‹ Alfred de Vigny, persistances classiques et affinités étrangèresChapitre 18 sur 31 · SHAKESPEARE. RICHARDSON · texte numérisé non relu

SHAKESPEARE. RICHARDSON

De 1826 à 1835 Vigny fut attiré vers le drame ; et au commencement de sa route il rencontra Shakespeare. Aussi se demanda-t-il s'il ne réaliserait pas le drame, qu’il rêvait à la manière shakespearienne. Le résultat fut quelques traductions et une erreur. Les traductions furent Roméo et Juliette (en collaboration), Shylock , le More de Venise ; l’erreur c’est la Maréchale d' Ancre. Mais l’auteur de Quitte pour la Peur et de Chatterton se ressaisit ; il adopte l’art qui convient à son génie, l’art racinien. En 1834, dans la Dernière nuit de travail qui sert de préface à Chatterton, pour ne pas condamner la Maréchale d’ Ancre, il tâche de concilier les deux théories qu’il suivit tour à tour, celle de Shakespeare et celle de Racine :

« Une idée vient au monde tout armée comme Minerve ; elle revêt en naissant la seule armure qui lui convienne et qui doive dans l’avenir être sa forme durable : l’une, aujourd’hui, aura un vêtement composé de mille pièces ; l’autre, demain, un vêtement simple. » ( Théâtre , p. 12).

Mais dans Y Avant-Propos de l’Edition de 1839 du More de Venise il sépare résolument son art de celui de Shakespeare.

« Lorsque je fis escalader par cet Arabe la citadelle du Théâtre- Français, il n’y arbora que le drapeau de l’art aux armoiries de Shakespeare, et non le mien. » (p. 259).

C’est pourquoi rien n’est plus légitime que le jugement de M. Dupuy : « Il n’a été que l’hôte d’une nuit d’été' de l’auteur

dramatique anglais, il n’est en rien de sa famille ». (Jeunesse,

D’ailleurs même au temps- de son plus grand enthousiasme pour le drame et pour Shakespeare, il ne parle jamais de l’un et de l’autre sans restriction.

Oue le drame ait séduit Vigny, on ne saurait s’en étonner. Penseur avainit tout, il aime donner à sa pensée une forme concrète et saisissante. Or le drame permet de réaliser une idée en l’incarnant dans un personnage, et de la mettre en pleine lumière par le moyen d’une situation forte. Il écrivait donc le 8 janvier 1831 : « Ce que je suis surtout (je crois) c’est moraliste et dramatique de forme ». ( Revue des Deux Mondes, p. 709). Mais le drame n’est pour lui que la forme de ses idées morales ; et cette forme le gêne. Ce qui le gêne dans le drame c’est tout simplement l’action. Vigny est un peintre et, par suite, voué à l’immobilité. Il sait trouver une situation forte, créer des personnages, mais il les présente arrêtés, comme dans un tableau. L’action 'contrarie la pensée. Il' voudrait contempler l’idée ; le mouvement entraîne et dissipe la réflexion. Aussi, la même année où il se croyait « dramatique de forme » ; il disait cependant : « Jeu de marionnettes que le théâtre ! pas de place pour le développement des caractères et la philosophie. » ( Id ., p. 711). Les marionnettes gesticulent et s’en vont; ; il préféré le portrait et la statue qui demeurent.

Ainsi qu’il le définit en 1834, le drame de Vigny a toujours été le drame de la pensée ( Théâtre , p. 13). La scène n’est pour lui qu’une tribune d’où l’idée peut être lancée. La traduction du More de Venise soulève le problème du style dramatique [id., p. 264) ; La Maréchale d! Ancre, de l’assassinat politique ; Quitte pour la Peur, de l’adultère mondain et Chatterton, de la condition du poète.

