ALFB.ED DE VIGNY
la barbarie « des lois qui régissent encore l’existence 'de la femme dans le mariage, dans la famille et la société » (p. xv). Non moins qu’aux ouvrages de Mme de Staël, Vigny pouvait donc songer à Indiana et à la préface de 1842, lorsqu’il écrivait en 1844 dans son Journal que « les plus forts ont fait la loi ».
S’il trouvait dans Indiana l’oppression de la femme par la société, George Sand ne s’unissait-elle pas à Mme de Staël et à Mme de Girardin pour lui représenter l’antagonisme de, l’homme et de la femme, auquel il devait consacrer La Colère de Samson? D’ailleurs elle ne mettait pas, comme Mme de Staël et Mme de Girardin, tous les torts du côté de l’homme. Nous lisons dans Lélia : « Ne savais-tu pas que l’homme est brutal, et la femme mobile ? Ges deux êtres, si semblables et si dissemblables, sont faits de telle sorte qu’il y a toujours entre eux de la haine même dans l’amour qu’ils ont l’un pour l’autre... L’union de l’homme et de la femme devait être passagère dans les desseins de la Providence... » {Lélia, Paris, Garnier, 1851, t. I, p. 194.) — « La flatterie est le joug qui courbe si bas ces têtes (ardentes et légères. Malheur à l’homme qui veut porter la franchise dans l’amour ! » {Indiana, p. 255.) « L’Homme est brutal », disait G. Sand ; « l’homme est rude », reconnaît Vigny. D'ailleurs il lui (accorde bien volontiers que la femme a « la tête légère », et est née pour le mensonge.
Ce n’est pas seulement contre, la femme, c’est aussi contre la Nature et contre Dieu que se révolte Vigny. Là encore G. Sand put lui fournir quelques arguments. Comme Mme de. Staël, elle finit toujours par admirer la Nature et adorer Dieu ; mais, comme Mme de Staël encore, elle laisse parfois échapper contre la beauté insolente de la Nature et la surdité de Dieu certains reproches qu’enlendit l’auteur de La Maison du Berger et du Mont des Oliviers. Lélia mourante s’écrié : « Bonne Nature ! je voudrais bien t’invoquer ! Mais qui es-tu ? où est ta miséricorde ? où est ton amour ? où est ta pitié ? Je sais bien que je viens de toi et que j’y dois retourner... Il y a peut-être un coin de terre aride auquel il manque ma poussière pour y faire croître l’herbe... » (t. I, p. 79). Nous songeons aux vers de Vigny :
On me dit unie mère et je suis une tombe. . .
...je vois
Notre sang dans son onde, et nos morts sous son herbe...
LES IDÉES AMOUREUSES
Meurtrière, la Nature est de plus muette et d’une détestable beauté. <( Je me demandais à quoi bon cette âme curieuse, avide, inquiète, incapable de rester ici-bas, pour aller toujours frapper a un ciel d’airain qui jamais ne s’entr’ouvre à son regard, qui jamais ne lui répond par un mot d’espoir ? Oui, je détestais cette nature radieuse et magnifique, car elle se dressait la dlevant moi comme une beauté stupide qui se tient muette et fière sous le regard des hommes et croit avoir assez fait en se montrant. » ( Lélia , t. I, p. 154.) Belle et toujours parfumée, la Nature, chez Alfred de Vigny, s’exprime ainsi :
Je sens passer sur moi la comédie humaine
Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs. . .
Lélia dit encore : « Je hais l’éternelle beauté des étoiles ; et la splendeur des choses qui nourissent mes contemplations ordinaires ne me paraît plus que l'implacable indifférence de la puissance pour la faiblesse. » {Ibid., t. II, p. 168.) Dans La Maison du Berger, la puissance de la Nature n’est-elle pais, elle aussi, humiliée devant la faiblesse de l’homme ? De Mme de Staël, de George Sand, de bien d’autres encore Vigny aurait recueilli les plaintes contre la Nature pour les fondre et les anéantir en sa plainte immortelle.
Qui attaque la Nature attaquera Dieu bientôt. G. Sand s’écrie donc : « Mon Dieu, vous n’existez donc pas, puisque vous me laissez en proie à ces affreuses incertitudes ? et maintenant vous êtes sourd... » {Lélia, t. I, p. 100.) Plus loin, elle reproche à Dieu de se tenir « je ne sais où assis dans sa gloire et dans sa surdité » {ld., p. 188). La révolte n’est pas durable ; et l’auteur raillera sa propre arrogance : « Il faut que Dieu comparaisse au tribunal de l’homme et lui rende compte du mystère dont il a osé s’envelopper pendant que l’homme daignait se donner la peine de le chercher » {Spiridion, Paris, Garnier, 1851, p. 409).
