CHAPITRE III
Les Idées Politiques.
Désillusion monarchique. Cinq-Mars.
Nous retrouvons d’abord le même Vigny que nous avons jusqu’ici rencontré. En politique, comme ailleurs, il traverse la désespérance. Il nous conte sa désillusion monarchique dans Cinq-Mars , sa désillusion démocratique dans Stello , comme il raconte sa désillusion guerrière dans Servitude et Grandeur Militaires, sa désillusion amoureuse dans la Colère de Samson.
Mais le désespoir n’eut jamais son dernier mot. Homme de mesure, il cherche, entre les extrêmes, la Légitimité du Roi, la Souveraineté du Peuple à établir le règne de l’autorité et de la liberté ; et il accepterait le frein du Catholicisme.
« Le goût qu’on montre pour le gouvernement absolu, dit Tocqueville, est dans le rapport exact du mépris qu’on professe pour son pays. » ( L’Ancien Régime et la Révolution , Ed, p. XIV). Vigny a une admiration abstraite de l’humanité ; et c’est pourquoi, parti comme soldat, de l’autorité, il tente de s’évader des doctrines autoritaires ; mais il a un dégoût très réel des masses et des assemblées, et c’est pourquoi il ne s’éloi*gne pas autant qu’il faudrait de l’absolutisme.
Si dans sa crainte du dléfeordre il sacrifie trop aisément la liberté qu’il aime cependant, il en espère toujours le triomphe
final, car il croit au progrès. Vigny est un homme de foi, et nous le savons encore.
Homme de foi, il n’est pas homme d’action. N’ayant pu agir, il dédaigne faction. Seul imparité, ce qu’il put faire, donner au monde des consultations qui auront leur fruit.
Jusqu’ici nous connaissons ce Vigny, homme de désespérance, de foi et d’inaction. Nous allons bientôt trouver un Vigny nouveau, le théoricien de l’imposture. Cette étrange théorie qui se fera jour vers 1830, il convient d’y insister, car elle viciera toute son énergie, politique, sociale, religieuse.
On sait assez généralement que les Romantiques, dont la fantaisie se jouait volontiers des faits et des idées, eurent un superbe mépris du réel et du vrai. C’est pour eux une nécessité de romancer l’histoire et de fausser leurs plus intimes confidences. Lamartine crut devoir ajouter aux stances jaillies de son cœur à la mort d’Elvire toute une fable déconcertante où l’amant se substitue à l’époux, reçoit de la main du prêtre le crucifix de l’épouse, et plante un arbre sur la tombe qui ne porte pas son nom ! (1).
Pour Vigny, le mensonge fut également un impérieux besoin ; et, comme il était philosophe, il en fit un principe. Fausser les dates, transposer les événements paraît tout naturel à l’auteur de Cinq-Mars.
Dès les Réflexions sur la Vérité dans l'Art , il pose une loi : faire mieux que la Nature en poussant à la perfection les vices ou les vertus des hommes. On est ainsi prévenu sur la vérité des portraits historiques que l’on pourra trouver dans son œuvre.
Aussi lorsqu’il apprit de Voltaire que les prêtrqs étaient des imposteurs, non seulement il n’en douta pas ; mais il pensa qu’il ne pouvait en être autrement ; et son esprit généralisateur mit l'Imposture à la base des relations humaines. Les hommes ne sauraient être dirigés que par d’habiles menteurs ; seul le mensonge est fécond ; et quand l’on échoue, c’est pour n’avoir pas assez menti !
Lui-même se préoccupe de gouvernement, sans croire aux Rois ni aux Parlements ; de réformes sociales, sans croire au Peuple ; de réformes religieuses sans croire aux Religions.
(1) Cf. Mélanges Lanson. Gustave Allais. Lamartine « Le Crucifix ».
Bien plus, sa seule incrédulité le prédestinerait à conduire les hommes !
En politique il sera toujours prêt aux combinaisons les plus diverses, car, tout principe gouvernemental étant mensonger, il suffit d’accepter le mensonge de l’heure !
Cependant ses idées politiques restent généreuses. Car il aime l’ordre, non le despotisme ; malgré l’imposture il exige de l’Homme d’Etat la conscience ; et surtout il ne saurait concevoir un gouvernement athée. S’il se rallie aux Catholiques, ce n’est pas seulement pour la forte armature sociale de l’Ultramontanisme, c’est pour rattacher sa doctrine à un principe religieux. En politique, comme partout il ne peut se passer de Dieu.
Une première période va de son enfance royaliste, militaire, aristocratique jusqu’au roman de Cinq-Mars (1826), le chant de sa désillusion monarchique. Dans cette période ses paroles, ses gestes seront du parti où sa naissance l’a engagé. Il est le défenseur de la Légitimité. Le 3 octobre 1823, dans une lettre à Victor Hugo, il blâme Lamartine de se détacher du Faubourg Saint-Germain : « J’ai de mauvais pressentiments de cette alliance avec les Libéraux, de cette séparation de nous. »(Corr., p. 6). Mais il n’y a là que vanité nobiliaire; c’est la lettre d’un gentilhomme à un bourgeois gentilhomme, de Dorante à M. Jourdain. Le 28 août 1824, il raconte à Soûlié les manifestations de la ville de Pau contre son propre régiment ; et ce lui est encore une occasion de condamner les Libéraux (id., p. 9). Il fait cause commune avec son régiment, en galant homme et surtout en homme d’autorité.
Partisan de l’autorité, il donne ou essaie de donner — car tout ensemble ce que sa pensée a de religieux et d 'irréligieux se fait jour — une base théocratique au pouvoir. Avec de Maistre il voudrait se convaincre que chaque pouvoir vient directement de Dieu, pouvoir des capitaines, pouvoir des grands hommes, pouvoir des rois.
Pour les capitaines, il nous en fit la confidence dans Servitude et Grandeur Militaires (1835) ; mais non sans plaider les circonstances atténuantes : « J’étais fort enfant alors », dit-il
Quant à l’autorité et à la mission des hommes de génie, il l’accepta toujours. Sur ce point tous ses maîtres, et Joseph de Maistre non moins que Voltaire, étaient d’accord. Voltaire,
ALFRED DE VIGNT
c’était le théoricien du despotisme éclairé. Les masses sont stupides ; le meilleur pouvoir est celui du monarque averti par les philosophes quand il n’est pas philosophe lui-même. — « La Providence, disait J. de Maistre, choisit quelques hommes et les isole du monde pour en faire des conducteurs. » ( Considérations sur la France, ch. III). Cette double origine voltairienne et théocratique des opinions de Vigny sur le pouvoir spirituel du génie apparaît très nettement dans Moïse (1822). Vigny ne dissimule point son vo'lltairianisme et son impiété. Mais Moïse n’en a pas moins reçu de Dieu la puissance et la science. Son œuvre est bonne et sera continuée par Josué. Là-dessus Vigny ne variera jamais. La pensée des hommes de génie assure le progrès et le salut de l’Humanité. On ne saurait trop favoriser leur pouvoir vraiment divin.
Il n’en est peut-être pas de même du pouvoir divin des Rois. Un temps viendra où, sans ambages, il le déclarera une absurdité ; et il n’est pas difficile de le prévoir d’après la pièce où il semble l’avoir le plus magnifiquement défendu : le Trappiste (1822). Unissant les Espagnols et les Vendéens, le poète commence par louer le peuple qui saurait mourir pour le trône et l’autel :
II! redemande à Dieu ses autels profanés Il appelle à grands cris ses rois emprisonnés.
Qu’importe qu’un Roi d’Espagne, prisonnier des Cortès, fasse tirer sur les soldats qui tentent sa délivrance, le Trappiste, prêtre et officier, proclame la divinité de son droit. Les rois sont parfois les fléaux de Dieu, car leur pouvoir est providentiel.
Et si de notre mort le fatal instrument - Est cette main des rois qui jadis salutaire,
Touchait pour les guérir les peuples de la terre...
Gémissons en secret sur les fronts couronnés ;
Mais servons-les pour Dieu qui nous les a donnés.
Notre cause est sacrée, et dans les cœurs subsiste.
En vain les roiis s’en vont : la royauté résiste.
Son principe est en haut, en haut est son appui ;
Car tout vient du Seigneur et tout retourne à lui...
LES IDÉES POLITIQUES
Exposer ainsi les doctrines théocratiques, n’est-ce pas les réfuter? Le Trappiste , qui est de 1822, ressemble singulièrement à la Prison qui est de 1821. Le poète de la Prison non plus ne se révolte pas conltre le sort du Masque de Fer, lequel, après une vie innocente et captive, mourant dans l’impénitence, « du Ciel peut-être était banni ». La protestation des faits suffit. Si la Prison est un réquisitoire contre la justice divine, pourquoi le Trappiste ne serait-il pas déjà un réquisitoire contre l’ingratitude des Rois ? Le Trappiste n’est vraiment que le poème de la fidélité : ila fidélité qui plaisait tant à l’honneur de Vigny qu’il était prêt, en 1830, à se faire tuer pour un roi auquel il ne croyait pas. Dès 1821, plus qu’à l’autorité dont les rois font un si fâcheux usage, il est sensible à la loyauté des royalistes.
Le Trappiste ne saurait être que l’œuvre d’un royaliste désillusionné, et il annonce Cinq-Mars.
Vigny, historien de la conjuration de Cinq-Mars.
VOLTAIRE. RETZ. «La ROCHEFOUCAULD. BASSOMPIERRE. Mme de MOTTEVILLE. D’URFÉ. M1,e de SCUDÉRY. CORNEILLE. MOLIÈRE. DESCARTES. La BRUYERE.
L’historien de la Conjuration de Cinq-Mars pensa que Richelieu en annihilant la noblesse, non seulement sapa les bases du trône qui s’est écroulé avec la Révolution, mais avilit la monarchie qui devint un despotisme. Aussi n’aime-t-il plus la Royauté que dans le passé, telle quelle pouvait être, avant Richelieu, sous un roi tel que Henri IV. A piartir de Cinq-Mars, il n’est plus royaliste que par tradition de famille. En fait, il remarque que les Rois d’abord, la Révolution ensuite ont ruiné la Royauté ; en droit, il est trop voltairien pour professer longtemps le droit divin des Rois ; et il oubliera si bien la Légitimité qu’un jour il pourra se surprendre bonapartiste.
Etudier les sources historiques de Cinq-Mars , c’est constater la première désillusion politique de Vigny ; contrôler ses lectures à une époque importante de sa pensée ; c’est surtout saisir sa conception dangereuse de la vérité, historique ou littéraire. Il aime à la fois le réel et le fictif ; il veut connaître les faits, mais il les arrange. Il aime les écrivains réalistes, mais il sourit à la Préciosité. Oue le dogme de l’Imposture se présente à lui, son amour du vrai ne sera pas assez pur pour lie préserver de la contagion.
Vigny lui-même indique, dans les notes de la seconde édition de Cinq-Mars , la plupart des ouvrages qui servirent à sa documentation ; mais il n’a pas nommé les écrivains, comme Montesquieu et Voltaire, dont l’influence, pour être générale, n’en est que plus considérable, ayant porté sur la formation de son esprit let sa conception de l’histoire.
Dans un essai de reconstruction rationnelle nous nous proposons de rechercher comment, anciennes ou récentes, ses lectures se sont amalgamées.
Et d’abord ce ne sont point les Livres qui imposèrent à Vigny le choix de son sujet ; c’est sa naissance, c’est son éducation. Il eut de bonne heure la haine de Richelieu qui, en ruinant la Noblesse, avait ruiné la Monarchie, préparé la Révolution. La conspiration die 1642 marque le triomphe définitif de Richelieu, la défaite irrémédiable de la Noblesse. De là l’intérêt de Cinq-Mars. Seigneur dépossédé par la Révolution, Vigny se tenait pour une des victimes du Cardinal-Duc ; et il écrit avec passion. De là aussi le point faible de Cinq-Mars : Vigny n’a pu comprendre Richelieu.
La Noblesse lui apparut toujours comme l’appui naturel de la Royauté. N’aÿant connu que les derniers fils d’une Noblesse, aussi fidèle que dépendante, il ne pouvait croire qu’au temps où elle était indépendante, elle fut moins fidèle. Et quand il put lire l’Esprit des Lois , Montesquieu le rassura pleinement sur les dangers de la Noblesse pour la Royauté. A l’Esprit des Lois se rattachent les considérations historiques de Cinq-Mars.
Quand il conçut le projet de son roman, il ne connaissait encore que Voltaire et Retz. Voltaire lui apportait, non seulement une méthode historique, mais les faits essentiels de la Conjuration ; Retz, non seulement des réflexions sur la fragilité du despotisme, mais un modèle de conjuration.
LES IDÉES POLITIQUES
Alors commencèrent les études proprement dites. Vigny eut le mérite de s adresser avant tout aux écrivains du xvn® siècle. A La Rochefoucauld il demande une psychologie. Ce n est qu’après avoir dépouillé les Mémoires de Motteville, Bassompierre, Richelieu même, Fontrailles, Montglat et d’autres encore, qu’il consulte l’abbé Richard, biographe du Père Joseph ; Aubin et Bonnellier, défenseurs d’Urbain Grandier ; du Puy, avocat die De Thou ; Griffet, Valdory, Le Vassor, historiens de Louis XIII. Par les Mémoires, Vigny, qui pousse parfois au delà de toute vraisemblance le mépris des dates et des textes, a cependant pénétré le sens d’une époque.
Instruit par Voltaire qu’une histoire véritable doit aussi comprendre l’histoire des Lettres, Vigny lut YAstrée, la Clélie pour grouper autour des Corneille, des Molière, des Descartes une société précieuse ; et s’il veut revendiquer les droits de l’Ecrivain, il ne les revendique qu’à la suite d’un écrivain du xvn0 siècle, de La Bruyère.
Tout autour de lui Vigny trouva l’opinion que lai Noblesse est l’appui naturel] de la Monarchie. Mais lorsqu’il chercha dans les livres des preuves pour fortifier les leçons familiales, Montesquieu lui apparut comme le plus illustre et le plus sûr théoricien de la Noblesse. Aussi, dans Cinq-Mars, met-il en épigraphe au ch. xvn, La Toilette, une phrase de V Esprit des Lois, singulièrement flatteuse à son orgueil de brahme : « Nous allons chercher, comme dans les abîmes, les anciennes prérogatives de cette Noblesse qui, depuis onze siècles, est couverte dq poussière de sang et de siuleur ». Les idées de Montesquieu, il les ramène à deux : des corps intermédiaires, nécessaires à la Monarchie, pour qu’elle ne dégénère pas en Despotisme, la Noblesse est le premier. — L’honneur est le principe de la Monarchie. Cinq-Mars est la perpétuelle illustration de l'Esprit des Lois.
« Les pouvoirs intermédiaires subordonnés et dépendants constituent la nature du gouvernement monarchique, c’est-à-dire de celui où un seul gouverne par les lois fondamentales... Le pouvoir intermédiaire subordonné le pins naturel est celui de la Noblesse. Elle entre en quelque façon dan® l’essence de la Monarchie dont la maxime fondamentale est : Point de monarque, point de
Noblesse ; point «fo Noblesse, point de Monarque. Mai® on a uri Despote. ( Esprit des Lois, II, 4.)
Dans ce roman où Vigny nous montre précisément Richelieu établissant le despotisme sur La ruine des « Ordres de l’Etat » (Id., v, 11, Cinq-Mars , p. 321), il écrit, comme sous la dictée die Montesquieu :
« Le peuple cherchait en vain sur toute La surface du royaume ces colosses de la Noblesse aux pieds desquels il avait coutume de se mettre à il’ abri dans les orages politiques ; il ne voyait plus que leurs tombeaux récents ; les Parlements étaient muets, et l’on sentait que rien ne s’opposerait aux monstrueux accroissements de ce pouvoir usurpateur. » (Ch. xix La Partie de Chasse, p. 276.)
Parce qu’il ne laisse pas facilement les faits déroger aux principes, en dépit des révoltes et des luttes des vassaux contre lés rois, Montesquieu compose tout un chapitre (vin, 9) pour démontrer combien la Noblesse est portée à défendre le trône. Aussi n’est-il pas tendre à l’égard de Richelieu qui, par défiance d’une Noblesse inoffensive, fut en France l’ouvrier du despotisme : « Quand cet homme n’aurait pas eu le despotisme dans le cœur, il l’aurait eu dans la tête » (v, 10).
Rien ne pouvait être plus utile à l’historien d 'Une Conjuration sous Louis XIII qu’une pareille démonstration. Il la prête à Rassompierre : « Ces révoltes et ces guerres, monsieur, n’ôtaient rien aux lois fondamentales de l’Etat, et ne pouvaient pas plus renverser le trône que ne le ferait un duel... (1) » ( Les Adieux , p. 21.) L’expression seule de lois fondamentialles dénoncerait la provenance de l’Esprit des Lois.
D (ailleurs, en affaiblissant la Noblesse, un Richelieu affaiblissait le monarque même : « Mais s’il est vrai (ce que l’on a vu dans tous les temps) qu’à mesure que le pouvoir du monarque devient immense, sa sûreté diminue, corrompre ce pouvoir jusqu’à le faire changer de nature, n’est-ce pas un crime dé lèse-majesté contre lui ? » (vm, 7.) Ainsi Richelieu aurait non seulement transformé la Monarchie en Despotisme, mais
(1) Cinq-Mars affirme la même idée dans son discours aux Conjurés « Après la victoire, nous nous jetterons aux pieds de Louis XIII notre maître ». (La Lecture , p. 318).
LES IDÉES POLITIQUES
il aurait préparé la chute du trône. Vigny tenait à cette seconde idée plus encore qu’à la première. Montesquieu put la lui suggérer ; c’est par Retz que vraiment elle lui fut révélée.
La Monarchie a la Noblesse pour soutien et l’Honneur pour principe.
Montesquieu ramène l’honneur au goût des privilèges. Or, on sait comme, sa vie entière, Vigny eut l’amour et le regret des privilèges. Il était si fier des prérogatives aristocratiques qu’d lui plaisait, à la suite de Montesquieu, d’en rechercher les plus lointaines origines.
Aussi dut-il lire avec une dévotion toute particulière les deux livres xxx et xxxi, consacrés aux lois féodales et dont fut tirée la citation d'e Cinq-Mars (xxxi, 8.)
Remarquons, en effet, qu’il connaissait assez tout le ch. vin, intitulé : « Comment les alleux lurent changés en fiefs », pour lui faire un sort, dix ans après Cinq-Mars , dans Daphné. L’auteur de Daphné suppose qu’un patricien, de l’ancienne race des Claudiens, « donne sa terre, sa personne, ses enfants, sa postérité... » à un « possesseur souverain » (p. 86). Claudius, pour employer les termes de l'Esprit des Lois, transforme un alleu en fief, et sert d’exemple au principe de Montesquieu qu’on aimait « encore mieux être vassal du roi qu 'homme libre ». Comme Montesquieu, Vigny reculait dans « la nuit et le temps » les origines des privilèges féodaux, (xxx, 25.)
De ces privilèges, Cinq-Mars est, contre Richelieu, le valeureux et infortuné défenseur : « Princes, pairs, maréchaux, tout a été écrasé par lui... {La lecture, p. 322.) A tous les héros de son roman, Vigny imprime comme marque commune ce que Montesquieu appelait « l’envie de se distinguer ».
Pour conserver l’honneur, c’est-à-dire le goût des privilèges, l’éducation, dans les monarchies, doit être spéciale. A l’école de l’honneur « on entend toujours dire trois choses : qu’il faut mettre dans les vertus une certaine noblesse, dans les mœurs une certaine franchise, dans les manières une certaine politesse... On n’y juge pas les actions des hommes comme bonnes, mais comme belles ; comme justes, mais comme grandes ; comme raisonnables, mais comme extraordinaires... » L’honneur permet l’orgueil, la galanterie, même la ruse et l’adulation. Car « cet honneur bizarre fait que les vertus ne sont que ce qu’il veut et comme il les veut ». Il prescrit surtout « à la
noblesse de servir le prince à la guerre ». (vii, 2.) Enfin il âime le luxe, « nécessaire dans les Etats monarchiques ». (vu, 4.)
Personnellement Vigny se soumit à cette éducation de l’honneur. Il eu'tl file « respect dé la beauté de sa vie », le culte de la politesse, de la grandeur et des armes ; et il y eut toujours en lui un seigneur magnifique, curieux d’adultère et soucieux d’un luxe qui le mettrait à son rang.
Aussi a-t-il conçu les héros de Cinq-Mars à son image ; l’on discerne même sa sympathie pour Cinq-Mars, de Thou, la Reine, son antipathie pour le Père Joseph, Laubardemont, à l’honneur des uns, au déshonneur des autres. Et c’est bien l’honneur monarchique, tel que le comprend Montesquieu, qui pousse Cinq-Mars à disputer Bassompierre, son hôte, aux mousquetaires du Cardinal et, plus tard, à provoquer Launay qui les commandait ; c’est « cet honneur bizarre » qui le tolère chez la courtisane Marion de l’Orme, et qui, au plus grand préjudice de la Patrie, lui permet de signer le traité dl’Espagne, de même qu’il interdit à de Thou et à La Reine de dénoncer la trahison.
L’honneur, principe des monarchies, se corrompt « lorsque les premières dignités sont les marques de la première servitude ; lorsqu’on ôte aux grands le respect des peuples ». (vm, 7.) Encore une fois, ce sera Bassompierre qui nous développera le principe dé Montesquieu :
« La cour n’est déjà plus qu’un palais où l’on sollicite : elle deviendra plus tard une antichambre... les grands noms commenceront par ennoblir des charges viles ; mai®, par une terrible réaction, ces charges finiront par avilir les grands noms... les peuple® sur lesquels elle (la Noblesse) n’aura plus d’influence... » (Les Adieux, p. 22.)
Cinq-Mars, ce roman de la noblesse française, est donc bien conforme à l'Esprit des Lois : La Noblesse et la Royauté sont liées l’une à l’autre et leur guide est l’honneur. De plus, Montesquieu donnait à Vigny la superbe assurance de se poser en champion d’une noblesse innocente et victime ; il autorisait tous ses sentiments, tous ses instincts aristocratiques ; il rendait. plus aisément dupe du cœur une raison qui ne laissait pas d’être voltairienne.
LES IDÉES POLITIQUES
Vigny ne cite pas Voltaire parmi les historiens qu’il aurait consultés ; et M. Ernest Dupuy, qui nous fournit, sur les sources de Cinq-Mars, sous une forme ramassée, les indications les plus précises et les plus heureuses, inscrit au premier rang Voltaire. {Vigny, ch. vi, p. 134.) Or, l’auteur die Cinq-Mars, monarchiste désabusé, s’éloignait des doctrines théocratiques, et subissait de plus en plus l’influence de Voltaire. Il est donc fort utile de noter ce qu’il y a de voltairien dans Cinq-Mars. Que Vigny omette le nom de Voltaire n’est point surprenant. Ceux auxquels il emprunte le plus sont parfois ceux qu’il nomme le moins. Remarquons, cependant, que Voltaire, ladmirateur de Louis XIV, partisan du despotisme éclairé (1), ne montrait point à Vigny dans Henri IV un prince féodal entouré dé ses pairs, et dans Richelieu un ministre néfaste qui, on détruisant La Noblesse, détruisait la Royauté. D’autre part, pour écrire Une Conjuration sous Louis XIII, Vigny ne crut pas nécessaire de relire V Essai sur les Mœurs ou le Siècle cle Louis XIV. Car, on ne saurait discerner dans son roman, provenant de Voltaire, quelques-uns de ces morceaux qu’il aimait découper chez autrui pour se les approprier.
Mais, s’il n’a pas relu l’histoire de Voltairei, il l’avait lue ; et même, quand il se proposa de composer Cinq-Mars, il n’avait lu quelle, ou peu s’en faut. Aussi, lorsque, avamt tout travail de documentation, il arrêtait les grandies lignes de son roman historique, il ne put construire son plan qu’avec les matériaux qu’il avait déjà sorts la main et qui étaient de Voltaire.
L’historien de Cinq-Mars considère surtout les côtés religeux, anecdotiques et littéraires de L Histoire ; or, telle est la matnière de Voltaire.
Grande est la place réservée, dans ce complot sous Louis XIII, aux considérations religieuses. Qui ne s’étonnerait que la seule affaire des Diables de Loudun occupât quatre chapitres entiers, sans compter les ramifications qu’elle étend à travers toute l’œuvre jusqu’aux dernières pages où périssent les bourreaux de Grandier ? Lisons Voltaire, après Vigny, notre étonnement cessera. Préoccupé d’établir le niveau des mœurs d’après le niveau même de la superstition, Voltaire se plaît à
(1) Louis XIV « fit voir qu’un roi absolu qui veut le bien vient à bout d# tout sans peine ». ( Siècle de Louis XIV, chapitre X.»
noter, sous Richelieu, l’importance de l’astrologie et de la sorcellerie. Tous les mémoires du temps sont remplis de prédictions ; l’on ne voyait que des prêtres qui conjuraient les démons : « On reprocher, a toujours à la mémoire du Cardinal de Richelieu la mort de ce fameux curé die Loudun, Urbain Grandier, condamné au feu comme magicien... » ( Siècle de Louis XIV , ch. n.) Docile à son maître, Vigny, non seulement remarquera, sous Louis XIII, le triomphe de la sorcellerie, mais fera machiner par le Père Joseph une scène de prédiction qui refroidira le zèle des conjurés. {La Lecture, Le Travail.) Le clergé, qui était encore si barbare et ignorant, — Vigny tient à le constater au début du ch. n, La Rue , — Voltaire le dépeint néanmoins tout puissant. Les prêtres sont partout, et là même où on les attendrait le moins, à la tête des troupes. {Siècle de Louis XIV , ch. n). Dans l 'Essai sur les Mœurs (Ed. Fain, tome IV, seconde partie, ch. clxxvi, p. 880), Richelieu, La Valette et Sourdis forment une triade de cardinaux soldats dont le groupement s’imposa peut-être au souvenir de Vigny. {Le Cabinet.) Certes, il puise ailleurs le détail des renseignements ; mais lorsque, à une époque où Chateaubriand avait remis en honneur le merveilleux chrétien, Vigny ne parle de démons, d’exorcismes et de prophéties que pour souligner l’imposture des prêtres, la crédulité des masses (1), il faut noter l’accent voltairien.
Non moins qu’irreligieuse, l’histoire de Voltaire est anecdotique. Son esprit malin et bourgeois le poussait à trouver aux grands effets die petites causes, ou, en d’autre^ termes, à rapetisser la grande histoire. Parmi les causes particulières des événements publics, les intrigues lamoureuses occupent un rang privilégié, Buckingham déelare-t-ijl la guerre à la France, c’est pour n’avoir pu « ise rapprocher de la Reinte ». {Essai, ch. clxxvi, p. 866.) Le fait-il mollement, c’est par considération pour la Reine {Id., p. 868). « Une telle aventure semblait être du temps des Amadis. » (P. 866.) Du temps des Amadis pourrait être aussi la Fronde : « Les femmes étaient à la tête des factions ; l’amour faisait et rompait les cJabalep.. » ( Siècle de Louis XIV , ch. iv.) Nulle part le ton de l’anecdote
(1) Il ne se demande pas un seul instant si Richelieu était sincère. Sur ce point, cf. Le Vassor (Histoire de Louis XIII, Amsterdam, 1757, t. III, liv. XXVI, 339), et Manotaux { Histoire du Cardinal de Richelieu, t. I, p. 109).
LES IDÉES POLITIQUES
n’est plus sensible que dans le ch. du Ministère de Richelieu { Essai sur les Mœurs).
Certes, Voltaire ne dissimule pas la grandeur de l’œuvre accomplie. L’occupation de la Valteline est « le premier événement qui rend à la France sa considération chez les étrangers. » (P. 863.) Avant de lutter contre la maison d’Autriche, Richelieu désarme les Protestants, crée une flotte, une armée, des finances. (P. 869.) Il prépare enfin « le siècle de la politesse et des arts ». (P. 886.) Mais l’éloge si net et si motivé qu’il soit, est toujours bref et comme noyé dans un ensemble de petits faits notés avec malveillance. Le Cardinal apparaît préoccupé de ses vengeances, acharné contre la famille de Henri IV (p. 883) et, de plus, galant. « Il s'habillait en cavalier et, après avoir écrit sur la théologie, il faisait l’amour en plumet. » C’est l’amant public de Marion die l’Orme (p. 861. Cf. Siècle de Louis XIV. Ed. Rebelliau, p. 819.) Tout en reconnaissant « qu’il savait soumettre l'insolence de ses passions passagères à l’intérêt permanent de sa politique » (p. 865), Voltaire n’est pas fâché de flétrir les mœurs d’un prince de l’Eglise. Quant au Père Joseph, après lui avoir concédé une nature assez riche et complexe (1), il en fait un scélérat sans scrupule. Aussi l’idée dernière que nous laisse ce chapitre, nous la trouvons formulée à propos de la Journée des Dupes :
II, n’y a dans ces intrigues que ce qu’on voit tous les jours dans les maisons des particuliers qui ont un grand nombre de domestiques : ce sont des petitesses communes ; mais ici elles entraînent le destin de la France et de l’Europe. (P. 872.)
Considérer toutes ces petitesses est le propre de l’histoire lanecdotique.
Or l’histoire de Vigny, elle aussi, est anecdotique. Sans doute obéit-il parfois à d’autres mobiles que Voltaire. Comme Voltaire, il accorde aux intrigues de l’amour une place d’honneur, mais c’est au contraire pour exalter l’humlalnité. S’il rappelle les amours de la Reine et de Buckingham, de Cinq- Mars et de Mairie die Mantoue, c’est qu’il veut glorifier et La
fl) « Enthousiaste et artificieux, tantôt fanatique, tantôt fourbe, voulant à la fois établir une croisade contre le Turc, fonder les religieuses du Calvaire...» (ld. p. 874.)
Rejne et Cinq-Mars. D’autre part, quand il s’agit die ses héros de prédilection, il supprime de leur vie toutes lies mesquineries que se plairait à relever la petite] histoire. Alors il voit grand et de façon romantique. Mais quiand il s’agit die; ses ennemis, il revient à la malignité de Voltaire, sans en garder toujours les ménagements.
Enfin Voltaire ne séparait pas volontiers l’histoire littéraire die l’histoire générale ; et, s’il entreprit d’écrire le Siècle cle Louis XI V, c’est pour ses écrivains beaucoup plus que pour ses capitaines. Pareillement, à propos d’une Conjuration sous Louis XIII, Vigny çrut devoir nous dépeindre une (société précieuse qui lit Y Astrée et la Clélie. Il en profite même pour amorcer, conformément aux théories voltairiennes, la théorie de Stello et des grands hommes méconnus. De même que Louis XV ignore Gilbert, Louis XIII, qui déclare que Colletet, Desmarets et Baro sont des « hommes d’un vrai mérite », méconnaît Descartes, Corneille, Milton. (La Partie de Chasse , p. 286.) Honorer la pensée et déplorer le sort des penseurs fut la manie de Voltaire, avant de devenir celle de Vigny.
Allons plus loin. Cette mémoire que Vigny prétendait infaillible, et qui fut trop souvent faussée par l’imagination, devait lui rappeler maints détails de YEssai sur les Mœurs. C’était le rôle des confesseurs du Roi d'ans les intrigues de Cour. (Ch. clxxvi, p. 883.) C’était de Thou injustement condamné. (P. 896.) Comment ne pas remarquer ce dernier point ? Voltaire, qui revient sans cesse (1) aux questions qui lui tiennent à cœur, justifie encore de Thou dans le Commentaire sur le Livre des Délits et des Peines. C’était le contraste que formaient les deux amis mourant pleins de santé et de jeunesse avec Louis XIII et Richelieu, « attaqués déjà d’une maladie plus dangereuse que les conspirations ». (P. 884.) C’était Louis XIII brave, mais n’ayant nul courage d’esprit, faible et froid, détestant Richelieu, mais le conservant parce qu’il lui était nécessaire. Avec sa lucidité parfaite Voltaire discerne que les affaires de l'Europe
(1) Il est une question qui passionna Voltaire, dont il parle et dans l'Essat sur les Mœurs et dans le Siècle de Louis XIV , qui entraîna même querelle et arbitrage entre M. de Foncemagnei et lui, celle de l’authenticité du Testament politique de Richelieu. Voltaire a beau accumuler les preuves contre l’authenticité, Vigny ne paraît pas même soupçonner, et cette fois avec raison, que le Testament pût ne pas être de Richelieu. Il s’élevait superbement au-dessus de ces querelles de bibliothèques.
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le pendaient surtout nécessaire (p. 871), et il le répète à plusieurs reprises. Vigny lie remarqua sans doute, car, pour convaincre Louis XIII de son incapacité, il imagine que Richelieu le laisse en tête à tête avec des Noyers, qui lui soumet les affaires d Espagne, et Chavigny, les affaires d’Angleterre (1).
Bref, au moment où il élaborait le plan de Cinq-Mars, Vigny concevait l’histoire d’après Voltaire, et la connaissait par Voltaire.
Quant à la couleur d’une conspiration, le futur historien de Cinq-Mars l’avait, dé puis une très ancienne lecture des Mémoires de Retz, fixée dans sels esquisses.
« Après avoir lu les Mémoires du Cardinal de Retz, il me vint dans l’esprit d’écrire l’histoire de la Fronde. J’avais quatorze ans. C’était fort mauvais, certainement, et je déchirai cela depuis ; mais j’en conservai (la mémoire la plus minutieuse des faits de cette époque, et cette première passion de curiosité historique me laissa des personnages que j’aimais un souvenir pareil à celui que l’on a des hommes qu’on a connus dans l’enfance. Il me sembla depuis acquitter une véritable dette d’amitié lorsque j’écrivis Cinq-Mars et peignis l’abbé de Grondi. ( Journal , 1847, p. 230.) »
Retz, en effet, avait frappé son imagination. En 1837, songeant d’un roman historique sur le Maine Giraud, il choisit l’iannée 1679 et note ce détail : « En 1679 meurt le vieux cardinal de Retz ». ( Id ., p. 133.) En 1857, il rappelle à Thales- Bernard un mot de Retz : « Au moment des repas on ne prend jamais les armes ; les Parisiens ne se désheurent jamais. » { Corr ., p. 298.) La Conjuration du Comte de Fiesque et les Mémoires contribuèrent à développer chez Vigny le goût dès complots et des révoltes qu’il partageait avec la plupart des Romantiques. S’il abandonna sa première histoire de la Fronde, c’était pour rendre plus libre son imitation. Peindre un personnage, une époque d’après un autre personnage, une autre époque, Madame Dorval d’après Dalila, son temps d’après les temps bibliques, était un besoin impérieux pour cet adversaire instinctif de l’exactitude historique qui transforme ou transpose tout ce qu’il touche.
(1) Cf. Essai sur les Mœurs , ch. CLXXVII, CJLXXIX et CLXXX.
Vigny n’empruntera pas à Reitz le canevas de son roman. Car le héros de la Froncflei est très bref sur les événements de 1642. 11 se borne à dire qu’il n’iavait jamais voulu être des amis de M. Le Grand, bien qu’il en ait été pressé par de Thou, avec lequel il avait habitude et amitié particulière. (Retz, OEuvres complètes , Coll, des Grands Ecrivains. Hachette, tome I, p. 201.) Cette confidence n’empêchera nullement d’ailleurs notre romancier d’enrôler Paul de Gondi dans la Conjuration.
A Retz il empruntera des attitudes et comme un pêle-mêle die conjurés.
Mais il a dépouillé ses ouvrages, plutôt que pénétré. Des considérations parfois si profondes qu’ils renferment, il ne retiendra guère qu’une seule ; du moins elle deviendra l’idée essentielle de Cinq-Mars (1), c’est l'impossibilité pour la Monarchie de subsister seule et sans soutien.
La Conjuration de Fiesque est citée deux fuis dans Cinq-Mars et les deux fois pour constater que Gondi peint Fiesque à son image. (Le Cabinet , p. 105. L’Emeute, p. 213.) Vigny dut y remarquer deux pièces importantes de ta machine d’une conspiration, la délibération d’abord, l’exhortation ensuite. Fiesque délibérait avec Calcagno, Verrina et Raphaël Sacco, comme Cinq-Mars délibère avec de Thou ; et des deux côtés on discute l.a question de l’appel à l’étranger. Pour exhorter ses amis, Fiesque les invite1 2 à un souper où ils ne trouvent, « au lieu d’un festin préparé, que des armes ». (Retz, tome V, p. 564.) Cinq-Mars convie les conjurés à une fête chez Marion de l’Orme (2), mais la fête est réelle ; et, après avoir prêté serment, les jeunes gens remontent vers la salle de danse. [La Lecture, p. 327.) Ne poussons pas plus avant le parallèle. Fiesque, comme Retz lui-même, est un ambitieux politique ; Cinq-Mars est un ambitieux par amour.