Au drame de la pensée, le traducteur de Shakespeare, un moment se proposa; -de donner la forme shakespearienne. Seule elle serait! assez ample pour permettre à l’idée de s’épanouir. A l’avenir, dit-il, 'le poète dramatique

« prendra dan® sa large main beaucoup -de- temps et y fera) mouvoir des existences entières ; il créera l’homme, non comme espèce, mais comme individu... Sans que l’on sente que son doigt la hâte, il montrera la destinée enveloppant ses victimes dans des

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nœuds inextricables et multipliés... L’art sera tout semblable à la vie, et dans la vie une action principale entraîne autour d’elle un tourbillon de faits nécessaires et innombrables. Al'ors le créateur trouvera dans ses personnages assez de têtes pour répandre toutes ses idées, assez de cœurs à faire battre de tous ses senti-, ments et partout on sentira son âme entière agitant la masse. Mens agitat. molem. » (Lettre à lord*** Sur la soirée du 24 octobre 1829 et sur un système dramatique .)

Fier du succès dù 24 oct. 1829 et de la représentation du More de Venise , il prend le contre-pied du théâtre de Racine, réclame beaucoup de temps, beaucoup d’espace, beaucoup de personnages, condamne la crise finale, les abstractions personnifiées, le style noble ; et par avance il condamne l’art de Quitte pour la Peur et de Chatterton. En effet le génie de Vigny c’est abstraire, simplifier et ennoblir.

Aussi n’admired-il pas sans réserve le drame, même shakespearien. Il reconnaît que « l’art de la scène appartient trop à faction pour ne pas troubler le recueillement du poète ; outre cela, c’est! l’art le plus étroit qui existe. » (p. 265). Ne commeuce-t-il pas par définir toute pièce de théâtre une machine dont la mécanique est si compliquée que « les idées deviennent ce qu’elles peuvent ? » (p. 262). Qu’il s’aperçoive que l'accroissement du temps, de l’espace et des personnages nuit plutôt à l’exposition d’une thèse, il renoncera au drame shakespearien ; et bientôt à tout drame.

Alors qu’il met son espoir dans les drames de Shakespeare, il ne saurait les louer sans réticence. Ils conviennent à notre époque « à cela près des différences que les progrès de l’esprit général oint apportées dans la philosophie et les Sciences de notre âge, dans quelques usages de la scène et dans lai chasteté du discours. » (p. 265).

C’est dire qu’il rêve d’un drame philosophique et social où la philosophie étJ la sociologie de Shakespeare n’auraient aucune part ; c’est dire aussi que la grossièreté du langage Shakespearien lui répugne. Il a beau flétrir le stylei uniformément pompeux, on devine que ce mélange du tragique et du comique, du grand et du vulgaire, de pompe royale et d’ivrognerie soldatesque qui ne déplaisait point à Victor Hugo, choquait Vigny ; il ne constate jamaiis volontiers que les hommes ne

vivent pas d’ambroisie et ne; parlent pas comme des dieux. Sur ce point Cependant l’influence Shakespearienne fut capitale. C’est au théâtre en effet que les Romantiques commencèrent à renier le style pseudo-classique fl). Le traducteur du More de Venise -prétend niavoir voulu s’attacher qu’à la question du style. ( Théâtre , p. 264) ; et, quoiqu’il n’ait jamais réclamé pour Te style lyrique ou épique les mêmes familiarités que pour le style dramatique, il n’est pas que du drame la réforme ne soit quelque peu descendue aux poèmes. Après 1829, Vigny évitera ces périphrases, ces élégances, dont le poème de Dolorida est par exemple, surchargé.

En dehors du stylé que peut-il avoir remarqué dans Shakespeare ? — Le chélateur d ’âmes. En 1829 dans la Lettre à Lord*** il loue son invention et son observation :

« Ce qui est poésie et observation de moraliste est aussi beau en lui que jamais il l’eût été ; parce que l’inspiration ne fait pas de progrès et que la nature des individus ne change pas. » (p. 279). En 1839 il salue « ces rôles immortels » : Hamlet , Macbeth , Le Roi Lear, Jules César et Roméo.

Aussi beaucoup plus qu’une technique, à laquelle il renonce après la Maréchale d' Ancre, a-t-il étudié la psychologie de Shakespeare. Encore faut-il noter que leur psychologie n’est pas du même ordre. Shakespeare n’a cure de la majesté humaine si chère à Vigny.

Ayant surtout l’orgueil masculin de la dignité virile, Vigny devait moins retenir de Shakespeare les portraits d’hommes que de femmes.

