‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son art 1923Chapitre 10 sur 33 · LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE

Alfred de Vigny est surtout le fils de sa mère. C’est d'elle qu’il tient les traits essentiels de sa nature morale, l'élévation de la raison et la fermeté du caractère, Il ‘doit à son père certaines particularités de sa nature intellectuelle, notamment ce goût pour l’histoire que révèle son œuvre tout entière. M. de Vigny le père n’était pas un historien. C'était un modeste gentilhomme de province, qui n'était pas dénué d'instruction, puisque, avant de servir au Royal Lorraine Infanterie, il avait étudié pour

être prêtre et porté le titre d’abbé, mais qui n’avait assurément ni l’érudition d’un bénédictin, ni la profondeur d’un Montesquieu, ni l’universelle curiosité d’un Voltaire. Il était mieux qu'un historien : il était un document historique. L'histoire est l’art de faire revivre le passé : il était le passé vivant. Rappelons-nous que, quand son fils avait dix ans, il en avait, lui, soixante-dix ; qu'il était parti pour l’armée en 1757, tout au début de la guerre de sept ans ; qu'il avait touché la main du roi Louis XV et vu de ses yeux le grand Frédéric, qu'il avait été reçu

sous la tente par le roi de Prusse, et qu’il l'avait entendu,

un soir de bataille, jouer un air de flûte après la victoire;

qu'il avait été l’ami de M. de Chevert et de M. d'Assas, «avec qui il était au camp la nuit de sa mort », le contemporain de Voltaire et de Rousseau, qu’il avait connu le

ministère Choiseul et le règne de la Pompadour. Sans

avoir jamais été mêlé aux grandes affaires, il avait appris et retenu bien des choses. Et comme il arrive à beaucoup

de vieillards, il les racontait avec plaisir. En dépit de ses

cheveux blancs et de ses blessures, il était gai, spirituel, plein de grâce et de manières, plein aussi de verdeur et de flamme. Au bout de cinquante ans il s’emportait aussi vivement qu'au premier jour contre les dissensions entre généraux qui avaient fait battre Soubise à Rosbach et

Clermont à Crefeld. Il savait les intrigues de l'Œil-de-Bœuf :

et les anecdotes de la Cour. Tout l’ancien régime renaissait

à sa voix. L'enfant l’écoutait, blotti sur ses genoux. Il

passait des heures suspendu à ses lèvres. Il sortait de ces récits comme d’un rêve. Il se passionnait pour les histoires d'autrefois. Il voulait remonter plus haut encore. Il obsédait

son père de questions: Pour s’en débarrasser, on lui permit

de lire les Mémoires. On ne sera pas surpris que ceux de Retz aient fait sur lui une vive impression. À quatorze ans, il entreprit, en prenant sur ses nuits, d'écrire une histoire de la Fronde. «C'était fort mauvais, certainement », dit-il, non sans une certaine candeur. La passion des lectures historiques fit place pendant un temps à la passion de la poésie et des poètes anciens. Elle lui revint avec les romans de Walter Scott. Vigny s’enthousiasma, comme toute la France de 1820, pour les récits du conteur écossais. Le goût de l’histoire s’allia en,lui au goût de la poésie, et le fruit de cette union, ce fut Cing-Mars, conçu dès 1824, écrit et publié seulement en 1826.

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Cing-Mars, ou une conjuration sous Louis XIII: ce pourrait être le titre d’une étude historique; c’est le titre d’un roman, d’un roman qui en tant que roman, qu’œuvre d'imagination et d’art, a ses défauts et ses mérites, sur lesquels il y aura lieu de revenir ; d’un roman qui ne se contente pas de toucher en passant à l’histoire, d’un roman qui est fait avec de l’histoire, et qui a la prétention d’être de l’histoire. « Ce qui fait l'originalité de ce livre, a dit Vigny, c’est que tout y a l'air roman, et que tout y est histoire. » Il est vrai qu'il ajoute aussitôt : « Mais c’est un tour de force de composition dont on ne sait pas gré, et qui, tout en rendant la lecture de l’histoire plus attachante

par le jeu des passions, la fait suspecter de fausseté et.

quelquefois la fausse en effet.» Il y a beaucoup à dire, assurément, et, dès le premier jour, on a beaucoup dit sur la valeur historique du roman de Vigny. On y a relevé des anachronismes, qu’on ne peut pas dire grossiers, puisqu'ils ont été commis en parfaite connaissance de cause, mais violents, puisqu'ils prolongent ou abrègent de

plusieurs années la vie de tel ou tel personnage, et nous

invitent à établir entre certains faits des rapports qui n’ont jamais existé. On a signalé dans les caractères historiques qui sont mis en scène, Richelieu, Louis XIII, Cinq-Mars, le P. Joseph, des altérations plus ou moins graves, dont certaines ne vont pas à moins qu'à transformer un bon

serviteur de la France — c’est le P. Joseph — en un traître de mélodrame, ou un portrait — c’est celui de Richelieu — en une sinistre caricature. Ces atteintes à

la vérité, à la vérité des dates et à la vérité des faits, et

à la vérité des caractères, s’expliquent en partie par la

difficulté qu’il y avait à composer le sujet et à nouer l’action, en partie par le désir de la corser, en partie pat une psychologie trop purement romantique, en partie par une connaissance insuffisante du rôle tenu dans la réalité par plusieurs des héros du roman, rôle qui a été depuis mieux étudié et mieux connu... Mais à quoi bon chercher à défendre ou à excuser tout au moins Alfred de Vigny ? Il a pris soin de se justifier lui-même, dans une sorte de mémoire écrit en 1827 et qui, depuis 1833, figure en tête de toutes les éditions de Cing-Mars sous ce titre : Réflexions sur la vérité dans l'art. Elles nous renseignent, ces réflexions, sur les conceptions artistiques de Vigny. Mais elles nous ouvrent aussi un jour très curieux sur la façon dont il entendait la vérité historique et l'histoire elle-même.

Dédaignant d’ergoter sur le plus ou moins d’exactitude qu'il peut y avoir dans la représentation des personnages et des événements qu’il met en scène, Vigny, avec une belle cranerie, oppose au «système de composition historique » recommandé par le nom de Walter Scott, — une action fictive que traversent de loin en loin de grandes figures empruntées à l’histoire, — le système qu'il a lui-même adopté. Il réclame nettement pour l'imagination «la liberté d’enchaîner dans ses nœuds formateurs toutes les principales figures d’un siècle, et, pour donner plus d’ensemble à leurs actions, de faire céder parfois la réalité des faits à l’idée que chacun d’eux doit représenter aux yeux de la postérité » Et sans plus attendre, donnant au débat un caractère en apparence purement philosophique, en même temps qu'il en élargit singulièrement la portée, il pose la distinction, selon lui nécessaire, entre : le vrai du fait et la vérité de l’art.

