CHAPITRE PREMIER
Les Idées Militaires.
Joseph de MAISTRE. LA MENNAIS. CHATEAUBRIAND.
Vigny traverse la désespérance et n’y reste pas ; nous le prouvera sa première désillusion, la désillusion militaire. Fils d’un officier blessé, nourri chez lui de récits guerriers où l’orgueil aristocratique se mêlait à l’amour des combats, il se trouve au Lycée en pleine épopée napoléonienne. « La guerre était debout dans le Lycée ; les anciens camarades reparaissaient « en uniforme de housard et le bras en écharpe » ; les maîtres lisaient les bulletins de la Grande Armée ; les salles d’études ressemblaient à des casernes, les récréations à des manœuvres et les examens à des revues. ( Servitude et Grandeur militaires , p. 14-15). Il fut pris « d’un amour vraiment désordonné de La gloire des armes ». (Id.). Or il ne connut que la servitude de la paix, devint capitaine à l’ancienneté, et démissionna. Quelque vive que fût sa déception, dans l'obéissance d’une armée paci-
ALFKED DE VIGNY
fique, soumise au pouvoir civil, il découvrit une véritable grandeur. De là le titre significatif, unique, du livre où il nous raconte sa désillusion et sa guérison : Serviteur et Grandeur Militaires ; titre significatif parce qu’il atteste la pondération d’une âme qui, après avoir oscillé d’un contraire a l’autre, s’arrête toujours dans un état de résignation, de confiance et aussi ? car elle sait contenir les extrêmes — de plénitude ; titre unique, parce que Vigny, habitué à suivre ses idées jusqu’au bout, les présente d’ordinaire isolément, et que, cette fois seulement, il met côte à côte la thèse et l'antithèse, la servitude et la grandeur.
Vigny fut d’abord un soldat. Il importe donc de noter d’abord l’influence du métier des armes sur son éducation, son caractère et son œuvre.
Les Cent-jours harnachèrent à la préparation de l’Ecole polytechnique, pour en faire « aux Compagnies Rouges » un gendarme de la Maison du Roi. Du moins avait-il eu le temps de s’éprendre des Mathématiques et d’en suhir le charme : abstraction et déduction devinrent les deux caractères essentiels de sa méthode. Abstraire de la réalité confuse une idée comme l’isolement, l’injustice, la fatalité ; en déduire sans effroi toutes les conséquences, dût-il doresseor contre Dieu l'homme et quitte par une déduction postérieure à réconcilier 1 homme avec Dieu, telle est sa manière. L’auteur de Daphné, nous en fait l’aveu :
« Que suis-je, sinon une machine à penser ? Donnez-anoi du chagrin, je pense à ce chagrin avec un étonnement profond i donnez-moi du bonheur, je réfléchis à ce bonheur, je m’attache à lui, je le travaille, je le creuse, je l’examine comme une solution d’algèbre... » ( Daphné , p. 4.)
L’aveu est capital. Son pessimisme n’est pas vrai d’une vérité naturelle mais d’une vérité mathématique. Vigny n’opère pas sur les choses mais sur les idées ; et il le sait. Ses griefs sont fictifs et, n’atleignan't pas l’être, n’atteignent pas Dieu. Les mathématiques ne sont pas seules coupables. Sans imagination, le poète n’aurait point animé des idées et parfois des mots. Mais les mathématiques, loin de contrarier l’imagination, la supposent peut-être ; et nous n’hésitons pas à en retrouver chez le poète des Destinées ou de l’Esprit Pur la forme qui nous
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éblouit chez un Platon ou un Pascal : l’imagination dans l'abstrait.
Pour n’y plus revenir, remarquons qu’en dehors des mathématiques, les sciences ne firent pas sur Vigny d’impression profonde. Il s’occupera de physiologie ; mais la physiologie ne mordra point sur son idéalisme ; et il n’est jamais à craindre avec lui que la matière détrône l’esprit. Là-dessus nous pouvons constater que l’auteur de Cinq-Mars (1826), ayant trouvé chez Richelieu « une bouche presque sans lèvres », est heureux de constater que « Lavater regarde ce signe comme indiquant la méchanceté. » (Le Cabinet, p. 96). Après Lavater, Gall;. L’auteur de Stello (1832) rend un hommage plutôt ironique au « bon docteur », à sa carte de nos bosses et à ses numéros. (Ch. II, Symptômes, p. 4). En 1832, dans le Journal d’un Poète, il signale la résignation de Cuvier qui meurt « en s’analysant luimême et disant : la tête s’engage... » (p. 64) ; et en 1839, dans la lettre au Prince Maximilien de Bavière, il note les découvertes de Cuvier ( Corr ., p. 86). Enfin, dans le Journal encore, en 1836 et 1843, apparaissent quelques traces de ses préoccupations physiologiques. En 1836 il passe deux heures à examiner avec le médecin Magistel un cerveau :
« Il m’a semblé plus que jamais qu’une seule formation préside à toute chose et que la tête humaine est une boulei semblable à la terre. Nos os sont les rochers ; nos chairs, le sol gras et humide ; nos veines les fleuves et les mers ; nos cheveux, les forêts. Je n’ai éprouvé aucune horreur à cette vue, mais seulement une vive curiosité et une admiration religieuse pour ce perpétuel miracle de la vie. » (p. 106).
Le 2 juillet 1843, en songeant à ce « morceau de chair bleuâtre » qu’est le cœur, il le déclare « impuissant à créer des sentiments ». Seulement le travail cérébral « fait sans doute tourbillonner le sang et le fait refluer au cœur ». D’ailleurs le cerveau ne crée point la pensée : « L’âme ne me semble se servir réellement que du cerveau pour son instrument ». ( Id ., p. 165-6). Bref, il reste spiritualiste, religieux ; son dernier poème est Y Esprit Pur ; et les seules sciences qui émurent sa pensée furent abstraites : les Mathématiques.
Pour être soldat il devient mathématicien ; soldat, il déve-
loppe en lui le goût de l’autorité et celui de l’action. Autorité et action furent les premières sources de son désenchantement.