Les hommes dé Shakespeare sont de formidables impulsifs, incapables de résister à la moindre tentation. Macbeth devient ambitieux dès que les sorciers lui disent : « Tu seras roi. » Même Cassius dit à Brut'us : Quel est l’homme si ferme qu’on ne puisse le séduire ? (Acte Ier, sc. V). Et ce sont Tes derniers dés Romains qui parlent ainsi ? Or Vigny avait sûrement méldité le Jules César du poète Anglais ; et quand parut la traduction de Barbier il aurait voulu qu’on la portât au théâtre pour guérir de la manie du massacre politique les esprits surexcités par la Révolution de 1848.

(1) Cf. Emmanuel Barat. Le Style Poétique et lu Révolution romantique ouvrage qui traite avec la dernière précision cette question du style poétique ' que d’ordinaire, on se contentait d’effleurer. ’ H

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D’antre part si puissante que soit la religion dans l’âme des héros de Shakespeare, — Car Macbeth, Iago, Edmond dans le Roi Lear , les assassins aux gages de Richard III pensent à leur salut éternel, — elle me peut tenir en échec leur cruauté ou leur ambition. Cette puissance et cette impuissance de la religion fut notée par Vigny. Son Iago dans le More de Venise parle «ans cesse de l’enfer, mais il préfère la damnation à Laibandon de sa vengeance. Car ces impulsifs sont toute férocité. Le duc de Cornouailles arrache, puis écrase sous son talon les yeux de Glocester. Même Hamlet, le héros intellectuel par excellence, ménage la mort de ses deux compagnons, instruments innocents du Roi, et ne regrette pas le meurtre inutile de Polonius. Ce meurtre avait frappé Vigny. Dans les Oracles il compare la vanité de l'éloquence parlementaire à l’erreur d’Hamlet qui tue « Polonius à travers le tapis. »

Les héros stoïciens de Vigny, encore que leur vertu ignore l’effort, sont bien éloignés des héros shakespeariens. Malgré tout ces personnages dont la vie est d’une telle intensité1, il les connaît, il en a porté quelques uns sur la scène française et ils s’imposèrent à son imagination. Après avoir parlé avec Young « l’acteur anglais célèbre » du rôle d’tago, il le définissait « une grande âme et un cœur corrompu. » (sept. 1829. Revue des Deux Mondes, p. 690). Apparemment les colosses de Shakespeare dont on peut en quatre mots ineffaçables indiquer le caractère immortel le hantaient quand il dressait lui-même les statues de Samson ou de Libanius. A côté d’IIomère, de Dante, de Michel-Ange, de David il faut inscrire Shakespeare parmi ceux qui donnèrent à Vigny le goût des personnages surhumains.

Comme peintre de te femme Shakespeare avait plus de chance encore de plaire à Vigny. Dès qu’il voulait peindre « l’enfant malade et impur » il pouvait, lui dont l’imagination cherche dans le livre son point d’appui et de départi, emprunter aux héroïnes de Shakespeare quelques traits. Ce serait d’abord la vanité. « Le cœur d’une femme ambitionna toujours l’élévation, l'opulence et la souveraineté. » ( Henry VIII , Acté' II, se. ni.) Or la Dalila de Vigny, nous l’avons déjà signalé à propos de Pope, cède à la vanité. Et néanmoins la femme est servile. Catherine et Desdémone ont l’une pour Henry VIII et l’autre pour Othello une soumission d’esclave. Catherine ne relève la

tête qu’un instant ; et, humble, remet sa cause aux agents d’Henry VIII. Desdémone ne songe qu’à calmer la colère du More, et ne se révolte pas contre la calomnie. Tout de même Dalila est esclave de corps et d’âme. Ivitty Bell baise la main de son bourreau, ( Chatterton , Acte Ier, sc. vi fin) comme la Duchesse baise la main de son sauveur. ( Quitte pour la Peur fin). Vanité, servilité s’unissent à la dissimulation. Malgré leur jeune âge, Desdémone, Juliette n’hésitent pas à tromper leurs parents ; et elfes y réussissent avec une habileté inquiétante.

Or Vigny n’avait point oublié la faute initiale de la vertueuse Desdémone ; car il la prête à l’héroïne du Somnambule. Néra abandonna la maison maternelle, de même que Desdémone s’enfuit loin de son père ; et toutes les deux portent la peine de cette première trahison. Néra s’écrie :

... Ma mère,

Il ne m’a point aimée ! Oh ! ta sainte colère A comme un Dieu vengeur poursuivi nos amours !

