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LES IDÉES AMOUREUSES
Mme de Staël. (Ch. xxxn). Nom moins que sur îles séductions de la vie, Mme de Staël compte sur les séductions de la naturel pour écarter le suicide. Or, à propos de Rousseau nous montrerons que la théorie de la Natlulre, chez Vigny, est plus sereine qu’on ne croit généralement.
Vigny est beaucoup plus près de Mme de Staël qu’il ne paraît. Quand il se laisse aller au pessimisme il faut toujours faire la part de la « littérature » et de ce qui fut longtemps comme unie bienséance romantique. Dominée par un Dieu, Créateur et Providence, sa philosophie ne pouvait pas ne pas s’orienter vers l’optimisme. Certes son optimisme est nerveux, irritable, très éloigné de la résignation adoratrice et chantantJe de Rousseau, de Lamartine, de Mme de Staël ; il n’en est pas moins réel et foncier. Le: pessimisme s’étale volontiers à la surface ; mais l’optimisme est à la base. Ajoutons que personne plus que Mme de Staël ne l’aidait à contenir cet optimisme, rétif.
Si d’aventure on doutait encore de cette influence, pour dissiper ces doutes, il suffirait de relire Lia Maison du Berger , poème qui porte entre tous les traces les plus évidentes et les plus nombreuses de la doctrine de Mme de Staël. C’est d’abord réalisé un des rêves d)e Delphine. En, effet quand le poète, qui n’a peur de la Nature que s’il est seul avec elle, veut fuir « les cités serviles » en compagnie d’Eva, ne: ressemble-t-il pals à M. de Serbellane qui propose à Mme d’Ervins de l’entraîner loin des villes : « Je mie replacerai au milieu de la nature avec un être aimable qui partagera toutes mes impressions » ( Delphine , IIe partie, lettre xix, p. 174). Or, les impressions que le poète communique à Eva, comme celles de Mme de Staël elle-même, deux mots les résument : pitié et enthousiasme. Eva représente la pitoyable humanité, car elle inspire et ressent le plus la pitié. Nul n’ëst plus fragile, et nul ne saurait mieux ouïr « les grandes plaintes, » La poésie des êtres périssables que Vigny oppose à l’éternité morne de la nature, n’est-elle pas déjà pressentie dans Y Allemagne ? « La mort est la source de toutes les jouissances morales de: l’homme. Y aurait-il des affections de père et de fils, si l’existence des hommes n’était pas tout à la fois durable et passagère, fixée par le sentiment, entraînée par le temps ?... L’existence consisté! tout entière dans ces sentiments de confiance et d’anxiété qui remplissent l’âme errante entre le ciel et la terre... » (IIIe partie, ch. xix.) Que Vigny nous montre
une mère agonisante et « ces yeux tristes et doux qu’on ne doit plus revoir », ou lai voyageuse indolente et son amour « toujours menacé », 'lui aussi, comme Mme de Staël, subit le charme de la mort.
Mais l’enthousiasme s’unit à la pitié. Quel enthousiasme ne mérite pas le rôle social des poètes ? Ils révèlent au mondle les splendeurs de la pensée et les dirigent sur la route du Progrès. Or ce sont là les deux idées essentielles du livre de Mme de Staël, De la Littérature considérée dans ses rapports avec les Institutions sociales. Avant Vigny, elle affirme la perfectibilité ; avant Vigny, en indiquant quel pouvoir la littérature exerce sur les grands sentiments, la Vertu, la gloire, la liberté, le bonheur, elle manifestait l’importance sociale des écrivains. Parmi les écrivains, Vigny choisit les poètes tout particulièrement, ce qui est bien naturel. « Qu’il lest humain, qu’il est utile d’attachër à la littérature, à l’art de penser une haute importance ! » s’écrie Mme de Staël ( Discours préliminaire). Vigny n’a jamais dit ni cru autre chose, et c’est précisément de qu’il entend démontrer dans la seconde partie de La Maison du Berger.
D’ailleurs lorsque Vigny chante l’enthousiasme, le moindre doute n’est plus permis ; c’est bien Mme de Staël qu’il imite ; car parfois une phrase de V Allemagne est devenue une strophe de La Maison du Berger :
Le pur enthousiasme est craint des faibles âmes
Qui ne sauraient porter son ardeur et son poids.