Qu’est-ce que l’autorité, aux yeux de Vigny ? — L’ordre, et dans les deux sens du mot, le commandement et l’organisation. Chez le subordonné, le commandement cause parfois l’amour du commandant, amour irraisonné1, fanatique : le séddisme ; mais il exige toujours l’obéissance. L’obéissance suscite dans l ame du soldat l’abnégation, c’est-à-dire le sacrifice et le dévouement ; elle lui apprend « l’art de bien souffrir et de bien mourir ». [Servitude..., p. 204). L’organisation entraîne la discipline et toutes ses conséquences : la hiérarchie, le règlement, le silence.
L’action, c’est l’activité physique ; soit joyeuse, lorsqu’en 1815, il escortait en chantant la retraite du Roi [Id., Laurelte, p. 38) ; soit pénible, lorsqu’en 1819 il marchait « d’Amiens à Paris, par la pluie, avec son bataillon, crachant le sang sur toute la route et demandant du lait à toutes les chaumières. » ( Jour nall, p. 62). Ce serait surtout l’activité guerrière, le besoin des combats, du danger et de la gloire.
Autorité et action attirèrent puis déçurent Vigny, mais laissèrent dans son âme rassérénée des traces ineffacées. Le roman rétrospectif de Servitude et Grandeur Militaires nous permet de suivre la pensée de Vigny de 1815 à 1835.
Le problème de l’autorité est scruté sous toutes ses faces. L’autorité est-elle d’origine divine ? et il examine la doctrine de Joseph de Maistre. L’armée doit-elle s’asservir à un chef, fût-il un Napoléon? et il critique le séidisme. L’armée doit-elle toujours obéir au pouvoir civil, qui, dans les troubles, fait du soldat un bourreau ? et il envisage une armée délibérante.
Séduit par l’autorité, Vigny, dont la pensée est philosophique, voulut lui donner une base solide et il dit avec de Maistre : tout pouvoir vient de Dieu. C’est ainsi qu’il lui « sembla voir dans chaque général en chef une sorte de Moïse qui devait seul rendre ses terribles comptes à Dieu. »
« Je cherchais ainsi à capituler avec les monstrueuses résignations de l'obéissance passive, en considérant à quelle source elle remontait, et comme tout ordre social seonblait appuyer sur l'obéissance. Mais il me fallut bien des raisonnements et des paradoxes pour parvenir à lui faire prendre quelque place dans mon
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âme. J’aimais fort à l’infliger et peu à la subir... j’étais un lévite de seize ans. » (Servitude..., p. 102).
A l’en croire, et pourquoi ne pas l’en croire ? même à seize ans il eut besoin de raisonnements et de paradoxes pour appuyer sa foi théoeratique.
C’est que, s’il était homme d’autorité, il était aussi homme de liberté. Après avoir cité le vers de La Fontaine : « Notre ennemi c’est notre maître », le Docteur Noir ajoute : « Pour moi je ne puis souffrir naturellement aucune autorité. — Ma foi ni moi, dût Stello, emporté par la vérité, fût-ce l’innocent pouvoir d’un garde champêtre. » (. Stello , ch. XXXIX, p. 239). Or Vigny est à la fois le Docteur Noir et Stello. Bientôt sa sympathie s’égare sur les révoltés. M. Paul Marabail a constaté le lien qui réunit Cinq-Mars et Eloa. Cinq-Mars se révolte contre Richelieu, comme Satan se révoltait contre Dieu ; de Thou se sacrifie à Cinq-Mars, comme Eloa se sacrifiait à Satan. (De l'influence de l’Esprit Militaire sur l'œuvre d'Alfred de Vigny , p. 91).
Dès que Vigny se met en garde contre la théocratie, il s’approche de Voltaire. Or Voltaire est l’ennemi du fanatisme. Vigny découvre donc dans l’idolâtrie du chef une forme du fanatisme qu’il appellera plus tard d’un nom voltairien, le séidisme. En 1829, et sans la nommer encore, il déteigne ainsi cette abdication totale d’un individu devant un chef :
« Exempt de tout fanatisme, je n’ai point d’idole... L’homme est si faible que lorsqu’un de ses semblables se présente disant : « je peux tout », comme Bonaparte, ou « je salis tout », comme Mahomet, il est vainqueur et a déjà à moitié réussi. De là le succès de tant d’aventuriers. » ( Journal , p. 40-1).
La citation est curieuse ; elle rapproche Bonaparte et Mahomet, le fanatisme militaire et le fanatisme religieux.
La critique du séidisme, à laquelle il songeait dès 1829, il la fait en 1835 dans la Canne de Jonc :
« Pour le capitaine Renaud, c’est un combat que j’ai voulu livrer à l’esprit de séide, qui nous saisit trop aisément en France. IJ n’y a pas un ambitieux égoïste qui ne trouve, dans la foule, des esclaves presque fous d’obeissance aveugle. Il faut tacher de garantir la nation des penchants qui 1 ont si souvent egaree, et
celui-là renferme pour elle bien des dangers. Ce sont des mauvaises amours qui 'Pont prise bien souvent, surtout depuis 1789. » (i Corr Lettre de 1847 à Louise Laichaud, p. 132).
Le séidisme est donc une forme du fanatisme. L’amour d’une idée s’incarne dans un homme ; idée religieuse, et Seid aime un prophète, Mahomet ; idée militaire, et Renaud aimie un soldat, Napoléon. La passion militaire tient alors le langage de la passion religieuse. Renaud parle de Napoléon, comme Orgon de Tartuffe (Ch. IV). Dains son Journal, à la date de 1834, Vigny qui remonte toujours, autant qu’il peut, à la source première, ramène le séidisme à deux instincs, celui d’imitation et celui de servitude :
« L’homme, créature inachevée, tient encore du singe et du chien. Imitation et servitude, séidisme dans les plus fiers. » {Rev. des Deux Mondes, p. 714).
Le, séidisme est supérieur à l’imitation servile par l’amour. Dans Servitude et Grandeur Militaires, l’imitation servile du séidisme est, elle-même, ramenée à une double cause, le besoin d’action uni à la paresse de réflexion (Ch. IV). v Les conséquences du séidisme sont terribles II détruit les sentiments les plus naturels : amour de La patrie, amour de la famille, amour de la liberté. Renaud n’aime ni la France, ni son père ; il aime Napoléon. Et, en libéral qu’il est alors devenu, Vigny fait dire à Renaud :
« O rêves d’autorité et d’esclavage ! O pensées corruptrices du pouvoir, bonnes à séduire les enfants ! Faux enthousiasme ! poisons subtils, quel antidote pourra-t-on jamais trouver contre vous P » (Ch. iii, fin).
