‹ Alfred de Vigny, persistances classiques et affinités étrangèresChapitre 20 sur 31 · DANTE. ARIOSTE. TASSE. CERVANTES. CALDERON · texte numérisé non relu

DANTE. ARIOSTE. TASSE. CERVANTES. CALDERON

Sur la pensée qu'auraient pu assombrir les lettres anglaises et germaniques, non moins que l'Hellénisme, l’art d’Italie et d’Espagne versait des flots de lumière.

Il ne fut pas inutile à Vigny d’avoir lu, en même temps que le Paradis Perdu, la Divine Comédie. Dante aida son imagination non-seulement à se représenter les mondes fantastiques mais à camper fièrement dans une attitude simple et saisissante des hommes qui ne se laissaient point abattre au Destin.

Epris d’héroïsme, le soldat qui composa Cinq-Mars sondait dans le Pioland Furieux, la Jérusalem Délivrée l’âme des « paladins antiques » ; à son tour il rêvait de belles aventures, de superbe isolement et de péril féminin.

L’Espagne lui offrait Don Quichotte, modèle du Chevalier méconnu, e't lui révélait les brillantes manifestations de l’honneur castillan.

A une œuvre intime, profonde, souvent douloureuse la magnificence des Littératures méridionales mit je ne sais quel éclat chevaleresque.

De 1823 à 1826 chez fauteur d’Eloa., de Satan Sauvé, de Cinq-Mars, M. Baldensperger relève des indices dantesques ; et cela, lorsque la formation intellectuelle de Vigny s’accomplissait, et plus peut-être au contact des poètes que des philosophes.

Tout d’abord, non loin du Paradis Perdu et de Faust nous devons placer la> Divine Comédie parmi les ouvrages où le poète d'Eloa, de Satan Sauvé trouvait décrites les régions surnaturelles. Le plan de Satan Sauvé paraît inspiré de la Divine Comédie. De même que Béatrice descend en Enfer pour confier aux soins de Virgile l’amant qu’elle ravit ensuite jusqu’au Paradis ; de même Eloa dêscend vers Satan et le ramène aux Cieux. Mais comme, menant de front les deux poèmes d’Eloa et de Satan , Vigny délaissa le Satan Sauvé, nous ne connaissons vraiment que la descente d’Eloa.

Du moins le poète d’Eloa utilise-t-il, si brève quelle fût, la descente de Béatrice. Ce qui domine le Chant II où Béatrice descend dans « le monde ténébreux » c’est l’idée de secours. Avertie par la Grâce et la Clémence divine, elle vient secourir celui « qui lui a voué un si ardent amour ». Or cette idée du secours est la première que Vigny prête à Eloa instruite des malheurs de Satan :

Son premier mouvement ne fut pas de frémir

Mais plutôt d’ approcher comme pour secourir.

(Chant Ier. v. 129-130)

Ainsi parmi les inspirateurs d’Eloa s’inscrit Dante, non moins que Milton ; et comme Milton imitait Dante, il ne serait pas impossible que Vigny ait parfois puisé directement à la source dantesque ce qu’il paraît tirer du Paradis Perdu. Voici quelques brèves indications. Lorsque les Chérubins redoutent, s’ils descendent aux enfers d’entendre « quelque chant d’abandon voluptueux et tendre » (v. 256), n’est-ce pas le péril initial réservé à Dante, qui tombe « comme un corps sans vie » en apprenant de Françoise l’histoire de l’éternel baiser qui l’a perdue ? Ils craindraient aussi de reporter au Ciel un corps noirci d’un feu pestiféré. Or, au seuil du Purgatoire, Ca'fon ne recommande-t-il pas à Dante de laver sa figure des vapeurs infernales ( Chant l61) ? Quand Eloa est préicipitée aux enfers, passe dans l’air un chœur d’anges qui s’écrie :

Gloire dans l’Univers, dans les Temps, à celui

Qui s’immole à jamais pour le salut d’autrui...

Elle cherchai ses Cieux qu’elle ne voyait plus.

(Chant III®. v. 247-252)

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Ne serait-ce pas à la fois le souvenir de ces paroles de charité et de dévouement qu’entend Dante au-dessus de sa tête sans voir qui les prononce et l’antithèse — l’on sait combien Vigny se plaît à prendre le contre-pied de ses guides — du chant qu’entonnent à la gloire de Dieu toutes les âmes du Purgatoire quand une d’elles monte au Ciel ( Purgatoire , ch. XIII et ch. XX)?

