‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son art 1923Chapitre 17 sur 33 · partie la plus originale des théories dramatiques d’Alfred · texte numérisé non relu

partie la plus originale des théories dramatiques d’Alfred

de Vigny. Encore que l’auteur, dans la peinture de la jalousie qui fait le fond du tempérament de Borgia, soit soutenu par les souvenirs de Shakespeare, malgré les efforts évidents qu’il tente pour approfondir les sentiments de

Léonora Galigaï, mère, épouse, favorite, ambitieuse et superstitieuse, personnage complexe, à la fois sympathique

et inquiétant, il n’en reste pas moins que des quatre personnages qu’il a mis au premier plan, Borgia et Concini, Léonora et Isabelle, aucun ne laisse une empreinte vigoureuse sur

notre mémoire. Et pour ce qui est de la part de la destinée dans le drame, de cette destinée qui, selon les propres paroles de Vigny, « doit envelopper ses victimes dans des nœuds inextricables et multipliés », il faut avouer qu’elle est présentée sous un aspect moins effrayant ou saisissant que püéril. Elle veut, cette toute-puissante Destinée, que Concini, déjà mortellement blessé par l’épée dé Borgia, soit abattu par Vitry sur la borne même où, le 14 mai 1610, Ravaillac était monté, au coin de la rue de la Ferron-

nerie, pour allonger à Henri IV, dans son carrosse, le coup.

de couteau qui ouvrit la régence de Marie de Médecis et le règne de son favori. Rencontre vraiment surprenante, et qui donne à penser, si l’on admet, avec l’auteur, premièrement que le maréchal d’Ancre ait été tué rue de la Ferronnerie, et non, comme chacun sait, à l’entrée même du Louvre ; deéuxièmement, que ce soit ce même Concini qui ait armé jadis la main de Ravaillac, Vigny le croit, où veut le croire, où feint dé le croire : grâce à quoi il peut écrire fièrement dans son avant-propos :

La minorité de Louis XIII finitcomme elleavaitcom mencé, par un assassinat. Concini et la Galigaï régnèrent entre ces deux crimes. Le second m’asemblé êtrel’expiation du premier; et; pour le faire voir à tous les yeux, j'ai ramené au même ieu le pistolet de Vitry et le couteau de Ravaillac, instruments de l'élévation et de la chute du maréchal d’Ancre pensant que, si l’art est une fable, il doit être une fable philosophique...

Au centre du cercle que décrit cette composition, un

regard sûr peut entrevoir la Destinée, contre laquelle nous luttons toujours, mais qui lemporte sur nous dès que le caractère s’affaiblit ou s’altère, et qui, d’un pas très sûr, fous mène à ses fins mystérieuses, et souvent à l’expiation, par des voies impossibles à prévoir.

Mais il est permis au lecteur, qui suit de sang-froid le déroulement de la tragédie, de juger que «l’idée philosophique » qui, comme le dit Vigny, remplit le drame et à laquelle il fait au besoin céder l’histoire, loin de consolider son œuvre, ainsi qu’il se l’imaginaïit, l’affaiblit par ce que

sa réalisation comporte de convention et d’enfantillage. La Destinée qu’on nous laisse entrevoir ici ne rappelle

guère la mystérieuse Fatalité qui, dans la tragédie d’'Eschyle, punit le meurtre par le meurtre : elle ressemble, hélas ! beaucoup plus à la main mal dissimulée qui tire les ficelles d’un théâtre de marionnettes.