Cette distinction, il prétend la fonder sur la nature

même de l'esprit humain, Elle a, cette nature, deux besoins essentiels : l'amour du vrai, et l’amour du fabuleux. Sa curiosité est satisfaite par l’histoire. « Mais à quoi bon la mémoire des faits véritables, si ce n’est à servir d'exemple de bien ou de mal? Or les exemples que nous offre la succession lente des événements sont épars ou incomplets. » L’imagination intervient, qui les complète et les organise. Ainsi naît la fable, qui n’est pas moins vraie que l’histoire, mais « VRAIE d’une VÉRITÉ toute particulière », que l’auteur définit en ces termes :

Cette VÉRITÉ toute belle, tout intellectuelle. dont j'ose ici distinguer le nom de celui du VraA:, pour me faire mieux entendre, est comme l’âme de tous les arts. C’est un choix du signe caractéristique dans toutes les beautés et toutes les grandeurs du VRAI visible ; mais ce n’est pas lui-même, c’est mieux que lui ; c’est un ensemble idéal de ses principales formes, uné teinte lumineuse qui comprend ses plus vives couleurs, un baume enivrant de ses parfums les plus purs, un élixir délicieux de ses sucs les meilleurs, une harmonie parfaite de ses sons les plus mélodieux ; enfin c'est comme une somme complète de toutes ses valeurs.

Mais cette définition, pour lyrique qu’elle soit, et en raison de ce lyrisme même, ne suffira pas, Vigny le pressent, à « dissiper les scrupules de quelques consciences littérairement timorées ». Il faut aller plus loin ; il faut montrer à ces timides que cette vérité historique dont ils ont la superstition admet en elle une part d'imagination, de composition, de fiction. Sinon dans son entier, du moins «dans beaucoup de ses pages, et qui ne sont peut-être pas les moins belles, l'HISToIRE — Vigny tient à imprimer cette sentence en lettres capitales — EST UN ROMAN DONT LE PEUPLE EST L'AUTEUR », En veut-on la preuve ? Qu’on

voie comment se font les mots historiques, qui n’ont jamais été prononcés, maïs qui ne s’en gravent pas moins dans la mémoire de la postérité, en dépit des protestations de ceux-là mêmes à qui on les attribue, condamnés à demeurer «historiques et sublimes malgré eux». Qu’on voie comment, non pas « dans les âges de barbarie », mais «à présent encore », comment, sous nos yeux, «la chrysalide du Faïr prend les ailes de la FicrioN», comment, en d’autres termes, des actions réelles recoivent un développement légendaire, conçu de manière à en rehausser la signification morale. Ils ne procédaient pas autrement, ces maîtres de l’histoire antique, qui, ne voulant voir en elle «que la marche générale et le large mouvement des sociétés et des nations, sur ces grands fleuves déroulés dans un cours bien distinct et bien pur..., jetaient quelques figures colossales, symboles d’un grand caractère et d’une haute pensée ». Et l’argumentateur de conclure par un triomphant a fortiori : ;

Si donc nous trouvons partout les traces de ce penchant à déserter le PosiriF pour apporter l’IDÉAL jusque dans les annales, je crois qu’à plus forte raison on doit s’abandonner à une grande indifférence de la réalité historique pour juger les œuvres dramatiques, poèmes, romans ou tragédies, qui empruntent à [l’histoire des personnages mémorables. L’ArrT ne doit jamais être considéré que dans ses rapports avec la BEAUTÉ IDÉALE... La VÉRITÉ dont il doit se nourrir est la vérité HORS sur la nalure humaine, et non l'authenticité du fait... L’'IDÉE est tout. Le nom propre n’est rien que l’exemple et la preuve de l’idée.

Cette vigoureuse antithèse entre le fait et l’idée, entre la vérité et la réalité, est tellement d’accord avec tout ce que nous connaissons par ailleurs de l'esprit profond

et philosophique d’Alfred de Vigny, elle est dans un rapport si étroit avec l’idéalisme, qui est, comme nous le verrons, le caractère dominant de son œuvre et la loi de son art, que nous considérerions volontiers la théorie dont elle est l’âme comme un produit spontané des réflexions du poête et la définition, consciente ou non, de son génie. On ne peut cependant s'empêcher de remarquer qu’au cours de cette même année 1827, pendant laquelle il rédigea cette préface apologétique, venait de paraître un livre dont la thèse et les arguments ont une ressemblance frappante et comme un air de famille avec les siens. Ce livre, c’est la Scienza Nuova de Giovanni Battista Vico, que Jules Michelet, « professeur d'histoire au collège de Sainte-Barbe », révélait au public français par une traduction, — la première en notre langue, — précédée d’un Discours où le système du penseur napolitain était réduit à quelques pages et résumé à grands traits. Or une des nouveautés les plus certaines de la philosophie de l’histoire à laquelle Vico à attaché son nom, c'était l’intérêt qu’elle prenait et la valeur qu’elle accordait aux légendes et aux fables qui sont, sur l’origine des sociétés humaines, à peu près les seuls documents que nous possédions. Vico n'hésite pas à voir en elles l’expression de la vérité sur ces époques lointaines, à la condition toutefois que par vérité on entende, non pas la vérité du fait et du détail, mais, selon les termes employés par son interprète, «le vrai poélique, …’ plus vrai que le vrai réel». Ce qu'est cette « vérité poétique » et comment elle s’élabore dans les esprits, nous n'avons, pour le savoir, qu’à ouvrir le premier livre de l'ouvrage, celui où il est traité « des Principes », et particulièrement le chapitre II de ce premier livre, où ces « principes » sont énoncés sous forme « Le axiomes ».

L'esprit humain aime naturellement l’uniforme. — Cet axiome appliqué aux faibles s'appuie sur une observation. Qu'un homme soit fameux en bien ou en mal, le vulgaire ne manque pas de le placer en telle ou telle circonstance et d'inventer sur son compte des fables en harmonie avec son caractère, mensonges de fait, sans doute, mais vérités . d’idées, puisque le public n’imagine que ce qui est conforme à la réalité. Qu’on y réfléchisse, et on trouvera que le vrai poélique est vrai métaphysiquement, et que le vrai physique, qui n’y serait pas conforme, devrait passer pour faux. Le véritable capitaine, par exemple, c’est le Godefroi du Tasse; tous ceux qui ne se conforment pas en tout à ce modèle ne méritent point le nom de capitaine. — Considération importante dans la poétique.