Oui connaît les Mémoires connaît déjà les personnages de Cinq-Mars. Mais tout de suite il apparaît qu’ils ne furent pas uniquement modelés d’après les Mémoires.
(1) La Maréchale d,' Ancre n’offre que des rapports presque négligeables avec les œuvres de Retz. Le seul rapprochement certain est celui du duel de Fiesque et de Borgia avec le duel de Gondi et de Coutenan. (Retz, I, p. 204.) Coutenan et Fiesque, dont le pied a glissé, ayant été épargnés par Gondi et Borgia, leur multiplient, l’un et l’autre, les protestations de reconnaissance.
(2) Vigny écrit plutôt Marion de Lorme.
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Pour Marion de l’Orme, Vigny se sert des indications de Retz : « Marion Delorme, qui était un peu moins qu’une prostituée, fut un des objets de son amour [Richelieu], et eille le sacrifia à des Rarreaux ». (Tome I, p. 108.) R nous présentera donc des Rarreaux faisant les honneurs du salon de Marion, et Marion découvrant à Richelieu la conjuration de Cinq-Mars.
Chez Retz et chez Vigny le portrait de la Reine est tout autre. Reprenant chaque mot du portrait qu’il trace, Retz l’amoindrit par un correctif : la Reine a plus d’aigreur que de hauteur, plus de hauteur que de grandeur..., de sorte que cette gradation décroissante 'aboutit. à umei exécution sommaire : la Reine « a plus d’incapacité que de tout ce que dessus ». (Tome II, p. 174-5). Il nous la montre opiniâtre, coquette, bien que l’on ne lui connût point de galanterie depuis Buckingham, et courageuse par imprévoyance. (Tome III, p. 505.) Chez Vigny, au contraire, la Reine a une véritable grandeur ; et il ne retient des Mémoires que ce qu’il veut. Il retient le courage, mais sousentend la cause. II retient la fidélité à Buckingham et en tire des effets mélodramatiques : « Son cœur bat de souvenir et non d’avenir... ( L’Emeute , p. 215.) Devant l’émeute elle ne songe qu’à préserver la cassette d’or où sont renfermés les lettres de Buckingham et le poignard taché de son sang. ( L’Alcôve , p. 207.) Mais il supprime la coquetterie. Retz feignait d’être luimême amoureux de la Reine et de regarder continuellement ses belles mains. (Tome III, p. 513.) Par une de ces transpositions qui lui sont familières, Vigny prête à Cinq-Mars le calcul de Gondi. Il ose « faire ta boudeur quelquefois en la regardant ».
( L’Emeute , p. 214.) Seulement aucune coquetterie de la part de lia Reine n’autorise cette attitude. L’opiniâtreté de la Reine devient une volonté souple et persévérante qui contraint la faiblesse coquette de Marie de Mantoue à abandonner Cinq-Mars pour recevoir la couronne de Pologne. Epouse délaissée, elle a ta charme du malheur ; iau fond du cœur elle conserve un grand amour ; et, comme elle a un sentiment très élevé de ses devoirs royaux, lorsque, princesse espagnole, teille repousse l’alliance avec l’Espagne, elle domine vraiment la petitesse des conspirateurs déconcertés. Pareil spectacle est plutôt rare chez Vigny, persuadé de la supériorité masculine.
Le Cinq-Mars de Vigny n’a pas son pareil dans la galerite de Retz.
Vigny n’oublie point « l’amitié particulière » de Gondi pour die Thou ; et c’est à de Thou que, d’abord, dans son duel (avec Launay, le jeune abbé demande de lui servir de second.
« M. de Bassompierre est trop causeur », constate Retz. (Id., p. 160.) Vigny le\ représente chiez la Maréchale d’Eflîat parlant sans trêve et imprudemment.
La souplesse italienne de Mazarin, la couardise de Monsieur sont tombées dans le domaine commun. Remarquons toutefois que Retz dit de Gaston « qu’il suivait le flot » (T. IV, p. 298) ; et Vigny, qu’il « flotte toujours ». ( L’Emeute , p. 214.) Enfin ce que Retz disait die Beaufort, qu’il n’avait que l’intention des grandes affaires (T. II, p. 177), Vigny le dira de Monsieur : « Il s’en tient toujours aux aimables intentions qu’il a quelquefois ». (Le Cabinet, p. 105). Comme par un jeu plaisant de ricochets, ce que Retz constate de Montrésor, « qui était de ces gens qui veulent toujours avoir tout deviné » (T. II, p. 37), Vigny l’applique à Fontrailles : « Ces choses, reprit Fontrailles, dont M. de Montrésor a l’honneur de parler à Monsieur, sont précisément de celles que je prévoyais ici même hier au soir ».
( L’Emeute , p. 222-223.) D’autre part, le déguisement de maçon qui effraya si fort Monsieur, quand il recouvrait le Bourdet (T. III, p. 86), Vigny le prête à Montrésor ( L'Emeute , p. 213) ; et nous le retrouvons au dénouement sur les épaules dlu Vicomte Olivier d’Entraigues. (Les Prisonniers, p. 423.) Décidément la transposition est une des fantaisies d’Alfred de Vigny.
Le duc de Bouillon, répète maintes fois Retz, « était sans contestation la meilleure tête du parti [la Fronde] ». (T. II, p. 349. Cf. p. 273.) Mais il y ia une restriction : « Jle ne sais sî l’on n’a point fait quelque faveur à son mérite en le croyant capable de toutes les grandes choses qu’il n’a point faites ». {Id., p. 179.) L’un et l’autre points sont conservés par Vigny exactement. Quand il nous parle de sa valeur et de « la profondeur de ses vues politiques » (La Toilette, p. 259), il reproduit les termes mêmes de Retz : « M. de Bouillon était d’une valeur éprouvée et d’un sens profond ». (T. II, p. 179.) Deux fois, et par la bouche dé Gondi lui-mêmle {La Partie de chasse, p. 294) et par celle de Richelieu {Le Travail, p. 374-5), il demande s’il fut « un véritable homme d’Etat ». Mais si Vigny, qui retient plus volontiers les faits que les idées, rappelle, non moins souvent que Retz, l’importance de la place de Sedan et de l’armée
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d’Italie ( Cinq-Mars : la Toilette, p. 258 ; le Cabinet, p. 107 ; la Partie de c baisse, p. 294), par contre il laisse tomber les motifs de l’admiration et des réserves de Retz. Bouillon sait « choisir entre les grands inconvénients », et « rien ne marque tant le jugement solide d’un homme ». (T. II, p. 248.) Il reconnaît franchement les « intérêts des autres frondeurs quand ils sont contraires au sien ». ( Id ., p. 241.) Il avoue sa faute ; et c’est d’un plus grand homme que de « ne lu pas faire ». (Id., p. 382.) D’autre part, il a « manqué des coups décisifs par lui-même et par le pur esprit de négociation ». (Id., p. 477.) Au lieu de « donner la paix à l’Europe », il négocie iavec Mazarin l’affaire de Sedan. (Id., p. 350.) Il songe « aux petites portes ». (P. 349.) Vigny invente une autre raison et même toute contraire à l’esprit de négociation, bien qu’il la prête à Paul de Gondi : « Il ne parviendra pas, parcei qu’il est tout d’une pièce ». (La Partie de chasse, p. 294.)
Et cependant, comme il aurait trouvé dans les Mémoires les éléments d’un portrait haut en couleur et d’un puissant relief ! M. de Bouillon, « avec la physionomie d’un bœuf, lavait la perspicacité d’un aigle ». (T. II, p. 435.) Goutteux, c’est de sa’ chambre, parfois de son lit qu’il conspire ; et alors Mme de Bouillon est de moitié dans ses desseins et dans ses fautes. Avec quelle touchante bonne grâce avoue-t-il à Retz sa « déférence » pour les sentiments de la duchesse : « Je veux bien vous l’avouer à vous qui êtes une âme vulgaire, qui compatissez à ma faiiblesse, et je suis même assuré que1 vous me plaindrez, mais que vous ne me blâmerez pas de ne pas exposer une femme que j’aime autant et huit enfants qu’elle aime plus que soi-même, à un parti aussi hasardeux que celui que vous prenez et que je prendrais de très bon cœur avec vous si j’étais seul ». (Id., p. 445.) Ce n’est pas la faute de Retz si Vigny ne nous trace de Bouillon qu’unie falote silhouette.
En dépit de l’imitation, le Richelieu de Vigny ne ressemble guère à celui de Retz. Lie portrait si vivant des Mémoires devient un épouvantail gigantesque et sans âme.
Certes Vigny, après Retz et Voltaire, nous dépeint un Richelieu galant, fastueux, égoïste. Encore qu’il semble oublier que Je Cardinal, « notant pédant en rien, l’était tout à fait en galanterie » (T. I, p. 135), il nous rappelle ses amours avec Marion Delorme (Retz, t, I, p. 108. Vigny, Le Travail, p. 380) et Mme de
fi
la Meillleraye que; lui disputait Paul de Gondi. (Retz, t. I, p. 136. Vigny, Le Cabinet, p. 106.) Toutes les lois qu’il représente le ministre à côté du roi, il met en œuvre cette nemarque : « Il anéantissait par son pouvoir et par son faste royal la majesté personnelle dti Roi ». (T. I, p. 282.) Rjeitz écrivait : « Il ne considérait l’Etat que pour sa vie ; mais jamais ministre n’a eu plus d’application à faire croire qu’il en ménageait V avenir ». (T. I, p. 272-3.) Les termes djeis Mémoires , Vigny les prête à Corneille : « Il n’iai voulu qule régner jusqu’à la fin de sa vie. Il a travaillé pour le moment et non pour l'avenir. » {La Fête, p. 447.) Ainsi se trouva escamotée la plus belle qualité de Richelieu, le souci1 des destinées de la France ! Enfin Vigny, après Retz et Montesquieu, flétrit le despotisme de Richelieu, qui « forma, dans ta plus légitime des monarchies, la plus scandaleuse et la plus dangereuse tyrannie qui ait peut-être jamais asservi un Etat ». (T. I, p. 275.)
Pourquoi donc ne reconnaissons-nous pas dans la copie de Cinq-Mars l’original des Mémoires ? C’est d’abord que Vigny lui dénia ses prodigieuses qualités. Retz trouvait « presque aussi vastes que ceux des Césars et des Alexandres » les deux desseins « d’aibattre le parti de la religion... et d’attaquer la formidable maison d’Autriche ». (T. I, p. 228.) Vigny refuse le génie à Richelieu : « La puissance d’attention let la présence continuelle de l’esprit le haussaient presque jusqu’au génie ». ( Les Récompenses, p. 157.) En réalité, il n’eut que le génie de l’intrigue ; et, pour nous le démontrer, Vigny atteint le ridicule.
Par les courriers qu’il envoie partout, reçoit die partout, par ses émissaires, Richelieu sait tout, dirige tout presque à la minute, au moins à l’heure. Parfois il y a un contre-temps. Un courrier annonce trop tôt au roi la mort de la reine-mère. Le plus souvent les événements se déclenchent au moment fixé :
« Voici quelle sera una soirée, ajouta-t-il en regardant l’horloge : à neuf heures, nous réglerons les affaires de M. Le Grand ,à dix, je me ferai porter autour du jardin pour prendre l’air au clair de lune ; ensuite, je dormirai une heure ou deux ; à minuit, le Roi viendra, et à quatre heures vous pourrez repasser pour prendre les divers ordres d’ arrestation, condamnation ou autres que j’aurai à vous donner pour les provinces, Paris, ou les armées de sa Majesté. » ( Le Travail, p. 474.)
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Le Pèrte Joseph, parlant de Cinq-Mars avant l’heure, est rappelé à l’ordre : « Il n’est encore que huit heures et demie ». (Id., p. 375.) Quant à la bataille de Perpignan, où lie roi croît avoir tout fait, elle paraît réglée par Richelieu — tant les ennemis y mettent de complaisance — comme un ballet d’opénacomique.
Les hommes n’étant que dei simples pantins dont Richelieu tient les fils, il ne saurait lies redouter. Racontant à sa façon l'équipée d’Amiens (Retz, I, p. 142), Vigny met au nombre des conjurés Paul de Gondi — ce qui est faux — et avec ce poignard qu’il portait le 29 décembre 1649 et qui fut appelé le bréviaire de M. le Coadjuteur. (T. II, p. 498.) Outre le plaisir qu’il se donne de contaminer les faits, il nous montre un Richelieu qui se croit au-dessus des atteintes des hommes : « Je rirai toute ma vie de leur expédition d’Amiens ». Retz, dans ses Mémoires , rapporte deux paroles mémorables de Richelieu à son sujet, l’une à propos de la Conjuration de Fiesque : « Voilà un dangereux esprit » (T. I, p. 114) ; l’autrp à propos de ses succès de sermonnaire : « C’est un téméraire ». ( Id ., p. 115.) Vigny connaît ces deux jugements, et il fera dire à Richelieu : « C’est un audacieux que rien n’arrête ». {Le Cabinet , p. 106.) Mais, après avoir nommé son Histoire de Fiesque , il ne redit pas : « Voilà un dangereux esprit ». Il se borne à en tirer la conséquence : « Il ne sera rien tant que je vivrai ». {là., p. 105.) A la hauteur où il plane au-dessus des humains, personne n’est dangereux pour lui. Sans doute, au début du roman, il avoue au Père Joseph qu’il se laisse quelquefois aller à un découragement court et dont il sort plus fort qu’avant. {Le Cabinet , p. 204). Mais nous ne l>e verrons qu’une fois stupéfait et — l’outrance est romanltique — comme frappé de la foudre, c’est après sa rencontre première et vraiment fatale avec Cinq-Mars. {La Veillée, p. 174.) D’ordlinaire le Cardinal-Duc paraît se mouvoir, hors des réalités, morne et énorme automate qui commande à d’autres automates.
Tout, différent nous semble le Richelieu des Mémoires, et tout simplement parce qu’il n’est pas affranchi des lois de l’humaine nature. « Il n’avait ni l’esprit ni le cœur au-dessus des périls ; il n’avait ni l’un ni l’autre au-dessous. » (T. I, p. 282.) Il compte avec les hommes, e.t s’il abaisse les corps il ménage
les particuliers. (T. I, p. 288.) Il les aime parfois : « Il était bon ami ; il eût même souhaité d’être aimé du public ».
Quant à Gondi lui-même, Vigny l’a étudié avec quelque soin. Ce qu’il nous présente, c’est l’âme la moins ecclésiastique qui fut dans l’univers (T. I, p. 90), le mousquetaire manqué, la conspirateur endiablé, qui, à force de duels et de galanterie, espère pouvoir jeter son « froc taux orties ». ( L’Entrevue , p. 123.) Au physique il le peint de petite taille, la vue basse (T. I, p. 188) ; mais il omet un détail caractéristique à une époque où l’art dentaire existait peu ; et l’on sait que le chapitre des dents occupe dans les Mémoires de Saint-Simon une place assez considérable. Or à Mme de Carignan, qui prétendait que Gondi était fort laid, la reine répondit : « Il a les dents fort belles, et un homme n’est jamais laid avec cela ». (T. III, p. 512.) Pour les duels, Vigny rappelle les véritables, quand Gondi était second d’Attichi (T. I, p. 84 ; L’Entrevue , p. 121) ou laissait la vie à Coutenan (T. I, p. 204 ; L' Entrevue, p. 124) ; et en invente un autre dont l’issue est fatale : Gondi tue Launay. Vigny aime la surenchère; Son beau duel avec Coutenan et l’épisode de la jolie petite épinglière lui valurent la sympathie du roi, ce que nous rapporte Vigny. (T. I, p. 202-3 ; L’Entrevue , p. 124.) Enfin Vigny n’oublie pas le conspirateur. Déguisé tantôt en garde française ( L’Emeute , p. 213), tantôt en menuisier ( Les Prisonniers , p. 424), parmi tous les conjurés, Gondi a une place à part entre cet écervelé d’Olivier, qu’il tance au dénouement pour réparer sa sottise, et le grave de Thou. « En vérité, dit-il, je suis tenté de mettra mon valet de chambre aussi dans le secret (1) ; en n’a jamais vu traiter conjuration aussi légèrement... » (La Partie de chasse , p. 295-6). Ce qui ne l’empêche pias lui-même d’entraîner étourdiment de Thou parmi les conjurés, (La Lecture, p. 315.) Il se vante d’ailleurs d’avoir étudié « les conspirations et les assemblées » et, voyant les conjurés indécis, donne à Cinq-Mars le bon conseil (2) d’employer l’esprit de contradiction : « Ayez l’air de ne pas vouloir les retenir malgré eux, ils resteront ». (Id., p. 326.) Cependant, Vigny ne nous montre point ce personnage cornélien, ce héros
(1) Retz s’étonne souvent comment le secret est bien gardé dans les conjurations (Cf. t. IV, p. 330 et V, p. 553 et 560, etc). On trouve semblable considération dans Cinq-Mars { Les Prisonniers , p. 422).
(2) Ce bon conseil, Vigny le tirait de Cinna. Quand Emilie voit les hésitations de Cinna elle lui dit : « Je ne t’en parle plus... » (Acte III, sc. IV, v. 1013).
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de lia volonté qui prit, après six jours de réflexion, le parti die faire le mal par dessein. (T. I, p. 217.) Que l’on n’objeete point que cette résolution fameuse est de 1643 et la conspiration de Cinq-Mars de 1642. Vigny ne pousse pas si loin lq respect des dates.
Quant aux remarques pénétrantes sur les hommes et les choses qui remplissent les Mémoires, Vigny les laisse le plus souvent inutilisées. Il redoute l'encombrement des idées. Cinq- Mars ne contient vraiment qu’une seule idée : la nécessité des pouvoirs intermédiaires dans une monarchie. Cette idée, il remprunte à Montesquieu et à Retz, plus à Montesquieu sur un point, plus à Retz sur un autre. Parmi les pouvoirs intermédiaires, Montesquieu insiste davantage sur celui de la Noblesse, Retz sur celui du Parlement. (Retz, T. I, p. 278.) Sans refuser de mettre au nombre des corps intermédiaires les Parlements, « antiques barrières et en même temps puissants appuis de l’autorité royale » [La Lecture, p. 327), Vigny, entiché de noblesse, se place aux côtés de Montesquieu. Faute de pouvoirs intermédiaires, la Monarchie devient le Despotisme, déclare Montesquieu ; elle est caduque, insiste de Retz. Vigny ne conteste point le principe de Montesquieu ; mais il tient surtout à celui de Retz. Aussi, dès que le duc de Bouillon a dit au futur Louis XIV, conformément à l’Esprit des Lois : « Vous aurez un sceptre absolu », il ajoute immédiatement que Richelieu (- a rompu le faisceau d’armes qui le soutenait. Ce faisceau-là, c’était votre vieille Noblesse, qu’il a décimée... Vos ancêtres avaient leurs pairs, et vous n’aurez pas les vôtres. Que Dieu vous soutienne alors, Monseigneur, car les hommes ne le pourront pas ainsi sans les institutions. » [La Toilette, p. 259.) Et l’idée et l’image sont de Retz ; mais, suivant son habitude, Vigny déforme et l’image et l’idée. En effet, nous lisons dans les Mémoires : « Il n’y a que Dieu qui puisse subsister par lui seul. Les Monarchies les plus établies et les monarques les plus autorisés ne se soutiennent que par l’assemblage des armes et des lois. » T. I, p. 278-9.) La fin de la phrase de Vigny rappelle le début de la phrase de Retz sur le pouvoir divin ; dans le faisceau des armes et des lois, il ne laisse d’abord que les armes, ce qui lui permet d’escamoter, au profit de la Noblesse, le Parlement ; puis il fait de la Noblesse une institution, ce qui lui pqrmet de restaurer les lois dans le faisceau.
Du moins cette idée, que la Monarchie ne pouvait subsister sans soutien, il la doit à Retz, et il en fait l’idée fondamentale de Cinq-Mars. Viennent la proclamer les uns après les autres tous les personnages du roman : Bassompierre ( Les Adieux , p. 21), de Thou ( L'Espagnol , p. 196), Bouillon (La Toilette, p. 259), Milton (La Fête , p. 447), Cinq-Mars (La Lecture, p. 327). Bien plus, dans une minute de clairvoyance, Richelieu lui-même s’écrie : « Je renverse l’entourage du trône. Si, sans le savoir, je sapais ses fondements et hâtais sa chute ! » (La. Veillée,
Ainsi Vigny trouvait, dans les Mémoires de Retz, des personnages, des épisodes, et particulièrement une idée qui l’éblouit au point qu’il la fît rayonner sur toute son œuvre.
Montesquieu, Voltaire, Retz, voilà les auteurs qu’il n’attendit pas, pour étudier, d’avoir à raconter la conjuration de Cinq- Mars. Indiquons maintenant ceux qu’il consulta spécialement à ce sujet. Ce furent d’abord des écrivains du xvne siècle ; et c’est ce qui, malgré toutes ses inexactitudes, donne à ce récit une couleur exacte.
De même qu’il interrogea le cardinal de Retz, Vigny, qui décidément a peint la conjuration de 1642, les yeux fixés sur la Fronde, n’a point négligé le prince des Frondeurs, La Rochefoucauld. L’amour se loge en plein centre de la conjuration de Cinq-Mars ; n’est-ce pas un peu que l’auteur, considérant la Fronde et instruit par Voltaire, s’imaginait un Henri d’Effiat qui conspirait pour les beaux yeux de la princesse de Mantoue, comme La Rochefoucauld conspirera pour les beaux yeux de la duchesse de Longueville ? Ne lui réserve-t-il pas un rôle épisodique ? La Rochefoucauld refuse, sur un ton railleur, de servir de second au fougueux abbé de Gondi. (L'Entrevue.) Selon la tradition, Retz et La Rochefoucauld apparaissent se picotant.
Quoiqu’il en soit, pour mieux lire dans l’âme des personnages qu’il groupe autour de Cinq-Mars, Vigny de très près examina la psychologie des Maximes.
Bien que la doctrine utilitaire de La Rochefoucauld soit contraire aux tendances généreuses de Vigny, cette philosophie déterministe et désenchantée lui convenait en partie ; il en retint plus d’un trait et principalement la méthode.
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La psychologie de La Rochefoucauld se ramène à la physiologie : « Toutes les passions ne sont autre chose que les divers degrés de la chaleur ou de la froideur du sang ». (T. I, p. 247) (1). Ré du i saint les passions à un mécanisme, il nie la liberté : « La plus juste comparaison qu’on puisse faire de l’amour, c’est celle de la fièvre ; nous n’avons non plus de pouvoir sur l’un que sur l’autre, soit pour sa violence ou pour sa durée ». (/ci, p. 266.) Pareil déterminisme maintient La Rochefoucauld en dehors de toute exagération et le porte à nier l’extrême vertu et l’extrême vice : « A une grande vanité près, les héros sont faits comme les autres hommes ». [ld., p. 40.) La grandeur est plutôt dans les actions que dans les intentions. Nous rougirions de nos plus belles actions si on en dévoilait les causes, et les grandes actions sont dues en partie — car il ne nie pas le mérite — au hasard, [Id., p. 54). Les monstres sont, aussi rares que lés héros : « L’on fait plus souvent des trahisons par faiblesse que par un dessein formé de trahir ». {/d., p. 82.) — « Il y a des méchants qui seraient moins dangereux, s’ils n’avaient aucune bonté. » (/d., p. 148.) Les hommes ne font pas le mal pour le mal, c’est-à-dire par méchanceté ; ils le font par égoïsme ; et toute la doctrine de La Rochefoucauld est de démasquer l’amour-propre ; toute sa méthode, de le dépister.
Cette doctrine matérialiste, fataliste et de juste milieu, qui se dégage de l’œuvre la plus profondément irréligieuse du xvif siècle, devait, par son irréligion même, frapper l’esprit voltairien de Vigny. S’il glorifie le pur esprit, il ne dédaigna jamais d’examiner l’union de l’âme et du corps, les problèmes du sang et du cerveau. Le Père Joseph, qui est, dans Cinq- Mars, le représentant ordinaire des idées de La Rochefoucauld, compare l’amour à la fièvre, une fièvre maligne. (Le Travail, p. 380.)
Si Vigny réserve à la liberté une part qui permet du moins de sauver notre dignité, il connaît les tempéraments d’un La Rochefoucauld, et charge le Père Joseph de nous les formuler dans une scène qui est toute consacrée à la doctrine des Maximes : « Il n’y a point de monstre ni d’homme vertueux ». ( Les Prisonniers, p. 401.) Certes Vigny nous présente des âmes
(1) Nous renvoyons à l’Ed. Hachette des Grands Ecrivains.
d’élite comme celles de Cinq-Mars et de Thou qui, détachées d’elles-mêmes, ne songent qu’à la félicité d’autrui. Loin de proclamer le hasard roi du monde, il représente Cinq-Mars sachant ce qu’il veut, et, autant que la Destinée le permet, l’exécutant. Mais s’il n’aecepte pas la théorie de la médiocrité pour la vertu, il n’est pas éloigné de l’accepter pour le vice. Quoiqu’il semble parfois pousser au noir la scélératesse de Laubardemont, du Père Joseph ou de Richelieu, en réalité il se contente de l’intérêt pour rendre compte de leurs actions, bonnes ou mauvaises. Le Père Joseph stipule que Richelieu et lui font périr des hommes « pour fonder un grand pouvoir ». (Jd., p. 402.) C’eslt pair ambition et non par pure méchanceté. Inversement, une larme que verse Richelieu sur la mort de Strafford est due à un simple calcul. Il « pleura un ministre abandonné de son prince. Le rapport de cette situation à la sienne l’avait frappé, et c’était lui-même qu’il pleurait dans cet étranger. » {Le Cabinet , p. 109.) C’est l’exemple de cette maxime : La pitié est souvent un sentiment de nos propres maux dans les maux d’autrui. (T. I, p. 139.) La Rochefoucauld excelle à nous montrer les hommes se dupant eux-mêmes et s’attribuant des vertus imaginaires. (Jd., p. 93.) Tout de même Vigny nous assure que Richelieu finit par se persuader que l’intérêt de l'Etat coïncidait avec son intérêt particulier. {Le Cabinet , p. 111.)
Le Père Joseph, résigné par ambition à toutes les humiliations par lesquelles on s’élève {Le Cabinet, p. 108), met en pratique une réflexion de La Rochefoucauld : l’humilité est un artifice de l’orgueil qui s’abaisse pour s’élever. (Jd., p. 134.) Cependant il se rappelle avec douleur sa « part de ridicule dans le siège de La Rochelle » {Le Cabinet, p. 111), car, si l’on en croit La Rochefoucauld, « le ridicule déshonore plus que le déshonneur. » (T. I, p. 161.) Quant aux femmes, dont Vigny se méfia toujours, il dirait volontiers, avec l’auteur des Maximes, que la coquetterie, c’est-à-dire l’envie de plaire, est le fond de leur humeur. (Jd., p. 129.) De Thou reconnaîtra, dans Marie de Mantoue elle-même, « le regard de la coquetterie ». {La Toilette, p. 255.) Ainsi, pour les âmes vulgaires de son roman, Vigny n’a recours qu’au principe de l’intérêt. D’autre part, il fut frappé par quelques-unes de ces maximes qui décèlent une longue observation et comme le résultat d’une statistique : « L’absence diminue les médiocres passions et aug-
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mente les grandes comme le vent éteint les bougies et allume le feu ». (T. I, p. 145.) Deux chapitres successifs de Cinq-Mars : L'Absence , Le Travail où l’on voit Marie se détachant de l’absent et Henri d’Effiat mourant pour l’absente, en sont la confirmation.
Mais c’est principalement la méthode de La Rochefoucauld dont s empare Alfred de Vigny. Elle consiste à « ne pas voir confusément ». Par l’analyse, on écarte les motifs spécieux, on décompose les sentiments complexes, de manière à découvrir à la place d'une vertu apparente un ou plusieurs vices bien réels. Or, quoique Hauteur de Stello , irrité, par les sophismes de Joseph de Maistre, déclare préférer l’analyse à l’orgueilleuse synthèse, il est l’homme des constructions synthétiques, et, dans ce même Stello, ill avoue supporter avec impatience les minuties :
« Qu’ai-je besoin que vous me fassiez un portrait en miniature de tous vos personnages ? Une esquisse suffit, croyez-anoi, à ceux qui ont un peu d’ imagination ; un seul trait, quand il est juste, me vaut mieux que tant de détails. » ( Stello , ch. xvi, p. 60.)
Il n’est pas téméraire de penser que si, dans Cinq-Mars et les romans qui suivirent, Vigny ne se contenta pas toujours d’un seul trait, et poussa parfois assez loin l’analyse, il y fut aidé par La Rochefoucauld. Qui en douterait, après avoir lu le dernier entretien du Père Joseph et de Cinq-Mars, qui est en réalité une discussion de la doctrine et de la méthode des Maximes ? Comme s’il voulait démontrer la vérité de ce principe : « Nos ennemis nous connaissent mieux que nous ». (T. I, p. 199) ; le Père Joseph entreprend de prouver à Cinq-Mars qu’il s’illusionne sur son propre désintéressement : « Il n’y a point de bienfaits en politique, il y a des intérêts, voilà tout ».
( Les Prisonniers, p. 401.) Cinq-Mars riposte-t-il qu’il agissait par amour, Joseph le dénie :
« Voici encore des mots ; vous l’avez cru peut-être vous-même, mais c’était pour vous ; je vous ai entendu parler à cette jeune fille, vous ne pensiez qu’à vous-mêmes tous les deux ; vous ne vous aimiez ni l’un ni l’autre : elle ne songeait qu’à son rang, et vous à votre ambition. C’est, pour s’entendre dire qu’on est parfait et se voir adorer qu’on veut être aimlé, c’est encore et toujours là le saint égoïsme qui est mon Dieu. » (ld., p. 402.)
Cinq-Mars persiste-t-il à vouloir sacrifier sa vie à son amour, Joseph répond : « C’est par entêtement et par vanité que vous persistez ; c’est impossible... ce n’est pas dans la nature ». (Je?., p. 404.) Précisément La Rochefoucauld met la vanité à la base de l’héroïsme. Alors Cinq-Mars cite le dévouement de De Thou. Joseph ne renonce pas à l’axiome favori de La Rochefoucauld : « Nous ne pouvons rien aimer que par rapport à nous ». De Thou est un égoïste, comme les autres : <( Il vous a formé, vous êtes son œuvre... Il tient à vous par amour-propre d’auteur... Il était habitué à vous sermonner, et il sent qu’il ne trouverait plus d’élève si docile à l’écouter et à l’applaudir. La coutume constante lui a persuadé que sa vie tenait à la vôtre..., c’est quelque chose comme cela... il vous accompagne par routine... » (Jd., p. 404.) Aussi quand Cinq-Mars, épouvanté, s’écrie : « Quel démon t’a enseigné ton horrible analyse des cœurs ?» il n’y a aucun doute, ce démon est La Rochefoucauld.
Evidemment Vigny se proposait de réfuter la thèse du Père Joseph, puisqu’il oppose à l’ambition de Richelieu celle de Cinq-Mars. (Les Prisonniers , p. 403.) Du moins applique-t-il la thèse de l’intérêt à l’une des deux ambitions, et conserve-t-il, pour son propre compte, la méthode d’investigation, quitte à' l’employer le plus souvent en sens inverse.
En effet, l’analyse lui sert habituellement non à diminuer mais à exalter notre nature. Pour faire ressortir le courage d’Anne d’Autriche, il remarque que tout contribuait à effrayer « une princesse, plus exposée aux accidents, plus isolée par l’indifférence de son mari, plus faible par sa nature et par la timidité qui vient de l’absence du bonheur ». ( L’Alcôve , p. 227.) Au lieu de réduire la vertu en vice, il réduit le vice en vertu. Par une très minutieuse analyse il hausse aux plus sublimes aspirations la trahison de De Thou :
« L’habitude de discuter familièrement les projets de son ami lés lui avait peut-être rendus moins odieux ; son mépris pour les viceis du Cardinal-Duc, son indignation de l’asservissement des Parlements, auxquels tenait sa famille, et de la corruption de la justice ; les noms puissants et surtout les nobles caractères des personnages qui dirigeaient l’entreprise, tout avait contribué à adoucir sa première et douloureuse impression. Ayant une fois
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promis le secret à M. de Cinq-Mars, il se considérait oomlme pouvant accepter en détail toutes les confidences -secondaires ; et, depuis l’événement fortuit qui l’avait compromis chez Marion de Larme parmi les conjurés, il se regardait comme lié par l’honneur avec eux, et engagé à un silence inviolable... A présent, les dangers de son ami l’entraînaient dans leur tourbillon comme un aimant invincible. Il souffrait dans sa conscience ; mais il suivait Cinq-Mars partout où il allait, sans vouloir, par délicatesse excessive, hasarder désormais une seule réflexion qui eût pu ressembler à une crainte personnelle... » {Le Travail, p. 367).
C’est bien la même méthode, si l’orientation diffère, discerner les mobiles les plus propres à expliquer nos actions d’après une idée préconçue de charité ou d’égoïsme.
Cédant au charme de la nouveauté, l’auteur de Cinq-Mars a multiplié les exemples d’analyse morale ; et l’on ne retrouvera plus ailleurs l’équivalent de l’entretien du Père Joseph et de M. Le Grand ; néanmoins apparaîtront toujours à travers ses livres une dissection ou une définition à la manière de La Rochefoucauld.
Dans Stello le Docteur Noir remplace le Père Joseph pour démasquer l’égoïsme humain. Ici sont notés les sentiments successifs des parents au chevet d’un malade :
« Pendant les huit premiers jours, sentant la mort qui vient ils pleurent... ; les huit jours suivants ils s’habituent à la mort de l’homme, calculent ses suites et spéculent sur elle ; les huit jours qui suivent, ils se disent à Pareille : les veilles nous tuent-, on prolonge ses souffrances ; il serait plus heureux pour tout le monde que cela finit... » (Ch. xii, p. 40).
Ailleurs est prise sur le fait l’auto-duperie de Stello. Les motifs véritables qui le poussent vers la politique sont « 1 orgueil et l’ambition de l’universalité d’esprit » (Ch. xix, p. 93.) « Vous essayez de vous tromper vous-même » lui dit brutalement le docteur ; lequel prétend d’autre part, comme le Père Joseph « qu’il n’y a ni héros ni monstre » (Ch. xx, p. 97.) Pour expliquer chez les terroristes l émotion continue de l assassinat , il affirme « qu’elle tient de la colère, de la peur et du spleen tout à la fois. » (. Id ., p. 102). Cette maxime est jetée dans le moule dont se sert La Rochefoucauld pour fondre en la clé-
ALFRED DE VIGNT
mence, trois sentiments distincts, la vanité, la paresse et la crainte.
Stello lui-même essaie de définir son âme de poète (Ch. vu, p. 19-20) ; et la duchesse de Saint-Aignan voudrait élucider la notion de maternité (Ch. xxv, p. 130.) A certains égards Stello est bien un roman d’analyse.
Dans le théâtre de Vigny parfois éclot une maxime. Fiesque, à propos de la Maréchale d’Ancre, dit-il : « on ne fait pas de si grandes choses, sans avoir de la grandeur en soi ; » (Acte I, sc. I) on pense à telle réflexion de La Rochefoucauld : « il n’y a point d’élévation sans quelque mérite ». (Tome II, d. 182).
Dans Servitude et Grandeur Militaires , le jeune Renaud, comme eût fait un La Rochefoucauld, suspecte d’abord l’égalité T âme de l’amiral Collingwood : « Je crains que cette vertu ne soit qu’une dissimulation perpétuelle » (p. 281).
Toutefois ce que préfère encore Vigny, c’est retourner la méthode de La Rochefoucauld, afin de démontrer comment le bon parait mauvais. Vigny dessine le cadavre mutilé de l’Adjudant. Est-ce insensibilité ? Non pas. Mais il « se cache de la pitié, de peur qu’elle ne ressemble à la faiblesse » (p. 194).
A la date de 1834 il tente de réhabiliter l’humanité d’une de ses laideurs flétrie par La Rochefoucauld : « La contemplation du malheur même donne une jouissance intérieure à l’âme qui lui vient de son travail sur l’idée de malheur. »
( Journal , p. 91).
Enfin dans la Maison du Berger (1) une maxime de La Rochefoucauld devient une strophe de Vigny :
« Dieu a permis pour punir Thomïne de péché originel qu’il se fit un Dieu de son amour propre, pour en êtriel tourmenté dans toutes les actions de sia vie. »
(Tome I, p. 224).
