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CHAPITRE VIII

Classicisme : Les Latins et la Renaissance.

CÉSAR. TACITE. OVIDE. HORACE. VIRGILE. — RELLEAU. RONSARD. D’AURIGNÉ. RARELAIS.

Les Latins nous retiendront moins que les Grecs, ils nous retiendront cependant. Car l’éducation de Vigny fut classique ; il traduisit Ovide, Horace, Virgile et il s’en est souvenu. Mais ce qu’il fit pour Platon, le relire dans son âge mûr, il ne le fit pais pour Virgile, de sorte qu’on ne retrouve, éparses à travers son œuvre que ces citations scolaires, dont tout homme instruit émaillait jadis son discours en souvenir de ses humanités.

En effet Vigny ne paraît avoir relu que les historiens, César, Tacite, et encore au seul point de vue guerrier. Au début de Grandeur Militaire , évoquant ses études passionnées, il s’écrie :

« Vous vous en souvenez, vous, mes compagnons, nous ne cessions d’ét'udier les commentaires de César, Turenne et Frédéric II..» (Ch. I, p. 202).

D’après César, sans doute, il fait l’éloge du soldat-citoyen de Rome. Avant le combat il fallait persuader ces armées intelligentes ( Servitude et Grandeur Militaires. Ed. Raldensperger. Notes et éclaircissements , p. 308) ; et pendant la paix elles construisaient de larges routes, cimentaient des aqueducs. « Le repos des soldats était fécond autant que celui des nôtres est stérile et nuisible. » (Servitude Militaire , Ch. II, p. 20).

L’auteur de Daphné rappelle la manière dont César asseyait un camp (p. 60) ou mentionne ces légions « à qui Jules donnait pour délassement la conquête des Gaules entre la construction d’une ville de guerre et celle d’un port. » (p. 63).

Le soldat se réveillait en lui lorsqu’il adressait le 28 déc. 1852 à Eusèbe Castaigne cette demande :

« Ayez la bonté de m’écrire un mot qui m’apprenne quelle est la meilleure et la plus nouvelle traduction des Commentaires de César, et si Vous avez le texte en regard. » ( Corr ., p. 263).

Si César le gagnait à la théorie des armées intelligentes, Tacite, nous le savons, aidait à le détromper, Tacite dont il aimait l’humeur aristocratique. L’historien de Cinq-Mars se trouvait très près de l’auteur des Annales; il en fit la confidence à Molé : « Ou’est-ce que l’œuvre de Tacite, sinon une protestation patricienne contre les empereurs démocratiques ?»

( Journal , 1843, p. 194).

Puisque Vigny n’a guère relu les auteurs latins, quel profit a-t-il tiré de ses premières lectures ?

A son avis les études latines et grecques — il ne les sépare pas sur ce point — ont le grand avantage de former le style :

« Kien de plus niais que la routine des classes, du latin et du grec pour tous. Les œuvres anciennes sont excellentes pour former le style. Or qui a besoin avant tout d’un style ? — Ceux qui doivent. être professeurs, rhéteurs, ou par hasard, très grands écrivains éloquents, ou, par un hasard plus grand encore, poètes. Mais la majorité de la nation a besoin d’éducation professionnelle et spéciale. » ( Journal 1842, p. 158-9).

Pourquoi les œuvres anciennes forment-elles le style? Un autre passage du Journal nous répondra. L’imprimerie étant inconnue des Anciens, les lecteurs ne copiaient que les « plus belles choses » ; guidés par le choix du public copiste, les poètes « prirent l’habitude et le sentiment de F unité dans leurs œuvres. Virgile avait peut-être fait des satires ; le Sic vos non vohis permet de le croire », Juvènal des vers « amoureux et des idylles », de même que Platon avait composé des tragédies ; mais chacun d’eux préféra « rester un et grand que doublé et tronqué. » (Id. 1839, p. 142 4). 11 en résulte une per-

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fection de forme qui est pour les modernes une leçon et un modèle. Si résistant aux débordements et aux improvisations romantiques, Vigny supprimait de ses œuvres complètes Héléna et bien d’autres pièces que nous exhumons aujourd’hui, pour ne livrer au public que des livres achevés, il faut noter là l’influence heureuse du classicisme.

Vigny considérait donc les Anciens comme les maîtres du style. Concrètes et synthétiques, les langues anciennes ont le grand avantage de contraindre les modernes à remonter le courant fâcheux qui les entraîne vers l’abstraction et l’analyse.