Poursuivons. M. Baldensperger me signale un rapport entre la destinée des morts de Dante condamnés aux supplices de l'Enfer et celle des vivants de Vigny condamnés à la prison terrestre. Encore que l’image de la Prison soit d’origine janséniste et pascalienne, n’oublions pias qu’une épigraphe prévue pour un chapitre de Cinq-Mars était empruntée au Chant XIV de l’En/er : O Vendetta; di Dio. Dès ce bas monde s’exercerait la vengeance de Dieu. Et quand Vigny nous dit : « Il faut surtout anéantir l’espérance dans le cœur de l’homme. » ( Journal , p. 33), sans méconnaître qu’il imitait Byron, nous croirions volontiers qu’il transportait aussi des morts aux vivants l'immortelle inscription de la, porte infernale.

Nous le croyons d’autant plus que les vivants de l’un nous rappellent sans cesse les morts de l’autre. Vigny aimait les contempteurs de Dieu et il dut remarquer l’orgueilleuse (attitude de Farinata dressant la poitrine et le front pour mieux marquer son mépris de l’enfer (ch. X), l’arrogant défi de Capanée : Tel il était vivant, tel il reste mort et Jupiter n’aiura pas la joie de sa vengeance (ch. XIV). Ne retrouvons-nous pas la fierté victorieuse de Capanée dans le Géarit du Déluge qui refuse de se réfugier dans « l’arche de Dieu » ?

Lui qui admirait les fins stoïques et silencieuses pouvait-il ne pas noter l’expédition dernière d’Ulysse ? Déjà vieux, Ulysse entraîne ses compagnons à un voyage de découverte. Vous n ’ê'tes pas faits, dit-il, pour vivre comme des brutes, mais pour chercher la vertu et la science. Brisé par la tempête, il se borne à dire : « La mer se referma sur nous ». (Ch. XXVI). Cette sérénité d’Ulysse, le poète du Déluge ne se l’est-il pas appropriée, lorsqu’après avoir referme1 la mer sur tous les hommes il conclut simplement :

Par le ciel et la mer, le monde fut rempli Et rarc-en-tcieil brilla, tout en étant accompli.

Les héros de Vigny d’autre part sont conçus à la manière de Dante. Dante n’analyse pas ; mais d’uni mot inoubliable il synthétise tout un caractère. C’est ainsi que Vigny d’un seul trait fixe l’attitude de ses Moïse, ses Jephté et ses Samson.

Une influence si intime sur la pensée et sur l’art de Vigny ne saurait apparaître dans Eloa, le Déluge, puis disparaître. Or, jusqu’en 1860, à travers l’œuvre de notre poète les réminiscences dantesques s’échelonnent, assez rares sans doute, mais sur une longueur de temps vraiment impressionnante.

En 1831, il reconnaissait dans les satires d’A. Deschamps « des mouvements de bile et de fiel à la manière de Dante ». [L'Avenir. Première Lettre Parisienne, 5 avril 1831). Dans Stello (1832), se trouve une aimable allusion à Dante : « Qui eut raison des Guelfes ou des Gibelins à votre sens ? ne serait-ce pas la Divina Commedia? » (Chap. xxxix). Au début du premier chapitre de Servitude et Grandeur Militaires (1835) il remarque que « selon le poète catholique » il n’y a pas « de plus grande peine que de se rappeler un temps heureux dans la misère ». Le poète de Wanda (1847) devant l’atrocité de la vengeance du czar s’écrie : « Est-ce de notre siècle ou du temps d’Ugolin? » Le 15 avril 1852, il envoyait à Evariste Boulay-Paty un sonnét dont nous détachons ce quatrain :

Là, près d’un chêne, assis sous la vigne pendante,

Des livres préférés j 'assemble le conseil :

Là, l’octave du Tasse et le tercet de Dante Me chantent Y Angélus à l’heure du réveil.

{Journal, p. 275.)

