IV
I y a dans la doctrine morale d'Alfred de Vigny, comme dans toute doctrine qui exalte la volonté, quelque chose de fort. N'y a-t-il pas aussi en elle quelque chose de sec : et de dur ? N'est-ce pas une forme de l’égoïsme ? non pas de l’égoïsme plat, grossier, offensant, mais d’un égoïsme discret, poli, raffiné, délicat, un de ces égoïsmes distingués
faits pour être savourés à deux ou à trois ? Se retirer et
se replier sur soi, se mettre en boule comme un animal qu’on
attaque, réduire sa surface, diminuer ses contacts avec la vie, pour diminuer par là les risques de meurtrissure
et de souffrance, c’est intérêt bien entendu, c’est prudence, c’est, si l’on veut, sagesse : ce n’est pas un idéal qui soit digne d’une âme bien née et d’un noble caractère. Aussi n'est-ce pas l'idéal d'Alfred de Vigny. Le stoïcisme qu'il professe n'est pas une justification de l'indifférence ou le masque élégant de l'égoïsme. Il n’exclut pas le dévouement aux grandes idées et aux nobles causes. Il n'exclut pas
l'enthousiasme. « Aimer, inventer, admirer, a dit dans son
“i ournal Alfred de Vigny, voilà ma vie, » Sans entho usiasme
comment aurait-il aimé, admiré, créé, et dès lors qu'aurait valu pour lui la vie? «Le jour, a-t-il dit encore, où il n'y aura plus parmi les hommes ni enthousiasme, ni amour, ni adoration, ni dévouement, creusons la terre jusqu’à son centre, mettons-y cinq cent milliards de barils de poudre, et qu’elle éclate comme une bombe au milieu du firmament ! » Et de l'enthousiasme ïl ne séparait pas la pitié. S'il se proposait, dans ses livres, de renverser et de fouler aux pieds les illusions qui troublent la vue des hommes, ce n’était pas pour laisser le champ libre aux basses passions et aux haïnes viles, c'était pour élever, «sur ces débris, sur cette poussière, la sainte beauté de l'enthousiasme, de l’amour, de l’honneur, de la bonté, la miséricordieuse et universelle indulgence qui remet toutes les fautes, et qui est d'autant plus étendue que l'intelligence est plus grande ». Maïs peut-être, au fond de son âme, plus haut encore que l’enthousiasme, élevait-il la pitié. Il la regardait comme «la plus grande puissance qui fût capable de relever l'idéal et de créer la foi. » Il avait horreur des âmes dures et des cœurs inexorables. On sait déjà ce qu’il pensait des théories de Joseph de Maistre
Il n’avait pas moins d’aversion pour les théories — et les actes — de Robespierre et de Saint-Just. Les fanatiques, de quelque parti qu'ils fussent, lui paraissaient des fous furieux, et les massacreurs, des assassins et des criminels, qu’il s’agît de la Saint-Barthélemy ou des septembrisades, de Jacques Clément, de Ravaiïllac ou de Louvel, du baron des Adrets et du sieur de Monluc ou de Jean-Paul Marat et d'Euloge Schneider. Il ne concevait pas qu’on pût faire le bonheur de l'humanité en répandant le sang innocent, et la conduire à la félicité par la terrenr. La vie humaine était pour lui quelque chose à à quoi il était interdit de toucher, le feu sacré, le feu trois fois saint que
Je Créateur seul a le droit de reprendre. Ce droit, il le contestait même à la justice, et nul homme, selon lui, ne devait avoir l’audace de lusurper. Les créations favorites de sa poésie, celles où il a mis tout son cœur, ce sont des âmes de pitié et de tendresse, qui se penchent sur la souffrance pour dla consoler : c’est Eloa, c’est Kitty Bell, c’est la mystérieuse Eva de la Maison du Berger. C’est à elles qu’il faut demander la pensée profonde et l’intime conviction de leur auteur. Mais est-il nécessaire d’interroger ? et son secret, ne l’a-t-il pas révélé lui-même ? Il nous a déclaré solennellement, dans un vers justement célèbre, qu'il avait aimé par-dessus tout la majesté des souffrances humaines ; et dans ce vers, il a ajouté que se trouvait inclus le sens de tous ses poèmes philosophiques, et le dernier mot de sa philosophie même,
Le stoïcisme d'Alfred de Vigny, cette ferme doctrine qui, sous une enveloppe austère abrite plutôt qu’elle ne cache les plus nobles qualités de cœur, a trouvé son expression la plus haute dans ce que le poëte a lui-même appelé « la religion de l’honneur ». Il avait conçu le dessein d'écrire un livre qu'il aurait intitulé le Code de l'honneur. Ç’aurait été, dit-il, «le catéchisme de la religion mâle qui est en nous, religion secondaire qui s'accorde en tous points avec la religion chrétienne, et avec ce que les autres ont dè beau, car C’est la justice, la charité, la dignité humaine. » Ce livre est resté à l'état de rêverie, comme tant d’autres projets qu'il avait caressés et qu’il n’essaya même pas de réaliser. Nous en avons du moins la substance dans les dernières pages de Servitude et Grandeur mili-
laïres. Il est impossible, en terminant ce chapitre, de ne pas les rappeler, car elles en sont la conclusion naturelle. Dans le naufrage universel des croyances qui lui paraît être le grand malheur de son époque, le penseur s’est demandé à quel débris pouvaient encore se rattacher des mains généreuses, ce que pour les hommes de notre temps : il y avait encore de sacré. Quand tout lui semblait s’effondrer et s’abîmer autour de Jui, il a cherché un point d’appui, et il croit l’avoir trouvé.
