CHAPITRE II
Les Idées Amoureuses.
M™ DE GIRARDIN. ROLAND. M”« DESBORDES-YALMORE. Mme de STAËL. George SAND.
Comment mieux prouver encore que Vigny traverse la désespérance mais n’y demeure pas, que par ses idées amoureuses ? Le poète de la Colère de Samson maudit la femme. Or le titre seul nous avertit que la malédiction est sortie de la colère, non de la réflexion ; et en effet, avant comme après la Colère de Samson il a honoré la femme, ayant composé les poèmes d ’Eloa, de la Maison du Berger et de Wanda.
D’abord la théorie féminine de Vigny semble inextricable. Ou’il nous peigne^ tour à tour le dévouement d’Eloa et la perfidie de Dalila, on ne saurait s’en étonner ; il y a femme et femme. Mais ne prétend-il pas que toutes sont perverses ? Si l’on peut expliquer par une fureur passagère la malédiction d’une femme, on ne peut expliquer ainsi la conception de la perversité féminine, qui apparait à travers l’œuvre entière. Il 'faut le reconnaître, Vigny tout ensemble méprise et admire la femme.
En réalité rien de plus simple et de plus cohérent que cette union des contraires. L’orgueil masculin domine le féminisme de Vigny. Il part donc de la supériorité de l’homme et de l’infériorité de la femme. Essentiellement la femme est un être faible et pervers ; même fortifiée et sanctifiée par l’amour, elle conserve
les traces de sa faiblesse et de sa perversité naturelles. Toute Dalila ne devient pas une Eloa, mais toute Eloa reste, plus ou moins, une Dalila. D’ailleurs la vertu de Tamour est telle que la femme, malgré son infériorité native, mérite plus les hommages que les insultes de l’homme. La malédiction de la Colère de Samson fut éphémère.
Ainsi la force de lia! femme vient du cœur, et non comme la force d’homme, de la raison. Elle s’exerce à l’occasion de son amour et en s’appuyant sur son amour. Née de la sensibilité, inséparable de la volupté et même du plaisir, cette force n’est pas une véritable force. La femme est faible, et d’une faiblesse à la fois physique, intellectuelle, morale et sociale. La femme est une malade ; la femme n’atteint jamais l’âge de raison, la femme) est peureuse, elle est — et justement — asservie à l’homme. Par cette quadruple faiblesse que fait ressortir un puéril orgueil et dont la conséquence fut la ruse, la femme est toujours un enfant. Son enfantillage l’accuse et l’excuse.
Cette théorie n’a pour ainsi dire, jamais changé. La* pitié d’Eloa pour Satan est inspirée par l’amour. Eloa est déjà voluptueuse. Sa compassion s’accompagne d’un « trouble inconnu » et bientôt d’ « orgueil ». Le poète de Dolorida déclare l’amour d’une femme, semblable à l’enfant qui, las de ses jouets, les brise triomphant.
Dans Cinq-Mars se manifestent la duplicité, ta pusillanimité et l’enfantillage féminins. Même l’héroïne, je veux dire Anne d’Autriche, sait mentir. La reine de France est aussi l’amante de Buckingham ; et par une série de manœuvres habiles, elle détache de Cinq-Mars Marie de Mantoue. La princesse de Mantoue n’a pas le courage de lier son sort au sort malheurepx du Grand Ecuyer. Elle se confond dans le groupe timide des suivantes de la Reine, qui tremblent devant l’émeute. Son « langage est enfantin ». Comme une enfant, elle ne comprend pas les choses, et croit avoir à se plaindre de celui qui meurt pour elle ! Dans Stello la théorie s’affirme. Lia femme la plus vertueuse dissimule le plus aisément du monde au public et à son mari une intrigue domestique. Si le Docteur Noir n’eut découvert son « petit manège » l’épouse de John Bell aurait aimé Chatterton à l’insu de tous. — Ouel n’est pas l’émoi de MUo de Coulange devant une puce qui peut être enragée et qui se trouve n’être qu’un grain de tabac ? Enfin, sans restriction aucune, Vigny
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prononce : « Une femme est toujours un enfant ». Tel est le titre du Ch. xxvii, où l’on voit que d'enfantillage des femmes apparaît surtout dans leur orgueil. La Duchesse de Saint-Aignan veut que le Docteur Noir sache qu’elle est aimée d’André de Chénier, comme Dalila voudra proclamer son pouvoir sur Samson. Le poète de la Colère de Samson conserve à Dalila la faiblesse qui est la meilleure excuse de la femme. Ne l’appelle-t-il pas « l’Etre faible et menteur » ? Ne la dléfinit-il pais un « enfant malade et douze fois impur ? Sa tête est « légère », et sa personne, « esclave ». Entre la Colère de Samson et la Maison du Berger , la différence est tout extérieure, de la malédiction à l’admiration. Car c’est toujours la même femme que représente Vigny ; faible, voluptueuse, puérile, elle « cède sans coup férir aux rudesses du sort », mais la passion qui manquait à Dalila peut la rendre sublime ; même alors elle a besoin de se sentir dans la main de l’homme ; qui, seul, est raisonnable. De l’héroïne de Wanda, Vigny ne considère que le superbe dévouement ; ce dévouement est né de l’amour :
Vous qui savez aimer, vous feriez comme moi.
(Wanda).
Bref, la femme est un être faible qui puise dans la passion une force qui peut aller jusqu’à l’héroïsme. Il y a si peu de heurt en cette doctrine que l’on s’élève par une échelle insensible de l’extrême faiblesse — quand manque l’amour — à l’extrême force — quand s’épanouit l’amour. A une extrémité, loin de l’amour, se trouve Mlle de Coulanges qui n’est que faiblesse ; c’est l’enfant, j’allais dire, tant la pensée lui manque, l’animal voluptueux ; puis viennent Marion Delorme, l’enfant perfide, Dalila, l’enfant homicide. Bientôt apparaît l’amour ; c’est Mairie de Mantoue, l’enfant aimante et qui reste faible ; la duchesse de Saint-Aignan, l’enfant aimante et qui reste faible ; la duchesse de Saint-Aignan, ne craint pas l’échafaud ; c’est Dolorida, l’enfant qui sait aimer, tuer et mourir ; c’est Eva, la femme abstraite, créature de plaisir de peur et de dévouement. Enfin l’amour est souverain ; les enfantines faiblesses semblent s’évanouir dans les splendeurs de la charité, ce sont Eloia, Kitty Bell, la sœur de Wanda, ces anges de Ha pitié amoureuse. Mais Eloa se penche sur Satan, Kitty sur Chatterton et la Princesse Busse sur le forçat, son
époux. La femme est toujours un enfant, dont l’homme est le naturel et indispensable soutien. Le féminisme de Vigny n’étale aux yeux que l’orgueil masculin ; mais — ironie des choses — il n’a jamais remarqué et blâmé que l’orgueil des femmes !
Comment s’est formée cette théorie conjuguée du mépris et de l’admiration de la femme ?
Le mépris de la femme est très ancien, peut-être plus ancien que l’admiration ; Vigny le reçut directement du xvm6 siècle.
Vigny est le dernier né du xvm® siècle. Il fut élevé tourné vers le passé, et il resta toute sa vie le dépositaire ému des bienséances et des traditions d’autrefois. Il passa son enfance parmi ces « ci-devant qui n’avaient rien oublié, rien appris » et dont « l’idéal était én arrière » (Dupuy, Jeunesse, p. 199). Ce qui le frappa d’abord, ce fut la politesse de ces gentilshommes dont il voyait la vieillesse oérémonieusev Chasseurs ou soldats, tous étaient venus à Versailles, avaient attendu la sortie dfu Roi dans la salle de l’OEil-de-Bœuf ; et beaucoup plus tard, en dépit de la Révolution, ils gardaient à Paris ou dans leurs manoirs le bon ton ,les soins et les attentions du courtisan. Pour son propre compte, Vigny ne cqssa jamais de s’y conformer. Même vieux, il n’aurait négligé, lorsque entrait Mm* de Vigny, d’aller à siai rencontre et de la conduire jusqu’à son iatuteuil. Même à une petite fille il baisait la main. Et s’il songeai, un temps, à accepter la République, c’était à condition d’unir « um caractère républiidaiin avec le langage ét les manières polies de l’homme dej cour ». Cette éducation ne lui donna pas seulement quelques habitudes superficielles de politesse monarchique. A vivre constamment au milieu de ces mécontents qui refusaient de se plier au régime nouveau, il développait en son âme un pessimisme aristocratique et se formé it « à liai révolte contre la destinée » (1) {Ibid., p. 200). Aussi serait-il téméraire d’étudier le féminisme de Vigny sans sonder combien il fut engagé profondément dans le xvnf siècle.
Assez jeûné, il dut remarquer que les grands seigneurs conservaient leur élégance jusque dans la corruption. Autour de lui on contait les anecdotes scandaleuses et brillantes de l’ancienné cour. Bien plus, garçonnet de douze ans, il avait vu, vieille et fardée, la marquise de M..., une des anciennes maî-
(1) Cf aussi Lauvrière. Alf. de Vigny, p. 12.