Comme Vigny avoue, dans le Chap. de la Responsabilité, qu’il s’efforçai, lui aussi, de devenir le lévitq, c’est-à-dire le séid des (( Moïses galonnés d’or », Renaud est bien le porte-parole de Vigny, quand il étale les ravages du séidiismie. Aveuglé par l’amour de Napoléon et de la guerre, le Capitaine Renaud a les yeux dessillés, après la brutale parole de l’Empereur : « Je n’aime pas qu’on soit prisonnier » ; et après le meurtre de
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l’enfant russe qui lui dévoile l’horreur des combats. Quant à Vigny, il semble que ce soit la médiocrité des chefs qui le délivra du iséidisme ; mais, comme il lui plaît de pousser aux extrêmes chaque idée, dans le Dialogue Inconnu, il s’attaque au plus grand chef qui fut, et déboulonne sa statue.
Homme de sentiment et d’imagination, Vigny avait été atteint de séidisme ; mais comme il est aussi homme de raison et de libre examen, il s’en guérit.
Une fois guéri du séidisme et l’esprit libéré, comment aurait-il pu ne pas scruter profondément l’obéissance la plus effrayante, l’obéissance passive ?
Sur cette question de la désobéissance il subit l’influence de La Mennais. Oui ne serait frappé, en effet, par les rapports qu’offrent les Paroles d’un Croyant et Servitude et Grandeur\ Militaires? Ce fut Satan, disait La Mennais, qui donna aux Rois les soldats : « Je leur ferai deux idoles qui s’appelleront Honneur et Fidélité, et une loi qui s’appellera Obéissance passive. » (Paroles d’un Croyant , 2e Ed., Paris, Renduel, 1834, xxxv, p. 197). Cette phrase de La Mennais ne paraît-elle pas écrite par Vigny ? Or, Vigny a lu les Paroles d’un Croyant ; et il a dû d’autant plus remarquer les réflexions sur l’obéissance passive qu’elles furent citées tout au long pair Sainte-Beuve dans la Revue des Deux-Mondes (mai 1834).
Les Paroles d’un Croyant sont de 1834, Servitude et Gronder Militaires de 1835. Mais le problème n’est pas simple. Des trois récits de Servitude et Grandeur Militaires , deux, le Cachet Rouge et la Veillée de Vincennes sont antérieurs aux Paroles d’un Croyant. Ils furent publiés dans la Revue des Deux Mondes le 1er mars 1833 et le 1er avril 1834. Les Paroles d’un Croyant furent inscrites au Journal de la Librairie le 3 mai 1834. Les trois premiers chapitres du Livre Premier de Servitude et Grandeur Militaires, Pourquoi fai rassemblé ces souvenirs, Sur le caractère général des armées, De la servitude du soldat et de son caractère individuel, et le chapitre premier du Livre Deuxième, Sur la responsabilité, qui ouvrent les uns le récit du Cachet rouge, l’autre le récit de la Veillée de Vincennes, j manquent aux articles de la Revue des Deux Mondes. Ils furent écrits, de même que le troisième récit, ta Canne de Jonc, en 1835, c’est-à-dire après la publication des Paroles d’un Croyant.
Les différences qui séparent les deux premiers récits de Servitude et Grandeur Militaires 'du troisième récit et des réflexions de 1835 nous permettront de préciser assez exactement l’influence de La Menmais sur Vigny.
Comme La Mennais et avant La Mennais, Vigny considéra l’obéissance passive du soldat en cas de troubles civils. Mais avant d’avoir lu les Paroles d’un Croyant , il ne met pas en question cette obéissance passive. Le plan de 1832 (1), le texte de la Revue des Deux Mondes ne laissent là-dessus aucun doute. Vigny accepte que le soldat devienne bourreau, et s’il raconte le Cachet Rouge , c’est parce qu’il voit dans la soumission d’un officier à un ordre infâme, une preuve éclatante de son abnégation. Et en effet, le récit de la Revue des Deux Mondes commence et s’achève sur le mot d’abnégation : « L’abnégation du guerrier est une croix plus lourde que celle du martyr. Il faut l’avoir portée longtemps pour en savoir la grandeur et le poids. »
- — « Et moi aussi j’ai fait abnégation. » Quant à la Veillée de Vincennes, publiée sans les considérations sur la responsabilité, elle atteste simplement le souci de l’honneur chez le soldat en temps de paix. Nulle part, l’auteur ne suppose que l’armée puisse être jamais délibérante. Bien plus, les soldats lui paraissent isolés de la nation. Il envisagerait un temps où la guerre disparaîtrait plutôt qu’un retour à la conception 'antique du citoyen armé. Le plan de 1832 est catégorique : « On a dit que les armées mercenaires se changeraient en armées nationales, je pense au contraire que le soldat est la dernière transformation du guerrier et que l’homme de guerre cessera d’exister, mais dans un avenir très lointain. » (Ed. Baldensperger , p. 260). Le Journal d’un Poète confirme ces assertions. Le 11 août 1830, Vigny admire la garde qui, pendant l’émeute, fit « noblement son devoir, mais à contre-cœur. » Cette contrainte ne donnait que plus dje prix à la fidélité. D’ailleurs, il se promqt d’écrire un roman où il opposera à la servitude et au martyre d’un soldat la carrière politique d’un avocat « toute pleine de trahisons et de récompenses. » (/d., p. 54). Donc, jusqu’en 1833, si Vigny examine l’obéissance passive du soldat « dans la paix », ce n’est pas pour prêcher la désobéissance, c’est pour donner tout
(1) Il se trouve dans l’édition de Servitude et Grandeur Militaires donnée par M. Baldensperger.
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son lustre à une abnégation qui va jusqu’à 'faire taire la conscience.