Vigny ne railla jamais l’outrecuidance de l’homme qui ose demander à Dieu des comptes. Du moins pensait-il que Dieu parviendrait à se justifier. Et peut-être quand le poète de La Bouteille à la mer manifeste sa confiance en la Destinée et en la Providence1, obéissait-il à l’impulsion de celles qui, comme
Mme de Staël et G. S.and, dans leur désespoir même, espéraient en Dieu.
Nous pouvons arrêter là ce chapitre. La doctrine est achevée. Mélange de faiblesse et de force — mélange qui, variant avec les personnes, peut joindre le maximum de faiblesse ou de force au minimum de force ou de faiblesse et aller de l’abjection de Dalila à la magnanimité d’Eloa — les femmes, parce qu’elles n’ont pas une raison digne de leur cœur, sont toujours des enfants.
Pour mieux les peindre, Vigny se représentait des personnes vivantes, connues et parfois aimées de lui. La blonde et adolescente Eloa, c’était Delphine. Mlte de Coulanges, c’était la marquise de M... dont enfant il avait vu le déclin. Kitty Bell, bientôt Dalila, c’était Mme Dorval.
Quoiqu’il se défie des synthèses universelles, Vigny aime beaucoup trop généraliser pour emprunter à une personne vivante autre chose que ces quelques traits qui permettent de donner à une figure synthétique l’apparence de la vie. Dans Eloa il y a bien plus qu’une simple image de Delphine Gay. Le portrait de Dalila ne se réduit pas aux humbles proportions de Marie Dorval. C’est pourquoi il ne manque pas d’appeler ses lectures à l’aide de ses propres souvenirs. En lisant les poésies de Mme Desbordes-Vialmore, puis les Mémoires de Mme Roland, il trouvait tour à tour les angoisses d’un cœur douloureux, l’héroïsme d’une âme romaine, c’est-à-dire toute la souffrance et toute la vaillance des femmes. Pour en sonder la perfidie, il contemplait le portrait de Mme de Vernon. Les considérations de Mme de Staël et de George Sand l’aidaient à mieux comprendre l’antagonisme de la femme et de l’homme.
Ainsi se concilient dans son œuvre l’expérience de la vie et la méditation des livres. Nous aurons encore l’occasion de reparler de son féminisme, mais nous n’apprendrons plus rien d’essentiel. Nous le verrons noter çà et là des exemples de faiblesse et de force féminines ; nous le verrons à tel point séduit par le double portrait de la femme forte et de la femme faible de l 'Ecriture, que son imagination d’artiste travestira en Juives de 1 ’ Ancien Testament la plupart des femmes — modernes cependant — qu’il voudra dépeindre. Mais nous savons déjà que pour lui la femme unit la force à la faiblesse. Nous le verrons examiner l’émancipation Saint-Simonienne des femmes ; mais
LES IDÉES AMOUREUSES
nous savons déjà qu’il entend les maintenir sous la dépendance de l’homme.
Telle qu’elle est, Vigny aime la femme, car il est de la race des amants. Il pourra la maudire ; sa malédiction n’en prouve pas moins qu’il était né pour l’adorer ; ce sont les éclats terribles d’un dépit amoureux.
Mais la philosophie de Vigny est étroitement liée à son féminisme. Le pessimisme de la Colère de Samson est inspiré par les infâmes trahisons des femmes ; l’optimisme de la Maison du Berger est rassuré par leur sublime sensibilité.
Or, parce que la philosophie générale de Vigny n’est point étrangère à son féminisme, celui-ci nous permet d’apprécier celle-là. Nous sommes forcés de reconnaître qu’il fut toujours un dévot de la femme, et cependant c’est bien lui qui a écrit :
La Femme est, à présent, pire que dans ces temps
Où, voyant les humains. Dieu dit : « Je me repens !... »
J’ai donné mon secret, Dalila va le vendre...
Toujours ce compagnon dont le cœur n’est pas sûr...
Eh bien ! sa révolte contre les femmes ne nous donnerait-elle pas la mesure de sa révolte contre Dieu ? Les paroles hautaines du Moïse , dédaigneuses du Mont des Oliviers , ressemblent à la jalousie de l’amant. Loin de prouver l’athéisme, elles attestent les exigences d’une âme séraphique et croyante.