Cette ruse de la femme qui inspire du dégoût à Vigny provient de son irrémédiable fragilité. Hamfet, en voyant sa mère remariée un mois après la mort de son père s’écrie : « O fragilité ! la femme et toi n’avez que le même nom ! Uni mois à peine ! avant même qu’elle eût usé la chaussure avec laquelle elle a « suivi le corps de mon pauvre père !... » (Acte I, sc. u.) C’est dans Richard III que se trouvent les volte-faces les plus déconcertantes que puisse entraîner la faiblesse de la femme. En une même scène, lady Anime crache au visage de Glocester, meurtrier de son mari, et l’accepte pour époux ! (Acte I, sc. n.) Elisabeth, dont le même Glocester a tués les deux fds, s’apaise dès qu’il lui demande la main die sa fille ! « O sexe léger et changeant, et facile à s’attendrir ! » (Acte IV, sc. iv.) C’est précisément cette légèreté qui permet à Vigny d’absoudre l’être faible et menteur. Remarque curieuse, dès que Vigny parle de la femme, apparaît T’influence anglaise.

Quélle que soit son admiration pour la psychologie shakespearienne, Vigny déclare cependant dans son Journal que « le cœur de Shakespeare est un langage à part. » (1838, p. 32). N’est-ce p/as insinuer qu’ils ne parlent pas la même langue ?

Néanmoins la dette de Vigny ne laisse pas d’être assez

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importante. Shakespeare lllni montrait la faiblesse féminine et lui campait des héros plus grands que mature. En opposant le style naturel de Shakespeare aiu style tragique de Racine, le traducteur du More de Venise se trouvait retenu sur la pente glissante et fâcheuse qui l’entraînait, vers la mièvrerie, la fadeur et la préciosité. Enfin se bornerait-on à l’art dramatique, nonseulement le drame shakespearien retarda le moment où l’auteur de la Maréchale d’ Ancre deviendrait l’auteur de Chatterton mais il l’empêcha de trop verser dans l’ abstraction. Après avoir presque réduit l'intrigue de Quitte pour la Peur au dialogue du Duc et de la Duchesse, si Vigny n’hésite pas à nous montrer dans Chatterton les ouvriers de John Bell, la suite tapageuse de Lord Talbot ; n’est-ce pas qu’il s’était essayé dans liai Maréchale d' Ancre à faire manœuvrer des groupes de courtisans, d’officiers, de juges et d’ouvriers, demandant à Shakespeare pour le théâtre, comme à Walter Scott pour le roman, d’apprendre à la délicatesse farouche du gentilhomme la manière plébéienne d’animer les masses.

De Richardson comme de Shakespeare c’est peut-être la psychologie féminine qui frappa le plus Alfred de Vigny.

En 1827 il parle de Lovelace et de Clarisse dans les Réflexions sur la Vérité dans VArt. En 1833 dans son Journal iil cite Clarisse e'tl Grandisson. Cette même année, parmi les ouvrages d’imagination dont le public recherche ce qu’ils renferment « de vrai )>, avec ses propres ouvrages, il mentionne W erther , Paul et Virginie et enfin Clarisse ( Journal , p. 75). En 1834 l’auteur de Chatterton nomme Lovelace : lorsque Kitty Bell craint d’être trompée par Chatterton, le Quaker la rassure en disant : « Lovelace avait plus de dix huit ans. » (Acte II, sc. v). Ayant à représenter une alction qui se déroule en Angleterre, il est d ailleurs naturel qu’il se rappelât complaisamment quelques ouvrages anglais. En 1835 dans la Canne de fonc il cite encore Clarisse , et c’est pour montrer que les écrivains atteignent rarement leur but :

« Regardez, il y en a un qui fait de Clarisse- le plus beau poème épique possible sur la vertu de la femme ; — qu’arrive-t-il P On prend le contre-pied et l’on se passionne pour Lovelace, qu’elle écrase pourtant de sa splendeur virginale, que le viol même n’a

pas ternie ; pour Lovelace, qui se traîne en vain à genoux pour implorer la grâce de sa victime sainte, et ne peut fléchir cette âme que la cliute de son corps n’a pu souiller. » (p. 289).

