CHAPITRE VI
Romantisme : Les Précurseurs et les Amis.
GILBERT. BERNARDIN de SAINT-PIERRE. MILLEVOYE. DELILLE. — DESCHAMPS. SOUMET. GUIRAUD. HUGO LAMARTINE. SAINTE-BEUVE. BARBIER. MUSSET.
Après avoir dit comment Chateaubriand donnait à Vigny l’exemple de contenir l’attelage du Romantisme et du Classicisme ; comment le symbole biblique, le christianisme miltonien, l’orgueil de Byron, la nature de Goethe, les splendeurs méridionales nourrirent et dorèrent sa sensibilité et son imagination ; avant d’arriver au classique raisonnable, cherchons ce que l’ardent romantique dut encore aux précurseurs et particulièrement à ces contemporains dont la parole et l’action rendent toute théorie vivante et amicale.
Les précurseurs se réduiront à quatre : Gilbert, Bernardin de St-Pierre, Millevoye, Delille.
Gilbert c’est le Chatterton français ; il aidait l’injuste et ingrat théoricien de Stello à soutenir son insoutenable thèse de la persécution des poètes. Si Gilbert reçut les honneurs d’un récit particulier, Histoire d’une Puce enragée, c’est un peu que les grands hommes méconnus sont rares. La postérité voit bien tomber quelques gloires ; mais tous les efforts des érudits n’ont jamais ressuscité que des œuvres de second ordre. Vigny dut se contenter de ce qu’il trouvait de mieux, Gilbert, Chatterton. A ces noms vulgaires il ajouta celui de Chénier qui fut victime de la Révolution et non de la Poésie.
Devenu l’avocat de Gilbert, pour constituer son dossier, Vigny tint à lire ou relire les poésies de son client. Il cite le vers fameux de l’ode que Gilbert composa huit jours avant sa mort : « Au banquet de la vie, infortuné convive. » Il dut savourer le Poète Malheureux où est reprise la doctrine voltairienne de l’injustice des hommes envers les poètes :
Songe au sort de Milton, songe au destin d’Homère...
Je lis sur tous les fronts le mépris et l’injure !
Le dernier des mortels est plus heureux que moi ! ^
Le poète a une infortune privilégiée et trouve « l’homme pour lui seul avare de secours ». Vigny résume et cite en partie les Plaintes du Malheureux où Gilbert « avait maudit avec justice son père et sa mère, d’abord pour lui avoir donné naissance, ensuite pour lui savoir appris à lire ». (Ch. xn, p. 40.)
Encor si vous m’ ouïssiez laissé votre ignorance !
dit Gilbert à ses parents. Le vers que Vigny citait en 1832, ne le connaissait-il pas et ne l’imitait-il pas dès 1822 ?
Pourquoi vous fallut-il tarir mes espérances
Ne pas me laisser homme avec mes ignorances ?
disait Moïse au Père céleste ?
D’ailleurs, certains vers de cette pièce n’étaient pas pour déplaire à l’âme révoltée de Vigny :
Dieu cruel ! Réponds-moi. Quels sont tes desseins
En me chargeant ainsi du poids de l’infortune ?...
Tout est sourd à mes cris. Tout dort dans la nature.
Nous croirions volontiers qu’en 1862, lorsqu’il écrivait la strophe du silence, Vigny se remémorait non seulement ces vers, mais la troisième strophe de l’Ode du Jugement dernier :
Est-il aveugle et sourd...
Qu’il vienne donc ce Dieu s’il a jamais été.
Depuis que du malheur les vertus sont sujettes
L’infortuné l’appelle et n’est point écouté.
Il dort au fond du ciel s'ur ses foudres muettes.
Ce sont déjà les épithètes de Vigny :
Muet, aveugle et sourd au cri des créatures.
Cependant, le Juste de Gilbert triomphe au Jugement dernier : or, la philosophie de Vigny, bon gré mal gré, est providentielle. Pieuse dans sa colère, la plainte du poète infortuné convenait au cœur de Stello.
Bien que la pensée de Vigny demeure presque constamment étrangère à celle de Bernardin de Saint-Pierre, ce dernier n’en était pas moins pour lui l’immortel auteur de Paul et Virginie ; et il eut, d’autre part, la bonne fortune de lui fournir un de ses plus expressifs symboles.
Quand notre historien romantique se crut obligé de prêter la grande passion — qui lui avait encore été épargnée ou refusée — à Cinq-Mars, il lui fallut la dépeindre d’après autrui. Un passage de Stello nous apprend que Bernardin de Saint-Pierre, Goethe, Shakespeare, l’abbé Prévost en étaient à ses yeux les peintres officiels. Ne nous parle-t-il pas « de Paul au moment du départ de Virginie ; de Werther, au moment où il va saisir ses pistolets ; ...de Bornéo, quand il vient de boire le poison ; de Desgrieux, quand il suit pieds nus la charrette des filles perdues ». (Ch. xxxvm, p. 231.)
A la corruption du xvme siècle Bernardin présentait la passion non seulement grande, mais chaste ; et tous ceux qui voulurent depuis unir l’amour et l’innocence imitèrent plus ou moins Paul et Virginie. Le poète d ’Eloa devait donc songer et il songea de Virginie. L’auteur de Servitude et Grandeur Militaires y songeait encore quand il évoquait les deux idylles du Cachet Rouge et de la Veillée de Vincennes. A propos de l’obstination de Laurette à « se cacher comme une religieuse », M. Estève pense, non sans raison, à la naufragée du Saint- Géran. ( Revue d'Hist. litt. de la France , oct.-déc. 1913, p. 819.) Mathurin et Pierrette, sont frère et sœur de Paul et de Virginie.
Cependant lorsque, grâce à Marie Dorval, Vigny connut à son tour les tourments d’une passion forte, oublieux de Bernardin, c’est le couple d’Alceste et de Célimène qu’il campe devant lui pour réaliser la Colère de Samson. D’autre part, il
ne crut jamais beaucoup à la chasteté des femmes. Eloa fut séduite par Satan, et Kitty Bell est à la merci de Chatterton. Certes, il aime nous décrire une vierge rougissante et pudique, mais il nous avoue que la pudeur lui semble déjà l’impudeur, n’étant plus l’innocence [Eloa). De la pureté féminine, il ne saurait être que le peintre voluptueux.
Vigny lut encore les Etudes de la Nature ; et là aussi l’accord n’est point parfait. La philosophie de Bernardin est une philosophie de la Providence ; tout de même, la philosophie de Vigny. Mais ce sont les divergences de nos frères qui nous choquent le plus : l’optimisme contraint de Vigny devait s’irriter à l’optimisme béat de Bernardin. Bernardin prouve la Providence par les prévenances de la Nature à notre égard ; pour convaincre le poète de la Maison du Berger, il tombait bien !
Néanmoins, Vigny tira des Etudes de la Nature quelques détails précis du Déluge et surtout le symbole de la Bouteille à la Mer. M. Estève découvrit ces précieux larcins (Art. cité). Pour dépeindre la dévastation du déluge, Vigny emprunte à la IVe Etude les mots, le tour de phrase et jusqu’à la conduite de son développement. La même Etude exposait la fameuse théorie des courants marins dus à la fusion alternative de la glace des deux pôles ; dans Y explication des figures , Bernardin rappelle l’anecdote du tonneau de Christophe Colomb et ajoute : « Une simple bouteille de verre pouvait la [la découverte de Colomb]- conserver des siècles à la surface des mers, et la porter plus d’une fois d’un pôle à l’autre... Peut-être quelque Céix, périssant dans les tempêtes du Cap Horn, leur [les courants de la mer] confiera ses derniers .adieux... » (OEuvres compl. Ed. Aimé Martin, 1830-31, tome V, p. 374).
De là le naufrage du marin de Vigny vers la « Terre de Feu », c’est-à-dire dans les parages du Cap Horn ; de là le contraste entre « le fragile verre » du flacon et la force de l’immense Océan ; de là l’odyssée de; la bouteille invincible. Sur la côte de France, un pêcheur recueille la bouteille « comme d’autres pêcheurs, en 1788, avaient recueilli, au large d’Arromanches, « une petite bouteille bien cachetée », dont Bernardin de Saint-Pierre, d’après le Mercure de France , raconte la découverte dans les Mémoires sur les Marées... » (Id., tome II, p. 379).
Bien plus, une note de Bernardin de Saint-Pierre aurait
« conduit le poète à imaginer la belle scène où le capitaine assemble son équipage autour de la bouteille encore pleine :
« J’invite les marins qui s’intéressent aux progrès des connaissances naturelles de réitérer cette expérience. Il n’y a point de lieu où les bouteilles vides soient plus communes et plus inutiles que sur un vaisseau. Lorsqu’il sort du port, il y a beaucoup de bouteilles pleines de vin, de bière, de cidre et d’eau-de-vie, dont la plupart, sont vidées au bout de quelques semaines... » ( Id . Tome II, p. 378).
Des trois grands symboles de Vigny, La Mort du Loup , La Maison du Berger, La Bouteille à la Mer, seul le dernier voilait encore son origine ; M. Estève eut l’heur de la découvrir. Il ne dissimule pas cependant que ce n’est pas à Bernardin, mais à Pascal, que Vigny « doit le principe de cette religion de l’esprit en qui son poème est un long acte de foi ».
La bouteille du marin, le Déluge, la chasteté, la passion, voilà ce dont Vigny, sans se soucier de l’œuvre totale, demandait à Bernardin de Saint-Pierre une aimable peinture.
Oui parla de Chateaubriand et parlera de Chénier n’oublierait rien de très essentiel en passant sous silence Millevoye et Delille. A l’aurore du Romantisme, ils ont joué cependant, selon l’exacte expression d’Ernest Dupuy, « le rôle aussi utile qu’effacé des précurseurs ». ( Jeunesse , p. 316.) Dans cette étude définitive, M. Dupuy reconnaît que ce fut Chateaubriand qui « mit la Bible entre les mains » de Vigny, de Hugo, de Lamartine (Id., p. 315). Mais, par ses Poèmes bibliques, Millevoye, le premier, fît en vers l’application de la doctrine du Génie du Christianisme. Vigny peut écrire La Femme Adultère, La Fille de Jephté ; « la langue de ces poèmes est trouvée ». (Id., p. 316.)
M. Dupuy ne méconnaît pas davantage le rôle de Chénier. Nous aurons l’occasion de montrer que les Poèmes et les Idylles de Vigny sont conçus, les uns, d’après Y Aveugle, les autres, d’après la Jeune Tarentinp. Cependant, avant l’édition de H. de Latouche (1919), les modèles d’André Chénier étaient non moins rares que parfaits ; et nous savons que Vigny aimait puiser à plusieurs sources. Lui permirent de mieux pénétrer l’antiquité les traductions que Millevoye fit d’Anacréon, de Théocrite, de Virgile. En témoigne l’élégie de Sgmétha, dont
le titre est tiré d’une pièce de Millevoye, Syméthe ou le sacrifice magique , laquelle est une traduction des Magiciennes de Théocrite.