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tresses de Louis XV, qui l’avait conduit dans sa chambre à coucher pour lui faire admirer son portrait de jeune femme. Revêtue du manteau royal, qui était « de velours bleu parsemé de fleurs de lis d’or », elle était représentée en train de couper l’extrémité des ailes d'un Amour. « Pour ne pas lui faire plaisir » le jeune enfant feignit de ne pas reconnaître « cette dame là ». (Dupuy, Vigny, p. 163). Cette scène* dut singulièrement frapper Alfred de Vigny, car on en retrouve un triple écho dans Stello. Au chap. III, il évoque des « nymphes aux bras arrondis, coupant les ailes à des Amours ». Mlle de Coulanges, l’héroïne de 1 Histoire d'une Puce enragée n’est (autre que la Marquise de M... Enfin la puérile vanité de la Marquise fière d’avoir été une maîtresse royale, et le refus d’Alfred de « lui faire plaisir » forment le fond du chap. XXVII : Une femme est toujours un enfant. En effet la Duchesse de Siaint-Aignan tâche de toutes les façons à faire entendre qu’elle a obtenu les faveurs de Chénier, tandis que le Docteur Noir se refuse à l’interroger et feint de ne pas comprendre. Ces mœurs faciles, mais d’une suprême distinction, fascinèrent et subjuguèrent l’âme de Vigny. Quelle que fût la gravité de son caractère, il eut toujours besoin d’équipées amoureuses. Officier, il aimait « faire de longues visites » dans des « familles distinguées de manières, d’élégances et de langage... où de jeunes et belles personnes donnent un .aspect riant à la maison... », et il parle « de ces liens sacrés et mystérieux qu’on laisse deviner, qu’on ne raconte jamais et que l’on n’avoue au plus intime ami que lorsque les femmes les ont elles-mêmes confessés » (Dupuy, Le Rôle litt. p. 334). Les mœurs du xvmB siècle 'autorisèrent Vigny, qui était un galant homme, à flatter Merle, le mari de la Dorvaï. Nom seulement il lui adressait des lettres, mais il envoyait à la Revue des Deux Mondes deux articles, noirn signés, l’un à l’éloge de la comédienne et l’autre du mari de la comédienne, auteur des Anecdotes historiques et politiques sur Alger. Dès 1829, il écrivit une tragédie sur l’adultère, où il aurait « sondé la profondeur, les supplices de l’amant, sa honte devant l’époux trahi » {Ibid., p. 335). M. Dupuy affirme qu’au lendemain de la mort d’Alfred de Vigny, telle partie de sa correspondance a été « jetée au feu lettre par lettre » {Ibid., p. 362). Les lettres qui nous restent suffiraient à nous montrer ses prétentions galantes. A sa cousine, la vicomtesse du Plessis, il écrit dans un style alambiqué des
billets fats et fades. On peut lire la lettre qu’il envoyait à une amie le 21 septembre 1843 : « Je sais que... vous n’avez rencontré et ne rencontrerez jamais en personne les choses qui faisaient le charme particulier de nos entretiens... » Il lui rappelle le <( sourire charmant » de sa bouche « qui s’épanouit comme un œillet... » Puis, sur le ton d’une badinerie peu farouche, il l’interroge : « Oui est près de vous en ce moment ? Un amant ? C’est probable. Mon écriture le préoccupe... » Le tout se termine par une pirouette : « Savez-vous, amie, qui vous écrit ainsi ? Je ne signerai pas. » Lorsqu’il correspond avec une puritaine, Camilla Maunoir, et que, de plus, Mme de Vigny, parente de Camilla Maunoir, est en tiers dans la correspondance, il montre le côté sévère de son caractère, il est avant tout le garde-malade de Lydia. Néanmoins, l’éternel soupirant transparaît encore : <( Vos lettres sont toujours arrivées dans mes mains, remises par mon domestique à moi seul. Je m’enferme pour les lire et je donne à Lydia1 les lignes qui lui reviennent ; mais j’avoue que j’aime à garder pour moi d’abord toute la lettre pendant quelques jours. Quelquefois même je, la passe sous silence et la mets sous clef comme un avare, pensant que dans les plus pures relations du monde, il y a pourtant des choses qui ne sont versées que dans un seul cœur comme en un vase d’élection. » (Lettre du 22 sept. 1850. Revue de Paris , 15 sept. 1897, p. 310.) Sainte- Beuve n’aurait garde de ne pas noter ce gqnre de fatuité. « Déjà vieux, nous dit-il, Vigny montrait des dessins d’Orient à une jeune personne de vingli-cinq ans. On sonne. « Mademoiselle, quelqu’un vient ; remeittons-nous, il importe qu’on nous trouve assis. » ( Causeries du Lundi. Garnier, 3e édit., t. XI, p. 527.) Aussi Mme Franck le traite-t-elle de « vieux beau », et Henriette Corkran de « beau fialné » (1).
Il avait hérité du dix-huitième siècle une galanterie gourmée, un besoin de volupté qui ne disparurent jamais de sa vie et que tardivement de son œuvre. Dans Eloa apparaît une mièvrerie déplacée. L’urne penchée mollement qui reçoit la larme de Jésus-Christ, les doux mystères de l’union des anges, l’admiration précieuse et courtoise des chérubins pour Eloa, la tristesse troublante et troublée d’Eloa, son geste gracieux quand elle est séduite ; Satan couché « triste et charmant »,
(1) Léon Séché, Alfred, de Vigny. La Vie amoureuse, p. 256 et 294.
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sur un nuage embaumé, ou voilant son regard impénétrable, Satan, roi de la volupté et de la nuit, toutes ces délicates peintures donnent iau « mystère » une fadeur musquée qui n’a rien de biblique et de miltonien, mais qui trahit un descendant du dix-huitième siècle.
L’auteur de Stello et de Quitte pour la peur , en décrivant l’élégance maniérée, l’aimable corruption du dix-huitième siècle, les déplore, sérieusement peut-être, car il était né sérieux ; il en fut touché cependant plus qu’il ne veut dire. Stello demande au docteur Noir de lui conter « quelque chose de modeste, de tiède et d’iaffadissant, commie le Temple de Gnide », il le prie de n’épargner ni les guirlandes de mauvais goût », ni les « jolis petits carquois », ni « le musc du bon temps » (chap. III). La raillerie n’est qu’une précaution. Vigny se complaît à son histoire d’une puce enragée. Il refuse peutêtre une âme à Mlfc de Coulanges, mais il s’attarde à nous montrer ses mouches, ses robes à panier, ses coiffures « en racine droite, en frimas, et en repentir », ses révérences et sa grâce languissante (chap. IV). Lorsqu’il nous représente à Saint-Lazare toute cette noblesse, polie et galante, mais grandie et sauvée par la mort prochaine, on devine qu’il était fier d’être de même sang et de même race.
Dans le proverbe de Quitte pour la peur, dont il tenait l’aventure de la princesse de Béthune, il regrette sans doute l’avilissement du mariage, mais il admire une « vengeance de bonne compagnie » ; et il dirait volontiers avec le duc : « Respirons, tel qu’il est, cet air empoisonné, si l’on veut, mais assez embaumé selon mon goût, de l’atmosphère où nous sommes nés. » (Scène xn).
Il n’est pas jusque danis le livre si grave, si triste de Servitude et Grandeur militaires , où Vigny n’ait pu résister à la tentation de faire passer la robe rose de Marie-Antoinette, d’évoquer les plaisirs de Trianon et de nous peindre un vieil adjudant, sa fille et son gendre futur groupés comme dans un tableau de Greuze.
L’influence du dix-huitième siècle sur Vigny fut pénétrante. Non seulement le dix-huitième siècle lui a légué un pessimisme aristocratique, un certain dérèglement de mœurs et d’imagination, mais il contribua, pour une grande part, à lui inspirer le mépris de la femme. S’il crut toujours difficilement à la fidé-
lité iet à la chasteté de la femme, s’il la déclare impure « de corps et d’âme », s’il la juge le plus souvent une délicieuse enfant dont l’exquise insignifiance excuse et compense la dépravation, c’est qu’il fut habitué de bonne heure à voir en elle l’immorale et gracieuse poupée qu’avait été Mllle de Coulanges, la maîtresse de Louis XV. Il pourra bien reconnaître à la fois la faiblesse maligne et la force héroïque des femmes, il sera cependant toujours tenté de proclamer leur infériorité et de leur témoigner, comme à des choses futiles, ravissantes et perverses, un insolent respect. Il reste une homme du dix-huitième siècle.
Il le resta d’autant plus taisément qu’il était de la race des amoureux », comme le déclare Jean Gigoux (1). Il importe donc de connaître sa vie sentimentale , à laquelle M. Ernest Dupuy a consacré tout un chapitre (2), qu’il faut méditer. Avec précision et sûreté, 'avec sobriété et délicatesse, tour à tour il nous montre ou nous laisse deviner l’officier voluptueux et galant, le. mari tendre et infidèle, l’ami spirituel et affectueux de jeunes femmes ou de jeunes filles. Ce! chapitre efface bien des livres.
Vigny fut un passionné, et il est essentiel de le souligner, car la passion sauva son œuvre. Si cette œuvre doublement menacée de froideur, d’une part, parce qu’elle est de « seconde inspiration », d’autre part, parce que l’esprit généralisateur du poète tendait à d’abstraites personnifications ; si, dis-je, cette œuvre échappe à l’ennui de l’abstraction et de l’imitation ce n’est pas seulement parce qu’elle est vivifiée par quelques souvenirs intimes, c’est sur tout parce qu’elle est soulevéte et soutenue par le tempérament d’un écrivain dont le sang était (( brûlant » et les « nerfs vigoureux ».
