‹ Alfred de Vigny, persistances classiques et affinités étrangèresChapitre 8 sur 31 · MACHIAVEL. QUINET. TOCQUEVILLE. BUNGENER · texte numérisé non relu

MACHIAVEL. QUINET. TOCQUEVILLE. BUNGENER

Le poète est proscrit des hommes, qu’il se retire donc dans son aire et de là laisse tomber les idées bienfaisantes ; telle était la conclusion à la fois désenchantée et sereine de Stello.

LES IDÉES POLITIQUES

A partir de Stello, Vigny, per haine des gouvernements qui persécutent les poètes, <applaudit longtemps encore aux libéraux qui limitent le pouvoir gouvernemental ; mais, insensiblement, invinciblement, il s’enfonce dans les doctrines autoritaires et théocratiques.

En 1835, la thèse de Stello prit sur le théâtre plus d’acuité, et l’auteur de Chatterton s’exprime comme un véritable disciple de B. Constant : « Le moins mauvais gouvernement est celui qui se montre le moins, que l’on sent le moins, et que l’on paye le moins cher. » ( Journal , p. 96).

Ce fut dans ces dispositions qu’il écrivit Servitude et Grandeur Militaires. Il esquisse une théorie dédaigneuse de l’action, dont le dédain même atteste l’ennui qu’il ressentait d’être écarté du pouvoir. Libéral par rancune, il critique le séidisme, cette source de despotisme ; entraîné par les Paroles d'un Croyant , il ose réclamer la liberté la plus dangereuse, celle du soldat.

Mais Servitude et Grandeur Militaires marque, tout ensemble, l’apogée et le déclin du libéralisme de Vigny. Dans sa conclusion il maintient en effet la servitude du soldat. C’était une éclatante capitulation de son libéralisme.

Ce n’était pas la première. Car son libéralisme n’est pas foncier. Vigny n’a pas confiance dans la discipline de la liberté ; il n’a pas davantage confiance dans sa fécondité. Parce qu’îl ne croit pas aux miracles du Laissez-faire, plutôt que de compter sur l’initiative individuelle ; en toute chose, son premier mouvement est de recourir à l’ingérence gouvernementale. Par une inconséquence piquante, ce sont les poètes qui ont écarté Vigny de l’Etatisme ; et c’est pour les poètes qu’il fit, et dans le même temps, le premier pas vers l’Etatisme. A peine, en effet, l’auteur de Stello et de Chatterton eut-il démontré que les poètes, détestés du Pouvoir, étaient condamnés à mourir de, faim, que c’est au Pouvoir qui les déteste qu’il demande le temps et le pain dont ils ont besoin. Au moment où il mettait la dernière main à Chatterton, dans la Préface intitulée Dernière nuit de travail (du 29 au 30 juin 1834) il écrit : « C’est au Législateur à guérir cette plaie. » Il le répète: dans une lettre du 30 août 1835 (p. 71) ; et le 26 juin 1839 il le redit aux traducteurs de Chatterton :

a Dans une organisation meilleure, le mérite que confirme si bien votre traduction eut reçu de l’Etat une existence régulière

et invariable qui ne peut humilier comme l’humiliaient des secours ■qu’il regardait comme des aumônes et qu’il voulait fuir dans la tombe. » (p. 83).

A son insu, Vigny commençait par limiter la liberté du poète qui devenait un salarié de l’Etat. Puis il refusait à La Mennais la liberté du soldat. Les unes après les autres il abandonnera désormais les diverses libertés.

Même en politique, la date du roman religieux de Daphné est capitale : 1837. Il marque le terme d’une série de mouvements depuis longtemps commencés. S’achève en effet la théorie de l’isolement des poètes de Stello ; s’achèvent le retour aux doctrines théocratiques prévu dès l’apparition de l 'Avenir et en même temps la victoire du rationalisme qui affermit son incrédulité, sanctionne définitivement le dogme de l’imposture, et par le dogme de l’imposture complète de la plus étrange manière la théorie de l’action de Servitude et Grandeur Militaires.

Une note du 1er janvier 1834 annonce ce que doit ajouter Daphné à Stello. Vigny avait « démontré dans Stello que les poètes sont repoussés par les hommes politiques », il démontrera dans Daphné « qu’ils le sont par les masses » {Rev. des Deux Mondes , p. 713). En effet, c’étaient les hommes politiques, Louis XVI, Beckford, Robespierre, qui écrasèrent Gilbert, Chatterton, Chénier ; ce sont les masses, les Grecs d’Antioche ou les Barbares d’Asie qui repoussent Julien. Mais si l’auteur de Daphné nous montre les gouvernés hostiles au poète, c’est que le gouvernement, cette fois, est entre les mains d’un poète ; et il ne faudrait pas croire que l’auteur de Stello fit crédit aux gouvernés, parce qu’il les laisse au second plan. Certain chapitre,

Y Ostracisme perpétuel , avait pour objet de proclamer que la Multitude, quel que soit le chef, proscrit toujours le génie.

D’autre part, Daphné nous montre que par nécessité politique, Vigny est décidément chrétien. Notre époque recommence celle de Julien, et Vigny doit imiter Julien, c’est-à-dire se rallier au christianisme. La Menmiais et de Maistre triomphent.

Mais Voltaire triomphe à son tour. Car Vigny est à tout jamais rationaliste, et Daphné marque la victoire de la raison. Dans Stello l'imagination était la faculté divine ; dans Daphné la faculté maîtresse est la divine raison. Julien, le poète, est inférieur à Libanius, le philosophe.

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Christianisme et Rationalisme s’unissent grâce au dogme de l’Imposture que consacre Daphné. En effet, le sort du christianisme est réglé par deux Imposteurs. Julien et Lihanius ne sont pas plus chrétiens que païens ; et même leur mystique incrédulité, qui, comme celle de Vigny, plane, dédaigneuse des cultes, dans l’azur divin, trouverait plus de charme au paganisme. Ils cèdent à l’opportunité.

Ici la théorie de l’Imposture vient se réunir à la théorie de l’iaction.

Pour l’auteur de Servitude et Grandeur Militaires , l’homme de pensée est tout ; l’homme d’action n’est rien. Tout sort des entretiens. Aux paroles stériles de Napoléon, dans la Canne de Jonc , s’opposent, dans Daphné, les paroles fécondes de Libanius. C’est que Napoléon est homme d’action et Lihanius homme de pensée. Une simple conversation va donc décider le sort du christianisme. La dialectique souriante de Lihanius convainc Julien que les peuples ont besoin de mythe religieux pour conserver la morale, que les païens sont trop indifférents pour croire en leurs dieux et qu’il faut s’incliner devant la barbarie chrétienne. « Tu as vaincu, Galiléen », s’écrie Julien ! Voilà donc le christianisme établi, et l’auteur de Daphné ne s’arrête pas aux détails de l’exécution.

Le penseur peut-il se charger lui-même de l’exécution, c’està-dire être homme d’action ? Deux réponses de Vigny sont quelque peu contradictoires. La première flatte sa fatuité. L’action est si peu de chose que l’homme de pensée deviendra homme d’action, dès qu’il le voudra, Vigny tout le premier. Ainsi « Julien commence un poème ; dans les intervalles il dirige le monde et gagne des batailles... Un vers lui coûte plus que le plan d’une bataille. » ( Journal , 1835, p. 98). A l’occasion, Vigny, tel Julien, dirigerait le monde en se jouant. Il l’avoue naïvement en 1836 :

« Je suis poète et je vais écrire Myrto [Daphné] pour rapetisser la gloire des hommes d’action, montrer combien leur tâche est facile et misérable, et que, s’il le fallait, 1 âme la plus contemplative serait la plus grande dans l’action. Quand je voudrai m’amuser à ce jeu des affaires publiques, je le prouverai par moi-même, mais rien d’assez grand ne s’offre à faire encore. » {Rev. des D. M., p. 716).