Admettons que Racine et Chénier puissent revendiquer presque exclusivement l’hellénisme de Vigny, Millevoye aurait encore révélé à notre poète des sujets plus modernes et une mélancolie déjà romantique. Le fabliau d’Emma et d’Eginard deviendra la Neige ; les Regrets d’une Infidèle seront repris par Fauteur de Dolorida , qui les rendra seulement plus tragiques, à la mode du jour :
Je suis déjà puni. Ta rivale a [des charmes...
Eh bien ! ton souvenir est encor [plus puissant Je te pleure en te trahissant La légère inconstance a donc [aussi des larmes.
(Millevoye).
On pourrait se demander si, du poème de Belzunce , la mort des deux amants, Florestan et Selmours, n’inspira pas certains traits des Amants de Montmorency . C’est la même distinction des « pleurs délicieux » et des « pleurs douloureux » ; lu même horreur d’assister au trépas de la personne aimée.
S’unissaient avec Chénier, non seulement Millevoye, mais Delille, pour apprendre à Vigny les délicatesses du style pseudo-classique, dont il ne perdit jamais complètement le goût et les manières. Delille était de plus le chef de « l’école descriptive ». Là encore, l’initiateur était Chateaubriand ; et M. Dupuy lui-même démontra que les Martyrs furent le thésaurus poeticus des Romantiques. Mais le modèle en vers était offert par l’abbé Delille. Aux yeux de Vigny, de Lamartine, d’Hugo il dessinait les arcs d’un cloître, les vitraux d’un sanctuaire ou des eaux dormantes :
Le marais, paresseux tranquillement sommeille Sur le limon fangeux qui nourrit ses roseaux.
Les vicissitudes d’un bloc de rocher qu’effritent et ballottent
Et sur un autre cœur mon cœur [rêvait tes charmes.
Plus touchants par mon crime et [plus beaux par tes larmes.
(Vigny).
les flots annoncent les voyages de la Bouteille de Vigny. (Dupuy, p. 305-6.)
Comment Delille et Millevoye n’auraient-ils pas charmé le Romantique pénétré de Classicisme qu’était Vigny ? Attardés par les mièvreries de leur style pompeux et l’imitation de l’antiquité, mais précurseurs par leurs descriptions, ou leur mélancolie et quelques sujets modernes ou bibliques, ils secondaient Chateaubriand pour lancer Vigny vers les audaces nouvelles, sans rien sacrifier des douceurs passées.
Les vivants achevèrent l’œuvre des morts.
Il était fort difficile d’écrire un livre sur les amitiés d’Alfred de Vigny, qui n’étalait point sa vie ; et, d’autre part, il manquait à la critique pour qu’elle pût apprécier le fameux mythe de la Tour d’ivoire, ou, si l’on parle franc, l’opinion accréditée de l’égoïsme de Vigny. M. Ernest Dupuy ni écrit ce livre (1).
Certes Vigny apparaît toujours réservé, trop enclin à ne causer que, d’art et de lettres, c’est-à-dire à fuir l’intimité des entretiens. Certes il abandonna bien docilement Delphine Gay et il ne compatit pas à la détresse de Lamartine. Ne donnons pas non plus trop d’importance à quelques délicieux billets. Il existe de charmants égoïstes, et l’amitié ne donne sa mesure que dans le sacrifice. Or Vigny n’eut pas l’occasion de se sacrifier à ses amis ; il ne trouvait que douceur et agrément à pénétrer dans l’intérieur des Ancelot et des Busoni.
Il n’en faut pas moins avouer qu’il eut besoin d’affection ; approuver la protection désintéressée qu’il 'accordait aux jeunes gens, Musset, Barbier, Brizeux ; et surtout reconnaître la charité qui fit de lui successivement, souvent même simultanément, et vraiment sans fin, le garde-malade de sai mère et de sa femme. Nous croyons encore qu’il fut un intellectuel. Chez lui l’esprit dominait le cœur ; mais, après les travaux de M. Dupuy, on est bien obligé de dire qu’il ne l’avait point étouffé.
Notre tâche est: moins délicate. Nous recherchons l’influence de ses amis sur le développement de sia pensée. Or ses aînés Deschamps, Soumet, Guiraud n’étaient pas de taille à devenir des maîtres ; entre lui et ses émules, Hugo, Lamartine, Sainte- Beuve, il y avait trop de divergence de génie, de caractère,
(11) Alfred de Vigny, les Amitiés , le Rôle littéraire.
d'intérêts pour que lai camaraderie fût toujours féconde. Néanmoins, leurs rapports étaient trop fréquents, trop directs pour rester sans résultat.
A vivre dans la même atmosphère, à respirer en même temps Les idées du jour, les contemporains, si différents qu’ils soient, gagnent un air de parenté. Les Romantiques n’échappèrent pas à cette contagion ; et Vigny pas plus que les autres. Il causait avec Deschamps, Sainte-Beuve, Victor Hugo de la mission ou de la misère des poètes ; et sourdement se préparait le drame de Chatterton. Le poète des Méditations ouvrit la voie au poète des Elévations. L’auteur de Volupté et de Port Royal fit réfléchir l’auteur de la Colère de Samson et du Mont des Oliviers sur la sensualité et sur le Jansénisme. Ensemble Hugo et Vigny dénaturaient le réel ; chacun, prenant exemple de l’autre, laissait l’imagination mettre le prix aux choses. C’est un trait commun' de leur art, et essentiel. Quanti aux cadets, Barbier, Musset, ils ne pouvaient que suggérer à Vigny une idée, un thème poétique ; le temps de sa formation intellectuelle était passé.
Ni l’amitié, ni l’estime, ni même l’admiration ne firent de Vigny le disciple de Deschamps, de Guiraud, de Soumet. Cependant Emile Deschamps dut l’entretenir de la condition des poètes. Guiraud, Soumet, écrivains religieux, purent contenir son âme pieuse mais ombrageuse.
Quelle fut la longue amitié d’Emile Deschamps et d’Alfred de Vigny, quelle fut aussi la noblesse de ce poète inférieur qui n’eut jamais pour le génie; de ses jeunes rivaux qu’une affection enthousiaste et désintéressée, nous le savons maintenant (1). Ajoutons qu’Emile Deschàmps, convaincu de l’ingratitude sociale envers les poètes (2), eut l’occasion de fournir à Vigny quelques arguments pour appuyer la thèse de Chatterton. Dans la Préface des Etudes françaises et étrangères (1828), dans la Eettre à l’Editeur du Mercure sur le Cromwell de Victor Hugo (1828), nous avons noté les réflexions suivantes :
« C’est en France surtout, chez ce peuple le plus spirituel et le plus intelligent de l’Europe que la haute poésie est peut-être la
(1) Ernest Dupuy, les Amitiés, chap. IV.
(2) C’est un motif qui revient sans cesse dans ses vers. Cf. Œuvres complètes, Lemerre, 1872. Poésie, 1™ partie. A quelques poètes. Fragment des Lustades.
moins goûté© par ce qu’on appelle le monde. Le caractère, l’éducation, les Habitudes des Français n’ont rien d’artiste. Les brillantes qualités de leur esprit, la vivacité prodigieuse de leur conversation, ila coquetterie de leurs mœurs sont en opposition directe avec le sentiment poétique qui ne se développe que dans une vie recueillie ou passionnée. » ( Œuvres complètes . Poésie, 2e partie ,
« Tant de gens préfèrent leur ancien ennui à une jouissance nouvelle ! Tant de prétendus amateurs ne demandent à la poésie qu’une espèce de ramage sans énergie et sans émotion, et se croient trop Heureux si aucun accent mâle et imprévu, si aucun son inaccoutumé ne vient effaroucher le sybaritisme de leurs oreilles ! » ( Id ., Prose, lre partie, p. 6).
Ainsi s’explique le succès de tout ouvrage médiocre, « il ne contrarie et ne choque personne ». Ces pages — avec telle autre de Sainte-Beuve — n’inspirèrent-elles pas à Vigny la distinction qu’il établira entre les écrivains qui plairont toujours et les poètes que chacun repousse ?
Nous ne prolongerons pas au delà de cette enquête. Habile à noter les nuances délicates de la vie mondaine, clair, raisonnable, parfois exquis, l’auteur d’une Soirée en 1775 ou de la Fête de M. d’Apreville n’est pas sans quelque ressemblance avec Nodier ; mais il ne fréquente guère les hauteurs où se tient le poète d ’Eloa.
Non plus que d’Emile Deschamps, la poésie d’Alexandre Guiraud ne manquait de finesse et de charme. On peut citer les aimables vers où il montre que le temps nous attache aux objets qui nous plaisaient le moins :
La voix accoutumée est douce à notre oreille ;
Chaque jour s’embellit du bonheur de la veille
Et s’être vu longtemps, c’est presque s’être aimé (1).
Mais Vigny ne doit rien au poète du Petit Savoyard , à l’auteur tragique des Machabées. Doit-il quelque chose au philosophe catholique ? Comme à Lamartine etl à bien d’autres romantiques, la Prolession de loi du Vicaire Savoyard , servit à Guiraud de catéchisme (2). Il se forma une philosophie catho-
(1) Le Coin du Feu. Œuvres complètes. Paris, Amyot, 1845, in-8", 4e vol., p. 75. (1) Cf. la préface de Césaire : « Dieu a été pour quelque chose dans la Profession de foi du Vicaire Savoyard, et, tout imparfait qu’est un tel ouvrage,
lique de l’histoire qui se résume dams l’épigraphe de son roman religieux, Flavien : « Au Christ s’arrête le déclin de l’humanité, à lui commence le progrès ». C’est la thèse amtivoltairienne de Chateaubriand à laquelle Vigny se rallia.
Mais nous avons hâte d’arriver à Soumet pour qui Vigny témoigna d’une injuste admiration. Car lorsqu’on lit la lettre du 3 octobre 1823 où, prenant à témoin Victor Hugo, il immole Lamajrtine à l’auteur de Clytemnestre et de Saül on est curieux de lire les ouvrages de Soumet pour savoir d’abord si Vigny évita le ridicule d’un hommage trop déplacé, et ensuite s’il a parfois imité Soumet, ce qui serait encore la meilleure preuve de son estime.
Reconnaissons l’intérêt qu’offre même aujourd'hui la lecture de Clytemnestre , de Saül. Dénuées de psylchologie, — c’est le point faible de tout le théâtre romantique, — ces pièces sont à la fois sobres et dramatiques.
Bien que Soumet gardât toujours la fâcheuse manie de faire passer en ses œuvres, à peine démarqués, les hémistiches les plus connus de Corneille, de Molière, de Racine, même des contemporains, de Lamartine, de Hugo, de Vigny, et finalement, de Musset, il faut reconnaître qu’il eut le secret des vers bien frappés et qui provoquent l'applaudissement.