La passion l’attarda dans le commerce des femmes. Au cours de ce volume nous aurons l’occasion d’indiquer ce que doit sa psychologie féminine à Chateaubriand, Milton, Richardson... ; mais dans ce chapitre consacré à l’origine de ses idées amoureuses, il nous suffira de signaler quelques femmes qui ont posé devant lui, comme Delphine Gay, Marie Dorval et aussi Mmes de Vigny, la mère et l’épouse. Lorsque nous citerons des livres, ce seront des livres de femmes, comme de Mme Desbordes-
(1) Mot cité par M. Ernest Dupuy, Le Rôle littéraire , p. 364, note.
(2) Ernest Dupuy, M., p. 332 et suiv.
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Valmore, de Mme de Staël, grâce auxquels il comprit mieux les femmes quelles étaient.
Si nous parlons de Delphine G>ay, au moment où nous examinons comment se développa dans l’âme de Vigny le mépris de la femme, ce n’est pas qu’il méprisait ou aurait eu l’occasion de mépriser Delphine ; car dans leur aventure il n’aurait pu mépriser que lui-même. Mais s’il ne se méprisa pas, c’est qu’elle ne lui avait inspiré qu’un amour léger, superficiel, sans nulle vénération. Nous parlons ici de Delphine parce qu’elle n’eût pas l’heur de lui faire immédiatement estimer la femme et de déranger son tranquille mépris d’homme du xvme siècle.
Vraiment elle ne représentait à ses yeux qu’une jeune fille du monde avec lia quelle, il riait, à laquelle il plaisait aussi ; ce qui flattait son amour-propre, un peu comme il arrivait à Sainte-Beuve iaimé d’Adèle Hugo. Bien qu’il fut plus séduisant que Sainte-Beuve, il semble bien, en effet, qu’il ne plut jamais aux femmes, autant qu’il l’aurait désiré ; et ne furent point ménagées à l’amant de la Dorval les disgrâces qu’ignorèrent toujours les triomphales et multiples amours du Vicomte de Chateaubriand.
Pour Vigny, la femme n’est grande que par le cœur ; or, il ne comprit que tardivement quelle fut la sensibilité de Delphine, lorsque le 15 avril 1848 il opposait à sa splendide adolescence sa pâleur dernière.
Néanmoins, il faut s’arrêter un peu devant Delphine. Elle était pour lui comme l’incarnation d’Eloa, d’Ëloa avant l’éveil du cœur. Elle lui révéla quelques traits (Je la femme : le besoin de rire et de dominer ; et, sans doute, après Mme de Staël, l’avertit que l’homme est pour une grande part coupable de la perversité féminine.
Lisons d’abord la pièce adressée à Mme de Girardin (1848). Comme le portrait qu’il trace alors de la Delphine d’autrefois ressemble au portrait d’Ëloa, on s’aperçoit qu’en peignant la blonde Elota, il songeait à la blonde Delphine :
Lorsque sur ton beau front riait V adolescence,
Lorqu’elle rougissait sur tes lèvres de feu,
Lorsque ta joue en fleur célébrait ta croissance,
Quand la vie et l’amour ne te semblaient qu’un jeu ;
Lorsqu’on voyait encor grandir ta svelte taille Et (l’a Muse germer dans tes regards d’azur ;
Quand tes deux beaux bras nus pressaient la blonde écaille Dans la blonde forêt de tes cheveux d’or pur ;
Quand des rires d’enfant vibraient dans ta poitrine Et soulevaient ton sein sans agiter ton cœur,
Tu n’étais pas si belle en ce temps-là, Delphine,
Que depuis ton air triste et depuis ta pâleur !
(Journal. Pâleur, p. 274.)
Ces vers n’appellent-ils pas à notre mémoire d’autres vers, consacrés à Eloa ?
Son beau front est serein et pur comme un beau lis...
(Chant Ier.)
La rougeur colora la joue adolescente...
Une paupière d’or voila ses yeux d’azur...
(Chant II.)
Ses cheveux partagés comme des gerbes blondes...
Et son sein agité mais à peine aperçu Soulève les contours du céleste tissu...
(Chant Ier.)
Enfin la délicate image de la joue en fleur ne condense-t-elle pas en deux mots les deux alexandrins :
Une rose aux lueurs de l’aube matinale
N’a pas de son teint frais la rougeur virginale ?
(Chant Ier.)
Ainsi la Muse aurait posé pour l’Ange ; mais le peintre n’osa pas prêter à l’Ange le rire enfantin de la Muse. Il faut le constater : Delphine n’avait été pour lui qu’un enfant auquel la vie et l’amour ne semblent qu’un jeu et dont le rire n’agite pas le cœur.
Du moins ne concevra-t-il guère désormais la femme que riante, et même dans cette sombre pièce de la Colère cle Samson, il fait deux fois sonner le rire de Dalila :
Elle s’endort sans force et riante...
Elle rit et triomphe...
LES IDÉES AMOUREUSES
Alors qu’il serait facile de trouver dans l’œuvre de Mme de Ginairdiilrn un reflet des poésies de Vigny (1), la réciproque n’est pas vraie.
Néanmoins, la lecture des Œuvres complètes de Mma de Girardin n’est pas inutile pour deviner quels furent les rapports d’Alfred et de Delphine, et, par suite, pour déterminer le féminisme de Vigny. Ils se connurent « entre 1822 et 1823 » (E. Dupuy, Le Rôle littéraire , p. 335). Or, dans la plupart des poèmes de Delphine, dans Elgise (1825), Le Malheur d'être laide (1826), La Folle des Champs-Elysées (1826), le héros porte le nom d’Alfred, ce nom dont elle ne sera pas fâchée de dire plus tlard dans les Lettres parisiennes qu’il désigne habituellement un portier imbécile ( Œuvres complètes , t. V, p. 244). Certaines pièces, Il m'aimait (1828), Je n’aime plus (1829), sont comme une confidence. Alfred n’abandonna-t-il pas Delphine, malgré lui, malgré elle ? Et Delphine ne parvint-elle pas — • pour employer l'expression de1 Molière — à « rattraper son cœur » ? Dans ses romans, il lui plaît de peindre des amours contrariés puis consolés, sinon effacés ( Monsieur le Marqués de Pontanges — Marguerite ou deux Amours — Il ne laut pas jouer avec la douleur). En vers et en prose elle a trop souvent traité des oublis et aussi des réveils de la passion, pour que nous n’y trouvions pas l’écho de sa propre souffrance.
Mais c’est surtout Napoline (1833) qui nous offre le récit à peine déguisé de leurs amours. Voici d’abord leur portrait à tous deux. Napoline ressemble à Delphine :
Elle était mon amie — et j’aimais à la voir
Le matin exaltée et moqueuse le soir ;
Puis tour à tour coquette, impérieuse et tendre...
Naïve en sa gaîté, rieuse et point méchante,
(1) Le deuxième chant de Magdeleine (1825) est imité de La Femme Adultère et de Doloridg ( Œuvres 'complètes, Paris, Plon, 1861, t. Ier. p. 12 et 18) ; — Aux .Jeunes filles (1835) rappelle Le Bal ( Id ., id., p. 346) ; — dans son roman, Monsieur le Marquis de Pontanges (Id., t. II, p. 484), quand Mme de Girardin nous montre la douleur de Lionel devant l’agonie de Clémentine et s’écrie :
« Les hommes les plus durs sont sans force contre les souffrances d’une femme », ne développait-elle pas la thèse indiquée dans Les Amants de Montmorency : « Heureux l’homme surtout s’il a rendu son âme sans avoir entendu ces angoisses de femme... »
Alfueu de Vigny .
Sublime en son courage, en sa douleur touchante,
Ayant un peu d’orgueil peut-être pour défaut,
Mais femme de génie et femme comme il faut...
Riant pour rire ainsi qu’on aime pour aimer...
( Œuvres complètes, t. I, p. 139.)
Chacun sait l’humeur rieuse de Delphine ; et M. Dupuy remarqua le ton impérieux avec lequel elle écrivait plus tard au poète. (Le Rôle litt., p. 338). Ces deux traits s’imposèrent au souvenir de Vigny qui les fixa, dans la Maison du Berger, en un vers immortel :
Ta parole joyeuse a des mots despotiques.
Napoline est fière ; abandonnée, elle s’imposera une souffrance de plus, celle du sourire. Tout de même, Delphine cacha toujours ses larmes. Qu’on lise la pièce délicieuse et touchante, la Nuit, qui se termine par le vers : « Il faut mentir ! voici le jour » (t. I, p. 365). Peut-être Vigny devina-t-il plus tard avec quel habile courage Mme de Girardin avait su dissimuler les émotions de son cœur et lui rendit-il un discret hommage en louant sa pâleur ?
Le comte Alfred de Narcet ressemble au comte de Vigny. Il apparaît pâle, un bras en écharpe, blessé à Navarin. Vigny devient ainsi officier de marine ; ce qui convient à l’auteur d'Hélena et au descendant des Baraudin. L’essentiel d’ailleurs était de lui reconnaître l’ascendant du soldat. « Son esprit est brillant, sa pensée est profonde. » Il a de bonnes manières :
J’ainiais dans son maintien cette noblesse innée Des hommes du commun rarement pardonnée.
( Œuvres complètes, t. I, p. 144.)