La seconde réponse flatte sa vanité. Il a été écarté de l’action. Eh bien l'action exige une grossièreté, une duplicité que trop souvent le penseur n’a point.

« Pour mettre en œuvre une Passion sociale comme la réforme religieuse, il faudrait être aussi fort et insensible que Luther et Voltaire. Les premiers par leur nature délicate et pure sont les seconds dans l’action ; l’application implique toujours quelque chose de grossier. » ( Daphné . Notes. 1837, p. 195).

Voici pour la grossièreté ; voilà pour la duplicité :

« Or l’histoire prouve que les âmes capables de réelle adoration et d’extases ont été toujours disproportionnées et mal comprises par les hommes. Ceux qui les ont conduits ont simulé l’adoration. » ( Id ., id., p. 211).

Autre chose est l’imposture sublime du philosophe qui voit de haut le mensonge nécessaire, autre chose la basse imposture du manœuvre qui le fait entrer dans les mœurs. Il y faut une indélicatesse, une froideur qui manquaient, à Julien, qui auraient manqué à Vigny. Et il se consolait de ne point agir parce qu’il était dispensé de grossièrement mentir.

Ainsi la théorie de l’action rejoignait la théorie de l’Imposture. Tout homme d’action est un imposteur vulgaire.

L’importance politique de Daphné est éclatante ; la théorie de l’action atteste que Vigny est toujours un mécontent. La thèse du roman prouve qu’à l’exemple de Julien et malgré Voltaire, il entend laisser au christianisme le gouvernement du monde.

La théorie de l’action devait être complétée par un portrait die l’Homme politique. En 1833, Vigny écrivait dans son Journal : « La troisième consultation sera sur les hommes politiques », (p. 73). Elle ne fut jamais donnée ; cependant il n’en abandonnait pas l’idée, et écrivait en 1839 : « L’Homme d’Etat, traité, par Alfred de Vigny. Livre à faire dans la forme du Prince de Machiavel Examiner les condiüoos nécessaires pour former l’homme d’Etat, et établir que la souplesse de la parole, l’art d’arguer et de pétrir des paradoxes ne forment pas l’homme d’Etat ; qu’il faut une fermeté de conscience et de probité à toute épreuve, garantie par une vie irréprochable. » (p. 137).

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Ce n'est pas la première fois que Vigny prononce le nom de Machiavel et il est temps de rechercher ce qui pouvait lui plaire chez le « Secrétaire de Florence ».

Oui s’attendrait à trouver chez Vigny quelques-uns des reproches que la générosité romantique pourrait jeter au machiavélisme, serait déçu. D’abord le théoricien de l’Imposture qui recommande aux hommes de génie le mensonge opportun, n’est déjà que trop près de Machiavel. Mais surtout il accepte la politique de Machiavel comme celle de l’expérience. Si le Prince doit unir la force du Lion l’hypocrisie du Renard, c’est que, les hommes étant mauvais, les seuls politiques qui aient réussi étaient mauvais ; et c’est un fait.

Comment Vigny peut-il croire, avec Rousseau, que les hommes sont bons, et avec Machiavel, qu’ils sont méchants ? La conlttrtakiiction ne l’effraya jamais. Stello croit en Rousseau, le Docteur Noir en Machiavel. Son imagination l’entraîne à concevoir de nobles figures dignes de la majestueuse et souffrante humanité ; mais sa raison lui prescrit, pour la vie courante, de consulter la sévérité de La Rochefoucauld, le bon sens de La Fontaine et de Voltaire, le cynisme de Machiavel.

La méthode machiavélique lui agrée d’autant plus qu’ayant été toujours écarté de la politique, il m’est pas fâché d’en déprécier les procédés habituels. C’est pourquoi, dès qu’il doit peindre des hommes d’Etat, il s’inspire de Machiavel.

Dans son premier roman il introduit une formule et une pesée machiavéliques. L’une et l’autre attestent la médiocrité des grands politiques.

En tête du ch. vii de Cinq-Mars , le Cabinet , avant de nous présenter Richelieu et le Père Joseph, il nous faut lire une pensée du Traité de la République : « Les hommes ont rarement le courage d’être tout à fait bons ou tout à fait méchants. » (Machiavel. Œuvres Politiques... par P. Christian. Paris, 1842, ch. xxiv, p. 65). Cette pensée, il l’entend à la manière de La Rochefoucauld : les hommes ne sont ni des héros, ni des monstres ; ils obéissent à leurs intérêts. C’est ainsi du moins que paraît l’interpréter le Père Joseph ; et précisément au moment d’accomplir une pesée machiavélique. Machiavel avait dit :

« Tout bien considéré, on avouera que ce prince [César Borgia] fut plus clément que le peuple de Florence q'ui, pour éviter de

passer pour cruel, laissa détruire Pistoie. Quand il s’agit de contenir ses sujets dans le devoir, on ne doit pas se mettre en peine du reproche de cruauté, d’autant qu’à la fin on trouvera avoir été plus humain, en faisant un petit nombre d’exemples nécessaires, que ceux qui, par trop d’indulgence, lencouragent des désordres qui entraînent avec eux le meurtre et le brigandage. » ( ld ., Du Prince, ch. xi, p. 319).

Or le Père Joseph dit à Cinq-Mars :

« Il n’y a point de monstre ni d’homme vertueux. Vous et et M. de Thou, qui vous piquez de ce que vous nommez vertu, vous avez manqué de causer la mort de cent mille hommes peutêtre, 'eu masse et au grand jour, pour rien, tandis que Riichelieif et moi nous en avons fait périr beaucoup moins, en détail et la nuit, pour fonder un grand pouvoir. (Ch. xxv. Les Prisonniers) .

Et la pesée et la formule réapparaissent dans Stello (1832). Stello lui-même prétend peser « dans une balance de fer machiavélique » les passions et les intérêts des hommes. (Ch. xxxix, Un Mensonge social, p. 244). Prenant « l’inexorable flambeau dé Machiavel », le Docteur Noir affirme, comme le Père Joseph, <( qu’il n’y a, ni héros ni monstre. » (Ch. xx, Une Histoire de la Terreur, p. 97). Pas plus que Richelieu, les Terroristes ne furent des monstres, ni surtout des héros.

Dans Servitude et Grandeur Militaires (1835), Napoléon dit au Pape : « Je ne sais que notre secrétaire de Florence qui ait eu le sens commun. » Et il est exact que Napoléon estimait Machiavel ; mais il ne déplaît pas à Vigny de faire de Bonaparte un italien et un machiavéliste.

Le 23 janv. 1849, une lettre à Eusèbe Castaigne nous apprend qu’il avait emprunté à la Bibliothèque d’Angoulème « deux Machiavelli. » ( Corr ., p. 155).

En 1862, se rappelant les pesées de Cinq-Mars et de Stello, le poète des Oracles détermine, à l’aide d’une balance machiavélique, tout ce qu’il entre de sophisme et de duplicité chez les Parlementaires :

Reines de mes pensers, o Raison ! o Justice !

