ! » ( Manfred . Acte 1er, scène i. Trad. Laroche, tomie III, p. T).

Dans cet isolement du crime, le coeur 'abandonné à luimême cherche un refuge en la haine (Le Giaour). Les mauvaises passions de sa jeunesse ont porté Conrad à moins apprécier l’affection que l’obéissance et à ressentir une joie féroce devant le massacre des hommes (Le Corsaire). Certes, malgré son farouche isolement, le héros byronien garde au cœur un amour unique ; et par là son isolement est moins complet que celui de René (1) qui, écrasant de sa supériorité la femme, est aimé et n’aime pas ; que celui de Moïse, qui n’a jamais connu Jf’ attendrissement de la passion. Mais cet amour pour l’âme sœur qui caractérise le héros byronien puise sa force même dans la haine. « Je cesse de t’aimer, si je cesse de haïr », dit Conrad à Médora. Pousuivi par le remords d’une faute que nous connaissons aujourd’hui, qu’il prête à son héros Manfred (acte II, sc. i, p. 12) et qui lui fait regretter dans Caïn le temps où étaient permises les amours fraternelles {Caïn, Acte Ier, sc. i. Trad. Laroche tome III, p. 441), Byron a mis au cœur de tous ces héros ulne perversité et une malignité qui est ce qu’il y a de plus «contraire à l’âme noble et compatissante d’Alfred de Vigny.

(1) Loin d’être séparé de la femme par sa supériorité, Manfred, lequel, comme René, est fatal à qui l’aime- (Acte II, sc. i, p. 14), se reconnaît 'inférieur à la femme aimée : « Elle avait comme moi les pensées solitaires et rêveuses la soif de connaître les choses cachées et un esprit capable de comprendre l’univers." « Mais elle avait en plus « la pitié, le sourire et les larmes que moi je n’avais pas et la' tendresse : mais oe sentiment-là, je l’éprouvais pour elle, et l’humilité que je n’eus jamais... je l’aimais et je la fis mourir ». (Acte II, sc. n, p. 17)|.

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Vigny ne fait aucune part au satanisme (1) dans sa conception de l’isolement. Moïse est saint ; et plus tard l’homme abandonné du Ciel revêtira la forme divine du Christ. Issu de 'la sainteté, et non du crime, l’isolement loin d’engendrer la haine — crée la pitié ; et la pitié non seulement pour la souffrance, mais pour le mal (2). Car le méchant est malheureux.

L’isolement d’ailleurs plaît à Byron et déplaît à Vigny. Childe Harold se sent en lui-même assez de vie pour vivre seuil (Chant III, xn et xv). Manfred, dont les joies, les chagrins, les passions, le génie font un étranger au milieu de ses semblables, si d’aventure il croise un passant sur son chemin, se sent dégradé jusqu’à lui et se retrouve tout argile (acte Ier, sc. n). Childe Harold et Manfred s’élcartent des hommes. Ce sont au contraire les hommes qui s’écartent de Moïse ; et Moïse leur tend les bras !

Certes Childe Harold et Manfred aimeraient l’ isolement à deux. Car tous les héros de Byron ont rencontré l’âme sœur de leur âme. En ce sens rien de plus byronien que la Maison du Berger dont le sujet est annoncé par une strophe de Childe Harold (3). Mais excepté dans le Corsaire, Byron prend l’homme, au moment où séparé de la personne aimée, il se mure dans l’isollêment et s’y complaît.

Certes, Vigny envisage la grandeur de l’isolement, qui permet la vie intérieure : « La solitude est sainte », écrivait l’auteur de Stello. Miais louer la solitude pour sa sainteté est une préoccupation fort peu byronienne.

Ce n’est pas non plus pour rentrer en soi que Byron s’isole, mais au contraire pour en sortir et se perdre dans la nature. Avec la nature il n’est pas seul. Le langage de la nature est

(1) D’ailleurs le satanisme est rare dans l’œuvre de Vigny, et on en trouverait difficilement la trace ailleurs que dsns Eloa. Malgré les apparences angéliques dfEloa, M. Estève voit « du satanisme dams! sa sympathie apitoyée pour lej mal » (p. 395). Evidemment, c’est une sympathie dévoyée. Néanmoins, loin d’être l’attrait malsain du péché, elle est la pitié de l’innocence qui ignore la turpitude du vice et n’en voit que la misère. — Le Satan de Vigny est frère de celui de Byron. Comme celui-ci « c’est un beau ténébreux céleste » ; (E. Dupuy, p. 356-357) et il voile son regard devant Eloa, pour rester impénétrable. Comme celui-ci, il est malheureux, ému du malheur des hommes (Caïn i, Acte Ier, sc. i. Tnad. Laroche, tome III, p. 432-433) ; et possède un pouvoir fascinateur. Mais il est surtout le Consolateur.

(2) Eloa est née d’une larme du Christ. Cf. la stance du Corsaire sur la larme de Gulmare : « Larme pure, étincelante, tombée du visage1 2 3 de la pitié, et comme polie par une main divine. » (II, xii). Cf. aussi Moore.

(3) IV, clxxvii. Cf. Estève, p. 400.

même plus intelligible à Childe Harold que sa langue maternelle qu’il lui arrivait souvent d’oublier (Oh. III, xm). « Alors, dit-il, je ne vis pas en moi, mais je m’identifie avec ce qui m’entoure. » (Ch. III, lxxii, Cf. Ch. IV, clxxviii). S’i/L s’abandonne ainsi à la nature, c’est qu’il a confiance en elle : « Je t’ai ‘aimé Océan ; j’étais (comme ton enfant ; de près ou de loin, je me confiais à tes flots... » ( Childe Harold. Ch. IV, clxxxiv).

Cet abandon, cette confiance manquent à Vigny. Sans doute Byron, comme déjà J. -J. Rousseau, Chateaubriand, l’empêchait de condamner sans appel la Nature : et même le poète de la Maison du Berger, s’il en maudit l’ impassibilité, en adtmire le silence et les lointains horizons. Cependant, cette admiration n’était point spontanée ; et c’est par là que le pessimisme, nous ne pouvons dire avec M. Dupuy « le nihilisme » de Vigny dépasserait le pessimisme de Byron (p. 360).