Or, à la même époque, Vigny notait dans le Journal d'un Poète (1832) que cette haine des hommes du commun pour l’élégance du grand monde peut aller jusqu’à la soif du sang (p. 66-67). Son allure aristocratique avait inspiré à Delphine et à lui-même une remarque identique. Si le comte1 de Narcet est séduisant dans l’intimité, il ne l’est plus dans le monde, malgré son envie.
LFS IDÉES AMOUREUSES
Le j eune comte
De son peu de succès dans un bal /avait honte,
Changeait son air rêveur pour des airs élégants,
Se ruinait en fracs, gilets, anneaux et gants...
(Id., p. 143.)
Ses bonnes manières même en sont gâtées :
Alfred était vraiment ridicule en valsant,
Avec ses longs cheveux et siom air menaçant.
(Id., p. 167.)
Les longs cheveux, voilà encore un trait significatif de la figure de Vigny. N’éveille-t-il pas aussi l’image d’un gentilhomme dont la galanterie acharnée pourrait prêter à sourire ? Tel le comte de Naroet, il! serait un Don Juan manqué.
Pourquoi Vigny renonça-t-il à épouser Delphine ? Delphine n’était pas noble ; elle n’était pas riche non plus. Or, Vigny convoitait la richesse, non par avarice, mais par vanité : il aurait voulu tenir un rang digne de ses ancêtres. Certes, il avait l’âme généreuse ; mais il était faible, et cédiaiit à ses préjugés, à sa mère aussi. (E. Dupuy, ouv. cité , p. 336.) Dans son poème, Mm9 de Girardin nota toutes ces nuances. Alfred de Narcet abandonne Napoline. Il courtise à la fois une duchesse qu’il prend pour maîtresse, et une riche bourgeoise qu’il veut prendre pour femme ; conciliant ainsi ses goûts aristocratiques et ses besoins de fortune. Lui aussi n’est pas avare ; il chérit « l’argent par vanité ! »
Faire tout pour l’argent — et n’être point avare !
Jusqu’au poète, hélas ! tout homme ici calcule...
( Œuvres complètes, t. I, p. 157-158.)
Nous le voyons
Minaudant, étalé sur des coussins de soie,
Enivré d’ironie, aux vanités en proie,
Etouffant sous l’orgueil un cœur noble et brûlant... Il était généreux ; mais il suivait la pente,
Et, faible, il se mêlait à la foule rampante Qui cherche la fortune...
(Id., p. 143.)
Avant dh mourir, Napoline écrit à son amie : « Alfred n’osait parler de moi à sa mère, parce que j’étais pauvre et qu’elle m’aurait refusée. » {Ici., p. 192.) Jusqu’au bout, entre Alfred de Vigny et Alfred de Narcet, le parallèle se poursuit.
Avouons-le, quelle que fût la noblesse de ses pensées, Vigny n’eut pas un cœur très exigeant ; il avait plus d’imagination que de sensibilité. Là-dessus Mme de Girardin, dans Napoline, et Vigny, dans le\ Journal d'un Poète, sont d’accord. Napoline ne veut pas mourir « lentement dans les pleure » ; Alfred serait à peine touché d’une mort tardive,
Et tranquille il lirait le Journal des Débats.
Non, elle ira se tuer dans la chambre d’Alfred ; alors il n’oubliera plus la femme morte pour lui, chez lui, sur son lit.
Ali ! la douleur s’éteint ; mais chez les gens d’esprit
L’imagination jamais ne se guérit.
Son cœur est sec et froid ; mais sa tête est brûlante.
(. Id p. 175.)
Or Vigny, à la date de 1839, déclare que le cœur est une « chambre obscure dont la lumière est la tête » ( Journal , p. 142). Et en 1849, il ramène le sentiment à la mémoire, à la pensée, à l’imagination : « L’âme ne me semble se servir réellement que du cerveau pour son instrument. Dans la mémoire, elle regarde, comme dans le miroir de ce mauvais petit logement, la forme de la personne aimée ; puis, dans l’entendement, elle trouve les raisons qui la lui font chérir ; ensuite, dans l’imagination, les retourne aux fleuves de toutes les veines, mais le cœur n’est Toute cette revue dès le réveil fait sans doute tourbillonner le sang et le fait refluer au cœur comme dans un golfe d’où il retourne aux fleuves de toutes les veines, mais le cœur n’est que l’écho du chant qui résonne en haut, sous les voûtes divines de la tête. » [Id., p. 166.) Ainsi qu’il arrive habituellement, la définition d’apparence générale n’est qu’une intime confession. Mme de Girardin avait vu juste : Vigny est un intellectuel. Dans une lettre, sorte de post-scriptum au poème de Napoline , Vigny pouvait lire une page curieuse de Mme de Girardin sur la perversité de l’homme seule responsable des ruses féminines : « Il
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faut feindre de les regarder comme infaillibles, se moquer d’eux et faire semblant de les admirer ; leur dire qu’ils ont raison lorsqu ils se trompent, vanter leur générosité quand ils sont avares, leur courage quand ils ont peur, leur fermeté quand ils hésitent ; il faut paraître dupe et cacher qu’on les juge, se faire niaise et minaudière pour les rassurer, affecter de mesquines vanités, de folles prétentions, enfin, toutes ces petitesses de femme dont ils aiment à rire, afin de les maintenir dans cette foi précieuse en leur supériorité, qui leur permet d’aimer une femme comme un jouet qui les latmuse, ou comme une esclave qui les adore... Trop de franchise chez la femme les déconcerterait ; car ils sont auprès d’elle comme une femme malhonnête devant une jeune fille. » ( Œuvres compl. , tome I, p. 193). La même année où parut Napoline , dans Quitte pour la Peur (1833), Vigny avoue que l’infidélité du Duc précède et cause l’infidélité de la Duchesse. En 1835, l’auteur de Chatterton confesse1 que la brutalité de John Bull excuse la dissimulation de Kitty. Si le poète de la Colère de Samson paraît oublier la responsabilité de l’homme, le poète de la Maison du Berger dut s’en souvenir, puisqu’il réhabilite la femme. Evidemment, Vigny remarqua le poème de Napoline et la lettre qui l’accompagne ; c’était le récit transparent de leur mésaventure ; et il n’est pas excessif de croire que Mme de ( i ira rd in. avec Mme de Staël, dut contribuer à ramener Vigny à une vue plus honnête des causes de liai perversité féminine.
Quelles furent les relations postérieures d’Alfred et de Delphine? Selon l’usage, Vigny garda pour celle qu’il abandonnait une tendre affection dont tels vers du 15 avril 1848 sont la preuve. Mœe de Girardin souffrit, dissimula sa souffrance et ne pardonna qu’à moitié. M. Dupuy a cité un billet adressé à Vigny vers 1847, dans lequel à « la familiarité impérieuse » succède « l’intention malicieuse » ( Ouv . cité , p. 438). Les Lettres parisiennes ma ni testent quelque rancune. Alors que Mmr de Girardin (1) ne laisse échapper aucune occasion de saluer la gloire de Lamartine, de Hugo, de Musset, de Th. Gautier, elle ne nomme guère Vigny. Une fois, elle annonce une nouvelle édition de ses Poésies ; mais non saints railler l’intermittence laborieuse de sa verve poétique : « Alfred de Vigny vient de
(1) Elle écrit sous le pseudonyme de vicomte de Launay.
compléter un recueil de poésies ; l’auteur de Chatterton se souvient encore d'Eloa. » ( Œuvres complètes, t. IV, 22 sept.
Enfin, tandis quie le vicomte de Launay nous tient au courant de la candidature, puis du rôle de Victor Hugo à l’Académie Française, il ne porte point pareil intérêt à Vigny. Certes les Lettres parisiennes sont interrompues du 5 mai 1845 au 10 janvier 1847 ; et Vigny fui nommé le 8 mai 1845 et reçu le 29 janvier 1846. Mais il se présentait à l’Académie dès 1842. Bien plus, deux jours avant l’élection du 8 mai 1845, le vicomte se plllaignit de ce que Balzac et Damais ne fussent pas de l’Académie, sans songer à nous dire que Vigny frappait encore à sa porte. Unie certaine gêne, dira-t-on, empêchait Delphine de parler de son ancien chevalier. Soit. Mais, explique-t-elle la malignité ?
Bref Delphine et Alfred de Vigny n'e parvinrent, ni peut-être ne cherchèrent à s’oublier. Elle lui conservait un amer attachement ; il continuait à unir le souvenir de ses amours à ce qu’il créa de plus jeune ; et après avoir représenté Eloa sous les traits de Delphine (1823), il représentait Delphine sous les traits d’Eloa (1848).
Si Delphine Gay ne lui révéla pas la grandeur de la femme, Lydia Bunbury et Marie Dorval la dolente épouse et la perfide maîtresse contribuèrent inégalement à lui en signaler les misères.
L’apathique créole qui ne lisait pas les vers de son mari, a le droit néanmoins de revendiquer Lun d’eux et des plus connus :
La fenalme enfant malade et douze fois impur.