Si Vigny chercha toujours à donner aux idées les plus abstraites une forme sensible, il le doit au grec et au latin. S’il ne lui déplaît pas d’enchâsser dans ses phrases certaines citations latines qui, brèves comme une inscription de médaille, expriment la pensée en un raccourci saisissant, c’est qu’il subissait le charme de la langue plastique et vigoureuse des Romains.

Vigny écolier traduisit les auteurs latins. Quelle impression lui laissèrent-ils ? Interrogeons encore le Journal et nous -apprendrons qu’il jugeait les Romains positifs et acteurs :

« C’était un sage peuple que celui-là, peuple industrieux, sain et fort, s’il en fut. Sans philosophie, sans idéalisme, ne se perdant guère en abstractions, mais ne considérant que le pouvoir sur la terre, la grandeur sur la terre , et l’immortalité sur la terre, celle du nom. — Sur ce point, le crâne de Bonaparte fut trempé comme un crâne romain, car il ne s’occupait guère d’autre chose. Tout Romain se considérait comme acteur ; il prenait tel rôle et le poussait jusqu’où il pouvait aller. « Je joue le rôle de républicain, dit Caton ; le rôle fini, la République finissant, il se tue. « Je joue celui d’empereur, dit Auguste, applaudissez et baissez le rideau, je meurs. » La vie toujours publique des Romains est là tout entière. » (1829. p. 44-5).

Positifs, ils ne lui plaisaient qu’à moitié ; et son âme préfère s’envoler vers l’idéalisme platonicien ; ils lui plaisaient à moitié cependant ; car le soldat qu’il fut aimait ce peuple soldat, et il y eut toujours en lui un homme d’action, soucieux de l’ordre, de l’énergie et du bon sens.

Acteurs, ils lui plaisaient plus encore peut-être. Vigny se propose toujours d’arrêter ses héros dans une attitude sculp-

turale ou théâtrale qu’il associe étroitement à l'idée dont il les sacre champions. Les Romains lui fournirent une collection de gestes humains.

Nous savons déjà qu’avant même d’avoir pénétré l’esprit du stoïcisme, il avait 'été séduit par le masque hautain des Brutus et des Caton. Dès la première ligne du Journal l’homme qui lutte contre le destin est représenté par Caton. (1824, p. 27). L’auteur de Servitude et Grandeur Militaires compare ses compagnons d’armes aux Caton et aux Brutus (p. 213). D’ailleurs ce qu’il admirait en eux, -c’était moins le Romain qui tue — Chateaubriand l’avait mis en garde contre la brutalité romaine — que le stoïcien qui se tue. Le suicide de Caton est le modèle toujours présent à la pensée de Chatterton. Lorsqu’il pose devant lui la fiole d’opium, il s’encourage par ces mots : « Caton n’a pas caché son épée. Reste comme tu es, Romain, et regarde en face. » (Acte III, Sc. i).

Après les Stoïciens qui regardent la mort en face, les Gladiateurs qui saluent leur meurtrier : morituri te salutant. Leur geste devient le symbole de l’armée moderne que la nation tue dans ses discordes civiles et qui respecte la nation. En 1822, le poète du Trappiste fait dire aux cohortes fidèles et abandonnées de leur Roi :

Noua l’avons salué -car nous venions mourir ;

et en 1835 l’auteur de Servitude et Grandeur Militaires assimile l’existence du soldat à celle du gladiateur :

« Le peuple est lie- César indifférent, le Claude ricaneur auquel les soldats disent sans cesse en défilant : Ceux qui vont mourir te saluent. » (p. 23).

Songeant sans cesse au gladiateur romain, Vigny pense qu’y songeaient aussi les gentilshommes qui, sous la Terreur et dans les prisons de la Conciergerie, s’exerçaient à une mort élégante :

« J’admirai... ce jeu de prison comparable aux -exercices des gladiateurs... Nous sommes latinistes de père en fi'ls pendant notre première jeunesse, -et nous ne cessons -de faire des -stations et d’adorer devant les mêmes images où ont prié nos pères. Nous

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avons tous, à 1 ecole, crié miracle sur cette étude de mourir avec grâce que faisaient les esclaves du peuple romain... » ( Stello, Ch. xxviii. Le Réfectoire, p. 143).