Malgré son aimour de la nature, Byron ne pardonne point à Dieu notre condition misérable. Dans Caïn, il « s’est donné une fois le plaisir de faire son procès en règle à la Divinité ». (Estève, p. 8). Révolté, Caïn refuse fièrement le paradis. Mourant, le Giaour n’accepte pas le pardon du prêtre. Par deux fois, Manfred repousse le prêtre obstiné à son salut. (Acte III, sc. i et ii). C’est sur ce point que Vigny est le plus près de Byron. La plus grande partie de son œuvre, n’est-elle pas un réquisitoire contre Dieu? Et le superbe refus de l’absolution du Giaour ou de Manfred se retrouve dans la Prison de Vigny. C’est bien à Byron que Vigny doit l’idée de cette lutte suprême entre le prêtre et l’impie devant la mort.

Cette philosophie désenchantée et impie conduisit Byron et Vigny au désespoir. D’un rapprochement entre le Caïn de Byron et le Journal de Vigny que fait M. Dupuy (p. 358-60) et qu’il faut lire en entier, je veux seulement reproduire ici ces deux lignes capitales : « Tu (Dieu) n’a plus de prise sur ma destinée : j’ai détruit en moi l'espérance. » {Caïn). — « La vérité sur la vie c’est le désespoir ». {Journal). Il en résulte que c'est d’après Byron que Vigny vers 1824, ou plutôt vers 1832, si l’on accepte la rectification d’Isaiac Rorney {Revue d'Hist. lift, de la Franee, 1907, p. 18), mettait le désespoir au centre de la vie.

Les réflexions du Journal se rapportent à la Deuxième Consultation sur le suicide. L’homme est dans une prison. Cette image est empruntée non au pessimisme impie de Byroin, mais

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au pessimisme chrétien de Pascal. Vigny nous montre les souffrances du prisonnier pour réfuter la thèse de Mme de Staël (1), et il tire des arguments du Caïn de Byron. Ainsi se heurtent entre elles les langues si diverses de Byron, de Staël et de Pascal. La pensée ne saurait être aussi limpide que si elle se déroulait seule et sans mélange ; et l'expression ne correspond pas toujours à lai pensée. Penlsée et expression sont également d’emprunt. Pour ne pas perdre le courant que suit Vigny, nous ne devons jamais oublier les conséquences nécessaires de la doctrine totale qui est providentielle.

Aussi, malgré Byron, il se rallia, somme toute, à la thlébrie de M™ de Staël et il est facile de le prévoir par le texte seul du Journal. Vigny prétend que ses idées « sont consolantes par le désespoir même ». Alors il profère des paroles presque mystiques :

« Ne pensez pas au juge, ni au procès que vous ignorerez toujours, mais seulement à remercier le geôlier inconnu qui vous permet souvent des joies dignes du ciel... Que Dieu est bon, quel geôlier adorable qui sème tant de fleurs qu’il y a dans le préau de notre prison ! Il y en a (le croirait-on F) à qui la prison devient si chère qu’ils craignent d’en être délivrés ! Quelle est donc cette miséricorde admirable et consolante qui nous rend la punition si douce F Car nulle nation n’a douté que nous ne fussions punis, — on ne sait de quoi. » (p. 31-33).

Au mysticisme se mêle le sarcasme, car Vigny est un révolté, mais il n’est pas un incrédule ; et c’est ce qui le sépare de Byron. Parfois la révolte de l’un, l’ incrédulité de l’autre se réunissent dans le silence stoïcien. « Il est digne de louange, lisons-nous dans le Corsaire, celui qui regarde lai mort en face et succombe silencieux ». (Ch. II, vii). On a depuis longtemps signalé que la Mort du Loup est annoncée par une strophe de Childe Harold : « Le chameau supporte sans se plaindre les plus pesants fardeaux, et le loup sait mourir en silence ». (Estève, p. 403).

Mais ils sortent l’un et l’autre de ce silenlce ; et ils marchent en deux sens opposés, il’un vers la dérision, l’autre vers l’admiration de l’humanitié.

(1) Cf. plus haut, pp. 50-53.

La philosophie de Byron s’achève en la diélrision de l’humanité. Or, danis ses premières œuvres, il se plaisait à reconnaître sous la perversité de ses héros une noble nature. Perdu par les passions, le cœur de Conrad, comme celui de Lara, avait été formlél pour la douceur. (Le Corsaire , III, xxn ; Lara , I, xvii). 11 écrivait à la fin du Corsaire que Conrad à des milliers de crimes mêla une seule vertu. Mais qu’est-ce qu’il nous avait montré ? C’est surtout la pureté de son amour, son ascétisme (1), sa délicatesse (2). Alors le satanisme de Byron pouvait encore s’entendre. avelc la noblesse d’âme de Vigny. Seulement Byron s’est aigri dians un isolement qui, commencé dès la première enfance, ne fît que s’accroître. Orphelin de père, négligfê par sa mère, repoussé par sa femme, honni par ses concitoyens, sans famille, sans foyer, sans patrie il ne parvint pals à se faire de l’ Italie un pays d’adoption. En tête de Childe Harold il dira même : « Je haïssais ma patrie, toutes les impertinences des peuples divers parmi lesquels j’ai vécu m’ont réconcilié avec elle ». Cetltle réconciliation n’est que l’apaisement du mlépris. Don Juan , qui est la satire des turpitudes humaines, se termine par la peinture de la société anglaise où s epanonlisseut apparemment tous les vices.

Que nous sommes loin de la poésie des Destinées ! L’isolement dont se plaignait l’auteur de Moïse aboutit à l’admiration de l’humanité. C’est d’abord que la solitude de Vigny ne fut jamais celle de Byron. Vigny aima toujours la France, ses parents ; i)l! conserva son foyer, soigna les siens et eut pour quelques amis une délicate affection (3). La Herse devait être le poème de la Solitude, mais d’une solitude qui permet « la bienfaisance cachée, l’intimité affectueuse ». Poursuivi par le remords de ses fautes et de ses débauches, Byron ne voulait plus voir dans l’humanité que le vice. Avant toujours eu l'horreur de l’ignoble, Vigny ne coutemplle chez les hommes que

(1) Vigny pourra même sans difficulté prêter à son saint Trappiste quelques traits du Corsaire.'