Toutefois, alors qu’il serait facile de signaler quelques emprunts de Hugo, de Lamartine, nous n’avons, malgré notre bonne volonté, rien pu enlever des œuvres de Vigny pour le restituer à Soumet. Tout au plus, pourrait-on dire qu’il dut admirer dans Saül le contempteur de Dieu, celui qui s’écrie fièrement :
Dieu peut m’anéantir, il ne peut me soumettre,
ou qui espère détruire, en tuant David, la promesse du Rédempteur :
J’anéantis le Dieu qui doit naître de lui.
Encore reconnaît-on partout dans Saül le chrétien fervent qui avait en 1810 écrit un poème contre 1 Incrédulité et qui devait donner en 1840 la Divine Epopée.
l’Eglise qui le condamne à juste titre, lui doit peut-être autant de conversions qu’aux plus beaux in-folios de ses docteurs ( Œuvres , t. III, p. xiv).
Mais si Vigny n’imiLe point Soumet, Soumet imita Vigny. La Divine Epopée est comme une continuation du Déluge et d'Eloa.
Le héros du Déluge , Emmanuel plutôt que de se sauver tout seul, préférait périr avec Sara ; Semida au contraire, dans la Divine Epopée , préfère aller au ciel sans son amant, Idamael. Mais, de même qu'Eloa était descendue vers Satan, de même une fois au ciel, Semida en redescend vers Idamael qu’elle sauve. Or on sait, et Soumet savait sans doute que Vigny projetait un Satan sauvé.
Devant la lutte incessante que se livraient la piété et l’impiété de Vigny autour des noms de Voltaire et de Chateaubriand, qui pourra jamais dire, dans l’œuvre d’apaisement où finalement Chateaubriand triompha, quelle part revient aux religieux souvenirs qu’éveillaient en son âme la personne et les œuvres d’un Guiraud, d’un Soumet ?
Avec Hugo, Lamartine, Sainte-Beuve, notre butin sera plus considérable.
En amitié comme en religion, Vigny eut une susceptibilité orgueilleuse et jalouse. Avec les grands poètes, ses égaux, Victor Hugo, Lamartine, elle l’empêcha de goûter pleinement les joies du cœur et de l’esprit. Il n’y eut jamais entre eux dé rupture brutale, car iil était galant homme ; mais le charme finissait toujours par se rompre.
L’amitié de Vigny et de Hugo qui commença vers 1820, dès 1829, nous dit M. Dupuy, déclinait. Les fragments du Journal publiés par M. Gregh lui donnent complètement raison.
A la date du 23 mai 1829, après avoir vu Hugo et Sainte- Beuve, il rédige une note où la clairvoyance le dispute à l’animosité et à l’injustice. De Hugo il n’aiccepte ni les prétentions de chef d’école, ni Dévolution politique et morale.
« ...Victor Hugo, qui, depuis qu’il est au monde, a passé sa vie à aller d’un homme à un autre pour les écumer, tire die luit [Ste Beuve] une foule de connaissances qu’il n’avait pas ; tout en. prenant le ton d’un maître, il est son élève. Il sait bien qu’il reçoit de lui un enseignement littéraire, mais il ne sait pas à quel point il est dominé politiquement par ce jeune homme spirituel qui vient
ALFRED DE VIGÏNTY
de l’amener, par son influence journalière et persuasive à changer absolument et tout à coup d’opinion. En 1822 lorsque parurent ses Odes réunies Victor Hugo se donnait pour vendéen ; ...il citait dévot au point qu’un jour, au bal, il détourna les yeux en voyant de jeunes personnes décoltées (sic) comme on l’est pour danser et me dit : Ne sont-ce pas là des sépulcres blanchis ? M. de Chateaubriand était son dieu... M. de La Mennais fut son second prophète : il fut alors presque jésuite et crut en lui. Aujourd’hui il vient de me déclarer que toutes réflexions faites il quittait le côté droit et m’a parlé des vertus de Benjamin Constant. Il pense que cet homme sera ministre bientôt : c’est probable ; il calcule bien, mais cela m’afflige plus que je ne le voudrais. Le Victor que j’aimais n’est plus. Il était un peu fanatique de dévotion et de royalisme : chaste comme une jeune fille, un peu sauvage aussi, tout cela lui allait bien ; nous l’aimions ainsi. A présent, il aime les propos grivois et il se fait libéral : cela ne lui va pas... » ( Revue des D. M., p. 689).
Ainsi leur amitié appartenait déjà au passé ! Vigny ne pouvait accepter l’importance envahissante de Hugo : et Marion Delorme faillit tout gâter.
Le 20 août 1829, il écrivait dans son Journal :
« Victor Hugo vient de faire dans Marion Delorme un excellent ouvrage de isityle. Le public ne voit pas que c’est dans le) style qu’est uniquement son beau talent. Personne n’a jamais eu autant de forme et moins de fond et il n’a pas une idée qui lui soit propre, pas une conviction, pas une observation sur la vie, ou une rêverie au-delà des temps, mais il manie les mots avec un art admirable ; il y a beaucoup d’hommes qui ont vécu par là ; cela lui arrivera. » ( là . p. 690).
Qu’un tel homme prit le pas sur lui, voilà ce qui soulevait d’indignation tout l’être de Vigny. Or Marion Delorme acceptée au Théâtre Français en juillet 1829, mais arrêtée par la censure en août, permettait la représentation d'Othello , cette traduction de Vigny. Hugo, qui se considérait comme le premier en date, se: hâtait d’achever Hernani , pour que son drame fût joué avant Othello. « Vigny et Hugo sont brouillés » écrivait Pavie. Cependant Vigny l’emporta ; il eut sa soirée du 24 octobre et Hugo, par ses applaudissements crut avoir gagné son pardon. (Dupuy, Les Amitiés, p. 237-39).
Mais la vanité) de Vigny restait en éveil. Pour le drame, comme pour les poèmes, il tenait, à « s’être mis en marche le premier ». Il écrivait dans son Journal :
« Le More de Venise a réussi, — ses représentations ont rempli l’hiver de 1829 pour le Théâtre français. — La question de réforme de style est donc consacrée pour la première fois par un succès : à présent ce sera une question d’hommes. » (Rev. des Deux Mondes , p. 691).
Il tenait non moins à refuser toute originalité de pensée à Victor Hugo. Dans la note du 19 janvier 1831 apparaît une revendication douloureuse :
« Victor Hugo prend partout et ne pense qu’à la forme. Je ne vois qniie Lamartine qui n’ait besoin que de lui-même et Ballanche et peut-être moi... » ( Id p. 711).
Aussi lorsque dans un article de la Revue des Deux Mondes paru le 1er novembre 1832, Sainte-Beuve donnait Hugo comme le chef incontesté du mouvement romantique, en disant : « Drame, roman, poésie, tout relève aujourd’hui de cet écrivain... » ; Vigny bouleversé, avec la plus ridicule des maladresses, exigea une rectification immédiate. Il fallut que Sainte- Beuve protestât que Vigny ne relevait! que de lui-même. Hugo se contenta de hausser les épaules en plaignant le gentilhomme ; Sainte-Beuve lui vouai une haine perfide ; et plus que jamais le gentilhomme se montra jaloux de ses privilèges littéraires.
D’autre parties divergences politiques de Vigny et de Victor Hugo s’aclcentuaient. Hugo était « peuple » eltl Vigny aristocrate. Mais si celui-ci n’oublia jamais sa noblesse, celui-là ne s’aperçut pas immédiatement qu’il était « peuple » ou au moins bourgeois. Fier d’un titre de noblesse impériale qu’il porta longtemps, il se cherchait encore de hauts et puissants ancêtres chez les comtes lorrains. Comme il arrive aux hommes de noblesse récente ou contestable, il fut d’abord plus aristocrate et plus monarchiste que Vigny. Mais en 1829, Vigny note leur première divergence politique : Hugo devenait libéral. Chacun évolua en sens inverse, si bien que l’Empire trouva l’un ami des émeutes et des masses, l’autre ami de l’ordre et des princes.
Pour toutes ces raisons, à partir de 1829, Vigny et Hugo ne
pouvaient guère renouer lie fil de leur amiti'é. Du moins eurenitils le temps de 1820 à 1829 de penser à l’unisson, de s’échauffer, et, dans ces entretiens où chaque parole est à la fois causante et causée, aidante et aidée, d’élaborer ensemble une commune doctrine.
Ce fut d’abord une théorie, en partie héritée de Mm0 de Staël, de Chateaubriand et même de Voltaire dont jouirent solidairement avec Hugo et Vigny, Sainte-Beuve, Emile Deschamps et quelques lautres. Il s’agissait du caractère, du rôle, de la misère des hommes de génie et, particulièrement, des poètes. Le poète est un homme divin ; il est d’ailleurs impropre à toute autre besogne que la besogne poétique. Méprisé de la foule qu’il devrait diriger, il vit solitaire et misérable. En 1832 fauteur de Stello, pour en faire le cortège d’Homère, dressait la liste des poètes méconnus. En 1864, Hugo groupait autour de Shakespeare les génies bienfaiteurs de l’humanité. Quelle que soit la date de ces œuvres, les idées qu’elles renferment remontent à l’époque où les deux amis, jeunes encore, cherchaient à percer. Connus et glorieux ils les gardèrent ; mais il serait téméraire de les attribuer à l’un plus qu’à l’autre.
Mme de Staël devait encore leur inspirer le culte de l’enthousiasme et la haine de l’ironie voltairienne. Sans doute Vigny, Hugo, comme aussi Lamartine, ont subi le charme de Voltaire et ils l’ont admiré, chacun à sa manière. Ils n’en furent pas moins d’accord pour déplorer son irrévérence, mépriser le sensualisme, et célébrer, avec Mme de Staël, l’enthousiasme et la pitié. C’était un courant général. Vigny et Hugo s’y lancèrent à l’envi.
L’enthousiasme les entraîna tous les deux à dédaigner les lenteurs minutieuses de l’étude et de l’observation. Leur psychologie est rudimentaire, comme leur métaphysique. Qu’il s’agisse de peindre les caractères ou d’exprimer les idées, ils isolent un trait d’abord et l’amplifient ensuite. Simplification et outrance, voilà leur art.
Ne soyons pas dupes de la sobriété de l’un, de l’exubérance de l’autre, ni des différences de leur pensée. Quelle que soit l’idée, d’abord ils l’exagèrent. Que ce soit avec sécheresse ou avec volubilité, ils vont également aux extrêmes. L’auteur de Moïse met à part et grossit la tristesse du génie, comme l’auteur de la Conscience met à part et grossit le remords de Caïn. Rien
n’est plus dans la manière de Vigny que le sujet de Ruy Blas (1838), cette lutte entre la grandeur du valet et la turpitude du maître. Rien n’est plus dans la manière de Hugo que le sujet de la Colère de Samson (1839), cette lutte entre la, bonté d’homme et la ruse de femme. Car leur manière est identique. Mutuellement, ils s’encouragèrent sur une pente où ils auraient dû se retenir. Le 9 février 1829, Vigny écrivait à Hugo : « Votre tête qui est un monde. » Hugo sentait si peu l’hyperbole que, un an après, il logeait l’expression de son ami en un vers des Feuilles d’ Automne :
Mon âme où ma pensée habite comme un monde.