Sais-tu, que ■pour punir l’hom- [me, sa créature, D’avoir porté la main sur l’arbre
[du savoir, Dieu permit qu’avant tout, de [l’amour de soi-même, En tout temps, à tout âge, il fit [son bien suprême, T ourmente de s’aimer, tourmen- [tê de se voir ?
(1) Revue d'Hrst. Lift, de la France, avril-juin 1911, p. 441. Note de M JOUGLARD.
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Ainsi, quel que soit son idéalisme, Vigny adoptait la doctrine utilitaire de La Rochefoucauld pour le commun des hommes quelle a le mérite de ne pas trop rabaisser ; puis, dans tous les cas, il en approuvait l’art de décomposer les sentiments complexes, de dégager les effets de leurs multiples causes, de discerner les mobiles de nos actions. La méthode des Maximes lui agréait d’autant plus qu’elle sert aussi bien à distinguer la vertu qu’à noter le vice.
Voulant sonder les âmes du xvif siècle, Vigny demanda de guider sa main au roi des psychologues du xvii6 siècle, à La Rochefoucauld ; voulant dessiner une conjuration, il consulta celui qui, en pareille matière, était maître passé, Retz. Cependant, lorsqu’on lit Cinq-Mars, après les Mémoires de l’un et les Maximes de l’autre, on a le sentiment très net que Vigny ne s’en est pas tenu là. Il manifeste notamment pour la reine une admiration que ne mériterait guère celle dont le trait essentiel, si l'on en croit Retz, fut la sottise, mais qui s’adapte fort bien aux Mémoires de Mme de Motteville, qui ne sont qu’un discret panégyrique d’Anne d’Autriche. ( Mémoires , Collection Michaud et Poujoulat.)
Vigny réserve à Mme de Motteville, dans la « suite timide » de la reine ( L'Alcôve , p. 228 et 232), un rôle craintif et modeste qui sied peut-être au caractère de la dame, mais convient aussi à la vanité de l’auteur, qui n’aime pas trop découvrir les sources réelles de son inspiration.
D’abord il lui demande volontiers les incidents de la chronique mondaine qui donne au récit la couleur et l’apparence des mœurs du xvn9 siècle. Elle lui suggère le motif, parfois le titre de certains chapitres. Sans doute il ne s’interdit pas de chercher ailleurs d’autres renseignements, de dénaturer, antidater ou postdater les faits ; et comme il se propose toujours de recomposer le caractère d’un personnage « selon la plus grande idée de vice ou de vertu que l’on puisse concevoir de lui» ( Réflexions sur la vérité dans l'art, p. 8), ses portraits n’appartiennent qu’à lui. Néanmoins, c’est peut-être Mme de Motteville qu’il suit le plus volontiers et de plus près.
Mme de Motteville lui racontait longuement les amours de Cinq-Mars et de Marie de Gonzague. Marie avait failli épouser
Monsieur ; et, pour rompre ses projets, la reine-mère la fit enfermer à Vincennes (p. 92). Vigny supprime le projet de mariage avec Monsieur, rajeunit de plus dix ans Marie, qui était née en 1612, remplace la prison de Vincennes par une sorte d’exil en Touraine chez la maréchale d’Effiat. Marie, au lieu d’être une bonne affaire pour un galant ambitieux et Cinq- Mars un pis-aller pour une princesse un peu bien mûre et en défaveur, deviennent deux jeunes amoureux qui conspirent pour rapprocher leurs distances. L’intervention de la mère de Cinq-Mars, qui donnerait à cette union une allure intéressée, est omise. Mais, fidèle aux indications de Mme de Motteville, Vigny fera dire à Marie : « Votre père était maréchal, soyez plus, connétable, prince ». ( Mémoires , p. 38 ; Les Adieux , p. 34.) Enfin il suppose que le mariage de Marie avec le roi de Pologne était ébauché du vivant même de Cinq-Mars. Anne d’Autriche favorisait tellement ce projet que Mmo de Motteville assure qu’elle lui « avait mis la couronne sur la tête » (p. 167). Dans le roman, la reine mettra, et à la lettre, la couronne de Pologne sur le front de Marie : « Elle va à ravir... » ( L'Absence , p. 364.)
Les détails que nous donne Vigny sur les ambassadeurs polonais et l’attitude de Marie en leur présence sont empruntés à Mme de Motteville. Il y eut, la même année, deux ambassades. Dans la première, les Polonais étaient habillés à la française ( Mémoires , p. 92) et, dans la seconde, à la mode de leur pays. Vigny ne mentionne qu’une ambassade, reporte en 1642 ce qui se passait en 1645 et ne nous montre des Polonais que leur « aspect asiatique et tartare ». Du moins reproduit-il les descriptions et les impressions de Mme de Motteville. Les uns étaient habillés de rouge et de jaune ; les autres, de vert et de gris die lin ; leurs vestes à la turque étaient enrichies de boutons, de rubis, de diamants, de perles, et leurs grands manteaux à manches longues pendaient négligeamment sur un côté du cheval :
« Il faut avouer que leur magnificence tient beaucoup du sauvage ; ils ne portent point de linge... Ils ont sous leur bonnet fourré la tête rasée et ne conservent de cheveux qu’un petit toupet sur lie haut de la tête, qu’ils laissent pendre par derrière. Pour l’ordinaire ils sont si gras qu’ils font mal au cœur, et en
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tout oa qui touche leurs personnes, ils sont malpropres ». (Mémoires, p. 93.)
Ces traits se retrouvent aux chapitres de la Partie de chasse (p. 297) et de l’Absence (p. 357). Portant son mouchoir à son nez, Marie dit à la reine : « En vérité, Madame, ces messieurs ont une odeur sur eux qui fait mal au cœur » (p. 297.)
A la première audience des ambassadeurs, Marie, en se cachant derrière Mme de Motteville, se retire dans un coin du cabinet où ils finirent par la découvrir. Tout de même Vigny nous la montre « dans l’ombre près d’un rideau », ne se mêlant point d’abord « à la conversation trop enjouée ». ( L’Absence , p. 363). Mais le motif est différent. Ici, elle ne veut pas être aperçue « de ces hommes qui devaient être ses sujets ». ( Mémoires , p. 92.) Là, elle pense à Cinq-Mars. Alors Vigny suppose qu’on raille le mariage de Mlte de Rohan et du comte de Chabot, dont Mme de Motteville traite en même temps que du mariage de Marie de Mantoue et du roi de Pologne. (7c?., p. 90 et 91.) Chabot était un gentilhomme de bonne et illustre maison, mais « beaucoup inférieur aux princes qu’elle aurait pu épouser », le comte de Soissons, le duc de Weimar, le duc de Nemours. Vigny cite tous ces noms, car son roman est historique.
En dehors du mariage de la princesse Marie de Mantoue, Mme de Motteville fournit à Vigny le motif de plusieurs scènes. L 'Entrevue, où Richelieu s’avance disgracié et d’où il sort en vainqueur, est une seconde édition de la journée des Dupes (Mémoires, p. 27) telle que la raconte Mme de Motteville. Il n’y a pas de doute, car lorsqu’il rappelle la véritable journée des Dupes, il s’asservit assez au texte des Mémoires pour oublier le sien :
« On a dit que toute la cabale avait tenu certains conseils contre le cardinal de Richelieu où chacun avait dit son avis ; et qu’il traita depuis ces mêmes personnes de la même manière qu’elles avaient été d’avis qu’il fût traité ; que le marféchal de Marillac, qu’il fit mourir depuis, et fort injustement à ce qui© j’ai ouï dire, avait dit qu’on le
Nous avons déjà à peu près puni toutes nos dupes de Versailles ;... j’exerce contre eux la (loi du talion, et je les traite comme ils ont voulu me faire traiter au conseil de la reinemère. Le vieux radoteur de Bassompierre en sera quitte pour la prison perpétuelle’, ainsi que l’assassin maréchal de Vitry, car ils n’avaient voté
tuât aussitôt que le roi l’aurait que cette peine pouir moi. abandonné ; que le marétohal de Quant au Marillac, qui con- B as s empierre n’avait proposé seil'la la mort, je la lui réserve que la prison et qu’il y fut mis au premier faux-pas... il faut aussi, où il demeura douze ans, être juste avec tout le monde, et ainsi des autres. » {Le Cabinet, p. 106-107.)
{Mémoires, p. 28.)
La journée des Dupes est de 1630 ; Vigny fait parler Richelieu en 1639. A cette date, il peut bien grossir la liste de Mœe de Motteville du nom de Vitry, qui fut enfermé en 1637, mais non menacer Marillac d’une exécution qui avait eu lieu dès 1632. Seulement il se borne à paraphraser le texte des Mémoires : Marillac qu’il fit mourir depuis. Le décalque vous joue de ces tours !
Maintes fois, Mme de Motteville nous fait pénétrer à sa suite auprès du lit de la reine, et particulièrement les jours d’émeute, où elle apparaît ferme au milieu de ses femmes tremblantes. De là, un chapitre de Cinq-Mars : L’Alcôve.
Dans le portrait de la reine tracé en 1658, nous lisons que « les spectateurs sont toujours ravis quand cette grande Reine se fait voir à sa toilette en s’habillant ». ( Mémoires , p. 11. Cf. p. 67.) Un chapitre de Vigny sera donc intitulé : La Toilette. — « Il y avait un plaisir non pareil à la voir coiffer, » lisons-nous encore. Vigny nous dépeint Mme de Motteville ellemême donnant quelques coups de peigne à la royale coiffure. Mais alors que la reine faisait admirer l’adresse de ses belles mains, Vigny la livre à ses suivantes « immobile et grave comme sur un trône ». {La Toilette , p. 254.) S’il nous montre le futur Louis XIV jouant aux pieds de sa mère, c’est que Mme de Motteville l’avertit qu’il ne manquait jamais de venir dès le matin.
Aux divers personnages qui s’agitent dans le roman de Cinq-Mars, les Mémoires apportent quelques traits.
Remarquons d’abord que le héros et l’héroïne du roman sont presque créés de toutes pièces par Vigny. Marie de Gonzague, c’est la femme coquette et légère, chez laquelle on peut, en dépit de sa iniaïve fraîcheur, déjà pressentir une D alita. Cependant son portrait physique paraît tracé d’après Mme de Motteville :
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« Elle était de belle taille...
elle avait les yeux noirs et beaux, les cheveux de même couleur, le teint beau, les dente belles, et les antres traits de son visage n’iétaient ni beaux ni laids. » ( Mémoires , p. 94.)
« Elle était petite, mais fort bien faite et quoique ses yeux et ses cheveux fussent très noirs, sa fraîcheur était éblouissante comme la beauté de sa peau. » (Les Adieux, p. 26.)
La silhouette de Vigny reste vague ; c’est que la princesse n était pas très jolie, et le vieux roi de Pologne la trouva laide. (ld., p. 96.)
Dans les Mémoires, Cinq-Mars est un volage écuyer que les dames pleurèrent avec raison, « car il avait beaucoup de vénération pour le sexe », qui eut la faiblesse de confesser que M. de Thou avait su le traité « dont il fut blâmé de tout le monde », mais qui « à cela près alla à la mort sans qu’on s’aperçut d’aucune émotion » (p. 37). Dans le roman, Joseph tire de M. Le Grand un aveu imprudent ; ce qui permet à Laubardemont de dire à de Thou : « Nous apprenons par la bouche même de M. de Cinq-Mars que vous avez su la conjuration ».
( Les Prisonniers, p. 408.) De volage il devient fidèle. Par certains côtés il est bien du xvne siècle. Galant et chevaleresque, il a le culte de l’honneur et appartient à cette époque précieuse et violente tout à la fois qui lisait L’Astrée et ne redoutait ni le sang des guerres civiles ni l’appel à l’étranger ; il est de la génération des Retz et des La Rochefoucauld ; mais il la dépasse et devient un personnage romantique. Comme toutes les circonstances qui rapprochèrent Cinq-Mars et Marie sont supprimées, ce cadet amoureux d’une princesse ressemble à Ruy Blas, ce valet épris d’une reine. Sa volonté déjà cornélienne atteint l’implacable ténacité d’un bandit byronien. Trahissant par amour, comme un héros de D’Urfé, mais — ce que repoussait la nalison du xvne siècle — sanctifiant lia trahison, disanlt adieu à la belle nature en disciple de Jean-Jacques ( Les Adieux, p. 22), mélancolique, désireux de ne pas survivre à sa jeunesse, luttant corps à corps avec son Destin (Le Secret, p. 270), il n’est plus le héros de Mme de Motte ville.
Quand mourut le Maréchal de Bassompierre, Mme de Motteville constate que les jeunes gens ne pouvaient plus souffrir ce seigneur si admiré et si loué dans sa jeunesse. Ils lui repro-
chaient d’être galant, magnifique, de parler toujours de lui et de son temps. (Id., p. 107.) Or Vigny, à la table de la Maréchale d’Effiat, le représente parlant du Roi Henri, de ses amours et de sa magnificence, de manière à faire sourire ou rire tous les convives. ( Les Adieux , p. 24 et 28.) Richelieu {Le Cabinet , p. 106) et le page Olivier ( Les Prisonniers, p. 425) le traitent également de « vieux radoteur ».
Délaissant la Reine, vertueusement épris des filles de la Reine, s’épuisant à la chasse, mélancolique et désœuvré, jaloux de la grandeur de son ministre, « ne pouvant vivre heureux sans lui ni avec lui » ( Mém ., p. 32). plein du déplaisir d’avoir maltraité sa mère {Id., p. 43), et devenu tacitement le chef de la conjuration dont Cinq-Mars était l’âme (p. 36), roi moribond à côté d’un ministre moribond, dont chacun, après une feinte réconciliation, attendait à qui mourrait le premier et faisait de grands desseins pour le reste de sa vie (p. 42), tel est le Louis XIII de Mme de Motteville, et aussi d’Alfred de Vigny. Suivant sa coutume, il met le récit en action. Le déplaisir d’avoir maltraité la Reine-mère inspire L’Entrevue. Dans La Fête jouent aux échecs les deux mourants, qui semblent « tirer au sort leur dernière heure ». — « Je crois, ma foi, quril partira avant moi », dit à f oreille de Mazarin, Richelieu, qui devait partir le premier (p. 440).
Loin de nous représenter Richelieu comme un monomane du despotisme, faisant tomber, comme Tarquin, les têtes trop hautes [La Veillée, p. 179) ou, selon le vœu de Caligula que Vigny confond avec Néron, pensant en face de la foule « combien il serait heureux qu’il n’y eut là qu’une tête » {La Fête , p. 432), Mme de Motteville le félicite d’avoir eu « le courage d’abaisser la puissance des princes et des grands, si dommageable à celle de nos rois ». {Mém., p. 23.)
Mais que d’arguments n’apporte-t-elle pas à la thèse d’un despotisme poussé jusqu’aux dernières limites de l’espionnage ! D’après elle, Vigny rappelle « le couvent de MUe de Lafayette, la honte de Mme de Hautefort, la mort de M. de Chalais » ; il nous peint le Cardinal choisissant ou disgraciant favorites et confesseurs du Roi. (L 'Alcôve, p. 235 ; Le Cabinet,
Pour nous montrer le Cardinal, soupçonnant la Reine de relations avec l’Espagne, ne lui laissant de ses femmes espa-
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gnôles que Dona Stéphania, osant la mettre en accusation, visiter ses papiers, lui faire signer quelle était coupable et demander pardon au Roi d’une faute qu’elle ignorait, alors que la crainte des supplices ne peut arracher au fidèle Laporte aucun des secrets de la Reine, il suffisait à Vigny d’avoir lu les mémoires. ( Mém ., p. 22, 34, 35; Cinq-Mars ; Le Cabinet, p. 104 ; L'Alcôve, p. 229 et 234.) Même la fameuse cassette y est mentionnée. « Une fille de la Reine fut accusée d’avoir rapporté au Cardinal de Richelieu qu’elle avait rapporté une cassette fermée dans la cellule de la Reine. Elle s’y trouva, en effet, remplie de gants d’Angleterre. » [Mém., p. 25.) La fantaisie de Vigny remplace les gants par les lettres et le poignard couvert du sang de Buckingham. Il n’est pas jusqu’à la menace d’enlever les enfants de la Reine qui ne soit deux fois rappelée par Mme de Motteville. [Mém., p. 36 et 37, Cinq-Mars, La Toilette, p. 258.) A ce point isolée, humiliée, la Reine est impuissante. « Elle faisait aussi quelques petites intrigues contre le Cardinal, ou tout au moins désirait d’en faire qui eussent réussi à sa ruine. Il s’en moquait...» [Mém., p. 32) ; Vigny nous présente Richelieu s’en moquant. [Le Cabinet, p. 104) ; C’est ainsi que les Mémoires servaient à étaler la toute-puissance de l’implacable ministre. Mais il en usait à sa façon.
Plus encore que Richelieu, la Reine sera représentée selon le cœur de Mme de Motteville. Même il supprime quelques réticences sur la beauté physique et morale d’Anne d’Autriche ; et comme il supprime aussi la précision de certains détails qui nuiraient à la noblesse de l’ensemble, le portrait reste flou. Mme de Motteville admire la blancheur et la délicatesse de sa peau ; ses « mains qui ont reçu des louanges de toute l’Europe » ; ses cheveux, autrefois « fort blonds » et devenus châtains (p. 17), fort longs et en grande quantité (p. 67) ; ses yeux pleins de douceur et de majesté, dont la couleur était mêlée de vert (p. 25) ; ses lèvres qui « n’avaient de la Maison d’Autriche que ce qu’il en fallait pour la rendre plus belle que plusieurs autres qui prétendaient être les plus parfaites » (p. 25). Vigny, lui aussi, dépeint ses yeux bleus mêlés de vert [La Toilette, p. 254) et, renseigné par les peintres (1), « cette lèvre inférieure, des princesses d’Autriche ». [ld.) La Reine donne « sa
(1) Cf. Deuxième Partie, Ch. X.
belle main à baiser » ( L’Alcôve , p. 230) ou pose « ses deux belles mains sur la bouche de Marie » ( L'Absence , p. 361). Mais Vigny veut que ses longs cheveux soient restés blonds ( L'Alcôve , p. 241 ; La Toilette , p. 254) ; Mme de Motteville avoue qu’ « elle n’avait pas le teint délicat, ayant même le défaut d’avoir le nez gros et de mettre, à la mode d’Espagne, trop de rouge ». ( Mém ., p. 25.) Vigny omet la grosseur du nez et aussi le rouge, bien quelle n’y renonça qu’ « après la mort du feu Roi ». (Mém., p. 68.) Bonne et douce (Mém., p. 11) ; mère dévouée, vertueuse, chrétienne, spirituelle elt raisonnable, « elle est intrépide dans les grandes occasions, et la mort ni le malheur ne lui font point de peur ». (Mém., p. 13.) Cependant les persécutions de Richelieu la rendirent prudente. Cinq-Mars lui demande-t-il si elle n’a point de nouvelles du Roi son frère, elle esquive la conversation, et elle repousse les offres de Monsieur. Vigny conserve à la Reine la crainte de Richelieu. (L'Alcôve, p. 233 et 240.) Mais la scène avec Monsieur est comme retournée. C’est Monsieur et non la Reine que l’on rassure, en disant que le Roi est de la partie. ( L'Emeute , p. 226.) C’est la Reine qui cherche à entraîner Monsieur ; et non Monsieur. la Reine. Ce n’est pas par peur, c’est par patriotisme qu’elle sort de la conspiration. Enfin elle promet le secret, et ne le demande pas. (La Toilette, p. 264.) Toujours Vigny sauvegarde la grandeur d’Anne d’Autriche, n’oubliant pas qu’elle est « petite-fille de Charles-Ouint ; ce que d’ailleurs lui rappelait Mme de Motteville. (Mém., p. 198.) Mm9 de Motteville admet qu’Anne n’ait eu qu’un amour, celui de Buckingham ; mais elle reconnaît que cet amour passé ne lui interdisait pas de prendre plaisir « aux belles conversations » (p. 18). Vigny, qui partage avec ses contemporains la superstition littéraire de l’amour unique, retranche les galanteries de la Reine ; il ne soulève aucun voile indiscret sur l’avenir et le personnage de Mazarin. Mais, pour nous raconter les amours de Buckingham et d’Anne d’Autriche, il transcrit le texte de Mme de Motteville.
Nous lisons dans les Mémoires que Buckingham avait (( toutes les pierreries de la couronne d’Angleterre pour se parer » (p. 18) ; qu’il fit naître une guerre par passion pour la Reine (p. 20) ; qu’il revint en France « se mettre à genoux devant son lit, baisant son drap...» (p. 19) ; nous le relisons
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dans Cinq-Mars ( L’Alcôve , p. 237). Seulement le but de la guerre navale est différent ; chez Mme de Motteville, c’est de « revenir en France, par la nécessité d’un traité de paix » ; chez Vigny, c’est de combattre le mari de la Reine, ce qui est beaucoup plus passionné.
Celle qui sait aimer Buckingham comme M arie de Mantoue ne sut pas aimer Cinq-Mars est exaltée par tout ce que l’amour donne de vertu sublime aux nobles âmes. C’est pourquoi Vigny estimerait une dissonance certains aveux des Mémoires. Anne témoigne pour Mme de liante fort d’une duirete qui trouble la compatissante Motteville (p. 66). Elle n’a pas eu « une assez grande application à faire du bien à ceux qu’elle considérait » (p. 96). — « Elle n’est pas assez touchée de l’amitié qu’on a pour elle » (p.13). — Dieu seul, le Roi et Monsieur, son ministre et ses affaires l’occupaient entièrement » (p, 143). Vigny n’insiste pas sur cette froideur de la Reine, ni non plus sur son ignorance et sa paresse, que compense d’ailleurs sa connaissance du monde (p. 12). Ajouterai-je que les personnages de Vigny vivent d’ambroisie ? Oui nous fait assister à un dîner de la Maréchale d’Effîat sans nommer un seul plat ne nous laisse pas deviner le robuste appétit de la Reine, bien que Mme de Motteville nous ait parfois indiqué ses menus. Tout au plus risque-t-il une allusion à son goût pour « les bonnes odeurs ». ( Mém ., p. 199. La Partie de Chasse , p. 297.)
La couleur juvénile du Roman ne fait guère songer à la douce et raisonnable prose des Mémoires ; c’est dans ceux-ci cependant qu’il conviendrait le plus de chercher le commentaire de celui-là.
Au despotisme détesté d’un Richelieu, la loi des contrastes exigeait qu’il opposât la monarchie, teille qu’il la regrettait, celle où les nobles sont pairs du roi, et qu’il veut trouver encore sous Henri IV. Dans cette intention il lut les Mémoires de Bassompierre dont il préleva plusieurs passages pour les greffer au corps de son récit. Bassompierre — ce qui l’aurait peut-être surpris — devient à la fois le représentant et le théoricien die l’ancienne féodalité.
D’origine allemande et lorraine, appartenant à la famille de
Bestein, Bassompierre, dont le frère mourut au service de l’Espagne et le neveu fut accusé de vouloir passer au duc de Lorraine ( Mémoires . Coll. Michaud et Poujoulat, p. 13 et 365), se fixe en France, gagné par une poignéq de main de Henri IV {Id., p. 19). Vigny raconte exactement la conversation qu’eut alors Bassompierre lavée le roi qui voulait lui gagner sqs pièces d’or et ses belles portugalaises ( Mémoires , p. 20 ; Les Adieux, p. 54). Non moins exactemept il rapporte un entretien du duc die Guise et de Henri IV ( Mémoires , p. 71 ; Les Adieux , p. 24) ; tout cela pour prouver la vive et franche camaraderie du roi Henri et de ses gentilshommes.
L’abandon que Bassompierre fit iau Vert-Galant dei MUo de Montmorency ( Mém ., p. 56 ; Les Adieux, p. 24) ; son solide appétit, et les fréquentes rasades qu’il se versq à lai table de la Maréchale d’Effiat sont conformes aux renseignements des Mémoires. Ne\ nous dit-il point qu’il but un'e fois « à perdre toute connaissance (p. 29) et qu’une iautre fois, il fut tellement malade qu’il prit en horreur le vin pendant deux ans (p. 39).
Averti de son arrestation imminente, il refuse de fuir et se met à la disposition de Louis XIII qui lui répondit : « Tu sais bien que je t’aime ». — « Et certes, je crois qu’à cette heure-là il le disait comme il lq pensait, » ajoute Bassompierre. Vigny se borne à supprimer la réflexion du Maréchal {Mém., p. 323 ; Les Adieux, p. 18).
Mais il ne saurait pousser plus loin l’exactitude. D’abord les dates sont malmenées. Bassompierre fut arrêté en 1631 après la Journée des Dupes et non en 1639. Puylaurens, qui mourut en 1635, ne pouvait dîner en 1639 chez la Maréchale d’Effiat. Lq Maréchal d’Effiat et le duc de Mantoue moururent à cinq ans de distance. Vigny les fait mourir à peu près à la même époque, et d’Effiat qui, en réalité, mourut le premier, meurt le second dans le romain ! {Mém., p. 326, 344 ; L'Alcôve , p. 238.) Bien que Liaunay dise à Cinq-Mars : « Vous êtes jeune, monsieur », pour souligner son inexpérience plus que la différence de leur âge {Le Siège, p. 140), il ne nous apparaît pas comme le vieux soldat dq Bassompierre ; et Vigny — on ne sait pourquoi — ne reproduit pas ses paroles :
Monsieur, c’est avec la larme à l’œil et le cœur qui me saigne que moi, qui depuis vingt, ains suis votre soldat et ai toujours été
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soies vous, sois obligé die vous dire que ile Roi m’a commandé de vous arrêter ( Mém ., p. 324).
Le caractère et les idées de Bassompierre sont déformés.
Le joyeux camarade du Vert-Galant qui, avant d’être enfermé à la Bastille, brûle plus de 6.000 lettres d’amour (Mém., p. 322), semble devenir l’amant fidèle de la seule MUe de Montmorency (Les Adiçux, p. 24). Lui aussi sacrifie à la mode de 1 amour unique qui n’était point celle des compagnons de Henri IV.
Le Bassompierre que fit arrêter, en 1607, Henri IV pour lui apprendre qu’on ne, partait pas de son royaume sans son congé (Mém., p. 51) ; qui céda, en 1609, à Henri M1Ie de Montmorency par une prudence qui voudrait paraître généreuse (p. 56) ; qui consentit bien des dépenses insensées et jouait gros jeu, mais qui, lorsqu’il commanda le fameux habit de perles de 14.000 éeus que Vigny estime à 100.000 francs (Mém., p. 50 ; Les Adieux, p. 20), n’avait que 700 éeus en poche, qui comptait pour vivre sur ses gains au jeu ou les récompenses royales et bataillait avec Sully pour le remboursement dq s'es dépenses (p. 40-1), paraît non moins besogneux que magnifique, et ne rappelle en rie/n ces superbes vassaux, dont Vigny veut le faire le dernier représentant, aussi puissants et aussi riches que leur roi.
Bassompierre, qui savait sans doute, qu’il fallut toute la fermeté de Henri IV et de Richelieu pour contenir les soubresauts de la grande noblesse, encore qu’elle fût fort éloignée d’avoir la puissance que lui prête Vigny, aurait été peut-être étonné de s’entendre dire, dans le roman de Cinq-Mars, que ces barons tout puissants, loin d’être un danger pour la couronne royale, maintenus qu’ils étaient par l’amour (p. 20), en auraient été le plus ferme appui. Mais Bassompierre n’avait pas lu L'Esprit des Lois.
Pour peindre Richelieu, Vigny voulut que Richelieu posât lui-même. Il feuilleta donc ses œuvres et d’abord le Journal de M. le Cardinal duc de Pâchelieu qu'il a fait durant le grand Orage de la Court en l'année 1630 et 1631. Avec diverses autres pièces remarquables qui furent arrivées en son temps (1648).
Parmi ces pièces il trouvait la plupart des documents relatifs aju procès de Cinq-Mars, qu’il cite dans ses Notes et emploie dans son texte. Nous nous bornerons aux remarques suivantes:
L’Advis de Par le Roy sur les déportements de M. de Cinq- Mars contient le reproche, d’une intelligence très particulière avec quelques-uns de la Religion prétendue réformée. » Il parlait « d’ordinaire des choses les plus saintes avec une grande impiété » (p. 147-8). Or, dans la Partie de Chasse (p. 283-4), Vigny fait reprocher par Louis XIII à Cinq-Mars die rencontrer chez Marion de Lorme des esprits forts, de s’être compromis en l’affaire de Loudun (p. 287). Il le justifie, d’ailleurs, de toute impiété, et s’il lui accorde une dévotion moins exaltée; que celle de De Thou, il le représente profondément religieux, et éprouvant un réel soulagement à la pensée qu’un Père Joseph « ne croit pas en Dieu » ( Les Prisonniers , p. 402).
En appendice, Vigny énumère les six choses qui donnèrent de l’aversion à Cinq-Mars contre Richelieu ( Journal de M. le Cardinal , p. 207 ; Cinq-Mars, p. 467). A l’accusation que lui fît le Calrdinal d’avoir manqué de cœur au siège d’Arras, Vigny répond d’une manière indirecte, quoique certaine (1), en vantant son courage au siège de Perpignan. Dans son entretien avec Je* Roi, Cinq-Mars ne retient que le grief principal, celui d’avoir été écarté du Conseil {La Partie de chasse , p. 283).
Vigny résume liai justification que donne dé Thou de son silence :
Jugeant qu’il se fut Tendu Je pourrais répéter aussi ce délateur d’un crime d’Etat de que j’ai déjà dit, que l’on ne Monsieur, Messieurs de Bouil- m’aurait pas cru si j’avais Ion et Le Grand, qui étaient dénoncé sans preuve le frère du beaucoup plus puissants que Roi.
lui, et qu’il y avait apparence
et comme certitude qu’il suc- ( Les Prisonniers, p. 408.)
couuberailt en cette action dont il n’avait aucune preuve pour la vérifier (p. 190).
Vigny reproduit l'Arrêt de Mort de Messieurs de Cinq-Mars
(1) Cf. plus loin l’épisode du cheval tué sous lui.
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et de Thou. Mais comme il ne lui est guère possible de ne pas altérer un document, il ajoute deux considérants :
1° Que celui qui attente à la personne dos ministres, des princes, est regarde par îles lois anciennes et constitutions des Empereurs comme criminel de lèse-majesté ; 2° Que la troisième ordonnance du roi Louis XI porte peine de mort contre quiconque ne révèle pas une conjuration contre l’Etat (Les Prisonniers „ p. 413.)
et il supprime la fin, relative à la question :
Et néanmoins ordonnent que le dit d’Effiat avant l’exécution sera appliqué à la question ordinaire et extraordinaire pour avoir plus ample révélation de ses complices (p. 213.)
D’aiutre part, Vigny consulta les Mémoires publiés en 1821 et 1823 dans la collection Petitot. En 1629 le Cardinal demande au Roi de le décharger « du faix des affaires » (Collection Michaud et Poujouilat (1), 1837, tome; VII, p. 585). Tel est l’exorde du pregnier discours de Richelieu ( L'Entrevue , p. 130). A la date de 1632 se trouve un éloge du Maréchal d’Effîat, en tant que général, financier et administrateur (tome VIII, p. 396). Grandchamp paraît s’en souvenir (Le Songe , p. 86-7). Le Cardinal reproche à Grand ier d’avoir repoussé rudement un crucifix qu’on lui approchait (1634 ; tome VIII, p. 569). Vigny suppose que le crucifix a été rougi au feu [Le Martyre, p. 82).
Le Testament politique est mentionné dans le corps du roman comme une preuve de l’ambition de Richelieu, qui aurait voulu commander après sa mort (Le Cabinet , p. 103).
Ça et là on peut relever quelques points notés de Vigny : constance et fermeté des soldats espagnols (Test, pol. , Amsterdam, 1688 ; tome II, ch. iv, p. 78 ; Les Méprises, p. 167) ; — • portrait de Louis XIII, religieux, vertueux, scrupuleux, malade pour causes morales, d’humeur inquiète et impatiente, ayant de la peine à laisser faire par autrui ce qu’il ne peut faire; luimême, d’une sécheresse natureille, appliqué aux petites affaires... (Test, pol., tome I, ch. vi, p. 191 et suiv. ; Cinq-Mars : L’Entre-
(1) Sauf avis contraire, nous renvoyons à cette collection d’un usage plus courant.
vue, la Partie de chasse, le Travail) ; — portrait du Cardinal lui-même : Vigny lui laisse la courtoisie qu’il réclame par testament du ministre d’Etat (tome I, ch. vin, sect. v, p. 236) ; même au soir d’une bataille, « fatigué des soucis du jour et du poids inaccoutumé d’une armure, il congédiait par quelques mots précipités, mais toujours attentifs et polis, ceux qui venaient le saluer ein se retirant » ( Les Méprises , p. 172). Richelieu réclame du Ministre l’application et l’art de savoir se reposer. Vigny réduit son génie à l’application ; et, dans le plan d’une die ses nuits, ménage le temps du souper, du sommeil, voire del ta promenade «aiu clair de lune {Test, pol., id., p. 232 ; Le Travail , p. 374).
Mais le Cardinal avertit le Roi « qu’aux grandes affaires les effets ne répondent jamais à point nommé aux ordres qui ont été donnés » ( Testament , tome I, p. 196). Voilà un avis que Vigny ne remarqua point, car le lecteur de Cinq-Mars serait souvent tenté de le1 donner à Richelieu lui-même.
Il n’a pas remarqué, non plus, cq qui est cependant remarquable, que celui qui avait abattu la Noblesse la jugeait si abaissée qu’il ne songe, dans son Testament, qu’à la relever, pensant que, désormais, lei péril viendra « dies officiers », c’està-dire des financiers ( Testament , tome I, ch. ni, p. 140-44 ; ch. iv, p. 177 ; ch. v, 183).
Quant au plus fidèle historien de T éminjentissime Cardinal, « l’honnête avocat Aubery », on est au moins sûr d’un des emprunts de Vigny, puisque, à propos de la mauvaise humeur de Richelieu contre les libelles, il cite une phrase de lui ( Histoire du Cardinal, Duc de Richelieu, Paris, 1660, in-folio, livre II, p. 39 ; Le Cabinet, p. 111).
D’autres emprunts sont probables. Aubery constate que Richelieu pleurait aisément (p. 585) ; nous avons vu Vigny expliquer, à la manière de Lai Rochefoucauld, une larme dû Cardinal. Richelieu fut accusé de vouloir se faire élire Patriarche (p. 407). Cinq-Mars, devant les Conjurés, reprend cette accusajtion (La Lecture, p. 324). Pour nous convaincre que le Ministre s’appliquait à ne point froisser un Roi jaloux de son autorité, Aubery cite la relation qu’il fit imprimer du siège et de la prise d’Arras, « où il conserve! soigneusement au Roi la grande part qu’y avait eue Sa Majesté, et ne parle non plus de lui-même que s’il eût été entièrement éloigné des Affaires,
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et qu il n’y eût absolument rien contribué » (p. 591). Ce qu’Aubery dit du siège d’Arras, Vigny l’applique au siège de Perpignan. La bataille est dirigée de telle sorte que le Roi croit avoir gagné une victoire dont les moindres détails avaient été arrêtés par Richelieu ( Les Récompenses, p. 158).
Louis XIII reprochait à Cinq-Mars non seulement sa mauvaise conduite, mais sa paresse (p. 556). Vigny ne, dissimule pas la paresse, mais il lai change en indolence ( L'Entrevue , p. 124), en une négligence blâmée de Grandchamp ( Les Méprises, p. 163) et surtout en une insouciance affectée, qui permet au conspirateur de dissimuler son ambition ( L'émeute , p. 214 ; La Lecture, p. 324).
A côté de Richelieu se dresse le Père Joseph. Pour le représenter, Vigny, qui n’hésite pas à prolonger sa vie de quatre ans, lut l’œuvre la plus suspecte, celle .die l’abbé Richard, et il a renchéri sur sa lecturq.
La biographie de l’abbé' Richard, en 1702, était un panégyrique ; en 1704, le panégyrique devint une satire publiée sous le titre: Le Véritable Père Josef...; satire qu’il réfuta bientôt lui-même dans une Réponse au livre intitulé le Véritable Père Josef et autres critiques de la vie de ce Capucin. Toutes ses palinodies s’expliquent par des procédés de chantage visà-vis de la famille du Trejmblay (1), à laquelle appartenait le Père Joseph. Vigny ne paraît connaître que ta satire de 1704.
D’ailleurs ces diverses métamorphoses auraient été matériellement impossibles si le pamphlet de 1704 n’avai't contenu des traces de l’ancien éloge ej -dles germes de la future réfutation.