(2) Conrad sera pris pour avoir perdu son temps à protéger les femmes du harem (Ch. II, ni). Il refuse de prendre le poignard de Gulnare et de se sauver en tuant Seyd par surprise : « Qui respecte l’honneur d’une femme, n’attaque pas une vie endormie. » (Ch. III, ni). Il frissonne en voyant une goutte de sang sur la main de Gulnare. On serait même curieux de connaître les crimes de ce Corsaire dont nous ne voyons que la sobriété, les scrupules et l’amour. On se demande comment à tant de délicatesse il peut joindre la haine impitoyable que lui prête Byron.

(3) Cf. Dupuy, Vigny. Ses amitiés. Son rôle littéraire, 2 vol.

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leurs souffrances et leur majesté. Ils lui inspirent de la pitié, et bientôt de l’admiration. Paris (1), La Bouteille à la Mer , Wanda, L'Esprit Pur sont, dictés par renthouisiasme. Vigny enfin absout Dieu qui créai les hommes admirables.

Montant toujours en plein ciel, Vigny pouvait-il apercevoir Byron enfoncé et perdu dans les abîmes de la dérision?

Ainsi Vigny fut toujours à quelque distance de Byron. D'abord il adopta le poème philosophique ét le pessimisme de Byron ; mais il transforme son poème et, ne partageant pas son entière admiration de la nature, outrepasse son pessimisme. Puis il se soustrait à la dérision byronnienne, et loin de descendre jusqu’à mépriser l’homme, il s’élève julsqu’à l’apothéose de l’Esprit (2).

A la même époque Byron, le poète irréligieux, et Milton, le poète chrétien, se partageaient les soins de l’auteur d'Eloa.

Milton fut révélé à Vigny par Chateaubriand.

A peine connu de Vigny, il s’impose à son âme et à son art. Non seulement Eloa, mais Cinq-Mars, la Colère de Samson , la Maison du Berger , le Journal d’un poète éveillent en nous le souvenir du poète anglais. Parfois; l’âme religieuse de l’un semble aiguiller l’âme révoltée de l’autre en sens inverse. C’eist ainsi qu’EIoa nous apparaît en partie comme une réfutation du Paradis perdu. Vigny suit au contraire de très près Milton quand il luii montre à la fois la force et la faiblesse du caractère féminin. D ^ailleurs, comme il s’était pénétré du Paradis perdu , alors même qu’il en repoussait les idées, il en conservait la couleur combattant Milton en des poèmes miltoniens.

Eloa , serait une réfutation partielle du Paradis perdu. Satan est réhabilité. Il unit à la noble fierté du contempteur de Dieu le charme du consolateur des hommes.

Vigny ne conserva donc du Satan de Milton que ce qui

(1) Childe -Harold est inquiet, fatigué dans les habitations des hommes, et il relcherche la nature; (Chap. III, xv). C’est exactement le contraire de ce que. ressent le poète de Paris , heureux de « ne voir nulle; part la nature » et d’admirer partout les œuvres du progrès.

(2) Aussi est-ce dans les Poésies bibliques que M. Estève a trouvé le plus l'influence de Byron. — Dans Servitude et Grandeur Militaires, le premier récit rappelle parfois encore Byron. Laurette voyant fusiller son mari pousse un cri semblable à celui de Parisina entendant le bruit de la hache sur le cou de son amant. La folie de Kaled, à la mort de Lara, ressemble également à la folie de Laurette.

convenait à ses desseins (1). Précisément Milton, en traçant le caractère de Satan, se soumettait aux théories d’Aristote sur la nécessité de représenter des personnages ni tout à fait bons ni tout à fait méchants. Aussi, bien qu’il fasse de Satan un monstre d’orgueil et de mlalignité, il le laisse sensible à la pitié et presque au remords. Vigny ne le dépouillera point de son orgueil, car il l'admire ; mais on voit qu’il a noté ave soin tout ce qu’a d’humain et de tendre le Satan du Paradis perdu. A la vue des anges enveloppés dans son crime, Satain pleure (2) (Chant I, p. 26). En apercevant le séjour des hommes, la fausse honte seule l’empêche de se repentir (Chant IV, p. 99), et il s’attendrit sur ses victimes (id., p. 109). Un instant il admire Eve et dépose sa férocité : « Dans cet intervalle, le Mal unique demeure abstrait de son propre mal et pendant ce temps demeura stupidement bon, désarmé qu’il était d’inimitié, de haine, d’envie, de vengeance (3) ». D’ailleurs il n’est pas heureux et c’est une forme de l'innocence. Parlant à Belzébuth il se parait de constance au dehors, mais il était intérieurement tourmenté d’un profond désespoir (Chant I, p. 8). Au chant IV il s’écrie : « Où pourrai-je me sauver de mon désespoir ? Je porte l’enfer partout et je trouve dans mon cœur un vide encore plus affreux, un albîme encore plus profond que tous les abîmes où je me vois plongé » (p. 99). Ces divers traits réapparaissent dans le poème de Vigny. Ainsi la douce présence d’Eloa trouble et purifie Satan :

Simplicité du cœur, à qui j’ai dit adieu !.

Je tremble devant toi, mais pourtant je t’adore Je suis moins criminel puisque je t’aime encore...

Comme le Satan de Million il cesse un instant d’être luimême.

fl) Il laisse de côté « le géant farouche, au front couturé par la foudre » que M. Dupuy nous montre être le Satan de Milton. ( Jeunesse , p. 356.)

(21 A moins d’indication contraire, nous renvoyons à l’édition de la Haye, M. G. Merville, 1748 : Le Paradis perdu. Nouv. éd. augmentée du Paradis reconquis.

(3) Chateaubriand. Ed. complète. Fourrât. Paris 1810. Le Paradis perdu de Milton , tome XXXVI, p. 225.

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Il avait oublié son art et sa victime...

Ab ! si dans ce moment la vierge eût pu l’en tendre,

Si sa céleste main qu’elle eût été lui tendre L’eût saisi repentant, docile à remonter. . .