Comme il ajoute aussitôt : « De ces deux chants naquit le sonnet séculaire », peut-être n’isole-t-il, parmi ses auteurs pné1férés le fasse et Dante, que pour mieux marquer l’origine du sonnet ; la valeur du témoignage en serait diminuée. A la Bibliothèque de 1 Arsenal, il est un exemplaire de la traduction de Ratisbonne, annoté par Vigny. (E. Dupuy. Jeunesse , p. 34 note). Cette traduction achevée en 1860 nous conduit aux dernières années de Vigny ; et si l’on songe que Dante fut successivement traduit non seulement par trois des amis les plus chers d’Alfred de Vigny, A. Deschamps (1829), Brizeux (1840), Ratisbonne (1856-60), mais par un homme dont il reçut la forte

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empreinte, La Mennais (1853) on avoue qu’il eut souvent l’occasion de relire la Divina Commedia.

Il est toujours délicat de déterminer les auteurs de Vigny, car il ne fut jamais l’homme d’un seul livre. Sans vouloir attribuer à Dante un lot disproportionné, accordons lui d’avoir — avec d’autres — entraîné Vigny aux régions d’outre-tombe, de l’avoir instruit des rigueurs superbes de notre destin, et habitué au relief des portraits synthétiques.

Après Dante, qu’il nous suffise de mentionner l’ Arioste et le Tasse. Vigny dut lire de fort bonne heure V Orlando furioso, puisque du temps où il composait des tragédies, c’est-à-dire de dix-huit à vingt ans, il en tirait une tragédie qu’il brûla plus tard avec quelques autres. ( Journal , 1824, p. 30.)

Ce qui plut d'abord à Vigny dans l 'Orlando furioso , ce n’iétait point assurément la satire des mœurs chevaleresques, — il restait gentilhomme — ; mais bien plutôt les exploits extraordinaires. Le Cor (1825), bien qu’il ne soit pas directement inspiré du Roland furieux, Cinq-Mars (1826), indiquent assez le goût très vif qu’eut alors Vigny des coups d’épée et des aventures. Dans le roman de Cinq-Mars le duc de Bouillon, qui ne croit pas à la maladie de Richelieu, dit : « je ne croirais point à sa mort même, que je n’eusse porté sa tête dans la mer, comme celle du géant de l’Arioste. » Chap. xvii, p. 263). Ce rapprochement inattendu donne à penser que le Roland furieux était un modèle vite pré^ sent à l’esprit de Vigny.

Arioste lui montrait aussi la grandeur de l’isolement. Les preux combattent seuls. Ne trouvant pas honorable qu’un grand nombre de chevaliers voyagent ensemble, Marphise disait : « Les étourneaux et les pigeons volent en grande troupe : les daims, les cerfs et les animaux timides aiment à s’accompagner ; mais le hardi faucon, l’aigle audacieux q.ui ne comptent sur aucun secours étranger, les ours, les tigres, les lions, tous ces animaux courageux vont toujours seuls, nulle espèce de danger ne leur paraissant redoutable ». (Chant xx.) Or, nous lisons dans le Journal d’un Poète : « Poème. Les animaux lâches vont en troupes. Le lion marche seul dans le désert. Qu’ainsi marche toujours le poète. » (1844, p. 170.) De tous les animaux de T Arioste, Vigny, qui aime l’unité, ne retient que le lion ; et il le donne en exemple au poète, qui doit jouer aux époques

modernes le rôle noble et civilisateur des chevaliers errants. Je sais bien que d’ordinaire on fait honneur de cette comparaison à Byron. Vigny l’aurait -tirée de Manfred : « Je dédaignai de faire partie d’un, troupeau de loups, quand même c’eût été pour le guider. Le lion est seul dans la forêt qu’il habite ; je suis seul comme le lion. » (Acte III, sc. i. — Cf. Estève, Byron et le Romantisme français, p. 399.) La pensée est identique. Mais, sans chercher si Byron ne serait pas lui-même tributaire de l’Arioste, il nous semble que la phrase de Vigny est plus près du texte de l’Arioste que de celui de Byron. Les daims, les cerfs représentent bien mieux pour notre poète « les animaux lâches » que les loups, dont précisément il avait fait, l’année précédente, le symbole du courage stoïcien (La Mort du loup, 1843). Enfin, s’il est hors de doute que Byron, non moins que Chateaubriand et Mme de Staël, ait familiarisé Vigny avec l’idée de l'isolement, la sainte solitude de Vigny est beaucoup plus semblable à l’isolement des preux qu’à l’isolement du bandit byronien. Issu du crime et non de la sainteté^, l’isolement chez Byron engendre la haine des hommes. Stello au contraire aime l’humanité ; et s’il reste à l’écart, c’est pour travailler dans le recueillement au progrès social. « Seul et libre accomplir sa mission, » telle est l’ordonnance du Docteur Noir à Stello. N’est-ce pas la devise des paladins ? Et Vigny, dans le Cor, n’a-t-il pas chanté celui qui « seul, debout, Olivier près de lui » lutte contre une (armée ?