Un lecteur consciencieux de la biographie de 1704 devrait se poiser tout an .moins l’énigme de la. viq du Père Joseph. D’une part, il n’ignore pas que le Père Joseph, d’une famille illustre, après avoir reçu l’éducation délicate d’un gentilhomme, passé un an à l’Académie, vécu à la Cour, songé même à se marier, et, alors que lai vie mondaine lui réservait toutels les satisfactions de la valnité, se fit capucin, qu’il fut fondateur des Calvaires, directeur die Calvaiiriennqs, auteur de traités
(1) Cf. Fagniez, Le Père Joseph et Richelieu, 1er vol., p. 23 et suiv.
ascétiques et mystiques, et que, toute sa vie, à la Cour, aux armées, eu ambassade, il s’et conforma scrupuleusement, et au point d’altérer sa santé, à la règle de son ordre. D’autre part, il le voit accuser de machinations1 et de crimes (Le véritable Père Josef , 1704, p. 379). Gustave-Adolphe serait mort victime de Richelieu et du Père Josef (LL, p. 382). La solution de l’énigme que suggère l’abbé Richard est simple. Joseph fut un hypocrite ambitieux, dont les austérités devaient le conduire au Cardinalat : « Jamais homme n’a mieux gardé l’extérieur » (LL, p. 522).
Le problème psychologique du caractère du Père Joseph est digne d’occuper l’Histoire. Depuis que M. Fagniez a débarrassé le Père Joseph de forfaits ridicules, et qu’il n’est plus possible de mettre en doute son patriotisme, son ascétisme, son mysticisme, il n’en est pas moins vrai, et de l’aveu même de son dernier biographe, qu’il fut « susceptible, vindicatif et passionné », et que sa diplomatie était souterraine. Quand le Père Joseph dicte à Louis XIII des ordres de conduite, d’après les révélations d’une Calvairienne, et au nom de Jésus-Christ, le lecteur, gêné, se demande où finit la sincérité, où commence l’habileté.
Cependant même la biographie mensongère et captieuse de l’abbé Richard n’autorisait pas Vigny à voir dans le Père Joseph un athée vulgaire et un traître de mélodrame.
Qu’un fourbe malpropre (Le Cabinet, p. 98) déplore d’avoir manqué le merveilleux au siège d’Hesdin et se vante d’avoir mieux réussi la prophétie de la mort de Cinq-Mars (Le Travail, p. 3<30), n’est-ce pas donner à l’austérité et au mysticisme même prétendus de Joseph une grossièreté et un cynisme dont l’abbé Richard n’est pas responsable ? Le directeur des Calvairiennes peut-il être représenté comme un niais qui ne sait rien de la femme? (Le Travail , p. 380.) Le diplomate de la diète de Ratisbonne, le conseiller de la Couronne, ne devait-il pas conserver quelque chose du ton et des manières de sa vie première et de sa race ? Or il n’est plus qu’un moine déchaussé qui sent mauvais et sur le passage duquel se bouchent le nez les pages du Cardinal-Duc (Le Cabinet , p. 98). Enfin l’abbé Richard ne dissimule pas que Joseph fut, non seulement le confident, mais le soutien de Richelieu. Il rappelle l’apostrophe célèbre par laquelle il releva, en 1636, le courage du Cardinal : « Ne vous l’avais-je
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pas bien dit que vous n’êtes qu’une poule mouillée? » ( Ouu . cité, p. 485.) Vigny, pour ne pas perdre le bénéfice d’un mot historique, le place après l’entrevue de Richelieu et de Cinq- Mars. Mais c’est sans conséquence. Ne voulant pas disperser l’intérêt autour du Cardinal, il ne confie au Père Joseph qu’un rôle d’agent subalterne. Ainsi les insolents commandements de la religion ministérielle que l’historien de Joseph considère comme son testament politique (1), Vigny, sans façon, les attribue à Richelieu. L’écriture est de Joseph, dit l’historiographe. Qu’à cela ne tienne. Joseph écrit sous la dictée du Cardinal. (Le Cabinet, p. 102.) Dans Cinq-Mars, le Père Joseph n’est qu’un secrétaire, un policier ou un assassin au gage de Richelieu.
Tout ce qui ne contrarie pas cette thèse est retenu : ridicule tentative d’introduire des troupes dans La Rochelle par un égout (Le Cabinet, p. 111) ; candidature de Joseph au cardinal combattue par Richelieu (. Id .)...
Mais aux yeux de Vigny passèrent sans doute inaperçues les considérations sur la noblesse et la vie mondaine de Joseph. Il dira bien dans ses notes que Joseph « appartenait à une très bonne famille ». Peut-être ne s’en avisa-t-il qu’après avoir écrit son roman. Sans cela aurait-il commis l’erreur fondamentale de prendre le Père Joseph pour un rustre?
« La plus terrible affaire dont le Père Joseph s’est mêlé est sans contredit la possession prétendue des Religieuses de Loudun et la mort de Grandier. » Ainsi commence la troisième partie de la biographie de l’abbé Richard. Vigny trouvait là un récit détaillé qu’il modifiera et complétera.
Joseph est l’auteur de la mort de Grandier. Trois fois, il se rendit incognito à Loudun ; mais connaissant bientôt que cette affaire « n’était pas d’un homme de son importance », il la laissa entre les mains de ses subalternes (p. 395). Richelieu n’est intéressé à l’affaire que par un libellé attribué à Grandier.
Vigny met au premier plan Richelieu ; Joseph n’est qu’un
(1) Ces commandements, ainsi que l’anecdote de la barbe rousse dont Vigny parle dans son texte (Le Cabinet, p. 98 et 102) et dans ses notes (p. 449 et 451) se trouvent dans l’édition de 1750, 2e vol., p. 319 et 324. Vigny supprime la première et les trois dernières propositions. Il abrège un peu le texte des autres.
agent, comme toujours. Du moins, conformément aux indications de Richard, abandonne-t-il l’action aux comparses.
Richard dépeint Grandier éloquent, bien fait et capable de donner de la jalousie aux maris (p. 386). Vigny saisit l’occasion de peindre un prêtre romantique :
« L’éloquence de Grandier et sa beauté angélique ont souvent exalté des femmes..., j’en ai vu s’évanouir durant ses sermons ; d’autres... toucher ses vêtements et baiser ses mains lorsqu’il descendait de la chaire... (Le Bon Prêtre, p. 57). A sa mort, de deux femmes aimantes, l’une tombera morte et l’autre deviendra folle !
Avant de mourir, Grandier subit la question « qui fut si violente qu’il en eut les jambes rompues et que la moelle des os en sortit à la vue de tout le monde » (p. 401). Vigny glisse ce détail exact au milieu de romanesques fantaisies : « Ses nerfs sont à nu, rouges et luisants ; ses os crient, la moelle en jaillit... Mais les juges dorment. Ils rêvent de fleurs et de printemps » (La Veillée, p. 192).
Toutes les preuves de la supercherie que donne Richard sont reproduites par Vigny. Ce sont les fautes de latin des diables qui parlent par la bouche des Ursulines ; c’est la rétractation des Ursulines ; c’est le choix des diables qui dédaignent les hommes et parmi les femmes distinguent les belles :
Ce que tout le monde remarqua c’est qu’il n’y avait que de belles et jeunes personnes qui étaient possédées..., et parce que la Supérieure était une des plus belles personnes de France, elfle en eut sept, tous diables) de distinction... ( Richard , p. 418, note) .
...Il y en a sept dans son pauvre corps, auquel sans doute elle avait attaché trop de soin à cause de sa grande beauté. (La Rue, p. 37).
Bien plus, Vigny suppose que le Père Guillaume n’amène à Loudun que ses « enfants mâles », disant :
C’est que je n’aimerions pa© que nos filles apprinsent à danser comme les religieuses (La Rue, p. 42).
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Richard signalait l'intervention de l’abbé Ouillet, suivie de son départ pour l’Italie (p. 409, note), et la punition des exorcistes. Le Père Lactance « mourut un mois après jour pour jour » (p. 402). M. Patin donne la mort cruelle du fds de Laubardemont comme une punition céleste (p. 430). Vigny fera périr ensemble, par un ordre de Richelieu, les juges de Grandier {Le Travail , p. 375). Quant au fils de Laubardemont, il meurt victime de son propre père ( L'Orage , p. 335).
Mais Vigny n’imite pas le seul abbé Richard. Ainsi, tandis que Richard se contente d’une courte allusion pour Patin et d’une simple note pour Ouillet, Vigny cite le texte même de Patin ( L'Orage , p. 355, note), et consacre à Quillet tout un chapitre, {Le Bon Prêtre). De plus, il suit parfois une autre version. Chez Richard, Ouillet défie le diable d’enlever un incrédule jusqu’à la voûte de l’église ; chez Vigny, ce n’est plus le corps d’un incrédule, c’est la calotte de Laubardemont {Le Bon Prêtre , p. 55).
Il nous reste donc à déterminer, pour l’affaire de Loudun, les autres références de Vigny.
Dans la première note de la Seconde Edition de Cinq-Mars , Vigny lui-même indique parmi ses sources (1) l 'Histoire des Diables de Loudun et YUrbain Grandier de Bonnellier.
L’Histoire des Diables de Loudun, qui est d’Aubin, mais parut à Amsterdam en 1693, sans nom d’auteur, est tout entière rédigée contre Richelieu et le Père Joseph.
Vigny, d’abord, y trouvait un portrait de Laubardemont :
C’était un de ces hommes qui étaient absolument dévoués au Cardinal et qu’il savait si bien employer dans toutes (les occasions où il s’agissait de détruire, d’exterminer et de répandre injustement le sang, en observant néanmoins les formes de la justice (p. 98).
Il y trouvait aussi des renseignements sur le factum de la femme Hammon, attribué à Grandier, et qui serait l’origine de la haine de Richelieu contre lui (p. 99. Cf. Le Bon Prêtre , p. 58).
(!) Nous indiquerons plus loin ce que Vigny emprunte à Le Vassor.
Pierre Fournier, avocat, devait faire au Procès l’office de Procureur du Roi :
Il demanda bientôt d’êtne déchargé de sa commission ; dans l’exercice de laquelle on peut très vraisemblablement conclure qu’il trouvait sa conscience intéressée, parce que dans tout le cours de sa vie, avant et depuis ce temps-là, il a toujours été tenu pour un homme d’honneur et de probité (p. 108).
Tel est le Fournier de Vigny : « Il s’est démis de sa charge de Procureur du Roi hier au soir, et dorénavant son éloquence ne servira plus qu’à sa noble pensée » (La Rue , p. 41).
Vigny suit de fort près la scène de rétractation de la Supérieure des Ursulines :
Elle se mit en chemise, nue tête, avec une corde au cou et un cierge à la main, et demeura en cet état l’espace de deux heures, au milieu de la cour où il pleuvait en abondance (1), et lorsque la porte du parloir fut ouverte, elle s’y jeta et se mit à genoux devant le sieur de Laubardemont, lui déclarant qu’elle venait pour satisfaire à l’offense qu’elle avait commise en accusant l’innocent Gfrandier, puis s’étant retirée, elle attacha la corde à un arbre dans lie jardin où elle se fût étranglée, sans que les autres sœurs y accoururent (p. 232).
L’on vit, à la grande stupéfaction de Rassemblée, trois femmes en chemise, pieds nus, la corde au cou, un cierge à la main... C’était la Supérieure, suivie des sœurs Agnès et Claire..., elle se mit à genoux...
(Le Procès, p. 68. Ici la rétractation) . Elle avait serré! avec tant de force la corde suspendue à son cou, qu’elle était rouge et presque sans vie (Id., p. 72).
Il trouvait encore quelques renseignements relatifs à l’abbé Quillet (p. 363) et le texte de la lettre de Patin sur Laubardemont puni dans son fils (p. 472).
(1) Vigny n’oubliera pas la circonstance de la pluie. C’est ce qui fera reconnaître à Cinq-Mars que le crucifix présenté avait été rougi au feu. (Le Martyre , p. 82).
Les idées politiques
L'Urbain Grandier de Bonnelier (1824) ne pouvait qu’encourager Vigny à maudire Richelieu, fausser les dates et romancer l’Histoire.
La plus invraisemblable des aventures est précédée d’une introduction historique et suivie de pièces justificatives.
Dans l’Introduction (Ed. de 1825, p. x. Cf. p. 96 et 108), Grandier apparaît comme une victime de Richelieu qui veut se venger du factum de la femme Hammon. Dans les Pièces justificatives se trouve mentionnée la calotte de Laubardemont. Or Vigny préfère cette version à celle de Richard et d’Aubin, où c’est le corps d’un incrédule que doit soulever le diable (Note de la page 111). Bonnellier donne à son tour une justification du crucifix repoussé par Grandier. Lactance « lui brisa les mâchoires avec un crucifix de fer qu’il lui présentait comme s’il eût voulu le lui faire baiser » (Note de la page 233).
Voici le roman : Deux jeunes filles, Annette et Laie, l’une pure, l’autre infernale, aiment Grandier. Jalouse d’Annette, Laie accuse Grandier de sorcellerie. Alors on apprend qu’Annette est fille de Laubardemont. Cinq-Mars avait eu une sœur, Clarice, promise à de Thou et aimée de Laubardemont. Laubardemont devant juger Cinq-Mars, Clarice va le supplier ; mais trop tard. Deux coups de canon annoncent la mort de Cinq-Mars et de De Thou. Clarice tombe évanouie, le juge abuse de son évanouissement ; et elle mourra en mettant au monde Annette.
L’Histoire apprenait à Ronnellier que la Prieure des Ursulines était nièce de Laubardemont. Il se trouve suffisamment autorisé à supposer qu’Annette était sa fille, et que Grandier, qui fut brûlé vif en 1634, était aimé d’une jeune fille qui naquit après la mort de Cinq-Mars en 1642. Comment, après cela, reprocher à Vigny de faire assister Cinq-Mars, en 1640, au procès de 1634 ?
Ainsi l’association des deux noms de Grandier et de Cinq- Mairs se rencontre déjà chez Bonnellier. De plus, Vigny reproduit l’intrigue de son roman. Jeanne de Belfiel est jalouse de Madeleine de Brou (Le Procès , p. 71), comme Laie est jalouse d’Annette ; et, comme Laie, c’est par jalousie que Jeanne accuse Grandier.
du
AtFRED DE VIGNY
Pour le procès de Grandier, Vigny recourt particulièrement à l’abbé Richard ; pour le procès de Cinq-Mars, à Fontrailles ; mais d’une manière plus ou moins indirecte jusqu’à la 3e Edition de Cinq-Mars (1).
A liai suite) de! la relation de Fontrailles, Vigny trouvait la lettre de Cinq-Mars à sa mère, la lettre de De Thou à la princesse de Guéménée, la lettre dé M. dei Marca, qt la plus grande partie du Journal qu’il cite en appendice.
Cinq-Mars ne révèle à de Thou la conjuration que, sur les instances de Fontrailles : « Si M. de Thou n’y voulait pas contribuer, il était tellement homme de bien et avait assez d’aversion pour Son Eminence pour en garder inviolablement le secret » (Coll. Micha'uld et Poujoulat, p. 250). Vigny conserve les faits, mais les interprètq à sa façon. C’eist la pudeur d’abord (L’Espagnol, p. 196) qui force au silence Cinq-Mars. Ce sont ensuite, dira-t-il à de Thou, « deux craintes... celle de vos dangers e,t... celle de vos conseils » (La Toilette, p. 253).
Fontrailles ne reproche à Cinq-Mars que d’ « avoir négligé sa sûreté et prîis trop de confiance à sa bonne fortune » (p. 256). Chez Vigny, Cinq-Mars se demandera bien s’il n’a pas été trop vite (Le Secret, p. 271) ; mais c’est par désespoir d’iamour qu’il renonce à sa sûreté.
Quant à la fin du drame, Vigny suit Fontrailles pas à pas. Après avoir qsquissé une défense (2), de Thou consent ou plutôt aspire à la mort :
...IJn accusé ne peut pas ac- ...Le témoignage d’un accusé cuser un autre validement (p. ne peut condamner l’autre... 261). ...J’ai su la conspiration, J’avoue donc et 'confesse que j’ai j’ai fait tout mon possible pour su sa conspiration ; j’ai fait l’en dissuader, il m’a cru son mon possible pour l’en détourami unique et fidèle, et je ne ner. Il m’a cru son ami unique 1 ai pas voulu trahir. J© mie et fidele, et je ne l’ai pas voulu
(1) Ce n’est qu’en octobre: 1826 que le tome 54 de la collection Petitot fut mis en vente ; or c’est celui qui renferme, outre la Relation de Fontrailles, et les Mémoires de Montrésor, le Journal contenant tout ce qui s'est passé à Lyon durant l'instruction du procès de Messieurs de Cinq-Mars et de Thou. Vigny s’en servit dans la 3e édition de Cinq-Mars pour compléter son texte Cf Baldensperger. Cinq-Mars, p. 531.
(a) A la justification de Fontrailles Vigny joint celle qu: se trouve chez Richelieu. Cf. plus haut, p. 104.
Les idées politiques llB
condamne moi-même par la? loi trahir ; c’eist pourquoi je me de Quisquis (p. 262). condamne par les lois qu’a rap¬
portées mon père lui-même, qui me pardonne, j’espère ( Les Prisonniers, p. 408).
Vigny supprime le terme: trop juridique de Quisquis.
Une généreuse émulation s’élève entre les deux amis à qui mourra le premier (Fontrailles, p. 264 ; Vigny, La Fête, p. 444). Aynnt chanté le Miserere (Fontrailles, p. 264 ; Vigny, ( Les Prisonniers, p. 420), Y Ave Maris Stella (Fontrailles, p. 264 ; Vigny, p. 445), de Thou « monta sur l’échafaïud avec tant de promptitude que l’on eût dit qu’il volait (Fontrailles, p. 266 ; Vigny,
Vigny supprime le baiser de De Thou au bourreau, sa demande d’un mouchoir et cet aveiu : « Messieurs, vous direz que je suis un poltron et que j’appréhende la mort ». Il n’aime pas rabaisser ses héros. Il accentue lai différence qui sépare la mort chrétienne des deux Conjurés. Pendant la lecture de l’arrêt, à la demande du greffier, de\ Thou se mit à genoux, Cinq-Mars...
Se mit en un coin de la cham- ...Demeura debout, mais on bre, un genou en terre, tenant n’osa le contraindre ( Les Prison chapeau de la main gauche, sonniers, p. 412). appuyé sur le côté d’une façon toute cavalière (p. 262).
A Montrésor, qu’il nomme parmi ses autqurs, Vigny dut emprunter la matière de la notjei du ch. Le Travail, note intitulée « Copie textuelle de la correspondance de Monsieur et du Cardinal de Richelieu (p. 377). Il est curieux de constater ce qu’est pour Vigny une copie textuelle. Il cite, sans indiquer la date, il est vrai, la lettre dlq Monsieur du 25 juin 1642. Or, il commence par lui substituer le fragment d’une autre lettre qui est du 17 juin : « Les mes connaissant M. Le Grand... mon amitié tout entière » ( Mémoires de Montrésor, Cologne, 1723, 1er vol., p. 158). La phrase suivante : Je suis touché d’un véritable repentir d’avoir encore manqué à la fidélité que\ je dois au Roy... » est le début de la Déclaration de Monsieur, contenant la conlession de tout ce qui sest passé sur la conspiration
de Cinq-Mars (Montrésor, (p. 214). La fin seule, « je prends Dieu à témoin... » est tirée de lai lettre du 24 juin. ( Id ., p. 166).
Vigny a connu les Mémoires de M. Pierre du Puy servons
à la iustification de M. François de Thou ( Histoire Universelle de Jacques-Auguste de Thou, tome XV, Londres, 1734). Il s’en inspire dans su dissertation finale sur la loi de Quisquis et la non-révélation (Du Puy, p. 97 ; Vigny, p. 486). D’après Du Puy il cite les paroles de Richelieu, apprenant que de Thou est
condamné à mort : « Mais, Picaut, ilis n’ont point de bour¬
reau ! » (Vigny, p. 489, noie ; Du Puy, p. 34), ou expliquant sa hiaiine pour lei Conseiller : « Ton père a mis mon grandoncle (1) dlans son histoire, tu seras dans la mienne » (Vigny, p. 489. Cf. Les Récompenses , p. 165 ; Du Puy, p. 182).
A la « véritable relation » dq Du Puy il emprunte peut-être les premiers mots de De Thou à Cinq-Mars :
Eli bien ! monsieur, humainement je me pourrais plaindre de vous ; vous m’avez accusé, vous me faites mourir, mais Dieu sait combien je vous aime:
mourons, monsieur, mourons courageusement et gagnons le Paradis (p. 161).
Humainement parlant, je pourrais me plaindre de vous, monsieur, mais Dieu sait combien je vous aime ! Qu’avonsnous fait qui nous médite la grâce du martyre et le bonheur de mourir ensemble ? ( Les Prisonniers, p. 403)
Les Mémoires de Monglnt (2) offrent la particularité die traiter des affaires non seplement intérieures, mais militaires, de sorte que Vigny, pour son siège de Perpignan en tirera quelques circonstances pittoresques.
Au sièges d’Aiire (1641), dans un fossé fort large et fort creux, l’eau était si peu profonde qu’on pût le franchir sur un simple pont de fascines et surprendre l’ennemi (p. 106). Au
tl) Il s’agit du personnage, connu sous le nom de Moine , « apostat, souillé de tous les vices humains ». {Les Récompenses, p. 102. Cf. IIanotaux! Histoire du Cardinal de Richelieu , 2e vol., p. 30.)
i®i Montglat constate que Louis XI II « écoutait aisément » les rapports contre le Cardinal mais qu’il ne pouvait s’empêcher de les lui redire (1637, p. 59). I el est le thème de la Partie de Chasse où Louis XIII apparaît heureux d’entendre les propos irrités de Cinq-Mars qu’il répétem ensuite au Père Joseph. Et, comme Vigny aime les symboles, le double escalier par lequel descend Cinq-Mars et monte Joseph, sans se voir, devient le signe de la duplicité du Roi.
LES IDÉES POLITIQUES
siège de la Bassée {1042), les bastions n’iétaient « que de terre nouvellement remuée et creux ; ils furent bientôt éboulés par les batteries leln sorte, qu’on y pouvait monter à cheval » (p. 119). Vigny réunit les deux épisodes. Cinq-Mairs s’avance jusqu’au pied d un bastion, sur a un terrain en apparence marécageux, mais très solide », au grand étonnement des Espagnols, « qui comptaient trop sur sa profondeur » (Le Siège , p. 137 et 144). Le bastion est pris par les cavaliers de Coislin. Ces bastions où l’on monte à cheval frappèrent tellement l’imagination de Vigny qu’il reproduit trois fois les termes de Montglat. C’est d’aibord un soldat espagnol qui demande à Cinq-Mars s’il veut prendre le bastion à cheval (Le Siège , p. 137). Quand le bastion est pris, Coislin y range ses deux compagnies à cheval ( Id, ., p. 149) et Louis XIII s’écrie : « Vous prenez des murailles à cheval » ( Les Récompenses, p. 160).
Arrivons maintenant aux historiens de Louis XIII, Griffet, Valdory, Le Vassor, Griffet est favorable à Richelieu, Valdory et Le Vassor lui sont hostiles ; mais c’est sans importance. Vigny ne se préoccupe que d’amas s qr des documents ; il lies emprunte de toutes mains et se réserve il’ interprétation.
Ces trois histoires se présenta ieot de la même façon, c’està-dire avec des références dans les marges ; et l’on a l’impression que plus d’une fois Vigny s’est reporté aux références, moins d’ailleurs par besoin de contrôle que par coquetterie d’érudition.
Le plus souvent les mêmes faits se retrouvent chez Griffet, Valdory, Le Vassor, exposés de lal même sorte, car ils sont puisés aux mêmes sources. Nous les mentionnerons le plus brièvement possible ; et, pour faire court, nous ne renverrons d’ordinaire qu’à un seul des trois textes, celui dont lia rédaction nous aura semblé le plus convenable, pressé d’en venir à ce qui nous paraît vraiment particulier à chacun d’eux.
Voici ce que nous laissons dans L indivision.
Timide, résolu, froid, jaloux de son autorité et cependant soumis à Richelieu, Louis XIII était aussi dissimulé. Valdory remarque le grand art avec lequel il cacha, quoique très jeune,
« le dlessein prémédité de se défaire du Marécbail [Concini] »
(De [Valdory], Anecdotes du Ministère du Cardinal de Richelieu et du règne de Louis XIII , tirées et traduites de l’italien du Mercurio de Siri, Amsterdam, 1718, tome Ier, livre I, p. 38.) Vigny supposera donc que Louis XIII dissimule à Cinq-Mars qu’il attend le Père Joseph (La Partie de Chasse, p. 291).
Chez nos historiens, si de Thou conspire, il repousse l'alliance avec l’étranger et dit : « Je suis ennemi du sang. On nfen répandra jamais par mon ministère » (Michel Le Vassor, Histoire de Louis XIII, Amsterdam, 1757 ; tome VI, 1642 ; livre XLIX, p. 438). Il est surtout l’agent de la Reine, soit auprès du duc de Bouillon (Père H. Griffet, Histoire du Règne de Louis XIII, Paris, 1758 ; tome III, 1642, p. 408), soit auprès de Mme de Chevreuse exilée (Valdory, tomq II, p. 106). Vigny peindra de Thou ennemi du sang même sur le champ de bataille: « Je n’ia/i frappé personne... ce n’est point mon métier » ( Les Récompenses, p. 161). Il le conduira à la toilette de la Reine.
A Cinq-Mars Louis XIII reprochait notamment ses mœurs [parmi ses maîtresses, on cite MIle de Chemerault (Valdory, tome II, p. 58) et surtout Marion de l’Orme {Ici., p. 64 et 72)] et son impiété. Le Vassor invitait d'ailleurs Vigny à regarder le griéf d’impiété comme une manœuvre ennemie (tome VI, p. 612). Tous s’accordent à reconnaître que lorsqu’éclata la conjuration, Cinq-Mars et le Roi étaient déjà brouillés. Insolent, il ne craignit pas de reprocher au Roi l’odeur insupportable de son haleine (Valdory, tome II, p. 140) ; présomptueux, il se plaignait de l’oisiveté des favoris, voulait entrer au Grand Conseil ou commander aux Armées {Id., p. 66 et 75). Ayant osé tourne^ en ridicule quelque plan de Fabert, il fut chassé dlu Roi : « Allez, orgueilleux, il y a six mois que je vous vomis ». Cinq- Mars 'arnrait même supplié1 l’huissier du Roi de le cacher dans son cabinet pour laisser croire qu’il était toujours reçu de Louis XIII.
Vigny, non sans une certaine discrétion pour ne pas rabaisser son héros, ile montrera réclamant l’entrée au Conseil en disant : « Ma foi, sire, donnez-moi plutôt des régiments à conduire que des oiseaux ou des chiens » {La Partie de chasse, p. 287). Mais il n’en fait point un présomptueux. Pour remplacer Richelieu, loin de se désigner lui-même, Cinq-Mars propose le duc die Bouillon (p. 290). Il ne dissimule pas les emportements de
LES IDÉES POLITIQUES
« l'impétueux jeune\ homme » (p. 282-3), mais lui accorde aussi la qualité contraire. Cinq-Mars aurai la patience d’écouter « pendant deux longues heures » les royales élucubrations (p. 286). D’autre part, il n’omet pas les injures de Louis XIII envers son favori qu’il compare à Rondin et appelle « petit hobereau de province » (p. 282). Entendant monter le Père Joseph, Louis XIII chasseï Cinq-Mars : « Va-t’en, -dût-il » (p. 291). Mais il le chasse affectueusement, et non pas comme il fit devant Fabert. Enfin, alors que tous les courtisans le croient au comble) de la faveur (p. 293), le Grand Ecuyer s’enfuit « pâle comme un cadavre » (p. 298).
Cinq-Mars avait trois projets : s’emparer dq l’esprit du Roi, assassiner Richelieu, lui déclarer ouvertement la guerre (Griffet, tome III, p. 420). Vigny, qui reproduit les trois projets, a eu le mérite de représenter Cinq-Mars ne reculant pas plus devant la guerre et l’appel à l’étranger que devant l’assassinat. Il cite même textuellement les paroles de Louis XIII se refusant au meurtre : « Il est prêtre et cardinal, nous serions excommuniés » (Griffet, III, p. 424 ; La Partie de Chasse, p. 290-1). Vigny comprit que, pour peindre une époquq encore rude et d’un patriotisme récent, il y aurait des traits de mœurs qu’il fallait conserver (1).
Passons à ce que Vigny nous semble avoir plus spécialement tiré de; chaque ouvrage.
Griffet n’amoindrit point, comme Viaildory ou Le Vassor, la belle et patriotique figure de Richelieu. Seulement Vigny lui laissera pour compte cq qui serait favorable au Cardinal. Mais, que Griffet reconnaisse qu’ « un des articles sur lesquels Cinq- Mars attaquait le Oalrdinal avec le plus d’avantage était cette guerre sanglante qu’il avait allumée dans toute l’Europe » (tome III, p. 420), Vigny loge cette attaque au centre, puis dans la péroraison du discours de Cinq-Mars aux conjurés ( La Lecture, p. 321 et 324).
Griffet donne comme un bruit invraisemblable, qu’à la bataille de la Marfée le comte de Soissons avait été tué par un homme aux ordres du Cardinal (III, p. 363-4). Dans le roman,
(1) Cf. la première noie de la Seconde Edition, supprimée depuis, où il excuse Richelieu sur les mœurs du temps. Nous la citons plus loin, p. 123.
le Père Joseph revendique l’honneur d’avoir fait exécuter la sentence de Richelieu, (La Veillée, p. 177).
Avant tout, ce qu’aimiei Vigny, c’est piquer çà et là certains détails érudits ou pittoresques. En 1630, le titre d’Eminence et d’Eminentiisisime est accordé aux Cardinaux (II, p. 104) ; il le multipliera! en l’honneur de Richelieu. En 1637, le duc d’Halluyn, nommé Maréchal, est prié de prendre le nom de son père, Schomberg (III, p. 87) ; Vigny reculera nomination et prière ten 1639, ce qui lui permet d’ajoutqr à un minutieux renseignement le ragoût die l’anachronisme (Le Cabinet, p. 117). Griffet raconte-t-il les mésaventures de l’Archqvêque de Bordeaux, Sourdis et de Vitry, Vigny les raconte à son tour. Sourdis, « connu par ses démêlés avec le duc d’Epernon », reçut vingt coups de canne dej Vitry.
Le secrétaire d’Etat Chavigny eut «soin de mander cette nouvelle au Cardinal de la Valette en ces termes : M. l’Archevêque de Bordeaux a eu une grande prise avec M. le Maréchal de Vitry ; mais il a reçu quelques vingt coups de canne ou de bâton, comme il vous plaira. Je crois qu’il a dessein de se faire battre de tout le monde afin de remplir la France d’excommuniés (II, p. 709 ; 1636).
Mais, lallors que Griffet. siei contentait d’une simple allusion aux démêlés avec le duc d’Epernon, Vigny les raconte eux aussi.
Richelieu, disiait-on, reprochait à Cinq-Mars d’avoir manqué de cœur devant Arras ; Griffet ajoute un détail précis. Richelied 1 aurait raillé de la peur qu’il ressentit « ayant un cheval tué sous lui » (III, p. 308). Vigny suppose qu’à sa première affaire devant Perpignan, Cinq-Mars eut son cheval tué (Le Siège, p. 145), fut blielssé lui-même et nq reçut pals de Richelieu les éloges mérités par sa vaillance (Les Méprises, p. 173). Pour que l’épisode du cheval tué ne passe pas inaperçu, Vigny fait faire par Grandchlamp l’oraison funèbre de la noble victime (p. 164).
L emprunt le plus saillant est le récit de la conjuration de Catte ville. A la fin du ch. Le Secret, où de Thon se résout à ne point dénoncer Cinq-Mars, Vigny fait condamner le fils par le père :
LES IDEES POLITIQUES
Enfin il s’avança solennellement vers le buste de son père et ouvrit un grand livre placé au pied ; il chercha une page déjà marquée et lut tout haut : Je pense donc que M. de Lignebœuf fut justement condamné à mort par le parlement de Rouen pour n avoir pa.s révélé la conjuration de Catteville contre l’Etat (p. 274).
L idée est pathétique ; mais il est évident que Vigny n’avait pas découvert cette 'aventure dans la longue histoire do De Thon. Il la trouva chez Griffet. D’ailleurs, la phrase citée par lui ne se rencontre ni dans le) texte de De Thon, ni dans celui de Griffet, où on lit :
Il y en eût qui blâmèrent la sévérité du Seigneur de la Meil- Jeraye ; la plupart le louèrent de n’avoir pas épargné son ami, dans une affaire où il s’agissait du bien de l’Etat (De Thon, Histoire Universelle, Londres, 1734, tome V, p. 566 ; Griffet (1), tome III, p. 524-5).
De Thou ne parle pas en son nom, rl fait parler les contemporains.
Valdory est assurément celui qui permettait le moins à Vigny d'ignorer que Cinq-Mars fût la créature et l’agent de Richelieu. Toute la fortune de Cinq-Mars et 'die son père était due au Cardinal (tome II, livre IV, p. 55) .
La Ch es n aie, faivori de Richelieu, ayant accusé Cinq-Mars d’aller chez Marion de l’Orme, et Cinq-Mars ayant fait disgracier la Chesnaie, ce fut l’origine de ta mésinteligenice du Cardinal et du Grand Ecuyer (p. 6-4-69). Toutefois, Cinq-Miairs répond au comte de Soissons qu’il ne peut sans se déshonorer se séparer des intérêts du Cardinal (p. 78). Humilié par Richelieu, il se tiafit ; mais, rentré chez lui, « tous- les boutons de son pourpoint sautèrent en l’air de la grande violence qu’il s’était faite » (p. 90). De plus, il s’était lassé « d’exercer ce vil métier de rapporteur » (p. 90). Son silence irrite le CardinaS mais lui attache le Roi, qui s’aperçoit que ses paroles ne sont plus rapportées (p. 83 et 95).
Vigny concède qu’Henri d’Effiat se rend à la Cour, appelé par Richelieu ; mais, dès la première affaire, ils sont désunis,
(1) Griffet renvoie au Livre XLIII, année 1569. Exactement c’est au Livre XLV de l’Histoire de De Th-ou.
de sorte que le reproche d’ingratitude et d’espionnage disparaît. Quant à la violence du sang faisant éclater le pourpoint de Cinq-Miars, peut-être Vigny s’en est-il souvenu quand il nous peint, d’une façon plus romantique, le jeune homme désespéré tombant à la renverse, tandis que lq sang ruisselle par ses narines et ses oreilles (Le Travail , p. 371-2).
Le Vassor apporte quelques détails complémentaires ,au procès de Grandier, au caractère de Louis XIII, à la politique de Richelieu (1).
Nous n’avons trouvé que chez Le Vassor le récit de la boîte vide du comte de Lude. Croyant que la boîte contient des reliques, le Père Lactance et deux religieuses jouent la comédie de la possession et de l’exorcisme :
« Je ne crois pas, monsieur, dit alors l’exorciste au comte, que vous doutiez maintenant de la vérité de vos reliques. — Non plus que de -la vérité de la possession, reprit gravement Lude...
Ah ! Monsieur !... pourquoi vous êtes-vous moqué de nous ?
— Et vous, mon Père, pourquoi vous moquez-vous de Dieu et du monde » (T. IV, 1634, livre XXXVI, p. 560-1).
« Je ne crains pas, a dit fièrement Lactance, que vous doutiez de la vérité de vos reliques ! — Pas plus que de celle de la possession, a répondu M. du Lude en ouvrant la boîte. Elle était vide. — Messieurs, vous vous moquez de nous... — Oui, monsieur, comme vous vous moquez de Dieu et des hommes... » (Le Bon Prêtre, p. 55-6).
Louis XIII jouait aux échecs quand on lui apporta le cordon et le bâton de Montmorency. Tout le monde pleurait et demandait grâce ; le Roi resta froid et inflexible (T. IV, livre XXIII, p. 201). Dans Cinq-Mars, Richelieu et Louis XIII jouent aux échecs, le jour où l’on exécute « Cher Ami ».
Sur Richelieu, Le Vassor prétend citer tout le bien et tout le mal (II, livre, XXI, p. 626), et il reproduit le jugement complexe de Langlade :
« Il avait toujours de grands desseins et ne s’occupait que du capital des affaires, afin d’avoir plus de temps pour ses divertis-
(1) Pour la politique étrangère de Richelieu, particulièrement en Espagne, Vigny semble se servir de La Vassor {V. livre XLIII, p. 438. Cf., Cinq-Mars nette XII-VI. Livre XLVII, p. 176-7. (Cf. Cinq-Mars , Le Travail , p. 390).