Et cependant Vigny s’es/t plutôt ennuyé à la lecture des romans de Clarisse et de Grandissort. Il trouve 1 un trop long et l’autre trop édifiant : « Clarisse est un ouvrage de stratégie, en quelque sorte. Vingt-qualtre volumes employés à décrire le siège d’un cœur et sa prise. C’est digne de Vauban ». ( Journal , 1833, p. 73.) — « Dans le roman, uni homme parfailtl comme Grandisson ennuie toujours... » {Id., p. 81.) Il faut d’ailleurs reconnaître que dans Clarisse Harlowe , ou dans Grandisson , l’intrigue est d’une étrange faiblesse. Ces enlèvements de Clarisse et de miss Byron qui les laissent aussi pures que des héroïnes de roman de chevalerie, bien que les ravisseurs soient les monstres les plus vils ; ce séjour de Clarisse dans une maison infâme elt qui ne lui devient funeste qu’après un long temps ; cet isolement invraisemblable de Clarisse mourante qui reçoit plusieurs fois par jour des courriers de ses meilleures amies, mais non leur visite ; ce colonel Morden que l’on attend depuis le début de l’action et qui n’arrive qu’au dénouement ; tout cela témoigne de quelque pénurie d'invention.

Encore que Vigny ait lu Richardson sans enthousiasme, il l’a imité dans Chatterton. De même que Clarisse, isolée par sa supériorité, meurt, victime de sa beauté et de sa vertu ; tout de même Chatterton, écrasé par des forces implacables, entouré de sympathies impuissantes, est réduit à se tuer. L'affection tremblante et inutile de Kitlty Bell, que paralyse la brutalité d’un mari, rappelle la bonté de la malheureuse mère de Glarisce que terrorise lai dureté des Harlowe père et fils. Quoique étrangère à la peur, la protection du Quaker, comme celle de miss Howe, n’en est! pas moins inefficace. Enfin quand lord Talbot, touché par le sort de Chatterton, ressent quelque dégoût à la vue de ses compagnons habituels, il nous fait songer à Belfort qui, ému par la pureté de Clarisse, renonce au libertinage. N’oublions pas que lord Talbot, tout en maudissant les ennemis de Chatterton, le laisse périr ; de même que Belfort ne cesse pas de reprocher à Lovéllacc ses projets criminels sans rien faire pour sauver Clarisse. Si l’on ajoute que les libertins qui entourent lord Talbot paraissent échappés de la bande de

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Lovelace, on ne saurait nier entre le roman de Richardson et le drame de Vigny une singulière conformité.

Il est une question qui paraît avoir longtemps préoccupé Richardson, et qui toujours préoccupai Vigny, c’est le d vieil de l’homme et de la femme. L’auteur de la Colère de Samson avait sans doute retenu cetle prédiction de Lovelace : « Je serai encore une fois le fléau d’un sexe qui n’a pas cessé d’être le mien, et qui sera dans un temps ou dans un autre celui de tous les hommes de la terre (1). »

D’ailleurs Richardson est un moraliste trop avisé' pour ne pas balancer les titres de chacun. Lovelace, le colonel Morden sont les accusateurs de la femme ; miss Howe est son avocat. A lui seul d’ailleurs le portrait de Clarisse est le plus convaincant des plaidoyers. En outre au portrait de Clarisse, la femme parfaite, répond le portrait de Grandisson, l’homme parfait.