Dans la poétique, et aussi dans l’histoire, comme on va s’en assurer. Pour Vico, en effet, les grands hommes — légendaires ou semi-légendaires — des temps héroïques ne sont que des «caractères poétiques », autrement dit des symboles, au moyen desquels les peuples primitifs, encore incapables d’analyser leur pensée, ont exprimé les idées abstraites qu’ils ne savaient pas désigner par des. termes appropriés.

À chacun de ces caractères les peuples grecs (c’est à la Grèce que Vico emprunte ses exemples) attachèrent toutes les idées particulières qu’on pouvait Y rapporter, en considérant le caractère comme un genre. Au caractère d'Achille, dont la peinture est le principal sujet de l’Jliade, ils rapportèrent toutes les qualités propres à la vertu héroïque, les sentiments, les mœurs qui résultent de ces qualités, l’irritabilité, la colère implacable, la violence qui s’arroge tout par les armes (Horace). Dans le caractère d'Ulysse, principal sujet de l'Odyssée, ils firent entrer tous les caractères distinctifs de la sagesse héroïque la prudence, la patience, la

dissimulation, la duplicité, la fourberie, céètte attention à sauver l'exactitude du langage, sans égard à la réalité des faits, qui fait que ceux qui vous écoutent se trompent euxmêmes. Ils attribuèrent à ces deux caractères les actions particulières dont la célébrité pouvait assez frapper l’atten-

tion d’un peuple encore stupide pour qu’il ies rangeât dans l’un ou l’autre genre.

Mais par le moyen de ces personnages symboliques, on n’a pas Seulement rendu sensibles les idées morales, nées de l'observation de la vie : on a encore, selon Vico, résumé une époque ou une collectivité, les commencements d’un peuple, l'idéal d’une race, des actions dont le développement a rempli un long espace detemps. C’estainsiqu’Hermès Trismégiste a incarné « l'esprit inventif chez les Egyptiens », Hercule, « l’héroïsme grec », Romulus, «la société romaine à ses origines ». C’est ainsi «qu’Homère a été, non pas un individu, mais un être collectif, un symbole du peuple grec racontantsa propre histoire dans ses chants nationaux»; Esope, non pas un modeste fabuliste, mais «le caractère poétique des plébéiens considérés comme exprimant la sagesse sous forme de comparaisons et d’exemples ». La théorie va plus loin ; elle met en cause des personnages dont l’existence historique n’a pas été contestée. « Peutêtre même Solon n'est-il — suggère Vico — que le peuple d'Athènes considéré comme reconnaissant ses droits, comme fondant la démocratie. De même Dracon n’est que l'emblème de la sévérité du gouvernement aristocratique qui avait précédé. »

De là à concevoir, — ce qui d’ailleurs est vrai en partie, — que les grandes figures que nous voyons passer au premier plan de l’histoire sont moins intéressantes par leur physionomie particulière que parce qu’elles expriment à un degré supérieur les idées et les passions de leur race,

de leur nation, de leur temps, et à faire prévaloir, dans

la peinture qu’on se propose d’en donner, sur le caractère individuel le caractère représentatif, il n’y a qu’un pas. On sait quelle place Michelet a faite, dans-sa conception historique, au symbolisme dont Vico lui avait révélé le secret. Il est évident que le système s’ajuste plus naturellement encore aux conditions de la littérature proprement dite, drame, roman ou poésie. Il justifie

d'avance toutes les libertés de l'imagination ; bien mieux,

il confère à ses écarts les plus aventureux une valeur philosophique et une dignité supérieure. Aussi n’est-il pas étonnant que Vigny se soit saisi avec empressement d’une théorie qui s’adaptait si bien à la nature de son esprit et à sa propre manière de concevoir la vérité historique. La lecture de Vico l’a incliné du côté où il penchait déjà. Il s’est senti autorisé par l'exemple du philosophe napolitain à considérer l’histoire, non pas l’histoire des temps

légendaires, mais celle de tous les temps, y compris le sien, comme un prétexte à faire jouer sa pensée, et les grands ;

hommes qu’elle nous présente comme des figures idéales qu’il pouvait dessiner à larges traits, sans autre souci que de faire de ces portraits, tracés par la main d’un poète, l'expression de quelque haute, rare ou profonde vérité morale. nr

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Des thèses, ou des symboles, c’est la forme en effet sous laquelle se présente la philosophie de l’histoire dans l’œuvre d’Alfred de Vigny, dans Cinq-Mars, dans Stello, dans Servitude et Grandeur militaires, dans Daphné. C’est une thèse que l’on trouve dans Cing-Mars. Je me hâte

de dire qu’elle ne doit rien ni à Vico, ni à aucun spécialiste

de la philosophie historique. Elle devait tout naturellement venir à l'esprit et sous la plume de l’auteur. Elle était l’écho, sinon des enseignements paternels, du moins des conversations tenues autour du fauteuil de M. de Vieny le père par le petit cercle d'anciens émigrés qui formaient sa société habituelle. Dans ce petit monde, on attachait un grand prix à la qualité de gentilhomme. Le père d'Alfred de Vigny y faisait figure de libéral. A son fils qui lui demandait : « Qu'est-ce donc que la noblesse ? » il répondait par la chanson que chantait M. de Coulanges à Mme de Sévigné : « Nous fûmes tous laboureurs : nous avons tous conduit notre charrue ; l’un a dételé le matin, l’autre, l’après-dînée. Voilà toute la différence. » La différence était encore assez grande pour qu'il tint à ses parchemins et à ses titres, même à ceux auxquels il n’était pas absolument sûr d’avoir droit. Il était entiché de sa noblesse et ses amis l’étaient, de la leur, autant que lui. Tous ces gentilshommes déchus, appauvris, mécontents, cherchaient à qui s’en prendre de leur infortune. Sans aucun doute ils en rendaient responsables en premier lieu les jacobins et les révolutionnaires. Mais la rancune leur donnant des lumières inattendues, ils remontaient beaucoup plus haut. Au surplus, tous ces Saint-Simon au petit pied, ce qu'ils regrettaient, ce n’est pas ce qui, à la veille de la révolution, constituait ce que nous appelons l’ancien régime ; c'était le règne de Henri IV, le bon roi, et par delà Henri IV, c'était le régime féodal. Ils ne pardonnaient pas à celui qui en avait achevé la ruine, qui avait rasé les châteaux, et souvent, en même temps que les créneaux, abattu les têtes, à celui qui avait promené sur l'aristocratie française la baguette de Tarquin, à l'orgueilleux petit vassal qui avait abusé de la confiance, ou de la faiblesse, de son maître pour s’interposer entre