Qui sait ? peut-être le mal eût cessé d’exister.

La souffrance de Satan enfin est partout rappelée. Il souffre en abordant Eloa, et, quand il l’entraîne, il est « plus triste que jamais ». Ce que Vigny ne 'trouvait pas dans Milton, c’était le rôle du Consolateur. Sans doute Salan révèle à Eve le charme de la nuit en songe (1) (Chant V, p. 132). Mais il y a loin du nocturne de Milton au développement philosophique de Vigny sur les consolations de la sensualité dans les ténèbres protectrices. Satan est ainsi transformé et réhabilité.

Vigny, au contraire, adopte les idées dé Milton sur la femme, il proclame avec lui l’infériorité de la femme et les contradictions de sa nature.

La femme, dans le Paradis perdu , apparaît inférieure à l’homme. Adam est formé pour la contemplation et le courage, Eve pour la mollesse et la grâce séduisante ; Adam pour Dieu seulement, Eve pour Dieu et l’homme (Chant IV, p. 106-107). Pour supporter les fatigues de la pensée, elle a besoin des caresses de l’homme, et se retire quand Raphaël instruit Adam, préférant interroger ensuite son mari (Chant VIII, p. 209). Faible, elle aime se sentir soutenue même par une main rude (Chant VIII, p. 225). Ne blâme-t-elle pas Adam de ne lui avoir pas absolument défendu de rester seule ? « Il en arrivera de même à quiconque, se fiant trop au mérite de sa femme, lui laissera faire sa volonté, elle suivra ses caprices, et après qu’elle aura fait ce qu’elle se proposait, s’il en arrive quelque mal, elle accusera d’abord la faiblesse de son mari ». (Chant IX, p. 264). La grâce ne serait-elle pais la rançon de cette infériorité : « On a prodigué à la femme trop d’ornement, à l’extérieur achevée, à l’intérieur moins finie ». (Trad. Chateaubriand, tome XXXVI, p. 175). Mais sa grâce est la plus forte. Coulscient de sa supériorité, Adam n’en reconnaît pas moins que ce que la femme « veut faire ou dire paraît le plus sage, le plus vertueux, le plus discret, le meilleur ». (Chant VIII, p.

(1) Cf. E. Dupuy. Jeunesse, p. 338.

224). Aussi la force et la bonté d’homme sont-elles destinées à être domptées par la faiblesse et la ruse de femme. Adam prévoit « les troubles innombrables qui arriveront dans la suite des temps par les artifices et par le commerce des femmes ». (Chant X, p. 294). Michel donne à Adam Ta vision de ces femmes qui « ont appris uniquement à chanter, à danser, à se parer et à tendre des filets dans l’arrangement de leurs paroles et de leurs regards ». (Chant XI, p. 323). L’homme le sait et ne peut résister. Adlam laisse d’abord Eve s’éloigner (Chant IX, p. 237) ; puis consent à manger de la pomme, « non par ignorance, mais par faiblesse pour les charmes de la femme ». (Chant IX, p. 260). Il se sent d’ailleurs avili ; et son réveil fatigué ressemble à celui de Sarnson entre les bras impurs de Dalila. (Chant IX, p. 261).

Miais cette même femme perverse, et corruptrice de l’homme, par une étrange contradiction, est parfois sublime, et plu)s forte que l’homme. La maternité est d’abord sa dignité ; et Milton ne manque pas de saluer en Eve la mère du genre humain. Faible eontre le plaisir, ainsi que dléjà Chateaubriand l'avait indiqué à Vigny, la femme est forte contre la douleur. Après la chute, Adam se lamente, repousse Eve et l'accable de reproches. Eve implore le pardon d’Adam, s’accuse noblement. : « Nous 'avons péché tous les deux, mais toi, contre Dieu seulement, moi, contre Dieu et toi ». Elle demande à Dieu de faire retomber sur elle toute sa colère, puis propose à son mari l’abstinence de 11’ amour et la mort. Grâce à elle, Adam redevient fort. La femme puise cette force de dévouement et de souffrance dans l’amour. La seule présence d’Adam fait oublier à Eve la durée du temps, le changement des saisons ; et slans lui la nature n’aurait pas de charme pour elle. (Chant IV, p. 117). Un instant, elle hésite avant de communiquer son secret à son mari ; en le gardant, elle pourrait léigaler Adam, lui devenir supérieure, peut-être. Mais à la pensée que si Dieu lui donnait la mort, Adam pourrait épouser une nouvelle Eve, elle s’écrie : « Cette pensée seule me fait mourir... Adam partagera avec moi le bien ou le mal. Je l’aime si tendrement que je pourrais endurer avec lui toutes les morts : sans lui, je ne pourrais goûter Ta vie ». (Chant IX, p. 255).

L’auteur d ’Elocc nous montre surtout la femme née pour la douleur, la pitié et l’amour. Encore néglige-t-il la gloire de la

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maternité), Eloa, Eva, Dalila ne connaissent que l’amour stérile. Du moins, comme Eve, Eloa puise-t-elle dans l’amour toute sia force. Elle se repose sur la sombre vapeur des enfers « sans peur ». A Satan quelle sait malheureux, elle dit : « Je suis à toi ». Elle pousse même l'oubli de soi jusqu’à espérer acheter de sa propre perte le bonheur de Satan : « Du moins es-tu content ?» Si dans ce poème, qui est une apologie éclatante de l’Ange et une réhabilitation discrète du Démon, le poète devait laisser dans l’ombre les vices de la femme — et en effet Eloa est corrompue par Satan, tandis qd’Eve corrompait Adam — la femme apparaît cependant, comme dans le Paradis Perdu , troublée, orgueilleuse, et viiaiment inhabile à se passer de l’homme. Eloa s’appuie sur Satan, de même qu’Eve s’appuyait sur Adam.