Romantisme et symbolisme, tels sont encore les deux éléments que nous trouvons combinés dans Chatterton, le drame en trois actes et en prose que Vigny fit représenter au Théâtre-Français, le 12 février 1835, et qui passe, dans le genre dramatique, pour son chef-d'œuvre. Mais ils ne s’y présentent pas sous la même forme. Le romantisme, ici, n’est pas dans le pittoresque du décor ou dans la frénésie des passions : il est dans la thèse que le drame développe, Le symbolisme n’est pas seulement dans l’action et le dénouement de la pièce : il est encore, il est surtout, dans le caractère du principal personnage. Mais tout d’abord il nous faut ouvrir une parenthèse et rappeler en deux mots comment, avec le romantisme, s'était modifiée l’idée qu’on se faisait de la condition du poète et de son rôle dans la société,

Deux cents ans plus tôt. le poète, c'était un honnête homme qui s’appliquait à l’art des vers, art laborieux et difficile, sans grand profit pour la chose publique, — qu’on $e rappelle la boutade de Malherbe sur le bon poète qui

n'est pas plus utile à l’état que le bon joueur de quilles, — noble amusement des loisirs, mais dont il ne convenait de faire ni la grande affaire de sa vie, ni l’unique sujet de ses propos : :

Que les vers ne soient pas votre éternel emploi. Cultivez vos amis, soyez homme de foi.

C’est peu d’être agréable et charmant dans un livre ; Il faut savoir encore et converser et vivre.

Le poète, vers ce temps-là, c'était Racine ou Boileau. Au siècle suivant, c'était un homme du monde, spirituel et fin, ornement obligé des salons, fermé à leurs usages, pratiquant à merveille l’art de piquer l’esprit sans échauffer l'imagination ni troubler le cœur et de débiter sous des prétextes futiles de jolis riens enrubannés. C'était Voltaire, ou Bernis, ou Delille. Mais depuis quelques dizaines d'années, les choses avaient bien changé. Le vent des révolutions avait dispersé la société mondaine ; les salons s'étaient fermés ; le poète avait mûri dans la solitude et l’exil ; d’enjoué, il s'était fait grave ; de léger, profond : il avait pris des airs de penseur et de prophète ; il avait fait la leçon aux rois et prédit leur chute ; il avait, dans la personne de Chateaubriand, tenu tête à Napoléon. Dans cette marche vers un avenir meilleur, qui paraissait décidément être l'orientation du siècle, il semblait que ce fût lui qui eût mission de prendre la tête et de conduire l'humanité à son but. Ainsi pense Lamartine, annonçant en 1834 les Destinées de la Poésie : « C’est elle qui plane sur la société et qui la juge, et qui montrant à l’homme la vulgarité de son œuvre l’appelle sans cesse en avant, en lui montrant du doigt des utopies, des républiques imaginaires, des cités de Dieu, et lui souffle au cœur le courage de les atteindre.» Ainsi pense Victor Hugo, écrivant

LIVRE SECOND — L'ART. 191 en 1839 les strophes où il définit la fonction du Poëte :

Le poète, en des jours impies,

Vient préparer des jours meilleurs ;

Il est l’homme des utopies,

Les pieds ici, les yeux ailleurs.

C’est lui qui, sur toutes les têtes,

En tous temps, pareil aux prophètes, Dans sa main où tout peut tenir, Doit, qu’on l’insulte ou qu’on le loue, Comme une torche qu’il secoue,

Faire flamboyer l'avenir.

Ainsi pensait, dès 1832, Alfred de Vigny quand il insérait dans Sfello cette page qui est une définition de la vocation poétique par le poète lui-même :

Je crois en moi, parce que je sens au fond de mon cœur une puissance secrète, invisible et indéfinissable, toute pareille à un pressentiment de l’avenir et à une révélation des causes mystérieuses du temps présent. Je crois en moi, parce qu’il n’est dans la nature aucune beauté, aucune grandeur, aucune harmonie qui ne me cause un frisson prophétique, qui ne porte l’émotion profonde dans mes entrailles, et ne gonfle mes paupières par des larmes toutes divines et inexplicables. Je crois fermement en une vocation ineffable qui m'est donnée, et j'y crois à cause de la pitié sans borne que m'inspirent les hommes, mes compagnons en misère, et aussi à cause du désir que je me sens de leur tendre la main et de les élever sans cesse par des paroles de commisération et d'amour... :

Ainsi pense-t-il encore, et plus explicitement, quand, dans Chatterton, il compare une nation à un navire où chacun s’emploie selon ses farces, son savoir et son talent : les uns veillant aù pavillon, au gouvernail et à la boussole,

les autres montant aux mâts et tendant les voiles, les autres chargeant les canons, et qu’au milieu de l’affairement et de l’agitation de tous, il nous dépeint le poète immobile, rêveur, en apparence inoccupé et inutile, mais tenant

ses yeux en haut et cherchant aux étoiles quelle route

nous montre le doigt du Seigneur.