LES IDÉES POLITIQUES
sements et pour son repos... Il n’épargnait rien pour gagner le® personne® de mérite, ni pour les perdre, lorsqu’il ne les pouvait gagner. Jamais ministre n’a été mieux averti de ce qui se passait au dedans et au dehors du Royaume. A juger de lui par son visage et par ses manières extérieures, on n’en pouvait attendre que de la douceur... Jamais l’amour et 1a. liaine n’ont été capables de faire faire plus de choses à un grand ‘homme... » (Livre XXXVI, p. 557).
Vigny ne se serait-il pas souvenu de la page de Langlade au moins dans la note première de la Seconde Edition où il éprouve le besoin de relever un peu le Cardinal ?
« Malgré ce qu’on a lu et qu’on lira encore sur Richelieu, il n’en reste pas moins un très grand ministre, surtout à l’extérieur... Je ne crois même pas que le Célèbre Cardinal fût né sanguinaire, et ses traits ne P annoncent, pas ; il est juste de considérer que l’assassinat s’était alors glissé dans nos mœurs par les Médicis ; l’Italie avait pour ainsi dire inoculé le crime à la France. »
Alors, que dans le texte du Roman, Vigny, s’aidant de Lavater, déclare que la bouche presque sans lèvres du Cardinal indique la méchanceté [Le Cabinet, p. 96) ; dans sa note, il reconnaît, avec Langliaide, que ses traits ne sont pus sanguinaires. D’ailleurs, cette note disparut des éditions suivantes ; elle n’était pas selon le cœur de Vigny.
Subsistèrent la note troisième sur l’habile manœuvre de Richelieu et de Joseph qui obtinrent de Gaston, par l’intermédiaire de Rullion, qu’il se désintéressât du sort de Montmorency ; ainsi que la note cinquième sur les plaisanteries de Richelieu à l’égard des juges qui, par son ordre, condamnèrent Marillac. La substance de ces deux notes se trouve chez Le Vassor (IV, livre XXXI, p. 164, et livre XXXI, p. 94).
Au terme de ce long défdé de Mémoires et d 'Histoires, on ne laisse pas d’être impressionné par la masse des faits qu’emmagasina Vigny et la somme de ses lectures. Certes, il ne faut lui demander ni modération, ni critique historique, ni souci des dates, ni respect des caractères individuels ; du moins a-t-il vécu dans la familiarité des hommes du xvne siècle, et conservé l’esprit général de l’époque.
Vigny aurait manqué à la conception historique de Voltaire et à son propre amour des Lettres s’il n’avait pas joint au tableau d’une conjuration sous Louis XIII la peinture de la société précieuse.
Comme le futur auteur de la Préface de Cromwell , — et personnellement il eut toujours quelque peu le goût du réel — il entend déclarer la guerre à l’artificiel dont la Préciosité marque assez le triomphe. C’est pourquoi aux d’Urfé, aux Scudié/ry il oppose les Corneille, les Des car tes, les Molière, les Milton. Mais il nous abuse et s’abuse lui-même, car malgré son réalisme il était né précieux. Pour surprendre sa véritable opinion sur la société! gaLacn'tle et polie diu xvif et du xvin6 siècle, il est bon de relire l’histoire d’une Puce enragée ( Stello ) ou le Proverbe Quitte pour la peur. L’auteur de Cinq-Mars eut donc à lire YAstrée plus d’agrément et de profit qu’il ne le donne à penser ; et encore qu’il lui plaise d’inscrire Corneille et Molière sur la liste des grands méconnus, il n’était pas le dernier à les quelque peu méconnaître.
Parmi les méconnus, s’il n’a pas pu inscrire La Bruyère — il n’était pas né - — du moins fait-il une citation significative des Caractères ; et c’est à La Bruyère qu’il demande quels auraient dû être au xvifi siècle la place et le prestige de l’écrivain.
Pour représenter l’ancienne galanterie Vigny consulte donc YAstrée avec quelque soin. Ne soyons pas trop surpris de ses inexactitudes : il déforme ce qu’il connaît le mieux.
Il suppose que Marie de Mantoue lit YAstrée dans « un gros volume in-folio » (IYAlcôve, p. 244). La supposition est malheureuse ; le temps des in-folio était passé ; et YAstrée ne fut jamais publiée qu’en petit format. Lui-même dut lire YAs- Irée dans l’édition in- 12 en dix volumes de l'abbé Souchay, publiée sous ce litre : Pastorale allégorique avec la clé (1733). En effet il nous décrit une gravure qui se trouve être la première du premier volume de Souchay :
« Elle représentait la bergère Astrée avec des talons hauts, un corset et un immense vertugadin, s’élevant sur la pointe du pied pour regarder passer dans le fleuve le tendre Céladon qui se noyait de désespoir d’avoir été reçu un peu froidement dans la matinée » ( Id p. 242).
Les idées politiques
Selon son habitude, Vigny reproduit des détails très précis et en invente d'autres. Astrée regarde bien passer Céladon et ■s’élève sur la pointe du pied ; mais les talons sont plats, et le vertugadin n’est pas immense. D’autre part, Marie de Mantoue lit vers la fin du volume « que le druide Adamas était une ingénieuse allégorie figurant le lieutenant général de Montbrison. de la famille dés Papon » ( Id ., p. 243). Telle la première note de l’abbé Souchay. Comme cette édition est la seule qui donne la clé du roman, c’est donc celle que Vigny eût entre les mains, et il crut que la première édition que lisait Marie de Mantoue parut avec sa clé, d’autant plus facilement que Souchay ne mit pas son nom à sa publication.
On chercherait vainement dans l 'Astrée la longue citation que prétend en faire Vigny. Elle est un résumé — assez faux — de certains passages du premier volume.
<( Le druide Adamas appela délicatement les bergers Pimandre, Ligdamont, arrivés tout nouvelle ment de Calais : Cette aventure ne peut finir, leur dit-il, que par extrémité d’amour. L’esprit, lorsqu’il aime, se transforme en l’objet aimé ; c’est pour fig'urer ceci que nos enchantements agréables vous font voir, dans cette fontaine, la nymphe Sylvie, que vous aimez tous trois. Le grand-prêtre Amazis va venir de Montbrison, et vous expliquera la délicatesse de cette idée. Allez donc, gentils bergers ; si vos désirs sont bien réglés ils ne vous causeront point de tourments:..» (p. 242).
C’est l’histoire de Sylvie (t. I, Première Partie, livre HT). Dans cette aventure de la Fontaine de la Vérité d’ Amour, le druide n’est pas nommé ; Vigny se borne à lui donner le nom qu’il trouvera plus loin. Les trois bergers sont les amants de Sylvie : Clidaman, Ligdamon et Guyemans ; Vigny confond ce dernier avec Pimandre, mari d’Amazis et père de Galatée (livre II, p. 41). Seuls Clidaman et Guyemans avaient interrogé la fontaine ; Ligdamon s’était abstenu (Livre III, p. 94). Ils venaient du Camp de Mérovée (p. 81), lequel était près de Calais. Le druide apprend aux deux bergers que la personne qui aime voit au miroir de la fontaine, non pas sa propre image, mais celle de l’objet aimé :
« L’esprit lorsqu’il aime se transforme en l’objet aimé, et c’est pour cela que, lorsque vous vous présentez, l’eau reçoit la figure de votre esprit et non pas celle de votre corps » (p. 92).
Les « enchantements agréables » du druide seraient alors sans objet* car la fontaine est depuis longtemps enchantée ; et le druide n’aura recours aux enchantements que lorsque Clidaman irrité de ne pas voir son image, quand Sylvie se regarde à son tour, ce qui prouve quelle ne vit pas en lui, comme il vit en elle, veut rompre le marbre de la fontaine. « Le druide lui représenta que les efforts étaient inutiles, et que l’enchantement ne pouvait finir que par extrémité d’amour, que, toutefois, il saurait le rendre inutile, si Clidaman le souhaitait. » Il lui persuada d’interdire l’accès de la fontaine en la faisant garder par deux lions et deux licornes de ses ménageries ; et il les enchante à cet effet (p. 93).
D’Urf'é ayant écrit : « un jour qu’Amazis reveniailt de Montbrison » (p. 96), Vigny n’a garde de laisser perdre ce nom de personne et ce nom de ville ; mais il joue de malheur. Loin d ’ ©tire grand-prêtre, Amazis est urne femme, la mère de Galatée et la souveraine de Montbrison ! — Sylvie, insensible, dit au passionné Ligdamon : « Si vos désirs sont bien réglés, ils ne causent point de tourments » (p. 95). Vigny le fait dire à Adamas.
Continuons à expliquer le texte de Vigny :
« ...Et s’ils ne le sont pas, vous en serez punis par des évanouissements semblables à ceux de Céladon et de la bergère Galatée, que le volage Hercule abandonna dans les montagnes d’Auvergne, et qui donna son nom au tendre pays des Gaules ; ou bien encore vous serez lapidés par les bergères du Lignon, comme le fut le farouche Amidor. La grande nymphe de cet antre a fait un enchantement... » (p. 242-3).
Cette dernière partie, plus composite que la première, est empruntée au livre II, récit de Galatée ; au livre IV, récit du jugement de Paris ; au livre V, Histoire de Climante, et au livre VI, Histoire de Diane.
L’évanouissement de Céladon accompagné d’hémorragie nous est décrit au commencement du livre IV. Il est occasionné par la fâcheuse nouvelle qu’apprend l’amant d’Astrée :
LES IDÉES POLITIQUES
Galatée, amoureuse de lui veut le retenir. L’évanouissement de Galatée est inventé par Vigny. D’ailleurs il confond cette Galatée, fille d’Amazis, avec deux autres Galatée, l’une femme, l’autre fille d 'Hercule. 11 confond également les nymphes et les bergères. Les nymphes vivent à la cour et sont en habit de cour ; les bergères, tout en étant de famille noble, ont renoncé à l’étiquette, se sont retirées aux champs et portent des robes de lad ne : Galatée est nymphe.
On ne sait pourquoi Vigny transforme l’histoire de Galatée et d’Hercule en celle d’Ariane abandonnée par Thésée. Car d’Urfé nous parle d’une passion partagée.
« Lorsqu’il alla combattre les géants qui occupaient les montagnes d’Auvergne, il fit rester sa chère Galatée en ces lieux (Montbrison) comme en étant les plus voisins, et... Galatée, pour y laisser des marques éternelles de son amour, en donna aux femmes la souveraineté » (Première Partie, livre II, p. 42).
C’est pour cette raison qu’Amazis est souveraine de Montbrison et que lui succédera sa fille Galatée et non son fils Clidaman.
Enfin ce n’est pas la femme d'Hercule ; c’est sa fille, également appelée Galatée, qui donna son nom aux Gaulois.
La phrase « vous serez lapidés par les bergères du Lignon » est tirée du Jugement de Paris. Les bergères ont institué entre elles le jugement de Paris ; mais le rôle du berger est tenu par une bergère, et si, pour le tenir, un berger se déguise en femme il doit « être lapidé à la porte du temple par les bergères » (Livre IV, p. 119). Céladon encourut la lapidation pour donner la pomme à la belle Astrée. Mais le farouche Amidor qui, au contraire, « avait la vanité de. vouloir passer pour homme à bonne fortune » n’est point lapidé (Livre VI, Amour de Diane et de Filandre, p. 250).
La dernière phrase ne répond à rien de réel. La grande nymphe Galatée se rend bien dans l’antre du faux druide Climante. Mais c’est Climante et non Galatée qui fait l'enchantement (Livre V, p. 183).
Que reproche Vigny au roman dont il nous donne un échantillon ?
D’abord sa longueur et ses allégories. Si Marie de Mantoue assoupie ne laisse pas tomber un gros in-folio, c’est néanmoins
la valeur d’un gros in-folio que représente YAstrée. Et c’est après avoir feuilleté les explications allégoriques qu’elle renonce à pousser plus avant la lecture. Ce n’est pas que Vigny fasse fi de l’allégorie. Mais quelle différence entre l’art délicat de dire les choses sans les dire, auquel les restrictions de la liberté habituèrent les écrivains de l’Ancien Régime, — et le large tableau des amours de Samson et de Dalila, où le poète ne dissimule ses amours trompées sous le voile allégorique que pour donner aux mesquines circonstances d’une aventure privée les proportions gigantesques d’un duel éternel et universel de l’homme et de la femme !
C’est ensuite l’absence de couleur locale. Marie de Mantoue rencontre le nom de druide. Immédiatement elle rêve de « pierres levées », de mystérieux sacrifices, d’un « spectacle d’horreur » (p. 242). Or le druide Adamas s’occupe moins à couper le gui qu’à régler des différends d’amour. Prêter aux Gaulois et aux Romains des mœurs précieuses plaisait au xvn® siècle ; et voilà ce qu’un Romantique était tenu de condamner.
C’est aussi l’absence de passion. Marie de Mantoue était « trop passionnée » pour sentir la tendresse des bergers du Lignon. Non que la passion soit réellement absente de YAstrée, et Vigny l’avoue, puisqu’il parle de l’évanouissement de Céladon au ch. xv ( L'Alcôve ) et l imite au ch. xxiv {Le Travail). Seule la manière est différente. Cinq-Mars tombe comme « un arbre déraciné » (p. 371) ; Céladon s’inclinerait plutôt comme la fleur de Virgile. D’Urfé peint même des bergers que le désespoir conduit à la folie ; et Vigny se borne à changer le sexe des désespérés d’amour, en nous dépeignant la folie, non point d’un Adraste ou d’un Rosiléon, mais d’une Jeanne de Belfiel.
Voici la réelle divergence. Chez d’Urfé, la passion n’excuse pas toute faute. Polémas, malgré son amour, est coupable de trahir Amazis. La raison reste souveraine et l’amour lui-même doit être raisonnable. « La médiocrité seule est louable en amour comme en tout le reste » (Première partie, livre VIII, p. 330). Chez Vigny, le sentiment est au-dessus de tout. L’amour sanc tifie la trahison. Cinq-Mars trahit saintement son pays ; et Vigny s’exalte :
« Vous le dirai-je ? ces vagues projets de perfectionnement des sociétés corrompues me semblent ramper encore loin au-des-
LES IDÉES POLITIQUES
sous du dévouement de l’amonir. Quand 11’ âm.e vibre tout entière, pleine de cette unique pensée, elle n’a plus de place à donner aux plus beaux calculs des intérêts généraux ; car les b auteurs mêmes de la terre sont au-dessous du ciel » (Le Secret, p. 271).
Renversant barrières morales et sociales, pour ne pas gêner l'épanouissement individuel, il égare, ne fût-ce qu’un instant, une pensée oublieuse du xvue siècle, en pleine anarchie.
C’est pourquoi il reproche au druide Adamas son horreur des violentes passions.
Ne lui reprocherait-il pas aussi son mépris des sens ? « Les regrets du lit » obsédèrent Vigny ; et l’amour immatériel d’un Sylvandre n’était pas son fait. C’est sans doute ce qu’il laisse entendre en déclarant ÏAstrée « adorée des belles prudes de la cour » (p. 241).
Et cependant, non plus que la passion, la sensualité n’est absente de ÏAstrée. Tous les bergers ne sont pas des Sylvandres. Céladon est moins chaste que Sylvandre, Damon que Céladon, et Ursace que Damon. Ursace met la main dans le sein d’Eudoxe, et « descendant la main un peu plus bas la voulait mettre sous la robe » (Deuxième Partie, livre XII). Ormanthe devient enceinte des œuvres de Damon. Déguisé en fille, Céladon se permet avec Astrée toutes les caresses qu’autorise son déguisement. Dupe de la fausse Alexis, Astrée se trompe sur ses propres sensations (Quatrième Partie, livre I). Dans la rivalité qui s’élève entre Silvandre et Phiiis, pour savoir qui aimera le mieux Diane, les deux rivaux ne sont pas du même sexe. Décidément d’Urfé ne détourne pas son attention des sentiments équivoques. Rappelons-nous qu’il y a dans ÏAstrée des sages-femmes, des accouchements masqués (I, 4) et même une scène, de viol (II, 12). Mais d’Urfé n’en méprise pas moins les sens, comme tous les Précieux, et Vigny était trop voluptueux pour le lui pardonner. A d’Urfé il préfère Chénier.
D’Urfé nie trop souvent les périls de l’amour. Les bergères, telle Cryséide, traversent impunément les épreuves les plus inquiétantes, comme d’être prise pendant le sac d’une ville par le roi barbare Gondebaut. Devant ces aventures si heureuses pour la vertu, Vigny se contentait d’écrire : « L’esprit naïf, mais juste, de Marie ne put entrer dans ces amours pastorales » (p. 241).
D’autre part, les lenteurs de la procédure amoureuse devaient peser à l’impatience ardente de Vigny. Ces cas de conscience, les plaidoyers et les jugements de ces cours d’amour ne pouvaient que surprendre la psychologie un peu grosse et les manières plus expéditives dont se contentait une imagination romantique. Marie de Mantoue, assure Vigny. « était trop simple pour comprendre les bergers du Lignon » (p. 241).
Enfin la philosophie amoureuse de D’Urfé ne cadre pas au juste avec celle de Vigny. D’Urfé part du platonisme et aboutit au Pétrarquisme. Créées par couple, puis séparées, les âmes cherchent partout à se réunir. D’Urfé écrit là-dessus des vers dignes de la Parfdite Amye ou de Y Androgyne d’Héroët :
Faites comme une Androgine D’ une puissance divine, Rassembler par le dehors Nos deux corps.
Ainsi ma forme première Me serait rendue entière, Ayant par votre pitié Ma moitié.
(Troisième Partie, livre XII.)
Réunies, les âmes sœurs s’aiment sans fin. Car le véritable amour est l’amour unique. Céladon ne saurait aimer qu’Astrée. Enfin l’amour est divin (car il nous élève de la Vénus terrestre à la Vénus céleste) et, étant divin, il devient la source de toute vertu et de toute action. Du jour où Damon aime, il change toutes ses imperfections en vertus (II, 6). Si Rosiléon sauve le royaume, c’est parce qu’il aime la fille du Roi.
Mythe de l’androgyne, amour unique, vertu de l’amour, tel est le Platonisme de YAstrée. Mais l’égalité platonicienne des âmes de l’homme et de la femme, qui permet seule l’échange total des âmes qu’atteste parfois la fontaine de la Vérité d’amour, reçoit chez d’Urfé quelque atténuation du Pétrarquisme. Comme chez Pétrarque, la femme est déclarée supérieure à l'homme (III, 9). Toute cette hauteur des bergères et cette soumission des bergers ne s’expliquent que par l’inégalité des âmes. Adamas concilie d’ailleurs le Platonisme et le Pétrarquisme. L’amour chez les âmes sœurs naît de la commune ressemblance avec une beauté idéale (platonisme) ; mais la ressemblance peut être parfaite chez la femme, imparfaite chez l’homme (pétrarquisme). L’imparfait aimera le parfait, mais ne sera pas payé d’un égal retour : « La femme étant beaucoup plus belle et
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meilleure que l’homme, qui pourra nier que l’homme n’aime mieux que la femme qui n’a pas un si digne sujet pour employer ses désirs ? » (IV, 3.) Trop convaincues de leur supériorité, ces femmes tant aimées et moins aimantes ne se trouvent point aimées comme il faudrait. De là les désespoirs, les exils et les noyades de leurs amants.
Par un retour commun au Platonisme, l’amour unique et divin fut de mode chez les Romantiques comme chez les Précieux. C’est la théorie de Cinq-Mars. Henri d’Effiat adore un seul objet ; l’amour l'élève à la sainteté du martyr. Par amour, il saurait gouverner la France.
Plus encore que d’Urfé, mais en sens inverse, car c’est pour proclamer la supériorité de l’homme, Vigny repousse l’égalité platonicienne des âmes. A côté de l’héroïsme réfléchi de Cinq- Mars, de la vertu sublime de De Thou, Marie de Mantoue semble une chétive et ployable enfant. D’ailleurs, tout comme une héroïne de d’Urfé, malgré! son infériorité, Marie aime beaucoup moins qu’elle n’est aimée, et se trouve mal aimée. Au moment où Henri meurt pour elle, avec « un petit air boudeur », elle déclare : « Les hommes sont bien cruels envers nous !... Il avait plus d’ambition que d’amour » {La Fête , p. 437-438).
La divergence est importante. En dépit de son pétrarquisme, d’Urfé, parti du mythe platonicien de l’Androgyne, place au centre de sa doctrine la transformation mutuelle des âmes aimantes. Vigny, toujours dédaigneux du mythe de l’Androgyne, tend parfois au due® de l’homme et de la femme, dont la Colère de Samson sera la plus violente expression, mais qui se trouve déjà dans Cinq-Mars. Henri constate vite qu’il n’y a rien de commun entre Marie et lui. L’attrait des corps, le divorce des âmes, telle serait la formule vers laquelle Vigny semble nous acheminer ; rien n’est plus contraire au mythe de la fontaine de Vérité d’amour.
Malgré tout, l’auteur de Cinq-Mars est tributaire de ÏAsirée plus qu’il ne croit, en précieux qui s’ignore.
Romantique, il clame le droit de la passion ; mais dès Stello on prévoit qu’il rétablira la souveraineté de la raison. Voluptueux, il a le goût de la poésie sensuelle ; encore fut-il toujours chaste des oreilles et idéaliste. L’auteur de Daphné réduira le progrès à la victoire de l’esprit sur la matière. Il ne reconnaîtra jamais la supériorité de là femme p encore 1e poète de la Maison
du Berger passera-t-il du duel implacable de Samson et de Dalila à la collaboration de la raison d’homme et de la sensibilité de femme.
Aussi une affinité secrète et inconsciente unissait déjà l’auteur de Cinq-Mars à l’auteur de YAstrée ; et Cinq-Mars est largement tributaire de YAstrée.
A certains égards, Cinq Mars est l’Astrée retournée ; ce qui fut toujours une des formes de l’imitation. De loin d’Urfé nous montre les mœurs de la cour ; mais ses personnages de prédilection sont les bergers : « Les bergers n’ont qu’un ennemi : l’amour ; les courtisans, deux : l’amour et l’ambition » (I, 10, p. 462). Vigny suit l’ordre inverse. Il nous rappelle le temps heureux où Henri d’Effiat et Marie de Mantoue menaient en Touraine la vie simple des bergers du Forest. Mais c’est dans l’alcôve de la Reine et à la Reine que Marie parle de ses amours et du vieux château de Chaumont : « Il fut ainsi sans ambition jusqu’au jour de son départ ». Seulement Cinq-Mars partit ambitieux et le roman est le tableau d’une ambition qui ose lutter contre Richelieu.
L’amour, l’ambition et la mésalliance forment une triade chère à d’Urfé. Certes d’Urfé s’en tient toujours à l’intention de la mésalliaince. Rosiléon l’esclave se trouve être le fils d’un roi, et Sylvandre, le berger inconnu, est le fils d’un druide. C’est même en cela que Cinq-Mars est plus près du romantique Ruy Rlas que du précieux Sylvandre ; la mésalliance qu’il médite n’est que trop réelle. Alors, pour devenir digne de l’objet aimé, l’amant naît à l’ambition et se couvre de gloire. Mais les Nymphes se résigneraient vite à épouser le berger inconnu ou l’ancien esclave. Galatée, éprise de Céladon, s’écrie : « Tous les hommes ont une origine commune, et si ce berger est vertueux, pourquoi ne serait-il pas digne de moi? » (I, 2, p. 35.) Vigny a retenu cette trilogie. Unis par l’amour, séparés par la fortune, Cinq-Mars et Marie de Mantoue comptent sur l’ambition pour combattre la mésalliance. Comme une nymphe de YAstrée, Marie se lamente : « Est-ce ma faute si mon malheur a voulu qu’un prince souverain fût mon père ? Peut-on choisir son berceau ? et dit-on : Je naîtrai bergère ? » ( Les Adieux, p. 33.)
Il aimait surtout l’union de la galanterie et de la vigueur qui caractérise YAstrée. Dans YAstrée, la souveraine Amazis,
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malgré sa délicatesse, reçoit à ses pieds, sans émoi, la tête sanglante de Polémas (V. 3). Car cette époque précieuse est encore à demi barbare. De cette époque sont bien Cinq-Mars, si galant, si chevaleresque et qui assassinerait Richelieu ; le blond Olivier qui, à peine hors de page, désarme un officier espagnol. Le mélange des passions vives et de la froide politesse ravissait Vigny. Comment n’aurait-il pas compris les bergers de ÏAstrée qui peuvent bien mourir d’amour, mais non omettre une révérence ou négliger de prendre congé ?
L’Astrée ne déplut point à Vigny et ce fut tout profit pour la couleur locale ; Cinq-Mars est bien de l’école des Céladons.
Pour reconstiluer cette aimable époque, après la duchesse de Mantoue endormie sur un « in-folio » de ÏAstrée , Vigny nous montre George de Scudéry lisant la Clélie chez Marion de Lorme. Il fait preuve à la fois de précision pédante et de confuses inexactitudes.
Une note indique que Millon, l’année même de la conjuration de Cinq-Mars, passait à Paris {La Lecture , p. 307). Mais une autre note serait encore plus nécessaire pour expliquer comment on pouvait lire, dès 1642, la Clélie , qui ne fut publiée qu’en 1656. Du moins Vigny avait-il remarqué qu’elle parul sous le nom de M. de Scudéry, gouverneur de Notre-Dame de la Garde. Car Marion de Lorme lui donne ce titre, et George de Scudéry restitue lui-même à sa sœur l’ouvrage « imprimé sous son nom » (p. 308).
Il ajoute : « C’est elle qui a traduit Sapho d’une manière si agréable », et il cite un galant quatrain dont Marion de Lorme demande l’insertion dans une histoire romaine. Il y figure, en effet, à la suite de la carte de Tendre, où Vigny le trouva, et la traduction en est attribuée à Aronce. C’est une occasion de reprocher à Scudéry comme à d’Urfé le mépris de la couleur locale. Et cependant les fautes des Romantiques contre la couleur locale et la vérité historique sont peut-être plus choquantes que leur absence chez les Classiques. D’abord les Classiques pèchent rarement par ignorance, et s’ils trouvent piquant de prêter aux Anciens les mœurs modernes, ils rappellent volontiers quelles furent leurs mœurs véritables. Racine ne nous laisse point oublier qu’Hippolyte, qu’il transforme en amant
d’Arcie, fut le héros et chasseur de l'antiquité. Mlte dei Scudéry sait fort bien que les femmes grecques n’assistaient pas aux festins. Plotine dit à Anacréon : « Vous ne parlez non plus de dames dans vos festins à la grecque que s’il n’en était point ; » ( Clélie , 1660, IVe Partie, Livre II, p. 731), et pour mieux souligner qu’elle ne représente pas « un de ces festins déréglés où les dames raisonnables ne se trouvent point » ( Id ., p. 728), elle ajoute malicieusement qu’à Rome la guerre avait donné un peu plus de liberté aux dames qu’auparavant (p. 731). D’autre part, les Classiques ont plus que les Romantiques le respect des faits et des dates. Corneille et Racine ne manquent jamais dans leurs préfaces de signaler et d’excuser les moindres changements que les nécessités de l’intrigue les entraînent à introduire dans la chronologie et les évènements.
L’ardeur documentaire de Vigny fut refroidie par le nombre des volumes. Il avait pris de YAstrée une réelle connaissance. Pour la Clélie , rien, ni dans Cinq-Mars , ni dans le reste de son œuvre, n’indique qu’il ait dépassé les quelques pages qui concernent la carte de Tendre.
Vigny semble vouloir suivre de très près son texte : « On trouve généralement cette carte fort galante, mais ce n’est qu’un simple enjouement de l’esprit, pour plaire à notre petite cabale littéraire »1 (p. 307). Dans la Clélie , Mlle de Scudéry fait une déclaration identique, et le mot de cabale lui est familier.
Dans Cinq -Mars, George de Scudéry craint que la carte de Tendre — et ce sera le prétexte de ses explications — ne soit pas toujours lue comme il faudrait. Pareilles craintes sont formulées par Mlle de Scudéry. Elle nous parle même d’un sot qui « demande grossièrement à quoi cela servait » ( Clélie , 1656, I, i, p. 409). Vigny mettra cette grossièreté dans la bouche de Molière (p. 309) ; ce qui est assez dans ses habitudes de réfutations hautaines qui ne sont que des affirmations contraires :
Scudéry donne donc quelques éclaircissements :
« Remarquez, messieurs, que comme on dit Cumes sur la mer d’Ionie, Cumes sur la melr Tyrrhène, on dira T endre-sur-Inclination, Tendre-sur-Estime et Tendre-sur-Reconnaissance. Il faudra commencer par habiter les villages de Grand-Cœur, Générosité, Exactitude, Petits-Soins, Billet-Galant, puis Billet-Doux.. » (p. 308).
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La première phrase est tirée textuellement de la Clélie (p. 399). Mais il avait raison de se défier de la lecture de la carte. Il nomme bien les trois villes ; mais il confond les routes et embrouille les villages. Grand-Cœur , Générosité , Exactitude , loin d’être au commencememt de la route de Tendre-sur-Estime, ne sont séparés de la ville que par les villages de Respect et de Bonté. Cependant, quelques lignes plus haut, Marion reprochait à Desbarreaux de s’être arrêté à Grand-Esprit et à Jolis-Vers , qui sont en effet les premiers villages. Sans crier gare, après Exactitude , il abandonne la route de Tendre-sur-Estime pour celle de Tendre-sur-Reconnaissance et cite Petits-Soins. Puis il revient à sa première route, qu’il prend, cette fois, à Billet-Galant et Billet-Doux , c’est-à-dire au point où s’était arrêté Desbarreaux. Au fond, Vigny déplace les villages à sa fantaisie, comme les pièces d’un échiquier.
Aux bifurcations réapparaissent les erreurs :
« Remarquez... qu’il faut passer par Complaisance et Sensibilité, et que, si l’on ne prend cette route, on court le risque de s’égarer jusqu’à Tiédeur, Oubli, et l’on tombe dans le lac d’indifférence » (p. 308).
En fait, si Tiédeur et Oubli aboutissent bien au lac d’indifférence, on ne saurait s’y égarer en allant à Complaisance et Sensibilité , qui sont sur la route de Tendre-sur-Reconnaissance ; il aurait fallu prendre la route tout opposée de Tendresur-Estime.
Peu importe à Vigny. Il lui suffisait d’étaler un curieux exemple de ces métaphores continuées, chères à la Préciosité.
De même que son dédain des Précieux, son éloge de Corneille est un peu de commande et d’argumentation. Aux Précieux triomphants, il fallait opposer « le petit Corneille » qui meurt de faim » (Le Cabinet , p. 117). Il reconnaît que le vrai public fait à Corneille une ovation et au dépens de l’auteur de Mirame {La Fête , p. 432), ce qui ne laisse pas d’ébranler la' thèse des grands sacrifiés ; mais ce qui lui plaît, c’est de dire Corneille méconnu par Richelieu (Le Cabinet, p. 117), méconnu par Louis XIII {La Partie de Chasse, p. 285), méconnu chez Marion de Lorme {La Lecture , p. 307).
Ajouterai-je qu’il est méconnu par Vigny lui-même ? Car* enfin, chez Marion de Lorme il le sacrifie, sinon aux Brion et aux d’Aubijoux, du moins à Milton, qui est le héros de la scène et qui fait la lecture. Or il songeait à Corneille lisant Polyeucte chez Mme de Rambouillet :
« ... Les scrupules religieux étaient venus se liguer avec le faux goût... Corneille lui dit cependant : « ...La poésie pure est sentie par bien peu d’âmes » ...J’avais été tenté de faire un poème de Polyeucte ; mais je couperai ce sujet : j’en retrancherai les cieux, et ce ne sera qu’une tragédie » (p. 313).
Ainsi, Corneille nous est donné comme un Milton inférieur qui compose avec le public, et Polyeucte comme un Paradis Perdu dont on retrancherait les cieux !
Sans doute il lui refusait aussi le langage de la passion. Ne dira-t-iil pas de Rodogume ein 1855 : « Les doses de sentiment sont mesurées comme dans une pharmacie » ( Revue d'Hist. litt. de la France , 1904, Langlais. Notes inédites d’A . de Vigny)...
Aussi ne s’est-il guère inquiété de Corneille, et c’est encore dans Cinq-Mars qu’il s’en inspire le plus. Cinq-Mars rappelle Cinna (1). Les deux héros conspirent par amour. La grande scène d’Auguste et de Cinna est imitée à deux passages différents. Une première fois la Reine, attendant de Marie l’aveu de ses amours, lui dit : « parle, parle moi , il est temps » ( L’Alcôve , p. 237). Vigny n’ajoute qu’un monosyllabe aux paroles d’Auguste (vers 1540). Une autre fois Marie, malgré la défense de la Reine, ne peut garder le silence. C’est le même mouvement que dans la scène de Corneille :
Cinna tu t’en souviens et veux a Un jeune homme de vingt-
[m’assassiner —
deux ans est prêt à le [Richelieu]
Moi, Seigneur, moi... — Tu tiens mal ta promesse.
I OlllCDOC . • •
(Vers 1476...)
[faire assassiner. — Oh ! Madame, il en est incapable... —
Je vous ai priée, Marie, de me laisser parler » (L’ Absence, p.
(!) Nous avons déjà indiqué une des imitations de Vigny p. 84.
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Derrière Corneille Vigny introduit Poquelin « adolescent » {La Lecture, p. 307). C’est d’abord, bien qu’on ne puisse reprocher aux hôtes de Marion de Lorme de méconnaître Molière en 1842, pour i augmenter la liste des hommes alors « obscurs, fort illustres à présent » (p. 306), c’est ensuite, puisqu’il est parti en guerre contre la Préciosité, afin d’honorer leur plus célèbre adversaire, fauteur des Précieuses ridicules (p. 309).
Comme pour Corneille, son admiration pour Molière n’est pas entière. Dans Cinq-Mars, il accorde à Poquelin le rôle presque muet qui convient à sa jeunesse ; et, d’autre part, il serait téméraire d’y découvrir une influence sérieuse de l’œuvre de Molière. A la rigueur, on pourrait dire que de Thou, parlant de la conjuration qu’il ignore, ressemble à Maître- Jacques décrivant la cassette qu’il n’a jamais vue {La Confusion). Mais, si l’on ne se borne pas à Cinq-Mars, on s’aperçoit qu’entre Molière et Vigny s’élève un mur, et ce n’est rien moins que la Préciosité et le Théâtre. L’ennemi des Précieux est passé dans leur camp.
Evidemment Vigny, dont la nature est complexe, aime les écrivains de bon sens comme La Fontaine et Molière ; et la charge de la comédie classique était pour les Romantiques une saine école d’exagération. Malgré tout le réalisme de Molière lui répugne. Il veut bien combattre les Précieux pour réhabiliter la passion et la volupté, mais non les parties basses du corps et les fonctions digestives. Le Médecin malgré lui, comme le Légataire Universaire de Regnard qui en dérive, lui « fait mal au cœur comme une médecine » {Journal, 1838, p. 131). Sa pitié pour « les saletés de la santé humaine » est digne de Philaminte.
Aussi dans l’œuvre de Molière opère-t-il de sombres coupes. Il rejette non seulement les « platitudes de circonstances » {Journal, 1844, p. 178), mais toutes les farces ; il n’excepte guère que deux comédies : le Misanthrope et Tartuffe {Id., 1838, p. 131).
Encore s’abstient-il personnellement de la comédie, il a trop peur de la farce ( Id ., 1834, p. 91) ; et bientôt du drame. Molière n’est qu 'homme de théâtre ; Vigny est un moraliste épique.
C’est pourquoi, lorsque d’aventure il s’inspire de Molière, il le fait dans ses romans ou ses poèmes. L’auteur de Servitude et Grandeur Militaires se souvient de Tartuffe, Tartuffe
plaisait à son voltairianisme. Devant Napoléon, Renaud ressemble à Orgon devant Tartuffe. Orgon ne se soucie plus de son frère, de sa femme, de ses enfants ; Renaud oublie son père ; tous les deux aiment leur idole plus qu’une maîtresse :
Et pour une maîtresse o Et jamais un amant n’a senti On ne saurait avoir, je pense1, l’ascendant de sa maîtresse avec [plus de tendresse des émotions plus vives et plus
[écrasantes. »
(Ch. IY, p. 236.)
Tous les deux verront tomber de la même façon le masque qui les abusait. Caché sous une table, Orgon entend les propos criminels de Tartuffe. Dissimulé derrière un rideau, Renaud surprend le tragediante et le commediante qu’était Bonaparte.
Le Misanthrope dut toujours charmer Vigny. Sans bouffonneries populaires ni vulgarités bourgeoises, c’est une pièce aristocratique. Se modelant sur Alceste, Vigny rêva même un instant de devenir le Républicain gentilhomme ( Journal , 1847, p. 234).
