‹ Alfred de Vigny, persistances classiques et affinités étrangèresChapitre 24 sur 31 · LA FONTAINE. RACINE. CHÉNIER · texte numérisé non relu

LA FONTAINE. RACINE. CHÉNIER

Alors que nous avons déjà parlé de Pascal et de La Rochefoucauld, de Corneille et de Molière, de Voltaire et de J. -J. Rousseau, pourquoi ne retenir ici, de tous les écrivains du xviie et du xvni6 siècle que trois noms ? C’est qu’il s’agit, non plus de découvrir les origines des idées politiques, sociales ou religieuses de Vigny, mais de déterminer son classicisme, plus exactement son hellénisme et que, pour cet objet, il suffit maintenant de consulter La Fontaine, Racine et Chénier ; il suffit, mais il le faut. En effet bien qu’il ait étudié Homère, Eschyle, Platon, Epictète, il n’avait pais reçu, comme Racine à Port- Royal, cette profonde et sérieuse éducation qui seule lui eût permis de se dégager assez des difficultés de vocabulaire et de syntaxe pour sentir toute la beauté des œuvres grecques. Pour qu’il la sentît pleinement, j’imagine qu’il lui fallait la trouver dans sa propre langue. Ce fut le service que lui rendirent La Fontaine, Racine et Chénier.

Avec eux le classicisme apparaissait dans toute sa pureté, pureté que ne lui conservait pas Chateaubriand chez lequel il se teintait de romantisme.

Racine « quand il avait lié toutes leis scènes entre elles disait : ma tragédie est faite » (1). Chénier n’écrivait qu’après une

(1) Pour Racine, nous avons eu constamment à l’esprit le beau et pénétrant ouvrage de M. Le Bidois : De l’Action dans la Tragédie de Racine.

minutieuse préparation : mais alors il aurait pu dire lui aussi, mon poème est fait, car il disait :

Rien n’est fait aujourd’hui, tout sera fait demain.

(Epitre, Ed. Dimoff).

Vigny de son côté notait dans son Journal :

« 1824. La seule faculté que j’estime en moi est mon besoin éternel d’organisation. A peine une idée m’est venue, je lui donne dans la même minute sa forme et sa composition, son organisation complète. — 1836. Je ne fais pas un livre, il se fait. Il mûrit et croît dans ma tête comme un fruit. — 1847. Sur Cinq-Mars : Je ne l’écrivais: pas, [à partir de 1824], mais partout je le composais et j’en resserrais le plan dans ma tête... et ce ne fut qu’en 1826 que je me mis à écrire le livre d’un bout à l’autre, et, comme on dit, d’une seule encre. » (pp. 28, 107, 231).

Le Romantique dissimule le travail, exagère la rapidité, la spontanéité de la création ; mais il n’en est pas moins évident que pour lui, comme pour Racine, comme pour Chénier, la composition est l’essentiel. LTne œuvre d’art est un tout, et ils ne peuvent la réaliser que quand les moindres détails en sont déjà agencés dans leur cerveau. D’autre part, comme ils se sont formés les uns et les autres à l’école de l’Hellénisme, leur œuvre, ordonnée, achevée, apparaît, dans la grâce d’une élégante proportion, enveloppée de lumière et d’harmonie. Mais ne leur demandez pas les flots d’improvisation d’un Lamartine, ou les caprices de l’imprévu d’un La Fontaine.

Certes les Fables de La Fontaine laissent l’impression d’un délicieux équilibre. Rien de trop, est sa règle. Mais si l’on peut prévoir qu’il ne dira rien de trop ; on ne prévoit pas ce qu’il dira ; ni lui, peut-être. Nous doutions-nous, se doutait-il que la Laitière et le Pot au lait , les Deux Pigeons, se termineraient par la confidence de ses rêves ou de ses amours ? Il est chose légère ; et n’exigeons pas de lui la certitude d’un Vigny, d’un Chénier, d’un Racine.

Quelque différent qu’il soit de Vigny, si nous parlons ici de La Fontaine, c’est que l’antithèse a son influence, c’est surtout que les contes et les fables de celui-ci furent pour celui-là le modèle permanent du symbole classique. Cependant nous aurons hâté d’arriver à Racine et Chénier, lesquels sont de sa famille.