Vous avez déployé vos balances d’acier Pour peser ces esprits d’audace et d’artifice Que le Destin venait enfin d’humilier.

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Mais Vigny ne s’en tient pas à Machiavel ; et dans toutes ses œuvres, au machiavélisme des uns il oppose la conscience des autres. A Richelieu et à Joseph il oppose Cinq-Mars et de Thou ; à Napoléon Pie VII et aux Parlementaires de notre époque l’Homme d’Etat dont en 1839 il aurait voulu tracer le portrait dans la forme du Prince. Ce traité, il aurait pu l’intituler YAnti- Machiavel. Car s’il suit Machiavel pour nous montrer le politique tel qu’il est, il combat Machiavel pour montrer le politique, tel qu’il doit être.

Sans doute il conserve quelque chose de Machiavel. Machiavel non plus ne demandait pas au politique la souplesse de la parole et l’art de pétrir des paradoxes ; et Machiavel lui aussi lui demandait déjà la probité, la vie irréprochable {Du Prince , XVI, p. 340).

Mais un mur sépare les deux hommes d’Etat ; c’est la conscience.

Même quand le véritable politique, aux yeux de Vigny, fut un imposteur ; comme, sans le moindre intérêt personnel, il ne trompe les hommes que pour leur bien ; et non pas pour une vile et matérielle prospérité, mais pour le progrès humain, l’imposture dégagée de tout égoïsme, purifiée par la charité, justifiée par la grandeur des fins, devient un cas de conscience. L’empereur Julien ne croit pas aux divines poupées qu’il encense, mais il les encense parce que l’humanité a besoin de cet encens ; il sacrifie sa raison au bonheur universel. Un tel imposteur n’est pas un charlatan vulgaire, mais une héroïque victime. Sa morale — si l’on excepte l’imposture initiale et salutaire — est droite et magnanime. Elle lui interdit la cruauté, la perfidie, tout ce qu’autorise Machiavel, au nom de l’expérience {Du Prince , XII, p. 324).

Vigny reconnaît que les faits donnent raison à Machiavel. Les Cinq-Mars, les de Thou, les Pie VII, les Julien sont des vaincus ; et ils sont vaincus parce qu’ils ne veulent pas être méchants :

« Celui qui veut être tout à fait bon avec ceux qui ne le sont point, ne peut manquer de périr tôt ou tard. » (Id. XI, p. 316).

Or le Père Joseph le dit expressément à Cinq-Mars prisonnier. Cinq-Mars succombe, parce qu’il refuse d’être criminel :

« Jamais, scélérat impur, jamais, dit Henry d’Effiat, je ne m’associerai à toi et à un assassinat ! Je l’ai refusé quand j’étais puissant, et sur toi-même. — Vous avez eu tort : vous seriez maître à présent. » (Cli. XXV. Les Prisonniers) .

Mais Cinq-Mars, de Thou, Pie VII, Julien ont beau échouer, subsistent leur nom et la mémoire vivifiante de leur œuvre interrompue. On doit espérer que l’homme fort et vertueux saura s’imposer un jour aux multitudes. L’auteur de Daphné entrevoit dans un lointain avenir le triomphe de l’homme-esprit sur l’homme-matière .

Après Machiavel passa Rousseau. La réalité pourra bien rapprocher Vigny de Machiavel et d’une politique de plus en plus défiante ; l’idéalisme subsiste au fond die l’âme, monte même à la surface, quand le poète se présente aux élections de la Charente en 1848, mais surtout se manifeste dans des œuvres spéculatives comme la Bouteille à la Mer et Y Esprit Pur. Malgré tout, Vigny a confiance dans la bonté et la dignité humaine. Rousseau a vaincu Machiavel.

Ainsi le véritable homme d’Etat, celui des âges futurs et tel qu’aurait été Vigny, sera un homme de haute moralité.

Vigny eut grand mérite de l’affirmer. Et les Français ont trop souvent le tort de croire que les mœurs des hommes politiques sont d’ordre privé et n’importent pas à la bonne gestion des affaires communes.

Mais il faut bien avouer que le portrait de l’homme d’Etat reste aussi indéterminé qu’était la théorie de l’action à laquelle il doit s’ajouter. Nous pouvons dire comment se comportera le prince de Machiavel. Il sera avare ; il saura tuer — le mort ne se venge pas ; il commandera les troupes ; il se fera craindre mais non haïr, et pour cela il lui suffira de respecter les femmes et surtout les propriétés de ses victimes, — les hommes oubliant plutôt la mort de leur père que la perte de leur patrimoine. Vigny n’entre pas en pareils détails. Il ne dépasse point le premier pas de l'acte: la communication de la pensée par le livre ou l’entretien. Quant à la réalisation de la pensée, c’est menue besogne administrative.

Ne médisons point des indispensables idées générales et directrices. Mais enfin l’humanité ne change pas chaque jour les principes quelle croit éternels. Sauf à quelques tournants brus-

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•ques de l’histoire, on a le but devant soi, seulement on ne prend pas toujours le bon chemin. On voit assez qu’il faudrait plus de justice, plus de liberté ; la difficulté ne commence qu’à l’application.

Dès qu’il s’agit d’application, Vigny se trouve pris au dépourvu. Ses considérations sur l’action attestent qu’il ne la comprend guère ; ses actes, encore plus. Quelquefois, en effet, il voulut passer de La théorie à la pratique ; chaque fois, après avoir amorcé l’action la plus plus prudente et la plus vague, il s’arrête satisfait.

Si l’on excepte un projet de loi pour les sourds et muets (1834), c’est de 1839 à 1841 qu’apparaissent ses diverses tentatives, et toujours à l’occasion des poètes.

Voici le projet pour les sourds et muets :

« En France, il y a vingt-deux mille sourds-muets ; mille seulement sont élevés à Paris, à Bordeaux et dans quelques autres institutions. Le reste est donc condamné à servir ou à mendier, ou à vivre de la vie des animaux et des bêtes de somme dans les villages pauvres... Chercher les moyens d’y remédier. Peut-être en exigeant que chaque commune paye une demi-bourse au profit de ses enfants nés sourds-muets. » (Jounnal d’un Poète, p. 141-2).

Il en sera toujours ainsi. Vigny affirme avec force ce qu’il faut faire ; accumule au besoin les considérants ; mais dès qu’il arrive aux mesures, il ose à peine risquer un misérable peut-être.

Pour les poètes il examine deux questions. La première est relative à la nécessité de nourrir les poètes faméliques ; la seconde, à la propriété littéraire. De l’aveu de Vigny, les questions sont connexes.

Dès qu’il eut montré la misère de Chatterton, Vigny affirma que « c’était au Législateur à guérir cette plaie ». Le 12 mars 1838, il essaya d’être ce législateur. Selon sa méthode, tout se passe en une conversation d’où sort un projet de loi : Les deux interlocuteurs sont Vigny et Lamartine. Voici le projet :

« Si un poète a produit une œuvre qui obtienne l’admiration générale, il recevra une pension alimentaire de deux mille francs. Si, après cinq ans, il produit une œuvre égale à la première, sa pension lui sera allouée pour sa vie entière. S’il n’a rien produit

dans l’espacte de cinq années, elle sera supprimée. » ( Journal , p. 125-6).