Après la douloureuse aventure de ses amours trompées, le Misanthrope lui fut encore plus cher. Trahi par Mme Dorval il trouve dans la jalousie d’Alceste l’expression qui convient à sa propre fureur et cette fois exempte de toutes les plaisanteries grivoises que la gauloiserie prodigue aux Sganarelles. Alors la comédie se transforme en poème et le Misanthrope devient la Colère de Samson.
La lutte d’Alceste contre Célimène, c’est déjà toute la lutte de Saunas on contre Dalila, de la bonté d’homme contre la ruse de femme. Dalila n’est-elle pas une autre Cléllimène, insensible, libre et rieuse :
Elle se fait aimer sans aimer elle-même
Un maître lui fait peur. C’est le plaisir qu’elle aime.
Toutes les faiblesses, toutes les complaisances de l’homme viennent de l’amour :
... dans tous les coeurs il est tou- L’homme a toujours besoin de [jours de l’homme [caresse et d’amour... ,
(Le Misanthrope) (La Colère de Samson j
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Mais s’il n'est pas spectacle plus pitoyable que de la défaite d’un Alceste ou d’un Samson aux pieds de la femme qu’ils méprisent et dont la grâce est la plus forte, ils n’est pas de spectacle plus réconfortant que celui d’un Alceste et d’un Samson rompant « leurs indignes fers ».
Molière était définitivement pour Vigny le poète qui, convaincu de l’infériorité de la femme, mit Alceste en face de Célimène et avec un grossissement qui n’était pas pour déplaire à un Romantique. Si elle n’était tragique, la charge de Vigny apparaîtrait fort voisine de la charge de Molière.
Le xvrie siècle en son ensemble est trop cartésien pour que Vigny dans un tableau de la société pensante vers 1842, ait omis le portrait de Descartes. Mais il prit plaisir à le peindre et, quelle preuve d’estime ! il le peignit un peu d’après luimême. Descartes sera donc chez Marion de Lorme — Vigny eut toujours des prétentions mondaines et demi-mondaines ; — causant avec de Thou il soutient le droit d’être à la fois soldat et penseur {La Lecture , p. 314) ; s’approchant de Milton, il découvre « un visage spirituel, passionné et malade » (p. 311). Le dernier trait est révélateur. Vigny prétendait être l’officier malade, qui crache le sang et ne se soutient que par la volonté. « Je vous admire de toute la puissance de mon âme, » dit Descartes à Milton. Une âme dans un corps de soldat, tel est Descartes.
Quelle est cette âme ? Il ne suffit pas à Vigny de donner Descartes comme auditeur à Milton ; lorsqu’il nous introduit dans le cabinet de de Thou, celui-ci lit les Méditations métar physiques et admire le logicien qui, parti du doute, arrive à Dieu :
« Il suivait dans sa tête la trace des raisonnements de René Descartes, depuis cette idée de la première méditation : « Supposons que nous sommes endormis et que toutes ces particularités, savoir : que nous ouvrons les yeux, remuons la tête, étendons les bras, ne sont que de fausses illusions... » jusqu’à cette sublime conclusion de la troisième : « II ne reste à dire qu’une chose : c’est que, semblable à l’idée de moi-même, celle de Dieu est née et produite avec moi dès lors que j’ai été créé. Et, certes, on ne doit pas trouver étrange que Dieu, en me créant, ait mis en moi cette idée
pour être comme la marque de l’ouvrier empreinte sur son ouvrage ». (La Confusion, p. 244-5).
Ces deux citations sont heureuses. D’abord elles conviennent à la couleur historique. Du cartésianime, le doute provisoire et l’innéité frappèrent les contemporains.
Alors que la postérité s’était habituée à ne considérer que le rationaliste dont la méthode libéra la pensée, il convient de remarquer que l’auteur de Cinq-Mars , sans méconnaître le rationaliste — de Thon suit les déductions des Méditations métaphysiques — ait mis au premier plan le grand mystique que fut Descartes. Non seulement dans le Ch. La Confusion, mais dans le Ch. La Lecture, Vigny nous montre en Descartes le1 philosophe qui a trouvé l’idée de Dieu innée dans son cœur (p. 314).
C’est que Vigny lui-même ne peut penser à l’homme sans songer à Dieu. Comme à Descartes il lui est impossible de ramener le supérieur à l’inférieur : « Ce qui est plus parfait, c’est-à-dire ce qui contient en soi plus de réalité, ne peut être une suite et une dépendance du moins parfait ». ( Troisième Méditation. Ed. Jules Simon. Charpentier, p. 83). Cette élévation de Descartes vers Dieu, voilà ce qui frappa Vigny et le contraignit de concevoir le philosophe du xvif siècle à sa ressemblance.
Le voltairien qui sommeillait en Vigny revint plus tard au rationalisme de Descartes. Alors que dans Cinq-Mars il contemplait le mystique, dans le Compas il eut célébré le penseur qui a secoué le joug de l’autorité. Las de l’incertitude où Dieu laisse son Fils sur le Mont des Oliviers, Descartes prend le compas, et appuie une des branches sur son cœur. Il succombe, percé par le compas ; « mais la ligne que l’autre branche a décrite reste gravée à jamais pour le bien des races futures. » (Id. p. 240).
Les grands portraits conçus par Vigny sont à la fois très généraux et très particuliers. Ils représentent et l’homme et Vigny. Ce Descartes affranchi et qui succombe à la pensée, c’est tout penseur, mais c’est aussi Alfred de Vigny.
Saurait-on mieux souligner la valeur de Descartes aux yeux de Vigny qu’en remarquant que deux fois, au début de sa vie, ' quand il écrivait Cinq-Mars, et à la fin, lorsqu’il traçait le plan
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de ces poèmes qu’il ne sut pas écrire, il vit se confondre en soi sa propre image et celle de Descartes ?
En causant entre eux, Corneille, Milton, Molière, Descartes se consolent du dédain de leurs contemporains. Mais Vigny n’en prend pas si aisément son parti ; et il est reyconnaissaint à La Bruyère d’avoir eu très vif le sentiment de la dignité et du mérite de l’Ecrivain.
Véritable ancêtre de Vigny, La Bruyère affirma sans cesse la supériorité de l’homme de pensée sur l’homme d’action ou d’affaires ; tout en laissant percer ie ne sais quel regret de n’avoir point agi.
Aussi dès Cinq-Mars, en exergue du Ch. La Confusion , Vigny inscrivait cette réflexion du Mérite Personnel, qui pourrait être mise en exergue de toute son œuvre :
« Il faut, en France, beaucoup de fermeté et une grande étendue d’esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi à ne rien fairei. Personne, presque, n’a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fonds pour remplir le vide du temps, sans ce que le vulgaire appelle les affaires. Il ne manque cependant à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille, s’appelât travailler. (La Confusion, p. 243.)
Le Ch. La Confusion qui est consacré au Conseiller de Thou, le penseur du roman, n’est que l’agrandissement du portrait du Philosophe, tel que La Bruyère l’oppose à Clitiphon. Le Philosophe est généreux et accessible. Tantôt penché sur les livres de Platon, tantôt, la plume à la main, calculant la distance de Saturne ou de Jupiter et admirant Dieu dans ses ouvrages, il sera cependant tout heureux d’interrompre la ligne commencée, si vous lui apportez une occasion de vous obliger. Semblable au Philosophe de La Bruyère, mais avec une attitude plus désordonnée, de Thou, assis presque sur le dos, lit les M éditations de Descartes. Parfois il prend une sphère placée près de lui puis il se jette à genoux « parce qu’aux bornes de l’esprit humain il avait rencontré Dieu. » Mais qu’à cinq heures du matin, l’avocat Fournier frappe à sa porte, il est tout prêt à le seconder : « Y a-t-il quelques malheureux à défendre... » (p. 246).
Vigny trouvait que La Bruyère avait si bien compris les droits et la beauté de la pensée qu’il s’adresse à lui dès qu’il commence à disserter sur les rapports de l’écrivain et du public. La Dernière Nuit de Travail , c’est-à-dire la préface de Chatterton, porte l’empreinte de l’auteur des Caractères.
Dans son Discours sur Théophraste , La Bruyère constate lia diversité des esprits, et dans sa Prélace il avoue que le succès « que l’on doit moins se promettre », serait de corriger le public. Réunissant les deux développements, Vigny, après avoir reconnu la diversité des plaisirs qu’il sut procurer aux lecteurs de Stello, se demande avec tristesse si le drame de Chatterton amollira l’endurcissement des hommes. Puis, modifiait une classification des esprits de Sainte-Beuve, il nous trace trois portraits : L’Homme de Lettres, le Grand Ecrivain, le Poète. Parmi toutes les manières où La Bruyère excelle de présenter un portrait, Vigny en retient une, celle qui réserve pour la fin le nom même du caractère. Dans le portrait du Poète il reprend l’expression « ne rien faire » citée déjà dans Cinq-Mars. Mais c’est surtout le premier portrait qui est tracé d’après les Caractères. Cet Homme de Lettres convenable à tout et convenable en tout, qui écrit indifféremment la comédie et l’oraison funèbre, l’épitre et la tragédie, qui connaît toutes les recettes et rédige la littérature comme les affaires, c’est le Bel Esprit, c’est Cydias, lequel réussit également en vers et en prose, a une enseigne, un atelier, des ouvrages de commande et des ouvriers qui travaillent sous lui.
Passant de la Préface au Drame, nous reconnaîtrons encore l’influence de La Bruyère. Si Chatterton, comme de Thou, Stello, Julien, obtient en partage la bonté du Philosophe, John Bell et Beckford ont la dureté du Financier. John Bell étalant dans sa démarche l’aplomb de sa richesse, insensible aux malheurs de ses ouvriers, et qui fait travailler sa femme, car « tout doit rapporter, les choses animées et inanimées », n’a-t-il pas l’assurance de Giton, l'insensibilité de Champagne, l’avidité d’Ergaste ? Lord Beckford lui aussi a les joues pendantes de Giton. C’est le protecteur qui entend ne pas se ruiner, en avançant ses créatures. Comme Crassus met Xantus dans les lésions
« où il n’est pas propre » {Du Mérite Personnel), Beckford propose une place de valet de chambre à Chatterton « inhabile à tout ce qui n’est pas l’œuvre divine ». Lord Tàlbot n’est-il
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pas tiré de cette Cour « où l’on sait parfaitement ne rien faire ou faire très peu de chose pour ceux que l’on estime beaucoup ».
Lorsque le 29 janvier 1846 Vigny entrait enfin à Y Académie Française, il considérait La Bruyère le premier parmi « ses plus illustres prédécesseurs. « Il rappelle l’expression d’artisans de la parole dont se sert La Bruyère en son Discours de réception, et de ce Discours encore, il tient à citer la péroraison. Lui aussi doit, à ses seuls écrits toute sa gloire. Puis il trace, toujours en réservant pour la fin le mot principal, deux portraits : le Penseur et l’Improvisateur.
L’écrivain si cher à la vanité d’Alfred de Vigny ne cessa jamais complètement d’être présent à son esprit. Et l’on pourrait relever un peu partout un geste, une réflexion qui font songer de La Bruyère. Dans La Maréchale d’ Ancre, la silhouette de Diéageant qui « marche en saluant et salue presque en rampant » rappelle l’art de La Bruyère. Dans Stello, M. de Chénier, déguisé en domestique, qui se grandit et se mit à son aise, lorsqu'il fut seul avec le Docteur Noir, nous fait songer au Magistrat de La Bruyère qui, sorti de la Cour et revenu chez soi, reprend sa taille et son visage.
Mais c’est surtout lorsqu’il s’agit d’un artiste, fût-ce d’un raté, que naturellement Vigny se souvient de La Bruyère. M. Baldensperger n’a-t-il pas signalé le rapport de La Flûte avec telle réflexion des Caractères : « Le sot ne meurt point... il gagne à mourir. » C’est La Bruyère qui fournit à Vigny la consolation du flûtiste malheureux : Son âme était servie par des organes mauvais (1) ; après la mort elle reprendra la sainte égalité des esprits du Seigneur (2).
La Bruyère, pour Vigny, est par dessus tout l’auteur du chapitre du Mérite Personnel. Et voilà pourquoi, dans Cinq- Mars, ne pouvant l’introduire chez Marion de Lorme, il lui réserve l’honneur d’une citation. De même que Montesquieu, le théoricien de la Noblesse, domine le tableau historique, La Bruyère, devenu le patron des Ecrivains, domine le tableau littéraire.
(1) La Bruyère, Caractères. De l’Homme : « Des organes bruts et Imparfaits... »
(S) Id., idem. « Elle va d’égal avec les grandes âmes. »
Avec toutes ses citations, placées en tête de chaque chapitre, Vigny lit un peu de Cinq-Mars le catalogue de ses premières lectures. Mais il avait vraiment aussi le droit de dire : « tout y a l’air roman et tout y est histoire » ( Journal , 1826, p. 39). Les détails les plus minces ne sont pas inventés. Si Cinq-Mars a un cheval tué sous lui, si Marie de Mantoue s’écarte des Ambassadeurs Polonais, on peut alléguer un texte de Griffet ou de Motteville. Ils sont bien du xvne siècle ces conspirateurs qui prêtent serment dans l’appartement où 'l’on disserte sur le Tendre. La couleur historique est solide et tient au fond.
Mais tout est transformé, transposé, confondu ; l’on en ressent parfois de l’impatience, et même de l’inquiétude : Vigny n’a pas le respect du vrai.
Ce qui empêche Cinq-Mars d’être le chef-d’œuvre incontesté du Roman historique, c’est que, malgré son apparence objective, il est une œuvre de passion et toute personnelle. Oue Vigny soutienne la Noblesse, c’est, semble-t-il, d’après Montesquieu ; qu’il soutienne les écrivains, c’est d’après La Bruyère. Mais derrière La Bruyère se dissimule l’auteur jaloux de ses droits ; derrière Montesquieu, le gentilhomme jaloux de ses prérogatives. Richelieu, dédaignant Corneille et surtout immolant Cinq-Mars, devient pour lui un ennemi particulier, et sa haine l’aveugle.
Dans l’œuvre historique de Vigny l’amour de la vérité ne plane pas au-dessus de tout. Après avoir lu Cinq-Mars, on comprend que son auteur ait pu, un jour, se laisser séduire au charme de l’Imposture ; et d’autant plus que son professeur d’histoire fut Voltaire, lequel allait devenir à ses veux le théoricien et le type de l'Imposteur.
Désillusion démocratique : Stello.
J. -J. ROUSSEAU. La MENNAIS. Benj. CONSTANT.
La pensée de Vigny erra souvent du contraire au contraire. Après l’autorité devait l’attirer la liberté. Dans le Journal , il écrit à la date de 1835 :
t Quand vint la. Révolution de Juillet, le soldat était mort en
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moi depuis quatre ans, il ne restait que l’écrivain regardant si la liberté serait tuée ou sauvée. » (p. 95.)
Ainsi le soldat fut autoritaire en lui. Que l’écrivain ait été gagné à la liberté, il n'est pas étonnant. Rationaliste, il avait trop d'indépendance intellectuelle pour ne pas désirer bientôt quelque indépendance politique. Tout se tient.
D’autre part le dogme de la bonté humaine qu’il hérita de J. -J. Rouseau l'induisait à croire que la volonté générale est droite.
Seulement ce dogme ne pourra pas tenir devant les faits. La Révolution de 1830 ébranlera, la Révolution de 1848 épouvantera son âme aristocratique. Aussi, après la Révolution de 1830, non seulement il écarte le principe de toute liberté politique, la souveraineté nationale, mais il considère tout principe comme mensonger ; la théorie de l’Imposture devient maîtresse. Et, si à partir de 1830, il se rallie peu à peu aux Libéraux, e’est d’abord à La Mennais, et plus pour son ultramontanisme que pour son libéralisme ; c’est ensuite à Renjamin Constant, mais parce que, se voyant, avec tous les poètes, proscrit des gouvernements, il prend plaisir à voir restreindre le Pouvoir dont il est exclu. Mais il abandonnera successivement les diverses libertés, liberté de l’Armée, liberté de l’Eglise, liberté de la Presse... Après la Révolution de 1848, malgré le réveil fugitif de son libéralisme, dans son effroi des multitudes, cet esprit libre se trouvera mûr pour le despotisme impérial.
C’est donc de 1826 à 1830, de Cinq-Mars à la Révolution de Juillett que la liberté poussera le plus Vigny vers la démoicratie (1). Mais, dès la fin de 1830 il était désabusé ; et en 1832, il nous donne dans Stello la confidence de sa désillusion démocratique. C’est la seconde période que nous examinerons.
Comme il allait toujours au bout des doctrines e’t cherchait les principes, quand il s’éprit de liberté, celui qui avait mis à la base de l’autorité le droit divin du Roi, comprit qu’il fallait mettre à la base de l'ai liberté, la souveraineté dju Peuple. A ce moment il est le plus près de J. -J. Rousseau.
(1) C’eslt ainsi que les grands seigneurs, qui dans Cinq-Mars étaient les défenseurs de la nation contre la tyrannie, ne sont plus dans la Maréchale d' Ancre que de vulgaires factieux. (Estève, Vigny, p. 98 à 99>.
L’influence de Rousseau sur Vigny est considérable.
D’abord il lui enseigna, comme à tous les écrivains du xix® siècle, la bonté naturelle de l’homme. Certes, Vigny fit maintes fois maintes réserves. Tantôt le Romantique ou le Janséniste imaginait des âmes perverses, telles les âmes de Richelieu ou du Père Joseph ; tantôt le grand -seigneur haïssait le vulgaire ; tantôt l’amant trompé excluait de la bonté toute une moitié du genre humain, exclusion dont Rousseau n’est point responsable ; car Rousseau qui était faible et auquel les femmes donnèrent parfois des leçons d’énergie se plaît à peindre des femmes supérieures aux hommes : Julie dirige et redresse Saint-Preux. Mais si Vigny n’accepta jamais complètement la bonté humaine, il ne la repoussa jamais complètement aussi, de sorte qu’il était toujours près de revenir aux doctrines optimistes de la liberté, à l’instiamt même où il en semblait le plus éloigné, tant Rousseau l’avait pénétré de l’excellence dé notre nature.
Vers 1829 Vigny approuve le Contrat Social. Même en 1843, malgré de multiples déceptions il en parle encore avec admiration :
(( On voit de plus haut le® affaires publiques, dit-ou, du sommet d’une grande fortune ; absurdité : c’est du haut de son front q'u’on les voit. — Qui les voit de plus haut que J. -J. Rousseau de sa cave ? » ( Journal , p. 160).
Peut-être, répondait-il à telle maxime du Dictionnaire Philosophique ( Pierre le Grand et J.-J. Rousseau) où Voltaire exprimait ce dédaigneux conseil : « Je voudrais en général que lorsqu’on juge les nations du haut de son grenier, on fut plus honnête et plus circonspect ». Plus certainement il avait remarqué une des premières réflexions du Contrat Social : « On me demandera si je suis prince ou législateur pour écrire sur la politique... » Il était heureux, en effet, de trouver en Rousseau un politique qui n’avait été ni magistrat, ni juriste, ni homme d’Etat ; ce qui lui permettait d’accorder le droit d’éclairer les peuples à lui-même, aux poètes, à tous les contemplatifs. En défendant le Contrat Social il plaidait pour sa maison ! Il n’en faudrait pas conclure que le Contrat fut alors son bréviaire politique. Mais il semble qu’il le fût en 1829.
En 1829 ne parvient-il pas à concilier la doctrine théocratique
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de la mission du génie avec la doctrine démocratique de l’infaillibilité populaire ? La mission du génie serait d’accoucheur 1© peuple de la vérité qu'il porte secrètement en soi, et de dégager des confusions la volonté générale :
« La conscience publique est juge de tout. Il y a une puissance dans un peuple assemblé. Un public ignorant vaut un homme de génie. Pourquoi P Parce que l’homme de génie devine le secret de la conscience publique. La conscience, savoir avec, semble collective et appartient à tous. » ( Journal , p. 41).
On reconnaît le principe du Contrat Social : la volonté générale est nécessairement droite. Vigny étend donc sa bienveillance de l’élite aux masses ; il met d’accord J. -J. Rousseau et Joseph de Maistre. Il peut désormais admettre la souveraineté nationale.
Aussi la Révolution de 1830 le trouve-t-elle favorable. D'abord il est détaché des Rois qui n’ont rien fait pour lui. Dans sa correspondance (Lettres du 20 avril 1828 à Paul Foucher ; du 2 août 1831 à Rrizeux), dans son Journal (mercredi à jeudi 29 [juill. 1830] ; samedi 31 ; 21 août, pp. 47, 51, et 52), il constate l’ingratitude royale à son égard, non sans fierté, mais avec quelque rancune. Il se sent le cœur libre : « En politique je n’ai plus de cœur ». Je ne suis pas fâché qu’on me l’ait ôté, il gênait ma tête. » (7d., p. 52).
Vaille que vaille, il va au peuple. Il ressent une réelle pitié et même de l’admiration pour les insurgés qui se battent avec une bravoure de Vendéens et qui souffrent (7d., mercredi à jeudi 29 juillet). Alors il ne manque pas une occasion de saluer la souveraineté nationale. Le 1er août, il admire la facilité avec laquelle le peuple souverain détrône un Roi ; et il ajoute : « Le peuple a montré qu'il ne voulait plus supporter le joug des prêtres et des nobles. Malheur à qui ne comprendrait pas sa volonté. » ( Revue des Deux Mondes , p. 696). Le 3 août, il constate que « la Restauration étant tellement incompatible avec la Nation et y avait jeté si peu de. racines qu’elle a été renversée par une poignée d’ouvriers braves, lancés en tirailleurs. » (7d., p. 697). Le 10 août, il déclare sans appui le pouvoir de Louis Philippe :
« C’iest un couronnement protestant. J’y trouve le défaut radical que le trône ne s’appuie ni sur l’appel au peuple, ni sur le droit de légitimité. ( Journal , p. 51).
Le 14 août, il revient sur cette considération que Louis- Philippe doit s’appuyer sur le peuple :
« J’ai vu d’il... Il croit qu’il est encore possible de résister au Peuple ! Erreur grossière ! Je lui ai dit que le Roi devait se déclarer franchement conservateur au nom du peuple et par son ordre et ne pas prétendre à la légitimité, car, de ce côté, c’est le Duc de Bordeaux qui est légitime. » ( Revue des Deux Mondes, p. 698).
Jamais Vigny n’ écrivit avec plus de netteté, car il avait alors un principe solide : la souveraineté nationale, Et cependant l’année n’allait pas finir sans qu’il y renonçât.
S'a confiance) dans le peuple fut courte, et dès le 3 août, on peut noter le progrès de sa défiance. « Les ouvriers viennent demander de l’argent, le pistolet à la ceinture, dans les maisons. Il est temps d’établir l’ordre. C’est un devoir que d'être dans la Garde nationale. » (. Id ., p. 697). Il accepta donc de Louis- Philippe, le commandement d’un bataillon, et prit très au sérieux son nouveau grade. ( Journal , p. 53). Plus d’une fois encore, il nous justifiera la réflexion de Pascal : « Nous sommes si présomptueux que nous voudrions être connus de toute la terre... et nous sommes si vains que l’estime de cinq ou six personnes qui nous environnent nous amuse et nous contente ». Vigny n’ambitionnait rien moins que le rôle de l’Empereur Julien ; et, en attendant, il trouvait de nobles satisfactions dans le rôle de Garde national.
Bientôt la Garde Nationale, elle-même, lui parut insuffisante pour contenir lie peuple. Alors il songe avec Bûchez à fornier contre la Révolution un bloc national de la France groupée autour de son roi :
« J’ai vu Bûchez hier pour un journal dont if est question. Son idée est que le Roi soit la tête et le cocher de l’Etat, que la Chambre des Pairs et le Conseil soient composés des plus savants, et la Chambre des Députés, des industriels. — C’est bien. — Il veut s’opposer aux Libéraux et les détruire avec une doctrine
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d unité. — Je l’adopte ; il faut la France-Monarque. La France tombera infailliblement dans la Convention, qui ne peut-être qu’un état violent et transitoire. Une seule chose peut la sauver, c’est le pouvoir royal fortifié des idées du peuple. » (Revue des Deux Mondes, « Samedi 21 août » . p. 698).
Comme l’indiquent les dernières lignes, l’expression France- Monarque signifie que la France doit être, non pas le Monarque, mais unie à son Monarque. Le peuple serait moins le souverain que l’associé du souverain ; le dogme de la souveraineté populaire est en danger.
Pourquoi le 21 août, Vigny s’acharnait-il à consolider le pouvoir royal ? C’est qu’il craignait, une nouvelle Convention, de nouveaux massacres. Il avait horreur du meurtre politique, et l’on prévoit, dès lors, que si le peuple: exigeait le meurtre politique, il aurait horreur du peuple. Eh bien la mise en accusation du Ministère de Charles X lui fit craindre la mort des ministres ; il crut que le peuple voulait du sang, et, quand il fut détrompé, le coup était porté, la fêlure faite, et Vigny déjà détaché de la souveraineté populaire.
On ne saurait exagérer l’importance de la mise en accusation du Ministère sur l’évolution des idées politiques d’Alfred de Vigny.
Il voulut, par le drame, communiquer au public sa réprobation du meurtre politique. Le 30 septembre, il écrit dans son Journal : « Depuis le 1er août jusqu’au 27 sejptembre, j’ai fait la Maréchale d’ Ancre, drame en prose. L’idée mère est Y abolition de la peine de mort en matière politique. » ( Revue des Deux ' Mondes, p. 698). En même temps, il organisait plus régulièrement les manœuvres du 4e Bataillon de la lre Légion (JdV p. 699). Le 16 octobre, il nous parle d’un entretien qu’il eut chez M. de, Marinier avec La Fayette, lequel déplorerait la mort des ministres ; mais Vigny est convaincu que le peuple veut cette mort et qu’il l’aura « par la raison qu’il lu veut. » (Id., p. 699).
Devant la force publique détruite, il en vient, sinon à désirer, du moins à prévoir un nouveau Napoléon ; il lutte, avec son Bataillon, mais sans grand espoir :
a Dans la Terreur, 'un jeune homme comme Saint- Just, avec son habit bourgeois et sa ceinture rouge, commandait à des géné-
raux, mais les soldats étaient respectés du peuple ; à présent ils ne le sont plus et ne le seront jamais jusqu’à ce qu’une armée gdorieuse et un grand général arrivent. J’ai pris les armes dans la nuit, et j’ai formé un bataillon carré et conduit trente prisonniers à la préfecture de police. » ( Id . p. 699).
Le 21 novembre, il commence un drame de Madame Roland , en attendant qu’on joue la Maréchale d' Ancre, et pour compléter son idée « en donnant à la lois un exemple d’assassinat juridique par la Cour et d’assassinat juridique par le peuple. » {Id., p. 700).
Il ne fait donc pas plus confiance aux démocraties qu’aux monarchies.
C’est pourquoi quatre mois à peine après la Révolution de Juillet, il renonce au principe de la souveraineté nationale, comme il lavait déjà renoncé au principe du droit divin, et ne croit plus qu’au pouvoir spirituel du génie :
« Droit divin : principe. Aristocratie : corollaire. Enfantés par l’esprit d’orgueil. Souveraineté du peuple : principe. Démocratie : corollaire. Enfantés par l’esprit d’envie. Voilà donc les dieux de la société humaine entre lesquels elle flotte depuis qu’elle s’est formée ! Elle nage entre deux vices et entre deux absurdités. Qui osera dire à un enfant : a Choisis ! » Si quelque chose a empêché la société de périr dans ses continuels naufrages, c’est la souveraineté des plus intelligents de chaque époque. Ces rois, élus à’ eux-mêmes, ont renoué ses liens le mieux possible avec des fictions habiles, car avec quoi existerait un état factice, sinon avec des fictions. » {Id. « 28 décembre [1830] » p. 706).
Peut-être un pouvoir personnel aurait-il pu l’arracher au désenchantement. Comme il fut laissé dans son coin, il n'effacera jamais cette page du 28 décembre 1830.
11 convient donc de la bien pénétrer. Théoricien avant tout, Vigny a besoin d’un principe nouveau ; et cette fois il l’emprunte à Voltaire. Mohamet ou l'Imposteur, disait Voltaire. Imposteurs, non seulement les prêtres, mais les politiques, continue Alfred de Vigny. La théorie néfaste de l 'imposture est désormais ancrée au cœur de son œuvre. Droit divin, Souveraineté, deviennent autant de fictions, dont les grandis hommes sondent la vanité, mais acceptent, selon les temps, le prestige, pour leurrer et
sauver la société. A une société incapable d’admettre la vérité nue il fia ut le vêtement mensonger des symboles. Sans y croire, les hommes de génie professeront tour à tour, en religion, le paganisme avec Julien l’ Apostat, le christianisme avec La Mennais, en politique La souveraineté des rois avec Bossuet, La souveraineté du peuple avec J. -J. Rousseau, mais au fond ils ne confessent qu’une seule souveraineté, la leur.
En conséquence, ni les palinodies, ni les contradictions ne les effraient ni ne les révoltent ; et c’est ainsi que Vigny vint grossir le nombre considérable des politiques qui, au xixe siècle, considérèrent, comme un dogme utile, l’indifférenoe en matière gouvernementale .
Remarquons l’évolution de ses idées depuis Cinq-Mars. L’historien du procès de sorcellerie de Grandier accusait les prêtres d’imposture. Aujourd’hui, il traite encore les prêtres d’imposteurs : mais loin de les blâmer, il étend l’imposture de l’Eglise à la politique, comme une nécessité bienfaisante,
Cependant, les ministres de Charles X ne furent pas mis à mort, l’émeute fut vaincue et la garde nationale triomphante. D’autant plus heureux d’avoir fait confiance an peuple, qu’il avait été sur le point de s’en repentir, Vigny, le 1er janvier 1831, se délivre un certificat de bonne conduite :
« Mes amis du faubourg St-Germain ont été attendre le résultat des évènements dans leurs terres... Au lieu d’émiger, il fallait se mêler à la nation comme quelques-uns de nous viennent de le faire. » ( Revue des Deux Mondes, p. 706-7).
En dépit de sa vanité satisfaite1, il y a un recul. Il ne croit plus à la volonté droite de la nation une et indivisible, il croit seulement à la volonté droite de la majorité ; et désormais partout où il écrivait nation, il écrira majorité. Comme il tient encore à l’accord des masses et des hommes de génie, il suppose que l’indifférence en matière gouvernementale est commune à lui, qui a le génie, et à la majorité, qui a le bon sens ; majorité dont la garde nationale est le vivant symbole. De là toutes les réflexions sur ce qu’il appelle Histoire de la maiorité neutre et sceptique :
« Jeudi 22 décembre... L’idée mère serait que c’est une majorité grave, saine, laborieuse, qui, en tout temps, a sauvé la nation
et l’a poussée au progrès. Elle ne se passionne pour aucun homme, pour aucune forme du gouvernement mais pour les idées justes. Le Bon sens est, pour ainsi dire, son âme. C’est elle qui abandonna Bonaparte et l’armée à Waterloo. Aujourd’hui la majorité neutre vient d’arrêter des meurtriers par horreur du meurtre. — 28 décembre... La garde nationale est le scepticisme armée. — l,er janvier 1831. La majorité sceptique est en garde contre les partis et leurs faux enthousiasmes, mais elle ne les attaque pas, elle ne se lève et ne s’indigne que lorsqu’elle est attaquée gravement. Elle frappe, ensuite se repose jusqu’à ce qu’on recommence à l’attaquer... » ( Id ., p. 705-6).
Cette théorie de la majorité sceptique, il la prête au bourgeois Picard de la Maréchale d' Ancre, lequel affirme que le peuple ne se mét pas en colère pour peu de chose, et aime bien à savoir pourquoi il s’y met (II, iv, p. 143).
Trois ans après, il félicitera encore la nation de son scepticisme : « Il n’y a de foi politique en un gouvernement que dans les esprits bornés. » ( Journal , 1834, p. 90).
D’ailleurs, il se rendait compte que les temps de la démocratie étaient arrivés. En 1833, à propos de l’insurrection de la Duchesse de Berry, il écrit dans son Journal :
« Les Français ressemblent à des hommes que je vis un jour se battant dans une voiture emportée au galop. — Lies partis se querellent et une invincible nécessité les emporte vers une démocratie universelle.
Chateaubriand vient de faire une brochure, plaidoirie pour la duchesse de Berry dans laquelle il est un peu républicain. Le moindre écrivain républicain ne se croit nullement obligé d’être un peu monarchique. — Marque certaine que le mouvement des esprits est démocratique, puisque le plus ardent monarchiste fait le démocrate. » (Id. p. 78).
C’est pourquoi il prenait ou essayait de prendre l’allure générale. Mais sa théorie démocratique n’avait plus aucune hase solide et rationnelle. En effet, que vaut le dogme de l’Imposture ? On n’a jamais rien pu bâtir sur le mensonge. D’autre part, si les principes ne sont que des fictions utiles, acceptées par le scepticisme du génie trompeur et de la majorité complice, albrs qui les considère comme des vérités, et quelle misérable minorité trompe-t-on ? Enfin, si la souveraineté nationale est un
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vain mot, comme n’importe quel autre axiome politique, ta république ne saurait être pour Vigny qu’un expédient utile, tant qu’il admettra la sympathie du génie: et des masses, funeste, dès qu’il niera cette sympathie. Or il a commencé par détacher de la nation la minorité révolutionnaire, que la minorité devienne majorité, l’accord du génie et des masses disparaît, et Vigny, fatalement, abandonnera tout système démocratique, d’autant plus qu’il n’estime ni lep hommes politiques, ni les assemblées. Le 19 décembre 1830, avant le jugement des ministres de Charles X, il écrivait :
« Je reste à Paris par honneur et pour ne pas avoir l’air de fuir 'un danger, et je vais voir lutter, sous le prétexte du jugement, des ambitieux orléanistes qui veulent conserver leurs places et des ambitieux républicains qui veulent en acquérir ; à travers tous, quelques niais payés ou enivrés. Le mépris m’étouffera quelque jour. » ( Revue des Deux Mondes, p. 704).
V oilà pour les politiciens ; voici pour les assemblées :
« Il est. dit que jamais je ne verrai une assemblée d’bommles quelconque, sans me sentir battre le cœur d’une sourde colèrte contre eux, à la vue de l’assurance de leur médiocrité, de la suffisante et de la puérilité de leurs décisions, de l’aveuglement complet de leur conduite. » ( Journal 1830, p. 56 1.
Quel chemin parcouru depuis l’année 1829 où, disciple de Rousseau, il s’écriait : « Il y a une puissance dans un peuple assemblé... La conscience... semble collective ! ». 1830 finissait en le détachant de la souveraineté populaire, des hommes politiques et des assemblées. Quel démocrate ! Au fond, dès le 23 décembre 1830, il ne croyait plus qu’à la mission du génie.
Pour qui la souveraineté populaire n’est ni un symbole, ni un mensonge, mais est un fait et un droit — un peuple n’appartenant qu’à soi — tout s’éclaire. Certes, tout n’est pas résolu ; et il faut débrouiller les problèmes enchevêtrés de la liberté privée et de la liberté collective, déterminer les droits des gouvernants et des gouvernés, des majorités et des minorités. Cependant on possède un phare, c’est-à-dire un point fixe et lumineux.
Vigny fut coupable d’y renoncer, mais il n’était pas seul
ALEREÜ DE VIGNY
coupable. Il faut bien reconnaître, qu’alors, presque tous les défenseurs de la liberté repoussaient ou négligeaient la souveraineté populaire. Elle gênait les Doctrinaires, préoccupés de diviser le pouvoir souverain pour sauvegarder la liberté ; elle gênait le libéralisme de B. Constant, soucieux d’épanouir les libertés privées. Même La Mennais, dans Y Avenir, parut plus pressé de lutter contre l’autorité du Roi que pour l’autorité du Peuple. Or, après lavoir défendu la Charte, selon les Doctrinaires [Juill. 1830], interrogé La Mennais (1831), Vigny se laissait gagner par Benjamin Constant.
Quand furent promulguées les Ordonnances, Vigny se dresse, tel un doctrinaire, comme un théoricien de la Charte. Dans le Journal , il écrit :
« Mardi 27 juillet 1830... Dès l’avènement de Charles X, j’avais prédit qu’il tenterait d’arriver au gouvernement absolu. — Il hait la Charte et ne la comprend pas... Mercredi 28... L’article 14 de la Charte qui a servi de prétexte aux ordonnances dit : « Le roi... fait les règlements et ordonnances nécessaires pour Y exécutio-a des lois et la sûreté de l’Efat. » Il est évident que le membre de phrase la sûreté de l’Etat est le complément du premier. L’Etat c’est la loi armée ; la sûreté de l’Etat est la sûreté de la loi dans son cours. Cela ne peut être entendu autrement que par une escobarderie de jésuite ou d’avocat. » ( Journal , p. 47-8).