Sans doute la raison et le classicisme reprenaient leurs droits, en obligeant Vigny d’exagérer dans les deux sens pour rétablir l’équilibre. Encore ne pouvait-il se passer d’exagérer.
C’est là vraiment qu’il faut chercher l’influence mutuelle de Hugo et de Vigny. Ensemble, ils s’habituèrent à tout simplifier et à tout grossir.
Quant à l’imitation directe; et saisissable, elle existe, pour l’un comme pour l’autre et même après 1829 ; mais elle est fort réduite. Nous ne nous occuperons ici que des dettes de Vigny.
Vigny avait une mémoire très sûre. Parfois certains rythmes, certains thèmes de Victor Hugo lui revinrent à l’esprit et il ne les a pas chassés. C’est ainsi que nous retrouvons dans Madame de Soubise (mai 1828) le même mouvement et le même appel au spectacle que dans la Fiancée du Timbalier (oct. 1825). La Frégate la Sérieuse , de cette même année 1828, contient, terminée par une antithèse, une énumération semblable à celles d’Hugo :
Brest vante son beau port...
Boulogne, «a cité haute et double...
IJieppe a son vieux château...
Mais Toulon a lancé la Sérieuse en mer.
A la fin de l’année ,1840, Emile Deschamps remettait à Vigny les Rayons et les Ombres , avec une dédicace d’Hugo (1). Or la Maison du Berger (1842) offre quelque rapport avec une
(1) Dupuy, Les Amitiés , p. 255.
des pièces de ce recueil : la Tristesse d’Olympio. Le poète prie Eva de venir dans la bruyère abriter leurs amours, comme Olympio vient revoir les bois où il aima. Ces retraites, où se dérobent les amants parmi les fleurs, avaient dû frapper l’imagination de Vigny qui les célèbre à son tour :
S’il cherche à sa beauté de profondes retraites...
Viens y cacher l’amour et ta divine faute...
Et là parmi les fleurs... (1).
Pour chanter la nature, il modifie certaines expressions de Victor Hugo. Celui-ci disait :
Les grands bois frissonnants...
Vigny dira :
Les grands bois et les champs...
Et sous le bois rêveur qui tremble...
Hugo nous montre :
Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.
Vigny demande l’originalité à l’impression contraire :
...Le cli ar nocturne et ses muets essieux.
Hugo assimilait nos pensées à des feuilles mortes qui se lèvent et retombent :
Ainsi, parfois quand l’âme est triste, nos pensées S’envolent un moment sur leurs ailes blessées Puis retombent soudain.
Vigny reprend l’image :
Si ton cœur, gémissant du poids de notre vie,
Se traîne et. se débat comme un aigle blessé.
Portant comme le mien, sur son aile asservie Tout un monde fatal, écrasant et glacé...
(1) Cf. Tristesse d'Olympk) :
Les retraites d’amour au fond des bois perdues...
Tout ce que la nature à l’amour qui se cache...
Deux amants sous vos fleurs abritant leurs transports...
Parfois enfin Vigny semble traiter un thème que le poète de la Tristesse d'Olympio indiquait en passant : « L’air était plein d’encens », disait-il. Développant cette métaphore mystique, Vigny nous montrera et l’encensoir des lys et le reposoir des saules.
Nature au front serein, comme vous l’oubliez !
s’écriait Olympio. Vigny sépare les deux mots qui l’avaient frappé :
J’irai seule et sereine en un chaste silence
Je fendrai l’air du front et de mes seins altiers.
D’ailleurs, ce serait créer que d’imiter ainsi !
Dans Wanda (1847) nous trouvons comme dans la Frégate la Sérieuse une énumération qui s’achève en antithèse :
Celle qui m’a donné ces ornements de fête,
Ce cachet dont un czar. ..
Ces diamants en feu...
Ces talismans sacrés, c’est l’esclave ma sœur.
Voilà ce que nous avons trouvé ; c’est peu, et, semble-t-il, l’on ne trouvera jamais beaucoup.
Mais, rappelons-le, en finissant, au cours de ces années où ils vécurent, pensèrent, l’un à côté de l’autre, ils se formèrent de la poésie, de l’art une conception dont l’honneur, ou, si l’on veut, la responsabilité revient à tous deux et même à leur génération. Ensemble ils parlaient de la divinité du travail poétique, du rôle social et de la misère des poètes ; ensemble ils souriaient à l’imagination, capable de simplifier et grandir tout ce qu’elle touche. Et, ce faisant, ils étaient d’accord avec leur époque. Quel poète ne crut alors exercer un sacerdoce ? Qui redoutait en l’imagination la maîtresse d’erreur qu’invectivait Pascal ? L’entente était donc facile à deux poètes qui, par affection, ne voulaient découvrir en eux que ce qui les rapprochait : l’amour de la poésie, le culte de l’enthousiasme et de la pitié, l’admiration de l’esprit humain. Plus tard, ils sentirent surtout ce qui les séparait. Une foi robuste au peuple et à Dieu, l’exubérance d’une nature plébéienne et en dehors, l’abondance verbale, et
jusqu’à ces divisions extérieures d’une rhétorique impeccable étonnaient et glaçaient le poète aristocrate dont le peuple effarouchait la politesse et Dieu révoltait l’orgueil, dont la vie était tout intérieure, le langage sobre, et qui ne jugeait son œuvre bien composée que si elle reproduisait le rythme même de ses méditations. Enfin l’imagination, cette déesse des Romantiques qui toujours enflamma le génie d’Hugo, abandonnait Vigny.
Les inquiétudes de la vanité empêchaient Vigny de se livrer à l’amitié et à l’admiration de Lamartine.
Vigny a souvent fait l’éloge de Lamartine — comment ne l’aurait-il pas fait ? Il y avait trop d’affinité entre leurs âmes idéalistes et platoniciennes — mais ce n’est jamais sans restriction ; et la restriction nous donne la mesure de sa vanité. Elle le pousse parfois à ravaler Lamartine au rang d’un poète secondaire, au-dessous d’un Soumet ; et, faute de mieux, à déprécier le politique et l’homme.
Le 3 oct. 1823, il écrit à V. Hugo une longue lettre sur la Mort de Socrate et les Nouvelles Méditations. Certes il loue en Lamartine « une verve de cœur, une fécondité d’émotion qui le feront toujours adorer, parce qu’il est en rapport avec tous les cœurs. » Mais il ajoute immédiatement : « Il ne lui reste plus qu’à l’être avec l’esprit par la pureté et avec les yeux dans les descriptions. » Il n’est pas fâché non plus de dire que dans la Mort de Socrate il « a manqué son ciel comme tous ceux qui en ont fait, car nous ne connaissons que le malheur. » Bref, Lamartine est rejeté à un rang médiocre : « Il est toujours mal jugé, et tantôt on le prend trop haut, tantôt trop bas. » Quant à lui, il le place après Soumet : « Quel parti notre grand Soumet eut tiré de ce grand sujet {la Mort de Socrate ) / »A propos du fragment de Saül , Vigny s’écrie : « Certes, il n’a pu penser qu’une scène de son Saül balançât celle (sic) de Soumet. » Or, si Soumet est grand, Lamartine ne serait-il pas divin, puisqu’il est adorable ? Inconsciemment peut-être, Vigny redoutait moins Soumet. Remarque curieuse, il ne loue franchement que ce que qu’on blâme d’ordinaire chez Lamartine, la composition. (( Socrate est un ouvrage très bien composé. » Sur ce point Vigny sentait toute sa supériorité, ce qui porte à l’indulgence. ( Corr p. 4).
De 1831 à 1836, dans l’intimité du Journal , éclate l’admi-
ration. Le 19 janvier 1831 nous avons vu que Vigny compte Lamartine, Ballanche et lui-même comme les seuls écrivains originaux du moment. ( Revue des Deux Mondes, p. 711).
En 1832, il écrit :
« Je n’ai jamais lu deux Harmonies ou Méditations sans sentir des larmes dans mes yeux... Larmes saintes ! larmes bienheureuses ! d’adoration, d’admiration et d’amour ! » {Journal, p. 66.)
En 1836, il pleure encore en lisant Jocelyn :
« Jai lu, j’ai pleuré, j’aime dans ce livre tout ce qui est hymne, — prière ou méditation. Tout cela est beau et grand. L’adoration dans le temple, les rêveries de Jocelyn, près de Laurence avant qu’il soit reconnu pour femme, l’admiration qu’il a pour cet angélique enfant, tout cela est adorable. Là surtout est le caractère délicieux et fécond du beau) talent de Lamartine, inépuisable dans tout ce qui est sentiment, amour de belle nature et description d’une beauté. » ( Id . p. 107).
Evidemment la forme seule de cette dernière phrase indique qu’il fait ses réserves. Quelles sont-elles ? Il suffit d’ouvrir la Correspondance pour le savoir. Dans la lettre du 17 sept. 1839 où il examine pour le prince de Bavière le mouvement romantique français, il déplore que Lamartine « trop confiant dans sa trop facile improvisation » ait eu « deux fois ( Jocelyn , Chute d’un Ange) la fantaisie malheureuse... de quitter le Lyrisme et l’Elégie pour ébaucher des poèmes dont la composition et le style lui échappent. » ( Corr ., p. 89). Il refuse tout simplement à cet improvisateur le génie épique. On voit trop que Vigny se réserve le poème comme son domaine propre.
D’ordinaire, après avoir plus ou moins loué le poète, Vigny prend sa revanche en attaquant le politique. Dans cette même lettre de 1823 sur les Nouvelles Méditations, il reproche à Lamartine son alliance avec les Libéraux. Dans le fameux entretien politique du 12 mars 1838 qui leur fut ménagé par la marquise de La Grange, Lamartine et Vigny ne furent d’accord sur rien, ni sur la Censure, ni sur la protection des Chattertons, ni sur l’Orient ; et Vigny s’étonne des sottises qu’un salon fait dire « aux gens d’esprit ; » d’ailleurs, en dépit du pluriel, il les met toutes au compte de Lamartine. Le 3 mars 1843, il dédaigne de prendre au sérieux le projet de Lamartine sur la
séparation de 1 Eglise et de lEtat. Au fond, il y avait entre eux antipathie en matière politique. Lamartine aimait le peuple et un instant sut s’imposer à lui ; Vigny s’écartait du peuple et toujours le peuple ignora Vigny. De plus Vigny était confusément jaloux du poète qui parvint à jouer un rôle social. Les excès démagogiques de 1848 auraient pu les rapprocher et Lamartine prétend qu’ils les rapprochèrent. L’auteur de Chatterton, se serait alors repenti d’avoir, au nom des poètes, attaqué la société. ( Cours de Littérature, 1863, t. xvi, p. 329). D’autre part, les Journées de Juin ralliaient Lamartine aux idées d’ordre et finalement le brouillèrent avec la République. Bien que Lamartine tombé du pouvoir se retrouvait auprès de Vigny qui n’y était jamais parvenu, ils ne songèrent ni l’un ni l’autre à reprendre des entretiens politiques qui n’avaient jamais prouvé que leur désaccord.