Ainsi des preux ou des poètes l’œuvre bienfaisante s’accomplit dans la solitude.

Fort, tant qu’il est seul, le héros doit, craindre la femme. Chez l’Arioste, Angélique est funeste à Roland, comme chez Vigny, D.alila l’est à Samson.

Avouons d’abord que Vigny, qui apprit du xvme siècle à mépriser les femmes, put parfois être arrêté par l’Arioste sur la pente du mépris. Ainsi le poète du Roland furieux n’hésite pas à plalcer l’intuition féminine au-dessus de la raison de l’homme : « Vos premières idées sont toujours lumineuses, vos premiers mouvements ne vous trompent presque jamais, et la sagesse n’est point en vous le fruit tardif de la réflexion. » (Ch. xxvn, Début.) Or dans la Maison du Berger ne lisons-nous pas : •

Ta pensée a des bonds comme ceux des g-azelles... Mais aussi tu n’as rien de nos lâches prudences...

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Vigny croyait difficilement à la fidélité et à la franchise des femmes ; Ariosfe lui montrait des femmes vertueuses et loyales, Bradamante, Marphise. Enfin Arioste ne fait nulle difficulté de dire que souvent les hommes valent encore moins que les femmes. C’est la conclusion de l’histoire de Joconde : il y a plus d’épouses que de maris fidèles. (Ch. xxviii.) C’est la conclusion de l'histoire du Sénateur : L’avarice corrompt plus les hommes que les femmes. (Ch. xliii.) Arioste ébranlait un peu ce solide droit d’aînesse, que Vigny maintenait pour l’homme.

Si l'Arioste ne dissimule pas la grandeur de la femme, il ne se prive guère non plus d’étaler ses faiblesses, et il raille sa légèreté qui se manifeste surtout par l’inconstance.

Plus que l’infidélité, l’Arioste reproche aux femmes la perfidie. Mêmes les femmes les plus touchantes et les plus fières comme Isabelle (ch. xxix) et Drusile (ch. xxxvn) ont tout naturellement recours, pour se sauver, au mensonge. C’est pourquoi maintes fois dans le Roland \urieux apparaît ce que Vigny plus tard appellera la lutte éternelle

Entre la bonté d’Homme et la ruse de Femme.

C’est la lutte entre Origile et Griffon, entre Gabrime et Philandre, entre Lydie et Alceste ; lutte d’autant plus terrible que l’homme ne saurait oublier la femme : « Ah ! qu’ils sont impétueux dans le cœur d’un jeune guerrier, ces sentiments qui le portent à l’amour de la gloire ou qui le soumettent à celui de la beauté ! ces deux sentiments se combattent souvent dans son âme, et tour à tour ils sônt vainqueurs. » (Ch. xxv). Ne retrouve-t-on pas le même mouvement quand Vigny nous montre Cinq-Mars évanoui d’amour, victime des grandes passions : « Quelles sont terribles dans les cœurs vigoureux qui ont conservé leur force sous le voile des formes sociales ! » ( Cinq-Mars . Le Travail , p. 372). Et n’est-ce pas le duel que déplore Vigny entre faction et l’amour ?

Troublé dans l’action, troublé dans le dessein

Il rêvera partout à la chaleur du sein...

Plus fort il sera né, mieux il sera vaincu.

Presque autant qu’à Vigny, la femme paraît à l’Arioste née

pour affaiblir et parfois anéantir les forces de l’homme. Le titre même de YOrlando lurioso l’atteste.

Bref le nom seul de l’Arioste éveillait dans l’esprit de Vigny des images et des idées précises. C’était le péril féminin ; c’était le fier individualisme et les belles aventures des chevaliers errants.

Au Tasse, comme à l’Arioste, Vigny demandait la peinture des mœurs chevaleresques. Et il conservait de la Jérusalem délivrée un souvenir assez exact pour qu’en 1856 deux jeunes filles parcourant le monde le fassent songer à Clorinde et à Herminie : « D’ici je vous vois chevauchant ; l’une plus accoutumée à l’escrime que l’autre, qui trouve le casque et la cuirasse un peu lourds. » ( Corr . Lettre du 10 août 1856.) Il n’n point oublié que des deux jeunes héroïnes une seule est guerrière.