Non moins que les Romains, les Romaines frappèrent l’imagination enfantine de Vigny. Brunes et altières elles caractérisent tout un type de femmes, courageuses est de teint mat. Mmo Roland haranguant la foule avant de mourir est une Romaine. Mademoiselle Busoni devient une « belle jeune Romaine aux yeux noirs. » ( Vigny au Maine Giraud , p. 17). La sœur de Wanda est une Eponime du Nord :

Vous ne maudissez pas, ô vous, femmes romaines !

"Vous traînez votre joug silencieusement. (Wanda. xv).

C’est pourquoi, les réminiscences latines de Vigny seront de trois sortes : il illustrera son style de quelques mots pittoresques ou concis qu’il cite ou traduit ; il détachera des maximes pratiques et fortes ; et surtout il notera de belles attitudes. Voilà ce que nous relèverons chez les trois poètes dont il semble s’être le plus souvenu, Ovide, Horace, Virgile.

Les Métamorphoses sont un des premiers livres des enfants. Aussi le poète du Déluge traduit tout naturellement quelques traits descriptifs d’Ovide :

Quaesitîsque diu terris nbi si-

[dere detur In mare lassatis volucris vaga [decidit alis.

TTnus erat toto naturae vultus

[in orbe.

Et l’ange en la [la Terre] cherchant fatiguera ses ailes...

L’aigle tombe des airs...

... et l’onde Ne donnait qu’un aspect à la [face du monde.

(Estève, Poèmes , p. 80, 85-86).

Plus tard, pour indiquer qu’il ne se tiendra pas derrière l’édition du More de Venise pour la défendre, il ne trouve rien de plus bref que de reproduire l’adieu d’Ovide exilé au livre des Tristes ( Théâtre , Lettre à Lord..., p. 278) :

Parve, sine me, liber, ibis in IJrbem.

Aux poèmes d’Ovide, Vigny n’emprunte que des mots, Horace lui fournira des mots et surtout une maxime et un geste inoubliables.

Horace donne à certaines idées une expression si courte et si heureuse qu’elles s’imposent désormais à la mémoire ; il faut les citer ou les traduire. Vigny ne s’en prive pas. De l’ode si connue sur la traversée de Virgile, il imite le début dans Syme- Iha et dans Wanda :

Sie te diva potens Cypri Si fratres Helenae, lucida si-

[dera,

Ventorumque regat pater, Obstrictis aliis, praeter Japyga, N avis qiiae tibi creditum Debes Vergilium, finibus atticis Reddas incolumem, precor...

(Odes I. 3).

Navire...

Ob ! qu’Eole du moins soit facile [à tes voiles !

Montrez vos feux amis, frater- [nelles étoiles !...

Et de mes vœux pour elle exau- [cez le dernier.

... Symetba s’est fiée Aux flots profonds ; V Attique [est par elle oubliée...

(Id. Estève, p. 130-1).

De même que le premier navigateur avait un triple airain autour de la poitrine, aes triplex circa pectus (Id.) le tzar inflexible de Wanda , « ferma son cœur des trois cercles de fer. » (Wanda. XX).

Dans Stello, Vigny reproche à Horace d’avoir osé dire : dormitat Homerus (Ch. xxxviii, p. 233) ; mais dans la lettre à lord *** il reprend l’expression : « La grande France... sommeille... » (p. 266). Dans la même lettre il compare la tragédie à lia1 sirène de Y Art poétique : desinit in piscem mulier formosa superne, (p. 265).

La lettre que nous citions plus haut où Mlle Busoni est traitée de Romaine, se termine, grâce à l’association des idées, par une citation d’Horace : O matre pulchra $ilia pulchrior (Odes I, 15).

Mais il est une Ode qui fixa dans l’esprit de Vigny, pour toujours, le caractère et l’attitude du Sage :

Justum et tenacem propositi virum...

Si frac tus itlilabatur orbis,

Impavidum ferient ruinae. (III. 3).

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L auteur de Cinq-Mars prête à de Thou et à d’Effiat son enthousiasme pour cette ode dont il cite la maxime et traduit l’image :

« Souvenez-vous des vers que nous rébitions autrefois : Justum et tenacem propositi virum... Ces mots de fer se sont imprimés dans ma tête. Oui, que l’univers s’écroule autour de moi, ses débris m’emporteront inébranlable. » ( Cinq-Mars . L’Espagnol,

L’image du Sage dont l’intrépidité domine les ruines de l’univers, il s'en était déjà servi pour représenter dans le Déluge l’obstination du Géant :

Sur sa tombe immobile, il fut réduit en poudre.