06 ALFRED DE VIGNY, SA PENSÉE ET SON ART sa noblesse et lui, qui, en renversant l'entourage du trône, en avait sapé les fondements et hâté la chute. Le cardinal de Richelieu a été, sans le savoir, le destructeur de la monarchie, le grand artisan de la Révolution : telle est l’idée maîtresse qui circule à travers le roman d'Alfred de Vigny. Les personnages principaux ou épisodiques qui jouent dans l'ouvrage le rôle de raisonneurs l’exposent avec conviction et la commentent avec éloquence. Le grave et studieux de Thou, magistrat, patriote et philosophe. supplie son ami Cing-Mars d’user de la faveur dont il jouit auprès du roi pour prendre en main la cause de la noblesse. | R

Poursuivez, mon ami, ne soyez jamais découragé; parlez

hautement au Roi du mérite et du malheur. de ses plus

illustres amis que l’on écrase; dites-lui sans crainte que sa vieille noblesse n’a jamais conspiré contre lui; et que, depuis le jeune Montmorency jusqu’à cet aimable comte de Soissons, tous avaient combattu le ministre et jamais le

monarque ; dites-lui que les vieilles races de France sont

nées avec sa race, qu’en les frappant, il remue toute la nation, et que, s’il les éteint, la sienne en souffrira, qu'elle demeurera seule exposée au souffle des temps et des événements, comme un Vieux chêne frissonne et S’ébranle au vent de la plaine, lorsque l’on a renversé la forêt qui l’entoure et le soutient.

Et le duc de Bouillon, présenté, à tort ou à raison, comme un politique profond, versé dans la connaissance des affaires de l’Europe, comme un des hommes les plus capables et les plus imposants de son époque, prédit, cent cinquante ans à l’avance, la chute -de la royauté, conséquence lointaine, mais fatale, de l’abaissement de la noblesse, Il s'adresse au petit dauphin, le futur Louis XIV, alors âgé de quatre ou cinq ans, qui, voyant des hommes

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qui parlent fort et au milieu d’eux sa mère tout en larmes, a mis fièrement la main sur l’épée minuscule qu’il porte au côté. |

Ah! Monseigneur... ce n’est pas contre nous qu’il faut tirer votre épée, mais contre celui qui déracine votre trône ; il vous prépare une grande puissance, sans doute ; vous aurez un sceptre absolu ; mais il a rompu le faisceau d'armes qui le soutenait. Ce faisceau-là, c'était votre vieille noblesse, qu’il a décimée. Quand vous serez roi, vous serez un grand roi, j'en ai le pressentiment ; mais vous n’aurez que des sujets et point d’amis, car l’amitié n’est que dans l'indépendance et une sorte d’égalité qui naît de la force. Vos ancêtres avaient leurs pairs, et vous n'aurez pas les vôtres. Que Dieu vous soutienne alors, Monseigneur, car les hommes ne le pourront pas ainsi sans les institutions. Soyez grand; mais surtout qu'après vous, grand homme, il en vienne toujours d'aussi forts ; car, en cet état de choses, si l’un d’eux trébuche, toute la monarchie s’écroulera.

Telle est la thèse. Elle est plus spécieuse que forte. Il paraît inutile de la discuter à fond. Si, vers 1825, on pouvait encore avoir quelques doutes sur les mobiles qui guidaient la politique de Richelieu, on ne peut pas aujourd’hui, après la publication des papiers du Cardinal, après les études approfondies que lui ont consacrées les historiens modernes, considérer purement comme un ambitieux égoïste le grand ministre qui a fondé la grandeur de la France au xvie siècle; et on admettrait difficilement que tout eût été pour le mieux dans le royaume, et alors et plus tard, et dans les siècles des siècles, si on eût laissé faire les Chalais, les Soissons, les Montmorency et les Cinq-Mars, les nobles intrigants et les seigneurs factieux qui ne visaient qu'un but, mettre la maïn sur le pouvoir,

par tous les moyens, fût-ce par l'assassinat, fût-ce par la guerre civile, fût-ce par la trahison et l'alliance avec l'étranger. Que la noblesse d’après la Révolution ne fût pas enchantée de la situation qui lui était faite, cela se conçoit. Au lieu de s’en prendre à elle-même, à son manque de jugement et de sens politique, à sa légèreté, à son ignorance et à ses fautes, qu’elle s’en prit à la royauté et à ses ministres, rien assurément n’est plus humain. Mais ce sont là querelles de famille et de ménage qui n’intéressent plus personne. Au-dessus. de tout cela, il y a, la France ; et, du point de vue de la France,le désastre de quelques privilégiés, un changement dans la forme du gouvernement, la chute d’une dynastie, ce sont des événements avec lesquels nous sommes devenus familiers et qui ne prennent pas à nos yeux l'importance que le poète était disposé à leur donner.

Cing-Mars a été conçu et écrit de 1824 à 1826, sous l'influence des impressions d'enfance et des préjugés de caste. Mais ce n’était pas, tant s’en faut, un esprit immobile et fermé que l'esprit d’Alfred de Vigny. Ses idées se modifièrent avec les années. Elles se modifièrent même assez vite pour qu’on puisse, à un assez bref intervalle, le mettre, sur la question du caractère et du rôle de la noblesse au temps justement de Louis XIIT, en contradiction avec luimême. Dans Cing-Mars, ce roman où «tout était histoire », il nous avait donné les grands seigneurs comme les défenseurs de la nation. contre la tyrannie; il nous avait montré le peuple, terrorisé par Richelieu, cherchant en vain sur toute la surface du royaume ces colosses de la noblesse aux pieds desquels il avait coutume de se mettre à l'abri dans les orages politiques. Cinq ans après, il faisait jouer à l’'Odéon la Maréchale d’Ancre, drame en cinq actes, et, en même temps, pour reprendre sa propre ex-