Il n’en est plus de même dans les réflexions de 1835 et dans la Canne de Jonc. « L’homme soldé, le soldat » qui lui semblait « la dernière transformation du guerrier », il accepte en 1835 qu’il puisse redevenir un citoyen armé : « On ne peut trop hâter l’époque où les Armées seront identifiées à la Nation. » (. Servitude et Grandeur Militaires, Livre Premier , Chap. premier). Il essaie même de concilier ses deux opinions successives en disant que le Pouvoir voudra toujours « s’entourer de gladiateurs dans la lutte sans cesse menaçante » mais que l’idée du citoyen armé se fera jour et prendra sa forme, comme fait tôt ou tard toute idée nécessaire. » {Id. Livre Deuxième, Chap. Premier). En 1832, il prédisait plutôt la disparition de la guerre que celle du soldat ; en 1835, dans une permière rédaction de la conclusion de la Canne de Jonc, il examine les deux hypothèses : « Que les Peuples cessent de se faire la guerre et qu’ils vivent dans une fraternelle et pacifique intelligence. Ou, s’ils ne peuvent s’unir, qu’ils s’arment tout entiers, depuis l’enfant de seize ans jusqu'au vieillard octogénaire. Alors nous serons les frères de nos frères, les concitoyens des citoyens, et nous cesserons d’être les acteurs sanglants d’une éternelle tragédie que se font jouer les Nations. » (Ed. Baldensperger, p. 308). Ainsi, en 1835, Vigny juge réalisable ce qu’il croyait chimérique en 1832, une armée nationale. N’est-ce pas pour avoir contemplé ce jeune soldat de La Mennais qui combat pour la Nation et avec la Nation ?
Après l’armée nationale, l’armée délibérante. Vigny accepte enfin le refus d’obéissance : « Il faudra bien que l’on en vienne à régler les circonstances où la délibération sera permise à l’homme armé, et jusqu’à quel rang sera laissée libre l’intelligence, et avec elle l’exercice de la Conscience et de la Justice... Il faudra bien un jour sortir de là. » ( Livre Deuxième. Chap. Premier). Bien plus, « à un grade déterminé », il réclame pour l’officier « des droits d’élection ». Donc, deux choses qui ne lui paraissent ni possibles, ni désirables, la nation armée, l’armée délibérante, après la publication des Paroles d’un Croyant lui parurent désirables et possibles.
D’autre part, le plan de la Canne de Jonc « fait le 24 juin 1835 » diffère complètement de la Vie et la Mort d’un Soldat
qu’il projetait en 1830. ( Journal , p. 54). En 1830, il ne songe qu’à l’antithèse de la fidélité d’un officier et des trtaihisons d’un avocat. En 1835, il a voulu tracer « le caractère de l’officier éclairé actuel, comme il doit être. » (ld., p. 96).
Piarti d’un respect sacré pour l’autorité qui est divine, Vigny est passé à la sympathie des révoltés, à la condamnation du séidisme et de l’obiéisance passive. Mais il a renoncé au séidisme, il n’en est point de même de1 l’autorité et de l’obéissance.
Oui l’autorité est divine. En dépit des restrictions, Vigny maintiendra toujours et en tout domaine les droits de l’autorité, et, par-dessus tout, l’autorité des hommes de génie qui sont les hommes de Dieu. Entre sa raison voltairienne et son âme religieuse il conserve l’équilibre.
D’autre part, la guérison du séidisme n’a point pour conséquence l’insubordination. Tout ce qu’il faisait par fanatisme, le Capitaine Rentaud continJule à le faire, par devoir.
De plus, Vigny n’examine l’obéissance passive qu’en temps de paix, et déclare « que, devant l’ennemi, les lois ne peuvent être trop draconiennes. » ( Servitude , p. 99).
Enfin l’influence de La Mennais fut aussi éphémère que considérable. La même 'année vit naître et mourir cette belle théorie de l’armée nationale et délibérante. Dans la conclusion actuelle de la Canne de Jonc , Vigny ne parle déjà plus de la nation armée ; et il fait entendre, au contraire, que « le gladiateur » subsistera, tant que subsistera la guerre. Il serait déjà revenu à l’opinion de 1832 ! Voilà pour l’armée nationale. Voici pour l’armée délibérante. Sans tenir compte des concessions qu’il faisait à la révolte militaire dans le, chapitre Sur la Responsabilité, et qu’il laissa cependant, n’ayant jamais eu la conscience très nette des contradictions de sa pensée, il ne fait jamais de Renaud même un hésitant. Renaud ne délibère pas, il exécute. Dans une note inédite (Ed. Baldensperger, p. 283), il désavoue fortement toute délibération militaire : « Jamais l’armée ne doit être délibérante, mais j’ai voulu la consoler detre aveugle et muette, en lui montrant quelle peut être la grandeur de sa résignation et de son abnégation. » La Révolution de 1848 achèvera de le désabuser. En 1835, il admirait l’armée romaine. Parmi les ébauches de la Canne de Jonc se trouve cette phrase curieuse : « L’armée romaine était la nation armée.
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Sa discipline était sévère, mais [il lui fallait des idées] elle était intelligente et avant le combat il fallait la persuader. Le générai était toujours orateur et expliquait [aux Romains] à Rome armée ce qu’elle allait faire. » (Ed. Baldensperger , p. 308). En 1848, il condamne et la garde nationale et l’armée romaine : « Les chefs de corps et les soldats qui rendaient leurs armes en 1848 à 1 émeute des faubourgs dirent qu’ils respectaient la réforme que la garde nationale proclamait devant eux. On pourrait prouver, Tacite à la main , que si chaque chef Romain, César le premier, n’eût été forcé, par les usages [Romains] Républicains, de persuader les Quirites comme Orateurs avant de commander la charge comme Capitaines, les Barbares ne fussent pas entrés à Rome » (Id., p. 290). Vigny a oublié et le jeune soldat de La Mennais, et 1’ « officier éclairé, comme il doit l’être. »
Dans la rédaction définitive de la Canne de Jonc , il ne réclame pour le soldat aucun pouvoir délibératif et renonce à toute théorie des baïonnettes intelligentes, il lui apporte réconfort et appui, en lui montrant la grandeur unie à la servitude. Les capitulations de la conscience devant ta discipline sont absoutes par la vertu de la souffrance ; et le stoïcisme nous révèle la vraie liberté. Quand le capitaine Renaud a dégagé son âme de toutes ses passions, amour de la guerre, amour de Bonaparte, qu’il n’obéit plus qu’au devoir, il est réellement libre ; il est roi et plus roi que Napoléon. Non seulement il lui parle en égal, mais c’est presque en supérieur qu’il lui serre la main (p. 324). Nous aurons à déterminer le stoïcisme de Vigny ; mais dès maintenant remarquons comment il devint stoïcien. Servant aux armées, il trouva dans le stoïcisme, tels sous l’empire romain les Thraséas et les Corbulons, He véritable affranchissement. Aux âmes fières le stoïcisme fleurit de l’esclavage ! Enfin avec la vertu de la souffrance et la liberté stoïcienne il donnait au soldat, comme suprême et glorieux soutien, ta morale de l’honneur. Nous aurons encore à étudier l’honneur de Vigny ; nous verrons tout ce qu’il emprunte à l’honneur monarchique de Montesquieu ; son honneur est bien l’honneur du gentilhomme, mais il est non moins l’honneur du soldat.