Mais en retour d’un tel service et d’un si important bienfait, comment le poète est-il traité par cette société humaine à qui il dévoue son génie et sa vie ? Il n’en recueille qu'ingratitude, indifférence et mépris. Le poète appartient à la race toujours maudite par les puissances de la terre. «Il y a une bénédiction sur son œuvre et une malédiction sur son nom.» Telle est l’amère vérité que développe l'exemple de Chatterton. Il a dix-huit ans, il a du génie: il meurt de faim. Que fait pour lui la société ? Elle se raille de sa misère, elle refuse même de croire qu’il soit l’auteur des vers sur lesquels il passe ses nuits ; et l’homme qui aux yeux de Chatterton, et aux yeux de Vigny, incarne l’ordre

social et politique, le lord-maire de Londres, l'important.

et imposant M. Beckford, lui offre. une place, dans sa maison, de premier valet de chambre. L'enfant, humilié, désespéré, avale une fiole d’opium.

Le personnage qui incarne ainsi une des idées morales chères au romantisme serait, en dépit des efforts d'Alfred de Vigny, touchant sans doute, mais médiocrement dramatique, s’il n’était, en même temps qu’un symbole philosophique, le héros d’une tragédie d’amour, d’une tragédie rapide et silencieuse, purement psychologique et concentrée en quelques scènes. Comment la pitié, une pitié toute féminine, attentive, délicate et discrète, incline le cœur de la douce Kitty Bell vers le poète malheureux, et comment cette pitié, par un mouvement naturel, la conduit à la tendresse, à la tendresse la plus chaste et la plus pure,

la plus silencieuse mais aussi la plus profonde, au point que de cette tendresse refoulée elle se laissera mourir, je l’ai déjà dit et je n’y reviendrai pas. Le point sur lequel il faut insister ici, c’est que si la thèse soutenue par Vigny a contribué, en 1835, à accroître l'intérêt du drame, à mesure qu’on s’éloignait de cette date elle ne pouvait que l'affaiblir. Elle fut applaudie avec enthousiasme par le public d'écrivains et d'artistes qui emplissait la salle le soir de la première, par « ce parterre d’adolescents à longs cheveux, ivres d’art, de passion et de poésie», que nous a décrit Théophile Gautier, qui éprouva lui-même ce soirlà «une des plus vives impressions de sa jeunesse ». Mais, par un inévitable retour, une fois la génération de 1830 disparue et le romantisme entré dans l’histoire, elle eut pour effet de dater la pièce et de la vieillir. C’est par la douloureuse idylle si délicatement nouée et si tragiquement dénouée, c’est par le caractère simple et vrai de Kitty Bell beaucoup plus que par celui de son prétentieux partenairé, que Chatlerion nous attache aujourd’hui. Il est regrettable que Vigny, au lieu de s’évertuer à dresser sur la scène des personnages représentatifs ou à y agiter des discussions abstraites, n’ait pas appliqué ses rares facultés d'observation morale et d’imagination psychologique à nous donner cette peinture de la réalité et de la vie qui est, avant toute chose, la fonction propre de l’art dramatique, le reste, si précieux qu’il puisse être, n’y devant et n’y pouvant jamais venir que par surcroît.