pression, « page d'histoire ». La noblesse y était présentée sous les figures de Créqui et de Vitry, de Thémine et de Luynes, et du prince de Condé lui-même, comme un ramas de factieux, plus voisins du condottiere que du gentilhomme, mettant leur épée au service de leur ambition ou de l’ambition qui les payait le mieux. Quant au peuple, il était excédé des compétitions des seigneurs et des rivalités des favoris, et il en disait son sentiment de la facon la plus nette par la bouche du bourgeois et serrurier Picard. Le brave homme, un jour d’émeute, est descendu dans la rue. Il s’en repent amèrement : « J’ai pris la pique à regret, déclare-t-il aux gentilshommes, parce que je sais bien qu’on n’y peut attacher un de vos drapeaux sans s’en répentir, et qu'après tout, c’est toujours au cœur de la France qu’on en pousse le fer. Qu’ai-je gagné à tout ceci, moi? J'en ai assez, et mes bons voisins aussi, Allez ! la vieille ville de Paris est bien mécontente de vos querelles, et nous n’y mettrons plus la main, s’il nous est loisible, que pour vous faire taire tous. » Et quand le favori maudit, le Concini contre lequel on a soulevé le peuple, a été tué au coin d’une borne, ces messieurs les gentilshommes, Vitry en tête, s’en vont s’en faire honneur et profit au lever du roi. « Et nous ? » demande le bon Picard. C’est sur ce point d'interrogation que s'arrête la pièce. Je ne sais si les bourgeoïs de 1617 posaient aussi nettement la question ; mais c’est bien celle à laquelle les bourgeois de 1789 ont répondu par le fameux mot de Sieyès, Quant à la contradiction que je soulignais tout à l’heure, il suffit ‘pour la résoudre de se rappeler qu'entre Cing-Mars et la Maréchale d’Ancre il y a eu une révolution ; entre 1826 et 1831, 1830. L'un des effets de la révolution de 1830 avait été de porter sur le trône le duc d'Orléans. Un autre, nous l’avons déjà vu, fut de dégager Vigny de sa fidélité

traditionnelle aux Bourbons de la branche aînée, de le débarrasser pour toujours des gênantes superstitions politiques, et de lui permettre de juger, désormais, avec sa tête, non avec son cœur.

Cette liberté d'esprit, Vigny ne devait pas ie à en donner la preuve par le jugement fort curieux que dans Stello — paru en 1832 — il porte sur ies événements et les hommes de la Révolution française, ou, plus précisément, de la Terreur.

Quatre-vingt-quatorze sonnait à l'horloge du dix-huitième siècle, quatre-vingt-quatorze, dont chaque minute fut sanglante et enflammée. L’an de terreur frappait horriblement et lentement au gré de la terre et du ciel, qui l’écoutaient en silence. On aurait dit qu’une puissance, insaisissable comme unfantôme, passait et repassait parmi les hommes, tant leurs visages étaient pâles, leurs yeux égarés, leurs têtes ramassées entre leurs épaules, reployées comme pour les cacher et les défendre. Cependant un caractère de grandeur et de gravité sombre était empreint en tous ces fronts menacés et jusque sur la face des enfants ; c’était comme ce masque sublime que nous met la mort. Alore les hommes s’écartaient les uns des autres, ou s’abordaient brusquement comme des combattants. Leur salut ressemblait à une attaque, leur bonjour à une injure, leur sourire à une convulsion, leur habillement aux haiïllons d’un mendiant, leur coiffure à une guenille trempée dans du sang, leurs réunions à des émeutes, leurs familles à des repaires d'animaux mauvais et défiants, leur éloquence aux cris des halles, leurs amours aux orgies bohémiennes, leurs cérémonies publiques à de vieilles tragédies romaines manquées, sur des tréteaux de province ; leurs guerres à des migrations de peuples sauvages et misérables, les noms du temps à des parodies poissardes.

Mais tout cela était grand, parce que, dans la cohue

républicaine, si tout homme jouait au pouvoir, tout homme du moins jetait sa tête au jeu.

Donc l’époque était grande ; mais les hommes étaient petits. En cette année 1832 où écrivait Alfred de Vigny, il courait plusieurs opinions sur les fameux membres du comité de salut public. Les uns voyaient en eux des hommes dévoués profondément aux intérêts du peuple et sacrifiant tout au bonheur de l'humanité; les autres, des hydrophobes; les autres de fidèles serviteurs de la vertu, convaincus de la moralité de leurs actes les plus criminels ; les autres, des espèces de mystiques. Bref, des héros, ou des monstres. Ni si haut, ni si bas, répond le Docteur Noir, qui est, comme on sait, «la tête » d'Alfred de Vigny. Ces hommes n'étaient ni des monstres, ni des héros. C’étaient des êtres médiocres, dont les passions sanguinaires s’expliquent par leur disproportion avec les événements où ils se trouvaient mêlés plutôt que par une aveugle perversité, des ratés, qui n’ignoraient pas qu'ils étaient l’objet du mépris public, et qui faisaient luire la hache pour éblouir les yeux, destructeurs infatigables, organisateurs impuissants, à aucun degré des penseurs. En somme ils ont été des instruments de la destinée, ni plus ni moins que le modeste canonnier Blaireau, dont Vigny entrelace l’histoire à la leur.

Blaireau est un simple artilleur, qui depuis la Révolution a brûlé beaucoup de poudre dans tout ce qu’il y a eu d’émeutes à Paris, mais qui ne s’est jamais tracassé de savoir où la pièce qu'il servait de son mieux envoyait son boulet. Le soir du 9 thermidor, ilest, avec sa batterie, sur la place du Carrousel, où les sections en armes débouchent les unes après les autres. Elles se massent en face des Tuileries, où siège la Convention. Est-ce pour

assiéger les représentants du peuple ? est-ce pour les défendre ? Survient un gros homme‘à cheval, brandissant un grand sabre. C’est le général Henriot. Il accourt de l'Hôtel de Ville, où siège la Commune. Il apporte, de la part de Robespierre, de Couthon et de Saint-Just, l’ordre de tirer sur la Convention. Les officiers se dérobent. «Ordonne le feu toi-même aux artilleurs », lui disent-ils. Henriot se plante devant Blaireau. Il lui commande de braquer la pièce, et la pièce est braquée; de faire feu, et Blaireau va faire feu. Mais la pièce n’est pas tout à fait au point ; il faut donner encore un petit tour de roue ; les servants sont maladroits ; au lieu de se déplacer insensiblement en avant, la pièce glisse en arrière. D’un geste de mauvaise humeur, Blaireau lui donne un coup de pied, la pousse de travers, et se couche dessus. Henriot enrage ; : il tire son sabre, il en frappe Blaireau. Mais les camarades du canonnier, à coups de poing, de pied, d’écouvillon, font au général une rude conduite. Les commissaires de la Convention se mettent à la tête des troupes ; on marche à l'Hôtel de Ville : les terroristes sont vaincus, et le Docteur Noir, demeuré en arrière avec le bon canonnier, lui tient ce discours : |