Ainsi le problème de l’autorité ne laisse point l’âme de Vigny désemparée. Le régiment lui donna le goût de l’autorité et il en souffrit. Miais ayant contraint le rationalisme et le libéralisme de son esprit, si riche et si divers à reconnaître que ces souf-
frances étaient nécessaires, ne voulant plus les supprimer, il les rendit presque saintes et désirables en énumérant toutes les qualités qui germent sous le joug : l’abnégation, le stoïcisme et l’honneur. L’historien de la Servitude militaire était devenu le théoricien de la Grandeur militaire.
Pour l’action il y eut aussi chez Vigny abattement puis redressement.
Ce qui facilita son redressement, ce fut de ne plus demander à la guerre une gloire qu’il trouvait ailleurs.
Certes, il n’arriva pas tout de suite au mépris de la guerre. Gentilhomme et soldat, l’auteur de Cinq-Mars aime les beaux faits d’armes et il admire le fier individualisme des paladins qui combattaient seuls. Cinq-Mars et Grandchamps s’avancent comme Don Quichotte tôt Sancho ; Or Vigny eut l’admiration de Don Quichotte. Mais l’auteur de Servitude et Grandeur Militaires est définitivement revenu de ses rêves guerriers. S’il conserva toujours la divinité de l’autorité, il renonçait et sans retour à la divinité de la guerre. Il la combattait dès Stello , où il traite de l’expiation par le sang ; et mêmq dans Servitude et Grandeur Militaires il si© borne à renvoyer le lecteur à la réfutation de Stello. Désormais son opinion est faite et il lui suffit d’opposer doctrine à doctrine. Il déclare donc « qu’on doit s’acheminer au temps où les armées et les guerres ne seront plus. » ( Servitude , p. 6). La guerre, après la peine de mort, lui semble « la trace la plus douloureuse de barbarie qui subsiste parmi les hommes » (p. 26). Tandis que J. dte Maistre se plaît à vanter la considération qui entoure le métier des armes, Vigny croit qu’une sorte de malédiction pèse sur le soldlat, isolé du rtastO', de la nation et condamné à tuer ses concitoyens (p. 25). Aussi, comme il veut toujours donner à l’idée une forme sensible, il exprime son horreur de la guerre par Iq récit dtei la mort de 1 enfant russe ; et l’inoffensive canne de jonc qui remplace l’épée homicide devient le symbole de cette horreur. On peut l’affirmer, l’auteur de Servitude et Grandeur Militaires n’ambitionnait plus l’auréole du soldat.
Il se détachait encore non seulement de faction militaire mais de toute action en s’apercevant qu’il avait « porté dans une vie toute active une nature toute contemplative » (p. 16) ; et il se consolait de son erreur par une théorie méprisante de
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l’action ; laquelle s’épanouit précisément dans Servitude et Grandeur Militaires.
Cette théorie est simple. Vigny met d’un côté l’homme d’action, de l’autre l’homme de pensée. L’homme de pensée est tout ; l’homme d’action n’est rien. L’essentiel c’est l’idée directrice que jettent les penseurs, d'une tour solitaire ou dans une conversation. Les hommes d’action sont des manœuvres qui s’agitent sans penser et pour se dispenser de penser. — Il est permis de sourire. Les rêves du penseur se construisent avec des mots qui sont plus dociles que les hommes. La réalité est un grand maître qui détruirait vite les projets mal conçus. Cependant Vigny n’hésite pas à refuser toute pensée à l’lemper reur Napoléon et à l’accorder toute au sophiste Libanius. Telle est en effet la thèse de Servitude et Grandeur Militaires , et telle sera la thèse de Daphné. Telle était déjà la thèse de Steilo ; mais elle varie d’un ouvrage à l’autre, par l’intensité d’une exagération sans cesse accrue.
Dans Steilo , à Chatterton le poète correspondait John Bell « le désœuvré remuant ». Dans la Canne de Jonc, le désœuvré remuant n’est plus un John Bell, c’est Bonaparte. Et à Bonaparte fait vis-à-vis le penseur, Pie VIL Avec deux simples mots, Commediante, Tragediante, un vieilDalrd, un moribond aura raison des arguments de Bonaparte, qui n’avait encore ni « ventre de financier », ni « visagiet joufflu et malade », ni jambes de goutteux » ; tant la pensée est supérieure à l’action !
Quel est donc le Bonaparte de Vigny ? Il aime se mesurer avec les grands hommes d’action; et ne pouvant agir comme eux, en les toisant, il se venge de la destinée. L’auteur de Cinq-Mars se prenait à Bichelieu ; et celui de Servitude à Napoléon.
L’œuvre de N(apo*léon détermina deux courants, celui de la haine et celui de l’admiration. Le courant de la haine se dessine le premier. A la chute de l’Empire, Bonaparte fut le despote. Non seulement il avait soumis les corps à la conscription, mais il avait asservi les pensées, ne favorisant que les mathématiques. Mme de Staël, Chateaubriand devinrent les héros de la réaction romantique, éprise de la liberté, du sentiment et de l’imagination. Puis on oublia les misères de l’Empire, on s’en rappelait la gloire et Béranger la chanta. De famille royaliste et de cœur républicain, Lamartine, quoique très brave, n’était point un guerrier ; il vit de Napoléon le despotisme. Dans la mesure où
il peut haïr, il suit le courant de la haine. Elevé par une mère vendéenne, Hugo ne connut la légende napoléonnienne que fort tard, quand à la mort de sa mère, il se rapprocha de son père, un héros de la Grande Armée ; mais alors il se laisse entrainer au courant de l’admiration. Quant à Vigny il commence comme finit Hugo et finit comme fut toujours Lamartine. Monarchiste, il fit bien ses premières armes parmi les Gardes-Rouges du Roi ; mais au collège il fut enivré par les victoires de Napoléon, s’éprit de mathématiques et voulut devenir artilleur. Plus tard, ses rêves militaires déçus, il remarqua chez Napoléon le despote.