Plus encore que pour le politique, Vigny se montra malveillant pour l’homme. Si l’on excepte une note du Journal (12 mai 1840), intitulée Bonne action de Lamartine et où il raconte la quête que celui-ci fît à la Chambre des Députés en faveur du poète pauvre Lassailly, il ne témoigne à son égard que d’une sévérité souvent téméraire. Lamartine se tourne-t-il vers les Libéraux, immédiatement il le souponne de vues basses et intéressées. ( Corr ., lettre du 3 oct. 1823). Or, s’il est au xixe siècle deux écrivains de génie qui toujours négligèrent les mesquineries de l’intrigue, ce furent Chateaubriand et Lamartine. En tous deux il y avait une grandeur qui paraît avoir troubfé Vigny. Le 10 nov. 1850, dans une lettre adressée à la Vicomtesse du Plessis, il les égratigne l’un et l’autre, mais Lamartine plus que Chateaubriand :
« Dites-moi lequel des deux s’aime le plus, et déteste le plus ce qui n’iest pais lui-mômle ? Ou Chateaubriand qui mord de tous côtés, ou Lamartine qui encense et. caresse tous et toutes ? Je crois vraiment qu’il y a plus de personnalité, d’égoïsme dans cette caresse éternelle et générale, et une froideur plus complète » {Corr.
Puis il l’accuse d’être un fat.
« Vous avez donc connu les bonnes femmes qui le grondaient. Disent-elles et pensent-elles comme lui, qu’à quinze ans il était beau comme la statue de l’adolescence. » ( Id .)
N’envierait-il pas d’aventure cette prestance, ces succès féminins dont il apparait toute sa vie avoir été désireux et privé ? Une note manuscrite voisinant avec les mémoires qu’il écrivit de 1849 à 1863 contient cet étrange jugement : « Lamartine commence par vous envelopper d’un nuage d’encens et il vous décoche au travers une flèche mortelle. » (Dupuy, Les Amitiés, p. 308.) Nous ignorons et sans doute Lamartine ignorait quelle blessure mortelle et secrète crut recevoir Vigny. Ce que nous savons c’est que sa maladive susceptibilité était capable de forger des chimères. Plus tard il ne fut pas touché des efforts surhumains du vieux poète, pour payer ses dettes. Impitoyable aux généreuses imprévoyances du grand seigneur qu’était né Lamartine, il se félicitait tout bas d’avoir mieux su équilibrer son budget ; telle la fourmi qui blâme la misère de la cigale et ne la secourt pas.
Cependant Vigny se tient beaucoup plus près de Lamartine qu’il ne semblerait d’abord. L’un et l’autre furent des Platoniciens ; d’instinct, leur âme s’élève vers Dieu. Mais, en présence de Dieu, tandis que l’âme souriante de Lamartine s’épanouit en hymne d’amour, l’esprit révolté de Vigny se tait. Il n’en est pas moins ravi jusqu’à Dieu. Dans cette ascension, Lamartine fut son guide poétique. Nous verrons que l’hellénisme de Vigny dut s’appuyer sur des maîtres de France, Racine, Chénier. Eh bien ! la poésie platonicienne de Lamartine fut le modèle français de la poésie platonicienne de Vigny.
A quelques-uns de ses poèmes, Vigny destinait le titre d 'Elévation. Deux furent réalisés : Les Amants de Montmorency — Paris. L'Elévation est en réalité une Méditation, et il la définit d’une manière toute lamartinienne : prendre l’âme sur terre et la déposer aux pieds de Dieu (Dupuy, Vigny, p. 240). Il l’exécute d’ailleurs autrement que ferait Lamartine. La Méditation est lyrique ; Y Elévation est épique. Dans les Amants de Montmorency comme dans Paris, il y a l’évocation d’une époque ; ici c’est un récit de l’indifférence religieuse ; là c’est un tableau de l’activité spirituelle. Enfin le cantique n’est pas le fait de Vigny. Il nous conduit à Dieu et garde le silence. Tracée d’après La Mennais, l’indifférence des deux Amants nous montre l’impertinent oubli de nos destinées :
Et Dieu P Teil est le siècle : ils n’y pensèrent pas.
C’est le dernier vers. Dans Paris , à la louange de Dieu est substituée la louange de l’homme. Le progrès humain n’en atteste pas moins l’action divine :
Oui c’est bien une roue ; et c’est la main de Dieu
Qui tient et fait mouvoir son invisible essieu.
D’ailleurs tous les poèmes de Vigny pourraient s’intituler Elévations, car tous, ils gravitent autour de Dieu ; c’est un trait commun avec les poèmes de Lamartine et quelques imitations de détail soulignent encore ce trait. Dans les Amants de Montmorency, le tableau de la nature paraît exécuté d’après Les Méditations. Ainsi ce que dit Lamartine des étoiles qui tantôt jaillissent « en gerbes d’étincelles », et tantôt s’étendent en « flots brillants ». (N. Méd. Les Etoiles), Vigny le dira du soleil :
Par mes flots de lumière et par mes gerbes d’or...
Enfin, comme chez Lamartine, de la terre entière s’élève un concert vers les cieux. La Maison du Berger porte aussi la marque de Lamartine. Quand le poète appelle Eva vers l’épaisse bruyère, non moins qu’à la Tristesse d'Olympio nous songeons au Chant d’ Amour des Nouvelles Méditations ; c’est le même mouvement ; la même association de la nature et de l’amour :
Au bord d’un lac d’az'ur il est II est sur ma montagne...
[une colline... Viens...
Viens... (Vigny).
(Lamartine) .
Bien plus, une Harmonie pascalienne, Eternité de la Nature, Brièveté de l’Homme s’adapte exactement à la troisième partie de la Maison du Berger : c’est déjà la strophe impérieuse de Vigny, et ses termes les plus essentiels :
Roulez dans vos sentiers de
[flamme
Astres, rois de l’immensité !
Insultez, écrasez mon âme...
Triomphe, immortelle Nature La mort retrempe ta puissance...
Marche et ne pense plus à moi !
Et la nature m’a dit : Passe...
Vivez donc vos jours sans mesure...
Je roule avec dédain, sans voir [et sans entendre...
N otre sang dans son onde et nos [morts sous son herbe...
Vivez, froide Nature, et revivez
[sans cesse...
Voir ceux qui sont passés et [ceux qui passeront...
Chez l'un et l’autre éclate la supériorité de l’homme éphémère, supériorité de la pensée, supériorité de la souffrance ; c’est-à-dire supériorité de l’esprit sur la matière.
Le regard brûlant de mon âme L’homme, humble passager qui S’est élevé plus haut que vous ! [dut vous être un roi.
D’ailleurs le poète de La Maison du Berger lance une allusion méchante à Lamartine qu’il imitait :
Et n’être que poète est pour eux un affront.
Ils jettent leurs pensées aux vents de la tribune.
Lamartine ne se donnait-il pas comme un orateur politique, amateur de poésie ? Continuons. Le poète des Harmonies trouve déjà dans la Passion du Christ le symbole de la misère des hommes abandonnés de Dieu. Le Christ, disait-il, a proféré
Une plainte à soin Père, un pourquoi sans réponse
Tout semblable à celui que ma bouche prononce...
(N ovissima Verba).
Et déjà le poète des Harmonies constate l’insuccès de la Rédemption :
Tu l’as mal écrasé, Christ, ce reptile immonde...
(Sur V image du Christ écrasant le Mal).
Abandon du Père, insuccès du Fils, n’est-ce pas le Mont des Oliviers de Vigny ? En dépit des apparences, les objections) irréligieuses, chez Vigny non moins que chez Lamartine, sont finalement repoussées. Chez Lamartine elles se perdent toujours dans le déploiement d’ondes adoratrices, tandis que chez Vigny elles semblent parfois se cristalliser en impiété. Mais lisez l’ensemble de ses poèmes, vous verrez l’impiété du Mont des Oliviers se transformer en la prière des Destinées et en la confiance de la Bouteille à la Mer. Vigny est frère de Lamartine ; car ils sont du nombre des créatures privilégiées qui, selon la belle expression de Platon, ont besoin des dieux et des mystères : -roùç twv 0£tûv t s xal t£Àetû)v (kofiévouç (Banguet. IL Estienne, p. 215).
Sainte-Beuve eut toujours de l’antipathie pour Vigny ; mais il sut s’en faire aimer. Hugo les mit en présence en 1828, et leur intimité persista jusqu’en 1835, époque où Sainte-Beuve se dispensa de la ménager. Auprès de Vigny comme auprès de Hugo, le jeune savant joua le rôle d’un maître qui veut bien prendre le ton d’un disciple. Parler de leurs rapports, c’est à la fois noter les gains de l’un et les divergences des deux.
Leur première rencontre manifeste leur première divergence. Sainte-Beuve avait le goût du vrai, beaucoup plus que Vigny, et dans un article anonyme du Globe (8 juillet 1826) il reprochait à l’auteur de Cinq-Mars de fausser l’histoire.
L’anonymat fut percé ; mais, par les louanges données aux poèmes, Sainte-Beuve se fit pardonner la critique du roman ; et en 1828 les deux futurs amis échangent leurs œuvres. Vigny reçut le Tableau cle la Poésie française au XV P siècle et les OEuvres choisies de Ronsard (8 août 1828) ; ce fut son premier gain. Gêné par le vieux français — en cela il ressemble à Lamartine — il ne lisait guère les auteurs de la Renaissance et il comprit quel service lui rendit Sainte-Beuve « en relevant et rattachant ces anneaux perdus ou rouillés de la chaîne des poètes ! » (Corr., p. 17).
L’année 1829 est celle où Vigny apparaît le plus redevable à Sainte-Beuve. Ce qui les rapprocha d’abord et les sépara ensuite. En effet, Vigny accepta quelques idées de Sainte-Beuve sur la condition sociale des poètes pauvres et, en les acceptant, il se trouva le déposséder. A partir de 1835 l’auteur méconnu de Joseph Delorme ne pardonnait pas à l’auteur heureux de C hatterton. Mais, avant cette date, Sainte-Beuve ne pouvait qu’être flatté de l’enthousiasme de Vigny : « Pauvre jeune homme ! souffrir, et ne pas croire et être poète !... Il y a là plus qu’un grand talent, une âme blessée qui se montre tout éplorée et avec laquelle on vit... Vous êtes un poète qui ne pébirez jamais. » Vigny cite alors particulièrement le Suicide , les Rayons jaunes , la Demoiselle infortunée ; et il le compare à Chénier, La Fontaine, Young, Rabelais (Lettre du 3 avril 1829), en attendant de le comparer à Dante (Lettre du 24 mars 1830). Cependant, un mot de la Lettre du 3 avril nous arrête : « Je me sens des larmes dans la tête. » Ce sont là des larmes intellectuelles, qui ne descendent pas aux yeux. Sainte-Beuve ne touche pas son cœur, comme Lamartine.