La maxime est citée encore dans Stello ; mais pour flétrir le mauvais usage qu'un Saint Just pouvait faire de la vertu romaine :

« Il croit en sa vertu, et tout en répétant en lui-même : Justum et tenacem propositi virum, il arrive à l’impassibilité des douleurs d’autrui. » (Cb. xxxi, p. 177).

Avouons enfin que le poète de la Maison du Berger cite Horace entre Anacréon et Voltaire parmi ceux qui déshonorèrent la poésie :

Tu chantas en buvant dans les banquets d’Horace.

La Poésie légère ne fut jamais le fait d’Alfred de Vigny.

Virgile est admiré sans restriction. A la philosophie, à la sensibilité virgilienne seront empruntées certaines expressions qui, consacrées par le temps apparaissent, dans leur concision, grossies de tout le contexte qu’elles évoquent.

Dans la Lettre à Lord *** imaginant lame du poète diffuse à travers le drame romantique il recourt à l’âme du monde du VIe livre de V Enéide : mens agitat molem ; (p. 269) tandis qule| la tragédie classique lui rappelle « la vaine fantasmagorie » des enfers : inania régna (p. 270).

Dans le discours de réception à V Académie, Etienne retiré « dans ses grandes terres » est comparé à l’heureux vieillard des Bucoliques :

« Il regardait croître à la fois ses enfants et (leurs fils et ses arbres favoris :

Inter flumina nota Et fontes sacros.

En parlant de lui, l’on ne peut ajouter, comme Virgile : fortunate senex, car s’il était avancé en âge, il ne fut jamais un. vieillard. » (. Journal d’un Poète , p. 314).

Que ce souvenir des Bucoliques ne nous surprenne point. L’idylle écrite « dans le goût de Théocrite, » (1815) le fut peutêtre davantage encore dans le goût de Virgile ; et lorsque en 1826 l’auteur de Cinq-Mars dépeint Joseph et Laubardemont se disputant devant Richelieu le prix de la fourberie, ce sont les chants amœbées de Virgile que nous alléguerons et de son aveu même : « ces deux séides farouches alternaient leurs discours comme les pasteurs de Virgile. » {La Veillée , p. 176).

Virgile, après Horace, lui indique une formule de la ténacité romaine ; c’est le « labor improbus » qu’il cite dans la lettre aux députés sur La Propriété littéraire. ( Stello , p. 298).

Quant aux attitudes virgiliennes on peut en dresser toute une liste. Héléna iéploré ressemble à un beau lis courbé

Sous l’injure des vents et de la lourde pluie.

(Estève, Poèmes, p. 268).

Tells sont les pavots du IXe chant de YEnéide auxquels le poète compare Euryale; mourant :

Demisere caput, pluvia cum forte gravantur (v. 437). La femme adultère aura les regards de Cassandre :

E-cce trahebatur passis Priameia

[virgo

Crinibus a teunplo Cassandra [adytisque Minervae Ajd caelum tendons ardentia lu- [mina frustra, Lumina, nam teneras arcebant [vincula palmas.

Par ses cheveux épars, une [femme entraînée...

Paraît : ses yeux brûlants au [Ciel sont dirigés, Ses yeux , car de longs fers ses [bras nus sont chargés.

(Estève, Poèmes, p. 113).

(Eneide II. 403-406).

C’est encore une image virgilienne que choisit Vigny pour représenter Richelieu un soir de combat :

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« Le vieux ministre... continua en silence et en repos à regarder le combat du Roi, comme un vieux loup qui, rassasié de victimes et engourdi par l’âge, contemple dans la plaine le ravage du lion sur un troupeau de bœufs qu’il n’oserait attaquer ; de temps en temps son œil se ranime, l’odeur du sang lui donne de la Joie, et pour n’en pas perdre le goût, il passe une langue ardente sur sa mâchoire démantelée. » {Les Récompenses, p. 157).

Ces comparaisons bucoliques ne sont point rares dans l’Enéide (1).