C’est peut-être parce qu’il traversa les deux camps, celui de l’admiration et celui de la haine, que Vigny se crut appelé à porter le jugement impartial de l’Histoire. L’auteur de Servitude et Grandeur militaires n’eut-il pas la prétention de venger Napoléon des insultes de la brochure de Buonaparte et des Bourbons ? Dans une déclaration solennelle, rédigée pour lui-même le 26 juillet 1846, il cite d’abord quelques lignes de Chateaubriand :
« Celui qui priva de «es états le prêtre vénérable qui lui avait mis la couronne sur la tête, celui qui à Fontainebleau osa frapper de sa propre main le souverain pontife et traîner par ses cheveux blancs le père des fidèles, celui-là crut peut-être! remporter une nouvelle victoire. »
puis il ajoute : « je me féliciterai jusqu'à mon dernier jour si je réussis à effacer du souvenir de la France ces lignes mensongères, calomniatrices et impossibles, écrites dans un pamphlet indigne de Chateaubriand et honteux pour lui. » (Ed. Raldensperger, p. 280). Ainsi le Dialogue inconnu serait une réfutation ; on ne s’en douterait pas ; on croirait plutôt à une imitation. En effet, Chateaubriand! écrivait : « il a quelque chose de 1 histrion et du comédien ; il joue tout, jusqu’aux passions qu’il n’a pas. Toujours sur un théâtre, au Caire c’est un rénégat qui se vante d’avoir détruit la papauté ; à Paris, c’est le restaurateur de la religion chrétienne » (i Œuvres complètes , Ed. Garnier, 1859, tome VII, p. 26). Précisément Vigny, dans La Canne de Jonc , nous montre Romapalrtle histrion ; et, cela comme Chateaubriand, d’abord au Caire, à la fête de Mahomet, où il se costume
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en orienta1!, et puis en France, avec le pape Pie VII qui le traite successivement de commediante le't de tragedilalnle. Chateaubriand remarque que Napoléon disposait des enfants de ses officiers, les arrachant à leurs mères pour les élever au son du tambour « dans des écoles où ils devenaient irréligieux, débauchés, contempteurs des vertus domestiques » (Id., p. 15). Tel est le cas du capitaine Renaud qui fut page de l’empereur et devint, sinon débauché, du moins seïd de l’empereur, auquel il sacrifie toute idée religieuse et familiale. Quant à la scène entre Pie VII et Napoléon, personne n’imaginerait que c’est une réhabilitation de Bonaparte. Sans doute il ne lève pas la main sur Pie VII ; sans doute il a quelques moments de sincérité : « Une vraie colère le prit » ; ((p. 255) et, une fois apaisé, il confesse toute la vanité de sa vie. Néanmoins, il se livre près du pape à toutes les violences, heureux de faire pleurer un vieillard sans avoir « rien voulu » de lui. Nous voyons « ses froides ruses de vanité, ses pièges misérables et ses noirceurs de roué » (p. 265). Qu’aurait dit de plus Chateaubriand ? Enfin, pour Chateaubriand, Buonaparte est l’étranger. Vigny n’a garde d’oublier ce trait ; et il nous montre Pie VII attendant « ce que lui allait dire l’autre italien » (p. 248).
Examinons cependant le portrait de Vigny. Non sans une fatuité qui n’eut jamais le sens du ridicule, il entend ramener à de justes proportions le génie impérial. Le Dialogue inconnu pourrait s’intituler : A quoi se réduit un homme d'action. Bonaparte, comme l’indiquait Chateaubriand, est avant tout un acteur ; etien acteur II se soucie deis vanités dlu protocole. L’Empereur avait reçu le pape en voiture, « montant de chaque côté, au même instant, avec une étiquette en apparence négligée, mais profondément calculée, de manière à ne céder ni prendre le pas, ruse italienne » (p. 244). Que trouvons-nous sous le masque de l’histrion ? C’est d’abord un grand besoin de dominer. Renaud, qui surprit le dialogue du Pape et de l’Empereur, « sentait ce qu’il y avait de prodigieux dans les exigences de ce caractère despotique, à qui, comme à tous les esprits de même nature, il ne suffisait pas de se faire obéir, si, en obéissant, on ne semblait encore avoir désiré ardemment ce qu’il ordonnait ». C’est ensuite une confiance imperturbable jointe à une science médiocre. Quoiqu’enfant, Renaud en « savait même souvent plus que lui ».
Sa justice est rudimentaire ; il fauche de la main la masse des placets et n’en retient que quelques-uns, « loterie sinistre » ! Il a un grand besoin d’activité physique. Pendant que le Paptei reste assis dans une immobilité de statue, Bonaparte, qui avait précédé ses guides, marche en long, en rond, brise des vases de Sèvres. Mais ne demandez pas à cet histrion despotique et agité une doctrine. « Je n’aime pas les raisonneurs et les idéologues », dit-il j’irai à la messe ». Sur Voltaire il lâchera « un vieil oratorien défroqué ». A cela se réduit toute l’intention du Concordat ! Napoléon agit sans réflexion et comme au hasard : « On trouvera assez d’explications de mes actions après moi pour m’agrandir si je réussis et me rapetisser si je tombe ». — « Sitôt que je m’assieds, je crève d’ennui ». Une phrase du Journal explique cet aveu :
« Les hommes d’action s’étourdissent par le mouvement, pour ne pas se fatiguer à achever des idées ébauchées dans leur tête. Doués d’un peu plus de force, ils s’assoieraient ou se coucheraient pour penser. » (1834, p. 90).
Ainsi Napoléon est à ce point incapable de penser, qu’il ne saurait, une fois assis, que crever d’ennui !
Pourquoi cette haute fortune ? — C’est qu’il n’avait rien. « Il n’y au monde que deux classes d’hommes : ceux qui ont et ceux qui gagnent. Les premiers se couchent, les antres se remuent ». Vigny ne se demande même pas si le génie, plus encore que le, dénuement, fait les Bonapartes.
Ainsi l’action est chose dérisoire. L’homme d’action agit pour agir ; et son action ne sera pas stérile qu’autant que l’homme de pensée la dirige. Tout sort des doctrines ; tout sort des entretiens. La, Canne de Jonc nous représente un entretien inutile. Bonaparte « n’avait rien voulu de son prisonnier ». C’est l’entretien d’un homme d’Etat. Dans Daphné nous aurons l’entretien créateur, celui du philosophe.