Habitué à prendre chez chaque auteur ce qui confirmait ses propres idées et à laisser le reste, Vigny pouvait bien reconnaître, avec Richardson, que l’homme est moins généreux ( Clarisse , tome Ier, p. 68) et plus grossier (; id ., tome XIII, p. 8) que la femme. Toutefois il devait être bien davantage attiré par certains arguments qui lui permettaient d’affirmer la duplicité féminine ; d’autant plus que les héroïnes de Richardson semblent parfois en convenir. C’est ainsi que non seulement Lovelace (tome VII, p. 405) et le colonel Morden (tome XIV, p. 127) croient la femme peu sûre en amitié ; mais Clarisse et miss Howe elles-mêmes donnent Heur liaison comme exceptionnelle et supérieure à « l’amour don'! les femmes sont capables » (tome XIII, p. 111). Lovelace et miss Howe sont d’accord pour penser que la femme a besoin d’être maintenue avec sévérité. Miss Howe méprise Hickman son fiancé, parce qu’il est trop bon pour elle (tome III, p. 20) ; et Lovelace se plaît à dire qu’un « mari tyran fait une femme soumise et vertueuse » (tome VII, p. 39). Les meilleures sont curieuses. Bien qu’elle ne veuille pas passer pour l'épouse de Lovelace, Clarisse ouvre une lettre adressée à Mme Lovelace (tome VI, p. 402). Enfin Richardson dépeint sans cesse la ruse féminine, si coupable aux yeux de Vigny. (( On n’a pas le droit de nous faire des reproches, dit Lovelace ; car il n’est point de malice comme la malice de la

(1) Clarisse Hablowe. Le Tourneur. Genève, 1785. Tome XIV, p. 50.

femme » (tome XIV, p. 345). Et Richardson semble lui donner raison, Car non seulement il nous montre Sally imiter, pour l'amusement de Lovelace, les pleurs, les supplications, les évanouissements de Clarisse (tome XII, p. 75) ; mais il nous montre Clarisse elle-même recourir ingénûment à la ruse, soit pour entretenir une correspondance clandestine avec miss Howe (tome I, p. 113), puis avec Lovelace ; soit pour ne pas aller chez son oncle Antonin (tome II, p. 271). Voulant s’échapper des mains de la Sainclair, elle feint de s’intéresser à la toilette d’une fille de la maison (tome IX, p. 370). Quand elle touche déjà à la sainteté et à la mort, pour écarter Lovelace, elle se sert du pieux mensonge d’une lettre allégorique (tome XII, p. 140). Vigny aurait pu remarquer aussi l’aveu de miss Byron, cette autre Clarisse, qui voyant miss Grandisson faire de ses yeux tout! ce quelle voulait, ne laisse pas de dire : « Je crois que toutes les femmes sont un peu coquines dans le cœur (1) ». Le fameux vers de Vigny

Et plus ou moins, la femme est toujours Dalila,

n’est vraiment que la traduction poétique de la phrase de Richardson.

Sans doute pour constater la ruse, la curiosité des femmes, l’insécurité de leurs affections, Vigny n’avait pas besoin de Richardson. Du moins après Racine qui lui signalait l’innocent stratagème d’Andromaque, Richardson lui indiquait les ruses d’une Clarisse ! Or quand il s’agit de duplicité, si Clarisse et Andromaque ne sont pas des exceptions, qui saurait-on excepter ?

Lord Collingwood. Séjours en Angleterre (1836 et 1839)

Cette imitation constante des Lettres anglaises, fut favorisée par une grande estime du caractère anglais. En 1835, Vigny tint à introduire dans Servitude et Grandeur Militaires , à côté de l’officier français, l’officier anglais. Il trouvait apparemment chez ce dernier des qualités plus sérieuses. Les officiers fran-

(1) Histoire du chevalier Grandisson. Trad. Amsterdam 1755, p. 290.

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çais de la Canne de Jonc font même piètre figure à côté de lord Collingwood et de ses lieutenants. C’est un jeune hussard « parfaitement sot » (p. 296) ; c’est un colonel, qui voulut maltraiter son ancien camarade Renaud parce que l'Empereur en avait donné l’exemple (p. 309). Les officiers anglais, au contraire, paraissent tous reproduire à quelque degré la mâle vertu de leur amiral.

Comment Vigny connaissait-il les Anglais ? Bien avant d’aller en Angleterre, par son mariage avec miss Bunbury, il eut l’occasion de fréquenter la colonie anglaise. Je citerai par exemple l’oncle de sa femme, le colonel Hamilt'on Bunbury qui en 1826 le présente à W. Scott. En 1835, l’année même où il écrivit la Canne de Jonc, il connut à Paris Henri Reeve, le type accompli du gentleman, dont M. Dupuy a dépeint la fermeté, la finesse et la grâce juvénile (1). Mais, comme toujours, Vigny a besoin de s’appuyer sur un livre. Ce livre fut la correspondance de l’amiral Collingwood publiée en 1826.