Ce n’est pas une foi neuve, un culte de nouvelle invention, une pensée confuse ; c’est un sentiment né avec nous, indépendant des temps, des lieux et même des religions ; un sentiment fier, inflexible, un instinct d’une incomparable beauté, qui n’a trouvé que dans les temps modernes un nom digne de lui, mais qui déjà produisait de sublimes grandeurs dans l'antiquité, et la fécondait comme ces beaux fleuves qui, dans leur source et dans leurs premiers détours, n’ont pas encore d’appellation. Cette foi, qui me semble rester à tous encore et régner en souveraine dans les armées, est celle de l'HONNEUR. $
Cette «religion de l’honneur », religion «sans symboles et sans images, sans dogme et sans cérémonies », agrée d'autant plus au rationalisme de Vigny qu’elle n’exige aucune abdication de la raison. Elle ne dépend pas d’une révélation surnaturelle ; elle a son principe en nous. « Tandis que toutes les Vertus semblent descendre du ciel pour nous donner la main et nous élever, celle-ci paraît venir,de’nous-mêmes et tendre à monter jusqu’au ciel. C’est une vertu tout humaine que l’on peut croire née de la terre, sans palme céleste après la mort ; c’est la vertu de la vie. » Mais tout «humaine » qu’elle est, elle demeure une «religion », parce qu’il y a en elle une force mystérieuse,
inexplicable, d’où elle tire son autorité souveraine, ce caractère d’inéluctable obligation qu’elle imprime à ses
inspirations ou, pour mieux dire, à ses commandements.
L'honneur est «chose sacrée» parce qu’il est «chose inexprimable ». Ceux-là même qui en possèdent le sentiment au plus haut degré ne peuvent le définir. Vigny s’y essaye pourtant. L'une après l’autre, il tente un certain nombre de formules qui cherchent à serrer de plus en plus près ce qu'il y a de plus insaisissable dans cette nature à la fois inflexible et fuyante. « L’honneur, c’est la conscience mais la conscience exaltée. » Assurément, et la définition du premier coup atteint le fond des choses ; mais elle néglige la surface brillante. Au chatoyant tissu elle enlève ses couleurs et son lustre, et ne laisse entre nos doigts qu’une trame solide, mais terne, où nous ne reconnaissons plus l'objet! qui nous avait séduits. — [L’honneur, «c’est le respect de soi-même et de la beauté de sa vie porté jusqu’à
Ja plus pure élévation et jusqu’à la passion la plus ardente ».
La phrase étudiée et complexe enferme cette fois tous les éléments: qui composent ce que nous appelons l'honneur. Mais elle n’exprime pas encore la nuance suprême, cette impalpable délicatesse qui est au sentiment ce que le duvet est au fruit. — « L’honneur, c’est la pudeur virile. » Cette fois l’auteur s'arrête: il semble qu’il ait trouvé l'expression définitive. Cette maxime, si fine à la fois et si profonde, n’est pas cependant la dernière définition de l'honneur qui soit tombée de la plume d’Alfred de Vigny. Dans un coin du Journal d’un Poète, sous la date de 1835, qui fut celle de la publication de Servitude et Grandeur militaires, nous en trouvons une autre, aussi concise, plus simple, mais non moins digne d’être retenue et méditée : « L’honneur, c’est la poésie du devoir.» Accomplir sa tâche d'homme, «sa longue et lourde tâche », sans rien
espérer et sans rien craindre, pour l'honneur et pour la beauté de l'avoir accomplie, sans défaillance ét sans murmure, être sans peur et sans reproche, tel èst en somme l'idéal d'Alfred de Vigny, son idéal de soldat et dé gentilhomme, son idéal aussi d'homme et de penseur, Et du point de vue strictement humain, il ne semble pas qu'il puisse y en avoir de plus beau.