En 1833 dans la Prière pour sa mère , la flamme d’iule est le symbole des lumières maternelles :

... Toujours allumé, son cœur me conduisait. Ineffable lueur qui marche, veille et brûle Comme le feu sacré sur la tête d’iule.

{Journal, p. 271. Cf. Enéide II. 682).

L’armée impatiente de combattre sous la Restauration, étouffait enfermée « dans le ventre de ce cheval de bois qui ne s’ouvrait jamais dans aucune Troie. » ( Servitude et Grandeur Militaires, p. 202, cf. Enéide, II). Napoléon tantôt comédien, tantôt tragédien devient le Protée des Géorgiques (Id., p. 259).

Citations, traductions, adaptations sont tirées des passages les plus connus de Virgile ; aucune ne nécessita une seconde lecture.

Il fallait néanmoins faire ici cette anthologie de fleurs romaines recueillies dans l’œuvre de Vigny. Elle nous prouve que la phrase latine se gravait aisément en sa mémoire, et que Rome lui apparaissait comme une cité opiniâtre et magnifique.

Vigny est trop classique pour n’avoir pas jeté un coup d’œil sur l’aurore du classicisme. Ne rompant point la chaine qui unit aux Classiques les Romantiques, dans une lettre à Ste- Beuve du 8 août 1828 il appelle les humanistes de la Renaissance « nos devanciers » (p. 18).

Mais il prie en même temps Ste-Beuve de ne pas trop se fier à son amour pour eux. Il lui demande bien de nous donner après les Œuvres choisies de Pierre de Ronsard « un choix

(1) Cf. Enéide, ch. IX, v. 59 et 339. Turnus est comparé à un loup, et Nisus à un lion rassasié de victimes.

semblable de la Pleiade et de sa queue », mais, c’est pour avoir une occasion nouvelle de lire quelques pages de Ste Beuve. Pas plus que le Moyen-Age, il n’aborde la Renaissance directement. Ici Millevoye est son guide ; là, Ste Beuve.

Néanmoins, sans avoir puisé très profondément aux sources de l’humanisme français, il ne les a pas ignorées. Belleau, Ronsard, d’Aubigné, Rabelais — qui tous ont leur place dans le Tableau historique et critique de la Poésie Irançaise et du Théâtre français au xvie siècle — ont droit ici à une citation. Chez Belleau, Vigny note un rythme ; et chez Ronsard une expression ; d’Aubigné lui présente un modèle de satire épique et biblique ; Rabelais, de conte synthétique ou symbolique.

C’est à partir de juillet 1828 qu’il lit le Tableau de Sainte Beuve. Précisément dans la Frégate la Sérieuse qui est de 1828nous retrouvons le mouvement des dernières strophes de la chanson d’ Avril de Belleau :

Mai vantera ses fraîcheurs Ses fruits meurs...

Mais moi je donne ma voix A ce mois...

( Tableau ... Charpentier 1843,

Le poète de YEsprit pur ne devait-il pas plus tard retirer des Discours de Ronsard cette « plume de fer » qu’il mit au cimier doré du gentilhomme ?

Je veux de siècle en siècle au Monde publier D’une plume de fer sur un papier d’acier.

(Œuvres choisies... Rayraond-Bocquet 1838, p. 311).

D’Aubigné eut une rare fortune au xixe siècle. On se ressouvint de ses Tragiques ; et on lui emprunta un genre : la satire épique. Mme de Staël avait dénoncé le persiflage qui dessécha l’inspiration poétique du xvme siècle et prône l’enthousiasme, les sentiments exaltés. Même le poète satirique dut changer de ton ; et, délaissant la satire familière et ironique de Boileau, imiter la satire lyrique de Chénier ou épique de d’Aubigné. Les Châtiments d'Hugo reprennent le genre illustré par le

Brest vante son beau port et cette [rade insigne...

Mais Toulon a lancé la Sérieuse

[à la mer...