La Jérusalem délivrée , ainsi que le Roland furieux flattaient le goût de noire poète pour les aventures et le courageux isolement des chevaliers.

Le Tasse lui aussi mettait sans le vouloir Vigny en, garde contre la femme. La femme est rusée et prend à ses pièges les hommes les plus valeureux. Sans l’amour de Clorinde, sans l’amour d’Armide, Trancrède et Renaud seraient invulnérables. La femme est faible et affaiblit l’homme. « Orcan s’était fait un nom dans les combats ; mais uni depuis à une jeune beauté, ce guerrier dégénéré n’est plus qu’époux et père. » (Ch. x). Ainsi non seulement la femme, mais la famille est dangereuse pour l’héroïsme. Et le Tasse, après Platon, avant les Saint- Simoniens, inclinait Vigny à redouter la vie familiale.

Quels que fussent les desseins du Tasse et de l’Arioste, ils entraînaient Vigny, malgré l’amour obligé de tout chevalier pour la dame de ses pensées, à mettre la femme en marge de la vie militaire et héroïque. Dans Servitude et Grandeur Militaires, le commandant du Cachet rouge , le capitaine Renaud de la Canne de jonc sont des célibataires qui ne songent plus qu’à l’honneur et au devoir.

L’Espagne intéresse Vigny parce qu’elle fut une des terres privilégiées de l’honneur chevaleresque.

Don Quichotto est à ses yeux un parfait chevalier, et le ridicule dont Cervantes l’a enveloppé ne lui nuit pas. En effet, Vigny ne considère pas le Don Quichotte comme une parodie

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des extravagances chevaleresques, comme un rappel au bon sens et à l’expérience, mais au contraire comme une exaltation de l’enthousiasme et de l’idéalisme. Cervantes n’aurait ridiculisé l’ingénieux Hidalgo que pour mieux prouver que toute supériorité est méconnue et bafouée. Don Quichotte est méconnu au même titre que Stello, Chatterton, Julien l’Apostat. Les écrivains de génie ont l’habitude de déformer tout ce qu’ils lisent : c’est une façon d’originalité. Vigny prête à Cervantes les idées romantiques sur l’ostracisme des grands hommes. Voici donc ce que l’on lit en appendice de Daphné , à la date du 23 avril 1837 :

« Après avoir profondément réfléchi, j’ai vu que la majorité incommensurable des lecteurs se méprennent éternellement sur la pensée des déf enseurs de V Enthousiasme et de Y Idéalisme, si, à l’exemple de Cervantes et de Molière ( Misanthrope ) ils le peignent ridicule pour le montrer disproportionné. C’est pourquoi j’ai entrepris de le peindre, non ridicule, mais malheureux, afin que la Pitié étant excitée au lieu du rire, on ne pût se méprendre et que la société s’accusât et non lui. La société se méprendrait sur l’intention de l’écrivain s’il peignait la vertu ridicule. » ( Daphné . Appendice, pp. 204-205.)

Pour éviter à la postérité pareille méprise, Vigny rendra malheureux, mais non ridicules, ses héros (1) : Gilbert, Chatterton, Chénier, Cinq-Mars, le capitaine Renaud. Ils n’en sont pas moins frères de don Quichotte, et non seulement les hommes d’épée, mais les poètes. Ne dit-il pas dans son Journal que tout poète est un don Quichotte qui transforme en géants des moulins à vent ?

Nous avons à ce propos constaté que Vigny est moins un observateur qui s’appuie sur la réalité des faits qu’un visionnaire qui considère le vain fantôme des idées. Remarquons ici qu’il ne manque jamais d’absoudre Don Quichotte de ses extravagances, et qu’il l’admirait assez pour en faire un de ces êtres synthétiques, comme Moïse ou Samson, dont la figure devient le symbole de ses conceptions philosophiques.

D’ailleurs comment Vigny n’eût-il pas admiré dans don

(1) La note sur Daphné permet de mieux comprendre la réflexion du Journal à la date de 1834 : « On a fait des satires gaies ; je veux faire, soit dans des livres, comme Stello , soit au théâtre, des satires tristes et mélancoliques. » (Page 88).