M. Baldensperger nous indique ce que Vigny omet et ce qu’il retient des traits du véritable Collingwood (2). Il néglige tout ce qui mettrait une ombre au tableau. Encore lieutenant, Collingwood fut accusé d’insoumission et de négligence. Il eut des accès fréquents de mauvaise humeur. II fut lieutenant admirable, mais continuateur médiocre de Nelson ; homme de consigne plutôt que de devoir. Tout cela est supprimé! par Vigny, qui ne veut connaître de Collingwood que ce qui lui permet d’en faire un héros. Or dans la correspondance de l’amiral il trouvait que de 1793 à 1810, il n’avait passé en Angleterre que l’équivalent d’une année. Ce sera le trait essentiel. Collingwood, marié à la mer, ne peut être relevé de son commandement. — Il y trouvait que l’amiral eut pour les officiers prisonniers « celte bienveillance à laquelle l’infortune a toujours droit ». Ce sera l’occasion de lui faire traiter comme un fils le jeune Renaud, prisonnier. — Il y trouvait enfin cette « tendre et mâle sollicitude qui intéresse ce père lointain et presque in partibus, aux lectures et aux toilettes de ses deux filles ». (Baldensperger, ouvr. cité, p. 127). C’est pourquoi Vigny nous montrera, lui aussi, que lés « cœurs de lion sont les vrais cœurs de père ».

01) E. Dupuy. Les Amitiés.

(SI F. Baldensperger. Alfred de Vigny. Cf. le chapitre La Mer et les Marins dans l’Œuvre de Vigny.

Quels sont donc les qualités du gentleman qu’avait remarquées Vigny et qu’il se plaît à reconnaître chez lord Collimgwood ?

Lia première; est la politesse. L’amiral et ses lieutenants sont d’une courtoisie parfaite envers Renaud prisonnier. S'il les provoque, en admirant Niaipoléon avec arrogance, ils ne répondent que par l’éloge de Napoléon. Vigny admira toujours la politesse anglaise. Et en 1837 lorsqu’il demande au prince de Bavière de lui écrire le premier, il invoque un usage d’Angleterre : « En Angleterre, la terre classique de l’étiquette, le plus haut placé met sa carte le premier chez l’autre ». ( Journal , p. 112). Peut-être cette politesse est-elle un peu guindée. Mais ce nlétait pas pour déplaire à Vigny dont les manières cérémonieuses étaient plus faites pour être goûtées à Londres qu’à Paris.

La politesse anglaise s’unit à une gravité calme qui va jusqu’à la froideur et dont Vigny lui-même fut sains doute d’abord gêné. Renaud qui ressemble étrangement à Vigny en fait l’aveu ; « Apprenez-moi, dit-il à lord Collingwood, les pensées par lesquelles vous êtes parvenu à ce calme parfait... Je crains que cette vertu ne soit qu’une dissimulation perpétuelle ». ( Servitude et Grandeur Militaires , p. 280). Mais Renaud reconnaît bientôt que lui-même avait dans sa retenue habituelle et son silence quelque chose qui sympathisait avec la gravité anglaise.

( Id ., p. 290). — Et puis, Alfred de Vigny qui, en France, avait la réputation de se dérober à tout épanchement, en Angleterre passait pour « expansif » (1) ; ce qui dut lui convenir et le flatter.

D’ailleurs l’apparente froideur des Anglais le charma bientôt par tout ce quelle cache, et tout ce quelle entraîne. Elle cache souvent une grande bonté. Lord Collingwood aime ses fdles « avec un cœur ardentl et tendre » [Id., p. 284). Sa sollicitude pour Renaud est discrète, mais persistante et effective. D’autre part, ce qui est la vraie bonté, il faitl le bien pour se consoler de ses propres souffrances [Id., p. 280). Puis la froideur développe les qualités de réflexion et de volonté. Toujours replié sur lui-même, non seulement l’amiral médite sans cesse sur son métier de marin, mais il se fait du devoir, de

(1) Ce mot qui se trouve dans un jugement de Chorley sur le séjour de Vigny en Angleterre, est cité par M. Dupuy. (Les Amitiés , p. 85).