O Blaireau! ton nom ne tiendra pas la moindre place dans l’histoire, et tu t’en soucies peu, pourvu que tu dormes le jour et la nuit, et que ce ne. soit pas loin de Rose Tu es trop simple et trop modeste, Blaireau, car je te jure que de tous les hommes appelés grands par les conteurs d'histoire, il y en a peu qui aient fait des choses aussi grandes que celles que tu viens de faire. Tu as retranché de ce monde un règne et une ère démocratique ; tu as fait reculer la Révolution d’un pas ; tu as blessé à mort la République. Voilà ce que tu as fait, Ô grand Blaireau! — D’autres hommes vont gouverner, qui seront félicités de ton œuvre, et qu’un souffle

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de toi aurait pu disperser comme la fumée de ta pipe solennelle. On écrira beaucoup et longtemps, et peut-être toujours, sur le 9 thermidor : et jamais on ne pensera à te rapporter lhommage d’adoration qui t’est dû tout aussi justement qu’à tous les hommes d’action qui pensent si peu et qui savent si peu comment ce qu’ils ont fait s’est fait, et qui sont bien loin de ta modestie et de ta candeur philosophiques. Qu'il ne soit pas dit qu’on ne t’ait pas rendu hommage ;

c'est toi, Ô Blaireau ! qui es vraiment l’homme de la Destinée.

Nous retrouvons ici la fameuse théorie des petites causes et des grands effets dont Pascal a donné, dans la réflexion sur le nez de Cléopâtre, la formule la plus saisissante. Cette théorie est à l’usage des gens d’imagination. Il n’est pas étonnant qu'elle ait agréé aux romantiques de tous les pays. On la rencontre chez Byron et chez Mérimée, chez Dumas père et chez Alired de Musset. « Ce que décident ici-bas les plus petites choses, ce que les objets en apparence les moins importants amènent de changements dans notre fortune, il n’y à pas, à mon sens, — dit l’auteur de la Confession d'un Enfant du Siècle, — de plus profond abîme pour la pensée. » Vigny corrige ce que la théorie en question a de trop humiliant pour la vanité humaine par l'évocation de la puissance mystérieuse qui est au fond des choses et qui les conduit où elle veut ; et il la complète en admettant des exceptions au profit des individus supérieurs. «Les hommes sont partout et toujours de simples et faibles créatures, plus ou moins ballottées et contrefaites par leur destinée. Seulement les plus forts ou les meilleurs se redressent contre elle et la façonnent à leur gré, au lieu de se laisser pétrir par sa main capricieuse: » Il n’est pas douteux — et il serait facile de le prouver par maints extraits du Journal — qu’en écrivant cette phrase

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de Stello, Vigny pensait tout d’abord à lui-même. Elle s'applique non moins exactement aux deux grandes figures historiques dont il a esquissé le portrait, — auxquelles d’ailleurs il n’était pas sans trouver quelque rapport idéal avec son propre caractère: Napoléon Bonaparte et Julien l’Apostat. :

Bonaparte avait été le héros de son adolescence. Qu’on se rappelle le début de Servitude et Grandeur militaires :

J’appartiens à cette génération née avec le siècle, qui, nourrie de bulletins par l'Empereur, avait toujours devant les yeux une épée nue, et vint la prendre au moment même où la France la remettait dans le fourreau des Bourbons. Aussi, dans ce modeste tableau d’une partie obscure de ma vie, je ne veux paraître que ce que je fus, spectateur plus qu’auteur, à mon grand regret. Les événements que je cherchais ne vinrent pas aussi grands qu’il me les eût fallu. Qu’y faire ? — On n’est pas toujours maître de jouer le rôle qu’on eût aimé, et l’habit ne nous vient pas toujours au temps où nous le porterions le mieux.

Si Vigny était voué par tradition de caste et de famille

à la carrière militaire, c'est l'exemple de Napoléon qui

avait déterminé sa vocation pour l'artillerie, arme peu brillante aux yeux d’un gentilhomme, et qui lui avait inspiré, par suite, le désir d'entrer à l'Ecole Polytechnique. Des deux «grandeurs » de la vie militaire, celle du commandement et celle de l’obéissance, il ne nous a pas dissimulé que celle qui paraissait particulièrement lui convenir, c'était la grandeur du commandement. Tout en faisant

a part du dédoublement dramatique, on peut lui attribuer quelque chose des sentiments qu’il a prêtés au capitaine Renaud, grisé dès l’enfance par la renommée de Bonaparte, dont la gloire lui montait si violemment à la tête qu’elle ne laissait plus de place dans son cerveau pour une autre idée. S'il était né, par hasard, quinze ans plus tôt, aurait-il été un de ces « séides », comme il les appelle, qui se donnaient corps et âme au parvenu couronné ? Je ne le crois pas. Sa personnalité était trop forte pour abdiquer, même entre les mains d’un homme de génie. Mais quand les déceptions de sa vie militaire, — si l’on compare l'idéal qu'il s'était mis devant les yeux avec la piètre réalité qu'il avait pu saisir, — l’eurent décidément détourné de l’action, qui lui échappait, vers la méditation et vers l'étude, il prit en pitié cette gloire de la puissance et des armes ; en pitié, et même en mépris. Il découvrit tout ce qu’il y a dans les «grandeurs de chair », dans les plus éclatantes destinées, d’artificiel et de faux, de mesquin et de convenu, de misérable, en un mot, quand on les met en regard des «grandeurs de l'esprit». C’est l’idée qu'il a magnifiquement exprimée dans le chapitre mémorable de la Canne de Jonc, — chapitre qui n’a, dans sa contexture, rien d’historique, — où il affronte l’un à l’autre l’empereur Napoléon et le pape Pie VII. Napoléon va, vient dans la haute chambre du palais de Fontainebleau ; il tourne autour du fauteuil du pape comme un grand fauve ; un félin, d’abord caressant, plein de grâces, de séductions, de flatteries et de ruses : Comediante !/ Puis il bondit comme un léopard blessé ; il est pris d’une de ses colères jaunes, pendant lesquelles il était terrible ; il lance au vieillard immobile et impassible la menace, l'ironie, l'insulte, le sarcasme: Tragediante ÎJ Enfin, vaincu et : désarmé par cette impassibilité même, il rejette son

double masque, il secoue de ses épaules sa défroque d’his-

trion couronné, il parle, non plus en empereur, mais en :

homme, et il avoue son incurable ennui.