Pourquoi le fuir ? — La vie est double dans les flammes.
D’autres flambeaux divins vous brûlent quelquefois :
C’est le Soleil du Ciel, c’est l’Amour, c’est la Vie ;
Mais qui de les éteindre a jamais eu l’envie ?
Tout en les maudissant, on les chérit touis trois.
M. Dorison a retrouvé la phrase de Y Allemagne (IIIe partie, ch. i) d’où cette strophe est tirée : « L’homme a maudit le soleil, l’amour et la vie ; il a souffiert, il s’est senti consumé par ces flambeaux de lai nature ; mais voudrait-il pour cela les éteindre ? » (Dorison, Ouv. cité, p. 21.) Immédiatement après, Vigny flétrit la poésie irrévérencieuse et ironique, à travers les âges, d’Anacréon à Voltaire. D’ailleurs, Voltaire, beaucoup plus qu’Anacréon, occupe sa pensée ; et telle image ne convient qu’mi xviii0 siècle :
LES IDÉES AMOUREUSES
Tu n’aurais pas icollé sur >îe coin de ta bouche Le coquet madrigal, piquant comme une mouche.
La condamnation de Voltaire est d’autant plus remarquable que Vigny — nous le verrons — entend conserver son rationalisme. Il n’en reste pas moins aux côtés de Mme diei Staël. Car il termine l’éloge de La) Poésie enthousiaste, en acclamant la philosophie de l’invisible e(t 'die l'impalpable, c’est-à-dire en condamnant le sensualisme :
L’invisible est réel. Les âmes ont leur monde Où sont accumulés d’impalpables trésors.
La triade de Y Allemagne, amour de l’enthousiasme, haine de l’ironie, mépris du sensualisme est reproduite toute entière. Or cet enthousiasme, nécessaire à l’humanité, qui le ressent mieux que la femme ? De même qu’elle symbolisait la pitié, la femme symbolisera l’enthousiasme. Le poète ne dira-t-il pas à la femme que Dieu en fit la compagne de l’homme pour
Qu’il entende ce chant qui ne vient que de toi L’enthousiasme pur dans une voix suave P
Pourquoi à la date de 1842, époque où il écrivit La Maison du Berger , cet éloge de l'enthousiasme ? C est qu il avait conçu le plan d’un grand roman religieux auquel il travaille sans relâche de 1837 à 1859. Il rêvait d’une renaissance religieuse ; et elle lui paraissait impossible, parce que le monde était froid, matérialiste, incapable d’enthousiasme. On trouve même dans ses notes, à la date du 13 octobre 1837, la formule d’où devait jaillir tout le développement de La Maison du Berger sur la poésie : « La Poésie, c’est Y Enthousiasme cristallisé (1) ». Or, dès qu’il entreprend de< célébrer en vers l’enthousiasme, c’est la doctrine de Mme de Staël qui se présente à son esprit, c’est une phrase du livre de Y Allemagne paru depuis vingt-neuf ans, qui chante à son oreille et naturellement se métamorphose en strophe ! Quel exemple prouverait mieux combien fut profonde
(1) Daphné, Appendice, p. 216 ; cf. Maison du Berger : Comment se garderaient les profondes pensées, Sans rassembler leurs feux dans ton diamant
pur...
l’influence exercée par Mme de Staël sur la jeunesse romantique !
Mais qu’est-ce qui permit au poète négateur de la Colère de Samson de devenir dans La Maison du Berger le poète de l’enthousiasme ? C’est qu’à la suite, de Mme de Staël oubliant et pardonnant la ruse des femmes, il admirait en elles les deux sentiments humains par excellence l’enthousiasme et la pitié. S’il substitue à la malédiction l’exaltation de la femme1, c’est que, pour une grande part, Mme de Staël lui révéla les beautés de la sensibilité et la supériorité de la sensibilité féminine (1).
Ainsi la (femme tour à tour et le plus souvent tout ensemble excitait l’admiration et le mépris d’Alfred de Vigny. Il l'admirait pour sa sensibilité ; il la méprisait parce qu’elle n’était que sensibilité. C’est pourquoi, tout e,n l’adminant, n’était-il que trop porté à la maintenir rudement sous le joug de la raison d’homme. Il ne lui fut donc pas inutile d’avoir lu Delphine et Corinne, et aussi Indiana et Lélia pour réconnaître, que la société était barbare et injuste envers la femme.