Aussi ne soyons pas trop surpris de ne point retrouver dans le Journal à la date du 23 mai 1829 ni la même sympathie, ni la même admiration :
« Sainte-Beuve est un petit homme assez laid, figure commune, dos plus que rond, qui parle en faisant des grimaces obséquieuses et révérencieuses comme une vieille femme ; il s’exprime péniblement, a un grand fond d’instruction et beaucoup d’habileté à la critique littéraire. A force d’esprit il a fait d’excellents vers sans être poète instinctif. Plein de formes modestes il s’est mis en séide à la suite de Victor Hugo et a été entraîné à la poésie par lui... » (Revue des Deux Mondes, p. 689).
C'est alors qu’il note que Hugo recevait de Sainte-Beuve un enseignement littéraire et politique.
Oui passe brusquement des Lettres au Journal trouve que Vigny avait raison de dire :
« Quand le soir, on revient du monde des salons, on s’étonne d’avoir changé son caractère et de s’être renié dix fois soi-même. On a fait le futile avec une tête lourde de pensées. » ( Journal , 1841, p- 160).
Dans les entretiens comme dans la correspondance, le comte d>e Vigny se croyait tenu non seulement à la futilité mais à l’hyperbole. Ajoutons que le 23 mai 1829 il ne devait pas avoir complètement oublié l’article du Globe.
Cependant, à partir du 19 nov. 1829, on trouve dans ses lettres l’accent d’une affection véritable, et l’on ne trouve plus dans son Journal de réflexions désobligeantes. Les Consolations paraissent avoir fait ce miracle : « Que je serai fier de voir paraître au grand jour ces vers à Alfred de Vigny. » (Lettre du 19 nov., p. 33). Venant après la pièce le Cénacle, où Joseph Delorme le comparait à un « cygne chaste et divin » qu’il sollicitait de reprendre son vol pour planer « à la voûte éternelle » (Dupuy. Les Amitiés , p. 325), les vers à Alfred de Vigny l’ont définitivement désarmé. Pourquoi ? Pour le consoler de « l’amer succès » du More de Venise, Sainte-Beuve montrait les envieux s’acharnant de nouveau sur lui ; et autorisait par avance les plaintes de Stello ! De là l’effusion de Vigny : « O mon ami, quels vers adorables ! quels vers de poète ! » (Lettre du 19 nov.).
Le 29 décembre, Vigny lit l’article de Sainte-Beuve sur
Alfred de Viùnï.
Racine et approuve la « division des deux familles de poètes ». Il s’en souviendra lorsqu’il écrira la préface de Chatterton.
Le 24 mars 1830, il reçoit lés Consolations, et après avoir lu la préface, ne peut s’empêcher de reprocher à Sainte-Beuve son analyse des cœurs. Ici apparaît leur seconde divergence. Sainte-Beuve inventa « l’élégie d’analyse » ( Poésies Complètes.
. Ed. Lévy, 1863, p. 109) ; ce que Vigny appelle Y « odyssée morale » ; et, si l’auteur de Cinq-Mars adoptait parfois l’analyse de La Rochefoucauld, nous constatons dans la lettre du 24 mars qu’il la redoutait comme un malheur et s’en confessait à luimême « comme d’un péché ». Aux desséchantes analyses de Sainte-Beuve, il préférait, comme Hugo, les synthèses généreuses de l’enthousiasme.
Cependant, inscrivons Sainte-Beuve parmi ceux qui, à la suite de La Rochefoucauld, contraignirent parfois Vigny à l’analyse sentimentale.
Au moment même où Vigny constatait que « politiquement » Hugo était dominé par Sainte-Beuve, il subissait déjà la même domination. En effet, de 1829 à 1831, Sainte-Beuve côtoyait ou traversait le Saint-Simonisme, le Ménaisianisme ; et Vigny fut un peu son compagnon de voyage.
Dans l’article qu’en 1864 Sainte-Beuve publia sur Vigny, il nous apprend que celui-ci dès 1829 s’occupa des écoles philosophiques : « M. Bûchez et ses amis avaient remarqué la haute personnalité de M. de Vigny et avaient tenté de l’acquérir. » Sainte-Beuve est trop bien renseigné pour n’avoir point été à la fois l’ami de Bûchez et de Vigny. Précisément la note du 9 déc. 1830 du Journal réunit Sainte-Beuve et Bûchez, « l’Arius des Saint-Simonistes ». ( Revue des Deux Mondes, p. 702). Nous avons montré ailleurs comment sans l’habileté de Sainte- Beuve, l’anti-individualisme des Saint-Simoniens aurait vite déconcerté Vigny. Nous savons aussi tout ce qu’il doit à La Mennais. Auprès de La Mennais, Sainte-Beuve fut encore l’introducteur de Vigny. C’est pourquoi Montalembert ne les sépare point. N’écrivait-il pas le 7 avril 1830 : « J’ai été enchanté des opinions de MM. de Vigny et Sainte-Beuve sur la position religieuse du monde et sur la régénération de l’Europe par le catholicisme. » Rappelons enfin que l’auteur de Daphné aurait retracé l’apostasie de La Mennais, d’après Sainte-Beuve.
En religion, comme en politique, que Sainte-Beuve eût été
l’informateur et le diplomate, il n’en est pas moins évident que Vigny ne pouvait longtemps l’accompagner. D’abord on est frappé de quelques analogies. Elevés « au bruit des miracles de l’Empire » ( Poésies complètes, Vie de Joseph Delorme, p. 6), l'un et l’autre dans leur enfance révèrent d’exploits guerriers ; ils vécurent surtout dans un milieu hostile à l’œuvre révolutionnaire, tournés vers le passé. « C’est une école inappréciable pour une enfance recueillie de ne pas se trouver dès sa naissance... dans le mouvement du siècle. » ( Volupté . Charpentier, 1862, p. 7). En religion, tantôt s’approchant, tantôt s’éloignant du catholicisme, ils furent au fond incrédules.
Cependant l'incompatibilité les guettait. Malgré son duel, Sainte-Beuve n’eut rien de l’homme d’épée ; et Vigny fut officier. Ils ont pu être légitimistes ; mais alors ils regrettaient la royauté, l'un en petit bourgeois, l’autre en grand seigneur. Ouand ils se laissaient attirer aux doctrines libérales ou saintsimoniennes, l’un était « peuple » — il le confesse dans Joseph Delorme en 1829, et en 1861 il le rappelle à la Princesse Mathilde — l’autre restait gentilhomme. Or Sainte-Beuve, dans les remarques satiriques qu’il a multipliées à travers les Lundis sur Vigny, se montre particulièrement choqué de ses prétentions nobiliaires. Quant à l’Empire auquel ils se rallièrent l’un et l’autre, mi-populaire, mi-monarchique, évidemment ils ne l’envisagaient pas par le même bout.
Leur catholicisme différait : Sainte-Beuve eut « la sensibilité chrétienne » ( Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire. Garnier, 1861, p. 87). La vie des séminaires ( Volupté ) ou des cloîtres ( Port-Royal ) l’attire. Vigny avait l’imagination chrétienne. (Nouv. Lundis. Calm. Lévy. 1878. Tome VI, p. 426). Bien plus s’ils sont incrédules, l’un tend au matérialisme et l’autre est platonicien !
Sainte-Beuve était trop fin psychologue pour ne pas sentir toutes ces divergences. En 1832 « une première fêlure se produisit » : Sainte-Beuve ne pardonna jamais à Vigny de l’avoir sommé de proclamer qu’il ne relevait pas de Victor Hugo (Dupuy ,Les Amitiés, p. 250 et 330). Cependant les relations continuèrent les mêmes jusqu’au lendemain de Chatterton. Alors Sainte-Beuve .avoue que Vigny lui parut métamorphosé : « Le militaire et le gentilhomme avaient fait place à l’homme de lettre solennel. » (Nouv. Lundis, tome VI, p. 426).
Ainsi la mésintelligence ne se manifeste vraiment qu’en 1835, après le succès de Chatterton. Tout le monde est d accord pour le reconnaître. Mais on diffère sur l’explication. M. Michaud prétend que l’article du 15 octobre 1835 sur Servitude et Grandeur Militaires fut « la cause du refroidissement » ( Sainte-Beuve avant les Lundis, p. 634 note). Ne serait-ce pas prendre l’effet pour la cause ? Car l’article qui peut paraître d’abord élogieux, n’est en réalité qu’un tissu de méchancetés et de perfidies. Sainte-Beuve commence par définir une poésie nouvelle dont les œuvres sont « belles de la blancheur des marbres, de complexion bleuâtre , veinées, perlées et nacrées, mais sans une certaine vie primitive et saine. » Car la perle n’est qu’une « production maladive ». La poésie primitive ressemble à un fruit sauvage. Mais les œuvres nouvelles « ne sont pas des fruits, à vrai dire, ce sont des produits rares, précieux peut-être, mais non pas nourrissants ». Telle est la poésie de Stello. N’allez pas croire que toute poésie nouvelle est nécessairement ainsi, Victor Hugo et Lamartine se rattachent « à la poésie française antérieure. » Quant à Vigny, c’est un orphelin qui a séjourné à l’étranger. « L’orphelin rentre dans sa patrie, parle avec un très bon accent, avec une exquise élégance, mais non sans quelque embarras et lenteur la plus noble langue française qui se puisse imaginer. » Bref, après avoir déclaré sa poésie maladive et presque inanimée, sous couleur d’originalité, il la rejette hors la tradition nationale.
H insinue que la Muse de Vigny connut de longs tâtonnements, citant comme des œuvres indécises le Malheur , le Bal , Symétha. Et il la menace ensuite d’une prompte stérilité : « Dolorida , Moïse, Eloa assignent à sa noble Muse des traits qui, dussent-ils ne plus se renouveler et se varier, sont ceux d’une immortelle. » Partout se glisse et. parfois s’étale la satire de la lenteur du travail poétique chez Vigny. « La verve de prime saut et droicturière, comme dirait Montaigne, lui fait défaut. Il distille quelques gouttes de liqueur ; mais on regrette la source courante à laquelle on puiserait dans le creux de la main. »
Non moins que le poète, le prosateur est maltraité. Longtemps Vigny fut incapable d’écrire en prose, a 11 savait à peine construire une phrase de prose pour les articles de critique ou de complaisance qu’il insérait dans la Muse française- »
Puis est noté dans Slello, Cinq-Mars , Servitude et Grandeur Militaires « un certain manque de réalité », qui devient vite « un manque de complète vraisemblance ».