C'est vrail Tragédien ou Comédien. — Tout est rôle, tout est costume pour moi depuis longtemps et pour toujours. Quelle fatigue! quelle petitesse! Poser! toujours poser! de face pour ce parti, de profil pour celui-là, selon leur idée. Leur paraître ce qu’ils aiment que l’on soit, et deviner juste leurs rêves d’imbéciles. Les placer tous entre l’espérance et la crainte. Les éblouir par des dates et des bulletins, par des prestiges de distance et des prestiges de nom. Etre leur maître à tous et ne savoir qu’en faire. Voilà tout, ma foil — Et après ce tout, s’ennuyer autant que je fais, c’est trop fort. — Car, en vérité, pousuivit-il en se croisant les jambes et en se couchant dans un fauteuil, je m’ennuie énormément. Sitôt que je m'assieds, je crève d’ennui.…

Mais jusque dans cet aveu, qui semble si sincère, il cherche encore un moyen de se jouer de son captif, l’occasion de surprendre sur son visage le reflet d’une émotion intérieure, la satisfaction de tirer une nouvelle jouissance de son orgueil en le laissant fléchir. Est-ce la le Napoléon de l’histoire ? pas plus, sans doute, que n’est le Richelieu de l’histoire le Richelieu de Cing-Mars. Mais c’est un admirable symbole de ce qu’il y a d’immensément triste au fond de ces extraordinaires fortunes, dont la splendeur au premier regard nous éblouit.

L'autre empereur que Vigny a mis en scène, — ce Julien l’Apostat dont il a retracé la vie et la mort dans Daphné,

— est, lui aussi, une figure plus symbolique qu’historique.

Il en a dessiné les traits avec amour. Si Bonaparte a été le héros de sa jeunesse, Julien a été le héros de son âge mûr. Il se sentait en Sympathie avec lui, « Il a été, déclare-

t-il, l’homme dont le rôle, la vie, le caractère m’eussent le mieux convenu dans l’histoire. » Julien, en effet, tel qu’il se le représente, lui paraît offrir un état d’âme qui est le sien et celui de beaucoup d'hommes de son temps, partagés entre l'impuissance à soumettre leur raison aux dogmes d’une religion positive, et la conviction intime de la nécessité d’une religion, quelle qu’elle soit. Le drame qui se passe dans sa conscience et dans celle de ses contemporains, Vigny ne fait que le transporter dans l’histoire antique, à l'heure incertaine où, le monde hésitant encore entre le polÿythéisme vieilli et le christianisme naissant, il suffisait, semble-t-il, de l’appoint d’une volonté souveraine pour faire pencher la balance du côté des anciens dieux. Julien crut qu’il était cette volonté. Il renia le culte nouveau, auquel avait été formée son enfance, non par une basse ambition de fortune et de puissance, mais par dévouement aux intérêts de l'humanité. Pendant deux ans, il eut l'illusion d’avoir travaillé pour le bien, d’avoir remis le monde dans sa voie, Maïs ce serviteur de la raison eut la douleur de se voir désavoué par la raison elle-même, dans la personne de son vieux maître Libanius, et la douleur encore plus grande de voir les plus fidèles de ses soldats abandonner la croyance traditionnelle et se tourner vers le Dieu nouveau. C’est de cette douleur, autant que du javelot des Perses, qu'il se sentit le cœur percé. « Tu as vaincu, Galiléen ! » s’écria-t-il. Et le poète nous dit qu’après avoir discouru comme Socrate, il mourut comme Epaminondas.

Celui-là aussi avait voulu forcer la destinée. Après qu’il se fut un temps raidi contre elle, la Destinée le brisa.

Toujours et partout, il faut que la Destinée s’'accomplisse. Le dernier mot de Vigny, en matière de philosophie de l’histoire, serait-il donc le fatalisme? Il semble nous avoir été donné par la belle pièce, — d’une beauté efirayante et sombre, — dont le titre est devenu celui du recueil posthume de ses « Poèmes philosophiques ». Les Destinées, c'étaient, selon la croyance antique, les puissances mystérieuses qui réglaient, au gré de leurs volontés inflexibles, la vie et la condition des mortels, les froides déités dont le pied pesait sur chaque tête et sur chaque action, les « tristes divinités du monde oriental» qui, comme autant de. vautours, avaient

posé leur ongle sans pitié Sur les cheveux dressés des races éperdues, Traînant la femme en pleurs et l’homme humilié.

Sous elles se courbaient toutes les créatures. Mais voici qu’un jour, un ordre nouveau commence. « Le Sauveur est venu »: tous les fronts se relèvent. Libre « des nœuds lourds du joug de plomb du sort », le genre humain pousse «un soupir de bonheur ». Joie prématurée ! Les Destinées ne consentent pas à abdiquer leur traditionnel empire. Elles montent vers Jéhovah ; elles lui demandent la loi de l’avenir ; et, des hauteurs divines, c’est la Grâce qui leur répond. Substituant sa volonté à celle de l'antique Fatum, elle renvoie les divinités inquiètes vers la terre, où, sous des vocables nouveaux, elles assureront l’accomplissement du décret immuable :

Faire ce que je veux pour venir où je sais.

Aïnsi, se demande en terminant le poète, tout ce que l’homme a gagné à la plus grande révolution morale que le monde ait connue, est-ce donc d’avoir «élargi le collier

qui nous lie » et non pas même, mais d’avoir donné à notre chaîne un autre nom ?

Notre mot éternei est-il: C’était écrit ?

SUR LE LIVRE DE Dieu, dit l'Orient esclave ;

Et l'Occident répond : SUR LE LIVRE DU CHRIST.

La pièce est datée du 27 août 1849. Mais à supposer que la conception première n'en remonte pas, comme il arrive souvent chez Vigny, à une époque beaucoup plus lointaine, les idées qu’elle exprime étaient, depuis longtemps déjà, en suspens dans son esprit. Nous en avons la preuve par un fragment du Journal intime, en date de 1832 :

Je ne vois nulle part une place assez grande donnée à la volonté de l’homme. — A tout prendre, je ne vois guère dans la Fatalité et la Providence que des effets, dont la cause est la lutte des caractères les uns contre les autres. Ces effets extraordinaires étonnent, et on les attribue par effroi à des puissances inconnues ; l'Orient et l’antiquité à la Destinée fatale, l'Occident à la volonté providentielle, ce qui revient au même en changeant le nom et l'appelant Livre de Dieu où l’avenir est inscrit.

En ce temps-là, et même un peu plus tard encore, Vigny penchait en faveur de la liberté humaïne. « La fatalité, écrivait-il en 1833 dans son Journal, est une folie inventée par l'esprit de paresse qui domine toujours les hommes. L'homme est libre de faire tout ce qui lui plaît, en long et en large, dans une étendue de quatre mille lieues et de six pieds en hauteur, en mettant les choses au mieux. » En 1849, il en était venu à douter de la liberté, sinon à en nier positivement l'existence. En tous cas il se refusait à admettre que le christianisme l’eût apportée au monde.