. Ce que Vigny aurait pu faire en ce genre, si par hasard il l'avait voulu, nous en avons un aperçu par une simple bluette, un proverbe en un acte, qui vaut les meilleurs

Lo

d'Alfred de Musset, si même il ne leur a seivi de modèle. Cest Quile pour la peur, qu'il fit représenter à à l'Opéra

en 1833. Il met en scène dans cette œuvre, de formé légère ct de sens profond, un ménage aristocratique à la Veille de la Révolution. Il était de bon ton dans la haüte société

du xÿVine siècle, surtout du xvirié siècle finissant, dé

considérer l'amour conjugal commé uné vértu bourgeoise et la fidélité réciproque entre époux coritné ün préjugé

social. Rien n’était plus Courant, chez les sens du bel air, que de s’en affranchir par consentèment tacite et mutuel.

C’est ainsi que le que néglige la duchésse, qui est charmante, pour faire la cour à la marquise, et que la duchesse oublie le duc, qui ést un brillant caÿalier et un galant homme; dans la compagnie du chevalier. La duchesse habite l'hôtel de famille, à Paris ; lé duc a son appartement à Versailles, et les choses vont ainsi, sans que personne sem offusqué

ou s’en étonne, jusqu'au jour où le dué apprend par uné

confidence du vieux Tronchin, le médecin dé la maison, que l’honneur de sa femme et le $ien, par conséquent, Sont en péril. Lé duc est un homiïné dé premier mouvement, doué d’une impétuosité de caractère qui lui a fait coriméttre en sa vie quelques grandes choses, beaucoup dé sottises, mais jamais rien de commun. De la situation délicaté où il se trouve placé, comment sortira-t-il ? Va-t-il s’emiportef, crier, tuér, comme un héros romantique ? Non. Îl réfléchit et fait un rétour sur lui-même ; il songé que si la duchesse

est en faute, il n’est pas, lui aus&i, sans reproches. Il par-

donne et sauve les apparences. Et sans effort, sans éclat,

sans discours et sans phrases, l'auteur nous suggère la à

seule réponse possible à la question, & bien grave», nous

dit-il dans sa préface, que son œuvré pose à tous « les esprits

sérieux et élevés » : « A-t-il lé droit d’être un juge implacable,

a-t-il le droit de vie et de mort, l’homme qui lui-même est 4

attaché par une chaîne étrangère et qui a méconnu ou brisé la chaîne légitime ? » Cette réponse, c’est la parole de l'Evangile: Que celui quiest sans péché jette la première pierre. Une fois déjà Vigny l'avait fait tomber de la bouche de Jésus lui-même, cette parole d’humilité et de miséri- . corde. Mais ici elle est le mot de la justice plus encore que celui de la pitié. |

Vigny possédait réellement quelques-uns des dons de l’auteur dramatique. Les compositions qu'il a écrites dans ce genre, si elles sont peu nombreuses, sont fort distinguées. Elles ne suffisent pas cependant à lui assurer une place considérable dans la littérature théâtrale du ‘xrxe siècle. De cet échec relatif il faut chercher la raison dans la conception même qu'il se faisait, comme on l’a vu, de l’art en général. Loin de favoriser à la scène l’effort de son talent, elle l’a gêné et entravé. Le drame, avant tout, c’est de l’action. La plus haute pensée du monde n’en saurait tenir lieu, ni le plus magnifique symbole : et rien ne refroidit l’action comme d’en faire, de dessein prémédité et de parti pris, l’exposé, la preuve et la démonstration d'une idée. Un idéaliste comme Vigny pouvait écrire, s’il l'avait voulu, de beaux et profonds dialogues philosophiques. Il était voué à ne réussir qu’à demi dans un genre qui est, par sa définition même, et en dépit des multiples conventions auxquelles il est assujetti, le plus réaliste de tous. On n’est pas étonné que d’assez bonne heure et malgré la triomphale soirée de Chatterton, il ait renoncé à se produire Sur le théâtre, et. que pour répandre dans le public les résultats de ses méditations solitaires, il ait de préférence employé la forme plus libre et plus souple du roman.

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