Mais des femmes, telles que Mme de Staël ef G. Sand avaient l’esprit trop vigoureux pour ne pas aboutir à une philosophie. Avec Mme de Staël, G. Sand contribua non seulement à nuancer le féminisme de Vigny mais à désarmer son pessimisme. M. Dupuy nous apprend que Mme Dorval présenta Vigny à George Sland ; et qu’dle feignit même pins tard d’en être jalouse (Le Rôle lût, p. 347-350). Or c’eslt précisément dans le drame de Chatterton, dont Mme Dorval devait créer le rôle de Kitty Bejll, que pour la première fois se révèle l’influence de George Sand sur
Indiana en effet annonce Chatterton. Dans le roman de George Sand, la femme apparaît victime de la société ; dans le drame de Vigny, la femme et le poète sont également des victimes. Ainsi la, moitié de la thèse de Chatterton serait déjà contenue dans Indiana.
(1) Certaines impressions de la vie mondaine, consignées dans le Journal d'un Poète, nous semblent être une réminiscence des pages de l'Allemagne sur la conversation. « L’esprit de conversation, avouait de Staël, a quelquefois l’inconvénient d’altérer la sincérité du caractère... Les Français parlent toujours légèrement de leurs malheurs dans la 'crainte d’ennuyer leurs amis » (première partie, ch. xi). Vigny force un peu la note : « Parler de ses opinions de ses amitiés,, de ses admirations avec un demi-sourire, comme peu de chose* que l’on est tout près d’abandonner pour dire le contraire : vice français" » (1829, p. 43). *
LES IDÉES AMOUREUSES
Kitty Bell et Indiana sont «deux femmes douces, tendres, nées pour l’amour et le rêve, opprimées et torturées piar île matérialisme tout industriel de John Bell et de M. Delmare. John Bell, c’est « l’homme riche, l’égoïste par excellence, la juste selon la loi » (acte I, scène n). Impitoyable, il renvoie un ouvrier qui, en se rompant la bras dans une machine, est devenu inutile. Mais s’il ne donne rien, il ne vole rien. « La terre est à moi, parce que je l’ai achetée, les maisons, parce que je les ai bâties; les habitants parce que je les loge, et leur travail, parce que je le paya. Je suis juste selon la loi. » Tout de même, le colonel Delmare, qui s’est fait industriel, est rigide et serré en affaires. « Il savait fort bien conduire ses intérêts à la meilleure fin possible, sans s’inquiéter du bien ou du mal qui pouvait en résulter pour autrui. Toute sa conscience, c’était la loi ; toute sa morale, c’était son droit... C’était l’honnête homme qui ne prend et ne donne rien ; qui aimerait mieux mourir que de dérober un fagot dans les forêts du roi, mais qui vous tuerait sans façon pour un fétu ramassé dans la sienne. » ( Indiana , p. 118. Paris, Perrotin, 1842.)
G. Sand conclut que c’était « la nature la plus Antipathique à celle de sa femme ». Blessée et incomprise, Indiana demandera l’amour à Baymon de Bamière, puis à Sir Ralph qui l’a toujours laimée, et avec lequel elle consentira à se suicider dans un beau site. Telle, l’infortunée Kitty Bell se laisse séduire à l’idéalisme de Chatterton, et, après le suicide (1) de son poète, meurt désespérée.
Si le colonel Delmare e,t John Bell représentent le matérialisme industriel, Raymon de Ramière dans Indiana , lord Talbot, M. Beckford, dans Chatterton , représentent l’élégante cruauté « des hommes aimables ». Raymon de Ramière croit s’acquitter envers Noun, son amante enceinte, par l’offre de quelque argent ; M. Beckford accorde à Chatterton une place de valet. Ni l’un ni l’autre ne se doutent que leur générosité va tuer deux êtres d’instinct et de passion.
En sa préface de 1842, George Sand dénonçait l’injustice et
(1) Le suicide, introduit dans la littérature par le Werther de Gœthe, eut un regain d’actualité vers 1830. Vigny lui consacre Les Amants de Montmorency (27 avril 1830) et Chatterton. Rien que dans Indiana, avant le suicide collectif d’Indiana et de Sir Ralph, il y a le suicide de Noun. Quand le suicide fut un? peu démodé, G. Sand supprima le double suicide qui terminait Indiana.