La démarche de sa pensée offre, sur ce point, une analogie assez frappante avec celle de la pensée de Michelet pour qu’on ait pu se demander si l’une n’avait pas été influencée par l’autre. Michelet, dit Gustave Monod, avait conçu de bonne heure «l’histoire comme une lutte entre l’homme et la nature, entre la lettre et l'esprit, comme une ascension constante et providentielle vers l'autonomie morale ». Dès le début de son enseignement à l’Ecole Normale, c'est l’idée que dans son cours d'histoire générale il s'était appliqué à développer. « I1 commença par l'Orient, faisant de l’histoire orientale la préface de l’histoire de la Grèce et de Rome. Il montra l'humanité se dégageant peu à peu des fatalités de la nature pour prendre conscience d'elle-même ; il insista sur l’histoire des Juifs, parce que leur religion est une préparation au christianisme,

et salua dans le triomphe des idées chrétiennes le triomphe

définitif de la liberté sur la fatalité, de l’homme sur la nature. » Nous n’avons pas le cours professé par Michelet en 1827 et dans les années suivantes, mais nous en retrouvons les idées maîtresses et comme l’armature dans cette Introduction à l’hisloire universelle, parue en avril 1831. «ses premières pages après juillet, écrites sur les pavés brûlants », qui «étaient un regard sur le monde, l’histoire universelle, comme combat de la liberté, sa victoire incessante sur le monde fatal, bref comme un juillet éternel ». Dès la première ligne de son ouvrage il énonçait, et il développait dans le reste, la théorie dont la révolution de la veille lui paraissait l’éclatante confirmation. Il montrait, «au point de départ, dans l’Inde, au berceau des races et des religions», l'homme « courbé, prosterné sous la toute-puissance de la nature ». Il suivait à travers la Perse, l'Egypte, la Judée, dans les étroites cités de la Grèce, dans la cité universelle où Rome absorbait

le genre humain, les progrès de la liberté. Sur les débris des religions orientales, qui «plongeaient l’homme dans la matière », s’éleva le christianisme, religion de l'esprit. Le monde barbare trouva, grâce à lui, son organisation et son unité dans le système féodal, jusqu’à ce que celui-ci croulât sous les coups du légiste et de l’homme du peuple. « Le génie démocratique » de la France acheva l’évolution commencée en proclamant «la liberté dans l'égalité » Cet idéal, dont nous devons nous approcher de plus en plus sans jamais y atteindre, c’est «le dernier pas loin de l’ordre fatal et naturel, loin du Dieu de l'Orient », vers le « Dieu social » dont la Révolution française a apporté la révélation au monde, comme le christianisme lui a révélé le Verbe du monde moral.

A cette époque, si Michelet ne concevait déjà plus l'avènement du christianisme comme l’affranchissement définitif de l'humanité, il le regardait encore «comme le premier triomphe d’une religion de liberté sur les religions fatalistes de l'Orient. » La grâce ‘représentait à ses yeux le libre arbitre, en opposition à la loi, qui était la fatalité. Il ne devait pas persister longtemps dans cette manière de voir. Un moment vint où la doctrine chrétienne se résuma pour lui « dans l’opposition de la justice et de la grâce, opposition que son cœur ne pouvait admettre ». Cette opinion se laisse entrevoir, dès 1833, dans le premier volume de l'Histoire de France. Amené par le développement de son sujet à traiter de l’hérésie gauloise du pélagianisme, l’auteur montre en Pélage le champion du libre arbitre contre saint Augustin, champion de la grâce, et il rappelle leur quérelle sans déguiser son inclination pour l’'hérésiarque. En 1835, dans la préface des Mémoires de Luther, il fait du même point de vue, les réserves les plus expresses sur la théologie du réformateur. « Quelque

sympathie que puisse inspirer cette aimable et puissante personnalité de Luther, elle ne doit pas influencer notre jugement sur la doctrine qu’il a enseignée, sur les conséquences qui en sortent nécessairement. Cet homme qui fit de la liberté un si énergique usage ressuscite la théorie augustinienne de l’anéantissement de la liberté. Il a immolé le libre arbitre à la grâce, l’homme à Dieu, la morale à une sorte de fatalité providentielle, » Désormais son jugement ne variera plus : sous l’une ou l’autre de ses formes, le tort impardonnable, à ses yeux, du christianisme, ce sera d’avoir, par le moyen de la grâce, ravi à l’homme cette liberté qu'il semblait tout d’abord avoir apportée à l’univers.

Il semble bien que ce soit après une lecture’/de l’Introduction à l’histoire universelle que Vigny a pris conscience

de l'éternel conflit, à travers les âges, entre le déterminisme

et la liberté. La question une fois posée, il a incliné à la résoudre dans le sens même où l'historien, au cours des

années suivantes, s’est orienté. Mais il ne s’y est pas engagé

avec autant de décision que lui. Tandis que Michelet prononçait l’incompatibilité absolue entre la théorie de la grâce, telle que l’enseigne la théologie chrétienne, et l’idée qu'il se faisait de la liberté et de la justice, n’attendant l’une et l’autre que du développement futur de la société humaine, Vigny s’arrêtait angoissé et comme intimidé en face de l'énigme

O sujet d’épouvante à tenter le plus brave!

Question sans réponse où vos saints se sont tus! O mystère ! Ô tourment de l’âme simple et grave!

Pourquoi n’a-t-il pas poussé plus loin ? Est-ce faute de vigueur ou de hardiesse dans la pensée ? Non, sans doute. Mais c’est qu’il était parvenu au point extrême où pouvait

PPS CAS VOS

le conduire la réflexion qui compare les arguments et pèse les motifs. Pour passer outre, pour prendre parti, il fallait autre chose que le raisonnement : il fallait la foi. Michelet avait la foi, la foi dans la Révolution, la foi dans l'humanité, dans la liberté, dans le progrès. Vigny n'avait pas la foi religieuse. Il n’avait pas davantage la religion démocratique. On dirait même qu’en 1849 il n’avait pas foi dans l'avenir de l'humanité. Mais en est-il resté là ? et cette confiance qui lui manquait alors, ne l’a-t-il pas acquise plus tard ? Jusqu'à quel point, et sous quelle forme, et par quel développement continu de sa pensée? c’est ce qu’on ne peut préciser qu’en étudiant, après sa philosophie de l’histoire, sa philosophie sociale.

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