Quichotte, sa pureté, sa candeur, sa frugalité, sa courtoisie exquise, sa conversation parfois si sensée et toujours si diverse, sa loyauté1, sa ténacité, cette noblesse enfin qu’aucune avanie ne saurait avilir? A coup sûr ce ne serait pas Vigny qui le blâmerait d’oser rompre en visière à tout le genre humain, et lui reprocherait ce qu’il louait chez les héros du Tasse et de l’Arioste : le courage d’accomplir sa mission sans la promiscuité d’autrui? Il fut tenté de faire prendre à son héros Cinq- Mars un bastion à lui tout seul. Voyant rôder Cinq-Mars autour du bastion, une sentinelle espagnole lui criera de loin : « Senor caballero, est-ce que vous voulez prendre le bastion à vous seul et à cheval, comme Don Quixote-Quixoda de la Mancha ? » Du moins Cinq-Mars le prendra-t-il avec le minimum de; troupes, et à cheval. C’est presque digne des romans de chevalerie.

Vigny n’a pas manqué non plus de mettre aux côtés de Cinq-Mars un autre Sancho, c’est Grandcha'mp. Le bon sens un peu égoïste de Grandchamp, semblable à celui de Sancho, murmure sans cesse contre les généreuses imprudences du jeune marquis. Les deux valets sont fidèles et de bon secours. Sancho remet sur pied Don Quichotte renversé et répare de son mieux leur équipage. Grandchamp se trouve à point pour donner un nouveau cheval à Cinq-Mars ou pour bander sa blessure. Amis des longs discours, ils n’épargnent à leurs maîtres ni les remontrances, ni les conseils, ni les proverbes. Les proverbes de Sancho sont d’un artisan et ceux de Grandchamp, d’un soldait. Il ne faut pas étendre la jambe plus loin que ne va le drap, dit l’un (Seconde Partie, XLV). Le plomb est ami de l’homme, dit l’autre (1). (Chap. xi. Les Méprises).

De toutes les œuvres de Vigny, Cinq-Mars rappelle le plus les romans d’aventures d’Italie ou d’Espagne.

Bien qu’il ait toujours protesté de son admiration pour Lope de Vega et Calderon, Vigny admire le théâtre espagnol par bienséance romantique, 'car s’il a lu quelques comédies de Calderon, c’est moins en auteur dramatique qu’en philosophe curieux de connaître les diverses manifestations de l’honneur humain.

(1) De temps à autre Vigny revenait à Cervantes. Le 23 janvier 1849 il demandait a Eusèbe Castaigne, bibliothécaire de la ville d’An^oulême’ entre autres livres, « La vie d'Alger , soit en espc?gnol, soit en français "par Cervantes (livre assez rare, je crois). »

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En effet, à la tragédie imitée des anciens, les Romantiques substituèrent le drame imité des modernes : espagnols, allemands ou anglais. Vigny ne pouvait donc refuser dans la préface de ses drames une élogieuse mention au théâtre espagnol : il n’y manque jamais. En 1729, dans la Lettre à Lord... sur la première représentation du More de Venise , il s’écrie avec grandiloquence « Corneille, l'immortel Corneille, avait donné au Cid cette véritable épée moderne d’Othello, dont la lame espagnole est dans l'Ebre trempée , Ebro's temper ! » {Théâtre, p. 277). Mais abandonnant à Victor Hugo le soin de mettre sur la scène les drames espagnols d ’Hernani ou de Rug Blas, il s’était réservé de traduire le Roméo et Juliette ou Y Othello de Shakespeare. La littérature anglaise certes lui était plus familière que la littérature espagnole ! Le 18 août 1839 terminant un Avant-Propos pour une nouvelle édition du More de Venise, il acclamait Shakespeare, Calderon, Lope de Vega, Goethe, Schiller. ( Id ., id., p. 68). L’année suivante il écrivait dans son Journal : « Homère, Virgile, Horace, Shakespeare, Molière, La Fontaine, Calderon, Lope de Vega se soutiennent mutuellement et vivent dans une éternelle jeunesse pleine de grâces renaissantes et d’une fraîcheur toujours renouvelée (1) ». Que conclure de ces énumérations hâtives, sinon qu’un poète romantique professait de n’ignorer ni les anciens ni les modernes. Lope de Vega et Calderon sont cités pour représenter la littérature du Midi, de même que Goethe et Schiller représentent la littérature du Nord. A dire vrai, Vigny n’imitait ni ne traduisait les drames espagnols.