Ouant au théâtre, notre critique est trop habile pour accabler l’auteur de Chatterton et faire preuve de jalousie. Néanmoins, il ne se refuse pais le plaisir d’opposer les traductions dé Vigny aux œuvres originales de Victor Hugo. D’autre part, ce que Mme de SéVigné disait que fuit; la Chamipmeslé pour Racine, il ne serait pas fâché de faire entendre que la DorvaJ le fut pour Vigny : « Le succès de Chatterton , dans lequel il a été si merveilleusement aidé par une Kitty digne du pinceau de Westall... » Lisons enfin la définition du drame de Chatterton. « Le poète méconnu, étouffé, ulcéré, que les gouvernements haïssent ou dédaignent, et que la foule ne couronne pas, devint pour M. de Vigny un héros favori, dont il revendiqua les douleurs et dont il vengea l’angoisse. » Un mot, que nous avons souligné, trahit la blessure. Car ce n’était pas une simple revendication que reprochait Sainte-Beuve à Vigny, c’était un accaparement.
Vigny sentit tout ce que présentait de désagréable cet article ; mais dans sa candeur il l’attribuait à la méthode du critique et non à sa malignité. « Sainte-Beuve m’aime », écrit-il dans son Journal (1). Cette candeur nous fait réfléchir. Pour que Vigny crût si fermement à l’amitié de Sainte-Beuve, il fallait sans doute que celui-ci eût multiplié les protestations.
Puisque l'hostilité de Sainte-Beuve (2) est évidente dès Par¬
ti) Journal cl’un poète , 1833, p. 76. La. date de 1833 est nécessairement fausse. Il y a eu confusion entre 1833 et 1835.
(2) N’exagérons pas la sympathie d’une note anonyme, mais rédigée par Sainte-Beuve que publia la Revue des Deux-Mondes à la. suite de l’article défavorable de Planche sur Chatterton. Elle manifeste surtout la gêne de la Direction qui voudrait ménager la susceptibilité connue d’un de ses plus illustres collaborateurs : « Au point de vue où elle s’est placée, la Revue ne pouvait sans inconséquence se décider pour l’éloge sans faire ses réserves. Nous faisons des vœux pour que la popularité de Chatterton réfute glorieusement l’opinion individuelle de notre collaborateur. Tout assure au reste une brillante carrière eu drame touchant de M. Alfred de Vigny. A l’auteur de Slello la gloire d’avoir le premier tenté, une réaction contre le drame frénétique, et le drame à spectacle ! Et cette tentative, nous l’espérons, portera ses fruits. » D’ailleurs, les termes de touchant, de tentative sont d’un éloge plutôt discret ; et le mot de premier nous paraît ironique, perfide peut-être. A ce propos, remarquons que cette note ne parut pas le 1er mars 1835, comme on le dit ordinairement, mais le 15 février, c’est-à-dire dans le même numéro que l’article de Planche. Dans la Revue du 1er mars se trouve une autre note inspirée du sonnet de Musset sur Chatterton : toutes les critiques du journalisme n’empêchent pc.s le public de pleurer et sont incapables d’expliquer ces larmes.
tic le du 15 octobre 1835, c’est-à-dire après le succès de Chatterton, pourquoi ce succès n’en aurait-il pas été la cause dernière ? Citant une lettre de Sainte-Beuve à Emile Péhaut du 14 août 1868 (3), M. Séché comprend bien que les théories à la Chatterton ont brouillé les deux amis. Mais il ajoute : « Il me semble que si quelqu’un devait appuyer Vigny dans la thèse sujette à caution, d’ailleurs, qu’il avait portée à la scène, c’était le poète de Joseph Delorme et des Consolations , puisque cette thèse, en somme, aboutissait, comme on l’a très bien dit, à la déclaration des droits du poète, ou, si l’on aime mieux, à son droit de vivre. » ( Alfred de Vigny et son temps). N’est-ce pas, au contraire, parce que la (thèse de Chatterton reproduisait la thèse de Joseph Delorme que Sainte-Beuve fut irrité ? Il ne pardonnait pas au public et à Vigny d’avoir substitué à Joseph Delorme Chatterton, dont le nom désormais devint le nom générique des poètes sacrifiés.
La souffrance de Sainte-Beuve dut être vive, car il pouvait se dire : Vigny triomphe à ma place et à mes frais. En effet, nul ouvrage plus que Chatterton ne porte la marque de Sainte- Beuve ; et qui, mieux que Sainte-Beuve, s’en serait aperçu ? Ainsi dans la préface de Chatterton , à l’homme de lettres, « convenable en tout », toujours aimé, toujours compris, au grand écrivain même, homme de raison et de pensée, qui « n’est pas malheureux », car il sera toujours combattu « avec des armes courtoises », Vigny oppose le poète, homme d’imagination et de sensibilité, « inhabile à tout ce qui n’est pas l’œuvre divine », et dont chacun se défie, ne pouvant le comprendre. Sainte-Beuve pensait sans doute : voilà, pourvue d’une classe intermédiaire, ma division des deux familles d’esprits, que Vigny déclarait « d’une justesse parfaite » le 29 décembre 1829. Dans son article sur Baleine, ne dit-il pas que « les poètes primitifs, fondateurs, originaux sans mélange, nés d’euxmêmes et fils de leurs œuvres, Homère, Pindare, Eschyle, Dante et Shakespeare sont quelquefois sacrifiés, préférés le plus souvent, toujours opposés aux génies studieux, polis, dociles, essentiellement éducables et perfectibles des époques moyennes ». S’il avoue que les premiers sont « préfférés le
(3) « Tout en continuant d’admirer chez de Vigny le poète, nous commencions à nous séparer du théoricien et du rêveur systématique. Je crois que je mets le doigt sur le point de divergence... »
plus souvent », c’est qu’il ne se place pas uniquement, comme Vigny, au point de vue des contemporains ; car il reconnaît que la seconde famille d’écrivains est « d’ordinaire mieux comprise de tous, plus accessible et plus chérie ».
Enfin, tout de même que Vigny, il déclare que les premiers sont prédestinés, divins, et que, si des changements s’accomplissent en eux, ils les subissent « comme des lois sans s’y mêler » ( Portraits Littéraires , Gannier, p. 69-70). Quand il prenait! l’œuvre même, Sainte-Beuve retrouvait les idé’es maîtresses de Joseph Delorme. Comme Delorme, Chatterton était pauvre et poète, comme lui il souffrait de ses protecteurs. Si Delorme ne se /'tuait pas, comme Chatterton, il songeait à se tuer — or, Vigny avait remarqué la pièce du Suicide — et mourait bientôt de consomption. Tous les deux, enfin, apparaissent comme des victimes de la société qui ne sait pas créer des loisirs au génie sains fortune.
L’influence de Sainte-Beuve nous semble évidente. Avant la publication de Joseph Delorme, Chateaubriand, Mme de Staël avaient montré l’isolement de Bené et de Corinne ; Goethe, la susceptibilité maladive du Tasse ; mais ni Bené, ni Corinne, ni même le Tasse ne se posaient la question angoissante du pain quotidien. Dans ses entretiens avec Victor Hugo, Vigny avait certes envisagé la misère du poète, misère sociale, si l’on veut, car le poète devrait diriger l’Etat et personne n’y consent, mais misère de grand seigneur surtout, misère de Moïse, l’homme de Dieu, que sa divinité même sépare de l’humanité. Ce n’était nullement l’indigence du poète famélique, car les droits du poète à la vie matérielle, Vigny ne les soutient que dans Stello (1832), dans Chatterton (1835), c’est-à-dire après avoir lu Joseph Delorme.
L’impression fut si vive que beaucoup plus tard, revenant sur la question des poètes maudits {La Flûte, 15 mars 1843), i.1 se ressouvint de Joseph Delorme. La conscience de sa force, écrit Sainte-Beuve, « lui retombait sur le cœur comme un rocher éternel.
Ce Sisyphe éternel est beau, seul, tout meurtri Brûlé, précipité, sans jeter un seul cri Et n’avouant jamais qu’il saigne et qu’il succombe A toujours ramasser son rocher qui retombe
Sainte-Beuve était donc le créancier de Vigny ; et son irritation devait! être d’autant plus vive qu'il ne pouvait rien réclamer. Ses remarques fines et ténues avaient mis en branle l'imagination de Vigny. Mais une fois en route, l’auteur de Chatterton dépassa singulièrement; l’allure de son guide. Comme la protestation de Joseph Delorme est modérée ! « Encore ici, rien n’est-il systématique, la société n’a pas tous les 'torts. Joseph n’a pas en tout raison. » (Ch. Magnin, Le Globe, 11 avril 1829). On eût dit que Charles Magnin prévoyait les exagérations de Chatterton. Certes, Sainte-Beuve et Vigny n’avaient pas marché longtemps côte à côte. Ne pouvant revendiquer les idées de Vigny, Sainte-Beuve préféra commencer contre lui une guerre de coups d’épingle, et même renier les théories de Delorme, du moment qu’il s’en trouvait exproprié. Dans son article du 5 octobre 1863, comme si Joseph Delorme était bien mort et même n’eut jamais existé, il raille les plaidoyers de Stello et de Chatterton : « Les uns prêchaient pour le prolétaire, les autres pour la femme ; lui, il s’était dilti qu’il y avait à prêcher pour le poète. »
Etonné d’une hostilité qui, pour lui, demeurait inexplicable, Vigny tenta maints rapprochements — et il n’y eut jamais rupture complète ; — mais Sainte-Beuve esquivait toujours. Ironie des choses, Vigny crut trouver, en 1858, dans une reprise de Chatterton , l’occasion d’une réconciliation ; il envoya une loge à son ancien ami. Or, Sainte-Beuve, qui ne répondait plus aux avances de Vigny que par des lettres plutôt brutales, se montra presque affectueux. Cet homme savait dissimuler.
D’ailleurs, même quand leurs relations s’espacèrent, puis s’éteignirent, Vigny n’en continuait pas moins de lire les ouvrages de Sainte-Beuve et parfois de s’en servir.
C’est ainsi que le roman de Volupté (1834) nous paraît avoir inspiré Vigny en 1835 et en 1839. Les effets funestes de la sensualité que Sainte-Beuve étale volontiers, Vigny les aurait d’qbord remarqués dans son Journal, puis flétris dans la Colère de Samson. Sainte-Beuve écrivait : « Oui dira combien, dans une grande ville, à de certaines heures du soir elti de la nuit, il se tai il périodiquement de trésors de génie, de belles et bienfaisantes œuvres... jetées au vent dans une prodigalité insensée. » (Ed. Carpentier, 1862, p. 133.) Ceitle plainte dut suggérer à Vigny l’idée d’un poème sur La Fornarina et Raphaël. « Ou’as-tu
fait, ô femme! qu’as-tu fait? Une idée par baiser s'écoulait sur les lèvres.-. (1) » N’est-ce pas la même plainte que nous fait enltendre le poète de la Colère de Samson ?