La première -condition est inquiétante. Les poètes faméliques sont d'ordinaire dès poètes méconnus et même inconnus ; celui qui se serait gagné « l’admiration générale » n’aurait guère besoin des deux mille francs d’Alfred de Vigny. Aussi, reprenant, en 1841, dans sa pétition pour la propriété littéraire, son projet de loi alimentaire, il le modifie en ces termes :

« Tout poète qui aura produit une œuvre d’un mérite supérieur, dont la publication aura excité l’enthousiasme parmi les esprits d’élite, recevra une pension annuelle de quinze cents francs pendant trois ans. Si, après ce laps de temps, il produit un second ouvrage égal au premier, sinon en succès, du moins en mérite, la pension sera viagère. S’il n’a rien produit, elle sera supprimée. » ( Pétition publiée à la suite de Stello, p. 290).

Lès deux mille francs sont ramenés à quinze cents francs, les cinq ans à trois, l’admiration générale à l’enthousiasme des esprits d’élite. Quels seront ces esprits d’élite ? Vigny esquive (aussitôt la réponse en avouant que ce n’est là qu’une « ombre de projet de loi ». Il n’en conclut pas moins avec une tranquille vanité :

« Par cette ombre de projet de loi... je crois qu’on étoufferait entièrement toute plainte. » ( Id .).

Le problème de la propriété littéraire est de même ordre que celui de la pension alimentaire. Il s’agit toujours de l’infortune de l’écrivain : « Seulement ici, c’est le supplice après la mort ; ici, l’homme de lettres est poursuivi dans son sang. » (Id., p. 291). Ce fuit à propos de Mlle Sedaine que Vigny examina la question dans une Lettre à MM. les Députés , écrite le 15 janvier

Comme toujours, il accumule les considérants ; valeur du théâtre de Sedaine ; digression sur la personnalité des Romantiques que l’on a fort, exagérée ; dignité de Ü’ écrivain, lequel doit être affranchi par la Révolution, non moins que les autres travailleurs.

Comme toujours, il affirme avec force ses principes, dont le

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premier est que la propriété littéraire doit ressembler à toute propriété, et que les héritiers ne doivent pas en être expropriés au bout de trente, de cinquante, ou même de cent ans.

Cependant, il reconnaît que cet héritage diffère: des autres héritages. Si la famille ne doit jamais être frustrée du revenu des œuvres, La nation en a droit à la jouissance. Il pose donc un second principe : lia propriété sera partagée entre la famille et la nation.

A ses yeux, le partage est facile à taire :

« Le pays doit déclarer : Que l’auteur ayant cessé de vivre, la propriété est abolie. Qu’à dater de ce jour, tous les théâtres pourront représenter les œuvres dramatiques aussi souvent qu’il leur conviendra, sans que les héritiers ou cessionnaires puissent retirer l’œuvre, en suspendre les représentations ou en empêcher l’impression ; mais qu’ils percevront un droit égal à celui que recevrait l’auteur vivant. Qué les éditeurs auront tous le droit, aussi à dater de la mort de l’auteur, de publier autant d’éditions d’un livre qu’il leur conviendra d’en imprimer, moyennant un droit par exemplaire, proportionné au prix du format et à .ses frais d’impression. » {Id., p. 303-4).

Avec une naiveté touchante, il ajoute :

« Tout ainsi ne serait-il pas prévu ? La justice ne seraiteelle pas satisfaite ainsi ? »

Non que Vigny ne sache pas que là encore il y ait seulement l’ombre d’un projet : la loi reste à faire. Il te dit le 30 janvier, dans une lettre à ses amis de la Grange : « C’est au Parlement qu’il appartient, à présent, de régler les intérêts de l’Intelligence. » ( Lettres inédites , p. 68). Mais il est convaincu d’avoir posé l’essentiel en poslain t tes principes. Avant sa pétition il écrivait :

« Je conçois q'u’Edouard [de la Grange] s’occupe de politique, car je m’en occupe aussi, sans être encore à la Chambre. Je le regretterai cet hiver, car j’y aulrai peut-être dit autre chose, que : Il y a quelque chose à faire. » {Id., p. 54).

Après, il dit fièrement : « Mes travaux législatifs sont finis pour cette session. » {Id., 21 fév. 1841).

Sa théorie de l’action et ses essais di’action nous empêchent de regretter son éloignement du Parlement. Lui-même n’en prenait pas son parti aussi aisément qu’il le prétendait. De là des aigreurs, des hésitations, des contradictions. Jusqu’à 1848 il apparaît tiraillé entre la liberté et l’autorité. La balance est incertaine, et l’événement décidera. Si la Révolution fait appel à ses lumières, il sera républicain ; sinon, il penchera irrémédiablement vers le despotisme.

D’abord le mécontentement le maintient dans le libéralisme. Il est également mécontent du Pouvoir législatif (1) et du Pouvoir exécutif. Ni pair, ni député, il ne parle jamais des Chambres quiavec dédain. D’autre part, le gouvernement de Louis-Philippe l’a négligé autant que fit la Restauration, et il n’apprécie guère <( la boutique gouvernementale. » (Corr., Lettre du 2 avril 1843, p. 103). Les incidents de son élection à l'Académie Française lui firent prendre Molé et, en général, les ministres de Louis- Philippe en mépris (1842-6). Les Oracles 1’iattesteront.

Cette animosité persistante le conserve libéral. En 1838, dans le fameux entretien du 12 mars sur la pension alimentaire des poètes, Lamartine soutenant la censure et réclamant « un jury de gens ayant intérêt à l'ordre, » (p. 125). Vigny n’estime possible ce « jury élu », qu’autant « que nul membre ne tiendrait au gouvernement ». En 1841, il désire l’abolition du Serment Politique « dans les Etats démocratiques, où un homme peut voir dans sa vie cinq dynasties. Le serment l’avilit ou le chasse. Dans les deux cas, la nation est privée d’une lumière. » ( Journal , p. 153).

Seulement, comme il n’a jamais eu confiance en les forces vives de la liberté, sans cesse il est rejeté vers l’autorité. Ainsi la liberté de la Presse lui tient le plus à cœur, car il est écrivain, il n’ose la réclamer entière. En 1838 il se rallie, somme toute, au jury de Lamartine. En 1841, heureux que la publicité de sa lettre aux Députés ait fait rendre sa pension à MIle Sedaine, il écrivait le 5 novembre à Pauline Duchambge : « c’est un des bienfaits de la liberté de la Presse que je vais adorer plus que jamais (Corr., p. 99). Encore ne sent-il pas en lui l’amour parfait de la publicité, puisqu’il le croit capable d’accroissement. La

(1) C’est ainsi qu’il condamne et la Commission de la Chambre devant laquelle il déposa sur le projet de loi de la Propriété littéraire et la Chambre qui repoussa le projet. Cf. Estève. Destinées, p. 32-34.

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liberté de l’Eglise le laisse sceptique. L’Eglise n’est pas assez forte pour renoncer « à être salariée par l’Etat. » ( Corr ., Lettre du 3 déc. 1843). De plus, trois influences diverses l’écartent de la liberté politique ; l’influenice du Maine- Giraud, l’influence de l'Angleterre, l’influence des Théocrates.

L’influenee du Maine-Giraud sera surtout sensible à partir de 1848 ; on pourrait la démêler avant. Au Maine-Giraud, Vigny comprit que le paysan n’étlait pas républicain. Ses lettres- l’attestent sans cesse après 1848 ; on en trouverait déjà 1’taveu dans la Maison du Berger (1844).

L’ombrageux paysan gronde à voir qu’on dételle Et que pour le scrutin on quitte le labour.

Il constate d’abord l’opinion rurale ; il s’y ralliera plus tard.