Evidemment, il ne faudrait pas trop se fier à ce superbe mépris de l’action. D’abord il ne l’a pas toujours méprisée, ; et il reconnaît qu’il s’aperçut « très tard » qulef sa nature étati't toute contemplative. Si, d’autre part, sa nature avait été, comme il le prétend, toute contemplative, aurait-il été averti, au régiment, par un secret instinct « qu’en toute chose la théorie n’est rien
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auprès de la pratique » ; et eût-il préféré l’expérience des vieux officiers à « toute cette pauvre science qui s’apprend en quelques jours de lecture ; » (p. 31) aurait-il, après l’action militaire, tenté successivement l’action politique, sociale, religieuse ? Aurait-i'l surtout, dès qu’il envisage l’application, manifesté une prudence même excessive ? Il ne méprise pas non plus, que je sache, en paix ou en guerre l’action d’un Capitaine Renaud, laquelle, dirigée par le devoir, guettée par la mort, a non moins que son obéissance, une solide grandeur. Au fond, Vigny n’aurait peut-être point dédaigné l’action, si elle ne l’eût dédaigné ; et l’action l’abandonna, plutôt qu’il n’abandonna l’action.
Il n’en est pas moins vrai que les déboires de son activité ne troublèrent point son âme. Ne lui restait-il pas l’action par le livre ? De tous ses livres on pourrait extraire une consultation. Or les consultations que l’homme de génie donne à l’humanité malade sont le tout de l’Histoire. Une fois l’idée lancée, c’est affaire à la politique d’en graduer l’application ; :1e point capital était quelle fut lancée. L’auteur de Cinq-Mars , de Stello , de Servitude et Grandeur Militaires , des Destinées avait la fierté d’écrire non pour écrire, mais pour agir sur le peuple par « l’écrit universel ». Il avait trouvé dans le stoïcisme la vraie liberté, et dans le livre la véritable action.
Certes, il n’eût pas été fâché de descendre sur l’arène ; encore se consolait-il très vite de ne pas se salir à la poussière des combats. Il écrivait Servitude et Grandeur Militaires ; et en 'l’écrivant, il était suffisamment payé, à son gré, de ses vaines fatigues de l’Armée, et ne regrettait plus l’uniforme. Ainsi son âme est toujours au-dessus des accidents de la vie ; et le premier livre de Vigny, que nous ayons rencontré, nous en apporte la première preuve.
L’activité militaire d’Alfred de Vigny eut, sur toute son œuvre, une grande influence. Elle maintint chez lui le sens du réel (1).
Il avait le goût des idées ; mais il est le premier à reconnaître leur néant. Nous lisons dans son Journal :
« Du Néant des Lettres. La seule fin vraie à laquelle l’esprit arrive sur le champ, en pénétrant tout au fond de chaque pers-
(1) J. Lauvrière. Al[. de Vigny , p. 31.
pective, c’est le néant de tout. Gloire, amour, bonheur, rien de tout oela n’est complètement. Donc, pour écrire des pensées sur un sujet quelconque, et dans quelque forme que ce soit, nous sommes forcés de commencer par nous mentir à nous-mêmes, en nous figurant que quelque chose existe, et en créant un fantôme pour ensuite l’adorer ou le profaner, le grandir ou le détruire. Ainsi nous- sommes des don Quichotte perpétuels et moins excusables que le héros de Cervantes car, nous savons que no® géants sont des moulins et nous nous enivrons pour les voir géants. » (1839, p. 141).
Aurait-il avoué qu’il contemplait le vain fantôme des idées absolues, s’il n’avait expérimenté la relativité des faits, s’il n’avait été qu’un sophiste et un visionnaire ? La préparation militaire, en le gagnant aux mathématiques, le fit pencher du côté des abstractions! ; mais la vie militaire le fît pencheir en sens contraire et rétablissait l’équilibre. Car il ne s’agit pas de lui céder seulement la pondération de l’esprit. Même en opérant dans le vide, un rhéteur, ami de la mesure, peut balancer ses idées. Il s’agit de constater ici une balance plus délicate, non plus entre des idées, mais entre l’idéal et le réel.
Il serait imprudent de nier le caractère livresque d’une partie de l’œuvre dlei Vigny ; mais il serait injuste de nier tout ce qu’elle contient de vérité ; or, si à côte de l’homme d’étude transparaît l’homme d’action, il faut bien en accorder le principal bénéfice à la seule action qu’il ait vraiment connue, celle du soldat.
Remarquons donc que Vigny a plusieurs fois demandé aux souvenirs de sa vie militaire et active ce fond de vérité sans lequel s’écroulerait toute construction de l’esprit.
Parfois il se met directement en scène. Dans les trois récits du Cachet Rouge, de la Veillée de Vincennes , de la Canne de Jonc, il est acteur. Nous voyons le jeune garde rouge à cheval auprès de la charrette du vieux commandant ; le lieutenant de la Garde Royale dessiner le cadavre de l’Adjudant ; le capitaine démissionnaire assis aux côtés du Capitaine Renaud qui l’a reconnu et lui a demandé son hausse-col ». Dans le Journal il nous confie, en 1824, par quels artifices d’imagination il retenait pour toujours la théorie d’infanterie (p. 35) et en 1832, comment une « sensibilité extrême, refoulée dès l’enfance par les maîtres », le 'fut ensuite « à l’armée par les officiers supé1rieurs (p. 61). Ailleurs nous trouvons, sinon le soldat, du moins
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le chasseur. Rappelons « le fusil sans poudre », de la Mort du Loup ; de Stello, les pas dans la « terre labourée », (Ch. xv, p. 53) ; et de lia; Maison du Berger , les: pas dans la bruyère.