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l’ abnégation, de l’honneur une idée de plus en plus haute. Par une retenue continuelle il a développé en lui une énergie singulière : « Quand un navire était las, il en montait uni autre comme un cavalier impitoyable ; il les usait, il les tuait sous lui... Il paissait les nuits tout habillé, assis sur ses canons... » {Id., p. 292). La froideur enfin entraîne le laconisme et bientôt le silence, dont Vigny allait s’éprenant toujours davantage. Une seule fois Lord Collingwood confie ses souffrances à Renaud. Encore est-ce pour l’instruire. De plus la confidence est pleine de réserve. On sent dans la voix de l’iamiral des larmes, mais il ne pleure pas ; quand il va pleurer, il s'éloigne, se promène de long en large et ne revient que quand il peut reprendre un ton plus ferme {Id., 285). Continuellement il accomplit sa lourde tâche, sans se plaindre. Certes l’armée française avait appris à Vigny les vertus du silence ; et tous les héros de Servitude et Grandeur Militaires sont de grands silencieux. Mais il semble que, comme pour la politesse, l’abnégation, l’honneur, Vigny trouvait le silence porté en Angleterre à un plus haut point. Il faut donc faire une part à l’Angleterre dans cette farouche exaltation du silence qu’est la Mort du Loup.

Une politesse presque rigide qui dissimule et abrite la bonté, l’honneur, l’énergie e,t s’enveloppe de silence, tel était pour Vigny le Caractère du vrai gentleman.

Qu’est-ce que les deux voyages de 1836 et de 1839 purent ajouter à cette conception? Fort peu de chose. Dans une lettre du 10 décembre 1838 adressée à B us on i, il constate qu’ « il y a une vigueur rude dans tout ce peuple (de Londres) qui étonne toujours chaque fois qu’on le revoit ». (Corr., p. 78). Mais n’estce pas la vigueur qu’il attribuait à Lord Collingwood et qui lui faisait écrire dans le Journal d’un Poète en 1835 : « L’Angleterre a cela de bon qu’on y sent partout la main de l’homme » (p. 97). En 1847 il avoue qu’il est impossible à un Français d’établir quelque challeur, quelque mouvement dans une conversation avec des Anglais : « C’est jouer de l’archet sur une pierre. Ce qui manque absolument à la race anglaise, c’est précisément ce qui fait le fond de notre caractère, la gaieté dans l’imagination, le mouvement dans le sentiment ». ( Id ., p. 171). Mais n’est-ce pas cette froideur qu’il avait de tout temps remarquée chez les Anglais ? Deux traits nouveaux peut-être furent l’admiration de leur droit d’aînesse (Voyage de 1836) et de leur solidarité poli-

tique (Voyage de 1839). Mais il était trop aristocrate pour n’avoir pas toujours aimé le droit d’aînesse et il conserva en Angleterre exactement toutes les préventions qu’il lavait déjà en France contre le régime représentatif. Il affecte parfois d’unir en un même mépris les assemblées politiques des deux pays.

Depuis si longtemps Vigny avait étudié les lettres, les mœurs anglaises que ses voyages ne pouvaient être ni ne furent pour lui une révélation.

Au terme de cette longue étude nous constatons que l’Angleterre fit réfléchir Vigny sur tout ce qui l’intéressa jamais : la religion, le pessimisme, l’énigme féminine, et enfin son propre caractère. Car il était trop intimement convaincu de la supériorité d’un Lord Collingwood pour n’avoir pas essayé de modeler sur le gentleman qu’illl admirait le gentilhomme qu’il était. Il n’est peut-être pas une partie de l’âme de Vigny qui n’ait été à un moment donné en contact avec l’âme anglaise.

Et cependant son originalité ne courut jamais le moindre risque d’être étouffée. Nous avons vu que les deux poètes qui ont eu le plus de prise sur lui, Byron et Milton, n’ont point entamé sa personnalité.

Certes son art fut constamment influencé par l’art anglais. A Walter Scott il empruntait le roman historique, à Milton l’épopée chrétienne, à Byron le poème philosophique, à Shakespeare le drame.

Encore verrons-nous qu’il abandonna Shakespeare pour Racine, Byron et Milton pour Chénier, Walter Scott pour Platon.

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