Il ira dans les villes, et là les vierges folles
Le prendront dans leurs lacs aux premières paroles.
Plus fort il sera né, mieux il sera vaincu...
Mais alors que 'l’âme trouble et malsaine de Sainte-Beuve se complaît à noter ce qu’il y a de sensuel et d’équivoque dans l’amour; dépeignant le veuf qui achète à la bouquetière, qui déjà l’attire, des fleurs pour une morte encore aimée ( Joseph Delorme , p. 269). — Vigny déplore les exigences de la sensualité sans en dévoiler les turpitudes. Des hontes de l’amour, il fait d’ailleurs le lot de la femme. C’est Dalila l’être impur et perverti. Sainte-Beuve, au contraire, conserve l’opinion habituelle de l’inconstance brutale des hommes et de la constance angélique des femmes ( Poésies complètes. Pensées d'Août, t. II, p. 272).
Signalons enfin l’influence de l’ Histoire de Port-Pioyal sur le poète des Destinées ■ En 1837, Vigny prétend lire à sa mère « l’Histoire de Port-Royal de Sainte-Beuve » ( Journal , p. 113). Mais cette Histoire , objet du Cours de Lausanne (1837-38), fut publiée de 1840 à 1848. On ne saurait reculer la date de 1837 du Journal , puisque la mère du poète mourut le 19 déc. 1837. Sainte-Beuve aurait-il confié à Vigny un manuscrit? La question intéresse le problème de leur amitié, troublée, mais non brisée, après 1835.
Quoiqu’il en soit, Vigny n’attendit ni 1837 ni 1840 pour connaître le jansénisme. Lui-même avertit Brizeux qu’il l’étudia dès sa « sortie du collège » ; et nous avons cru devoir commencer par l'Imitation de Jésus-Christ et le jansénisme l’examen de ses idées religieuses. Cependant, tout en prenant soin de prévenir Brizeux que Pascal, bien, avant Sainte-Beuve, l’avait « introduit dans le cœur de la place du jansénisme », il lui conseille de se procurer l 'Histoire de Port-Poyal. II y trouvait donc quelque utilité. Laquelle ?
Sainte-Beuve définissait le jansénisme « un redoublement de
(1) Journal d'un Poète , p. 79. Ratisbonne met ce projet de poème à le. date de 1833, mais nous avons vu qu’il y avait confusion constante entre 1833 ef- 1835.
foi à Jésus-Chrislb ». Comprenant que le pélagisme conduisait à « l’inutilité du Christ-Dieu », les jansénistes affirmaient le néant de l’homme privé de la grâce du Rédempteur. Or, il semble bien qu’au sortir du collège, Vigny, dans le jansénisme, ait négligé tout simplement Jésus-Christ. Il avait bien remarqué le péché, la punition, la prédestination, mais sans trop se préoccuper du Rédempteur. Il empruntait ses poèmes à l’Ancien Testament ; et si d’aventure il peignait le Christ, c’étalit avec des couleurs toutes modernes ; il nous montrait un Christ apitoyé sur la femme adultère, ou d’une de ses larmes créant Eloa, c’est-à-dire un Christ plus romantique que janséniste. Plus tard, lisant le Port-Royal de Sainte-Beuve, après la Vie de Jésus de Strauss, il dut enfin s’apercevoir que les Jansénistes avaient surtout restauré l’école de Jésus-Christ. Ce qui est sûr, c’est, que le poète des Destinées, du Mont des Oliviers, mit au premier plan l’œuvre de la Rédemption, la personne du Rédempteur, ce qu’il n’avait point fait jusque-là. Il ne serait peut-être pas trop téméraire d’en faire honneur à Sainte-Reuve, non moins qu’à Strauss et à Rallanche.
Nous savons, d’autre part, que Vigny s’était résigné à conserver les dogmes chrétiens comme nécessaires à la morale, mais à titre de symboles philosophiques. Précisément la sainteté des solitaires de Port-Royal confirmait à Vigny la valeur morale du christianisme. L’intérêt même du livre de Sainte-Reuve lui attestait l’ intérêt permanent de la théologie qui, sous le nom de Grâce et de Rédemption, traite des questions éternelles de liberté et de providence. Il se félicitait donc de vouloir garder les dogmes religieux comme symboles des vérités abstraites.
Ainsi, l’influence de Sainte-Reuve sur Vigny n’est pas négligeable. La poésie de la Renaissance, les droits du poète pauvre, les familles des esprits, le Sainlt-Simonisme, 1e Ménaisianisme, les méfaits de la volupté, le jansénisme, voilà ce qu'il lui révélait ou lui faisait mieux connaître.
On ne saurait échapper à l’influence de frères d’armes, même littéraires ; et nous avons essayé de montrer ce que Vigny devait au commerce de Sainte-Beuve, Lamartine, Hugo. Par occasion, ses cadets, Barbier, Musset, lui ont inspiré quelques desseins.
Entre la Melpomène de Barbier, satire dédiée à Vigny (mars 1832), ét la Maison du Berger , un rapprochement s’impose. Pour
mieux reprocher à la poésie moderne son immoralité, Vigny, à la suite de Barbier, remonte jusqu'aux belles et sereines origines de la poésie grecque. Le vers célèbre
Ab ! fille sans pudeur, fille de Saint Orphée, est imité du vers de Barbier :
O fille d’Euripide, o belle fille antique.
Vigny remonte jusqu’à Orphée, dont la canonisation peut paraître étrange, pour flétrir dans Anacréon les débuts de l’immoralité poétique.
D’ailleurs, t ouït en louant les vigueurs de la satire de Barbier qui, après un tableau de la poésie antique, comparée à une belle jeune fdle, se termine par l’affreuse description d’un cul de jatte, symbole de la poésie réaliste, reconnaissons que Vigny se préoccupe de montrer le rôle du poète, et sur ce point: essentiel n’emprunte rien à l’auteur de Melpomène.
Qu’emprunte-t-il à Musset? Tout d’abord il connaissait ses œuvres. En février 1830 il lit et fait lire les Contes d'Espagne et d'Italie. Lecteur régulier de la Revue des Deux Mondes , il y remarquait les diverses poésies de Musset au fur et à mesure de leur publication.
Or certains poèmes des Destinées paraissent parfois répondre à tels poèmes de Musset. La Flûte ( Revue des Deux Mondes du 15 mars 1843) semble être une réfutation de Dupont et Durand ( Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1838).
La théorie romantique des Mages , c’est-à-dire des hommes de Dieu prédestinés au gouvernement de l’humanité, devait multiplier les illusions et les déboires. Le type du raté fut créé, et Louis Reybaud, l’auteur anonyme de Jérôme Paturot popularisait cette figure dont Musset avait tracé les premiers linéaments dans son dialogue de Dupont et Durand.
Le poète de la Flûte a-t-il lu Jérôme Paturot ? Si les deux derniers volumes parurent le 6 mai 1843, c’est-à-dire après la Flûte , le premier volume fut publié le 12 nov. 1842 (Paulin in-8). Dans ce premier volume:, Jérôme Paturot, méditant un poème de dix-huit mille vers, saint-simonien, néo-chrétien, journaliste, philantrope, croyant à la métempsychose, suit comme le pauvre de Vigny, les diverses évolutions de Dupont et de Durand. Cette
triple coïncidence prouve au moins que vers 1840 la psychologie du raté préoccupait les esprits.
Vigny se fit l’avocat du raté dont il soutint la cause avec la sympathie qu’il devait à un frère de Chatterton.
Dans sa carrière mouvementée, le pauvre de la Flûte réunit tous les insuccès de Dupont et de Durand. Comme Dupont, législateur, chef de religion, il construit un rêve humanitaire. Comme Durand il écrit un drame et sombre dans le journalisme. Mais loin de le railler, Vigny le réhabilite. « Prenant ses deux mains dans les siennes », il le réconforte :
J’aime autant que le fort le faible courageux.
Et ne pouvant donner la force aux faibles il l’enlève aux forts. Forts ou faibles, tous les artistes sont des vaincus :
Les forts, devant leur pas Trouvent un nouveau mont inaperçu d’en bas...
Tout homme a vu le mur qui borne son esprit.
Peut-on souhaiter image mieux adaptée, idée plus profondément vraie, réplique plus convaincante ? $
Ce serait encore une protestation, protestation contre l 'Espoir en Dieu (fév. 1838) que l’on pourrait trouver dans le Mont des Oliviers (1843) et la strophe du Silence (1862). Musset demande à Dieu compte du Doute et du Mal :
Pourquoi donc, o maître suprême As-tu créé le mal si grand...
Le doute a désolé la terre.
Tout de même, Vigny déploie ce « manteau de misère » Que d’un bout tient le Doute et de l’autre le Mal.
Néanmoins Musset se résigne à la prière :
Pour que Dieu nous réponde, adressons-nous à lui Si le Ciel est désert, nous n’offensons personne...
Craignant de jouer un rôle de dupe, Vigny préfère opposer
« le dédain à l’absence. » Toutefois n’oublions pas la prière des Destinées (1849).
De Barbier comme de Musset les poésies purent éveiller la réflexion de Vigny, mais non pas la diriger.
Ainsi Vigny ne vécut point à l’écart des idées et des hommes de l’époque romantique. Quelques précurseurs, Gilbert, Bernardin de St-Pierre, Millevoye, Delille lui montraient, en dehors de l’horizon classique, la misère des poètes ; une « nuance » de chasteté, de passion et d’exotisme, l’odyssée d’une bouteille en mer ; les charmes de la description ou de la mélancolie. Quelquesuns, ses aînés ou ses cadets, Soumet, Guiraud, Deschamps, Musset, Barbier, lui parlaient de Dieu, de poésie ou de poètes. Sainte Beuve, le plus curieux et le véritable savant du groupe, l’orientait au milieu des écoles anciennes ou récentes, janséniste, ménaisienne, saint-simonienne. Lamartine lui apprenait comment on doit « partir de la peinture d’une image toute terrestre pour s’élever à des vues d’une nature plus divine. » (Définition de l'Elévation donnée par Vigny, cf. Dupuy. Vigny, p. 240). Enfin Victor Hugo et Vigny nous offrent le spectacle de deux poètes qui se forment ensemble. Ensemble ils se livraient aux transports de l’enthousiasme et de la pitié ; ensemble, ils vénéraient les œuvres de l’esprit humain ; ensemble, ils bâtissaient le monde au gré de leur fantaisie ; ne voyant qu’un aspect des choses à la fois, mais le gonflant à plaisir, esclaves charmés de l’imagination. C’était vraiment leur romantisme qui s’organisait et prenait corps.