La réhabilitation de Satan fait assez prévoir que la réligion de Vigny n’est plus celle de Milton. Loin de reprocher à Dieu le mal dont la liberté de l’homme est la cause et l’excuse, Milton préfère nous mettre en garde contre l’orgueill de la science. On doit plutôt admirer les secrets de la création qule de chercher à les deviner. (Chant VIII, p. 210). Et Raphaël répond aux questions d’Adam : « Jouis de ce Paradis et de ta belle Eve. Le ciel est trop haut pour que tu puisses distinguer ce qui s’y passe ». (Ch. VIII, p. 213). Vigny iVaecepte cette pieuse ignorance qu’à contre-cœur. Le Dieu du Paradis Perdu échappe aux accusations de l’homme. Car il se montre à l’homme, le soutient, et, tout en le frappant, l’épargne. Avant l'a tentation il envoie vers Adam Raphaël pour l’avertir ; et après la chute, Michel pour lui annoncer à la fois le châtiment et la rédemption. Adam se reconnaît forcé d’absoudre Dieu (Ch. X, p. 292). Il ne ressemble guère au Dieu (étrangement inactif d 'Eloa.

Néanmoins de nombreuses imitations de détail contribuent à donner au poème une coulleur miltonienne. La véritable pureté ignore la pudeur et le vêtement, nous dit Vigny après Milton qui rajppelle sans cesse qu’Adam et Eve ne se vêtirent qu’au premier péché. Parfois l’imitation de Vigny est une création ; car ce qu’il ajoute à Milton devient l’essentiel. Certes Eve se mire au cristal de l’eau (Chant IV, p. 112) ; et Vigny nous montre au fond d’uln puits l'image d’une femme entourée d’étoiles. Mais qui relève la couleur de cette image ternie,' si Ce n’est la parure des étoiles ? Sans doute Milton nous montre Satan qui « pointe

en haut vers la voûte de feu » (Chant II, p. 54). Mais ce qui fait la beauté du vers de Vigny

Monte aussi vite au ciel que l’éclair en descend

c’est que la vitesse de l’aigle et celle de l’éclair se déploient en sens opposé.

Si l’on se souvient que hauteur de Cinq-Mars définissait Polyeucte un Paradis Perdu dont, on retrancherait les Cieux, on s’assure qu’il plaçait l’art de Milton dans la sublime représentation des êtres et des régions invisibles ; et c’est là que porte son imitation. Comme le Raphaël du Paradis perdu , les chérubins d'Eloa portent les six ailes (Ch. V, p. 140). La course d’Eloa ressemble à la course de Satan à travers les mondes. Les eaux du Léthé versent l’oubli (Ch. II, p. 52) ; mais elles se dérobent aux démons du Paradis Perdu et ne désaltèrent point Eloa. Comme Milton, Vigny s’excuse de parler de jours à propos de l’éternité (Chant V, p. 147) ; Raphaël entretient Adam des amours des anges (Chant VIII, p. 227), et Vigny fait à ce' récit une précise allusion :

L’Archange Raphaël lorsqu’il vint sur la terre

Sous le berceau d’Eden conta ce doux mystère.

La lecture quei donne Milton chez Marion de Lorme est révélatrice de la dette de Vigny. Outre la fierté du démon qui ne ploie pas devant Dieu et les amours d’Adam et Eve — ce qui nous avertit que Milton était à ses yeux le peintre d’un Contempteur dei Dieu et le peintre de la femme — Vigny relève toute expression qui nous rend visible le surnaturel, l’immatériel et le divin. C’est « l’esprit infernal attaché dans un feui vengeuir par des chaînes de diamants ; le Temps partageant neuf fois le jour et la nuit aux mortels pendant sa chute . l’océan flam¬

boyant où flottaient les anges déchus » ; c’est le prince des dlémons « qu’entourait une lumière éblouissante dans les royaumes fortunés dû jour » ; c’est « le champ des célestes batailles »; c’est la marche d’Adam et d’Eve « au milieu des tigres et des lions qui se jouaient encore à leurs pieds »; c’est l’arrivée de Raphaël « dans les jardins d’Eden comme une seconde aurore au milieu du jour secouant les plumes de ses ailes divines » ; c’est « la révolte de Lucifer revêtu d’une armure de diamant, élevé sur un char brillant comme le soleil, gardé

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par d’étincelants chérubins et marchant contre l’Eternel » ; c’est Emmanuel « sur le char vivant du Seigneur » dont les « deux mille tonnerres roulent de sa main docile jusqu’à l’enfer avec un bruit épouvantable, l’armée maudite confondue sous les immenses décombres du ciel démantelé ». ( Cinq-Mars . La Lecture, pp. 310-13). Ces tableaux le poète à'Eloa eut la sagesse de ne point les refaire mais il fait les siens d’après ces tableaux. Car l’art de Milton c’était tout le merveilleux chrétien.

Ainsi, que l’on songe au fond ou à la forme d 'Eloa, Milton a vraiment marqué de la plus forte empreinte ce poème si disparate et qui trahit tant d’inspirations diverses. Quand Eloa parut, nous dit Ernest Dupuy, les connaisseurs pensèrent à Milton.

Ils auraient pu d’ailleurs y penser avant Eloa. Déjà le Moïse de Vigny ressemble à l’Adam de Milton. Tel Adam il regrette son ignorance passée (Ch. xi, p. 328) et surtout désire « rentrer dans le sein de la terre. » Après Eloa , bien que le poète ait renoncé au merveilleux, plus d’une fois encore nous penserons à Milton.

C’est surtout quand il peint ïa femme que Vigny ne saurait oublier celui qui lui en montrait les contradictions, La Colère de Samson, où le poète maudit la lutte de la bonté d’homme et la ruse de femme, est tirée du Samson Agonistès.

Pour rivaliser avec Milton, Vigny se contente presque d’en mutiler la pensée. Car s’il y a bien dans le Samson Agonistès la lutte de l’homme et de la femme, ce n’est qu’une partie de ce poème éminemment chrétien.

Samson Agonistès, c’est la suprême victoire de Samson, la victoire sur soi. Affaibli par le péché, Samson a expié sa faute dans la douleur et dans l’humilité. Un instant, il pourra se plaindre et demander à Dieu, comme le Moïse de Vigny, compte de la souffrance des élus :

« Pourquoi mon éducation a-t-elle étlé réglée et prescrite comme celle d’une personne réservée à Dieu et élue pour de grands exploits, si je dois mourir trahi, captif, privé de la vue, devenu le mépris et le spectacle de mes ennemis, si je dois gémir dans le travail sous des chaînes d airaini, avec cette foi ce donnée par 'le ciel (1). »

(1) Milton. Œuvres choisies. Traduction nouvelle, Paris, Gosselin, 1839, p. 139.