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poète des Tragiques. Vigny se défiait de la salire familière, avons-nous dit à propos de Cervantes ; et cependant il fait lui aussi œuvre satirique. Le Déluge , la Prison contiennent une satire du Christianisme ; comme la Colère de Samson , une satire de la femme. Mais précisément ses satires, telles les satires de d’Aubigné, sont épiques et bibliques. D’Aubigné n’hésite jamais à identifier ses adversaires avec les personna,ges hébraïques. Marguerite de Valois devient la Philistine Dalila (1). Vigny lui aussi transformera en Dalila Mme Dorval. Certes Vigny s’était trop pénétré de la Bible pour n’y pas chercher directement les images et les textes dont il avait besoin ; mais il pouvait reconnaître en d’Aubigné un « devancier ». Nous savons qu’il l’admirait, et, à la manière de Ste Beuve, par fragments. Le 21 sept. 1861, il écrivait à Louis Ratisbonne :

c Vous lisez des bagatelles... et vous ne connaissez pas les Tragiques de ce rude d’Aubigné. Je me réserve le bonheur de vous

montrer ce que j’y ai souligné de digne d’admiration. » (p. 326).

Rabelais, plus encore que d’Aubigné, était (admiré de Vigny. Le 3 avril 1829 il déclare à Ste Beuve que sa prose et sa poésie « l’enchantent, le ravissent comme André Chénier et La Fontaine, comme Yc-ung et Rabelais » (p. 25). C’est que Rabelais fut, comme Vigny lui-même, de la race des conteurs. Ne conte pas qui veut ; il suffit d’aller dans les salons pour s’en convaincre. L’art assez particulier de conter les réunissait donc en dépit des divergences.

D’ailleurs les divergences ont leur utilité ; et Vigny sut parfois recourir à Rabelais pour développer en lui des qualités que possédait sa nature complexe mais qui n’y étaient pas prédominantes.

Ainsi, trop de fois il manifesta son estime du caractère pratique des Romains, ou du bon sens de Rabelais, Molière et La Fontaine pour qu’il ne leur fût pas réellement reconnaissant d’avoir modéré les élans de son âme aventureuse et idéaliste ou affermi ce sens des réalités, dont, après tout, il ne manqua point.

D’autre part Vigny dont la sobriété grave et quelque peu

fl) Cf. Trénel. L’élément biblique dans l’œuvre poétique d’Agrippa d'Aubigné (p. 8 et 87).

compassée n’ignorait pas ce qu’un récit comporte d’exubérance, de gaieté et de nonchaloir, n’était pas fâché, avant de conter les trois histoires de Stello, de demander à Rabelais un modèle de narration copieuse, divertissante et aisée. Lorsque Stello supplie avec quelque volubilité le docteur Noir de lui faire un récit qui aurait toute la fadeur du xviii6 siècle, il s’essaie, et non sans essoufflement, aux « énumérations rabelaisiennes. » (Ch. iii, p. 9-10). Au chapitre précédent lorsqu’il lance toute une tirade sur les Diables bleus, c’est avec un acharnement impitoyable et qui voudrait bien mériter de Rabelais. Le rire du docteur Noir ne sonne pas franc comme celui de Gargantua, et il fait mal à Stello. Encore Vigny s’étudiet-il à maintenir dans ces trois récits l’enjouement qu’il enviait sans doute au créateur de Pantagruel. Certes il n’atteint pas le naturel de Rabelais ; mais il1 fait tous ses efforts pour dissimuler l’effort et conter d’une manière gaie, abondante et facile.

Il ne trouvait pas seulement en Rabelais le fonds qui lui manquait le plus. Après les divergences, les ressemblances. L’un et l’autre aiment les récits synthétiques ou symboliques. En un personnage (énorme, Gargantua, Panurge, Jean des Entommeures, Rabelais réunit les traits caractéristiques du Sage, de l’Etudiant, du Moine. A côte de la Bible , du théâtre de Shakespeare, de la Divine Comédie , il faut inscrire le Gargantua et le Pantagruel parmi les œuvres qui développèrent en Vigny le goût des héros représentatifs. Rabelais excelle non moins aux récits symboliques. L’antre des Chats Fourrés, l’abbaye de Thélème lui permettent de censurer la procédure ou l’église. Aussi, à propos de Mlle Sedaine et de la Propriété littéraire , Vigny voulant railler l’unanimité avec laquelle le public vit dans le Philosophe sans le savoir l’apologie du duel, reprend un symbole de Rabelais, celui des moutons de Panurge ; et il cite le texte : « tous crians et bellans, en pareille intonation, la foule était à qui le premier saulteroyt après leur compaignon. » ( Stello , p. 289).

Apparemment Vigny se complut au conteur qu’était Rabelais. Il est temps néanmoins d’arriver aux écrivains chez lesquels il retrouvait l’hellénisme cher à son génie ; il est temps d’étudier Racine et Chénier.

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