Du jour en effet où il fut marié, la Correspondance et le Journal nous montrent Alfred de Vigny, d’une part comme l’infirmier attentif, ému et lassé d’une perpétuelle mourante, d’autre part comme le maître qui, traitant son épouse en mineure, dédaigne de la consulter, réglant les promenades, les voyages, les réceptions, le ménage, prenant sur soi, « dans la crainte qu’elle ne tombe malade » de lui cacher la mort d’un père, ou bien par une jalousie d’avare de lui subtiliser tout ou partie dles lettres de sa cousine Camilla Maluinoiir ! Lydia sanis cesse alitée, l’âme non moins engourdie que le corps, n’avait point
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voix au chapitre de la communauté conjugale ; n est-ce pas vraiment 1 enfant malade, à la garde et sous la tutelle de l’homme ?
Quant à Marie Dorval, elle personnifia bientôt la perfidie féminine ; perfidie que constate le créateur de Kitty Bell tout autant que le créateur de Dalila. Certes il l’absout quand il en profite : 1 épouse de John Bell n’a-l-elle pas fait descendre sur Chatterton a le regard ineffable de la pitié? » ( Stello , ch. XV). Et il la flétrit quand ill en souffre : l’esdlatve de Samson est « la vipère dorée ». Elles n’en dissimulent pas moins l’une et l’autre leurs ruses sous le masque d’une angélique candeur. Le sourire de Kitty est pur, calme et religieux. Les seins de Dalila
Sont chastement pressés d’étoffes syriennes.
Or l’une et l’autre sont peintes d’après Marie Dorval.
Dès l’abord Marie Dorval dut lui apparaître comme l’actrice, j’allais dire l’hypocrite qui est capable de donner à la scène l’illusion de la passion, de la vertu, de la sainteté même, et qui reste, dans La vie privée, la charmeuse qu’elle était au théâtre. Marie Dorval était la comédienne.
M. Dupuy a démontré que l’intérêt de l'Histoire de Kitty Bell est dans la confidence des amours du poète. Chatterton passant dix fois devant la porte de Kitty, et n’osant que la regarder, c’est Vigny « craignant de se départir d’une adoration étrangement respectueuse. » Kitty agonisante, s’accrochant à la rampe, descendant l’escalier, évanouie dans son fauteuil c’était, dévotement notés, les gestes et, les aspects que Vigny, spectateur enchanté, avait admirés chez la grande tragédienne. (Vigny, p. 164-168).
Eh bien ! Par quoi commence l'Histoire de Kitty Bell ? — Par un chapitre (ch. XIVe) tout entier consacré à la duplicité de la belle Anglaise. Tous les mots en sont choisis pour faire ressortir le calme et la chasteté de celle qui va mourir d’une passion adultère ! On dirait « la statue de la Paix ! » Lorsque plus tard Marie Dorval joua le rôle de Kitty, le poète la comparaît aux Madones de Raphaël. Jusque dans la maternité elle conserve l’aspect d’une vierge. Marie Dorval avait toutes les apparences d’un Ange ; e'ti Vigny savait trop qu’elle ne pouvait
en avoir que les apparences. Ce fut comme une éblouissante initiation au mensonge féminin.
Evidemment de très bonne heure il méprisa les femmes ; déjà dans Cinq-Mars il avait réservé un rôle épisodique à une Marion Delorme. Mais ce mépris ne s’étale dans son œuvre avec une obsédante souffrance que du jour où il connut Marie Dorval. Que pèse la rouerie de Marion Delorme, une courtisane, devant la quotidienne comédie que joue Kitty, une honnête femme et à son mari et aux gros Lords et alux longues Ladies et à tous les hôtes de sa boutique ; devant la délation de Dalila ?
Certains objets que l’on voit quotidiennement, un jour il semble qu’on les voit pour la première fois, parce qu’on les voit mieux. Et c’est pourquoi il nous est permis d’insister ici, à propos de deux choses très communes et même triviales, la maladie et la ruse des femmes, sur deux faits très particuliers, le mariage de Vigny avec Lyd'ia Bunbury et sa llliaison avec Marie Dorval.
En même temps qu’il méprisait la femme infirme de corps et d’esprit, rusée et pusillanime, il ne se lassait d'admirer son courage. La même Eva> dont la faiblesse « cède sans coup férir aux rudesses du sort », est forte et, en un sens, plus forte que l’homme. « D’un seul élan » sa mobile pensée se pose « sur les hauts lieux » ; n’ayant « rien de nos lâches prudences » elle sait trouver les « paroles de feu », et sent son cœur vibrer « au cri de l’opprimé ». Aussi non moins que l’infirmité des femmes, a-t-il toujours noté leur vaillance. Il s’est même toujours complu à peindre celles qui, ti'iompban't des défauts de leur sexe, sont des modèles d’héroïsme, Eloa qui descend vers Satan ; Anne d’Autriche la reine sans peur ; la duchesse de Saint-Aignan, qui ne tient à vivre quiel le temps de donner la vie ; lu sœur de Wanda, l’esclave volontaire.
Or, c’est le xvnf siècle qui habitua Vigny tout ensemble à mépriser et admirer la femm'e ; mais pour l’admiration, ce n’est plus seulement le xvnf siècle de l’Ancien Régime, c’est celui de la Révolution. Il avait été fnappé par toutlels ces femmes de l’aristocratie française, qui, malgré le luxe, la délicatesse et la frivolité de leur vie première, avaient accepté avec une souriante distinction l’emprisonnement, les privations, les grossièretés et l’échafaud. Après avoir lu liei ch. XXVIII de Stello , le Ré|ectoire où apparaît la bonne grâce, le bon ton et la gaieté de ces
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jeunes femmes qui vont mourir, on n’ignore plus pourquoi, Vigny admirait leur sexe.
Au premier rang de celles que la Révolution l’apprit à vénérer, il faut mettre Madame Léon de Vigny, sa mère. Il savait quelle avait été la détresse des siens, à Loches, pendant la Terreur ; et iaussi que son père brisé par l’âge, et les blessures avait dû 'remettra la direction de la famille à Mmc de Vigny ; laquelle, malgré des couches multipliées et malheureuses — lui seul devait vivre — avait tenu tête aux événements. Par des besognes mercenaires elle aurait subvenu à l’alimentation des siens. Harcelant les conventionnels de suppliques fermes et précises, elle avait obtenu d’abord que son mari et elle, quoique décrétés d’arrestation fussent « consignés et gardés dans leur domicile », puis « débarrassés de leurs garnisaiires ». (Dupuy. Vigny, p. 22-27). Lui-même enfin subit les heureux effets de la fermeté maternelle. Résistant à des complaisances qui n’auraient été que trop naturelles pour son frêle et unique enfant, elle parvint à te fortifier, le viriliser, l’instruire {Ici., p. 32); et, quand les circonstances le lui enlevèrent, à prolonger son impérieuse tutelle, en lui remettant, avec une Imitation de Jésus-Christ, tout un plan de vie (1). Comment n’aurait-il pas compris ce que pouvait être l’énergie d’une femme ?
A toutes ces nobles femmes auxquelles la Terreur donna l’occasion de prouver leur courage, joignons unie bourgeoisie, Mms Roland. Mme Roland apparaissait à Vigny comme une Romaine. Elle avait donc le culte de la patrie, le mépris de la
(1) L’influence de Mme de Vigny sur son fils fut considérable. Notons d’abord l’influence religieuse :
Dans la profession de foi qu’elle rédigea pour lui, M. Estève remarque le soin avec lequel elle « insiste sur le fondement rationnel de sa croyance, l’indifférence relative qu’elle témoigne aux formes du culte, l’importance qu’elle attache à la morale, au côté politique, à la valeur sociale de l'a, religion. » {Vigny, p. 38). Or, nous verrons qu’indifférent au culte, son fils conservait le christianisme et même le catholicisme pour l'a Morale et la Société. Au fondement rationnel de la croyance, ajoutons le fondement intuitif. Mme de Vigny écrivait en effet : « Dieu même a gravé dans le cœur de l’homme la vérité de son existence. » (Id., p. 37). Nous verrons erJcore que l’auteur de Cinq Mars , fidèle à l’enseignement maternel, admirait surtout Des'cartes d’avoir trouvé l’idée de Dieu innée dans son cœur. Enfin< à la mort de sa mère, V’igny « sentit Dieu dans son cœur », son illumination rappelle « la. nuit fameuse » de Pascal. {Id., p. 47 et 48). — Notons ensuite l’iniluence morale. de Vigny signalait à son fils l’importance de la volonté qui doit subordonner les sens à Pâme et maintenir la toute puissance de la ra’ison. Elle lui recommandait aussi une morale de l’honneur chevaleresque. {Id., p. 68 et 69). Or, Vigny lut homme de volonté, de raison et d’honneur.
mort, et en revanche quelque affectation. Tout Romain, écrit-il, jouait un rôle. ( Journal , p. 45). Le rôle de Mme Roland fut l’amour de la liberté, et elle monte sur l’échafaud en s’écriant : O liberté ! que de crimes on commet en ton nom ! » Cette bravoure vraiment romain)©, Vigny la juge avec quelque dédain aristocratique. En 1842, il raconte dans son Journal la conversation qu’iil eut avec une duchesse : « J’aime, disait-il, ce caractère romain dans nos temps. Sa mort est un peu drapée et théâtrale ; elle pose, il est vrai, avec un peu d’affectation. » (p. 162). Certes il préfère la grâce riant!© des jeunes nobles qu’il nous montre dans Stella s’exerçant et s’amusant au jeu de la guillotine ; et il songeait, croyons-nous, à Mme Roland, quand il leur fait dire par une chanoinesse : « Niallez pas haranguer le peuple, il n’y a rien qui soit die plus mauvais goût ». (Ch. XXVIII). L’héroïne de Vigny c’est Mme de Saint-Aignan. Sans doute, quelques gestes de Mme de Saint-Aignan sont empruntés à Mme Roland. Toutes les deux luttent de leu|r mieux contre le soleil qui pénétre leur petite, chambre, Mme Roland avec des papiers, Mme de Saint-Aignan avec un châle (ch. XXV). Mais il n’a garde de prêter à l’une les grandes attitudes de l'autre. Rien que Mme Roland ait eu le tort d’être bourgeoise, il l'admire toutefois. Diams l’entretien que nous rappelions à l'instant, il lui plait de rapporter le jugement hautain de la duchesse : « Une petite bourgeoisie comme Mme Roland pouvait bien mettre de l’emphase dans sa mort. C’était aux grandes dames à être simples ». Néanmoins il remarque que le premier et bon mouvement de la duchesse avait été pour l'approbation. N’a.vait-elle pas repris son interlocuteur lui-même en ces termes : « Eh ! ma foi, il est assez beau d’avoir la force de penser à poser dans ce moment-là ». Mme Roland est une Romaine.