Mais, tout de suite, au lieu d’acicuser Dieu, il s’accuse : (( impuissance de l’esprit dans un corps si robuste ! » (P. 141). Il n’aurait pas dû se laisser vaincre par Dalila. Mais il céda (( dans ces moments où les hommes cherchent le plus la tranquillité et le repos... tandis qu’avec un peu de résolution virile il aurait pu aislélment rompre tous ses pièges » (p. 171). Bien plus il a le premier livré non le secret des hommes mais le secret divin (p. 177). Il mérite donc sa peine. Cette humilité sauve Samson. Hile lui rend et la force de l’âme et la force du corps ; désormais de toutes les épreuves il sortira vainqueur. Son père Manoah veut le racheter ; il refuse, pour expier encore. Dalila peut venir ; ses ruses seront vaines. Elle feint le repentir. Si elle trahit Samson, il s’était trahi le premier : « Laisse donc la faiblesse se rapprocher de la faiblesse ». Elle a voulu connaître le secret de Samson pour s’attacher plus sûrement son mari. Elle l’a révélé aux Philistins parce qu’ils protestaient ne vouloir faire aucun mal à Samson, et quelle voulait le retenir « captif de Dalila et de l’amour ». » Souvent l’amour avec de bonnes intentions a causé 'de grands malheurs » (p. 205). Ce n’est pas l’or, c’est le patriotisme, la religion qui l’ont poussée à livrer Samson. « Les considérations particulières doivent céder à l’avantage géhéral » (p. 211). Elle lui propose d’obtenir sa grâce et de se consacrer à lui (p. 215). Dès les premiers mots de Dalila, Samson avait deviné ses sentiments : « Les femmes perfides feignent le remords parce qu’elles veulent éprouver leur époux, jusqu'où va leur patience après l’affront et quels moyens il faut employer pour combattre leur force ou leur faiblesse » (p. 201). Il n’est même pas tenté par Dalila et la laisse partir.

Il est facile de détacher du Samson Agonistès , la Colère de Samson. Il suffit d’isoler l’entrevue de Samson et de Dalila pour y trouver le combat de l’homme et de la femme. Ce n’est pas le même moment du combat mais c’est bien la même perfidie de Dalila que représente Vigny. Il s’est d’ailleurs souvenu du Paradis perdu. Car sa Dalila, sans avoir les qualités d’Eve, en a conservé et accru toutes les faiblesses. Dans le Paradis perdu en effet nous trouvions déjà l’infériorité de la femme, sa frivolité, ses ruses, et l’homme vaincu par elle sans être sa dupe ; et nous avons indiqué1 que Milton comparaît Adam et Eve à Samson et à Dalila. N’était-ce pas inviter Vigny à con-

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dure que « plus ou moins, la femme est toujours Dalila » ?

La ruse des femmes, l’auteur du Samson Agonistes l’explique par la faiblesse de leur jugement : « Est-ce à cause des grâces extérieures prodiguées à leur sexe que les dons de lame restèrent incomplets par précipitation et que leur jugement fut faible, incapable de comprendre et d '(apprécier ce qui vaut mieux, et porté à choisir le plus souvent le mal. » (P. 225). Vigny acceptait volontiers cette faiblesse de leur jugement qui est à la fois leur défaut et leur excuse.

Puis pour donner à la Colère de Samson le retentissement général qui permet de proclamer la lutte éternelle « entre la bonté d’homme et la ruse de femme », Vigny n’avait qu’à se rappeler certaines sentences bibliques que Milton prête au chœur ele Samson Agonistès : « Les hommes les plus sages ont erré et ont été trompés par des femmes perverses et le seront encore » p. 155). — La femme « combat et arrête sans cesse l’homme dans sa course vers la vertu » (p. 225).

Et cependant tout autre est la conception de Milton, tout autre celle de Vigny. Pour Milton Samson fut justement puni de s’être laissé prendre au piège de Dalila, d’ailleurs sa punition est temporaire et se termine en triomphe. Dieu domine tout Le drame. « Souvent Dieu semble se cacher mais il reparaît inopinément » (p. 297). Vigny au contraire trouve injustifiables la souffrance de Samson et le silencei de Dieu. Mais rappelons-nous que la Colère de Samson n’est qu’une thèse, la plus violente peut-être, mais la plus vite abandonnée.

Si Vigny, dans Eloa, nous montre surtout la force de l’amour féminin, et dans Dalila, une perfidie qu’excuse seule la fragilité de la raison ; parfois plus près de Milton, il équilibre mieux la force et la faiblesse de la femme ; notamment dans Cinq-Mars (1826), la Maison du Berger (1842).

Le roman de Cinq-Mars (1) où Vigny tint à introduire, non sans quelque violence le personnage de Milton, témoigne qu’il songeait à l’Eve ou à la Dalila du poète anglais. Marion de Lorme qui trahit la conspiration, c’est Dalila ; et le Père Joseph se charge de nous dire que toute femme est une Dalila :

« J’ai toujours été embarrassé pour parler à une femme ;

(1) Milton passa deux années en France et en Italie. Vigny en profite pour lui faire partager avec Corneille, Molière et Descartes les dédains des favoris de Marion de Lorme.

je voudrais qu’on pût les retrancher de la société car je ne vois pas à quoi elles servent, si ce n’est à faire découvrir les secrets comme la petite duchesse, ou comme Marion de Lorme... » ( Cinq-Mars . Le Travail, p. 380).

La princesse de Mantoue a la grâce, la sensibilité, la puissance séductrice d’Eve et sa faiblesse. La femme est parfois plus forte que l’homme contre la souffrance. Non plus que Milton, Vigny ne saurait l’oublier. Jeanne, de Belfîel n’abandonne pas la cause d’Urbain Grandier et dit à Richelieu : « Les hommes sont faibles, et il y a des choses que les femmes doivent accomplir. Quand il ne s’est plus trouvé de vaillants en Israël, Déborah s’est levée ». ( Id . La, Veillée, p. 186). L’auteur de Cinq-Mars n’a-t-il pas adopté la psychologie féminine du Paradis perdu?