Dans son voyage de 1839, il remarqua la solidarité politique des Anglais :

« Ce qui fait la force et l’unité de cette nation, c’est que chaque homme s’y regarde comme un homme politique. Chaque citoyen parle et agit dans le sens de la politique anglaise du moment. » (Journal, p. 140).

Cette remarque devait ébranler, en son esprit, un des principes essentiels du libéralisme, le dédain de la collectivité, sans le rapprocher de la république. Car, non seulement les Français, faute de solidarité, ne lui paraissent pas mûrs pour la liberté politique ; mais les Anglais, malgré la solidarité, le dégoûtent du régime représentatif. Même la Chambre des Londis ne trouve pas grâce à ses yeux, et il félicite Lord Byron de n’avoir pas daigné « rester dans cette chambre d’avocats grands seigneurs. » (/d., p. 137). Dans le fragment intitulé Temple-Bar, il reproche à la tribune, qu’elle soit en France ou en Angleterre, de n’être qu’un comptoir :

« Ah ! villes d© l’enfer, Paris et Londres, vous ête-s deux courtisanes, courtisanes de l’or ; vous faites les modestes, vous baissez les yeux et vous montez sur un comptoir que vous couvrez d’un drap vert et que vous nommez tribune. » (là., p. 255).

Ainsi le Maine-Giraud et l’Angleterre accentuaient son mépris de la vie parlementaire.

Enfin plus que jamais il rêve avec les Théocrates de société catholique. Ses lettres aux Protestants, un Quinet, un Bungener, sont instructives à cet égard.

Le 27 août 1844, Vigny remerciait Quinet de lui avoir envoyé V Ultramontanisme, « après l’avoir lu tout entier ». La politesse dont il fut toujours esclave ne l’empêche pas d’avouer qu’il ne le suit pas dans toutes ses voies. (Corr., p. 115). Et, précisément, il ne le suit pas dans son action contre l’Ultramontanisme.

Il admire Quinet.

Comment n’admirerait-il pas le penseur qui affirme non seulement La suprématie, mais la nécessité du pouvoir spirituel ? « Le gouvernement spirituel du genre humain ne peut rester vacant. » (1844, VIIIe Leçon, p. 242). Il le félicite de combattre « les pouvoirs publics qui ne reconnaissent que la richesse ». Il devait approuver cette deuxième Leçon, où Quinet demande de faire « rentrer le sentiment du grand, du divin dans la science politique » (p. 66). Evidemment, l’auteur de Stello n’a pas attendu V Ultramontanisme pour élaborer sa doctrine du pouvoir spirituel ; mais peut-être ne serait-il pas téméraire de penser qu’il lui a emprunté — lui dont la langue était pauvre — quelques expressions et le symbole même de l 'Esprit Pur.

En effet, pris d’un enthousiasme symbolique, Quinet finit par personnifier l’Esprit. Quand il montre lialuitorité d’un Voltaire succédant à l’autorité des Papes, il écrit : « il n’y a pas eu d’interrègne dans Le royaume de l’Esprit. » (VIe Leçon, p. 188). Comme si le Saint Esprit animait la philosophie moderne, il gourmande Les Ultramontains : « Parce qu’il est devenu visible, ne le voyez-vous plus? » (VIIe Leçon , p. 198). A son tour Vigny dira :

Ton règne est arrivé, pur Esprit, roi du Monde...

et il appelle l’écrit universel « visible Saint Esprit ». Ne serait-ce pas à Ouinet que Vigny dût la personnification, le règne de l’Esprit, même du Saint-Esprit devenu visible et laïque ?

Est-ce toute la dette de Vigny ? Nous ne le croyons pas Vigny eut toujours une théorie de la Providence ; mais elle fut longtemps encombrée d’objections impies. Or, nulle part, elle

LES IDÉES POLITIQUES

n’est exposée avec plus de confiance et de piété que dans la Bouteille à la Mer. Quinet n’aurait-il pas aidé au progrès religieux de Vigny ? Dans cette seconde leçon où il nous supplie de combattre <( le principe idu fatalisme inerte partout où il se trouve », ne disait-il pas :

« Les incrédules sont deux qui désespèrent de la vie, qui nient le mouvement, l’avenir, c’est-à-dire qui ne voient pas le doigt de la Providence chrétienne dans lleis choses modernes ? » (p. 67).

C’est le plan et même les expressions de Vigny. Dans la première strophe, le poète demande d’oublier les désespérés de la vie, Chatterton, Gilbert et Mailtfilâtre et de ne plus nier l’avenir : le dernier vers nous montre, sauvée par la Providence, chaque découverte de l’humanité :

Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.

Le Marin de Vigny est bien le croyant de Quinet. Il périt, vainqueur du destin et en priant. Quinet n’aurait-il pas eu le rare bonheur d’instruire et de diriger deux très grands poètes du Romantisme, Lamartine et Vigny ?

Il le méritait.

Mais Vigny ne suit point Quinet dans la voie démocratique et surtout dans la voie protestante. Quelques furent, de 1830 à 1848, ses velléités républicaines, Vigny ne partagea jamais la superbe confiance de Quinet dans la liberté politique et dans le peuple.

Plus encore le protestantisme les sépare. Quinet est ardent et hérétique ; Vigny sceptique et catholique. L’un et l’autre conservent le christianisme, mais l’un, parce qu’il y croit, et l’autre depuis qu’il n’y croit plus. Si Quinet se sépare du pape, c’est qu’il se juge plus chrétien que le pape : « Le corps du christianisme est d’un côté, l’esprit de l’autre. » (VIIe Leçon, p. 193). Le christianisme de Quinet est trop fougueux, pour qu’il puisse s’accommoder dé ce christianisme sceptique et dù bout des lèvres qui dure depuis Machiavel (p. 192). A ses yeux, ce qui est le plus dangereux, c’est de faire « de la religion non plus un fanatisme, mais une mode éternelle. » (IXe Leçon , p. 273). Ge qu’il condamne là, c’est précisément le geste choisi par Vigny depuis 1834.

L’Ultramontani'sme plaisait à Vigny pour son armature sociale et pour sa morale religieuse. Celui qui reprocha toute sa vie à La Mennais d’avoir rompu avec Rome, ne pouvait applaudir Quinet d’attaquer Rome.

Ainsi le respect des paysans anti-républicains, le mépris du Parlement, anglais ou français, l’admiration persistante de l’Ultramontanisme rejetaient Vigny vers le Pouvoir absolu. Après avoir comparé la multitude à une hyène, prête à se précipiter sur les grands hommes, s’ils tombent ( Journal , 1844, p. 172), rappelé le proverbe anglais que « les corps n’ont point d’honneur », il ajoute : « un despote est responsable sur sa tête et son cœur. » [Id., p. 173).

D’autre part, il comprenait comme il serait vain de remonter le courant démocratique.

En 1839, il cherche et trouve un argument en faveur des gouvernements constitutionnels :

« Le Cardinal Dubois fit un mémoire dans lequel il disait que l’avantage des gouvernements absolus était de soumettre les passions et les volontés trop hardies qui s’élèvent, chaque jour dans un gouvernement. Mais le gouvernement constitutionnel est une évaporation de ces volontés qui se transforment par la tribune et la presse et ne sont plus que des idées. » ( Id ., p. 142).