CLASSICISME : DE RACINE A CHENIER

Entre La Fontaine et Vigny n’apparaissent d’abord que les contrastes. Bourgeois, épris de raison vulgaire et de morale pratique, La Fontaine rabaisse maint orgueil ; néanmoins il comprend tous les êtres et anime toutes les choses. Gentilhomme, dédaigneux de la vie commune, dévot de l’honneur, Vigny absout l’orgueil ; mais négligeant d’ordinaire la stupidité des choses, il ne contemple vraiment dans la nature que la majesté des hommes. L’un approuve la Providence ; l’autre accuse le Créateur. L’un raccourcit les objets, l’autre les grossit ; car, si tous les deux sont narrateurs et moralistes, celui-ci ramène l’épopée à l’apologue et celui-là se définit un moraliste épique. Enfin, comme de toutes les différences, celle des styles éclate la première aux yeux, et que rien ne diffère plus de la gaieté familière et diverse des Fables que la noblesse sérieuse et uniforme des Poèmes , on ne s’avise guère d’inscrire La Fontaine parmi les maîtres de Vigny.

Cependant Vigny prétend aimer La Fontaine (1). Et puis, les faits sont là. Partout et dans ses vers et dans sa prose on relève les traces des Fables (2). A travers la correspondance notamment se multiplient les citations ou les imitations. Dans une lettre du 15 juillet 1850, il appelle Busoni « le cher ami du Monomotapa » ; ensuite il parodie le début des Animaux malades de la Peste (VII, I) : « Votre Beauté chérie, votre Ange de Raphaël, votre Vierge à la Chaise, votre Chérubin de Murillo, votre Amour de l’Albane, votre fille en* un mot... » Enfin, racontant l’histoire d’un pigeon, fourvoyé à l’Institut, qui se pose tour à tour sur une tête chauve et sur les cheveux noirs de Salvandy, il songe d’abord à l 'Horoscope (VIII, 16) et à « l’aigle d’Eschyle », puis il compare — on ne sait pourquoi — Salvandy à l’Ane qui « est bonne créature » ( L’Ane et le\

<tl) Cf. lettre du 3 avril 1829 à Sainte-Beuve : ses poètes préférés sont Chénier et La Fontaine (p. 25). — En 1840, parmi les grands poètes, il ne nomme que deux poètes français : Molière et La Fontaine ( Journal , p. 151). — En dépit de J. -J. Rousseau et de Lamartine, il laisse La Fontaine aux enfants (Lettre du 12 mai 1863, p. 376).

(2)) Dans le Trappiste (1822) il modifie cet hémistiche : « L’onde était transparente » (Le Héron , VII-4) et écrit : « L’ombre était transparente ». — Comme La Fontaine, il dit : « Avez-vous lu Baruch ? » Lettre du 8 août 1828, p. 17. — Franklin lui paraît un autre « paysan du Danube » ( Quitte pour la Peur , 1833, Scène VIII). — Dans les Oracles (1862) les Parlementaires lui semblent des fous qui distillent et vendent la sagesse ( fables , IX, 8). — Des autres œuvres det La Fontaine, il parle à peine ou il les condamne : « Les mauvaises comédies de La Fontaine n’ont pas détruit ses fables... » (Loüre du 17 sept. 1839 au Prince de Bavière, p. 92).

Chien , VIII, 17). Vraiment il écrit, ce jour-là, sous l’obsession de La Fontaine. Malgré les divergences il y avait donc entre les deux poètes des points de contact.

En premier lieu, si La Fontaine est de tempérament bourgeois, il est aussi, comme tous les fils adoptifs de la Grèce, d’intelligence aristocratique et sai finesse attique s’accorde avec Vigny pour mépriser les grossières multitudes. Quant à Vigny, les contraires s’unissent en lui ; et, voulant se peindre, il s’est dédoublé. Or la raison, la mesure, la netteté d’un La Fontaine ou d’un Voltaire peuvent irriter Stello ; elles charment le Docteur Noir.

Certes une morale intéressée n’est pas celle de Vigny ; mais il la prête volontiers aux moindres personnages de ses romans ou de ses drames. Le bon sens ne lui est pas aussi cher qu’à La Fontaine ; raison de plus pour qu’il puise des Fables ce qui manquait à son propre fonds. La désillusion de Picard, qui s’est mêlé à de nobles conjurés {La maréchale d’ Ancre) rappelle le Jardinier et son Seigneur (IV -4), L’homme qui court après la Fortune (VII-12) :

« Qu’ai-je gagné à tout ceci, moi ? Les gens de guerre sont logés dans ma maison... Ma fille se meurt de l’effroi de cette nuit... J’en ai assez... Adieu, messieurs, adieu. » (Acte V.

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