La force de la femme est puisée dans son cœur. Aussi plus qu’à l’homme, le malheur lui est salutaire. Il découvre en elle les sources de la sensibilité, toujours prêtes à jaillir ; il la fait passer sans effort de la puérilité à l’héroïsme. Dolorida aurait pu tromper un « constant époux » ; « épouse délaissée », elle devient une Hermione. Par la frivolité de son sexe Mme de Saint- Aignan dispute à M,te de Coigny les hommages de Chénier ; mais menacé© dans sa maternité, elle se vénéré et se craint comme si elle était une sainte. ( Stello , ch. XXV). Plus que l’homme enfin ta femme est grande par le cœur ; e'ti Vigny, si per-
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suadé qu’il soit de la supériorité masculin©, semble l’avoir toujours reconnu. Il le reconnaît très nettement dans la Maison du Berger. Mais déjà l’auteur de la Maréchale d' Ancre et de Chatterton opposait à la raison de l'homme le cœur de, la femme.
Seulement alors que dans La. Maréchale d' Ancre (1) Vigny déclare la raison de l’un supérieur au cœur de l’autre,, clans Chatterton (2) il se demande si le cœur ne serait pas supérieur à la raison. On peut dire que le madrigal du Quaker dépasse la pensée vraie du poète. Nous avons vu qu’il était un intellectuel ; nous verrons qu’il était un rationaliste. Ne soyons pas dupes de quelques exagérations verbales. L’auteur de Stello paraît abaisser lia raison tantôt devant le cœur tantôt devant l’imagination. Mais s’il dit avec Steüllo : « Je sens s’éteindlre les éclairs de l’inspiration et les clartés de la pensée, lorsque la force qui soutient ma vie, l’Amour, cesse de me remplir de sa chlaleureuse puissance ; et lorsqu'il eirclulle en moi, toute mon âme en est illuminée... » (Ch. VII) il n'en déclare pas moins avec le Docteur Noir : « Si Dieu nous a mis la tête plus haut que le cœur, c’est pour quelle le domine, ». (Ch. XIX). Le .défenseur d’Homère peut bien humilier la raison de Platon au prix de lia divine imagination, il commence par introduire subrepticement dans l’imagination même les facultés raisonnables : « L’Imagination contient en elle-même le Jugement et la Mémoire, sans lesquels elle ne serait pas ». (Ch. XXXVIII). Quand on écarte la phra,séologie romantique, on est tout, surpris de constater que Vigny considère la sensibilité et l 'imagination comme les facultés créatrices ; la raison comme la faculté maîtresse et sans laquelle les autres ne seraient pas. Boileau n’en disait pas tant !
Bref l’homme qui a la raison en partage garde le commandement. Quoique inférieure, la femme a du moins la supériorité du cœur. Vigny était fier de sa propre sensibilité. Mais, alors que le Docteur Noir représente sa raison, Stello son imagination ; pour représenter sa sensibilité, il choisit une femme :
fl) L'a Maréchale avoue l’infériorité du cœur : « Je suis mère et c’est par là que les femmes sont craintives ou héroïques, inférieures ci vous. » (Acte I, Sc. III, p. 125).
$} Le Quaker dit à Kitty : « Il n’y a pas si belle pensée à laquelle ne soit supérieur un des élans de ton 'cœur chaleureux. » (Acte I, Sc. I, p. 21).
Eloai, c’est son âme qui souffre. (14 nov. 1830, Revue des Deux Mondes, p. 700). La sensibilité est essentiellement féminine.
Comment Vigny fut-il amené à s’incliner devant la sensibilité féminine ? Il serait peut être imprudent de vouloir apporter ici trop de précision. A l’exception de Mme Roland, martyre de la liberté, il avait pu remarquer et jusque dans sa propre famille que la plupart des femmes, dont la Révolution révéla la vaillance avaient agi comme mères, comme fdles ou comme épouses, c’est-à-dire par dévouement. La vie quotidienne d’autre part met en lumière la charité des femmes. Enfin les exemples vulgaires eussent-ils été impropres à frapper son imagination, comme le ferait entendre le) poète de Napoline, et aurait-il eu besoin d’exemples considérables, voire littéraires ; deux femmes de lettres et dont l’une eut du génie, Mme Desbordes Valmore et Mme de Staël purent le convaincre que la femme était grande par la faculté de souffrir.
Mme Desbordes Valmore est la femme de douleur. Dans une lettre adressée à Mme Dorval et conservée par Vigny elle écrivait : <( Je ne peux pas ouvrir mon cœur qu’il ne s’en échappe d’amers souvenirs » (Dupuy, Le Rôle litt., p. 354).
Vigny la rencontra chez Mme Dorval ; mais il admirait ses poésies depuis longtemps, ia>u moins depuis 1829, puisque Le Malheur, qui est de, cette époque, trahit l’imitation du Berceau d'Hélène. Il 1a, déclarait « le plus grand esprit féminin de notre temps » (1). Et M. Dupuy nous dit : « Il est presque prouvé qu’A. de Vigny insista auprès de Sainte-Reuve, en 1833, pour qu’il écrivit son premier article sur Mme Desbordes-Valmore »
( Ouv . cité, p. 348, note). Peut-être lui signalait-il le Berceau d'Hélène ? Car Sainte-Reuve cite cette poésie et précisément les vers qui ont été transposés par Vigny :
Mais au fond du tableau, cherchant des yeux sa proie, J’ai vu... je vois encor s'avancer le Malheur.
Tl errait comme une ombre, ill attristait ma joie,
Sous les traits d’un vieil oiseleur.
(Le Berceau d’Hclène).
(1) Sainte-Beuve, Portraits Contemporains, t. II, p. 156, note (Calmann-Lévy
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Cette image du vieil oiseleur frappa Vigny. Lui aussi, il personnifiera le Malheur et sous les traits de l’oiseleur :
Le Malheur rôde, il nous épie,
Près de nos seuils épouvantés.
Alors il demande sa proie ;
La Jeunesse, £*ji sein de la joie,
L’entend, soupire et se flétrit...
(Le Malheur .)
Il reprend jusqu’aux rimes de proie et de joie. Dans les deux pièces les deux poètes lapparaissent ifrappés par le Malheur, soudain, en pleine jeunesse.
Parmi ses douloureuses idylles, imitées de Florian et de Gessner, Mme Desbordes-Valmore glissait quelques personnifications allégoriques. L'allégorie du Mialheur plut à Vigny qui la fit sienne. Cette, influence mérite d’autant plus d’être remarquée que c’est une des premières qu’il pût subir. Mme Desbordes-Valmore parut « eu jour vers le même temps que Casimir Delavigne, que Lamartine, qu’André Chénier ressuscité, et un peu, je crois, avant eux tous (1), nous dit de Sainte-Beuve. En effet la première édition de ses Poésies est de 1818. Mme Desbordes-Valmore aurait ainsi initié Vigny à la poésie, allégorique ; et peut-être lui epparaissait elle-même comme une allégorie de la Douleur.
Mme de Staël eut sur Vigny une influence qui dépasse la question du féminisme. Car elle fut pour lui le philosophe de la pitié et de l’enthousiasme. Mais parce que la philosophie de Mme de Staël gravite autour du féminisme, son influence même générale s’exerce, à l'occasion de lai femme, de sorte que la pièce de Vigny qui paraît en quelque manière dictée par Mme de Staël, la Maison du Berger , et dans laquelle il rompt avec la, désespérance nous présente la femme comme le symbole de la* souffrante e,t majestueuse humanité, étant à la fois l’être le plus digne et le plus capable de pitié et d’enthousiasme.