On reconnaît là une pensée chère à Vigny. Dès 1834, il enviait le mandarin chinois qui, sans faire de mal à personne, <( jouit d’une idée et d’une tasse de thé ». Il aurait voulu apprendre aux hommes à jouer avec les idées plutôt qu’avec les actions. [Id., p. 86-7). En 1840, il constate que la république seule est possible :

« Ce ne serait pas assez de César, de Charlemagne, de Louis XIV pour fonder un despotisme absolu en Franc® dans l’état où elle est. Il n’y a plus dans notre organisation toute démocratique et républicaine, depuis 1793, qu’une forme qui convienne : c’est une république avec une aristocratie d’intelligence et de richesse élégante. Le temps en refera une autre. » (Id., p. 150).

En 1847, il rêve d’unir l’élégance des mœurs à l’esprit démocratique :

LES IDÉES POLITIQUES

« J’aime qu’un liomme, de nos jours, ait à la fois un caractère républicain avec le langage et les manière® polies de l’homme de cour. L’Alceste de Molière réunit ces deux points. » ( Id ., p. 234).

Peut-être enfin, Vigny qui eut toujours besoin de s’iappuver au bras d autrui, après l’influence de B. Constant, subissait-il 1 influence plus saine de Tocqueville ; lequel, épris de toute liberté et comprenant que l'individualisme, en se désintéressant de 1 activité politique, dégénérait en égoïsme, maintenait ferme eft lia liberté privée et lia) liberté collective ? En 1835, Vigny écrivait dans son Journal :

« Le seul gouvernement dont à présent l’idée ne me soit pas intolérable, c’est celui d’une république dont la constitution serait pareille à celle des Etats-Unis américains. » (Id., p. 95).

Il est bien probable que lorsqu’à la date de 1835, mais réellement en 1836, parurent les deux premiers volumes et en 1839 les deux derniers de la Démocratie en Amérique , Vigny se hâta de consulter Tocqueville, dont, il aimait « la gravité simple et réfléchie » ( Id ., p. 193), sur la seule constitution dont l’iidée ne lui était plus intolérable.

Néanmoins, s’il luit! la Démocratie en Amérique , il ne s’en est pas pénétré.

Il est permis de conjecturer pourquoi. Adepte de la méthode historique, c’est d’après les faits que Tocqueville démontre que la Démocratie s’impose à l’Europe ; c’est d’après les faits qu’il établit un rapport nécessaire entre la liberté et l’industrie. « Je ne sais, dit-il, si l’on peut citer un seul peuple manufacturier et commerçant depuis les Tyriens jusqu’aux Florentins et aux Anglais qui n’ait été un peuple libée. « (13e Edition, Pagnerre, 1850. Tome II. Partie II. Ch. xix, p. 156). Vigny, lui aussi, prétend interroger les faits ; mais sa fantaisie n’est point leur esclave. De plus, Tocqueville ne pertd! pas une occasion de dire que les bienfaits de lia liberté sont cachléls et ses méfaits visibles ; ses méfaits, « on ne rencontre point d’hommes sii bornés et si légers qui ne les découvrent » ; ses bienfaits, au contraire, « ne se montrent qu’à la longue et il est toujours facile de méconnaître la cause qui les fait naître. » (Id., id., Ch. i, p. 107-8). Mais sûr de son observation et de sa réflexion, il affirmait :

« Le despotisme ruine les hommes en les empêchant de produire, plus qu’en leur enlevant les fruits de la production... La liberté, au contraire, enfante mille fois plus de biens qu’elle n’en détruit, et chez les nations qui la connaissent les ressources du peuple croissent toujours plus vite que les impôts. »

N’était-ce pas gênant pour Vigny, toujours prêt à proclamer les maux de l’indépendance et à en nier la fécondité ? Avec une précision de diagnostic qu’on souhaiterait au Docteur Noir, Tocqueville met le doigt sur le sophisme qui permet d’absoudre la tyrannie : l’amour 'die l’ordre. Toujours effrayé du désordre, Vigny devait lire, sans plaisir, dans l'Introduction , que l’on vivait en un siècle où « l’amour de l’ordre se confond avec le goût des tyrans », et dans lia Seconde Partie qu’ « une nation qui ne demande à son gouvernement que le maintien de l’ordre est déjà esclave, au fond du cœur. » ( Id ., idem , ch. xiv, p. 158).

Certes Vigny était assez généreux pour saluer en Tocqueville un apôtre de la liberté ; mais il s’en écartait, comme il s’était écarté de La Mennais, de Montalembert, de Lacordaire. Il ne pouvait supporter la liberté à trop forte dose. Du moins Tocqueville le retenait-il, comme l’avaient déjà retenu les collaborateurs de l'Avenir , sur la pente du despotisme.

De cette période confuse la Maison du Berger (1844) nous aide à mieux saisir les hésitations et, malgré tout, l’équilibre. Le poète n’a que mépris de la vie parlementaire :

La chambre où ses élus donnent leurs faux combats

Jette en vain, dans son temple, un incertain oracle...

Derrière eux se presse la foule étonnée des villes, et mécontente des campagnes. Miaiis si la société encore informe et dangereuse l’inquiète, pour le présent, l’humanité dont il aime la majestueuse souffrance le rassure pour l’avenir. Or dans son Journal Vigny affirme en 1844 que lie vers célèbre de la Maison du Berger :

J’aime la majesté des souffrances humaines.

est le sens de tous ses poèmes philosophiques. L’esprit d’humanité ; l’amour entier de l’humanité et de l’ amélioration de ses destinées. » (p. 176.)

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En attendant le règne de l’Esprit, il se tire d’embarras avec 1e principe commode die l’indifférence. A propos de la mort du Duc d’Orléans il écrivait :

« L’espoir vrai de la France est comme je le dis tranquillement à Louis-Philippe en 1830, l’indifférence en matière de gouvernement. Peu nous importe quelle troupe fait son entrée sur le théâtre du pouvoir. Nos besoins politiques sont ceci ou cela. Nos passions : la fierté nationale, l’amour de la gloire, etc. etc. Satisfaites-les. Quand vous vous tromperez, nous ferons baisser le rideau... » {Journal, 1842, p. 156).

En 1848, il se trouve donc à un carrefour. Si la Révolution tourne mal, la multitude est décidément une hyène, la tribune un comptoir ; et dans sa défiance du peuple et des représentants du peuple, il se résignerait à confier à un Napoléon Uamélioration de nos destinées. Si la Révolution tourne bien, il se rappelera sa théorie de 1830 de la majorité! saine et1 sceptique ; il se rappellera même la théorie de 1829 sur l’accord des Assemsemblées et des hommes de génie. Tous ses précédents anathèmes contre les chambres françaises tomberont devant cet argument qu elles ne représentaient pas réellement la nation, c’est-à-dire la volonté générale qui seule est droite. Bref il se retrouve en 1848 tel qu’il était en 1830.

Or la République le dégoûta du régime républicain, et il crut devoir se rallier à l’Empire.

Mais avant le dégoût, il connut l’enthousiasme ; il rêva d’être député. Le 29 février 1848, il s’exerce aux professions de foi et écrit à Rusoni :

« Vous demandez ce que je deviens ? je deviens ce que je fus toujours : Français, citoyen, indépendant de tout gouvernement ; n’ayant rien demandé ni reçu, ni de l'Empire, ni de la Restauration, ni des d’Orléans ; épris de l’étude et de la retraite ; approuvant les Gouvernements quand ils agissent bien, les blâmant sans crainte quand ils font mal... Bientôt j’imprimerai mes pensées entières, délivré des censures d’un pouvoir ombrageux et insolent. Voilà ce que je deviens. » (p. 133).