Avec une discrétion toute militaire, Vigny reste-t-il dans les coulisses, il est souvent aisé de reconnaître, prêtée à ses personnages, une impression personnelle. La chevauchée de Cinq- Mars blessé ressemble fort à la chevauchée de Vigny, encore mal remis d'une chute de cheval et d’une jambe cassée, quand il escortait Louis XVIII sur la route de Béthune. L’éloge du cheval noir de Cinq-Mars est un hommage du cavalier (Ch. xi. Les Méprises, p. 165). Il a tracé maintes silhouettes de chevaux, cheval piaffant dans la Maison du Berger, cheval qui « frémit délivré de son frein » dans les Destinées... L’épisode du Cachet Bouge rappelait sans nul doute à Vigny ces ordres cachetés que reçoit tout officier et qu’il n’est pas maître d’ouvrir à son heure. Quand le Capitaine Renaud lui confie, pendant le danger un « portefeuille plein de vieilles lettres » (p. 328), on songe à Vigny lui-même déposant chez M. Delprat, à Bordeaux, le manuscrit d ’Eloa avant l’expédition d’Espagne (Dupuy, Vigny, p. 97). Lorsqu’il écrit que Renaud « avait coutume de dire qu’à moins d’être général à vingt-cinq ans, âge où l’on peut mettre en œuvre son imagination, il valait mieux demeurer simple capitaine pour vivre avec les soldats en père de famille, en prieur du couvent » (p. 326) ; il est difficile de ne pas voir là une confidence de Vigny qui resta capitaine, et eut tout le temps d’en apprécier le rôle, très spécial en effet. Lorsque Libanius parle à Julien de ces « vieux soldats » que de a jeunes patriciens » commandaient « d’une voix incertaine » et qu’il ajoute : « Les boucliers ne sonnaient plus fortement en tombant ensemble à terre » (p. 150), je doute fort que la manœuvre du bouclier ressemblât à ce point à la manœuvre du fusil ; mais je sais bien qu’il songeait aux vieux grognards commandés par ces jeunes nobles, dont il fut. Enfin dans son dernier poème de l 'Esprit Pur , lorsqu’il meLaiu cimier doré du gentilhomme : « Une plume de fer qui n’est pas sans beauté », ne doit-il pas une: de ses plus hères images au casque du soldat ?
C’est d’après nature que l’auteur de Servitude et Grandeur Militaires peint les officiers. D’abord il en distingue deux sortes, les vieux Capitaines de l’Empire, graves, simples de cœur, « dont le dos voûté avait encore l’attitude d’un dos de soldat », chargé
du sac, lesquels lui « faisaient de vieilles histoires d’Egypte. d’Italie et de Rome » ; et les jeunes lieutenants fastidieux par leur « fatuité confiante, désœuvrée et ignorante », « savants sur la coupe de (leurs habits » (p. 31-2). Puis, en dépit -des divergences, vieil ou jeune se dessine l’officier, unissant la vie rude à la vie polie, la vie guerrière à la vie amoureuse, dont la vertu, faite d’abnégation, de stoïcisme et d'honneur, dissimule les sentiments les plus forts sous une correction qui ne supprime rien en contenant tout :
« Vous vous les rappeliez, ô mes -cliers Compagnons d’armes ! Les uns sont morts par la guerre, les autres par le duel, d’autres par le suicide ; tous hommes d’honneur et de ferme caractère, de passions fortes et cependant d’apparence simple, froide et réservée. L’ambition, l’amour, le jeu, la haine, -la jalousie les travaillaient solidement... On ne les voyait jamais cherchant à se faire remarquer dans les salons par une tragique attitude ; et si quelque jeune femme, au sortir d’une lecture de roman, les eût vus tout soumis et comme disciplinés aux -saluts en usage et aux simples causeries à voix basse, elle les eût pris en mépris ; et pourtant, ils -ont vécu -et sont morts, vous le savez, en hommes aussi forts que la nature en produisit jamais. Les Caton et les Brutus ne s’en tirèrent pas mieux, tout porteurs de toges qu’ils étaient... » (p. 213).
Fait -die souvenirs intimes, d’observations extérieures, le portrait mêle harmonieusement les types divers des officiers que Vigny connut, -et de l’officier qu’il avait été ou rêvé d’être, car avec lui l’idéal ne perd jamais ses droits, de sorte que, toute flattée qu’elle soit, il n’est pas dans son œuvre plus vivante peinture.
Ainsi de l’activité militaire de sa jeunesse il conservait de précieux souvenirs qui soutinrent non seulement son inspiration, miaiis sa volonté d’agir ne fût-ce que par le livre ; et s’il renonçait personnellement à l’action du soldat, malgré son dégoût véritable de lia guerre et -son mlélpris apparent de toute action, les hommages -qu’il rendait tour à tour à un -chef de bataill-on, à un adjudant, à un capitaine, témoignent assez qu’il ne la jugeait point dépourvue de grandeur.
En étudiant chez Vigny l’officier, nous l’avons vu trouvant aux Armées l’autorité et l’action ; mais -comme il y portait des
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instincts contraires que la discipline militaire lui apprit d’ailleurs à maîtriser, nous avons en même temps constaté le trait le plus remarquable de son caractère, l’union des extrêmes.
De là toute une série de synthèses. Au besoin de l’autorité il joignait le goût de la révolte, et ce fut une première synthèse, celle de l’ordre et de la liberté. L’autorité entraine à sa suite le dévouement, le stoïcisme, l’honneur, toutes ces qualités sérieuses qui font la parure d’Alfred de Vigny ; mais il nous faudra bientôt présenter un autre Vigny, frivole, curieux des mœurs du xvme siècle ; et ce sera une seconde synthèse, de l’austérité et de la galanterie. Avec l'autorité il trouvait au Régiment l’action : mais il avait reçu une âme contemplative, et c’est une troisième synthèse, la synthèse du réel et de l’idéal. Action et autorité l’auraient charmé sans retour dans la splendeur des combats. Il découvrit cependant à la servitude de la paix une grandeur secrète ; elle lui inspira et 1 idée et le titre de l’ouvrage, Servitude et Grandeur Militaires. C’est la synthèse suprême, celle du pessimisme et de l’optimisme.
L’Armée avait développé chez Vigny le sens du réel ; mais s’il gardait le caractère de l’officier, il n’en menait plus la vie. Peu à peu ses souvenirs entraient dans le domaine de l’imagination ; et c’est ainsi qu’il n’échappera pas complètement aux abstractions.
Or, il échappera toujours aux froideurs de l’abstraction. A eux seuls les souvenirs du soldat ne sauraient expliquer la chaleur interne de* l’œuvre totale du poète. Mais le soldat avairt un cœur passionné ; et ,aiprès les idées militaires il nous faut étudier les idées amoureuses.