Avec tous les romantiques, Vigny subit la double influence de Mm<J de, Staël et -de Chateaubriand. Mais dans la lettre1 au prince de Bavière (17 sept. 1839), où il trace un vaste tableau
(1) Desbordes-Valmore, Poésies , Notice de Sainte-Beuve, Paris, Charpentier, 1842, p. v.
du Romantisme, il est loin de témoigner pour Mme de Staël la reconnaissance émue que, manifestait Lamartine dans les Destinées de la Poésie. La gratitude ne fut jamais précisément son fait (1). Il lui suffit d’écrire : « Deux grands écrivains de l’Empire qui avaient en eux le sentiment poétique, ne l'avaient pas complet et s’exprimèrent en prose ne sachant pas refaire l’instrument même... » Cependant la, même lettre évoque deux fois le souvenir de Mme de Staël, soit qu’il « salue son enthousiasme », soit que, songeant à son âme compatissante, il parle de l’ange dont elle « désirait l’e,xistence et de qui la mission était de pleurer sur les fautes des hommes célèbres et les imperfections de, leurs œuvres. » Et en effet, enthousiasme et pitié, voilà bien ce que doit Vigny à Mme de Staël.
La philosophie de Mme de Staël, avant d’être une philosophie de l’enthousiasme, est une philosophie de, la pitié. Par sa faiblesse l’humaniitiél est piltloy aibllle et plair conséquent le sentiment le plus humain est la, pitié. Il s’agit d’ailleurs ici d’ordre logique, plutôt que chronologique.
Mais cette philosophie de la pitié est née surtout de considérations sur la nature et le sort de la femme. Plus que l’homme, la femme mérite la, pitié, car elle est asservie par l’homme ; et de cet asservissement proviennent à la fois sa bonté et sa ruse. Plus quel l’homme enfin, elle souffre de l’isolement.
Que la femme soit « entièrement dans la dépendance de l’homme » ( Delphine (2), Première partie, lettre VI, p. 23), Vigny en convient toujours. En 1818, il plaint la jeune fille qu’attend après l’éphémère, royauté du bal, l’esclavage1 2 3 4 du ménage (Le Bal) (3). Même Dali l a dépend de Samson et étroitement (4) (La Colère de Samson, 1839). Dans le Journal d'un{ Poète , à la date de 1844, il reconnaît que « les plus forts ont faiit la loi » (p. 177). Certes la subordination lui paraissait indispensable. Encore avoue-t-iil qu’elle pourrait être moins brutale.
Les femmes souffrent donc ; et Mme de Staël déclare que
(1) En 18i9, parmi les livres; qu’il demande à M. Castaigne, bibliothécaire de le, ville d’Angoulême, pour les consulter au Maine-Giraud, se trouvent « Les Gïuvres complètes de Mme de Staël. » (Lettre du 23 janvier).
(2) Edition Firmin Didot, Paris, 1878.
(3) Précisément dans Le Bal , il définit cette anglaise que dansent Delphine et Léonce ( Delphine , lre partie, lettre XXVII, p. 89).
(4) « C’est Dalila l’esclave... »
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par 1 habitude de souffrir e,t aussi parce que « leur personnalité est toujours à deux », elles deviennent plus sensibles et moins égoïstes que 1 homme. (De ï Allemagne, première partie, ch, ni.) Cette personnalité à deux, cette sensibilité, nous la trouvons chez Eloa (1823) comme chez Lai sœur de Wanda (1847). L une e,t l’autre justifient l’assertion suivante de Mme de Staël sur les femmes : « La plus belle des vertus, le dévouement, est leur jouissance et leur destinée » ( Allemagne , id.). Faire de la pitié le lot de la femme fut capital pour Vigny. Devant la pitié s’évanouira la théâtrale malédiction de La Colère de Samson. Il convient donc de, noter très soigneusement l'indication que lui donnlal Mme de Staël en un temps où tous 'les Romantiques obéissaient à sa pensée.
L’asservissement de lia femme entraîne aussi la ruse. La ruse est incarnée en un des personnages de Delphine, Mme de Vernon ; et se trouve justifiée non seulement dans Delphine, mais dans Y Allemagne. La franchise et la sincérité sont « les vertus de la force et de l’indépendance » ( Delphine , deuxième partie, lettre XLI, p. 224). Mme de Vernon fait cet aveu : « Je crus fermement que le sort des femmes les condamnait à La fausseté... Je ne réfléchis point sur la morale ; je ne pensais pas qu’elle pût regarder les opprimés. » Dans Y Allemagne, la ruse des femmes nous est donnée comme issue du droit à l’infidélité que s’arrogent Les hommes. « Si la destinée des femmes doit consister dans un acte continuel de dévouement à l’amour conjugal, la récompense de ce dévouement, c’est la scrupuleuse fidélité de celui qui en est l’objet. » Tant que le droit à l’infidélité subsistera, il y aura « guerre entre; les deux sexes, guerre secrète, éternelle, rusée, perfide, et dont la moralité de tous Les deux souffrira (troisième partie, ch. xix).
L’auteur de La Colère de Samson proclame à son tour l’existence de la guerre entre Les deux sexes, et dans Les mêmes termes que Mme de Staël. Oui, le combat est éternel, secret, traître et lâche. Oui, la moralité de l’homme en souffre. Vaincu par Dalila, Samson a, « lame pensante ». Mais au lieu d’excuser La femme, Vigny l’accuse elt l’accuse seule. La lutte est tout entière entre, la bonté d’homme et la ruse de la femme. Cette ruse ne vient pas d’une sensibilité justement blessée. Vigny a trop subi le contact du xviii0 siècle pour condamneir Le libertinage chez l’homme. Il préfère maudire la légèreté, la vanité,
la sensualité d’un être impur. Toutefois, si en 1839 l’amant trompé repoussait le plaidoyer de Mme de Staël, en 1835, fauteur de Chatterton était bien près de l’accepter. John Bell constate sans doute que « la plus sincère met de la finesse partout ; >> (I. III, p. 26) mais Kitty n’objecte-t-elle pas à son mari : « Souvent la terreur nous apprend à mentir? » (I. VI, p. 34). Même le poète de La Colère de Samson avoue que « l’homme est rude ». Mme de Staël, Mme de Girardin avaient soutenu la cause des femmes ; et Vigny, tout en restant l’avocat de l’Homme, pourrait avoir retenu dei leurs arguments beaucoup plus qu’il ne dit ; et encore n’est-il pas sans rien dire.
La souffrance de l’isolement est le privilège cruel du génie ; mais, c’est à la, femme de génie qu’il est le plus cruel. Car, à La nature se joint le préjugé pour mettre au ban de la société toute femme supérieure comme Corinne. Le poète qui a chanté l’isolement de Moïse avait certes remarqué l'isolement de Corinne. Depuis longtemps Ile rapprochement ai été fait! par Brunet.ière (Revue des Deux Mondes , 1er diéc. 1891) et Dorison (Alfred de Vigny poète et philosophe, p. 22). Evidemment vers l’éipoque où Vigny écrivit Moïse , 1822, il lisait Corinne ; dair le poème d'Eloa, qui est de l’année suivante, Contient un souvenir très particulier
(1) Pour l’analyse de l’idée d’isolement et aussi l’influence de Mme de Staël sur Vigny, cf. Canat, Du Sentiment de la Solitude morale. — Dans V Allemagne aussi, Vigny rencontrait quelques considérations sur la misère du génie. Non seulement il dut être frappé par le titre significatif d’un livre de Necker que cite sa fille : Le Bonheur des Sots (Troisième partie, ch. xm) ; mais encore il fit passer dans son drame de Chatterton certaines remarques de \lme de Staël sur le Torquato Tasso de Gœthe. Gœthe a montré « le mal que fait la protection d’un prince à l’imagination délicate d’un écrivain, lors même que ce prince croit aimer les lettres... Il ,a introduit dans sa pièce un courtisan sage, selon le monde, qui traite le Tasse avec la supériorité que l’esprit d’affaires se croit sur l’esprit poétique. » ( Seconde Partie , ch. xxu), — Deux personnages de Delphine , M. de T..., hollandais enrichi aux colonies, et sa femme, sorte de victime ■( Seconde Partie, Lettre VU), ressemblent à John et Killy Bell. — Notons enfin que le théoricien de l’honneur que nous trouvons dans Servitude et Grandeur Militaires avait sans doute analysé le caractère de Léonce, l’amant de Delphine, lequel est fanatique de l’honneur. Pour Léonce, l’honneur est une religion : « L’honneur a sa conscience, comme la religion ; et rougir à ses propres yeux est une douleur plus insupportable que tous les remords causés par la crainte ou l’espérance d’une vie à venin... » (IIP Partie, Lettre XV, p. £89). L’honneur commande même plus impérieusement que la religion : « Le repentir absout les âmes religieuses, mais pour l’honneur, point de repentir. » (ld.). L’exaltation chez Léonce devient de l’exagération : « Si j’avais le malheur d’être de l’avis du plus fort, je me tuerais. » [ld., Lettre XXXII, p. 318). CeiTes Léonce, qui se croit esclave de l’honneur, ne l’est guère que de l’opinion. Vigny saura dégager le caractère intime de l’honneur. Du moins, comme Léonce, fait-il de l’honneur une religion, et n’a-t-il jamais négligé le souci de l’opinion.
LES IDÉES AMOUREUSES
du ce roman. Le poète fait allusion ,aux harpes éoliennes suspendues dans le pure de Corinne :
Tel est le choc plaintif et le son vague et clair Des cristaux suspendus au passage de l’air,
Pour que, dans son palais, la jeune Italienne S’endorme en écoutant la harpe éolienne.