Vigny a donc désavoué les Ordonnances du 25 Juillet ; et comme il nous montre dans Servitude et Grandeur Militaires , (1835), le Capitaine Renaud, combattant pour elles à contre cœur, il est légitime d’assurer qu’elles ne furent jamais de son goût.
Depuis le 28 décembre 1830, Vigny renonçait au principe de la Souveraineté populaire et acceptait le dogme de l’Imposture. Son amour de l’ordre ne le ramène pas encore à l’absolutisme (car il sait que la France marche à la Démocratie), mais le dirige vers le journal Y Avenir qui avait paru, pour la première fois, le 16 octobre 1830. Soucieux de concilier l’autorité et la liberté, et de les sanctifier l’une et l’autre par un principe religieux, il s’approchait de La Mennais. L’Ultramontain faisait passer le Libéral avec lui.
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Monarchiste, Vigny avait professé La théocratie catholique. En s éloignant de la Monarchie, il s’était rapproché de Voltaire ; en laissant la Démocratie, il revint aux Catholiques ; le dogme de 1 Imposture le permettait à son incrédulité. Mais le retour manquait de ferveur, car autant il était attaché au divin, autant il état détaché1 de la religion et répugnait à en admettre la nécessité. La lutte entre le voltairianisme et le catholicisme se prolongera jusqu’en 1837.
Dès maintenant, il importe d’étudier les rapports de La Mennais et de Vigny, que nous avons déjà vus aux prises sur la question de la servitude militaire.
Lorsqu’après ses désillusions politiques et sociales, Vigny voudra raconter sa désillusion t.héosophique, il concevra le plan d’un roman religieux dont, sous les noms de Samuel, Emmanuel ou encore de Maximilien le héros, aurait été La' Mennais. Le Docteur Noir aurait rappelé à Samuel l’échec de trois autres théosophes : Julien (1), Mélanehton, J. -J. Rousseau. C’est ainsi que pour convaincre Stello de l’impuissance sociale des poètes, le Docteur Noir citait l’exemple de Gilbert, de Chatterton et de Chénier.
Ainsi La Mennais aurait eu, dans ce dialogue philosophique, le rôle d’un Stello ! Comment expliquer cette importance que Vigny concède au prêtre breton.
Elle s’explique avant tout par le premier volume de YEssai sur l’Indifférence. Toujours La Mennais fut, aux yeux de Vigny, l’admirable auteur de YEssai ; et ce qu’il admirait dans l’Essai, c’était l'apologie du pouvoir ultra monta in et du pouvoir spirituel, c’était le tableau de T indifférence du siècle .
Le premier volume de YEssai parut en 1817. Il est difficile de fixer avec précision le moment où il fut connu de Vigny. Il est probable que le catholicisme de La Mennais n’eut jamais grand crédit auprès du rationalisme de Vigny. Incapable de renoncer au libre examen il ne saurait faire les moindrqs concessions aux théories de YEssai sur la révélation, le consentement universel et la raison générale. Et c’est pourquoi nous parlons de La Mennais au chapitre des idées politiques et non des idées religieuses. Ce qui est sûr c’est qu’en politique, tout au moins,
(1) L’épisode de Julien seul fut réalisé, c’est le roman de Daphné. Les notes des autres épisodes, lesquelles s’échelonnent de 1837 à 1859, ont été publiées par M. Gregh, en appendice de Daphné.
lorsqu’il lut Y Essai, il était encore un fervent de l'autorité. Li’ultramontanisme de La Mennais l’éblouit ; et il n’oublia jamais s>a' devise : Dieu et l’autorité. Même incrédule, il chérissait le) catholicisme non seulement comme symbole religieux, mais comme discipline sociale. Même après la fondation de Y Avenir, le poète de Paris (1831), met en pleine lumière l’auteur de YEssai, l’ultramontain qui restaure le pouvoir des papes, « prêtre pauvre et puissant pour Rome... »
La Mennais mettait le pape à la tête du monde, parce qu’au dessus du pouvoir temporel, il plaçait le pouvoir spirituel. Personne n’a jamais proclamé avec plus de force la suprématie du pouvoir spirituel. Dès les premières pages de YEssai, il déclarait : « Tout sort des doctrines (Paris, 1817, ch. i, p. 2). Parce qu’il croyait aussi que tout sort des doctrines, Vigny devint l’auteur des Consultations. Non moins que La Mennais, il voulut agir par le livre. C’est pourquoi, dès 1826, il inscrivait en exergue du Ch. xx, La Lecture , dans son roman de Cinq-Mars, une phrase de La< Mennais qu’il trouvait essentielle :
« Les circonstanciés dévoilent pour ainsi dire la royauté du génie, dernière ressource des peuples éteints. Les grands écrivains... ces rois qui n’en ont pas le nom, maâs qui régnent véritablement par la force du caractère et la grandeur des pensées, sont élus par les évènements auxquels ils doivent commander. Sans ancêtres et sans postérité, seuls de leur race, leur mission remplie, ils disparaissent en laissant à l’avenir des ordres qu’il exécute fidèlement. »
Cette phrase s’était gravée si profondément en l’esprit de Vigny que, lorsqu’il renia la souveraineté nationale, ce fut avec les termes de La Meninais qu’il ne reconnut d ''autres souverains qt d’autres sauveurs que les hommes de génie (1). Ces rois sont élus par les événements, disait La Mennais. Ils sont « élus d’eux-mêmes », renchérit Vigny.
Mais le règne de l’Esprit est gêné par la Matière. Le matérialisme engendra l’indifférence du siècle.
Sur ce dégoût du matérialisme philosophique et social qui entraîne le culte de l’or et ferme le cœur aux sentiments généreux, Vigny pensait comme La Mennais. Tous les deux se rattachent à l’école de Mme de Staël. La Mennais proclamait la lutte
(1) Cf. plus haut, p. 150.
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éternelle entre « la chair et l’esprit. » {Essai, p. xiij). A vingt ans de distance, l’auteur de Daphné constatait « l’éternel frottement de l’homme esprit et de l’homme matière » (p. 40). L’un et l’autre n’estiment que liai vie de l’esprit, et flétrissent l’ indifférence matérialiste.
Le tahleiau de l’indifférence tracé par La Mennais avait tellement frappé Vigny, qu’il ne pourra jamais le tracer lui-même que d’après YEssai.
Le 27 avril 1830, voulant montrer l’indifférence, religieuse du siècle, il écrit les Amants de Montmorency . C’est un poème ménaisien et maints passages de YEssai , pourraient servir à le commenter. La Mennais disait de l’homme : Son esprit affaissé n’est à l’aise que dans les ténèbres. Ignorer est sa joie, sa paix, sa félicité. » ( Introduction ). Telle est l’ insouciance joyeuse des Amants de Montmorency. Le thème même du poème n’est-il pas contenu dans ces lignes de YIntroduction : « Cet amour immense qui fait le fond de son être (l’âme humaine) et qui, de même qu’une flamme pure tend à s’élever incessamment vers les hautes régions où réside le; sublime principe dont elle émane, elle Ta détourné de son cours pour l’appliquer uniquement aux corps ; elle les a aimés comme sa fin ; elle a voulu s’identifier à eux, être périssable comme eux ; elle s’est dit ; Tu mourras ! et a tressailli d’espérance. » (Piaris, 1817, Introduction , p. vj). Eux aussi, les Amants de Montmorency, ont détourné à la créature; l’amour dû au Créateur ; et par leur suicide, ils témoignent assez de la volupté qu’ils trouvent à être périssables. Au sein même de la mort, ils n’ont pas besoin de Dieu.
Or, le poème est intitulé Elévation. Les Amants de Montmorency ne pensent pas à Dieu ; ils nous élèvent cependant vers Dieu. Car la divinité de leur nature est inscrite sur leur front, le /front de l’homme surtout, où se lit la gravité ; il a sur sa compagne quelque chose de la supériorité de Samson sur Dalila, l’esclave :
Vous les vîtes partir tous deux, l’un jeune et grave, L’autre joyeuse et jeune. Insouciante esclave,
Suspendue au bras droit de son rêveur amant...
Ils s’abandonnent à d!e fugitives amours ; mais nous savons par la Maison du Berger que Vigny n’avait point « ce dégoût
insurmontable pour tout ce qui passe », dont parle La Menniais (Essai, p. xv). Dans les Amants de Montmorency , comme plus tard Mme Ackermann (1), il accepte l’amour éphémère, parce qu’il est infini :
Ils passèrent deux jours...
Qui furent deux moments et deux siècles pour eux.
Son (aimant ne pense pas à Dieu ; mais ce n’est pas la brutale incapacité de réfléchir .aux problèmes de notre destinée. Sur les murs» de l'hôtellerie où il vient mourir, n’écrit-il pas un mot :
Demande sans réponse, énigme inextricable.
Question sur la mort...
Ce n’est pas non plus un débauché, semblable au Rolla de Musset. C’est un « rêveur », un idéaliste.
...Leurs repas
Etaient rares, distraits ; ils ne les voyaient pas.
Leurs amours n’ont rien de vil :
L’extase avait fini par éblouir leur âme.
Ce sont bien les égarés die La Mennais et leur misère est misère de grand seigneur. Ils ne pensent pas à Dieu et ils prouvent Dieu. Toute Y Elévation nous conduit au dernier vejrs, c’està-dire à l’interrogation et à l’exclamation du poète :
Et Dieu ? Tel est le siècle : ils n’y pensèrent pas !
Vigny, comme La Mennais, y pense toujours.
Cependant, l’indifférence religieuse ne déplaisait pas à Vigny complètement. Il l’approuve même dans le Journal comme seule scientifique et raisonnables « Bonaparte meurt en disant : Tête d'armée , et repassant ses premières batailles dans sa mémoire ;
(1) Qu’importe à leur amour qu’il se sache éphémère, S’il se sent infini. (Paroles d’un Amant).
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Canning, en parlanlt d'affaires ; Cuvier en s’analysant luimême, et disant : La tête s'engage.
Et Dieu ? Tel est le siècle : ils n’y pensèrent pas !
Oui, tel est le siècle : — C’est que la raison humaine est arrivée en ces hommes et dloit arriver en tous à la résignation de notre laiblesse et de notre ignorance... » (1832, p. 64).
Semblable à Cuvier, le capitaine Renaud, dans La Canne de Jonc, meurt en disant. : « voilà le cerveau qui se prend, c’est la fin. » ( Servitude et Grandeur militaires , p. 258). Ainsi les Amants de Montmorency (1830) se rattachent à quelques autres œuvres de Vigny, La Canne de Jonc (1835), La Mort du Loup (1843), la strophe de 1862 enfin, dans lesquelles le silence humain s’oppose au silence divin.
Ne nous y trompons pas. Vigny n’admet l’indifférence religieuse qu’alliée à l’enthousiasme qt à l'idéalisme, c’est-à-dire à la haine vigoureuse du matérialisme et de l’athéïsme. Son irréligion peut bien renoncer au culte et à l’inquiétude divine, mais non à la Divinité.
Chaque fois Vigny concilie; les contraires. A certains égards et à certains moments il accepte, il professe même le scepticisme politique, l’indifférence religieuse ; mais on est vite contraint d’avouer que scepticisme et indifférence ne visent que nos usages et nos croyances, mais n’atteignent ni l’Homme, ni Dieu. Même l’imposture ne porte pas sur le fond des choses, et le théoricien de l’Imposture reste l’apôtre de l'Enthousiasme.
Peut-être son enthousiasme nuirait-il au succès de son imposture ; et le théosophe véritable pourrait bien être un Voltaire froid et imposteur. Mais les masses doivent être enthousiastes. Au xixe siècle l’indifférence rend impossible toute œuvre théocratique. Samuel échoua parce que « le monde se refroidit » {Daphné, p. 215). De là toutes les notes dq Vigny sur l’indifférence du siècle ; (p. 195), de là un chapitre intitulé : Le Monde est froid (p. 200). Notes et chapitre sont tirés de YEssai sur l'Indifférence, qui aurait fait partie intégrante du roman de Samuel. A Mme de Staël il empruntait le culte de l'Enthousiasme;, et à La Mennais le tableau de l’Indifférence.
Pour Vigny les mots ont une force propre ; or, quelle force ne devaient pias avoir pour lui ces mots . Essai sur l Indifférence ,
tout sort des doctrines ; Dieu et autorité. Ils retentissaient à jamais dans son âme ; et leur retentissement se prolonge à travers son œuvre politique même.
La Mennais confiait l’autorité de Dieu à l’Eglise catholique. C’est là peut-être où, combattant l’influence de Voltaire, l’ influence de La Mennais fut la plus sensible sur Vigny. Voltaire l’attirait vers l'affranchissement de la raison, l’anéantissement des religions et particulièrement du christianisme. La Mennais se joignait à de Maistre, à Chateaubriand pour le tirer en l’autre sens, lui disant : « Vous ne pouvez pas garder Dieu et repousser la religion ; la religion est nécessaire à la société, et cette religion nécessaire est le christianisme sous la forme catholique;. Le catholicisme finit par vaincre, et la part qui revient à Da Mennais dans la victoire est d’autant plus considérable qu’il offrait à Vigny un moyen de se rallier au catholicisme sans y croire. En effet, tout un chapitre de l’Essai est consacré aux hommes qui, jugeant la1 religion nécessaire à la société, allient au respect apparent lej mépris intérieur. Assurément, Lia1 Mennais n’indiquait cette conciliation toute voltairienne que pour la combattre ; mais plie séduisit Alfred de Vigny. La soumission des alliées et des sceptiques à la tradition catholique lui semblait aussi vénérable que lai superstition qui le retenait lui-même attaché aux Bourbons, après qu’il eut cessé de croire à la légitimité. Ce pieux mensonge était pour lui une forme de la fidélité, une manifestation de l’honneur. L’honnête homme, pensait-il, meurt, comme ses ancêtres, en chrétien ( Journal , 1834, p. 86).
Eclairé par La Mennais, Vigny trouvait donc dans le Catholicisme une force religieuse et sociale. Aussi, quand il eut renoncé à la souveraineté populaire, il se tourna vers les Catholiques, d’autant plus qu’il voyait l’auteur de l'Essai descendre dans l’arène: et qu’il comptait sur son ultramontanisme pour modérer la jeune Liberté qui sans doute l’effrayait non moins qu’elle le charmait.
Très certainement il fut frappé par le magnifique appel à la libejrté que lançaient chaque jour dans l’Avenir La Mennais et ses collaborateurs de; Coux, Gerbet, Montalembert, Lacordaine. Liberté de l’Eglise par la séparation de l’Eglise et de l’Etat, liberté de l’enseignement, liberté d’association, liberté de la
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'presse, liberté par Ilia1 décentralisation , voilà ce qu’dis réclamaient.
Nous sommes sûrs qu’il connut alors Lacordaire et Montalembert. La Correspondance en fait foi. Le 28 févr. 1860, quand Lacordaire se présentait à l’Académie française, Vigny écrit à lia Vicomtesse du Plessis :
« Le Père Lacordaire, que je connais depuis bien des années,
— et depuis le temps où les hommes politiques qui votent pour lui aujourd’hui le nommaient l’abbé romantique et l’abbé démagogue, — m’a envoyé ses œuvres et m’est venu voir dans ce même -salon où il avait des conférences avec moi et des poètes qui se nommaient Lamartine, Victor Hugo et Alfred de Musset... » (p. 313).
A supposer qu'il ait ignoré les articles enflammés- de Lacordaire sur la suppression du budget du clergé (27 oct. 1830, 3 oct., 2 nov., 15 nov., 29 nov.), la liberté de la presse? (12 et 27 juin 1731), il serait difficile de croire que l’abbé démagogue n’abordât pas dans la conversia-tion les sujets qu’il traitait dans le journal avec tant d’ardleur, et Vigny dut entendre des phrases comme celles qui, même aujourd’hui, lues sur les pages jaunies de 1 ’ Avenir, sonnent avec un si fîejr accent :
« Le temps n’est plus où c’était un crime de lèse-majesté d’oublier un sacrifice à César le jour qu’il avait tué sa mère.. (30 oct. 1830). — Nous sommes payés par nos ennemis... (15 nov. 1830).
— La censure... c’est l’infaillibilité ministérielle mise à la place de l’infaillibilité papale... .Je n’ai jamais compris pour ma part comment des catholiques se révoltent contre la liberté -de la presse à cause des maux dont elle est la source, eux qui ne se révoltent pas contre la liberté morale, malgré le déluge effroyable des crimes et des malheurs dont elle a inondé l’univers... (12 juin 1831). »
Quant aux trois articles de M-onltailembeirt sur le catholicisme1 en Irlande (1er, 5 et 18 janvier 1831), nous sommes- certains que Vigny a lu les deux premiers ; il en parle à Montalembert luimême. De l’article du 5 janvier il relève l’expression de chaumière épiscopale ; et il a fort bien vu que l’Irlande nous est donnée comme le modèle* d’une Eglise pauvre mais libre. (Lettre du 15 fév. 1831.)
Dans cette même lettre, il exprimait le désir d’avoir avec
Alfred de Viusy.
La Mennais « une entrevue qui peut ne pas être sans résultat ». Evidemment, Vigny était attiré vers ces fougueux apôtres de la liberté.
D’ailleurs, L’Avenir était plein de prévenances pour les Romantiques. « En fait, dit M. Duine, il fut le journal de Victor Hugo ». {La Mennais, p. 150). Il y eut donc entre le nouveau journal et Vigny quelques coquetteries. Le 3 avril, il envoie à V Avenir unie Première Lettre Parisienne ; Ile 21 avril, il annonçait à Montalembert l’envoi d’une seconde lettre ; mais Y Avenir disparut avant que la lettre fût écrite. De son côté, le journal manifeste certains égards pour Vigny. Le 15 avril 1831 paraît une première note sur l’Elévation « Paris ». On essaie d’aiguiller le poète vers une direction plus catholique : « Dans son rêve symbolique sur Paris, il a vu le christianisme gémissant, abandonné aujourd’hui sur le Calvaire ; dans une autre Elévation, il le contem filera sans doute sur la montagne de la résurrection... » Le 28 avril, Montalembert, consacrant un article à Notre-Dame de Paris, réunit Victor Hugo et l’auteur de Cinq-Mars auxquels il souhaite de « doter en commun » notre; patrie de romians historiques. Le 4 miai parut une nouvelle note sur Paris qui était tellement faite pour plaire à Vigny qu’on croirait volontiers qu’il en fut l’inspirateur. On sait, en effet, à quel point il tenait à nq pas paraître relever de Victor Hugo. Précisément, on distinguait dans cette note le roman de l’un et l’élévation de l’autre : « Là, tout est réel et pittoresque ; ici, tout est symbolique et figuré. Les deux poètes se sont pourtant rencontrés quelque part : c’est sur la tour d’où ils regardent tous deux l’immense ville. Mais, certes, ce, n’est point en cela que consiste l’invention... Ceci est pour rassurer les critiques modernes qui craignent ou feignent dp craindre des plagiats partout... » Le 26 juin, un entrefilet die trois lignes constatait le succès de la Maréchale d’ Ancre. Mais, le 28 juin, un feuilleton assez sévère était publié sur la nouvelle pièce. L’auteur qui signe H. R. dit bien que « le troisième; acte est superbe. » Seulement le drame en a cinq ! Eli bien « les deux premiers actes sont faibles et languissants, Il y la des longueurs et du faux dans le cinquième. » Déclarer que quatre actes sur cinq « abondent en belles scènes » c’eslt reconnaître qu’à l’exception d’un seul ils sont manqués. Les rédacteurs de V Avenir commençaient-ils à se lasser de la réserve sur laquelle se tenait le comte de Vigny ?
Si significative que fut sa collaboration — car il se montra toujours fort soucieux de ne pas compromettre la dignité de sa signature! — elle paraît très prudente. N’avait-il pas dès l’abord prévenu Montalembert qu'il ne partageait pas toutes les idées du Maître : « Je crois à sa toléranice comme à son génie. » (Corr., Lettre du 15 fév. 1831). Et il ajoutait : « Nous sommes dans un temps où un point doit suffire à rallier les hommes qui veulent sauver leur pays et servir l’humanité. » Quel était ce point? Sans doute ce que le 30 oct. 1830 V Avenir appelait « la nécessité de s’unir pour le maintien de l’ordre et de la conservation des droits communs. » Le trait d’union entre Vigny et l 'Avenir aurait été dans ce que La Me n nais gardait d'autoritaire, grâce au Catholicisme.
Quoi qu’il en soit, sa première Lettre Parisienne est die la plus attentive neutralité. Outrei l’éloge de deux poètes, Barbier, Antoni Deschamps, d'un musicien Paganini, d’une comédienne Mme Dorval, elle ne contenait qu’une vaniteuse qt impertinente apologie du Faubourg Saint-Germain :
« Union dans les familles nombreuses, charité et piété modestes, instruction rare, amour très éclairé des arts, politesse de manières égale pour tous, et, en ce sens, très libérale, indépendance totale d’opinions et grande franchise, fierté et brusquerie à les exprimer lorsqu’elles devaient déplaire au pouvoir actuellement déchu ; voilà ce que j’y ai toujours vu. »
Il faisait des allusions très transparentes lau soldat qu’il avait été, au garde national qu’il était :
a Ses hommes ont tous servi le. pays, la plupart aux armées, beaucoup sans avancement et sans faveurs, quoi qu’on die, et presque à leurs frais, à l’ancienne manière... Beaucoup... passent les nuits au corps de garde national avec de braves et bons artisans leurs voisins... »
Vigny veut, bien avertir le, pu’blic que le noble faubourg et lui ne boudent plus la nation, en dépit de l’élégiance des mœurs. Tout cela ne laisse pas d’être assez méprisant ; et c’était en termes dédaigneux qu’il déterminait, le 29 avril 1831, la manière dont il entendait collaborer à Y Avenir : « J’ai bien des petites choses à dire au public entre les intervalles de mes
compositions. » ( Corr ., Lettre à Montalembert, p. 43). Ge n’esl pas ainsii. qu’on s’enrôle, dans un parti.
La liberté sans doute échauffait son âme, elle ne l’embrasait pas. Il écrivait bien à Montalembert qu’il enviait « à présent la liberté et la pauvreté » du clergé de l’Irlande ; mais il n’iavait garde de réclamer parqille liberté pour l’Eglise française. Cependant la séparation de l’Eglise et de l’Etat, aurait dû rassurer son voltairianisme, puisqu’elle privait les prêtres de tout appui séculier. La liberté de ta; presse le touche davantage. Gar le journalisme le tenta, comme le tentèrent le pouvoir législatif et toutes les formes du pouvoir. En 1832 il écrivait :
« Il a fallu un théâtre de chaque jour où des grands personnages vinrent jouer le matin leur rôle de la veille, o’u le soir celui du matin... ce théâtre a lété fait, ce théâtre c’est un journal... Celui qui fait mouvoir à son gré ceis personnages vivants, c’est le journaliste ! Ce sera toi demain, si tu veux ! » ( Journal , p. 70).
Avec Vigny, on ne sait jamais si le dédain n’est pas le résultat d’une déception. Hautaines, espacées, prudentes et souvent anonymes, ses diverses collaborations à la Quotidienne (28 août 1824 ; 26 oct. 1828) ou à 1’ Avenir lui semblaient pqut-être dignes qu’on lui forçât la main et qu’on l’obligeât d’être le journaliste malgré lui, comme il aurait tant aimé devenir le député malgré lui. Déçu ou non, dans sa Correspondance ou dans son Journal il ne parle guère de la Presse que pour la blâmer. C’est un « instrument de médisance et de/ calomnie. » (Corr., Lettre à Antoni Deschamps, déc. 1832, p. 50). Elle dévorera l’éloquence en raréfiant l’auditoire/ de l’orateur. « On se dit : je ne l’ai pas entendu ce malin, qu’importe ! je le lirai demain. » ( Journal , 1832, p. 67). Elle divague, extravague, étant « une bouche forcée d’être toujours ouverte et de parler toujours. » (7<L, 1834, p. 94). Ecrivant pour tous les goûts, les journaux sont les complaisants et les parasites de leurs lecteurs. » (7<7., 1839, p. 140). Nulle part on ne devine l’enthousiasme d’un Lacordaire qui1 accepte volontiers les maux de la Presse, parce qu’elle est la plus sûre sauvegarde de la liberté. Quant à la décentralisation, le poème de Paris (1831) témoigne assez que la Capitale lui apparaissait comme le pivot de la France et qu’il ne désirait point désengrener les roues provinciales. Il faudra la Révolution de 1848,
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des séjours prolongés au Maine-Giraud pour le convaincre que la folie parisienne a parfois besoin, comme contrepoids, die la sagesse rustique.
Bref, en matière politique, le libéralisme die Vigny fut peu impressionné par le libéralisme ménaisien. Cependant ce libéralisme ne lui déplaisait pas. Casimir-Périer définissait V Avenir “ l’alliance du catholicisme ultramontain avec l’opinion libérale exaltée. » (Duine, ouv. cité, p. 154). Une telle alliance paraissait sans doute à Vigny un excellent moyen de maîtriser les révolutions futures. Aussi dans Paris , ili met bien en première ligne l’ Ultramontain, mais il n’oublie pas le Libéral, et après avoir dit (( prêtre pauvre et puissant pour Rome », il lajoute « et malgré Rome », désignant ainsi l’œuvre du Libéral qui travaille pour Rome 'avec des principes tout modernes qui font horreur à Rome. Il n’en est pas moins vrai que s’il accepte et même approuve lq libéralisme de La Mennais, c’est à condition qu’il reste subordonné à rultramontanisme.
Tant que La Mennais n’a pas rompu avec Rome/, Vigny ne rompt pas avec La Mennais ; et nous avons indiqué comme il fut gagné à la liberté du soldat par les Paroles d’un Croyant. Mais il ne lui pardonna jamais sa rupture. En matière de religion, les incrédules sont parfois très exigeants pour autrui. La Mennais, à son avis, aurait dû se faire trappiste. Il le déclare dans 1q plan du romain de Samuel de 1837 : « 7 mai. Sur Samuql... Récit de ses désespoirs et de ses passions. ( — Et moi ! dit la religieuse). — Il se fait trappiste, et ellq va soigner des cholériques jusqu’à ce qu’elle meure. » — « 6 octobre. Histoire de Samuel... Il va se jeter à la Trappe pour se punir et il y tue sa pensée. » ( Daphné , Appendice , pp. 205 et 215). Malheureusement, La Mennais ne songeait ni au choléra, ni à la Trappe. Convaincu — et en partie pla.r Y Essai sur l'Indifférence — que le christianisme était indispensable à la société1, Vigny reprochait à La Mennais d’abandonner ses disciples.
De 1836 à 1847, son ressentiment se manifeste dans les notes du roman de Samuel , dans la correspondance^ dans le Journal d’un Poète.
Le 22 mai 1836, le reproche est encore affectueux :
« Que l’abbé de La Mennais avait déjà en 1823 l’idée qu’il a mise en œuvre dans Y Avenir : il se trompe en cela, on l’excuse
par amitié. La Mennais s’est contredit, s’est donné un démenti violent et a perdu sa place dans la société, — parce quel l’on ne fait croire à 'une idée qu’en y ayant foi soi-même, du moins en apparence et avec persévérance. » ( Revue des Deux Mondes (p. 716).
La phrase est capitale. Du jour où La Mennais cesse d’être ultramontain, Vigny ne veut plus voir en lui que l’ultramontain, et il le hlâme de n’avoir pas su être le magnifique et constant imposteur dq l’autorité. Son libéralisme qu’il approuvait comme une opportunité, est maintenant repoussé comme un démenti.
Les notes de 1837, particulièrement nombreuses, soulignent les lacunes du génie de La Mennais. Nous lisons, à la date du 2 février : « Vous voyez, dit le Docteur Noir, que Samuel aurait mieux fait, de jeter ses idées , comme vous ferez les vôtres dans une] forme toute philosophique ou poétique, que de se jeter, à corps perdu, dans le flot grossier pour lui faire rebrousser chemin. Mais il ne pouvait que ce qu’il a fait, parce qu’il n’était ni tout à fait Poète, ni tout fait Philosophe. — On ne sait si Samuel est un homme ou un enfant. » ( Daphné , Appendice , pp. 199-200). Ni tout à fait poète, ni tout à fait philosophe, La Mennais serait encore plus philosophe que religieux : « 6 février... — O Samuel, vous croyez être religieux, non, vous êtes philosophe. — Si vous étiez religieux véritable, vous seriez resté aux pieds dq la croix. » Julien, lui, était resté païen. Mais, la religion de Lia, Mennais est plutôt une a religiosité organisatrice » (formule du 17 septembre, p. 212). Le 7 février, à propos des Paroles d’un Croyant. Vigny rédige lai note suivante : « Vous vous écrivez, ô mon cher Samuel, des paraboles apocalyptiques pour vous faire, entre vous, de petites frayeurs, en ressuscitant pour votre usage les vieilles peurs que personne n’a plus... » (pp. 201-202). Ces « paraboles apocalyptiques », ce sont ces réunions étranges de rois buvant du sang dans des crânes ; « ces vieilles , peurs », c’est la crainte des rois. Là1 parabole des souverains buveurs de sang, écrite sous le règne de Louis Philippe, faisait sourire Alfred de Vigny. — Bientôt il accuse La Mennais d’étroitesse d’esprit : « La volonté ardente et impressionnable, mais peu intelligente et bornée, par la vue trop courte de l’Eglise... » (p. 202). Néanmoins, il reconnaît sa « volonté ardente », son « enthousiasme » (6 fév., p. 200),
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sa sincérité enfin. « Il est sincère clans l’idée de l’affranchissement de l’espèce humaine et lia. réalisation de la liberté et [de] l’égalité chrétienne. » (7 fév., p. 202).
La note du 11 février nous empêche d’oublier que/ ï Avenir n’a pas toujours été condamné par Vigny : « Une assemblée de directeurs de familles et d 'épouses enrégimentés à un Pape démocratique rendraient ce Pape tout-puissant. — Belle théocratie. » ( Daphné , Appendice , p. 203).
L’expression de « pape démocratique » indique assez que Vigny ne blâmait les idées démocratiques dq La Mennais que du jour où elles ne gravitaient plus autour de la papauté.
Cette sincérité qu’il loue en 1837, il en viendra presque à Ha suspecter en 1839. N’écrit-il pas dans son Journal : « Il n’est pas coupable de chercher la vérité, mais il l’est de l’affirmer avant de l’avoir trouvée. » (17 sept. 1839, p. 144). Enfin, dans la; lettre au prince de Bavière, sans méconnaître l’ignorancei où étlait La Mennais des intrigues politiques et l’innocence ascé- • tique de sa solitude, il altitribue son évolution à l’effroi de l’impopularité. C’est l’acteur qui, à tout prix, veut jouer un rôle. Il avait « sa petite église, et sa place était comme une seconde papauté ; mais il l’a crue brisiéte, cette tiare, par la révolution de 1830 ; il s’est épouvanté de se voir rangé parmi les ruines, il a cru à propos de rajeunir son nom, et après mille hésitations, celui qui avait dit Dieu et l'autorité a dit tout à coup Dieu et la liberté ; mais dans sa réforme incertaine, à demi suint-simonienne, il a été assez puni... »
Vigny oublie vraiment que YAvenir croyait unir les deux devises : Dieu et l’autorité , Dieu et la liberté. Mais l’oubli ne nous prouve que mieux combien Vigny était hors d’état de concevoir pour La Mennais un rôle e/n dehors de la; papauté.
Cependant, Vigny s’était décidé à remanier son plan, pour y introduire l’apostasie de La Menntais. Le nouveau plan, rédigé le 19 octobre. 1840, n’est que la mise en œuvre d’une plainte célèbre de Sainte-Beuve : « Rien n’est pire, disait Sainte-Beuve, sachez-le bien, que de provoquer à la foi les âmes et de les laisser là à l’improviste en délogeant. Combien j’ai su d’âmes espérantes que vous teniez et portiez avec vous dans votre besace de pèlerin et qui, le sac jeté à terre, sont demeurées gisanteis le long des fossés. » ( Portraits Contemporains, Calmann-Lévy, 1888, t. I, p. 265). En effet, Samuel,
devenu Maximilien, convertit une Juive ; elle abjure» et attend comme « la lumière du christianisme » le nouvel apôtre parti pour Rome;. « Il revient dire : il n’y a pas de Christ... et a jeté son bâton de pèlerin. » ( Daphné , Appendice , p. 221).
En 1844, tout en déclarant que son héros de prédilection, Julien, s’il renaissait, « prendrait assurément le corps de quelque Prêtre ayant l’esprit de Strauss et de La Mennais », il reproche toujours à ce dernier ses aventures démocratiques et philosophiques : « La Mennais a voulu, pour sauver sa théocratie, l’iappuyer sur le mouvement populaire de la Révolution de Juillet et fondre lèi christianisme dans la; philosophie et la raison humaine : son dogme s’y est noyé et sa philosophie va se perdre en voulant être dogme. » ( Daphné , Appendice , 21 oct. 1844, p. 227).
Maintenant qu’il condamnait la campagne dej Y Avenir parce qu’il en connaissait l’issue, il en revenait toujours au premier La Mennais, à l’auteur de l 'Essai, apôtre d'enthousiasme, d/’ idéalisme, de pouvoir spirituel et ultramontain. Dans un plan de 1847, il se proposait de faire résumer « les idées de YEssai sur l'Indifférence en y joignant celle de J .de Mlaistre. » ( Daphné , p. 238).
Quand La Mennais quitta l’Eglise, il marcha en sens inverse de Vigny. L’un courait à la liberté, l’autre revenait à l’autorité. Toutefois Vigny ne songea jamais à faire disparaître de son roman théosophique la figure de\ La Mennais. Il comprenait qu’il était du petit nombre des élus, auxquels il est permis d’attirer les âmes, de leur donner une orientation nouvelle et d’attacher leur nom à une des mouvantes formes de la pensée humaine.
« Deux fois dans sa vie, dit M. Duine, au premier volume de son Essai et à l’apparition de ses Paroles , il a été donné à l’abbé Félicité de La Mennais d’ébranler le. monde. » { Ouv . cité , p. 204). Après avoir fortifié le christianisme en sauvant YUltramontanisme , il l’avait remis sur la grandie route du monde en créant le socialisme chrétien. Voilà pourquoi La Mennais resta le héros du roman de Vigny.
D’ailleurs, en condamnant l’apostasie de La Mennais, Vigny eut raison. Car il n’y avait pas pour La Mennais place dans le monde hors l’Eglise. Du moins tant qu’il resta dans l’Eglise,
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occupa-t-il une place considérable ; et l’action qu’il exerça sur Vigny fut essentielle.
Le fondateur de VAvenir était le prêtre révolutionnaire ; Vigny, en toute chose, remontait au principe divin. Tous les deux pensaient qu’une révolution politique serait d’abord religieuse. Mais Vigny se demandait s’il ne fallait pas à une société nouvelle urne nouvelle religion. La Mennais le convainquit que le Christianisme avait encore assez de vitalité pour animer le monde, et que si le monde était trop froid pour créer de nouveaux dogmes, i'1 pouvait, grâce à l’ardeur du dernier apôtre, subir l’ardeur salutaire d’une religion ancienne mais rajeunie. Aussi Vigny se mit-il à compter sur le Catholicisme pour réduire à de justes limites les concessions qu’exigeait l’esprit d’égalité et de liberté. C’ept pourquoi il écrit que Julien à notre époque aurait pris « l’esprit de Strauss et de La Mennais » ; évidemment de Strauss l’esprit, religieux pour reformer les dogmes chrétiens, de La Mennais l’esprit politique pour galvaniser la société chrétienne.
Vigny s’approcha donc discrètement des rédacteurs de ï Avenir, attiré par leur caractère religieux. Mais ce n’est que plus tard, vers 1837, quand La Mennais eut trahi sa cause, que Vigny parut le plus m'énaisien, c’est-à-dire le; plus convaincu que le monde devait rester catholique. Le 16 janvier 1831, le poète de Paris était encore trop sceptique — scepticisme qui portait non sur Dieu mais sur l’Eglise — pour ne pas considérer la tentative de La Mennais comme aussi sublime que désespérée. Il suivait La Mennais sans doute, mais il regardait en même temps les Libéraux et les Saint-Simoniens ; et lorsque l 'Avenir se tut le 15 nov. 1831, il alla vers eux.
Après La Mennais, le poète de Paris cite Constant et les Saint-Simoniens. La meilleure preuve qu a ses yeux le directeur de Y Avenir était avant tout un Ultramontain, c’est qu’il donne comme représentant de la liberté, non La Mennais, mais Constant.