Mais c’est surtout dans la Maison du Berger que Vigny apparaît le plus près de Milton. La femme qu'il nous présente est bien l'Eve du Paradis perdu; et ne l’appelle-t-il pas Eva ? Belle, séduisante, elle « ne saurait marcher sans guide et sans appui » ; mais elle pousse « par le bras l’homme... Il se lève armé ».

N’est-ce pas ainsi qu’Eve rélève Adam abattu et lui donne la force d’agir?

Milton aida Vigny à se reconnaître au milieu des contradictions de la femme ; et il faut lui faire une part importante dans la création d’Eloa, de Dalila>, d’Eva, et même de la princesse de Mantoue. La disproportion féminine est une énigme dont Milton lui offrait à la fois le tableau et la clef.

Vigny approuvait peut-être moins aisément les idées religieuses de Milton. Il ne faudrait pas toutefois exagérer la distance qui les sépare. Devant Dieu le premier prend l’ attitude d’un fils soumis, le second d’un fils révolté, d’un fds cependant.

D’ailleurs, Vigny était trop classique pour conserver longtemps l’art de Milton ; et ce qu'il reprochait à Corneille il le fît à son tour ; de ses œuvres religieuses et idéalistes il retrancha les cieux ; je veux dire qu’il délaissa l’arsenal du merveilleux chrétien .

Il n’en est pas moins vrai que l'art d'Eloa est l’art du Paradis perdu. Rien ne prouve mieux comme le Paradis perdu im-

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passionna l’esprit de Vigny (1) qu’une remarque de son Journal à la date de 1840. Il songeait au Figaro de Beaumarchais ; et brusquement Figaro lui rappelle Satan :

« Le chagrin force un homme à parler franc : comme la lance du Raphaël de Milton touche le crapaud et fait paraître Satan malgré lui dans sa forme réelle, Figaro parle vrai sitôt que Suzanne, l’a: blessé au cœur et il cesse d’être un arlequin ». (P. 147-148).

Si nous parlons de Moore immédiatement après Milton, c’est que le poème d ’Eloa qui doit tant à Milton, doit aussi à Moore quelques couleurs complémentaires.

Eloa en effet offre avec les Amours des Anges de Th. Moore certains rapports. Sans doute la conception des deux poèmes est différente. Moore entreprend de décrire « les châtiments de la conscience et de la justice divine, suite infaillible de l’impureté, de l'orgueil et de la présomptueuse curiosité qui veut sonder l’abîme des secrets de Dieu (2) ». Pour cela il nous présente trois anges déchus. Soit par sensualité, soit par désir de connaître, soit par un amour divin qui s’égare du Créateur à une de ses œuvres, tous trois « échangèrent les cieux contre le sourire d’une femme ». [Id., id., p. 14).

Vigny qui, du Mal reproche l’existence non à l’homme, mais à Dieu, nous montre la pitié et bientôt l’amour de l’Innocence pour le Mal, d ’Eloa pour Satan. Cependant entre les deux poèmes il y a, selon l’heureuse expression de M. Baldensperger, « un parallélisme épisodique ». De plus F ingéniosité « maniérée » de Moore explique, en partie la mièvrerie d’Eloiai (3). On peut aller plus loin, et se demander si ce n’est pas à la lecture de V Amour des Anges que s’est déterminé et précisé le caractère même d’Eloa.

Certes les trois anges tombés de Moore et le Satan de Vigny sont très dissemblables. Les uns demeurent désemparés et mi-

(1) C’est ainsi que recommandant à la vicomtesse du Plessis d’éviter les serpents à la campagne, il pense aussitôt au serpent du Paradis perdu et s’écrie « Où est ma bibliothèque de Paris ? Je relirais avec vous le quatrième chant. » (Corr., Lettre du 30 juillet 1848, datée d’Angoulême, p. 140).

(2) Thomas Moore. Les Amours des Anges, trad. de Mme Louise Belloc, Paris, 1823, p. 11.

{3) Baldensperger, Alfred de Vigny. Paris, 1912, p. 99 et 103. Pour trader ces deux points notamment, nous avons suivi da très près l’étude définitive de M. Baldensperger.

sérables devant Dieu ; l’autre, tombé par orgueil, ne veut pas déposer les armes ; et s’il séduit Eloa, c’est qu’il dispute à Dieu toutes ses créatures. Néanmoins nous trouvons chez ce dernier quelques traits des trois autres ; l’ivresse coupable du mal, la tristesse de savoir et surtout la séduction.

De même que chez Chérubin, le second des Anges de Moore, le besoin de connaître développa la tristesse, de même Satan 'confesse la tristesse du péché et du savoir, regrette le temps <( où il ne pensait jamais au delà de la foi » : il souriait alors. Maintenant il est triste, et après la séduction d’Eloa, il sera plus triste que jamais. Sans doute la tristesse de Satan est faite non seulement de savoir, mais d’orgueil et de corruption. Toutefois du Moïse à la Maison du Berger « l’identification de la Pensée et de la, Tristesse » domine l’œuvre de Vigny et il importait de la signaler dans le poème de Moore (1). Pour nous dépeindre le séducteur qu’est Satan, Vigny s’est plus d’une fois souvenu des Amours des Anges. Le premier Ange de Moore s’éprend d’une vierge qu’il a surprise « à demi voilée dans le cristal transparent d’un ruisseau » (Thomas Moore, ouv. cité, p. 16). Cet épisode dut frapper Vigny, car il en tirera une comparaison. En présence de Satan, Eloa recule,

Comme on voit la baigneuse au milieu des roseaux

Fuir un jeune nageur qu’elle a vu sous les eaux.

Le second Ange de Moore profite du sommeil de la femme pour s’imposer à ses pensées. « Ce fut pendant, ses rêves que je m’emparai de son âme avec une douce puissance. » (Th. Moore, ouv. cité , p. 44). Or le Satan de! Vigny attend la nuit (2) avant d’apporter à la malheureuse humanité les joies de sa séduction :

C’est moi qui fais parler l’épouse dans ses songes ;

La jeune fille heureuse apprend d’heureux mensonges ;

Je leur donne des nuits qui consolent des jours...