Une inquiétude cependant nous saisit. Pour blâmer ou approuver tour à tour les gouvernants, quels qu ils soient, ne

fîa'ui-il pas qaii’il juge les gouvernements par leurs actes seuls, indifférent aux principes ? Le 8 mai il écrit au Docteur Montalemberi :

« Vous devez penser comme moi, mon cher Docteur, que tout l’avenir de la France dépend de l’ Assemblée nationale. Je me présente dans la Charente... » (p. 134).

Comme en 1830 il admire la nation et espère aux assemblées :

« Je suis allé seul, partout, voir comment tombent les gouvernements qui croient à la force contre une telle nation. L’ouragan est passé, il a emporté ce trône de carton, et à présent on se regarde, on attend. L’Assemblée nationale sera la vie politique réelle ; jusque là on est paralysé... » ( Corr . Lettre du 8 mars à Mme du Plessis, p. 135-6).

Le 27 mars il écrit sa circulaire électorale. Personnellement il se sent préparé par des travaux constante à la vie politique ; et il affirme son indépendance d’esprit et de caractère. Il manifeste la même confiance dans le progrès qu’il proclamait dans la Maison du Berger et une confiance nouvelle dans le régime parlementaire, et les libres délibérations de l’Assemblée nationale. L’ancien libéral qui écrivait encore le 14 mai 1848 à Garni lia Maunoir que « le meilleur gouvernement est celui que l’on ne sent pas et que l’on voit peu » accepte la République, c’est-à-dire le gouvernement de tous par chacun et de chacun par tous ; il salue dans le peuple un souverain juge ; mais il demande au gouvernement d’être modeste, de ne pas peser sur la nation, de « seconder ses larges développements et la laisser librement vivre et s’épanouir dans sa toute puissance. » (Corr. Appendice , p. 392-4). Alors il est vraiment très près de Tocqueville qui en 1848 essayait de concilier la liberté de l’individu et l’autorité du gouvernement.

Cependant Vigny déclare que la Révolution est plus sociale que politique. Or au xixe siècle la subordination des questions politiques aux questions sociales a comme corollaire l’indifférence en matière gouvernementale. Vigny reconnaît la1 souveraineté populaire ; mais peut-être, comme l’utile fiction du moment, avec ce scepticisme qu’il crut discerner dans la majo-

ri'tié en 1830 et qu’il recommandait aux directeurs des peuples.

Sans celia, comment expliquer sa rapide volte-face ?

Même en admettant son scepticisme politique, il reste à chercher pourquoi si vite il crut nuisible le principe républicain.

La première cause est dans son échec électoral. Le 6 janvier 1849, il se fait une raison mais sans renoncer à la politique : « un livre est une tribune où l’on n’est pias interrompu, je la préfère à l’autre. » ( Vigny au Maine Giraud). Le 1er avril à l’approche de nouvelles élections on sent qu’il brûlait du désir de s’essayer à l’éloquence :

c S’il est écrit là-haut que je dois monter à la tribune, eh bien ! tant mieux pour le droit et la raison, car je crois que je dirai là ce que les lettres n’ont pas encore fait sortir de moi, ce qui est immédiat, ce qui tient au moment, à la circonstance, ce que la tribune et le journal quotidien peuvent seulement exprimer. » ( Corr . p. 158).

Ecartlé de la tribune, il reprend contre la tribune toutes les vieilles rancunes accumulées sous le règne de Louis Philippe. Qui hait le régime parlementaire est invinciblemenJti rejeté vers le despotisme.

La seconde cause, nous la connaissons depuis 1830, c’est son horreur de l’assassinat politique.

« Il ne faut pas se le dissimuler, voici l’assassinat qui revient dans nos moeurs comme au temps des Italiens Médicis et des guerres de religions ! Paris... semble maudit et destiné à être le cirque où bien des bêtes féroces vont se déchirer. » (Corr. Lettre à Busoni du 11 août 1848, p. 148).

Le 5 janvier 1849 il écrit à Busoni que l’on devrait jouer le Jules César de Barbier :

« Quel spectacle magnifique que celui de cette belle âme de Brut'us si tourmentée, si empoisonnée du remords de cet assassinat inutile...! Quel enseignement pour nos temps qui croient imiter les vertus républicaines en singeant les crimes antiques et où le premier drôle venu croit aussi être un sacrificateur qui a droit d’immoler un homme à la liberté ! » ( Vigny au Maine Giraud).

En troisième lieu, le peuple français, lui paraît moins que le peuple anglais, digne de la liberté. Nous le savions depuis le voyage de 1839. Une lettre du 8 février 1850 nous le rappelle :

« M. Nisard est pour moi une très ancienne connaissance. J’ai lu et souvent relu ses ouvrages et dernièrement encore un travail excellent de lui sur les classes moyennes en Angleterre. » ( Corr .

Il s’agit d’un article de la Revue des deux Mondes du 15 déc. 1849 sur Les classes moyennes en Angleterre et la bourgeoisie en France. Or Vigny qui avait constaté lui-même en 1839 que l’Anglais était un homme politique, lislait avec plaisir chez Nisard que l’Angleterre était le pays de la liberté parce que la liberté y est contenue par l’esprit d’obéissance, l’esprit de sacrifice (p. 971) et aussi l’esprit de tradition. Le droit d’ainesse en effet fortifie « l’hérédité du trône par l’hérédité des familles aristocratiques. » (p. 979.) Ne trouvant point en France ces trois sortes d’esprit, Vigny conclurait volontiers que la liberté nous conduirait à l’ anarchie. C’est du moins le résultat qu’il croit atteint le 3 août 1852 :

(( Je me demande comment quelque chose peut surprendre dans une nation tombée dans l’anarchie. Après la corruption, la dissolution, voilà ce qu’il ne faut pas oublier. » Corr. p. 245).

Cette anarchie, l’Empire aurait du moins le mérite d’y mettre un terme. Le laisse très nettement entendre telle lettre du 15 avril 1852 où il est parlé « du tremblement de terre continuel de la pauvre France qui s’est crue républicaine. » ( Vigny au Maine Giraud).

Lui aussi s’était cru républicain ! Contribuèrent à lui dessiller les yeux les paysans, et particulièrement les paysans du Maine-Giraud ; et comme eux il sera bonapartiste. Dans la lettre à Busoni du 11 août 1848 il oppose aux « visages sombres ou haineux, au regard de loup » des émeutiers parisiens la vigueur souriante des moissonneurs, dignes de « Léopold Robert ».

« On ne désespère plus de la France, quand on voit que malgré nos malheurs, ces populations saines sont au travail et vivent .en paix, en santé, en force ; seulement indignés contre Paris,

LES IDÉES POLITIQUES

gardant leurs meules l’arme en bras, et traquant les malfaiteurs fuyards comme des bêtes fauves dans un rayon de trente lieues de Paris. — Plus loin la paix et le travail, et la joie des moissons et des vendanges ! C’est, ce que je vois en ce moment chez moi, dans ma chaumière du Maine Giraud. » (p. 149).

Aussi devient- il paysan, prêt à signer, comme Courier « Alfred de Vigny, vigneron. » Or que lui apprennent les paysans ? — Le dédain de la liberté politique. Nous le savions déjà par La Maison du Berger ; et d’ailleurs il reprend les termes de la Maison du Berger :

« La loterie du vote universel ne passionne pias V ombrageux paysan comme le désœuvré parisien. Il s’en défie et voit de loin Paris avec dédain et avec borreur. Le mot de Liberté, qu’est-il pour l’bomme qui travaille et laboure depuis quatre heures du matin jusqu’au coucher du soleil, sous tous les régimes ?... » (Vigny au Maine Giraud, Lettre du 22 nov. 1848).