Doublement malheureuse, comme femme, et comme femme de génie, Mme de Staël a parfois déjà en face de la douleur l’attitude des Romantiques. L’humaniéi a soif et besoin de bonheur. « Un désir vif d’être heureux anime tous les hommes ; des hypocrites ont représenté ce désir comme la tentation du crime... Toute la création repose sur le besoin du bonheur. »
( Delphine , IVe partie, lettre XVII, p. 399.) Le bonheur est nécessaire à la vertu. « L’âme qui n’a jamais connu le bonheur ne peut être parfaitement bonne et douce, » (Id., IIe partie, lettre VII, p. 145.) « J’ai tant souffert depuis huit jours, dit Delphine, que mon âme est devenue plus ferme contre la douleur des autres. » {Id., id., lettre III, p. 128.) L’auteur de Dolorida nia urait-il pas emprunté à l’auteur de Delphine l’idée de l’endurcissement produit par la souffrance ?
Tout son cœur endurci !
— Qu’il t’a fallu souffrir pour devenir ainsi !
Inquiétée par le problème de la douleur, Mme de Staël n’eist alors pas trop éloignée de blâmer, comme fera Vigny, l’impassibilité de la Nature : « La Nature elle-même importune;, quand l’âme n’est plus en harmonie avec elle ; son calme qu’on trouvait doux, irrite comme l’indifférence;. » {De l’Allemagne , IVe partie, ch. vi.) En 1835, Sainte-Beuve signalait au public une phrase du roman de Corinne sur la Nature ; « Es-tu donc sans pitié pour l’homme? et sa poussière retournerait-elle dans ton sein maternel sans le faire tressaillir ? » ( Portraits de Femmes , Garnier, 1884, p. 99.)
Leis défaillances de Mme de Staël sont de courte durée, car elle croit en la Providence « qui veut que toutes les blessures de l’âme humaine puissent être guéries » ( Réllexions sur le Suicide, Section I). Aussi le plus souvent, loin de proclamer
rendurcissement des âmes souffrantes, elle déclare la douleur indispensable à notre perfectionnement moral, même à notre bonheur ( Id ., id.). Loin de; maudire la Nature, elle s’abandonne à elle : « La Nature place des remèdes à côté de tous les maux. L’homme faible ne hasarde, rien, l’homme fort soutient tout ce qu’il avance. » ( Delphine , I™ partie, lettre XVIII, p. 57.)
Cette confiance obstinée poussa souvient Mme de Staël à chercher les moyens de guérir une douleur qu’elle ne croyait pas incurable. Un de ses premiers, iet un de ses derniers ouvrages, De l’influence des Pussions sur le Bonheur des Individus et des Nations, 1796, et Réflexions sur le Suicide, 1813, nous indiquent les remèdes de la souffrance.
En 1796, elle recommande de ne, pas demander le bonheur à tout ce qui dépend d’autrui. Les passions, l’amitié, les sentiments de famille ne sont pas pour lie bonheur « des ressources qui dépendent de soi seul ». Puis, quand nous n’avons plus besoin d’être aimés pour être heureux, alors le repos de l’âme nous est procuré par la philosophie, l’étude et surtout la bienfaisance. La sublime jouissance est « dans toutes les actions de la bonté » (IIIe section, ch. iv). Un seul sentiment peut servir de guide dans toutes les situations, peut s’appliquer à toutes les circonstances, c’est la pitié. » (Conclusion.) Si elle déteste l’esprit de parti, c’est qu’il a trouvé le moyen d’anéantir dans l’âme, la pitié, « ce sentiment céleste qui fait de la douleur un lien entre les hommes. » (Ire section, ch. vii.) Aussi, à travers toute l’œuvre de Mme de Staël circule le souffle généreux de 1a, pitié.
Dans le traité de 1796, Mmo de Staël, qui était foute passion,, déconseillait les passions. Car, malgré les jouissances quelles procurent, le suicide peut seul nous en affranchir, et la plupart des hommes reculent devant la, mort volontaire. « Celui qui veut mettre le suicide au nombre de ses résolutions peut entrer dans la carrière des passions. » Section III, ch. ii) Mme de Staël regretta cette invitation iau suicide et publia les Réflexions sur le Suicide où elle met la force et la vertu du côté de ceux qui supportent la vie ; « Il ne faut pas louer ceux qui succombent sous un grand poids ; car s’ils pouvaient marcher en le portant, leur forée morale serait plus grande. » Après avoir analysé les principales causes de suicide, elle déclare que tai résignation à la destinée est d’un ordre plus élevé. La destinée,
LES IDÉES AMOUREUSES
« quand ellie prend le caractère de l'irréparable, est la manifestation des desseins de la Providence sur nous. » (J Réflexions sur le Suicide , Ire section.) Acceptons donc lai destinée et nous trouverons une consolation dans la vile elle-même et dans la nature. « L’existence est en elle-même une chose merveilleuse. » — (( Les consolations philosophiques ont moins d’empire que les jouissances ca -usées par le spectacle de la terre et du ciel. (lre Section).
C’est parce qu’elle se confie à la Providence que Mme de Staël passe de la pitié à l’enthousiasme. Oui, l’homme est malheureux et digne de pitié ; mais il marche au progrès, Dieu le soutient, et il est, lui-même, d’origine divine. Aussi rien n’est plus condamnable que les doctrines d’ironie et de sensua*lismje qui laissent oublier la divinité de l’homme. Substituons l’enthousiasme au scepticisme moqueur donlt l’ironie voltairienne est le type et qui sort du sensualisme pour lequel il n’y a « de vrai que1 le palpable. » {De V Allemagne, IIIe partie, ch. rv). Amour de; l’enthousiasme, haine de l’ironie, dédain du sensualisme forment une trilogie de sentiments inséparables, chez Mme de Staël, et qui acceptée par toute la jeunesse romantique, renouvela la poésie en France.
Ces deux traités, et aussi la théorie; de l’enthousiasme que contenait ¥ Allemagne, Vigny dut les médiitqr profondément. Lui aussi passe de la pitié à l’enthousiasme, car lui aussi croit à la Providence et il écrivit la Maison du Berger, ce poème de de la pitié et die l’enthousiasme. Prenons d’abord le livre de l'Influence des Passions. Conformément à la théorie de Mme de Staël Chatterton répond aux prudents conseils du quaker qu’on peut « se laisser aller à la pente de son caractère » dès qu’on s’est résolu au suicide (Acte i, Sc. v). Personnellement Vigny se soumit aux règles de Mme de Staël. Passionné, il mit ses soins à se détacher des passions, à s’isoler et à chercher la tranquillité de l’âme dans l’étude, dans la philosophie, dans la bonté. Car il fut l’apôtre de la pitié. Dès 1823, il faisait naître Eloa d’une larme du Christ. En 1844, ce qu’il reprochait à la Nature, c’était d’être impitoyable. Dans La Femme adultère (1819), comme dans Le Mont des Oliviers (1843), il admire en Jésus la divine pitié.
D’ajutre part, les Réflexions sur le Suicide ne ifurent-elles
pas l’occasion de la Seconde Consultation du Docteur Noir (1) ? Certes Werther attira sur le suicide la méditation des penseurs du xix6 siècle. Mais on ne saurait douter que Vigny ne songeât particulièrement à Mm* de Staël quand il préparait la Seconde Consultation. Par exemple il rédigeait cette note : « Pour la deuxième Consultation. Tous les crimes et les vices viennent de faiblesse. Ils me méritent donc que la pitié ! » (p. 32). N’étaitce pas s’inscrire à la suite de Mme de Staël ? Lorsque au début même de ses notes il annonce que, la Consultation « renfermera tous les genres de suicide et des exemples de toutes leurs causes analysées profondément » (p. 31), il est difficile d’admettre qu’il ne se fût pas servi des profondes analyses de Mme de Staël. Mais c’est peut-être quand il s’écarte le plus des Réllexions sur le Suicide qu’il les a le plus méditées. Alors la Seconde Consultation ne serait vraiment qu’une réponse à Mme de Staël. « L’existence est en elle-même une chose merveilleuse », disait celle-ci. « Là j’émettrai toutes mes idées sur la vie. Elles sont consolantes par le désespoir même », répond Vigny. Elevé dans les regrets de l’ancienne cour et les souvenirs d’un passé mort, confiné trop souvent en lai solitude d’un cabinet de travail, comment n’aurait-il pas méconnu parfois les séductions de la vie ? Plus tard, M. Havet remarquait qu’un autre poète pessimiste1, Mme Ackermann, négligeait « ce qui est lai grande raison de la vie, c’est-à-ldiire le plaisir qu’on a à vivre (2) ». Décidément l’impuissance à comprendre la vie nous paraît bien être la marque et le défaut de tout pessimisme. Aux appels à la viie de M019 de Staël, Vigny opposait une profession de désespoir. Mais, nous le répétons, Vigny ne ‘fait jamais que traverser la désespérance. Il pourrai bien dans la conclusion de Stello reproduire les termes de la Seconde Consultation et dire : « L’espérance est la plus grande de nos folies. » (Ch. xl), le plus important des trois récits, Une Histoire de la Terreur en dément la conclusion. Vigny en effet, qu’il combatte soit les doctrines jacobines de Saint-Just, soit leis doctrines religieuses de J. de Maistre, s’oppose de toutes ses forces à la peine de mort en proclamant le prix de l.al vie avec un enthousiasme qui rappelle les paroles de
q.) Elle devait être sur le suicide, mais Vigny ne l’écrivit jamais • cf. Journal , p. 31-34.
(2) Marc Citoleux, La Poésie Philosophique au XIXe siècle. Ackermann