(1) M. Baldensperger, après avoir remarqué la tristesse de Chérubin, renvoie à la strophe de la Maison du Berger qui commence ainsi : sais-tu que pour punir l’homme, sa créature... (p. 100).

(2) C’est également en songe que le Satan de Milton fait à Eve l’éloge de la nuit. Vigny s’inspirait à la fois de Milton et de Moore.

ROMANTISME : i/ ANGLETERRE

D’ailleurs la couleur du poème des Amours des Anges aurait déterminé « la tonalité générale du tableau » d’Eloa :

« La lumière d’Eden chez l’un et chez l’autre est plutôt azurée ou nacrée que franchement éclatante. Une certaine mollesse asiatique semble s’insinuer dans leur imagination et) l’on est loin au milieu des fleurs, des fontaines au sable vermeil, des météores indistincts et des arcs-en-ciel flottants de ces paradis en demi-teinte, du Ciel puritain de Milton et du Ciel évangé^ lique de Klopstock. Comment les anges n’y prendraient-ils pas le goût des voluptés moins célestes ? (Baldensperger, ouv. cité , p. 105).

Evidemment Moore n’est pas responsable de l’afféterie de Vigny — son origine est ailleurs — mais elle a trouvé dans les Amours des Anges l’aliment qui lui convenait (1).

Non seulement la couleur du poème de Vigny et le portrait de Satan nous rappellent le poème anglais, mais il nous semble que ce serait au contact de la pensée de Moore que le caractère d’Eloa aurait pris forme ; il la dépasse, mais il en part.

Eloa c’est l'Innocence éprise du Mal. Or, comme l’a remarqué M. Baldensperger, Léa la mortelle aimée par le premier Ange de Moore « n’éprouve que de la tristesse et point d’horreur ou de colère à connaître les crimes du réprouvé. Ce n’était point l’expression de la colère. Non... elle n’était pas irritée mais triste... » (Ouv. cité , p. 102). Ce passage fut remarqué par Vigny puisqu’il l’a reproduit :

Et l’on crut qu’Eloa le maudirait ; mais non L’effroi n’altéra point son paisible visage...

La tristesse apparut s'ur sa lèvre glacée Aussitôt qu’un malheur s’offrit à sa pensée...

Une fois le principe posé de l'Innocence attristée et non irritée par le Mal, Vigny qui aime suivre les idées jusqu’au bout, passe de la tristesse à Iq pitié et enfin à l’amour. Moore ne va pas si loin. Léa est triste de la chute d’un Ange, mais elle prend ses ailes et sa place céleste. Eloa, qui a des ailes, s’en sert au contraire pour aller vers Satan et le consoler. L’une monte au

(1) Maints détails « de l’existence angélique ou même de 1a. condition physique des anges », comme leur lumière qui procèdp. d’une source intérieure, leur impuissance à supporter l’éclat de la lumière divine, paraissent empruntés à Moore par Alfred de Vigny. (Baldensperger, ouv. cité , p. 101).

Ciel, l’autre en descend. L’antithèse est complète, et néanmoins Vigny n’a fait que continuer la route indiquée par Moore.

Nous le croyons d’autant plus volontiers quEloa porte comme l’estampille du poète anglais. L’héroïne de Vigny est née d’une larme versée par le Christ au tombeau de Lazare ; elle verse sa première larme sur Satan ; et chaque fois le poète bénit la sainteté des larmes (1) :

Il pleura. — Larme sainte à l’amitié donnée,

Oh ! vous ne fûtes point aux vents abandonnée !...

TJne larme brillait auprès de sa paupière,

Heureux ceux dont le cœur verse ainsi la première !

Or n’est-ce pas dans un autre poème de Moore, Lalla Roukh que se trouve l’histoire de la Péri qui voit s’ouvrir les portes du Paradis, parce quelle y apporte « le don le plus agréable au ciel », une larme d’un pécheur repentant!? De même que la Péri recueille cette précieuse larme et la présente à Dieu, de même les Séraphins reçoivent la larme du Christ et la déposent rayonnante aux pieds de l’Eternel. L’imitation de Vigny n'est pas douteuse (2).

C’est pourquoi, si diverses que soient les deux œuvres réalisées par Moore et par Vigny, il n’en est pas moins incontestable que Te premier guida le second aux régions surnaturelles. Ce ne fut pas du reste le seul guide de Vigny.

Comme il est naturel, une influence aussi considérable ne pouvait se borner à un seul ouvrage. M. Baldensperger a montré les rapports étroits des Amours des Anges et du Déluge. L’Emmanuel de Vigny est bien le fils d’un de ces Anges dé'chus que Moore nous dépeint!. Les deux poètes nous décrivent la terre avant « les cataclysmes neptuniens ». Enfin voulant représenter l’union vertueuse de deux victimes innocentes du Déluge, Vigny a pris pour modèle le « dernier couple d’amants » de Moore. « Ils cheminaient dans leur humilité!... offrant à la terre un spectacle plein de douceur et de beauté, lorsque le front éclairé

(1) Nous avons déjà signalé une stance de Byron sur la divinité des larmes.

(2) « Quelques détails d’un orientalisme assez choquant dans Eloa. — le? « Divans où dort la molle Asie » et toute cette attitude de jeune satrape de l’ange déchu (vers 353 et suiv.), la blanche tour d’Alep et sa sultane imprévue (v. 420) — ont peut-être leur origine dans l’exotisme de LaUa Roukh. (Baldensperger, ouv. cité, p. 109).

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par la Tueur sainte... ils s’agenouillèrent pour prier, se tenant par la main à côté l’un de l’autre ». (Baldeneperger, ouv. cité , p. 111). Tels nous apparaissent les deux amants de Vigny, Emmanuel et Sara.

Evidemment quand Vigny se propose de représenter la vie angélique d’une Eloa ou même la vie terrestre des enfants des Anges, il ne peut s’empêcher de demander à Moore de lui adoucir Tes couleurs sombres d’un Milton ou d’un Byron.

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