Seulement certains drames de Calderon fondés sur le sentiment de l’honneur, El Médico de su honra. — A secreto agravio , sécréta venganza, furent lus par Vigny et l’aidèrent à élaborer la religion de l’honneur, telle qu’elle apparaît au dernier chapitre de Servitude et Grandeur Militaires.

Certes la théorie de Vigny se place aux antipodes de celle de Calderon. Pour l’un, l’honneur est le souci tout extérieur de la réputation. Pour l’autre, c’est ce qu’il y a de plus intime en nous, c’est la conscience exaltée.

Aussi, dans La Canne de jonc, voulant tracer le portrait d’un

(1) Journal, 1840, p. 151, Vigny oppose les « œuvres de discussion » aux « œuvres d’imagination » qui seules ont « une éternelle vie. »

ALFKED DE VIGNY

gentilhomme, il représentera', non l’hidalgo, mais le gentleman, il représentera lord Collingwood. Aussi, en 1839, il reconnaîtra sans difficulté l’exagération des maris espagnols de Calderon :

« Il me semble que Molière a eu quelque envie de tourner indirectement en ridicule l’exagération de l’honneur des maris espagnols de Calderon dans isa comédie du Cocu imaginaire ; comme Calderon fait invoquer l’honneur à tout propos par Don Gutiere, le médecin de son honneur, Sganarelle dit :

Quand j’aurai fait le brave, et qu’un fer, pour ma peine, M’aura, d’un vilain coup, transpercé la bedaine,

Que par la ville ira le bruit de mon trépas,

Dites-moi, mon honneur, en serez-vous plus gras ? »

(Journab 1839, p. 151-152.)

Cependant Vigny n’écarta jamais complètement l'honneur de Calderon. Le théoricien de Servitude et Grandeur Militaires à côté des « sublimes pardons » laisse la vengeance castillane qui « sait cacher ensemble l’injure et l’expiation •» (p. 352). N’oublions pas qu’il avait eu d’abord une théorie très voisine de celle de Calderon, que les excès de Calderon ont contribué à l’éclairer sur ses propres sentiments et qu’il a toujours fait sa part aux légitimes soucis de la réputation.

Né d’une famille de soldats et de marins, élevé au bruit des victoires napoléoniennes, Vigny désira la gloire des armes. Il fut officier. Mais l’ére des combats était finie ; il se consola de ne pas combattre en lisant la fantastique odyssée de Dante ou les pittoresques épopées de l’Arioste et du Tasse, en racontant la course merveilleuse d’Eloia ou les aventures de Cinq-Mars. Mais peu à peu sa nature contemplative prenait le dessus. Ses romans Stello, Servitude et Grandeur Militaires, devenaient de plus en plus des romans d’idées, et les littératures méridionales parlèrent moins à son imagination.

Il ne s’en détachait pas. Elles lui plaisaient encore par d’autres points. Tout jeune, il était au collège persécuté par ses compagnons que révoltait la supériorité de sa naissance et de son esprit. Il comprit vite que toute grandeur est condamnée à l’isolement. Or, le Roland furieux, la Jérusalem délivrée, le Don Quichotte, chantaient la solitude des chevaliers qui, pour lui, fut le symbole de la solitude des poètes.

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« Le noble et Vignoble sont les deux noms qui distinguent le mieux à mes yeux les deux races d’hommes qui vivent sur terre ». ( Journal , 1832, p. 71). Noble par sa naissance, par sa nature, par son éducation, Vigny eut toute sa vie le dégoût de l’ignoble. Il conserva donc toute sa vie le goût des romans chevaleresques. Il s’éprenait de bonne heure et resta épris de don Quichotte, cette victime des grossièretés bourgeoises et d’une société prosaïque.

L’honneur fut tout naturellement pour l’âme généreuse d’Alfred de Vigny le sentiment fort, primordial, sur lequel peut s’appuyer la morale. L’honneur castillan le séduisit. Si sa raison eut bientôt besoin d’un honneur moins encombrant ; il ne méconnaissait pas pour cela le respect des convenances.

C’est pourquoi, alors même que les visions dantesques, les prouesses des paladins, les rodomontades et toutes les splendeurs méridionales lui étaient moins nécessaires, et que son esprit allait aux œuvres plus philosophiques, comme il conserva toujours quelque chose de chrétien, de militaire et d’aristocratique, il restait reconnaissant à l’Espagne et à l’Italie d’avoir su mettre en si claire lumière la foi, l’héroïsme et l’honneur.

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