Le voilà derechef, grâce aux paysans, mettant la question sociale avant la question politique, et indifférent en matière gouvernementale. L'indifférence est commode pour absoudre les coups d’Etat ; il accepte donc l’Empire, et c’est encore à la suite dés paysans de la Charente.

On comprendrait moins bien l’adhésion de Vigny à l’Empire, si l’on ne songeait qu’il a vécu de 1848 à 1852 surtout dans la « Vendée bonapartiste » (Corr-, p. 264) si l’on oubliait l’émule de P. L. Courier vigneron.

Voici une autre raison de ses sympathies impérialistes. Lui, qui croyait aux entretiens et à l’importance des conversations entre grands hommes, trouva le 10 octobre 1852 à Angoulliême un prince qui sut l’écouter :

« Je l’ai retrouvé pour moi ce qu’il était à Londres, aussi simple, affectueux, amical dans ses entretiens réitérés et prolongés toute la soirée, aussi calme que s’il n’eût pas entendu le bruit du triomphe qui l’entourait, cherchant le vrai de toute chose et le jugeant avec impartialité... Je n’ai rien dit ni rien écrit à personne de ce long et sérieux entretien. On ne saura de ce que m’a dit le Président que ce que l’Empereur en racontera lui-même. » ( Id . p. 264-5).

Par cet entretien Vigny se persuadait d’avoir, comme un autre Libanius, contribué à l'orientation européenne.

Non moins que sur l’Empire il compte sur le christianisme pour résister à l’anarchie ; et dans une lettre du 10 août 1852 au Protestant Bungener, dont il venait de lire toutes les œuvres, ce qu’il sous-entendait lorsqu’il écrivait en 1844 à Quinet, il le dit, cette fois, à demi-mots : le Protestantisme l’effraie.

Il ne fait aucune difficulté pour reconnaître son propre rationalisme :

« La confession, la direction des consciences, le célibat des prêtres, les légendes, la transsubstantiation et la présence réelle, la communion, les couvents, les isacrements, les frais du culte, la messe, les soins alors mal donnés aux malades, vous attaquez tout ce qui est vulnérable dans l’Eglise romaine. » ( Corr . p. 250).

Mais il ne veut plus voir combattre le catholicisme par les Protestants :

« La France est depuis près d’un siècle le pays de la tolérance la plus complète, il me semble... Des hommes politiques de l’Eglise protestante ont assez longtemps gouverné la France actuelle pour qu’elle soit à l’abri de tout soupçon de partialité... Si le protestantisme et le catholicisme recommençaient cette lutte des morts, ce serait, je crois, le christianisme qui en souffrirait... » ( Id . p. 250-1).

« A présent que la Divinité même est menacée par le matérialisme » des hommes politiques qui disaient : « la propriété cest le vol et l’idée de l’existence de Dieu est cause de tous les maux de l'humanité » ; et par le panthéisme d’un Strauss, ce n’est pas trop, conclut-il, « de toute l’armée du Christ pour faire face à la barbarie intérieure qui de tous côtés, est sortie de ses ténèbres ». Vigny apparaît avec son invincible idéalisme, et en même temps convaincu que lia société ne saurait se passer du christianisme, voire du catholicisme. Ecrivant à un Protestant, il ne le dit pas ouvertement : du moins ses derniers mots regrettent-ils <( l’ardeur militante du protestantisme » (p. 252). Quant à lui, on devine, qu’il reste dans le camp de J. de Maistre, et dlu premier La Menmais dont il rappelle l’éloquent Essai sur l’ indifférence.

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Une fois rallié à l’autorité, Vigny n’ose plus défendre aucune libert/é. Même celle qui lui tenait le plus à cœur, lia liberté de la presse, le laisse perplexe :

« Voilà donc encore le grand combat ouvert entre les Presses et les Pouvoirs, la. Liberté et l’Autorité. Quel mystère que cette question ! » ( Vigny au Maine-Giraud, Lettre du 15 août 1850).

Le poète fixe, parfois longtemps après, les idées du prosateur. En 1862, le poète des Oracles éprouvait le besoin de cristalliser ses idées politiques. Il part de la satire du gouvernement de Louis-Philippe et aboutit au nihilisme. Ne trouvent grâce à ses yeux ni le pouvoir exécutif, ni le pouvoir législatif, ni le peuple. Le ministère, préoccupé du luste-milieu ne prévoit pas l'orage. Les parlementaires ne sont que des sophistes. Le peuple est niveleur.

Toute démocratie est un désert de sables.

Ce dernier vers trouve son commentaire dans le Journal :

« Le désert, hélas ! c’est toi, démocratie égalitaire, c’est toi, qui as tout enseveli et pâli sous tes petits grains de sables amoncelés. Ton ennuyeux niveau a tout enseveli eit tout rasé. » (p. 247-8).

Vigny 'traversa sans cesse la désespérance ; il ne s’y est jamais maintenu. Dans le post-scriptum des Oracles sur les cendres des Journées de 1848 il fait luire éternellement le cristal de la Raison, le diamant de la Poésie.

Vigny se trouve donc en 1862 tel qu’il était en 1832, après Stello, et même avec une confiance accrue. En dehors des gouvernements nu-dessus des peuples, planent les poètes, dont les idées que manifestent le Livre ou l'Entretien doivent assurer le triomphe final et éclatant de l’Esprit.

Avec une telle foi dans l’avenir, comment a-t-il pu se désintéresser du présent? Comment l’esprit libre par excellence a-t-il pu renoncer à la liberté de son pays? On l’expliquerait difficilement si l’on méconnaissait que Vigny considère tous les principes politiques comme de relatives et passagères fictions. Le 16 juin 1851 il écrivait à Busoni : « Quel mensonge social défen-

Alfhed ye Vigny.

dez-vouis ? » ( Vigny au Maine Giraud). Malgré toute la générosité de son cœur, l’indépendance de sa pensée, et sans rien accepter de l’Empereur, il accepte l’Empire comme un mensonge provisoire et opportun. En Vérité ni’avait-il pas trouvé dans ce dogme de l’Imposture un venin funeste ?

Cependant son âme fut assez vigoureuse pour en supporter le poison. Sans doute, en dépit de tant de nuits consacrées aux problèmes du moment, il n’a proposé que peu de choses : suppression de l’assassinat politique, entretien des sourds et muets, droit du poète à une pension alimentaire et à la propriété littéraire. C’est tout, ou peu s’en faut. Mais la doctrine même ne manque pas de grandeur. D’abord', l’imposture est superficielle et limitée aux contingences. Elle permet de s'incliner devant un gouvernement utile, mais ne tue pas l’enthousiasme. Si Vigny accueille le despotisme, ce n’est pas par haine de la liberté, c’est par crainte du meurtre, amour de l’ordre, et il ne l’accueille que pour l’instant, sans renoncer au règne futur de l’Esprit. Car, chez Vigny, l’imposture s’allie à une foi profonde en la Divinité, en l’Idéalisme, dans le Progrès. Le matérialisme politique lui répugne ; l’autorité ne lui plaît qu’aux mains des hommes de génie ét avec l’auréole divine. Partout et toujours il proclame la nécessité du pouvoir spirituel, la suprématie de la conscience et le règne de Dieu.

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