Liberté, crie un autre et soudain la tristesse Comme un taureau le tue aux pieds de sa déesse,
Parce qu’ayant en vain quarante ans combattu Il ne peut rien construire où tout est abattu.
Eclaircissons ces q-ua tires vers par quelques rapprochements.
Vigny n’avait vu B. ConsitanJt qu’une fois, chez Mme O’Reilly, l’hiver qui précéda sa mort ( Journal , 1830, p. 54). Il reconnaît sa politesse, la supériorité de son esprit, mais lui refuse les qualités romantiques : la sensibilité et l’imagination :
« C’était un homme d’un esprit supérieur... Je crois qu’il avait un but d’ambition très élevé, qu’il n’a pas atteint... Peutêtre lui fallait-il une république et en être président. — La dynastie des Bourbons l’importunait, il a contribué à la renverser ; et ila tristesse qu’il a confessée à la tribune lui est venue de l’impuissance où il se sentait plongé de rien fonder sur les ruines qu’il nous a faites. Il avait un assez noble profil, des formes polies et gracieuses, il était homme du monde et homme de lettres, alliance rare, assemblage exquis. Je crois qu’il avait un cœur froid et nulle imagination. » ( Id . p. 55).
Comme dans l’Elévation Paris , Constant apparaît ici triste et impuissant à construire.
Il semble que Vigny ne fréquenta guère plus l’écrivain que l’homme.
Lut-il Adolphe ? Sans doute. Se plût-il à cette lecture ? C’est autre chose. Le 10 janvier 1831, il notait dans son Journal :
« Ce que les femmes aiment, c’est qu’on les aime. Voilà pourquoi tous les poètes et les écrivains les plus froids se sont évertués à faire les passionnés. René, Lara, etc. Il y en a un qui a été franc et s’est avoué froid et insouciant ; il a confessé ses amours d’homme de lettres, nés dans le cerveau seulement, — et les femmes l’ont pris en haine pour cela ; c’est Benjamin Constant, et Adolphe est son caractère. » ( Revue des Peux Mondes, p. 709).
Certes Constant a le mérite de la sincérité. Mais loin d’être un homme, fatal, qu’isole son génie, Adolphe est un médiocre qui souffre de faire souffrir et de ne pas aimer qui l’aime, presque piteux. Ce personnage si peu byroeien ne devait pas charmer Vigny plus que les, femmes. Ellénore serait d'avantage selon son goût, étant en lutte constante avec sa destinée. Vivant dans l’irrégularité, elle '.a soif de moralité et de considération. Aimant un homme qui a dix ans de moins qu’elle, elle abandonne tout pour le suivre et croit trouver dans cet, abandon la
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sécurité. Elle succombe enfin, justifiant cette parole d’Adolphe qui pourrait être de Vigny : « On lutte quelque, temps contre sa destinée, mais on finit toujours par céder » (1).
Lut-il le grand ouvrage De la Religion ? Il y a peu d’apparence.
Il fquilleta très certainement les Mélanges de Littérature et de Politique parus en 1829 dont il fit passer dans Paris les décianations de la Préface. Constant y professe qu’il a défendu quarante ans la liberté. Or c’est à ce titre, et en ces termes que Vigny lui ménage une place entre La Mennais et Saint-Simon.
Directement ou indirectement, il ne fut pas sans connaître quelques-uns des écrits politiques composés de 1797 à 1819 et qui furent groupés sous le titre de Cours de Politique Constitutionnelle.
Il n’y remarqua pas d’ailleurs le mépris de Constant pour les écrivains qui se croient hommejs d’Etat. Sans cela, dans son unique entretien avec Constant, aurait-il aussi complaisamment savouré la « coquetterie charmante » de l’homme d’Etat envers le poète ? ( Journal , 1830, p. 54).
Il n’a pas non plus dégagé la belle unité de l’œuvre politique de B. Constant. La liberté des Anciens se composait de la participation active au pouvoir collectif. Or, pour que chaque citoyen conserve sa part de souveraineté, il faut maintenir l’égalité et restreindre les libertés individuelles. Aujourd’hui l’étendue des Etats interdit le gouvernement direct ; les progrès de la civilisation ont multiplié les moyens de bonheur particulier ; en conséquence, sacrifier les libertés privées à la liberté collective serait une duperie. Constant ne nie pas le principe de la souveraineté populaire : « Il n’existe au monde que deux pouvoirs, l’un illégitime, c’est La force, l’autre légitime, c’est l'a volonté générale. » ( Cours de Politique Constitutionnelle, Ed1. Laboulaye, 1861, tome Ier, p. 8). Mais il entend — ce que faisait déjà l’auteur du Contrat Social — limiter le domaine de la volonté générale. « Il est faux que la société tout entière possède sur ses membres une souverain été sans bornes. » (Id., idem,
fll) Quand le Quaker dit à Chatterton (Adte II. Sc. IV) : « les cœurs jeunes, simples et primitifs ne savent pas encore étouffer les vives indignations que donne la vue des hommes » ; on songe d’Adolphe justifiant ses sarcasmes junéviles : « L’étonnement de la première jeunesse à l’aspect d’une société si factice et si travaillée annonce plutôt un cœur naturel qu’un esprit méchant, »
p. 9). Les droits personnels « indépendants de toute, autorité sociale ou politique » sont « la liberté individuelle, la liberté religieuse,, la liberté d’opinion dans laquelle est comprise sa publicité, la jouissance de la propriété, la garantie contre tout arbitraire. » {Id., p. 13). Il supprime « tout monopole, toute corporation », et refuse à la majorité le, droit d’asservir la minorité. ( Mélanges . Préface, p. VI et XI, Ed. 1829).
Tout en reconnaissant la suite de cette œuvre politique., il faut en constater l’insuffisance. Préoccupé d’assurer les jouissances privées, Cpnstant ne songe qu’à ruiner la collectivité et ne s’aperçoit pas — ce dont s’apercevra si bien Tocqueville — que plus les Modernes marchent à l’individualisme, plus il faut ralentir cette marche dans l’intérêt même de l’individualisme. C'ar détruire les droits collectifs, c’est non seulement tarir le patriotisme, c’est, à force d’écarter les hommes des affaires publiques, les rendre, impuissants contre les coups d’Etat et leur réserver les surprises du despotisme. L’œuvre de Constant est une œuvre de négation.
Vigny n’a nulle part reproduit ni les dlétiails, ni l'enchaînement de La pensée de Constant ; il a du moins compris ce que cette pensée, avait de destructif et il l’a formulé dans le poème de Paris :
Il ne peut rien construire où tout est abattu.
Quelle fut l’influence de la doctrine libérale de Constant sur Vigny ? Cette continuelle défense des droits privés l’empêcha de les trop méconnaître, et en 1832 il projettera un poème sur YHabeas corpus ( Journal , p. 68). Si le poète de Paris, en 1831, cite Constant après La Mennais, c’est que quarante ans de lutte avaient rendu son nom représentatif de la liberté.
Cependant, en janvier 1831, Vigny n’est p'as encore libéral. En 1829, il n’avait fait que changer l’autorité de place et substituer à l’autorité du roi celle du peuple. Aussi, en 1829, dans son Journal, parle-t-il de Constant, le chef des Libéraux, et de Victor Hugo qui devient libéral en termes désobligeants ( Revue des Deux Mondes, p. 689). En 1830, il se met alvec Bûchez — nous l’avons vu — contre les Libéraux. Et quand les Libéraux triomphent, ils les déclarent « habiles à détruire eit inhabiles à 'fonder. » {Id., idem, 19 déc. [1830], p. 703). C’est bien
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là pour lui le trait essentiel dei l’Ecole libérale, celui qu’il fixe dans Paris. Elle n’ai pas de poli t iqu a e ons tit u t io n nelle ; et, puisqu’il faut une autorité dans le monde, Vigny n’osant pas trop, avec La Mennais, la demander au Catholicisme, et ne la trouvant pas chez Les Libéraux, interroge! les Saint-Simoniens. Le poète de Paris cite en dernier Saint-Simon.
Les Saint-Simoniens le rejetèrent vers les Libéraux. Occupés de réformes sociales, plutôt que politiques, malgré leur tendance autoritaire, en attendant que soit formée la société véritable, ils préfèrent le gouvernement qu’on voit le moins, qui fait le moins et qui coûte le moins, c’est-à-dire se rallient aux Libéraux.
Pour des raisons identiques, Vigny devint libéral. Faute d'un pouvoir fort de son goût, il finit par se résigner au pouvoir faible. Mais s’il tenait à sa liberté, il tenait moins à celle des autres. Ce n’est pas là un solide libéralisme et il ne s’y maintiendra pas.
Ce furent en effet ses déceptions qui le gagnèrent aux Libéraux. Pas plus que le gouvernement de Charles X, celui de Louis- Philippe ne fit appel à son génie. Il se lassa vite de commander un bataillon de la Garde Nationale, et donna sa démission le 18 juin 1832. Partout, dans son Journal et ses Lettres, éclatent non seulement sa rancœur, mais un dédain de 'la politique qui n’atteste que trop son secret désir de devenir un homme politique. En janvier 1831, il déplore de n’être pas pris au sérieux. <( Ce qui m’a fait le plus de tort dans ma vie, ç’à été d’avoir les cheveux blonds et la taille mince. » Il avait de trop bonnes manières pour être considéré comme un excellent officier. « Un pair de France qui avait trouvé quelque profondeur de vues dans Cinq-Mars et ses poèmes », fut stupéfait quand il le vit riant avec Delphine Gay. « Puériles imaginations des hommes ! » conclue-t-il ( Revue des Deux Mondes , p. 707-8). Ecarté du pouvoir, comme il a l’esprit généralisateur et excessif il s’écrie : « Les parias de la société sont les poètes, les hommes d’âme et de cœur, les hommes supérieurs et honorables. Tous les pouvoirs les détestent, parce qu’ils voient en eux leurs juges, ceux qui les condamnent avant la postérité. (Corr., Lettre du 30 mars 1831, p. 41).
Ce désenchantement prit corps dans Stello.
Vigny, théoricien de la Révolution : Stello.
Joseph de MAISTRE. NODIER.
L’auteur de Stello est désenchanté. Il vit sous le régime parlementaire et il le réprouve. N’avouei-t-il pas dans Y Histoire de Kitty Bell qu’il vise tout régime parlementaire, et lei nôtre non moins que celui des Anglais :
« Oui, je vois chaque jour des hommes semblables à ce Beckford, qui est miraculeusement incarné d’âge en âge sous la peau blafarde des plaideurs d’affaires publiques. » (Ch. xix, p. 87).
Et alors apparaît le Vigny théocratie: et disciple de La Mennais. Car il reproche au gouvernement de Louis-Philippe l’athéïsme. Les plaideurs d’affaires publiques fabriquent des codes dont les anneaux s’entrelacent au hasard, « ne remontant jamais à l’immuable anneau d’or d’un religieux principe ! » ( Id ., p. 88). Elle est bien aussi d’un Théocrate, — on sait assez que les Théocrates établissaient fortement le pouvoir du père dans la famille — la phrase suivante, où il montre que la pensée de ces « membres rachitiques des corps politiques, impolitiques plutôt », ne vaut pas « pour l’unité et l’accord des raisonnements la simple et sérieuse pensée d’un fellah jugeant sa famille au désert selon son cœur ». (Id, idem). Mais il semble bien qu’en 1832, après la suspension de Y Avenir, Vigny se tenait moins près de La Mennais que de J. de Maistre. Ce mépris de toute assemblée, quelle qu’elle soit, n’est plus du directeur de Y Avenir, mais il est bien de hauteur des Considérations sur la France, lequel proclame que « nulle grande institution ne résulte d’une délibération ; les ouvrages humains sont fragiles en proportion du nombre d’hommes qui sein mêlent. » ( OEuvres posthumes, Lyon, J. -B. Pelagand, 1850. Tome Ier, Considérations, ch. vu, p. 96). C’est pourquoi en 1847 Vigny se proposait d’exposer conjointement les idées de YEssai sur l'Indifférence et celles de J. de Maistre. L’auteur de Stello subissait le charme de J. de Maistre comme il subit le charme de La Mennais et pour les mêmes raisons, parce que l’un et l’autre voient les choses sous l’angle du divin.
LES IDÉES POLITIQUES
Le désenchantement de Stello est complet. Il n’envisage que trois gouvernements possibles : Monarchie absolue, Monarchie représentative, République ; et dans trois récits il les condamne successivement. Le jugement qu’ils portent des écrivains est sa pierre de touche.
L’importance des écrivains est capitale. « Tout sort des doctrines », disait La Mennais. Parmi les écrivains les poètes l’emportent, ayant en partage la divine imagination ; le gouvernement devrait donc appartenir aux poètes. Or ils sont proscrits par les trois gouvernements :
a Des trois formes de Pouvoirs publics, la première nous craint, la seconde nous dédaigne comme inutiles, la troisième nous hait et nous nivelle comme supériorités aristocratiques. Sommes-nous donc les Ilotes éternels des sociétés ? » (Ch. xxxviii, p. 227).
Il y a gradation ; la haine et le nivellement sont plus redoutables que la crainte et le dédain ; la désillusion démocratique de Vigny fut la plus forte.
Haine et nivellement, voilà donc la démocratie. « Multitude sans nom ! vous êtes ennemie des noms ! » (Ch. xxxvii, p. 228). Toute aristocratie, de la naissance ou du génie, est nivelée par la haine. Vigny prononce même l’oraison funèbre de la noblesse, désormais « rayée du livre de vie. » (Ch. xxxix, p. 243-244) ; et il fait dire à Robespierre : « nulle race n’est plus dangereuse pour la liberté, plus ennemie de l’égalité que celle des aristocrates de l’intelligence. » (Ch. xxxiv, p. 194). Et comme il réunissait l’aristocratie du génie à celle de la naissance, dans son imagination romantique, il voit la Révolution tout entière tournée contre lui. De même qu’il se trouvait victime de Richelieu avec Cinq-Miars, il se trouve victime de Robespierre lavée Chénier.
Stello est presque entièrement consacré à la désillusion démocratique. Vigny ne revient pas aux considérations sur la monarchie, après Cinq-Mars. De la monarchie représentative il n’examine que le côté démocratique et parlementaire ; tant il se hâte d’arriver à « une forme de pouvoir plus populaire encore ; » (Ch. xix, p. 22), c’est-à-dire à l 'Histoire de la Terreur et à l’assassinat politique de Chénier.
Jugeant de ce que sera la Démocratie parce qu’elle a été,
il l’étudie dans la Révolution ; et, comme il aime les extrêmes, toute la Révolution lui apparaît dans la Terreur ; et la Terreur c’est la mort.
Voici donc la conséquence de l’accusation des Ministres de Charles X. Vigny se demandait si toute révolution ne consisterait pas à verser le sang ; et c’est pourquoi s’imposait à lui La question de l’assassinat politique. Il La traitait dans la Maréchale d' Ancre ; il l’aurait traitée dans Mme Roland ; et, pour lui donner toute son ampleur, il la reprend dans Stello, à propos de la Terreur qu’il définit « l'émotion continue de l’assassinat. » (Ch. xx, p. 102).
Son pessimisme1 paraît au comble : la démocratie, en dernier ressort, c’est l’assassinat. Cependant, l’optimisme n’est pas loin. Vigny veut bien condamner la Terreur, mais à condition d’absoudre les Terroristes. Pour ces deux points, i'1 consulte un aristocrate comme lui, et comme lui séduit par la Terreur, le comte Joseph de Maistre ; et sur le second il consulte aussi un ami dont il avait entendu ou lu maint récit de la Tourmente révolutionnaire, Charles Nodier.
Vigny va vers de Maistre à la fois pour le combattre et pour le suivre ; pour le combattre, car il n’hésite pas à le) traiter de sophistiqueur ou de falsificateur (Ch. xxxn, pp. 178 et 181) ; pour le suivre, car cet homme « doué d’une des plus hardies et des plus trompeuses imaginations, philosophiques qui jamais aient fasciné l’Europe », avait « conscience du vrai », c’est-àdire du divin.
Ce qu’il combat avant tout, c’est La doctrine du salut par le sang ; doctrine funeste qui réunissait Joseph de Maistre et Les Terroristes au pied de l’échafaud. En effet, Vigny a horreur du sang versé ; et la Démocratie verse le sang. Pourquoi ? et, puisqu’il cherche toujours les principes,, quel est le principe ? Précisément celui de J. de Maistre : *le Sialut par le sang.
Là encore réapparaît l’optimisme. D’où vient cette horreur du meurtre ? De l’amour de la vie, tout simplement. Comme eût fait, Mme de Staël, il s’écrie avec enithoufeiasme :
« Qu’ils soient tous absous, excepté ceux qui osent toucher à la vie ! La vie, le feu sacré, l'e feu trois fois saint, que le Créateur
lui seul a droit de reprendre ! droit terrible de la peine sinistre, que je conteste même à la justice ! » (Ch. xxxii, p. 181).
Pour réfuter l’exécrable principe du salut par le sang, il écrivit dans Stello tout un chapitre, le ch. xxxn, intitulé, Sur la substitution des souffrances expiatoires.
Vigny commence ce chapitre par une série d’allusions aux livres de Joseph da Maistre, et il n’en omet guère : « Livres sur l’avenir de la France, deviné phrase par phrase (1) ; sur le gouvernement temporel de lai Providence (2) ; sur le principe générateur des constitutions (3) ; sur le Pape (4) ; sur les décrets de la Justice divine (5) et sur l’Inquisition (6) » (ch. xxxii, p. 178). Mais, comme il se propose de réfuter la théorie de la réversibilité et de l’expiation par le sang, il arrive vite à 1 ’Eclairsissement sur les sacrifices dont il nous donne la substance : « La chair est coupable... Le ciel ne peut être apaisé que par le sang. L’innocent peut payer pour le coupable... L'effusion du sang est expiatrice. Ces vérités sont innées. La Croix atteste le salut par le sang... Origène a dit justement qu’il y avait deux rédemptions : celle du Christ, qui racheta l’univers ; et les rédemptions diminuées , qui rachètent par leur sang celui des nations (7)... » (Ch. xxxn, p. 179).
Une fois le principe du salut par le sang posé, tout le reste suit : la mission du bourreau ; l’équité de l’Inquisition, la divinité de la guerre, la dégénérescence des races sauvages (8), qui, puisqu’elles sont malheureuses, sont criminelles (p. 180).
(1) Considérations sur la France , 1796.
(2) Les soirées de Saint-Pétersbourg ou Entretiens sur le gouvernement temporel de la Providence.
(3) Essais sur le principe générateur des constitutions politiques et des autres institutions humaines , 1810.
(4) Du Pape.
(5) Sur les délais de la justice divine dans la punition des coupables.
(6) Lettres à un gentilhomme russe sur l’Inquisition espagnole.
(7) Eclaircissement sur les sacrifices, Œuvres posthumes, t. II, pp. 339, 340, 342, 398. Les rédemptions diminuées sont celles des martyrs.
i'8) Sur l’Inquisition, Vigny cite presque textuellement les Lettres à un gentilhomme russe. J. de Maistre écrit : « L’Inquisition est, de sa nature, bonne, douce et con serve, tryice ». Vigny conserve les épithètes (p. 180), mais il omet l’expression « de sa nature » qui annonce cette1 2 3 4 5 6 7 restriction faite par de Maistre, •que l’Inquisition a été modifiée par la puissance civile». — Sur les Sauvages, cf. Œuvres Posth. Soirées de Saint-Pétersbourg, tome I. II« Entretien, pp. 75 à 105. De Maistre distingue le sauvage qui est un dégénéré et le barbare qui est «n primitif.
Loin 'de reprocher cette doctrine cruelle au Dieu jaloux, ce qu’on aurait pu craindre du poète de la Fille de Jephté, il en absout le christianisme : « Jusqu’à cet Esprit falsificateur, l’idée de la rédemption de la race coupable s’était arrêtée au Calvaire. Là, Dieu immolé par Dieu avait lui-même crié : « Tout est consommé. » (Ch. xxxn, p. 180). Le poète du Mont des Oliviers fait expressément condamner par lei Christ la doctrine du salut par le sang :
Père libérateur ! jette aujourd’hui d’avance La moitié de ce sang' d’amour et d’innocence Sur la tête de ceux qui viendront en disant :
Il est permis pour tous de tuer l’innocent.
Rien ne saurait plus que ces vers du Mont des Oliviers , attester combien Vigny fut saisi d’horreur en face de l’assassinat politique, et de la théorie de l’expiation par le sang.
Pourquoi cette théorie néfaste ? Parce que, répond Vigny, (( l’orgueil humain sera éternellement tourmenté du désir de trouver au pouvoir temporel absolu une base incontestable » (p. 180-1). Alors il condamne « cette violente passion de tout rattacher à tout prix à une cause, à une synthèse, de laquelle on descend à tout et par laquelle tout s’explique... » (p. 183). A cette synthèse ambitieuse et vaine il oppose l’analyse qui est « la destinée de l’éternelle ignorante, l’âmei humaine » (p. 184), et que lui enseignait La Rochefoucauld. Devant la folie des synthèses que Joseph de Maistre lui manifestait en un illustre exemple, il lappréciait l’utilité des lentes et précises découvertes de l’analyse scientifique, jetées à la mer, le jour du naulfragei et plus tard inscrites au livre de l’Esprit. Et c’est peut-être pourquoi, malgré son esprit généralisateur et naturellement synthétique, Vigny nous livra sa pensée avec ses antithèses, ses contradictions mêmes, sans vouloir construire un système.
Ainsi la doctrine de l’Expiation par le sang est atroce, car elle aboutit à recommander le meurtre. Joseiph de Maistre rejoint Saint Just et explique Saint Just (ch. xxxii). C’est pourquoi il nous montre Saint Just ayant surtout lu dans ses « beaux livres » la vertu expiatrice de l’effusion du sang (ch. xxxi, p. 177). Il n’avait pourtant pas pu lire les beaux livres de J. de Maistre î
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et alors quels sont ces beaux livres ? Peu importe. L’essentiel, c’est que Vigny, cherchant lei principe de la Terreur, le trouve dans J . de Maistre. C’est donc bien à J. de Maistre qu’il demandait l’explication des la Terreur, cédant, non moins que lui, à l’esprit synthétique.
Il ne la lui demandait que pour la condamner. Car il ne croit à 1a vertu du sang répandu, ni' dans les guerres civiles — et il le déclare dans Stella — ni dans les guerres étrangères! — et il le déclare dans Servitude et Grandeur Militaires.
Mais s’il ne veut, à aucun prix, de l’expiation par le sang, et se refuse à considérer la Terreur comme une juste expiation des fautes de la France, il accepte presque toutes les autres opinions de J. de Maistre sur la Révolution ; et quelques-unes lui permettront d’absoudre les Terroristes.
Comme historiens, ils ont d’abord le même dédain de l’érudition, c’est-à-dire de l’exactitude. « Les myopes ne doivent pas lire l’histoire, ils perdent 'leur temps (1), déclare superbement l’auteur du Pape. Dans ces Réllexions sur la vérité dans l’art , Vigny ne dissimule pas un suprême mépris du vrai historique : « Ce n’est là qu’un pauvre mérite d’attention, de patience et de mémoire (2) ».
Alors qu’il s’écarte de J. de Maistre sur la divinité de lai guerre, il s’en rapproche, quand il s’agit de proclamer la douceur du soldat. Non seulement dans Stello le portrait du Bon Canonnier , mais dans Servitude et Grandeur Militaires, les trois récits du Cachet Piouge , de la Veillée de Vincennes , de la Canne de Jonc ne sont que la justification de cette remarque du VIIe Entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg : « Le métier de la guerre, comme on pourrait le croire ou le craindre si l’expérience ne nous instruisait pas, ne tend nullement à dégrader, à rendre féroce ou dur, au moins, celui qui l’exerce : au contraire il tend à le perfectionner. »
S’il aimait l’ultramontanisme de La Mennais, ce n’était point pour condamner celui de 1’auteusr du Pape. Tond, ce que dit J. de Maistre sur l’autorité, le pouvoir spirituel, la mission du génie, le néant des assemblées, ne pouvait lui déplaire.
Aussi, lorsque Vigny se propose d’écrire une histoire de la Terreur, il consulte avant tout les Considérations sur la France
(1) Œuvres , éd. J. -B. Pelagaud, Lyon, C III. Du Pape , livre II, ch. VII, p. 193.
(2) Cinq-Mars, p. 4-5.
que nous l’avons déjà entendu admirer comme une œuvre de divination. Il y trouve l’idée capitale de la médiocrité des terroristes qu’il met en pleine lumière (ch. xx, p. 97). Dans cette médiocrité, il découvre en effet une excuse de leur cruauté : « Tout homme régnant qui a manqué de grandeur personnelle a été forcé d’y suppléer en plaçant à sa droite le bourreau comme ange gardien » (ch. xx, p. 103). De son côté, J. de Maistre lui indiquait une autre excuse, en lui signalant « une erreur ou un trait de folie de la part d’un homme obscur, revêtu brusquement d’un pouvoir illimité (1) ». Mais leur plus grande excuse était encore dans ce sophisme de la vertu expiatrice du sang dont J. de Maistre se fit le héraut. Et Vigny ne le démasqua si rudement que pour mieux excuser les hommes.
Il n’excuse pas S-aint-Just pour accuser de Maistre ; et, selon son habitude, il condamne La théorie sans condamner lei théor'cien. Il sait toutes les précautions que prend de Maistre pour ne pas autoriser le meurtre. De Maistre, dans son traité Sur les sacrifices, juge épouvantable le sacrifice d’Iphigénie (p. 346) et affirme que l’homme n’a pas 'de droit sur son semblable : le sacrifice expiatoire doit être volontaire. Vigny relève cette assertion et en montre T inanité. « Si la substitution des souffrances expiatoires est fuste , ce n’est pas assez, pour le salut des peuples, des substitutions et des dévouements volontaires et très rares. L’innocent immolé pour le coupable sauve sa nation : donc il est juste et bon qu’il soit immolé par elle et pour elle ; et lorsque cela fut, cela fut bien. » (Ch. xxxn, p. 182). Du moins si les précautions de J. de Maistre sont impuissantes à rendre inoffensif le sophisme qui sanctifie le meurtre des justes, suffisent-elles à nous empêcher de flétrir le sophiste.
Sans doute l’auteur de Stello était-il heureux de pouvoir conserver son estime à un écrivain dont il avait si profondément subi l’influence. Car s’il réfute la théorie de l’expiation par le sang, c’est d’après de Maistre qu’il l’expose ; s’il affirme la médiocrité des terroristes', c’est à la suite de J. de Maistre. Devant la pensée de J. de Miaistre, la pensée de Vigny fut toujours à l’aise : elle le mettait en face de Dieu.
Vigny eut beaucoup d’affection pour Nodier. N’écrivait-il pas de Pau à Augustin Soulié, le 28 août 1824 : « Vous me
(1) Œuvres , t. I. Considérations sur la France , ch. II, p. 12.
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direz aussi si notre: Charles Nodier se souvient! de moi et vous dit quelquefois qu’il a un ami dans les Pyrénées. » Comment 1 âme chevaleresque et aristocratique de Vigny n’âulrait-elle pas été attirée par la nature généreuse d’un homme qui, ayant traversé une époque où tous les partis furent successivement au pouvoir, ne se trouva jamais que du côté des vaincus (1) ?
Néanmoins il faut attendre les Souvenirs de la Révolution pour trouver une influence certaine et profonde de Nodier sur l’œuvre de Vigny.
Sans doute, pour une part, à côté d’Hoffmann, de Gœthe et surtout de Milton, il faut mettre l’auteur de la Fée aux miettes ou de Smarra (2) parmi ceux qui entraînèrent Vigny dans les régions surnaturelles.
Hâtons-nous vers ce qui est certain et considérable : pour écrire les scènes de la Terreur de Stello , Vigny s’inspira non seulement de Joseph de Maistre, mais de Charles Nodier.
Stello est de 1832, et c’est autour de cette date que parurent les divers articles dont la réunion forma les Souvenirs de la- Révolution et de l'Empire ; et si d’aventure quelques-uns — fort peu nombreux — furent publiés après Stello , il n’est pas téméraire de croire que le sujet n’en était pas inconnu de tous ceux qui furent, comme, Vigny, les auditeurs habituels de Nodier. D’ailleurs Nodier lui-même, qui se donne comme un simple fournisseur de matériaux, fait appel ou allusion au pinceau de Vigny. A propos de la Réaction thermidorienne il écrit : « Mais quel tableau, grand Dieu ! pour ces grands écrivains qui sont de si grands peintres, un Walter Scott, un Victor Hugo, un Alfred de Vigny ! » (3) On peut même se demander si le personnage du docteur Noir n’a pas été indiqué à Vigny par Nodier. Ce serait le docteur Baron. « Il se trouvait alors parmi les énergiques enfants du Jura un médecin nommé Baron, fait
(1) Nodier fut l’ami constant des émigrés, des proscrits, des prisonniers. Il écrivait dans Thérèse : « En temps de révolution et quel que soit le parti qui domine, si vous cherchez gens d’esprit et de cœur, exaltation sincère, sensibilité sympathique et bonne conversation, faites-vous ouvrir les prisons d’Etat. Depuis quarante ans, on y a vu passer tout ce qu’il y a de généreux en France, et je doute qu’on eût beaucoup perdu, si on avait constitué un patriciat national sur écrous au lieu de le constituer sur brevets et sur parchemins. » ( Souvenirs de Jeunesse. Paris, Charpentier, VP Ed., p. 57).
(2) Vigny inscrit dans Cinq-Mars, une citation de Jean Sbogar et une autre de Smarra.
(3) Souvenirs de la Révolution et de l'Empire. Paris, Charpentier, 1857, t. 1", p. 115.
pour aimer la vérité et capable de la dire au péril de sa vie. » (, Souvenirs , t. Ier. Les Sociétés populaires , p. 325). Il n’est pas jusqu’à l’expression de diable bleu, chère à Vigny, qui ne soit du vocabulaire de Nodier ( Contes Fantastiques. La Fée aux miettes, p. 259).
Enfin, ce que nous retrouvons tel quel chez Vigny, c’est l’argumentation de Nodier en faveur des criminels et en particulier des terroristes. L’un et l’autre, en effet, ressentent la même difficulté de croire au mal et le même désir S’expliquer de la manière la plus honorable pour l’humanité les crimes qu’ils réprouvent. « La fièvre et les passions rendent furieux ; mais les hommes ne sont méchants que quand ils sont malades (1) ». — ■ (( Les méchants sont les hommes malheureusement organisés qui n’oniti pas pu être aimés » ( Souvenirs . Euloge Schneider, t. I, p. 10). Dès lors, puisqu’il n’y a pas de criminels, il s’agit d’expliquer les crimes de la Révolution. Tout d’abord l’époque est grande, car elle fut sincère et méprisa la mort : « La frénésie: était presque partout, mais la mauvaise foi n’était presque nulle part. » ( Souvenirs . Charlotte Corday, octobre 1833, tome I, p. 93). Les Terroristes recevaient la mort, comme ils la donnaient, sans s’émouvoir (2). — Mais, pourquoi ces meurtres ? Nodier accuse en premier lieu l’éducation nationale : « Le Français presque dépouillé du sentiment national dont il s’était enorgueilli sous une longue et glorieuse suite de rois français se réfugia dans les souvenirs de l’antiquité... On reçut l’éducation c’est-à-dire la vie sociale, au nom des Grecs et des Romains qui n’avaient rien de commun avec nous ; on ne pensa point que la plupart de ces actions éclatantes dont les annales ont perpétué le souvenir, incompatibles avec la morale perfectionnée ides sociétés modernes, ne sont aux yeux de la raison et de l’humanité que des crimes détestables... Aveugle enthousiasme, fausse et malheureuse imitation qui a rappelé trop souvent le popularisme anarchique des Gracques, la criminelle ambition de César, le désespoir de Caton, le parricide de Brutus » ( Souvenirs . La Révolution et l'Education nationale, 1820, t. Ier, p. 146). Nodier cite des exemples saisissants. C’est une actrice de Strasbourg qu’un jacobin Têterel force à jouer le
(!) Nouvelles. Les Proscrits, 1812. Paris, Charpentier, 1853, p. 10.
(2) Nodier reconnaît le même courage pendant la réaction thermidorienne ( Souvenirs . Compagnies de Jéhu, t. I, p. 136.
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jour où son père et son mari furent tués à la défense du pont de Kehl, sous prétexte que « les femmes de Lacédémone se paraient de leurs habits de fête quand leurs pères, leurs maris ou leurs enfants étaient tombés sur le champ de bataille » ( Souvenirs . Saint-Just en mission , t. Ier, p. 32). C’est un agent de police qui plus tard fera devant Nodier lui-même l’éloge d’Hébert en disant : « Lin Brutus, un Marius, un Scévola ! Il aurait tué son père » ( Souvenirs . Les Prisons de Paris sous le Consulat , t. II, p. 21). Mais le grand coupable, c’est le pouvoir que ces jeunes gens chimériques ont eu trop tôt. Nodier le remarque à propos des Institutions républicaines dp S'aint- Just (1). Il y^ trouve « l’expression du besoin d’une perfectibilité sociale indéfinie, à laquelle on ne pouvait arriver qu’en brisant tous les éléments qui existent et qu’en recomposant un monde nouveau ipour essayer une théorie. Dieu sait toutefois si ces extravagances ne méritent pas plus de pitié que de colère ! Entre ces sophistes funestes et tant de sophistes qu’on admire, il n’y a eu qu’une différence : le Pouvoir. » ( Souvenirs . Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, t. I, p. 328 note).
Tout cela fut repris par fauteur de Stello. Il excusera donc la férocité des terroristes. Avec Nodier il remarquera d’abord la grandeur de l’époque : « Dans la cohue républicaine, si tout homme jouait au pouvoir, tout homme du moins jetait sa tête au jeu » (ch. xx, p. 96). Puis faisant de ces mêmes Institutions républicaines que réimprima Nodier en 1831, l’objet du chapitre xxxi, Un Législateur , il nous montre l’âme idyllique de Saint- Just : « O naïf massacreur ! ô candide bourreau, m’écriai-je involontairement, que tu es un charmant enfant ! » (p. 174). Et alors il accuse lui aussi l’éducation nationale et le pouvoir : « Prenez au hasard, au fond d’un collège, quelque grand jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, tout plein de ses Spartiates et de ses Romains ; ne connaissant ni la vie ni l’humanité, et s’étudiant à former dans sa tête quelque synthèse universelle, bonne à faire de lui un sage profond pour toute sa vie ; donnezlui une guillotine, et il sera Saint-Just. » « Et à peine s’il sera un méchant homme. — Non, il sera même, à la rigueur, un homme vertueux. Tout le malheur sera dans le tour de roue
(1) Nodier parle deux fois des Institutions de Saint-Just, 1* dans les Mélanges tirés d’une petite bibliothèque 1829 ; 2* dans une notice qui précède la réimpression qu’il donna des Institutions en 1831.
de la Fortune qui l’aura mis en hiaut et lui aura trop tôt donné cette chose fatale entre toutes : le Pouvoir » (ch. xxxi, p. 176- 177). Aucun doute n’est possible. C’est le même exemple, l’exemple de Saint-Just, les mêmes arguments et jusqu’au même tour de phrase avec le rejet du même mot essentiel imprimé en gros caractères : le Pouvoir. Quand Vigny écrivait Un Législateur , il était certainement encore sous le charme du délicieux conteur que fut Nodier.
Il n’oubliait pas pour cela Joseph ide Maistre. Car il nous montre — nous l’avons vu — Saint-Just égaré, non seulement par ses Spartiates et ses Romains, mais surtout par la doctrine de l’expiation par le sang. Le chapitre xxxi est consacré au Saint-Just de Nodier, mais le chapitre suivant à de Maistre. Nodier et de Maistre, quand il se représente la Terreur, occupent sa pensée. En lisant les Considérations sur la France, puis les Souvenirs de la Révolution et de l’Empire , il pouvait faire retomber tout le mal, d’une part sur la doctrine de l’expiation par le sang que de Maistre mit en théorie et Saint-Just en pratique, d’autre part sur l’éducation antique et le pouvoir dont Nodier lui enseignait les effets.
Stello est donc bien une œuvre de désillusion et de foi, désillusion démocratique, et foi en l’humanité.
Vigny aime la vie et croit au progrès, mais par amour de la vie et dans la crainte d’une nouvelle Terreur, il est probable qu’il cherchera le progrès hors des voies de la Démocratie.
Nourrie des œuvres de La Mennais et de J. ide Maistre, sa pensée se dégage de plus en plus de l’anticléricalisme voltairien pour désirer une société catholique.
La marche au despotisme (De 1832 à la mort de Vigny).